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Full text of "Nouvelle collection des mémoires pour servir à l'histoire de France, depuis le Xllle siècle jusqu'à la fin du XVllle; précédés de notices pour caractériser chaque auteur des mémoires et son époque; suivis de l'analyse des documents historiques qui s'y rapportent;"

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NOUVELLR COLLECTION 



DES 



MEMO! RES 



POUR SERVIR 



A L'HISTOIRE DE FRANCE. 



TROISIEME SERIE. 

in. 



NOUVELLE COLLECTION 



UES 



MEMOIRES 



poun SEitviit 



A L'HISTOIRE DE FRANCE, 

DEPUIS LE XIII' SifiCLE JUSQU'A LA FIN DU XVIII'; 

I'recedes 

DE NOTICES POUR CARACTEKISER CHAQUE AUTEUR DES WEMOIRES ET SON EPOQUE; 

Suivis de I'analyse des documents historiques qui s'y rapportent; 

I'AU MM. MICHAUD de l'aCADEMIE FRA>CAISE ET POUJOULAT. 

TOME TROISIEME. 

BBIENNE, MOMTEESOR, FONTRAILLES , LA CHATRE, TURENNE, DUG d'YORCK; 
PAR MM. CHAMPOLLION-FIGEAC r.T Aime CHAMPOLLION fils. 




A PARIS, 

CHEZ L'EDITEUR DU COMMENTAIRE ANALYTIQUE DU CODE CIVIL, 

HUE DES PETITS-ACGUSTIN9, N° 24. 

I.MI'lUMt^lllE DtDOlAIlD l'R()L'\ FT rOlIP', T.Vr. A F.UVE-nF.S-nO>S-F,l\FA>TS . >. 3. 

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Sen.. 3 

V.3 



MEMOIRES 

DU GOMTE DE BRIENNE, 

MINISTRE ET SECRETAIRE-D'ETAT, 

CO?<TKNANT 

LES EVENEME.NS LES PLUS UEMAKQUABLES PU KEGNE DE LOUIS XMI, 
ET CEUX DU HEGNE DE LOUIS XIV JUSQU'a LA INIOUT DU CAKDINAL MAZAUIIS; 

nULlKS AVEC DES ADDITIONS INEDITES TIREES DE MANCSCRITS AUTOGRAPHES , 

Pak mm. CHAMPOLLION-FIGEAC ft Aimk CHAMPOLLION fiis. 






NOTICE 



SUR LE COMTE DE BRIENNE 



F/l' SUR Si:S MEMOIRES. 



Lc coiule de Brienne^crivltscsM^moircs pour 
rinslruclion de ses enfaiits. On pourrail done 
s'allentlre a y trouver, sur les iiegociations donl 
il fut charg^, loules les parliculariles qui au- 
raienl 6(6 pour eux d'utiles lecoiis, et pour nous 
«les reveladous piquanles. Cependanl , quoique 
I'auleur ne nionlre pas dans ses M6iuoires les 
iscnlimenls de cominande que Ton est convenu 
(I'appeler reserve diplomalique . il y garde un re- 
ligieux silence sur les secrels d'etat. Des nego- 
ciations imporlantes essay6es a plusieurs 6po- 
ques,et qui furent long-temps I'objetdesessoins, 
y sont quelquefois a peine indiquees. Peut-6(re 
Krienne a-t-il peus6 qu'en ne cherchant point a 
se deguiser a lui-nieme la gravite des circonstan- 
ces et la difficulle des alTairesqn'il eut a suivre 
t>u a diriger, il suffisait, pour les faire bien con- 
nailre, de les pr6seuler sous leur veritable jour. 
D'ailleurs il a pu croire que pour ses fils, uour- 
ris aux affaires des leur plus (endre jcunesse, un 
mot qui r6veillerait leurs souvenirs, serait sou- 
vent plus instruclif que de longues et minulicu- 
ses narrations. II est done probable qu'il s'est 
uniquement propos6 de rapporter les principaux 
6venemenls arrives sous Louis XIII e( durant le 
regne <!e Louis XIV jusqu'a I'annee 1G61. Si aux 
details qu'il donne il avait a en ajouler d'aulres 
qu'il se reservait de communiquer a Taine de ses 
enfaiits , lequel devait lui succ6der comrae il avait 
lui-mesne succ6d6 a son pere, ces details myste- 
rieux , transniis de p6re en fils , ont et6 avec eux 
ensevelis dans la tombe. 

Henri-Auguste de Lom6nie, sieurde La Ville- 
aux-Clercs, conite de Brienne, etc., 6(ait fils 
d'Anloine de Loni6uie, secretaire d'Etat du roi 
Henri IV, buguenot converti par les soins du 

(1) Lc p6re Senauit, Oraison funebre du comle de 
r.riennc. 

[2) La belle collection des manuscrits de Brienne se 
compose de 360 volumes . contenant des trait^s de paix, 
flcs negocialions , des relations d'ambassades, des me- 
inoires et instruclions aux ambassadcurs et ministrcs du 
roi , etc. El!c fut form^e par les soins d'Anloine de Lo- 
iiiiiiie, rangde ct mise rn ordre par Pierre Dupuy. sous 
l.Mlirecliini duqucl cllf fut lrans( rile , pour en former 
unc suite de volumes. Anloine de Lom^nie abandonna, 
(!it-on, a Pierre Dupuy lous les documents originaux, en 



R. P. Colon; son aVeul , Martial de Lom6nie, 
sieur de Versailles, greffier du conseil, avait 6t6, 
selon une tradition, tu6 k la Saint-Bartb6lemy 
comme protestaut, ou, selon une autre, 6lrangl6 
dans les prisons du Chatelet, a I'instigatiou du 
mar6cbal de Retz qui voulait avoir ses terres. La 
m6re de Henri-Auguste de Lom6nie 6lait Anne 
Aubourg de Porcbeux ; ce fut elle qui intro- 
duisit la religion catbolique romaine dans la fa- 
mille de son raari , 61ev6e dans les croyances du 
prolestantisme; ellen'eut que cefils, qu'elle rait 
au moude en I'annee 1595. 

Le comtede Brienne fut naturelleraent destine 
aux charges publiques , el son p6re , I'un des mi- 
nislres babiles du regne de Henri IV, « le nour- 
» rit , des sa plus tendre jeunesse, a la politique, 
» el lui fit succer , avec le lait , ce bel arl qui fail 
I) regncr hcureusemcnl les souverains (1) ; » il lui 
apprit aussi en pen de temps tout ce qu'il n'au- 
rait pu acqut'rir qu'apr6s une tongue experience, 
en le faisant travailler babituellenient dans sa bi- 
bliotheque, que Ton pouvait avec raison appeler 
I'academie des poliliques, et en lui faisant 6lu- 
dier ces curieux manuscrits on sont contenus les 
plus utiles documents sur lesatfaires importanles 
de I'Etat (2). Les voyages que le jeune de Brienne 
fit en Alleraagne,en Pologneeten Italie. par ordre 
de son pere, durent aussi le bien preparer a la 
carridre qu'on lui deslinait. II 6tait de retour a 
Paris vers la fin de I'annee 1609; on dit quil fut 
m6me, descette 6poque, reraarque par Henri IV, 
qui lui permit d'assister quelquefois au conseil. 
Marie de Medicis,r6gente de France, le chargea, 
en 1614, de uegocier avec quelques deputes des 
E(als-g6neraux « dont les esprits ctoient indispo- 
ses (-3) , » et son habile intervention obtinl deux 

reconnaissance de la peine qu'il avait prise de les elasser 
et faire transcrire. Ilenri-Auguste de Lomenie h(}riia de 
eette colleclion , et la vendit au Roi 40,000 livres, en 
Tannine 1661 ou 1662. Le comte de Brienne, apres avoir 
pass6 plus de quaranle ans dans les affaires, se reiira 
avec une mediocre fortune, compromise meme parson 
d(5sintere?sement, comme il le dit lui-meme dans ses M6- 
moires. C'est ce qui le determina sans doute a se des- 
saisir d'une pareille collection. 

(3) Le pere SenauH , Oraison funebre, page 12. 



>ori(:E SI r. le comtk uk buie^mk 



1.1 iioiiiin.ilioiidun president agroablca lacour.Co 
succi^s lui valtil la survivaiiccdc la cliarne de son 
p»>rc I'aniu'e stiivaiile; el en Uil7, il <tl)lin( celle 
<le rtiailrc <le.s ccretnoiiies el de prevol des ordres 
du Itoi. Jusqu'a la moil de son pere ( Anloine de 
i-onii'*nie^, sa priiicijiale oc(U|)alion « 6loit dac- 
» coni[)ai;ner le Uoi el tl ac(|ut''rir Ihonneur de ses 
» bonnes urates, a quoi il reussil (1). » Lesser- 
vices que lejeurie I-oni6nie reudail alors Jie furenl 
l)as Imijoiirs inuliles a lui el an Hoi , eoninie on Ic 
voit ji.ir la qnillance suivanle: « Nons, llenri- 
Aususle de l.onienie de La Ville-aux-Clercs, eon- 
seilier dii Hoy en son conseil d'Eslalel secretaire 
ties coniniandcniens dcS. M.. confessons avoir eu 
el rern coniplanl... la somme de douze mil livres, 
donl il a plu a S. M. nous fairc don en cousid6- 
ralion des services que nous lui avons rendus, 
pour nous donner moycn de supporter la des- 
pensc qu'il nousconvient faire a sa suite; de la- 
quelie sominc, etc. 
» Le 23" jour de d^cembre 1621 (2). » 

L'ambassado d'Angleterrc , ou il ful c!iarg6 de 
neiiocier sur certaines difficulles qui arrfitaient 
le mariage de Ilenrieltc-^Marie de France avcc le 
prince de Galles, fut pour le comte de Brienne 
une occasion plus importanle de se signaler; sa 
sagesse el sa prudence firent cesser tous les 
obstacles (3). 

A parlir de cette epoque, on peut 6tudier ce 
personnase dans ses propres M6inoires; nous ne 
Ic suivrons done pas durantlesdilTerenles phases 
de sa longue el honorable carridre. 

Diis sou entree dans les alTaires il se fit cette 
maxime: « Ou'il n'est jamais permis de faire une 
chose mauvaise quelqu'avanfage quon en puisse 
lirer, ef que le service de Dieu doit etre pr6fere 
a tous les honneurs el k loutes les gloires du 
monde. » II fut fidele a ces preccptes ; aussi son 



(1) M(?mcircs de Brienne , page 2. 

(2) Coltc quittance fait panic des litres originaux de la 
Bil)liotlit'(|uc du lloi; on trouve dans la nicnie collec- 
tion uiic autre piece de Tannine 1G25. portant quittance 
<'e la soinnie de 3,000 livres « dont il a plu au Roy nous 
faire don, » el la lettre palente qui y esl joinle ajoule : 
« en consideration des l)ons, fidclcs ct rccomtnandablcs 
services qu'il nous a rendus. » 

(3) Ce ful sans doute pendant cello ambassadc que 
Krienne pril. a I'egunl des Anglais, une ccrtaine d^- 
lianrc donl il no so ddpartit jamais. On lit en effet dans 
sts ai(<moires do Wqucntcs recriminations conlrc eux. 
Voici I'une des plus itolies: 

" Nous piimcs, dans les trols traitds quo nous fiinos 
avcc les Anglois, loutes les prc^cautions ndcessaircs 
pourii'etre pas irompes par cux, car ils nc vonl pas 
toujours droit dans Icurs IraiK^s: ils so rt'servcnl d'y 
••hercher (lueiiiuc interpretation qui soil a leur avan- 
tagc, suivant le g(''nie de leurs ancclres Normands. el 
se font qu(l(|U(fois pcu do scrupulc de Iromperccuxqui 
nt'gocieiit avec eux. » 

CO ("cNt IMazniiii (|ue Ic pere Senault vout dcJsigner. 
Les MiMnoires du tils de Hrienne ..•ontiennenl, sur leca- 



pandgyrisle, Ic R. P. Senaull, ren^arqua-l-il que: 
« quoiqu'il fill accable des soins de sa charge, il 
disoil tous les jours son breviaire, pendant que 
qnelques ministres ecclesiasliques , sous prelexte 
des affiiires, s'cn faisoienl dispenser (4). » Plus loin 
il ajoule: « qu'un homme de sa naissauce el de 
son rang,au lieu d'cnvoyer desdiamans, des per- 
Ics ou des bijoux a la femme qu'il recherchoit en 
mariage, lui cnvoya les OEiwrcs de Grenade, oeu- 
vres qui out r6paii(ln la devotion dans I'^glise. » 

Le comte de JJrienne n'eslimait pas que sa 
vie put 6trc proposee pour module; niais il la 
Irouvait entrem(il6e de taut d'accidenls , qu'a 
sou avis elle pouvait servir a rinstruclion de 
ses cnfants. II ne fut pas du nombre des minis- 
Ires complaisanls qui soul toujours de I'avis du 
prince ct s'abstiennenl soigneuscment de cho- 
quer ses inclinations; il ne ful pas non plus d'une 
« fidelile incommode (5); » mais il se menagea entre 
la complaisance et Ias6v6rit6, entre lacrainle el 
I'audace, elwconserva toujours une honnele liber- 
ie [6). ■» Le comte de Brienne nes'abaissanidevanl 
romnipotencede Richelieu, ni devant la faveurde 
Mazarin (7) ; il r^signa sa charge quekjue temps 
avant la niortdu premier, el la reine regenteAnne 
tl'Autriche, coufiaute danslc zele et I'affectionde 
Brienne pour son service , la lui rendit en 1643. 
Mazarin ne I'aimait pas, et ne put cependant oble- 
nir de la Reine son 61oignemenl. Par condescen- 
dance pour Anne d'Autriche, et quoique le retour 
de ce ministre lui parut devoir etre funestea la 
France, Brienne signa et exp6dia I'ordre du Roi 
qui rappelait Mazarin. II avail 6t6charg6,en 
1651, d'informer Monsieur et le parlemeut de 
I'exil de ce meme ministre. 

La bienveillancedela reine merede Louis XIV 
pour le comte de Brienne lenaitaussi a I'affeclion 
de cette princesse pour M""= de Brienne sa fem- 
me (8), que toute la cour savait 6lrclaconndente 

racleie pcu rcligieux du cardinal ministre, des parlicu- 
laril(?s assez curicuses. 

(.'>) Le pere Senaull, Oraison funebre. 
(()) Idem. 

(7) Brienne fut presque toujours sur le qui vive avcc 
Mazarin , el les lermes dont il se serl souvent en par- 
lant de ce ministre, semblent indiquer presque du mt;- 
pris pour ce cardinal. II dil dans ses Memoires : 

« La deference de Monsieijrpourle Cardinal augmen- 
loit le credit dun ministre odicux aux gens de bien. » 

(8) II ne nous parail pas sans inlerdt de rappeler, a 
propos de madamc de Brienne, un passage des Sl^moires 
de son (ils ( Henri-Louis), relalif a rinlimilequiexisla 
entre la Reine el madame de Brienne, el qui serl aussi 
a cxpliquer la grande favour dont jouissail le cardinal 
Mazarin aupres d'Annc d'Aulriche. 

« Tout le mondc sail cc que la niedisnncea publi(5de 
la passion mulucllc d'Annc d'Aulriche cl do Mazarin. 
Los cabinets des curieux sonl rcmplis de lil)cllos dilla- 
nialoires sur ce sujet. La delractaiion publiquc cl par- 
liculierc n'a jamais ^li^ poussde plus loin ; ct celle laclie, 
que tanl de plumes si^ditieuscs se sonl enorc(''OS d'impri- 
mer au nom d'une veiltieuse piiiuesse, lui fera moins 



ET SlIR SES HiEMOlllES. 



IX 



inlime d'Aune d'Autriche. Celtc influence le main- 
tint au pouvoirjusqu'aprtis la mort de Mazarin; 
mais avaul celle 6poquc, son cr6dil coramencait a 
dt'cliner. Les chansons saliriques ne cessaieut de 
poursuivre les raiuistres, nagudre si vivement ri- 
diculises par les pamphlets de la Fronde. On en 
trouve la preuve dans une chanson ayant pour 
litre: Porfrait de la cotir en conlre-verile , et qui 
circula pendant I'ann^e 1659: 

Le Tellier devionl niagnifiquc ; 
Bricnne est homme qui voit clair; 
On croit La Vriliiere un grand clerc ; 
Le Piessis s^ait la politique. 

Les facuU^s affaiblies du comte de Brienne ne 
devaieut bientot plus suffire a la jeuneet volon- 
taire autorite de Louis XIY; de hautes capacit6s 
diplomaliquesdevaient aussiattirer de preference 
raltention du Roi; un grand rdgne se pr6parail, 
el il fallail pour realiser et raoderer a la fois les 
id^es gigantesques du nouveau prince, une force 
physique et morale bien au-dessus de celle du 
comte de Brienne. Ungues de Lionne , si raalheu- 

dc tort dans les siccles a venir qu'elle ne fera de lionle 
a noire histoire. Peul-elre, et je ne Ic desavoue pas, la 
Reine accorda-t-elle son estime au cardinal avec trop peu 
de raenagement. Quoiqu'il n'y eiat sans doule en cela 
rien que (I'innocent, le monde , qui sera toujours ind- 
chant, ne put s'empecher d'en pai ler en des termes peu 
respectueux ; et la licence alia si loin , que chacun crut 
voir ce qui n'etoit pas, el que ceux meme qui le croyoienl 
le moins rassuroienlcomnie veritable. La golanteric de 
la Reine, s'il y en a eu, ^toit loute spiriluelle; elle etoil 
dans les mceurs, dans le caractere cspagnol, et tenoit de 
ces SOI les d'amours qui n'inspircnt point souillure : j'en 
puis au nioins juger ainsi d'aprcs ce que m'a racont^ 
ma mere. La Reine avoit pour elle beaucoup de bonte , 
el ma mere raimoit sinceremcnt: elle osa I'enlretcnir 
un jour de lous ces mauvais propos. Voici comment la 
chose se passa. 

» C'etoil a I'^poque ou la favcur du cardinal aupres 
de la Reine ^claloil librcmenl aux yeux dc la cour,et 
quand le monde malin, comme j'ai d(5ja dit et ne puis 
trop le ropeter, faisoitleplusde bruit de leurspretendues 
amours. Madame de Brienne s'ctoit un soir recueillie, 
selon sa coulume, quelques instans dans roratoirc de la 
Reine. Sa Majesie y entra sans I'apercevoir ; elle avoit 
un cliapelet dans I'une de ses mains , elle s'agenouilla, 
soupira , cl parul lomber dans une meditation profonde. 
Un mouvement que Gl ma mere la lira de sa reverie. 
« Est-cc vous, Madame de Brienne? lui dit Sa Majestd. 
Vcncz, prions ensemble, nous serons mieux exaucces. » 
Quand la priere fut flnie, ma mere, celte veritable amie, 
ou pour parler plus respectueusenicnt , cette servante 
lidele , deinanda permission a Sa Majesty de lui parler 
avec franchise sur ce qu'on disoil d'clle et du cardinal. 
La bonne Reine, en lembrassant tcndrement, lui per- 
mit de parler. Ma mere le lit alors avec tout le menage- 
nienl possible; mais comme elle ne dcguisoit rien a la 
Reine de lout ce que la m(5disancc publioit conlre sa 
vertu, elle s'aperful, sans en fairc semblanl, ainsi qu'elle 
nie I'a dit elle-mcme apres m'avoir engage au secret, 
([ue plus d'unc fois Sa Majcsle rougil jusgiie dans le 
hlanc des yeux; ce furent scs propres paroles. 

» Enfin lorsqu'elle cut fini, la Reine , les yeux mouil- 



reux pendant sou ambassade a Rome centre Ic 
cardinal de Retz, et bien plus encore tout r6cem- 
menl en Espagne , contre le prince de Conde , ct 
qui avail ainsi prelude par deux 6checs 6clatants 
a une carriere diplomatique des plus juslemenl 
renommees, Ilugues de Lionne fut charge, en 1663, 
du departement des affaires etrangeres (1), en 
reraplacement du comte de Brienne. Comme c'e- 
tail I'habitude et le gout du temps, des chansons 
celebr^rent la fortune nouvelle de Lionne, et le 
repos forc6 que le Roi exigea d'un vieux et fiddle 
servifeur. D'une chanson , riche en couplels, et 
qui rappelleles differentes nouvelles du moment, 
nous ne donnerons que le couplet qui se rapporte 
a Brienne, remplac6 dans sa charge par Lionne: 

L'dllelagc du soleil (2) 

N'aura jamais son pareil : 

II est de qualre chevaux 

Pr6ced(5s de deux cavalles (3) ; 

II est de qualre chevaux , 

Bien meilleurs qu'ils ne soot beaux. 



Le qualrieme est Fdlon , 
Furieux comme un lion. 



k's de larmes, lui r(5pondil : « Pourquoi , ma chere , no 
m"as-tu pas dit cela plus t6t? Je I'avoue que je laime , 
ct je le puis dire meme lendrement ; mais Taffeclion que 
je lui porte ne va pasjusqu'a I'amour, ou , si elle y va 
sans que je le sache, mes sens n'y ont point de part; 
mon esprit seulemcnt est charm(5 de la beaule de son 
esprit. Cela seroit-il criminel? Ne me flalle point: s'il 
y a meme dans eel amour I'ombre du p6che, j'y renonce 
des mainlenant devant Dieu et devantles saints donl les 
reliques reposenl en cet oratoire. Je ne lui parlerai de- 
sormais, je I'assure, que des affaires de lElat , et je 
romperai la conversation des qu'il me parlera d'autre 
chose. » Ma mere, qui ^toit a genoux, lui pril la main , 
la baisa, la placa presd'un reliquaire qu'elle venoit dc 
prendre sur I'autel : « Jurez-moi , Madame , dit-elle , je 
vous supplic, jurez-moi sur ces sainles reliques de tenir 
a jamais cc que vous vencz de promellrc a Dicu. — Je 
le jure, dit la Reine en posant sa main sur le reliquaire, 
ct je prie Dieu, de plus, de me punir si j'y fais le moin- 
dre mal. — Ah! g'en est trop, reprit ma mere tout en 
pleurs.Dieu est juste, el sa bont^, n'en doutez pas, fera 
bientdt connoilre voire innocence. » Elles semirenl en- 
suite a prier tout d'une voix, et celle dontj'ai su ce fait, 
que je n'ai pas cru devoir taire , a present que la Reine 
a reru dans le ciel la recompense dc ses bonnes oeuvres , 
m'a dit plusieurs fois qu'elles ne prierent jamais I'une 
et rautrederaeilleurcceur. Quand elles eurent acheve 
leur oraison , que cet incident prolongea plus que de 
coulume, Madame de Brienne conjura la Reine de lui 
garder le secret. Sa Majesty le lui promil, et, en effel , 
elle ne s est jamais apcrcu que la Reine en ait parie au 
cardinal , cc qui , a mon avis , est une grande preuve de 
son innocence. » 

(1) La Biographic universelle contient quelques cr- 
reurs au sujet de Brienne. Elle indique inexactement la 
dale de sa relraite ; ce fut a lui que Lionne succWa, 
ct non pas a Mazarin. 

(21 Louis XIV avail pour devise un soleil qui edairail 
un globe. 

(3) Mademoiselle de La Valliere el madame de Mon- 
tespan. 



>()ricE sin i.i: comik de brienne 



On sv«il que dun coup ile pied 
II ii ren\iTSO Dii(?.... 
On sail que d'un coup dc pied 
II a toul cslropiiV 

Lc coiulo dc IJrieniic niourut cii IGGG. l>cs 16- 
inoii;nages 6clalaiils do regrcU hii fureut donnas 
par SOS ancicns colli'gues. Le Tcllier, deveiiu 
chaiicclier, dit en pleiii couseil, lorsqu'il en ap- 
|)ii( la iiouvclle, « qu'il u'avoil jamais vu un 
liomiiie plus iiilelligciit dans Ics affaires, moins 
eliranle dans los dangers, n)oins eloiiuc dans les 
sur|)rises, el plus fertile en expediens pour s'cn 
di'-niCler lieurousemenl. » El lc roi Louis XIV 
ajoula: « Je perds aujourdliui le plus ancien , lc 
plus lidele el le plus inforrue de mes niinislres. » 

I.e conile de Urieniie avail epouse, en 1()i3, 
Louise de lleon, issue de lilluslrc niaison de 
Luxembouri;; il en cut sepl enfans ; qualre d'en- 
Ir'eux vivaient encore en 1GG8. 

Laino, Henri-Louis, avail oblenu la survivance 
dela charge de son p6re, el il !'e\erca siniullane- 
menl avec lui pendant les derni^res ann6es de 
son niinisk^re. el quelque temps eucore apr^s qu'il 
se fiU retire des affiiires. 

Nous joindrons en consequence a cette notice 
sur le conile de Brienne, quelques details sur la 
vie de son fils, dont il parle souvent dans sesMe- 
nioires. 



Les derni^res ann6es de la vie de Brienne 
le fils fureut extreinement agitees, el on a attri- 
bu6 a des niolifs divers les causes de la longue 
detention qu'il cut a subir. Des documents iue- 
dils el originaux, conserves a la Bibliolheque du 
Koi, 6claircissent tous ces eveneraeuls ignores ou 
pIulOl nial connus jusqu'ici. C'est ce qui nous a 
determines a enrichir cette notice de ces docu- 
raents ; ils ne sont pas uon plus sans iut6rel pour 
la nioralile de lliisloire. 

Ilenri-Louisde Lomenie (1) avail epouse Uen- 
rietle Bouthillier, fille du conile de CJiavigny, 
femnie qui fut en grande reputation de beaul6, 
si on en juge par le fragment suivant d'uue chan- 
son du temps: 

Pour mcltrc Icur pouvoir au jour. 
Lc Ciel . la Nature ot I'Amour, 
Dc corail. d'lvoirc el d'cHjcnne 
Fircnl Brienne, lircnt Brienne. 

Maislabeaut6 demadaniede Brienne ne Irouva 
pas urAce devant la malisnile satirique de ce 
temps , et a eel 61oge si gracieux de la belle coni- 
lesse , ces mfimes chansons ajoulaienl : 

Un prelal a Ponl-sur-Seinc 
Adressc souvent scs pas, 



Pour voir la chaste Brienue 
Pleinc dc divinsappas: 
Cc nest pas pour lui cliose vaine 
8'il y va croltcr scs bas. 

Cette dame inourut en 1664, et sa perte ayant 
plong6 son niari dans la douleur, il demanda des 
consolations a la religion et se retira cette m6me 
anuee a TOraloire, od il fut fait sous-diacre. Le 
leu sacr6 de la po^sie se ni^la bienl6t aux in- 
spirations de la pi§l6. 11 abandonna I'Oratoire en 
1G70, pour voyager en Allemagne; il visila le 
iMeckiembourg ou il dupa leducClirislian-Louis , 
el revinl a Paris Irois ans aprds. Des ordres s6- 
v6res du Roi I'altendaient a son arrivee; il fut 
successivement exile dans plusicurs maisons de 
B^n^dictins, puis bientot apres enfermfi a Saiut- 
Lazare (1674), ou il subit une rigoureusc deten- 
tion jusqu'eu 1692, sous pr6texte d'ali6nation 
nienlale. On le voil du moins par la Icltre sui- 
vanle entierenient ecrile de sa main: 

A Monsieur de Ponlcharlrain. 

Le 14 Janvier 1692. 

« Monseigneur , 

» Le 28 de ce mois, il y aura dix-huit ans r6vo- 
lus depuis le jour que je fus conduit dans la maison 
des pensionnaires de Saint-Lazare, ou je suis en- 
core et ou je resterai tanl qu'il plaira a Sa Ma- 
jesl6. II m'esl fort indifferent en quel lieuje fasse 
penitence, et je puis dire que de foutes les raai- 
sons regulieres que je counois, je choisirois celle 
de la Mission si jestois encore a quilter le monde. 
J'y avois renonce de Ires bonne foi quand j'en- 
Irai dans I'Oratoire; je m'altendois dy finir mes 
jours; Dieu ne I'a pas permis: j'adore saconduife 
sur moi. II falloit que j'eusse besoin dune plus 
grande solitude que celle que je m'eslois choisie. 
Je n'ai pu, Monseigneur, eviter de vousdirecela 
afin de vous faire conuoilre mon elat. La grace 
que je vous suplie de demander de ma part au 
Boy, est de permettre a M. le lieutenant civil de 
me venir entendre sur une affaire que j'ai par- 
devant lui. Un fermier , qui me doit et ne veut 
pas me payer, a cru se raettre a convert en si- 
gnifiant a mon procureur une pr6leudue inler- 
diction dont je n'ai aucuneconnoissance, et qu'on 
ra'avoit cachee avec beaucoup de soin jusques 
a present. Je ne suis pas en peine de la faire 
casser, pourvu que je puisse me defendre. Sa 
Majeste est Irop juste pour me refuser si peu 
de chose. Si je suis insense (car on ne pent ni'a- 
voir inlerdit que sous ce pretexte) , je dois eslre 
declare lei par un juge en personne, et nuUement 
sur un avis des jiarens qui pouvoient alors avoir 
des motifs de politique et d'interest pour me trai- 
ler de la sorle, moi absent. Quand on a doun6 



(1) On a (lc cc Ilenri-Louis de Lomdnic lics niiimoircs rcnt'cs . conclu dans 1 ilc ties [-"aisans . el la description 
d.Mil nous nvons cit^ ci-dessus un frafjmcni rclaiir.i la des cerc^nioniesdu mariage de Louis XIV avec llnfanle 
rcine Anne , une relation ires di^tailkk^ du iraile des Pv- dEspagne. 



ET Sl'R SF.S MEMOIl'.FS. 



XI 



(out son bien volonlaireraent et quon ne s'eslr6- 
serv6 qu'une pensiou alimentaire fort niodique, 
on n'eel plus en ^lald'eaiprunter de persoune. II 
s'agit uniquenient de savoir si j'ay perdu la rai- 
son ou non. El quand mfirae il seroil vrai que mon 
chagrin m'eust fait faire des d6niarches irregu- 
lieres, si Dieu m'a redonne raa plelne raison , les 
loix me sent favorables, et je dois estre jug6 sur 
la situation prd'sente de raon esprit et non sur 
niesfaules passees. II ne me resle plus, Monsei- 
gneur , qu'a vous t6raoigner la part que je prends 
a la justice que Sa Majeste a rendue a vostre me- 
rite; j'ai Ihonueur d'estre dans vostre alliance 
par feue ma femme ; M. de Brienne , mon p6re , 
a eu I'avantage d'estre confrere de monseigneur 
vostre aieul et son amiparticulier. II m'a dit sou- 
vent qu'il lui avoit de Ir^s-grandes obligations. 
Je ne vous parle point de ce que j'ay este: il y a 
long-temps que j'ay mis au pied do la croix ces 
foibles avanlages de raa naissance. L'uuique fa- 
veur que j'esp6re de vostre infegrite est de par- 
ler direclement au Pioy de la tr^s-humble sup- 
plication que je lui fais par voire entreraise. Jau- 
rois pu adresser un placet a Sa Majeste, mais 
r'auroit este raanquer en quelque sorle a la con- 
fiance entiere queje prens en vous; je me trouve, 
Monseigneur, dans vostre departemenl, et jay 
beaucoup dejoie de d^pendrede vostre ministere. 
Heureux dans mon affliction, si vousecoutez favn- 
rablement , comme je I'esp^re , les cris de raa dou- 
leur, et si vous ajoutez foi a mes paroles quand 
je vous proleste que je ne cesse de prier Dieu 
pour la personne sacree et pour la prosperity des 
armes victorieuses du Roy, nostre incomparable 
Majesty, et en particulierpour vous dont je seray 
loute raa vie, avec un profond respect etune Ires- 
parfaite reconnoissance , Monseigneur, le tres- 
hurable, tres-obeissanl et lres-oblig6 serviteur , 

» De Lomenie Brienne. 

B J'oubliois, Monseigneur, a vous dire qu'estant 
d^lenu dans cette raaison par un ordre du Roy, 
que feu M. de Seignelay a signe, M. Joly , su- 
p6rienr-gen6ral de la mission, qui a recu eel or- 
dre, ne rae laissera pas parler a M. le lieutenant 
civil, a raoins d'un autre ordre signe de vous, 
suppose, Monseigneur, que Sa Majest6 m'accorde 
raatr^s-humble et tres-respectaeuse suplication. » 

Le lieulenant civil visita Tinfortune Brienne et 
rendit comple , par la lellre suivanle , du parfait 
6tat de sa sanle et de sa raison. Le proces-vcrbal 
de Tinterrogaloire subi par Brienne indique aussi 
les motifs de famille qui avaient amen6 cette in- 
jusle detention. 

« Monsieur, suivant I'ordre qu'il vous a plu 
ra'envoyer , j'ai esl6 a Saiut-Lazare et jay parl6 
long-temps avec M. de Brienne que j'ai trouve 
de tr6s bon sens et d'une conversation fort ais6e; 
j'ai 6l6 mesme surpris de le voir si raisonnable, 
apr^s une df^lention de dix-liuit ans. sans avoir le 



moindre commerce avec ses parens ni d'autres 
persounes , euferm6 avec tons les enfans de cor- 
rection et ceux qui sonl foibles d'espril, ne sor- 
lant qu'avec eux, enferme dans le mesme endroit 
et ayant loujours a ses cutes un des freres de la 
raaison. Je suis persuade qu'un liorarae fort sage 
en deviendroit fou ; il demande h Sa Majeste trois 
choses qui me paroissent tres-raisonnables : 

» 1° De demeurer dans Saint-Lazare, mais 
qu'on le lege hors de la raaison oil sonl les insen- 
ses et les correctionnaires, et qu'on ne le mfene 
pas se proniener avec eux; 

» 2" Qu'il lui soil permis d'avoir la conversation 
des peres de la maison et des gens de lellres qui 
ont coustume dy veuir ; d'aller aux exercices et 
davoir une honneste liberie: 

» 3^ Qu'on luy paye 5,000 1. qu'il s'est reservees 
de pension viagere lorsqu'il a fait une donation 
de tout son bien a son His. 

» J'ai propose a MM. de Saint-Lazare de le 
meltre dans une chambre de leur raaison ; il m'a 
paru qu'il leur couvienl fort d'avoir une pension 
de 2,000 liv. , raais qu'ils ne sonl pas d'humeur a 
se donner le moindre soing. lis m'ont dit qu'ils 
avoient peur qu'il ne retombat dans quelque ex- 
travagance nouvelle ; mais comme il arrive sou- 
vent que ceux qui ont eu ces maladies en revien- 
nent , il rae semble qu'il y auroit beaucoup d'in- 
justice de retenir un horame enferrae pour loute 
sa vie par celle seule apprehension. Vous trou- 
verez. Monsieur, la famille partagee: madame de 
Gamache et raadarne de Cayen vous demandent 
sa liberie, et mesme eiles ont pris des mesures 
avec MM. de Sainle-Genevi^vede Paris, quiveul- 
lenl bien s'en charger; et je crois que ce seroit 
tout le raieux. M. I'evfique de Coutence n'est pas 
du mesme avis; et corarae on ne paie a son fr^re 
que 3,000 liv. par an, au lieu de 5,000 liv. qu'il s'est 
reservees, et qu'il veut avoir sa bibliotheque que 
M. de Coutence pretend avoir acheptee, il a peur 
qu'il ne fasse des procedures lorsqu'il sera en li- 
berie; maisce n'eslpas une raison pour le laisser 
en caplivite. Je suis persuade que la raaison de 
Sainte-Genevieve lui conviendroil fort ; je m'en 
informerai si vous I'ordonnez. 

» Je suis avec respect. Monsieur, vostre lr6s- 
hurable et tres-obeissant servileur , 

» Le Camus, lieutenant civil. 

» Le 5 fevrier 1692. o 

Inlerrogaloire de M. de Brienne. 

(c L'an mil six cens quatre-vingt-douze, le 
deuxiesme jour de fevrier, nous, Jean Le Camus, 
chevalier, conseiller du Roy en ses conseils,raais- 
tre des requestes ordioaire de son hostel , lieute- 
nant civil de la ville, prevoste et vicomte de Paris , 
pour I'ex^culion de I'ordre du Roy du trenliesme 
i Janvier, signe Pontcharlrain. a nous adresse, nous 
! sommes transporte avec raaislre Nicolas Gaudion, 
greffier en la raaison des prestres de lacongrega- 



^o^I(;E stn Lii comtk nii buikixxi-: 



lion c!e la Mission, a Saiiit-J.azarc-lez-Paiis, pour 
voir el counoislre I'eslal de la personne de M. de 
Urienne, detenu audit lieu, de I'ordre de Sa Ma- 
jest6 et pour reutendre; oil eslanl, le sieur de 
Saint-Paul, presire de ladite congregation, qui 
a soing des pensionnaires , nous a fait venir, 
dans une salle do ladite ruaison , ledit sieur de 
IJrienne qui y auroit esle amen6 par un des frdres 
de ladite congregation de la Mission. A I'inlerro- 
galoire duquel sieur de Brienne, apres lui avoir 
fait entendre le sujet de nosire transport, suivanl 
Ics ordros du Roy, qui est demeure attach6 a la 
niinutledespr^senles, nousaurions proc6d6ainsi 
qu'il en suit: 

» Interrog6 de son nom et surnom, — a dit 
qu'il s'appelle Louis-Henry de Lom6nie. 

» Quel age il a , — a dit qu'il est ag6 de cin- 
quanle-six ans , estant ne en rann6e mil six cens 
trenfe-six. 

» S'il y a long-temps qu'il est en la raaison de 
Saint-Lazare, — a dit que le vingt-liuitiesme 
Janvier dernier pass6 il y a eu dix-huit ans. 
» Si il sait lesraisons pour lesquelles il y a ete mis, 
— a dit qu'il n'en scait aucunes, el que neanraoins 
il nous dira verilablement ce qu'il en scait, qui 
est que depuis le d6c6sde sa ferame il s'est relir6 
aux peres de I'Oraloire, oii il a demeure six an- 
nees ou environ, et que, y estant, madame de 
Gamache, sa soeur, luy vinl proposer de faire le 
mariage d'une de ses filles, qui depuis a esl6 ma- 
rine a M. de Pougny ; a laquelle proposition il re- 
pondil fort simplement qu'il ne devoit pas se 
mesler de mariage entre cousins-germains; que 
quelque temps apres le sieur de I'Egle, qui avoit 
une maison a riuslitut, le vint trouver et luy fit 
entendre qu'il y avoit n6cessil6 qu'il sorlit de I'O- 
raloire; a quoi il r^pondit que sa vocation estoit 
bonne, qu'il estoit fort content du lieu ou il estoit 
et qu'il n'en vouloit pas sortir; mais depuis ledit 
temps, ledit sieur de I'Egle I'ayant encore sollicit6 
plusieurs fois de sortir, il en pril la resolution et 
fut logcr dans la grande rue du faubourg Saint- 
Jacques, vis-a-vis Sainl-Magloire; el comme il 
devoit environ bail ccjis livres a ses cr^auciers, 
il fut cx6cule par un eu ses mcubles : ce qui le fa- 
cba extrfimement el I'obligea de se retirer cbez 
l)alanc6, cliirurgicn, etdese scrvirde ce temps-la 
pour se faire guerir d'un ulcere qu'il avoit a la 
gorge; et apres qu'il eust esl6 gu6ri il se retira 
dans le monaslere des Augustius du faubourg 
Saint-Germain; etayanl appris lorsqu'il y estoit, 
qu'il y avoit plusieurs ardiersqui vouloient I'ar- 
resler, il pril la resolution de sortir bors du 
loyaume et sen alia dans les Etats de M. le prince 
de Mecklcmbourg, oil il a demeur6 pros de trois 
ans, cl ensuile est revenu en France, et semil vo- 
loiitairemcnt dans I'abbaye de Saint-Gcrmain-des- 
Pros ; et a|)r6s y avoir demeure quelque temps, le 
jMieur Tavertil qu'il avoit un ordrc verbal de le 
faire rester dans la maison; mais quelque (eni[»s 
apresilalla a Sainl-|{enoil-sur-F.oir, sur la pro- 
Mipsse qu'on luy avoil faile qu'il y passcroit les cl^s 



el qu'il revieudroit passer les bivers ^ Paris. On 
estant demeur6 a Sainl-Benoil jusqu'au mois de 
decembre, le p6re Bracbet luy apporla un ordre 
pour rester k Saint-Benoit, ce qui lui donna I'oc- 
casion de prendre la resolution de venir trouver 
le Roy pour se jeller a ses pieds el luy deraan- 
der ses ordres directeraenl; et pour le faire avec 
prudence , il s'adressa au sieur Bonlemps , qu'il 
pria de dire a Sa Majeste son arrivee , et I'as- 
sura qu'il deraeureroit a I'bostellerie du P6Iican 
jusqu'a ce qu'il eill recu I'ordre de Sa Majest6, 
lequel ordre il attendil pendant trois jours. Un 
exempt du sieur grand pr6vosl vinl le prendre 
a Versailles et Tamena en la maison de Saint- 
Lazare , ou il est demeure depuis ledit teraps. 

» Si il se trouve bien dans la maison de Saint- 
Lazare ou il est, el si il veul y demeurer, — a dit 
qu'il consent fort de demeurer dans la maison du- 
dit Saint-Lazare oii il est, pourvu qu'on I'oste de 
I'appartement des pensionnaires ouil est, qui est 
celuy des personnes qu'on enferme par correc- 
tion , el qu'on lui donne une liberie honneste 
d'aller et venir dans la raaison , voir des person- 
nes de merite el bonne conversation, amis, el qui 
ont coustume de venir en ladite raaison. 

» Interroge sy il se trouve I'esprit libre et en 
eslal de gouverner ses affaires et d'enlrer en con- 
versation avec les prestres de la mission de Saint- 
Lazare, — a dit qu'ouy, mais que quoiqu'il ayt 
I'esprit fort sain et en fort bou eslal d'eslre en 
conversation avec messieurs de Saint-Lazare et 
capable de gouverner ses affaires, neantraoins il 
a des infirmiies corporelles qui ne le laissent pas 
en repos, en sorte qu'il ne peutpas dire qu'il soil 
trois jours en sanle, el qu'il ne demande qu'a de- 
meurer en la raaison oh il est et de songer a y 
raourir. 

» Interroge sy il a quelque requisition a nous 
faire, ou quelque demande dont nous puissions 
rendrecompte a Sa Majeste, — a dit qu'il sou- 
baiteroit seulement avoir la consolation de vivre 
en communaule avec messieurs de Saint-Lazare, 
de convcrser avec eux et de faire les exercices 
ordinaires de la maison , aulanl que sa sanl6 luy 
pourra peruicltrc, et de n'eslre pas oblig6 de de- 
meurer avec ccux qui sonl enfermes ou pour d6- 
mcnce ou pour correction, de ne sortir et de n'al- 
ler promencr qu'avec eux, ne demandant neant- 
raoins qu'une liberie bon«sle pour demeurer dans 
rintericur de la maison. 

» Interroge avec quelles personnes il voudroit 
convcrser, — a dit qu'il voudroit converser avec 
des gens de leltres el avec son procureur et gens 
d'affaires. 

» Interroge pourquoy il veut voir ses gens d'af- 
faires, — a dit qu'il ne scait pas quelle proce- 
dure on a pu faire conlre luy pendant le temps 
qu'il a esie enferme; mais que sy on a fait une 
inlerdiclion, il veul se pourvoir conlre ; el connne 
il a fail une donnalion de lout son bien a ses en- 
fatis et ne s'esl reserve que cinq nii! livres de 
rente viagere, el une fois mil escus , pour disj)o- 



KT SHU SE.S MEMOIKES. 



XIII 



ser pai'lestament,el I'usufruil de sabibliolh^que, 
il souhaile de faire les procedures n^cessaires pour 
s'en faire payer et faire casser I'inlerdiction , sy 
aucune a est6 conlre luy prouoncee, parce qu'a 
present ou ue paye que deux mil livres pour sa 
pension aux p^res de Saint-Lazare et rail livres 
pour ses entretiens , au lieu de cinq mil livres 
qu'il s'est reserv6es ; et qu'k I'esgard de sa bi- 
blioth^que, il demande qu'on la luy rendc , parce 
qu'il n'a de plaisir que celuy del'estude. 

» Inlerrog6 sy il a quelque cbose k se plaindre 
sur sa nourriture et de la raanidre dont il est 
traict6 dans la raaison, — a dit qu'il n'a point a 
se plaindre du tout , et au contraire il se loue de 
la charit6 de M. Joly; qu'il esp6re de la bont6 
du Roy qu'il ordonnera qu'on le s6parera d'avee 
les gens de correction et qu'on luy accordera une 
liberty honneste etconvenabledans ladile raaison 
de Saint-Lazare. 

Lecture faite de ce que dessus, — a dit qu'il y 
pers6vdre et a signe ; apr6s quoi nous nous sora- 
mes retires. 

» De Lomeinie Bbienne et Le Camus. 

» En la minute : Gaudion. » 

Le ministre Pontcharlraiu se raontra tres-fii- 
vorable a la juste r^claraalion de Brienne ; mais 
des influences plus grandes neutraliserent ses 
bonnes dispositions. Le prisonuier semblait les 
deviner ; aussi, des le IG fevrier, il ^crivit au 
ministre : 

« Monseigneur , 

» J'apris, dimanche dernier, par madarae de 
Cayen , ma fille, que monsieur le lieutenant ci- 
vil avoil recu des ordres de Sa Majest6 , qu'il de- 
voit me venir signifier le lundill, ou le jour 
ensuivant au plus tard. II a mesmedit la raesme 
cbose a mon procureur ; cependant , Monsei- 
gneur, voila la semaine enli^re 6coul6e sans que 
j'aye recu de ses nouveJIes. Cela joint aux avis 
que j'avois eus precdderament, et qui m'oblige- 
renl a me donner I'honneur de vous ecrire ma 
seconde leKre du 7"'% dont je joins icy ma mi- 
nute, craignant qu'elle ne vous ait pas et6 ren- 
due ; cela, dis-je, auroil augment6 mes justes 
apprehensions , n'esloit que M. Joly, superieur- 
gen6ral de la Mission , m'euvoya , d6s le lundy 
matin , la copie de I'arlicle de voslre depesche 
du 8, qui me concerue. J'ay 6te confus, Mon- 
seigneur, des termes obligeans dans lesquels cet 
article est concu , et je ne puis en rendre grace 
a Sa Majeste et a vous que par un respccfueux 
silence, beaucoup plus Eloquent que ne le se- 
roient mes paroles. Je vous supplie , Monsei- 
gneur, les larnies aux yeux, de detourner, par 
voslre charil6 , dont j'ay d6ja recu (ant de preu- 
ves , I'orage nouvcau dont je suis menac6 ; et de 
vouloir, s'il vous plaist, adresser a M. Joly la 
i'6ponse dont j'espere que vous voudrez bien ho- 



norer encore une fois, Monseigneur, voslre trt^s- 
burable , tr^s-ob6issant et tr68-oblig6 servileur, 

» De Lomenie Brienise. 

)) Ce saniedi 16 fevrier 1692 (au soir). » 

Des le 19 mai de la meme annd>e, Brienne 
donna un nouveau (eraoignage de resignation ct 
du parfait 6tat de ses facull^s raeutales, par une 
lettre de reraerciraent qu'il adressa au mfime per- 
sonnage , et dont voici le texte : 

« Monseigneur , 

» La lettre que vous ra'avez fait I'honneur de 
m'ecrire, en date du 17 avril dernier, a eu son 
effet a I'egard de M. le lieutenant civil. II ra'a 
rendu prorapte justice, conforra6raent aux inten- 
tions de Sa Majeste. L'interdiction insoutenable 
prononc6econtre moy futcass6e saraedy dernier, 
17 du courant , ensuite de Tassembl^e de mes pa- 
rens et amis, tenue le jour pr6c6dent en I'hoslel 
de mondit sieur le lieutenant civil. Comme c'est a 
vous, Monseigneur, apr^s Sa Majesty, ^ qui j'en 
ay toule Tobligation , je n'ay pu ditKrer plus long- 
temps a vous en rendre mes tr^s- humbles ac- 
tions de graces. L'autre partie des ordres du 
Roy en ma faveur resle a executer. M. Joly, su- 
p6rieur g6n6ral de la Mission , diff^re a me tirer 
de la raaison des correctionnaires ct des insens6s, 
pour meraettre dans le bastiment des ordinaires, 
ou loge actuellemeut M. le cur6 de Saint-Hypo- 
lite, qui est a Saint-Lazare par ordre du Roy de- 
puis plus de six mois, et ou je dois estrc mis, en 
consequence des ordres de Sa Majeste du 8 fe- 
vrier , dont mondit sieur Joly ra'a donue un ex- 
trait et qui sont conformes a ceux du raesrae jour 
que vous avez eu la bont6 d'envoyera M. le lieu- 
tenant civil. Je vous supplie, Monseigneur, tres- 
respeciueusement, de vouloir prendre la peine de 
luy en escrire un mot , et de me le faire reraeltre 
par M. Ilersan, qui a bien voulu se charger de 
vous rendre celte lettre de ma part. II a est6 du 
norabre de mes amis qui ont depose en ma faveur, 
et il vous rendra compte, comme je Ten ay pri6, 
de tout ce qui s'est passe dans I'asserablee denies 
parens. Comrae je remetlray moy-raesnie vos or- 
dres enlre les mains de M. Joly, il ne pourra 
pas en differer rex^culion. Du reste, Monsei- 
gneur, j'observeray Ir6s-r6guli6reraent la volonie 
du Roy qui m'est connuc. Je ne deraande d'auire 
liberie dans la raaison, que celle qui ra'a esl6 
accordee. Jene sortiray point dans le clos uidans 
les jardins pour y prendre lair sans esire accom- 
pagn6 du fr^re qui a soin de moy. Je n'cnireray 
point dans les chambresdes preslres ni desclercs 
de la Mission, et s'il faut mesnie que je ne sorle 
point de I'apparlement ou Ton me mellra, sans 
que je sois accompagn6, j'y consens de lout mon 
coeur; mais au nioins je n'auray plus le chagrin 
desire detenu dans une prison. Les chaisnes de la 
charite sont beaucoup plus fortes que ne le sont les 



>OTICE sua LE COMTli: DE BIUE.NSF. 



bai reaux ct Ics vcrroux. Je rcsteray avec joye dans 
Ic loscmeiil qu'oii m'accordera jusqua ce que j'aye 
enlk^ronieiil effac^v par raa bonne conduilc, tou- 
tes les mauvaises impressions quon a tasc!»6 de 
donncr dc moy a Sa Majesle. Je ne nomnie per- 
sonne; niais en v6ril6, Monseigneur, des calom- 
nies si alroces se delruiscnt dclles-nifimes, et 
j'espere que la palicncc que vous m'ave/ recom- 
n;an(loc avec laiil de charit6 viendra a bout de 
loul. Au resle. Monseigneur, je ne puis finir 
sans vous (csmoigner que jc prens toulc la part 
que jc dois aux crandcs oblinalions que vous a 
M. llersan. Son nierilc ctsa probil6 nie soulcou- 
nus depuis long-temps. Je vous en dirois davan- 
(age si ce n'estoil pas luy qui dcust vous rendre 
cede leltre, ct si je ne venois pas lout r6cem- 
nicnt d"estre justifie par son suCfrage. 

» Je suis, avec un Ir^s-profond respect et une 
trds-particuliiljre reconnoissance, Monseigneur, 
vostre Ires-humble , (res-ob6issant et Ir^s-oblige 
serviteur, 

» De Lomenie Brienne. 

» Le 19 mai 1692. » 

Ce ne fut que le 17 juin 1692 qu'inlervint la 
sentence de levee d'inlerdiction du lieutenant ci- 
vil ; die fut precedee de Irois jours seulement par 
une autre sentence du raftme lieutenant civil, qui 
ordonnait que Brienne aurait un autre apparte- 
raent ct pourrait agir dans la maison de Saint- 
Lazare sans 6tre suivi de surveillants. Mais les 
hauls pcrsonnages qui tenaient le comle de 
Brienne sous clef s'erapress6rent d'agir auprdsdu 
lloi, et de nouveaux ordres de reslreindre sa li- 
bert6 intervinrent bienf6t apres. lis furent aussi 
sollicit6spar lesup6rieur de Saint-Lazare, comme 
onle voit par la lettrc suivaule adress6e a M. de 
Pontcharlrain : 

« Monseigneur, 

» Si je n'6tois pas au lit comme j'y suis depuis 
quelques semaines a cause d'une fluxion qui m'est 
lomb6e dans une jambe, j'aurois cu Ihouneur 
d'allcr a vostre audience veudredy, et de vous 
porter la sentence reudue, il y eut bier huit jours, 
par M. le lieutenant civil, en faveur de M. de 
Brienne qui me la fit donner. Je prens la liberie 
d'en enfermer icy une copie, par laquello vous 
verrez, Monseigneur, si vous avez agr6able de 
vous la faire lire, que mondil sieur le lieutenant 
civil , se fondant sur les Icllres du S* fevrier der- 
nier que vouscscrivistes dela parlduRoi,permef 
a mondil sleur de Brienne dc se promener dans 
noslre enclos, ct d'allcr et venir dans nostre mai- 
son sans avoir do fr6rc h sa suite, encore que 
j'eusse demand^, dans Tinterrogaloire du niesrae 
M. de Brienne, post6rieur aux susdittcs Icttrcs, 
auquel mondil sieur Ic lieutenant civil voulut que 
j'assislasse , que si M. dc Brienne souhaitloil 

(I) La Bihliolheqiu' hisloriquc ((iiiit. Fonlclle) iudiquc 
mala proposlos M(^iiioircsde Brienne comme faisjinlpar- 
tie (Ic la collccli(in(iai{.Miiere. Nou? .'lyoiis \('v\r\6 cc fait. 



d'avoir la Iibert6 d'allcr dans noslre enclos eldans 
noslre maison sans avoir de frere avec lui , nous 
fussions descharg^s de I'obligation de le garder, 
comme il nous est ordonne de faire par la leltre 
de cachet du Uoi , du 27 Janvier 1674, contre- 
sign6e par feu M. Colbert; ensuiltedequoi, Mon- 
seigneur, vous vous donnastes la peine d"escrire 
au mesmo M. de Brienne, qui me commuuiqua 
vostre leltre, et de lui mander que le Roy ne ju- 
gcoit pas apropos de luy donner, pour le present, 
une enti^re liberie, et que nousavions raisonde 
le faire accompagner par un de nos freres. Jc 
lui ai fait represenler tout ceci, el que ce n'es- 
loit pas sur les premieres Icllres du 8 f6vrier 
qu'il devoit se regler, niais sur la derni^re que 
vous lui avicz escrile, Monseigneur, de la part 
de Sa Majesle, apres avoir vu son interrogaloire 
ct nos trds-hurables remonlrances. II persiste a 
dire que nous dcvons obeir a la sentence de M. le 
lieutenant civil , ce que nous n'avons pas sujet 
de croire cstre I'inlention du Roy, uy la vostre, 
apres ce que vous avez escript de la part de 
Sa Majesl6. J'ay cru qu'il estoit de raon devoir 
de vous rendre coniple de cecy, Monseigneur ; 
sur quoy, et sur toule autre chose, j'attendray 
I'honneur de vos commandemens pour les exc^- 
cutcr fid61eraent , ct je suis tousjours, avec un 
tres-profond respect, Monseigneur, vostre tr6s- 
humble et tres-ob6issant servileur, 

» JOLY, 

» Indigne prestre de la congregation 
de la Mission. » 

Plus lard , Brienne eut permission de se relirer 
a I'abbaye de Saint-S6verin de Chateau-Landon, ct 
il y mourut en 1698. « C'^loit un borame d'un 
beau g6nie, dil le g6n6alogiste , d'une grandc 
Erudition, poele, et la poesie le perdil. » 

Ainsi finil malheureuseraeut Ic fds du comle 
de Brienne, cc fils pour lequel il avail 6cril ses 
Memoires , confiant qu'il 6tail dans I'avenir de 
I'enfant auquel il deslinait lanl de lejons de sa- 
voir, d'exp6rience et de probite. 



Les M6moires (1) du comle de Brienne furent 
Merits apres sa retraile , en 1663 (2) , comme il 
I'indique d6s les premieres lignes de son travail. 
lis embrasscnt un espacc de plus de quarante 
annees. Les ev6nemenls marquants du regne 
de Louis XIII el de la premiere nioili6 de ce- 
lui de Louis XIV y sont rapport6s avec une 
grande exactitude; et les singularil^s caracl6ris- 
tiques du g^nie, si different, des deux premiers 
minislres , Richelieu el Mazarin, y soul parfai- 
temenl expos6es. Brienne exprime son opinion 
sur CCS deux pcrsonnages avec une honnele li- 
berie. 

(2) lis onl (5tc imprimc^s pour la premiere fois en 1717, 
trois volumes in-12, puis reimprimc^s en 17-23. 



ET sun SES MEMOIUKS. 



Les mulilalions que ces M6moires ont subies 
privaientlelecleurde laconaaissance dequelques 
renseigneraenls peu r^pandus, sur I'etat des rap- 
porls de la France avecdes puissances voisiues ou 
alli^es. L'Angleterre, ou le comte de Brienne avail 
conduit la raalheureuse Henrielle Marie de Fran- 
ce, femmede Charles 1", atlira conslaraMenl,d§s 
I'annee 164i, I'altention du gouvernemenl fran- 
rais, qui voyait s'avancer a grands pas uue rd-- 
volulion raenacanle pour un (roue occupe par 
une fille de France; les relations intiraes de la 
France avec cc pays devaient fournir un clia- 
pitre int^ressant aux M6moires de Brienne; 
cependant lous les documents qui se rapportent 
aux affaires de ce royaume avaient disparu de ces 
M6raoires; nous avons eu le soin de les retablir. 

On pent suivre dans ces fragments nouveaux 
les differentes phases de la raauvaise fortune de 
Charles I"; ils^nous r^v^lent aussi I'impuissance 
des efforts de la France pour amener uue recon- 
ciliation enlre la chambre des communes et I'au- 
torit6 royale en Angleterre ; et lorsque le Roi est 
arrets, que les communes se sent eraparees du 
pouvoir, un grand int6r6t s'attache , dans le r6cit 
de Brienne, aux letlrespressantes adressees par 
Louis XIV a Cromwell et aux autres membres 
influents du parlement , leltresaccompagnees de 
menaces aussi impuissantes que dedaignees. La 
mort de Charles I" suspendit toutes les relations 
avec I'Angleterre. En attendant qu'elles soicnt re- 
prises, Brienne nous retrace les efforts du Roi de 
France pour faire reussir I'entreprise du due de 
Guise sur Naples, en 1647 et 1648, autre affaire 
non nioins raalheureuse, qui se termine par la pri- 
son du due. Les troubles de 1648 6claterent ; et 
Louis XIV, par les mains de son secretaire d'E- 
tat, demande au Pape des pridres pour le succds 
de ses amies devant sa ville capitale qu'il tient 
assi6g6e. II n'est pas moins curieux de voir en 
quels termes le roi de France prie le Pape de 
s'int6resser aur6tablisseraent de I'ordre dans son 
royaume, et de quelles raisons il se sert pour de- 
monlrer au Saiut-P^re qu'il est int6ress6 au re- 
pos et a la prosp6rit6 de la France. Mais la Pro- 
vence s'engage coutre son gouverneur ; les ordres 
et les instructions du Roi et de son rainistre se 
succ^dent pour pacifier cette partie du royaume, 
et un traite, garanti par le Roi, iutervieut enfin 
enlre le comte d'Alais et le parlement d'Aix. Le 
prince de Cond6, m6content de Mazarin, souldve 
de nouveau la Guienne; ses relations avec I'An- 
gleterre inqui^tent le rainist^re. Mazarin fait 
tous ses efforts pour entamer des n^gociations 
avec le Protecteur; des envoy^s partent pour 
Londres charges de lettres du Roi pour I'usur- 



paleur de la couronne des Stuart , et d'instruc- 
tions secretes et pressantcs pour gagner I'assis- 
tance de I'Angleterre; mais, jalouse de profiler 
des malheurs de la France, elie croit avoir plus 
a gagner avec le prince de Cond6, et deux fois 
les teutatives de Louis XIV furent repouss6es. 
Enfin, le prince de Cond6 perd la Guienne: 
Cromwell alors devient plus tradable. 

Tous ces fails sont nouveaux et d'une au- 
Ihenlicite aussi irrecusable que les M6moires 
eux-m6raes , puisqu'ils sont pulsus a la m^rae 
source : aussi avons-nous profit^ avec empresse- 
mentde cette occasion den intercaler le recita la 
place que I'histoire leur assigne et d'ou ils n'au- 
raient jamais dii etre rejet^s. Ces fragments ont 
6l6 copies sur les manuscrils aulographes du 
comte de Brienne, raomen[an6ment deposes 
entre nos mains; son Venture maigre et serrec 
est une des plus difficiles a lire de cette 6poque ; 
les nombreuses lettres autographes du comte 
de Brienne, qui existent dans dilTerentes col- 
lections publiques, nous ont permis den veri- 
fier I'authenticite ; ils lui appartiennent r6elle- 
ment. 

On trouvera ^galement dans ce mfirae volume 
(page 297), un travail de Brienne d'une moins 
grande 6tendue, mais qui nc nitrite pas moins 
d'etre 6tudie. Ce sont ses Observations sur les 
Memoir es de La Chalre. 

Ancien ami de ce dernier personnage, Brienne 
eut occasion de lui rendre quelques services; 
mais il se brouilla avec lui lorsque La Chalre fit 
partie de la cabale des Imporfanis, et ful exile 
comme toutes les autres personnes de la m^rae 
faction. 

La Chalre ^crivit ses Memoires pendant I'exil ; 
il y maltraita assez forlemeut la reine Anne 
d'Aulriche et Brienne son minislre. Long- 
temps apr^s la mort de La Chalre, les amis 
de Brienne lui firent voir ces Memoires, et 
Brienne se crut oblig6 d'en 6crire la refutation. 
C'estce petit discours, qui contient quelques par- 
ticularites oubliees dans les Memoires 6crits par 
ce minislre pour I'inslruclion de ses enfants, que 
Ton retrouvera page 297; mais on rcproche g6- 
n6ralement a ces Observations d'elre une apolo- 
gie trop d6clar6e de la reine Anne d'Aulriche. 

Ainsi ces Memoires, comme lous les autres 
ouvrages dont nousdonnons une edition nouvelle 
dans cette Collection, se recommanderont, aux 
litterateurs de noire ^poque et des temps a 
venir, par des additions inediles qui ajoulenl 
quelques nouvelles v^rites a celles dont chaque 
jour s'enrichit noire histoire. 

A. C. 



MEMOIRES 



DU COMTE DE BRIENNE 



PREMIERE PARTIE. 



Mesenfans, je crois que Dieu m'a conserve 
la vie jusques a present et m'a donne du re- 
pos , afin que je puisse vous mettre par ecril les 
choses quej'ai vues et auxquelles j'ai eu part, 
et les adversites que j'ai ressenties. Je ne pre- 
sume point que ma vie soit de celles qu'on pro- 
pose pour modele ; mais elle se trouve entreme- 
leede tantd'accidens, qu'elle pourra contribuer 
en quelque facon a votre instruction , et vous 
porter peut-etre a rendre a d'autres le meme 
service. Je souhaite que vous y imitiez ce que 
vous approuverez, et que vous y joigniez ce que 
vous jugerez a propos. 

Je vous dirai d'abord qu'il faut que vous 
soyez persuades qu'il n'est jamais permis de 
faire une chose mauvaise, quelque avantage 
qu'on en puisse tirer ; et que le service de Dieu 
doit etre prefere a tous les honneurs et a toute 
la gloire du monde. 

Je commencerai ces Memoires par des ac- 
tions de graces que je dois a la bonte divine de 
ce que, quoique mon pere professtlt la religion 
pretendue reformee, je fus neanmoius baptise 
et eleve dans la catholique , apostolique et ro- 
maine, dans laquelle j'espere, avec le secours 
de la grace , vivre et mourir. J'eus aussi ia 
consolation de voir que mon pere en fit profes- 
sion , et qu'il y persevera le reste de ses jours , 
reconnoissant qu'elle seule nous montre la voie 
du salut qui nous est acquis par le sang de No- 
tre Seigneur Jesus-Christ, qu'il a repandu pour 
nous sur lacroix, et qu'il a offert a son pere 
pour la redemption de tous les hommes ; que 
s'ils n'en font pas I'usage qu'ils doivent, ils ne 
peuvent I'attribuer qu'a leur peu de foi , au pen 
d'amour qu'ils ont pour Dieu et de charite pour 
le prochain. 

Je dois dire, a la gloire de celui auquel je 
rapporte toutes mes actions , que je suis ne d'une 
mere catholique dont la vie est en odeur de 
saintete , qui a eu le bonheur de servir Dieu , et 

in. C. D. M., T. III. 



la consolation d'avoir eu un mari qui lui etoit 
tres-cher , rentre dans le sein de I'eglise dont 
il etoit sorti par le malheur des temps. L'assu- 
rance qu'elle avoit que la conversion de son 
epoux etoit utile a ses enfans, augmenta sa joie, 
et la fit mourir de la mort des justes. Elle fut 
favorisee dans ce passage terrible par les sacre- 
mens de I'Eglise , et par une entiere confiance 
dans les misericordes infinies de Jesus-Christ, 
dont elle recut le corps et le sang adorable. 

J'entraiau college en I'annee 1601 , d'oii mon 
pere me tira en 1604 , pour m'envoyer en Al- 
lemagne, contre la volonte de ma mere, a qui 
mon eloignement fitbeaucoup de peine. Jetrou- 
vai dans mon voyage plusieurs princes si zeles 
pour le service du Roi , qu'ils embrassoient 
toutes les occasions d'en donner des preu- 
ves dans leurs cours ; et parce qu'ils sa- 
voient que mon pere etoit en consideration dans 
celle de France , il n'y avoit point de bons trai- 
temens que je ne recusse d'eux , jusque-la que 
plusieurs m'envoyoient querir , et que d'autres 
me faisoient I'honneur de me venir visiter , quoi- 
que je ne fusse encore qu'un ecolier qui n'avoit 
point de train et ne faisoit aucune depense. J'al- 
lai d'Allemagne en Pologne , d'ou je ren- 
trai dans I'Empire; de Vienne, je fus en Hon- 
grie , d'ou je revins pour passer en Italic. J'ar- 
rivai a Venise le jour que M. de Charapigni , 
ambassadeur de France, y faisoit son entree; 
et Ton y entendoit de toutes parts le peuple 
chanter les louanges du roi Henri-le-Grand, a 
qui la republique etoit redevable de son repos, 
ayant par sa puissance et par sa sagesse pacifie 
le differend qu'elle avoit eu avec le Pape. 

Je n'eus pas la consolation de trouver ma 
mere en vie a mon retour , Dieu en ayant dis- 
pose des I'annee 1608 ; et je ne revins a Paris 
que le dernier du mois de novembre de I'annee 
suivante. C'etoit dans le temps du voyage que 
le roi Henri-Ie-Grand faisoit en Picardie. 

1 



.le parus a la com- dans la qiiinzieme annee 
de mon <1fie. Les cntretiens les plus ordinaircs 
Otoiont (k's grands preparatifs dc guerre que le 
Roi faisoit, des grandes levees de cavalerie 
el d'infanterie qu'il avoit ordonnees , et d'un 
corps considerable de Sulsses dent il vouloitaug- 
nticnter rarmccqu'il devoil commander en per- 
sonne. II en faisoit former deux autres, dont Tune 
etoit pour entrer en Italie, sous le commaude- 
incnt de Lesdiguieres, qui devoit etre joint par 
le due de Savoie , a qui Sa .Majeste avoit fait 
promettre, pour le prince de Piemont son fiis, 
madame Klisabeth de France, sa fille aiuee, qui 
fut depuis mariee au prince d'Espagne. 

Celte princesse devoit avoir eu dot le Mila- 
nais , ou du moins une partie de ce fertile du- 
chc, dont le Roi se reservoit quelques portions 
pour les distribuer aux princes italiens qui , 
dans Ten vie d'assurer leur liberie, voudroient 
joindre leurs armcs aux siennes. Ce grand rao- 
narque n'avoit d'autre dessein que d'affoiblir 
ceux qui , contre toute sorte de justice , avoient 
engage par force ses sujets rebelles a lui man- 
quer de lidelite, apres avoir signe avec Sa Ma- 
jeste la paix qu'elle observoit tres-religieuse- 
ment de sa part. 

.le sais bien qu'on a voulu reprocher a ce 
prince I'assistance quW avoit donnee aux Pro- 
vinees-Unies depuis le traite de Vervins; raais 
c'est parce qu'on ignoroit qu'il avoit declare aux 
Espagnols, qu'en excluant les Etats-generaux 
de la paix qu'ils demandoient, il ne pouvoit 
en abandonner la protection, ni refuser son as- 
sistance a la reine de la Grande-Bretagne, qui 
dans les occasions lui avoit rendu le meme ser- 
vice , aussi bien que cette republique naissante ; 
a moins que les differends de ces deux puissan- 
ces ne fussent termines par un bon traite. 

.le discontinuerai de parler de ce grand Roi , 
mon dessein n'etant point d'ecrire sa vie. Je ne 
dois pas toutefois passer sous silence que , dans 
le temps (juil tenoit conseil avec ses ministres, 
il me permettoit souvent d'y rester; et un jour 
que je voulus me retirer par discretion, il m'en 
fit une severe reprimande, en me disant qu'il 
ne pouvoit se Her a moi , puisquc je paroissois 
me defier de moi-meme. 

Une mort violente I'enleva a ses sujets. La 
joie de la Reine fut changee en deuil ; les grands 
desscins que ce monarque avoit formes s'eva- 
nouirent, et les peuples se trouvcrent dans I'e- 
tonnmient etdans la douleur. Quelques rois et 
quelques souverains, qui s'en rejouirent, ne lais- 
scrent pas de le regretter, et its ne tirerent point 
de cette morl les avantages qu'ils s'en etoient 
promis , car ses arraees triompherent des leurs , 



MEMOIUES 1)1 COM IF. UE !!RIEr«>'E , 

et retablirent dans Juliers les heritiers legitimes, 
qui , etant assures de la protection du Roi , 
avoient pris les amies pour se mettre en pos- 
session de celte principaute et pour eu cbasser 
renipereur Rodolphe, qui , sous un pretexte spe- 
cieux de la vacance du fief, croyoit que la dis- 
position lui en etoit devolue , ou que du moins 
il etoit le seul juge qui pourroit prononcer sur 
le differend des parties. II y avoit plusieurs pre- 
tendans : i'electeur de Brandebourg , le due de 
Neubourg , allies a la France; I'electeur de 
Snxe , et quelques autres princes proteges par 
I'Empereur et par le Roi Catholique, dont les 
projels connus tendoient a relablir la monarcbie 
universelle ; ce qui a faitrepandre tant de sang 
et epuiser de si grands tresors. 

J'eutrai au service du roi Louis XIII , qui me 
recut avec bonte , en consideration de ceux que 
mon pere avoit eu I'honneur de rendre a Henri- 
le-Grand et a la reine Marie de Medicis, qui , 
etant declaree regente, avoit marque les avoir 
agreables. Pendant les premieres annees du 
regne je n'avois point d'autre occupation que 
de suivreSa Majeste, et ra'appliquer a acquerir 
I'honneur de ses bonnes graces ., a quoi j'ai 
reussi. Je fis un voyage en Angleterre, et je trou- 
vai ce royaume afflige de la mort du prince 
Henri ; mais son pere et le public s'en console- 
rent aisement, parce que ce prince avoit fait 
paroitre en plusieurs occasions trop de fierte , et 
I'envie qu'il avoit de regner en monarque ab- 
solu. II s'entretenoit souvent de ce qu'il falloit 
falre pour y parvenir , des raoyens de se mettre 
en credit en Hollande, et d'etre considere par 
les religionnaires en la province de Guienne , 
qu'il regardoit toujours comme j'ancien heri- 
tage de ses peres. 

[ 1 G 1 3 ] Je me trouvai au mariage de la prin- 
cesse Elisabeth , dont I'esprit et I'ambition ont 
cause beaucoup de troubles a la chretienle. Le 
prince Maurice et le raarecbal de Bouillon lui 
conseillerent d'engager son mari a accepter la 
couronne de Boheme, que les grands et le peuple 
lui offroient. Le premier fut d'avis qu'il se fit 
couronner , et le second qu'il se contentat du 
litre de capitaine-general jusques a ce que ses 
affaires fussent bien elablies. 

[ 1(> 14 ] Les grands , ne pouvant souffrir d'e- 
tre exclus entierement de I'adminislration de 
I'Etat et d'etre gouvernes par les conseils du 
marquis d'Aucre, s'eloignerent de la cour. lis 
eurent pour chef le prince de Conde; et, s'etant 
assembles a Mezieres , ils publierent un mani- 
feste appuye d'un arret du parlement qui or- 
donna aux princes , aux dues et pairs et aux of- 
ficiersde la couronne, de se trouver dans les 



PBEMIEBE PAUTIE. 



assemblees pour voir et examiner ce qu'il fau- 
droit faire pour la reformation de I'Etat. 

Le marquis d'Ancre voyant bien que les 
princes ne manqueroient pas de soutenir le due 
de Longueville , avec lequel il s'etoit brouille a 
cause de la preference qu'il avoit eiie de la lieu- 
tennuce generale de Picardie et du gouverne- 
ment de la citadelle d'Amiens , ce marquis se 
reunit a ceux qui, sous le nom de ministrcs, gou- 
vernoient I'Etat. C'etoient le chancelier de Sil- 
lery, leduc de Villeroy et le president Jeannin, 
tons consommes dans les affaires, dont ils 
avoient acquis une connoissance parfaite par 
une longue experience , et qui par leur merite 
avoient gagne Testime et la confiance du roi 
Henri-le-Grand. 

L'entreprise du parlemeut fut biamee. II lui 
fut fait defense de contiuuer ses deliberations; 
et neanmoins 11 ordonna que tres-humbles re- 
montrances seroieut faites au Roi de bouche et 
par ecrit. Les grands appuyerent cette delibera- 
tion ; et s'etant eloignes de la cour , on leur en- 
voya des deputes pour les obliger a revenir. lis 
firent un traite par lequel il fut resolu qu'on as- 
sembleroit les Etats-generaux , et que le chateau 
d'Araboise seroit remis entre les mains du prince 
de Conde , pour lui servir de place de siirete , 
jusqu'a ce que les Etats eussent ete convoques 
et assembles. 

II se passa quelque chose a Poitiers qui fit 
croire que le due de Rohan, de concert avec le 
prince de Conde, avoit resolu de s'en rendre le 
maitre , et que M. de Veudome formoit un parti 
en Bretagne. Le voyage de Poitiers avec oelui 
de Nantes furent resolus ; la presence du Roi 
apaisa les troubles du Poitou, el I'assemblee des 
Etats de Bretagne, dans la ville de Nantes, reta- 
blit le calme et la tranquillite dans cette pro- 
vince. On expedia cependant les commissions 
necessaires pour la convocation des Etats-gene- 
raux , qui furent tenus a Paris sur la fin de I'an- 
nee 1614 et au commencement de la suivaute. 
Les deputes des bailliages et senechaussees qui 
ont voix et seance dans les douze gouvernemens 
furent a peine arrives , que le Roi , les princes et 
la cour firent leurs brigues pour laire tomber la 
presidence aux plus gens de bien. Les princes 
tacherent de la faire donner a leurs creatures. 
Jefus moi-meme, malgre ma jeunesse, employe 
a assurer au service de Sa Majeste queiques-uns 
des deputes, en recommandant plusieurs d'en- 
tre eux pour etre elus presidens de leurs cham- 
bres. L'ordre que Ton observa dans la derniere 
assemblee des Etats fut avantageux a la cour , 
parce que les cardinaux et rarche\ eque de Lyon 
y furent declares presidens du clerge : les pre- 



[161 o] :^ 

miers, a cause de leur dignite , sans aucune con- 
testation. Le rang et les fonctions du second 
avoient fait naitre quelque difficulte ; et les pro- 
testations qu'on fit au contraire ayant ete enre- 
gistrees, on ne laissa pas de passer outre , sans 
tirer a consequence ni prejudicier au droit des 
parties. 

L'archeveque de Lyon, en qualite de presi- 
dent, fit la harangue de I'ouverture des Etats ; 
le baron de Pont-Saint-Pierre paria pour la no- 
blesse , sans avoir la qualite de president ; et 
pour !e tiers- etat le prevot des marchands de Pa- 
ris et le lieutenant civil furent elus presidens ; 
mais ce fut seulement par le suffrage des depu- 
tes, et non pas parce que Tun etoit le premier 
officier de I'Hotel-de-Ville, et I'autre le premier 
administrateur de la justice : ce qui meme soui- 
frit quelque contestation. Je n'entreprends point 
de faire ici le detail ni I'histoire abregee detout 
ce qui s'y passa, plusieurs autres en ayant parle; 
mais je dirai seulement que le Roi declara qu'il 
n'avoit convoque ses sujets que pour ecouter leurs 
plaiutes et leur rendre justice. Plusieurs deputes 
pretendoient quelque chose de plus, et deman- 
derent a etre conserves dans leurs deputations 
jusques a ce que leurs cahiers eussent ete repon- 
dus. Mais la uecessite,lesanciens usages et I'au- 
torite prevalurent; et le Roi, ayant ete declare 
majeur avant I'ouverture des Etats, leur or- 
donna de dresser leurs cahiers et de les lui pre- 
senter, leur promettant qu'il auroit soin de les 
faire examiner , et d'y repondre favorablement. 
[1615] Les deputes se separerent sur cette 
esperance , et s'en retournerent dans leurs pro- 
vinces. Ceux qui avoient fait de fortes instances 
pour la tenue des Etats-generaux n'etant point 
assez satisfaits des graces qu'ils avoient recues, 
particulierement le prince de Conde , qui etoit 
fache de ce qu'on I'avoit oblige de remettre Am- 
boise , ils firent tous leurs efforts pour retablir 
leur parti dans le parlement, qui rendit un arret 
par lequel il ordonna que tres-humbles remon- 
tranccs seroient faites au Roi , de bouche et par 
ecrit, taut sur la malversation de ses finances et 
le renversement des lois de I'Etat , que sur la li- 
cence que ceux qui avoient soin du gouverne- 
ment se donuoient de disposer des biens du pu- 
bUc et de celui des particuliers; de ce que les 
etrangers etoient eleves aux dignites au preju- 
dice des Francois , a la honte de la nation et au 
grand dommage de I'Etat, et de eeque les pla- 
ces les plus considerables leur etoient confiees. 
L'on agita long-temps dans le conseil du Roi si 
cet arr^t seroit casse , ou bien si on en permet- 
troit I'execution : la moderation prevalut a I'au- 
torite , et Sa Majeste indiqua un jour pour se 

I. 



MEMOIllKS l)i; COMTr. I)E IIRIF.XNE 



reiidre an pros d'ellc et pour ex poser ce qu'il 
avoit a lui dire. 

Le sieur president de Verdun fit une longue 
harangue, ensuite de laquelle il presenta a ce 
monarque un grand cahier qui contenoit cequ'il 
avoit oublie de dire, ou bien ce qu'il n'avoit 
pas juge a propos d'exposer. Le Roi ayant pris 
ce cahier, on mit en deliberation si Ton renver- 
roit le parlement, ou si Ton feroit en sa presence 
lecture de cet ecrit, qui ressembloit a un libelle 
dilTamatoire. La regie et la bienseance, vouloient 
que Sa Majeste prit du temps pour I'examiner ; 
mais elle resolut d'ordonner sur-le-champ la sa- 
tisfaction qu'elle desiroit. Mon jeune age ne me 
permettant pas alors de discerner la verite , je 
ne puis dire precisement si dans ce cahier le 
parlement avoit dresse des pieges a ses ennemis 
en dissimulant, ou bien si quelques-uns des 
ministres, qu'on appeloit du nom de barbon 
croyoient qu'on Teut epargne , et que les autres 
y eussent cte maltraites. 

Le cahier commcncoit par chagriner le raa- 
rechal d'Ancre, qui , pour s'attirer Tamitie du 
parlement et se venger de ses ennemis , parut 
etre du m^me sentiment. Le Roi me commanda 
d'en faire lecture a la place de mon pere, qui ne 
le pouvoit que tres-difficilement a cause de la 
foU)lesse de sa vue : ce qui donna occasion a 
predire que j'aurois bientot la survivance de sa 
charge, comme en effet elle me fut accordee peu 
de temps apres , tout le monde ayant paru satis- 
fait de la maniere dont je m'etois acquitte de 
ce qui m'avoit ete ordonne. La reponse que le 
chancelier rendit au parlement par ordre du Roi, 
fut que ses remontrances avoient ete entendues, 
et que Sa Majeste y auroit tel egard qu'il con- 
viendroit; et ensuite il lui ajouta, non pas par 
forme de remontrance , mais en termes forts et 
precis , que la compagnie s'etoit trop emanci- 
pee , et que le Roi songeroit a malntenir son au- 
torite suivant la puissance legitime que Dieu lui 
avoit donnee. 

Pendant le temps de la harangue du premier 
president et de la lecture de cette remontrance 
qui etoit par ecrit, tout le monde resta debout , 
cxcepte le Roi et la Heine, qui dans de telles 
occasions doivent toujours etre assis. II est vrai 
que le marechal d'Ancre se fit apporter un siege 
derriere Leurs INLnjestes : et en cela il pcrdit le 
respect. Mais il lui echappa encore de dire des 
paroles otTensantes contre le parlement, qui en 
fut fort irrite. Cette compagnie s'etant retiree , 
ceux qui s'etoient trouves presens a cette au- 
dience se donnerent la liberte de parler suivant 
leur caprice. Les plus sages furent surj)ris , et 
en conclurent la guerre; les moins experimen- 



tes ne firent qa'en rire. Mais il parut bientot 
apres qu'on avoit eu raison d'en craindre les 
suites : car les princes tinrent conseil entre eux, 
et ceux de la religion pretendue reformee de- 
manderent le permission de s'assembler. On de- 
puta inutileraent vers les premiers, et on essaya 
de maintenir les autres dans leur devoir. La 
crainte de I'avenir, qui naturellement devoit 
faire suivie des avis utiles et prudens, n'empe- 
cha pas la cour de faire le voyage des Pyrenees 
pour y conclure deux mariages : celui du Roi 
avec I'infante d'Espagne (C'est la Reine dont il 
sera tant parle dans la suite), et celui de ma- 
dame Elisabeth , soeur de ce monarque, avec 
le prince d'Espagne, au nom duquel elle avoit 
ete epousee par procureur, a cause du jeune 
age de ce prince. 

Ce fut dans ce temps-la que la Reine-mere , 
ayant egard aux services que mon pere avoit eu 
I'honneur de rendre au feu Roi son mari , me 
procura la survivance de la charge de secretaire- 
d'Etat , avec la permission de signer en sa pre- 
sence et en son absence , quoique je n'eusse pas 
encore vingt ans accomplis. Leurs Majestes 
prirent le chemin de la Loire , apres avoir fait 
expedier des commissions pour mettre sur pied 
une armee considerable sous le commandement 
du marechal de Bois - Dauphin. Le president 
Jeannin faisoit son possible pour la faire com- 
mander par le due de Guise, qui devoit avoir 
sous lui le marechal de Brissac ; et la raison qu'il 
en donnoit etoit qu'il falloit opposer un horame 
aussi brave que M. de Guise , et un capitaine 
aussi experimente que Brissac au marechal de 
Bouillon , dont la reputation etoit bien etablie; 
et qu'il en resulteroit un avantage, en ce que le 
due de Vendome suivroit J.eurs Majestes, per- 
sonne ne pouvant lui contester son rang a la 
cour, et etant porteur du pouvoir du prince 
d'Espagne pour epouser Madame en son nom. 
Mais le due de Guise, pretendant les memes 
honneurs , demanda de faire le voyage ; ce qui 
fut accorde , et ce qui obligea M. de Vendome a 
se retirer dans son gouvernement de Bretagne. 
II y avoit toujours conserve les amis du due de 
jMercoeur, son beau-pere , auquel il avoit suc- 
cede; mais il n'avoit pu mettre dans ses interets 
nl le marechal de Brissac, lieutenant-general de 
la meme province, ni le due de Montbason, que 
Henri-le-Grand avoit fait lieutenant de roi du 
cliateau de Nantes , dans le meme temps qu'il 
avoit accorde le gouvernement de la province a 
M. de Vendome, etdonne lalieutenance-generale 
de I'eveche et comte de Nantes au meme due de 
Montbason, en la separant de la lieutenance-ge- 
nt lale du duche dont Brissac avoit ete pourvu. 



On fixa un jour pour le depart de Paris, et 
Ton resolut de faire arreter le president Le Jay, 
qu'on savoit etre partisan du prince de Conde, 
et dans les interets des dues de Mayeune et de 
Bouillon. On donna ordre a un lieutenant des 
gardes du Roi d'accompagner )non pere , qui de- 
voit tacher a le persuader de suivre la cour , et, 
en cas qu'il y fit quelquedifficulte, s'assurer de 
sa personne. Mais soit que mon pere fut malade 
en elTet, ou qu'ayant ete averti de la resolution 
qu'on avoit prise, il fit semblant de I'etre, son 
indisposition pretendue ou veritable lui servit 
d'excuse pour le dispenser d'obeir. 

On executa cependant I'ordre qui coueernoit 
le president, qui fut conduit au ciuiteau d'Ara- 
boise , ou il resta jusques a la paix de Loudun. 
Sa ferame se preseuta au parleraent , dont la 
seance avoit ete continuee par le Roi ; et ayant 
expose que des persounes qui lui etoient incon- 
nues et qui se disoient etre gardes de Sa Ma- 
jeste, avoieut enleve son mari, qu'elle avoit cru 
en devoir deraander justice a la conipagnie 
qu'elle supplioit d'y pourvoir; il y fut delibere 
qu'un president et quatre conseillers iroient 
trouver le Roi pour lui exposer la requete ver- 
bale de la femrae du president , et lui deman- 
der la grace de vouloir bien renvoyer leur con- 
frere a I'exercice de sa charge, la conipagnie se 
rendant caution de sa fidelite. Ce fut a Amboise 
que ces deputes allerent trouver Sa Majeste , qui 
leur repondit que c'etoit elle qui avoit ordonne 
qu'on arretat le president Le Jay , s'y trouvaut 
obligee par de justes considerations et par I'in- 
teret meme du prisonnier ; qu'elle donneroit ses 
ordres pour qu'il fut bien traite, et que pour 
eux lis n'avoient qu'a s'en retourner a I'exercice 
de leurs charges, et a contiuuer a la servir avee 
toute la fidelite qu'elle en esperoit. 

lis partirent done ; et ayant fait leur rapport 
et presente a la cour les lettres ferraees de Sa 
Majeste, le parlementcontinua derendre la jus- 
tice a son ordinaire , sans faire de nouvelles in- 
stances en faveur du president Le Jay. 

D'Amboise , Leurs Majestes continuerent leur 
voyage ; et , apres avoir sejourne un peu de 
temps a Tours , elles se rendirent a Poitiers, ou 
elles furent a peine arrivees qu'on y vit paroitre 
un manifeste public sous le nona du prince de 
Conde et de plusieurs autres princes, dues et 
pairs , et officiers de la couronne, par lequel ils 
protestoient de leur fidelite au service du Roi , 
et declaroient qu'ils avoient ete contraints de 
prendre les armes pour se defendre des violen- 
ces qu'on exercoit centre eux , qui etoient si 
grandes, qu'on avoit empeche par differens ar- 
tifices que Sa Majeste ne fit justice ciux Etats et 



PKEMlKllE PAKTIE. [ 1(516 j 4 

ne proced^t a la reformation du royaume, qui 



etoit la meme chose que ces memes Etats et eux 
avoient demandee ; que le parleraent, pour avoir 
fait des remontrances sur les memes desordres, 
avoit ete maltraite , et quelques-uns de cette 
conipagnie arretes prisonniers sans qu'il y eiit 
eu d'iuformation faite, ni de decret prononce 
contre eux; et, que voyant une administration 
aussi violente que I'etoit celle-ci , et dont on ne 
pouvoit trop craindre les suites , ils avoient eu 
reeours aux armes pour assurer leur liberte et 
garantir leur fortune contre la haine de leurs en- 
nemis : promettant de les quitter et de se ren- 
dre aupres de la personne du Roi toutes les fois 
qu'ils le pourroient faire avec surete , et que 
leurs ennemis auroient ete chasses du royau- 
me ; protestant qu'ils vouloient vivre et mourir 
dans I'obeissance qu'ils devoient a leur souve- 
rain. 

La nouvelie de cette ligue ne fut point recue 
agreablement , et fit resoudie le Roi a donner 
une declaration contre ceux qui avoient pris les 
armes et qui etoient uommes dans le manifeste. 
Cette declaration fut expediee a Poitiers , oil la 
petite-verole dont Madame fut attaquee obligea 
la cour de sejourncr ; etaussitot <{ue cette prin- 
cesse fut eu etat de souffrir le mouvement du 
carrosse, elle en partit : et pour faire diligence 
et etre plus eu surete , elle crut devoir preferer 
la route d'Angouleme a celle de Saintes. 

Le due d'Epernon , qui etoit un des plus con- 
siderables seigneurs de la cour, fut extreme- 
mentsurpris d'appreudre, quand elle arriva a 
Rufee , que le due de Candale, son fils, etoit du 
parti des souleves , et qu'il avoit voulu menager 
le commandant du chateau d'Angouleme , a des- 
sein d'en empecher I'entree au Roi et de forcer 
cette ville a prendre le parti des revoltes. Je 
laisse a penser a ceux qui liront ces Memoires 
quel fut I'etonnement de ce vieux courtisan : 
car le Roi se crut oblige de Taller consoler , et 
de faire de grandes journees pour mettre la ville 
et le chateau d'Angouleme en assurance. Sa Ma- 
jeste y fut fort bien recue, et y resta quelques 
jours pour faire dresser des ponts a Guistres et 
en quelques autres eudroits , afin de faciliter a 
la cour le passage des rivieres. Mais lorsqu'elle 
fut arrivee a Montlieu , on eut une fausse alarme 
qu'il paroissoit des troupes qui venoient s'oppo- 
ser a son passage : de sorte que , pour ne rien 
hasarder , le Roi alia du cote de Bourg, oil il 
s'embarqua pour passer a Bordeaux. II y fut 
recu avec les acclamations ordinaires; i! s'y ar- 
reta plus long-temps qu'il ne I'avoit resolu, a 
cause de I'iudisposition de la Reine , et en partit 
neanmoins le plus tot qu'il put; mais il fut 



WEMOIRES DU COMTF. DE BRIENNE , 



obliiie de st-journer en des licux qu'il eut bien 
voulu eviter. 

Cependant la guerre s'alluma de toutes parts ; 
pcu de provinces en fa rent exemptes, et enfin 
ceux de la religion pretendue reformee se decia- 
rcrent pour les princes. II folliit former un corps 
d'arniee pour aller querir la Reine, et on se 
servit pour cela des troupes que le Roi avoit au- 
pres de sa personne. Le conimandement en fut 
donne a M. de Guise , qui , comme procureur du 
prince d'Espagne, epousa a Bordeaux raadame 
Elisabeth de France , soeur ainee de Sa Majeste. 
L'echange des princesses se fit dans le cou- 
rant de la riviere qui separeles deux royaumes; 
et nous ne primes pas les memes precautions 
d'Antoine, roi de JNavarre, qui protesta que ce 
qui se faisoit ne porteroit point prejudice a nos 
droits : ce qu'il declara encore dans la ville de 
Fontarabie quand 11 y remit raadame Elisabeth 
de France , fille de Henri II , a Pliilippe II , roi 
d'Espagne. 

On fit quelques jours apres, dans la meme ville 
de Bordeaux, uneceremoniesolennelle,dansla- 
quelle Sa Majcste coufirraa son raariage , qui 
I'ut consomme le soir. J'eus seance a I'eglise avec 
messieurs les secretaires d'etat, quoique mon 
pere y eut aussi la sienne , ses confreres ne pou- 
vant rien refuser a I'amitie qu'ils avoient pour 
lui. 

Le mariage etant celebre , la cour se disposa 
a partir et a s'approcher de la Loire. Les enne- 
mis !a passerent a Boni , apres avoir traverse 
ies rivieres d'Yonne et de Seine , et s'etre avan- 
ct% dans le Poitou, ou plusieurs villes se decla- 
rerent pour eux, aussi bien que la Saintonge, 
ou ils furent soutenus par les Rochelois. Comme 
il fallut marcher en corps d'armee , le comman- 
dement en fut donne au due d'Epernon , qui 
avoit augmente de quelques regimens les trou- 
pes qui etoient aupres du Roi. 

Lorsquon fut arrive a Poitiers, le due de 
Guise fut declare et reconnu lieutenant-general 
de I'armee ; et comme la saison etoit trop rude 
pour rien entreprendre, aussi s"ecoula-t-elle 
sans qu'il se passat rien de remarquable. L'hiver 
eut un tres-grand rapport avec I'ete par sa se- 
cheresse , les eaux ayant ete si basses qu'elles 
donnerent lieu a I'armee des princes de passer 
les rivieres qui se dechargent dans la Loire , et 
celle-ei meme au-dessous de I'Allier. 

[IGIG] On avoit deja fait quelques proposi- 
tions d'accommodement, et Ton etoit convenu 
d"un lieu pour I'assemblee; ce fut celui de Lou- 
dini , oil le Roi , qui souffroit avec peine la duree 
de la guerre , envoya des deputes , qui furent , 
si ma memoire ne me trompe, MM. de Ville- 



roy, de Boissise, et de Pontchartrain, secretaire 
detat, qui fut choisi plutot que les autres, 
parce que les princes et les protestans avoient 
des places de surete qui etoient de son departe- 
ment. Ceux-ci demandoient quantite de choses 
prejudiciables a la monarchic, et les princes no 
pensoient qu'a I'afl'oiblir. M. de Villeroy, s'en- 
tretenant avec le prince de Conde, lui en fit 
voir les consequences , et se servit pour cela de 
I'amitie qui avoit ete de tout temps entre lui et | 
le marechal de Bouillon, avec lequel il dis- ', 
posa ce prince a songer a ses veritables avanta- 1 
ges et a meriter les bonnes graces du Roi , en I 
favorisant ceux qui vouloient le bien de I'Etat, ' 
et en s'opposant a ceux qui n'en demandoient 
que la ruine. Le nombre de ceux-ci etoit tres- 
grand, les religionnaires en ayant, ce semble, 
forme le dessein , par la division du royaume en 
plusieurs cerles ou provinces, dans chacune 
desquelles ils avoient etabli des gouverneurs, 
ordonne de fondre du canon , de fortifier des 
places, de battre de la monnoie , neanmoins 
aux armes du Roi , mais qui n'etoit pas de I'aloi 
regie par les ordonnances. 

Plusieurs d'entre les grands demandoient des 
places de surete , et quelques-uns meme d'entre 
eux ne dissimuloient point d'avoir des preten- 
tions sur des provinces , et se flattoient de s'y 
pouvoir maintenir , pourvu qu'ils en fussent mis 
en possession. M. de Vendome , qui avoit leve 
des troupes avec des commissions qu'il avoit ob- 
tenues du Roi , s'eloignant de son devoir et ne 
songcant point a ses propres interets , se declara 
aussi pour les souleves. Dans le temps que ceci 
arriva, son frere, le grand prieur de France, 
parut a la cour a son retour de Malte ou il avoit 
coramande les galeres, et etoit alle de la a 
Rome , ou il avoit rendu I'obedience que les rois 
sont tenus devoir au Saint-Siege , ce qui fut fait 
deux fois sous le pontilicat du pape Paul V : la 
premiere sous le regne de Henri-le-Grand par 
M. de Nevers , et la seconde par le grand 
prieur. 

Cependant M. de Nevers , quoique engage 
dans les interets des revoltes, comme il parut 
peu apres dans les difterends qu'il eut avec le 
chaiicelier et M. de Villeroy, sembloit ne res- 
pirer que le service du Roi , et faisoit conti- 
nuellement des voyages a la cour pour en obte- 
nir des graces pour lui et pour ses amis, qu'il 
taehoit de resoudre a se contenter de ce qu'on 
leur donnoit, sans exiger ce que le Roi ne pou- 
voit leur accorder. 

La mort de madame de Puisieux , fille ainee 
du premier mariage de M. d'Alincourt, avoit 
refroidi I'amitie que le chancelier, pere de 



PBEMIERE PABTIE. [iGKjl 



M. de Puisieux , et celui-ci lui avoient jiiree. 
On les soupconna meme d'avoir des desscins 
bieu differens les uus des autres ; car I'on croit 
que chacun , pour conserver son autorite , la 
vouloit acheter aux depens de son competiteur. 
Le ehancelier rechercha la protection du mare- 
chal d'Ancre, et lui promit de soutenir ses 
interets. M. de Villeroy s'assura du prince 
de Conde et de ses confederes , et lui promit 
de son cote de procurer la disgrace du ehan- 
celier et de ce marechal , qui etoient odieux 
au peuple : le premier, parce qu'il etoit accuse 
de ne pas rendre la justice avec assez d'inte- 
grite; et le second , pour s'etre trop enrichi et 
trop eleve , ayaut d'ailleurs pour ennemi de- 
clare le due de Longueville. Chacun d'eux, 
pour parvenir a la fin qu'il s'etoit proposee, 
vint faire des ouvertures a la cour ; et le ehan- 
celier fit ce qu'il put aiin qu'elle ne souffrit 
point que les interets du marechal d'Ancre fus- 
sent traites indifferemment , et afin qu'on ne lui 
attrihuat point la rupture si elle arrivoit : ce 
qui lui auroit attire la haiue des sujets de Sa 
Majeste. 

Villeroy remontroit au contraire qu'il nefal- 
loit point faire , au commencement d'un traite, 
une difficulte qui seroit dans la suite facile- 
ment surmontee ; et , soit que celui-ci eut plus 
de bonheur que I'autre, ou bien que le mare- 
chal d'Ancre eiit pris des mesures avec le prince 
de Conde et M. de Bouillon , comme on le te- 
noit pour assure , la paix se conclut, dont I'une 
des conditions fut que I'on oteroit les sceaux au 
ehancelier, qui seroit relegue dans une de ses 
maisons de campagne, pour les donner au pre- 
sident Du Vair. Ceci neanmoins fut tenu fort 
secret jusques a la publication de la paix. L'en- 
vie que M. de Bouillon avoit que le roi d'An- 
gleterre en fiit garant, fit naitre un incident qui 
pensa faire rompre le traite. II le proposa 
meme aux confederes , qui I'accepterent; mais 
Villeroy s'y opposa , et dit qu'il ne signeroit 
aucun des articles s'il y etoit fait la moindre 
mention du roi d'Angleterre. Le courage que 
M. de Villeroy fit paroitre en cette occasion 
ne doit point etre ignore de la posterite. Le 
marechal de Bouillon, surpris de cette fermete 
dont il ne I'avoit pas cru capable , chercha un 
autre expedient qui devoit, suivant les appa- 
rences, produire le meme eifet, quoiqu'il fut 
aise de faire voir le defaut de ce traite, qui de- 
voit etre signe en presence de Tambassadeur 
d'Angleterre, el de quoi il y devoit etre fait 
mention. Mais Villeroy s'y opposa avec la 
meme vigueur ; et Edmond , ambassadeur du 
roi de la Grande-Bretagne , fut oblige de sortir 



de I'hotel du prince de Conde , oil le traite fut 
tout-a-fait fini. 

Je ne dois point omettre ici que ce prince , 
pour revenir, disoit-il , a la cour avec quelque 
sorte de gloire , y paroitre avec autorite et etre 
en etat de soutenir ses creatures et ses amis, 
avoit long-temps insiste pour obtenir le pouvoir 
de signer les arrets du conseil avec le ehance- 
lier ou le garde-des-sceaux. La Reine fut sur- 
prise de cette proposition , aussi bien que ceux 
qu'elle honoroit de sa confiance, et qui, pour 
s'y maintenir, travailloient a detruire M. de 
Villeroy. lis firent remarquer a Sa Majeste ce 
que I'on pourroit craindre d'un pareil dessein 
s'il avoit lieu. lis representerent encore a cette 
princesse qu'elle se forgeoit des fers qui la tien- 
droient captive; et ne s'etant pas fait une af- 
faire de decouvrir leurs sentimens en presence 
de M. de Villeroy, il n'y eut rien qu'il ne fit 
pour faire consentir a cette condition , etant 
d'ailleurs pique du peu d'experience qu'avoient 
ceux qui le contrarioient. II leur dit qu'il ne 
s'etoit jamais imagine qu'il y eiit du danger de 
lever la main quand on tenoit le bras : ce qui 
futentendu parBarbentin,quiconseillaala Reine 
de consentir a ce qu'on lui proposoit; et Sa 
Majeste le fit. 

L'edit de paix ayant ete resolu et enregistre 
dans tous les parlemens , la cour se rendit a 
Paris, oil le president Le Jay se fit bientot voir, 
et ou non-seulement le prince de Conde , mais 
ses creatures se montrerent, a la reserve du 
ehancelier, qui resta dans son exil , ou Puisieux, 
son flls , eut ordre de Taller trouver. 

Le president Du Vair fut ainsi fait garde-des- 
sceaux , et Mangot , maitre des requetes , qui 
avoit ete destine pour etre premier president du 
parlement de Bordeaux , exerca la charge de 
M. de Villeroy par commission , dont la survi- 
vance avoit ete accordee a Puisieux. On croiroit 
presque entrer dans un nouveau regne : la cour 
ne paroissoit plus dans son premier lustre; le 
souvenir du passe faisoit craindre Leurs Majes- 
tes pour I'avenir , et les grands , se mefiant du 
pardon qui leur avoit ete accorde , se liguoient 
entre eux, presumant beaucoup de I'autorite 
dans laquelle ils se croyoient affermis. lis se 
promirent toutes choses ; ils firent des festins 
ou I'on buvoit a la sante de leurs amis , et ou 
I'on faisoit ouvertement des souhaits en faveur 
du prince de Conde. Les ambassadeurs des 
princes etrangers y furent con vies; et comme 
Ton recherchoit ceux a qui la bienseance de- 
fendoit de s'y trouver, on chercha aussi un pre- 
texte pour recommencer la guerre, ou pour de- 
mander qu'on fit des changemens a la cour. On 



MEMOIBES 1)11 CO.MTK DE BRIE^NE, 



n'en trouva point de plus plausible que d'enga- 
ger le due de Longueville a s'emparer de la 
ville de Peronne , sous pretexte que la garde en 
avoit ete commise au marechal d'Ancre : et ce des- 
sein reussit comme il avoit ete projete. Le Roi , 
en ayant ete avert! , comnianda qu'on fit avan- 
cer des troupes pour investir cette place. Les 
habitans prierent qu'on leur permit d'envoyer 
vers le due de Longueville, dont ils blamoient 
i'entreprise, quoiqu'on tut persuade qu'elleetoit 
faite de concert avec eux ; et le due de Nevers, 
qui avoit paru entierement dans les interets du 
Koi , s'etant declare ouvertement pour eux, ils 
choisirent le due de Bouillon pour s'aboucher 
avec M. de Longueville. Le premier, en aecep- 
tant la commission, pour y donner des marques 
de sou zeie pour le Roi , considera la place , en 
fit remarquer les defauts, et proposa ce qu'il 
faudroit faire pour la mettre en etat de defense; 
mais, jugeant bien qu'on seroit oblige d'y em- 
ployer un temps considerable, et que le mare- 
chal d'Ancre en presseroit le siege, il fut d'avis 
que la chose se terminat par un accommode- 
ment : ce qui lui reussit. L'avantage etant reste 
du cote des princes, le marechal fut dans la ne- 
cessite d'en oter son frere; et, nonobstant la 
liberie qu'il eut d'y laisser un Francois de ses 
amis, la foiblesse du gouvernement engagea 
M. de Guise dans leur parti. Mais comme il 
arrive d'ordinaire que, lorsque Ton perd I'es- 
perance de conserver ce qui appartenoit legiti- 
mement , on pense a faire des choses extraor- 
dinaires pour ne pas dechoir de ses droits, la 
Reine, par le conseil de Mangot, de Barbentin 
et de I'eveque de Lucon , depuis cardinal de Ri- 
chelieu , et etant aussi animee par le marechal 
d'Ancre , prit la resolution de faire arreter le 
prince de Conde et ceux qui s'etoieut attaches 
a lui depuis lapaix. 

On delibera long-temps a qui Ton confieroit 
ce secret, et Ton ne trouva personne plus ca- 
pable d'entreprendre une action aussi bardie 
que Themines, qui etoit venu par hasard a la 
cour. La proposition lui en ayant ete faite avec 
la recompense qu'il en devoit attendre, on s'as- 
sura, pour le soutenir, deM. deCreqiii , mestre- 
de-camp des gardes francoises , et de Bassom- 
pierre, colonel-general des Suisses , desquels on 
devoit se promettre tout, et avec d'autant plus 
de raison qu'ils eussent execute la chose, si Ton 
eut pu se resoudre a leur en donner le comman- 
dement scelle par une patente ; mais le peu de 
confiance qu'on avoit au garde-des-sceaux ne 
permit pas qu'on lui en fit I'ouverture. On se 
souvint que d'Klbene, lieutenant de la compa- 
gnie des ehevau-legers de Monsieur, etoit en- 



nemi declare du prince , qui se plaignoit meme 
ouvertement qu'il lui avoit manque de respect 
en plusieurs occasions : et e'en fut assez pour 
qu'on lui ordonnat de venir avec sa compagnie 
pour servir a cette execution. II arriva , par je 
ne sais quelle raison, que la cour changea de 
resolution , et que cette meme compagnie eut 
ordre de se retirer a sa garnison; mais, par un 
changement subit et encore plus precipite que 
le premier, on lui ordonna de rester a Paris , et 
a chaque cavalier de se trouver au Louvre 
oil Ton devoit leur donner de I'argent , et de 
s'y rendre sans avoir d'autres armes que leurs 
epees. 

L'un d'entre eux , ayant rencontre un gentil- 
homme de ses amis , lui declara le secret qu'on 
ne lui avoit pas recommande ; et celui-ci , qui 
etoit de la connoissance de Valigny, ecuyer de 
M. de Bouillon , le lui decouvrit , sans savoir 
neanmoins qu'il faisoit mal , parce qu'il n'etoit 
pas averti des intentions de la cour. Valigny, 
dont le courage et I'esprit etoient connus , le 
pressa de se rendre aupres de lui, persuade 
qu'il etoit qu'il n'y avoit rien a negliger. II 
trouva M. de Bouillon en son hotel , avec plu- 
sieurs seigneurs qui etoient venus lui rendre 
visite. Valigny lui fit des signes qui furent inu- 
tiies pendant du temps , mais qui ayant ete en- 
fin remarques par son maitre , il se degagea de 
sa compagnie et s'enferma avec Valigny; et 
ayant juge que I'avis qu'il lui dounoit ne devoit 
pas etre neglige , il lui ordonna de Taller decou- 
vrir au due de Mayenne, et il lui dit qu'il avoit 
resolu d'aller a Charenton le lendemain , jour 
ordinaire du preche. Valigny, s'etant aequitte 
de Tordre qui lui avoit ete donne , rapporta a 
M. de Bouillon que M. de Mayenne coucheroit 
chez le nonce , qui logeoit a I'hotel de Cluny, 
et que le lendemain il retourneroit chez lui sur 
lesquatre heures du matin, et lui feroit savoir 
ce qui seroit venu a sa connoissance. Vali- 
gny avertit des le soir les domestiques de son 
maitre de se tenir prets pour le suivre a Cha- 
renton ; et ce marechal leur fit un diseours pour 
les exciter a la devotion, en leur disant qu'il 
etoit arrive de grands malheurs a ceux qui 
avoient abandonne le service de Dieu. Ce qui 
se passoit aux environs de La Rochelle, oil le 
due d'Epernon paroissoit avec des gens de 
guerre, sous le pretexte apparent de prendre 
possession du gouvernement du pays d'Aunis , 
excitoit les plaintes des huguenots. Le Roi lui 
ayant commande de se retirer, il obeit, apres 
avoir fait les ibnctions de gouverneur dans cette 
province , dont La Rochelle est la ville capitale. 

M. de Bouillon fut cependant i Charenton ; 



PBEMIEBE PARTIE. [lUlCj 



et les cavaliers de la compagnie d'Elbene se 
rendirent au Louvre, armes seulement de per- 
tuisanes et de hallebardes. Le prince de Conde 
y Vint aussi pour assister au conseil des linau- 
ces , et monta dans le cabinet de la Reine apres 
qu'il fut fini. Dans le meme moment les degres, 
les salles , les anticbambres furent remplis de 
gens de guerre ; la garde du dehors se mit en 
bataille ,"et il ne fut plus permis a personne de 
sortir du Louvre, quoique Tentree n'en fut pas 
defendue. Quelques soupcons qu'avoient eus les 
confederes qu'on vouloit atteuter sur leur liberte, 
les emp^cberent de s'y rendre en meme temps : 
et c'est ce qui les sauva. Le due de Mayenne 
s'etant avance a la rencontre de M. de Bouil- 
lon , sur le premier avis qu'il avoit eu de ce qui 
se passoit au Louvre , et le due de Guise ayant 
grossi leur troupe , ils passerent sur le fosse 
de la porte Saiut-Antoine , et ils gagnerent 
Soissons. 

M. de Vendome se rendit a La Fere , par le 
conseil de Saint-Geran, sous- lieutenant des 
gendarmes du Roi ; et le marquis de Coeuvres 
a Laon. Le seul due de Rohan , qui avoit ete 
du parti , se trouva au Louvre lorsque le prince 
de Conde fut arrete. J'etois si pres de lui , que 
J'entendis qu'il demanda a M. de Rohan s'il 
souffriroit qu'on lui fit violence en sa presence. 
A quoi il ne repondit qu'en baissant la tete : ce 
qui signifioit qu'il s'etoit remis dans son devoir, 
et qu'il se tenoit assure de n'etre point arrete 
prisonnier. 

On depecba au dedans et au dehors du 
royaume pour donner avis de ce qui s'etoit 
passe , et le Roi fit savoir par une declaration 
les motifs des conseils qu'il avoit pris. II tint 
son lit de justice, fit euregistrcr I'arret de la de- 
tention du prince, et promit de pardonner a 
ceux qui rentreroient dans leur devoir. On me- 
nagea le due de Guise , qui revint a la cour ; 
et Ton accommoda les affaires en promettant 
que, lorsque I'innocence du prince de Conde 
seroit reconnue , on lui rendroit la liberte. 

Le jour de sa detention , la princesse douai- 
riere , sa mere, fit ce qu'elle put pour exciter 
le peuple de Paris a prendre les armes ; mais 
sou dessein ne lui reussit pas : il n'y eut seule- 
ment que les ouvriers qui travailloient au bati- 
ment du palais de Luxembourg qui allerent en 
bate piller I'hotel d'Ancre. Je fus temoin de la 
diligence qu'ils firent dans le temps que j'eus 
ordre d'aller a I'hotel de Conde avec MM. Ba- 
rentin , maitre des requetes , et Launay, lieute- 
nant des gardes-du-corps , pour me saisir des 
papiers du prince, pour les apporter au Roi. Le 
temps qu'il fallut employer pour trouver le con- 



cierge et les valets-de-chambre , pour avoir les 
clefs de ses appartemens et de son cabinet, ser- 
\it a donner le loisir de briiler les papiers. Je 
n'en trouvai aucun dans les tables ni ailleurs ; 
mais je vis dans les cheminees ce que le feu 
ne consume pas entierement quand on y brule 
des leltres. Je revins ensuite au Louvre , ou je 
vis les secretaires-d'etat occupcs a faire celles 
dont il a ete ci-devant parle. J 'en signal plu- 
sieurs qui devoient etre envoyees dans le depar- 
tement de mon pere , et sur le soir chacun se 
retira dans sa maison. Le prince de Conde, 
qu'on avoit garde dans uu cabinet qui etoit pro- 
che de celui de la Reiue, fut conduit en bas, 
dans I'appartement qui etoit destine a la Reine- 
mere. II eut quelque frayeur quand il passa les 
•degres , parce qu'il y vit des gens armes , et il 
en reconnut quelques -uns de la compagnie 
d'Elbene. Ceux qui furent employes a negocier 
avec les princes eurent le bonheur, sinon de les 
faire rentrer dans leur devoir , du moins de 
faire un accommodement platre qui , comme 
nous le verrons bientot , ne fut pas de longue 
duree. 

Les personnes tant soit peu eclairees connu- 
rent bien qu'on alloit reprendre les armes , et 
ceux meme qui avoient le plus d'interet a ca- 
cber leurs sentimens les faisoient eclater en tou- 
tes sortes d'occasions. Le due de Nevers , qui 
avoit , en I'annee 1 61 1 , tire de force de la cita- 
delle de Mezieres le marquis de La Vieuville, 
depuis eleve a la charge de capitaine des gardes- 
du-corps , soupconnant toujours qu'il formoit 
des entreprises pour y rentrer, et Youlant I'eloi- 
gner de la place , aux environs de laquelle il 
avoit du bien , lui fit saisir une terre qu'il avoit 
mouvante du Rethelois , faute de devoirs ren- 
dus, dont La Vieuville se plaignit , en disant 
que ce due ne cherchoit qu'a I'opprimer. Sur le 
conseil qui fut donne au Roi de prendre La 
Vieuville eu sa protection, on depecha a M. de 
Nevers, Bavanton, exempt des gardes-du-corps, 
pour lui faire commandement de donner la 
main-levee des flel's saisis, et pour lui declarer 
que , faute d'y satisfaire , le Roi feioit proceder 
contre lui comme contre un desobeissant et uu 
perturbateur du repos public. M. de Nevers 
s'excusa en disant qu'il ne savoit pas ce que les 
lois lui permettoient, protestant de se pourvoir 
devant le Roi quand il en auroit la liberte , et 
faisant des invectives contre tous ceux qui 
avoient part au gouvernement du royaume. 
Ceci fut mal recu ; et Bavanton , etant presse 
de dresser son proces- verbal , y satisfit. Le Roi 
commanda qu'on I'examinat , et que , par une 
commission qui lui seroit adressee , le due de 



10 



MEMOIBES DU GOMTE DE BRIENNE, 



rscvers flit declare criminel de lese-raajeste. 
Pendant qiroii delibera sur cette affaire, Ba- 
vanton se tiia lui-raeme; et ceux a qui on en 
avoit donne le soin , comme aussi de concerter 
les termes de cette commission , s'assemblerent 
chez le garde-des-sceaux : c'etoient MM. de 
Villeroy, le president Jeannin, de Seaux ; Pont- 
chartrin , secretaire-d'Etat ; Mangot, qui exer- 
coit par commission la charge de M. de Ville- 
roy ; Barbentin, qui, sous le titre de controleur- 
gcneral , faisoit la surintendance des finances; 
nion pere et moi. La patente ayant ete apportee 
par Barbentin , elle parut au garde-des-sceaux 
impropre et contre les regies du royaume ; et com- 
me M. Du Vair n'avancoit rien qu'il ne lui fut 
facile de prouver, le nature! de ce magistral, 
prompt et impatient , et le chagrin oii il etoit 
de n'avoiraucune part au secret, lui emurent la 
bile de telle sorte que, n'etant plus maitre de 
liii , il lui echappa de dire que les grands Etats 
ne se gouvernoient pas avec jjrccijyitation , ni 
jjar des faquins et des gens de basse 7iais- 
sance. Barbentin , prerant pour lui les termes 
olTensaus dont le garde-des-sceaux s'etoit servi, 
y repondit avec vigueur, se leva, interrompit le 
conseil , et alia au Louvre pour rendre compte 
a la Beine-mere de ce qui s'etoit passe. Man- 
got , ftkhe de tout ceci , demanda a ceux qui 
etoient presens le remede qu'il eiit ete capable 
dedonuer,en adoucissant les esprits qui parois- 
soient fort aigris. II suivit Barbentin; et I'heure 
du conseil etant venue , chacun se prepara a s'y 
rendre. Nous ne fumes pas sitot dans le lieu 
oil Ton devoit s'assembler, que la Beine y vint 
avec un visage si change et si irrite , que ses 
yeux jetoient feu et flarames. On jugea bien que 
la colere de cette princesse se dechargeroit sur 
le garde-des-sceaux , dont la vie austere et 
stoique ne pouvoit compatir avec ceux qui ne 
vouloient pas que la volonte des souverains eut 
des bornes. Sa Majeste se retira, et rentra dans 
son cabinet sans qu'on eut parle d'aucune af- 
faire. Elle n'employa point I'apres-dinee a deli- 
berer sur ce qu'il convenoit , mais a qui Ton 
donneroit les sceaux , et Mangot en etant ho- 
nore, qui seroit celui qui lui succederoit dans 
la commission qu'il avoit exercee depuis la re- 
traite de Puisieux. On crut que ce seroit I'eve- 
que de Lucou : et ce fut en effet le sentiment 
de la Beine. Sur les six heures du soir, mon 
pere eut ordre d'aller au Louvre , oil il voulut 
({ue je le suivisse. II passa dans un cabinet, oil 
il trouva assembles le prelat, Mangot et Bar- 
bentin, auxquels il demanda, apres les avoir sa- 
llies , s'ils ne savoient point ce que Ton souhai- 
toit de lui ; et sur ce qu'ils lui repondirent que 



non , je crois qu'il n'en fut point surpris. II en- 
tra dans la chambre oil le Boi etoit avec la 
Beine , sa mere. Je I'y suivis , et je ne trouvai 
avec leurs Majestes que M. de Guise et le ma- 
rechal d'Ancre. La Beine lui commanda d'aller 
redemander les sceaux a M. Du Vair; et sur ce 
qu'il demanda aussi ce qu'il y avoit a faire si 
ce magistral les vouloit reporter lui-meme , on 
lui repondit qu'il n'y avoit qu'a le laisser faire. 
Le raarechal d'Ancre ayant ajoute qu'il falloit 
commander au capitaine de la garde de suivre 
mon pere , et de faire investir le logis de M. Du 
Vair avec une f)artie de sa compagnie , afin 
que , s'il faisoit difficulte d'obeir, on forcat sa 
maison, et qu'on le piit arreter s'il en vouloit 
sortir, n'y ayant rien qu'on ne diit apprehender 
d'un esprit tel qu'etoit celui de ce magistral ; 
mon pere repliqua que cette precaution etoit 
inutile , et qu'on ne trouveroit dans la personne 
de M. Du Vair qu'une enliere soumission (l) et 
une parfaite obeissance. Ce capitaine de la 
garde etoit le marquis de La Force, rentre 
dans le service du Boi, aussi bien que son 
pere , apres la publication de la paix. 

On ne trouva en effet dans ce magistral que 
la resignation d'un grand philosophe aux vo- 
lontes du Boi. J'allai faire part a messieurs de 
Villeroy et Jeannin de ce qui alloil etre exe- 
cute , et je fis assez de diligence pour me ren- 
dre au Louvre en meme temps que M. Du 
Vair, lequel, s'etant mis a genoux , parla a Leurs 
Majestes avec la gravite d'un sto'icien . el finit 
son discours par une priere qu'il adressaaDieu, 
afin qu'il lui pliil de donner au Boi un bon con- 
seil , dont en effet Sa Majeste avoit un Ires- 
grand besoin ; ensuite de quoi il se retira chez 
lui et se logea dans une maison des Bernardins, 
qu'il occupa jusqu'a ce qu'il flit rappele a la 
cour : ce qui arriva six mois apres qu'il en eut 
ete eloigne. Si ceux qui avoient conseil le la 
disgrace de M. Du Vair en parurent bien aises, 
les persounes de vertu en temoignerenl au con- 
traire une extreme douleur ; et non-seulement 
les grands , mais meaie les moindres d'entre le 
peuple deplorerent alors les maux dont la 
France leur sembloit menacee. 

Les sceaux furenl donnes des le lendemain a 
M. Mangot , et Ton dil'fera de quelques jours a 
declarer I'eveque de Lucon secretaire-d'etat. 
Je ne sais si ce fut pour ma gloire ou pour mon 
malheur que I'ordre me fut donne d'en expe- 
dier les provisions ; car ayant eu I'esprit assez 



(1) Du Vair adecla hcaucoup de philosophic. On (lit 
qu'il (It^clara « qu'il avoil trop de droilurc pour ctie 
» long-temps du goiil dc la cour. » (A E.) 



PKEMIKRE PARTIE. [16I7] 



M 



present pour demander quelle charge on lui 
donnoit, Barbentin,qui etoit entreavec lui dans 
la chambre de la Reine , me repondit que e'e- 
toit celle de M. de Villeroy. Et sur ce que je 
lui repliquai s'il en avoit retire la demission , 
il me dit qu'il I'auroit le lendemain : ce qui 
m'obligea de lui ajouter qu'il falloit necessaire- 
ment I'avoir avant que de rien expedier ; mais , 
apres une longue contestation , je me tirai d'af- 
faire en proposant de faire une commission pa- 
reille a celle qui avoit ete donnee a M. Mangot : 
a quoi la Reine consentit. Barbentin ayant ,dit 
dans ce moment qu'il y falloit ajouter une clause 
de preseance en faveur de I'eveque de Lucon, no- 
tre contestation s'echauffa de plus en plus. Je 
soutins fortement la justice de la cause d'un autre 
et la'mienne propre , sans manquer au respect 
que je devois a la Reine , qui , pour adoucir la 
peine qu'eile croyoit que j'avois , me dit, par 
la suggestion de Barbentin , que c'etoit seule- 
ment a cause de la dignite dont ce prelat etoit 
revetu. Je repliquai alors qu'eile Tobligeoit a 
residence ; et qu'ayant dans son eglise ses ha- 
bits pontificaux , il precederoit la non-seule- 
ment les gentilshommes et les princes , mais 
encore le Roi lui-meme. La Reine , ennuyee 
d'entendre nos contestations , nous ordonna de 
nous retirer. Nous trouvcunes dans son cabinet 
I'eveque de Lucon et Richelieu, son frere. Bar- 
bentin s'adressant a I'eveque lui fit le recitde ce 
qui s'etoit passe entre nous en presence de Sa 
Majeste. Celui-ci oublia pour lors ce qu'il m'a- 
voit souvent proteste , qu'il vouloit etre de mes 
amis , et I'experience qu'il avoit faite de ma 
bonne foi en m'adressant les lettres qu'il ecri- 
voit a la Reine pendant le voyage de Guienne ; 
car il me dit, d'un ton fier, qu'il y avoit long- 
temps qu'il savoit que plusieurs personnes ( et 
moi particulierement ) qui approchoient de celle 
du Roi, avoient pen de consideration pour I'E- 
glise. Ma reponse fut moderee , et je me con- 
tentai de lui repartir que , le regardant comme 
eveque et le trouvant dans la maison de Sa Ma- 
jeste , je n'avois rien a lui dire ; mais que je ne 
conseillois pas a son frere , vers lequel je me 
retournai , de me tenir un pareil langage. Je 
donnai avis a messieurs de Villeroy, Potier , 
de Seaux et de Ponchartrain , de ce qui s'etoit 
passe. Le premier , qui etoit a Conflans , me re- 
mercia , par une lettre , de la fermete avec 
laquelle j'avois soutenu ses iuterets ; et il me 
manda qu'il se rendroit le lendemain de grand 
matin a Paris, ou il me demandoit une entrevue 

(1) Marie-Felicie des Ursins ; sa m.iisoii etoit alliee a 
fflle dcs Ule.litis. (.4, E."! 



avec ces messieurs , et qu'il falloit tout hasar- 
der plutot que de consentir a I'outrage qu'on 
vouloit nous faire. Je me crois oblige de dire a la 
louangede M. de Seaux, qu'il ne put etre ebranle 
ni par prieres ni par menaces , et qu'il defendit 
notre droit avec beaucoup de vigueur. II me 
rendroit la justice , s'il etoit encore en vie , de 
declarer que je ne I'abandonnai point ; mais les 
autres fureut tellemenl presses par le marechal 
d'Ancre de se conformer aux volontes de la 
Reine , quil les entraina par son credit et par 
son adresse a signer , malgre eux , la commis- 
sion telle qu'eile leur fut presentee', et par con- 
sequent a payer a M. de Villeroy la qualite de 
premier secretaire-d'etat , qui ne lui avoit point 
ete conteste depuis la mort deM. de Beaulieu- 
Ruze. 

L'eveque de Lucon fut aide du secours de Bar- 
bentin , apres qu'il rut entre dans les fonctions 
de sa charge. Ce Barbentin, quoiqued'une nais- 
sance tres-basse , etoit d'un esprit fort releve. 
L'eveque se prevalut aussi de la fierte de celui 
de Mangot , et s'appliqua a disposer les choses 
a une rupture dont le pretexte , qui lui en fut 
donne par les princes, etoit les difl'erends que les 
grands avoient avec le Roi. Ceux-ci faisoient de 
continuelles instances pour la liberte du prince 
de Conde : sa mere et sa femme demandoient 
qu'on lui fit son proces, s'il etoit coupable,et s'il 
etoit innocent, qu'on le mit en liberte. Les con- 
federes, pour rendre leurs prieres plus efficaces, 
s'assuroient de leurs amis ; et Leurs Majestes , 
pour ne pas etre prevenues, se disposoient a 
faire des levees. La semence de la guerre avoit 
deja germe, etl'on n'attendoitque le retourdes 
beaux jours pour commencer la campagne. On 
nommadeux generaux, qui furent M. de Guise 
et le comted'Auvergne[l6l7]: le premier, pour 
attaquer les places de la Champagne et pour 
s'opposer aux Allemands qu'on assuroity devoir 
entrer; et le second, qu'on avoit tire de la Bas- 
tille a la priere du due de Montmorency , son 
beau-frere, auquel il eut ete difficile de refuser 
ce qu'il demandoit, parce qu'il etoit toujours de- 
meure attache a sou devoir et qu'il avoit epouse 
la fille de la cousine-germaine de la Reine- 
mere (1), sans avoir pu etre engage par le prince 
de Conde , qui avoit epouse sa soeur , d'entrer 
dans son parti. II sortit , dis-je , de la Bastille, 
ou le roi Henri-le-Grand I'avoit fait mettre 
pour n'avoir pas voulu executer I'arret qui avoit 
ete rendu contre lui , et dont les motifs sont 
assez connus (2) a tons ceux qui savent I'his- 

(2) Henri IV ne fit pas executor I'arret rendu contre 
ie comte d'Auvergne, parce qu'il aimoit Henrietted'En- 



12 



WEMOIlUiS UV CUMTI-: Dli JUilE.MNE 



toire. Celui-ci done , sous Icquel le due de Ro- 
han eommandoit la eavalerie , devoit attaquer 
Soissons. Pendant qu'on travail loit a I'aire 
reussir tous ees desseins , un gentilhomme qui 
s'appeloit Luynes (I) en fornioit un autre avee 
Sa Majeste et ^'ille^oy , et reeevoit des conseils 
qui tendolent a s'assurer de la personne du ma- 
reelial d'Ancre , et a procurer le bien et le re- 
pos du royaume par la moi't d'un homme qui 
etoit en liorreur aux gens de bien. Le Roi s'y 
etant determine , Villeroy en avertit le mare- 
ehal de Bouillon , lequel ne jugea pas a propos 
de le faire savoir a eeux de son parti ; niais il 
leur donna seulement de belles esperances qu'ils 
seroient bientot delivres de la crainte que quel- 
qu'un d'eux , recherchant son aceommodement, 
ne donn<it une ouverture pour rompre I'union 
qui seuie les pouvoit garantir. 

Luynes avoit aussi queique liaison avee 
M. Chevalier, premier president de la cour des 
aides de Paris , et avee les sieurs Deageant et 
Du Troncon, qu'il eleva dans la suite; et ceux- 
ci firent pour lui toutes les diligences qu'il n'eut 
pu faire lui-meme sans que Ton s'en futapercu. 
Ayant delibere entre eux a qui ils confieroient 
I'execution d'arreter le marechal d'Ancre, ils 
ne trouverent personne qui y fut plus propre que 
le baron de Vitry , capitaine des gardes du 
corps, et qui etoit pour lors en quartier; car, 
outre qu'il avoit un naturel des plus bouillans , 
I'envie de s'elever le dominoit de telle maniere, 
queriennelui paroissoit impossible, ni a me- 
priser pour y reussir. II manda son frere, le 
baron Du Hallier, qui amena avee lui quelques 
hommes qu'il eommandoit en qualite d'enseigne; 
et, s'etant assure d'un nombresuffisant d'offi- 
ciers des gardes , il fit savoir au Roi qu'il etoit 
pret a exeeuter ce qu'il lui ordonneroit. Sa Ma- 
jeste I'embrassa en I'assurant de sa protection , 
et ne lui com manda pas de tuer le marechal 
d'Ancre, mais seulement de s'assurer desa per- 
sojuie; etsur ee qu'il demanda avee Luynes ce 
qu'il y auroit a faire , suppose qu'il se mit en 
defense , il fit tomber le Roi dans le piege qu'il 
lui tendoit, qui etoit de tuer ce marechal si cela 
arrivoit. lis I'avoient ainsi resolu entre eux , afin 
de mettreles affaires hors d'etat de pouvoir 
etre jamais accommodecs entre la mere et le 
nis , craignant avee raison que le sang et le sou- 
venir des peines que la Reine representeroit 
avoir souffertes pour conserver I'Etat ne portas- 
sent son fils a se reconcilier avee elle, ce qui 



«rai,'ues. marquise dc Vcincuil . sa sneur. Lc cotiUc 
d'AuviTgiic obliiil pcu de temps apr(is le tide dc due 
(rAiiL'oulcme. (A. E.) 



auroit ete sans doute la cause de leur ruine. 

Le marechal d'Ancre, quoique averti que 
Ton voyoit des gens amies aller et venir par le 
Louvre , et (jue ce pouvoit etre pour lui faire in- 
sulte, ne laissa pas d'y venir. A peine y fut-il 
entre, que le lieutenant de la porte , qui etoit 
du secret de Luynes, la ferma ; et Vitry s'e- 
tant avance le premier, Du Hallier et Guichau- 
mont Ten blamerent; mais il dit dans le moment 
au marechal : « Je vous fais prisonnier , de la 
part du Roi. » Et dans le meme instant on tira 
deux ou trois coups de pistolet qui le jeterent 
par terre. II recut aussi un coup d'epee au tra- 
vers du corps. On a dit qu'il chercha la sienne , 
se voyant attaque ; mais aucun de eeux qui en 
pouvoient rendre temoignage n'en est convenu 
en particulier. Quelques-uns de sa suite voulu- 
rent le defendre ; mais sur ce qu'on leur dit que 
ce qui se faisoit etoit par les ordres du Roi, ils 
remirent leurs epees qu'ils avoient tirees. Sa 
Majeste ayant paru a une fenetre d'un cabinet 
qui etoit au bout de la salle des gardes quiavue 
sur la cour, on cria : Vive le Roi! le tijmn est 
mort; et Vitry, s'avancant vers la salle des gar- 
des de la Reine-mere , leur demanda leurs ar- 
mes , qu'ils refuserent de donner sans I'ordre de 
leurs officiers. Ceux-la eurent aussitot celui de 
se retirer avee leurs compagnons , et de rester 
dans I'antichambre de leur raaitresse. Le bruit 
qui se repandit attira beaucoup de monde au 
Louvre, et Ton manda eeux dont on voulut 
suivre les avis. On tint conseil apres que Sa 
Majeste eut demeure queique temps dans la ga- 
lerie des Rois, appuyee sur Luynes; et lorsque 
je I'abordai : « Je suis maintenant roi , me dit- 
il, il n'y a plus de preseance. » L'eveque de Lu- 
con ayant paru , eut ordre de se retirer, et dans 
le meme instant les secretaires d'Etat eurent 
celui d'ecrire dans les provinces ce qui venoit 
d'arriver. 

On rendit a M. Du Vair les seeaux que Ton 
uta a M. Mangot; et le chancel ier, qui etoit a 
Brie-Comte-Rohert, ayant ete rappelea la cour 
aussi bien que Puisieux, son fils, ils ne se fi- 
rent pas dire deux fois de revenir. Les princes 
et eeux qui etoient eloignes, de meme que les 
generaux des armees , furent avertis de ce qui 
se passoit ; et les soldats qui etoient dans les 
tranchees devarjt Soissons et Mezieres , posant 
leurs armes a terre, les assieges les imiterent : et 
corame si la paix avoit ete publiee, ils s'entretin- 
rent familierement, etburent a la sante du Roi. 



(1) A cede opoquc il n'(5toit que tapilaine au Louvre 
et chef des ordinaircs. (A. E.) 



PREMIKRE PAI'.TIE. 



1G17 



13 



On deputa vers les princes , centre lesquels 
on proceda par la justice et par les arraes. lis de- 
clarerent que, leur conduite etant justifiee, ils 
etoient prets a recevoir ia loi qu'ii plairoit au 
Roi de leur imposer ; et ils obtinrent que les de- 
clarations qui avoient ete publiees centre eux 
seroient revoquees, mais non pas la liberte du 
prince de Conde, quelques instances qu'ils en 
lissent , le monarque n'ayant jamais voulu y 
consentir. On tit courir aussitot une espece de 
manifeste de ce qui avoit ete execute par Vitry, 
que I'on colora de la necessite specieuse oil Ton 
s'etoittrouve d'en user de la'sorte pour maintenir 
I'autorite roya!e,parce que le marechald'Ancre 
s'etoit, disoit-on, mis en defense. Cependant 
on arreta la veuve de ce marechal , et apres 
quelques informations faites centre elle, on la 
cenduisit a la conciergerie du Palais, ou elle fut 
condamnee a la raort, non pas de toutes les voix, 
queique les juges en eussent ete sollicites au nom 
et de la part du Roi, a qui il n'en devoit etre 
rien impute , mais a Luynes , a qui la confis- 
cation des biens des accuses avoit ete accordee 
d'avance, de meme que les charges de premier 
gentilhemme de la chambre et de lieutenant-ge- 
neral de la province de Normandie , desquelles 
le marechal d'Ancre etoit revetu. 

Vitry fut fait marechal de France ; Du Ilal- 
lier, capitaine des gardes du corps , et plusieurs 
autres s'enrichirent par le pillage qu'ils iirent 
des raeubles et des cabinets de la marechale 
d'Ancre. On fouilla meme dans les poches du 
mort, dans lesquelles en trouva des promesses 
en blanc et des diamans de grand prix; et sur 
ce que le bruit se repandit que la Reine-mere 
devoit rester a la cour, ce qui etoit fort a crain- 
dre pour Luynes , il cut le credit de Ten faire 
eloigner, et de la separer du Roi , son fils, qui 
ne fit que lui direun mot, ensuite de quoi il se 
retira : tant Luynes apprehendeit que ce mo- 
narque ne flit attendri par les larmes de cette 
princesse. La Reine, sabelle-fille, la vitcomme 
elle montoit en carrosse; mesdames Christine 
etMarie-Henriette, ses filles, et Monsieur, frere 
unique du Roi , lui firent leursadieux; et La 
Carce eut ordre de la cenduire a Bleis. 

Je fus un de ceux qui recurent les ordrcs de 
Sa Majeste. Elle me pria (je rapporte le meme 
terme dent Sa Majeste se servit), elle me pria, 
dis-je , de lui faire avoir les reponses des lettres 
qu'elle ecrivoit au Roi, se promettant de mes 
soins, que je la regarderois cemme la mere de 
mon Roi , et cemme la veuve de celui qui I'aveit 
ete. Ces paroles me firent fondre en larmes, et 
me mirent tout en sueur. Une partie de la ceur 
repandit aussi des larmes en abondancc. Mais 



laissons aller cette princesse oil sa destinee la 
conduira , cemmencons a parler d'un nouveau 
gouvernement qui paroltra terrible aux gens 
de bien , et qui n'aura d'approbation que d( s 
creatures de Luynes. 

Ou forma un nouveau conseil , dans lequel 
le chancelier et le garde - des - sceaux eurent 
seance. On eut de la peine a regler leurs fonc- 
tiens; I'injure que I'un avoit recue de I'autre, 
et le mepris que celui-cifaisoit du premier, tout 
cela, dis-je, etoit cause qu'ils n'etoient jamais 
d'un meme avis. Villeroy fut celui qui parut 
avoir le plus de part aux aflaires; Jeannin y 
entra en qualite de surintendant des finances, 
et les secretaires d'Etat y prireut les places qui 
etoient dues a leurs charges. Luynes fit sem- 
blant de n'en vouleir pas etre, et de se conten- 
ter de la qualite de favori. II me ditunjeur 
qu'il me donnereit part aux affaires, a condi- 
tion que je fereis un journal de ce qui seroit 
resolu et arrete dans le conseil , et que je le lui 
remettrois entre les mains. Je me trouvai si of- 
fense de cette proposition , que je lui repondis 
qu'il fereit raieux de se rendre lui-meme chef 
du conseil que d'exiger un pareille chose de 
ceux qui y avoient seance; et queje lui conseil- 
lois de faire ce qu'il avoit resolu avec Deageant 
et Du Troncon, cemme la chose arriva dans la 
suite. 

Puisieux, etant rentre en charge, ne songea 
plus qu'a s'elever et qu'a opprimer ses confre- 
res : ce qui lui etoit d'autant plus aise , que le 
chancelier, son pere, faisoit valoir ses preten- 
tions. Villeroy, dent il avoit achete la charge,, 
n'osoit le contredire; cependant I'amitie qu'il 
avoit pour Seaux , et lestime qu'il faisoit de 
men pere, partagea sen affection. Ou accorda 
au premier la grace qu'il demanda d'etre envoye 
en Espagne; et queique ce fut avec le titre 
d'ambassadeur extraordinaire qu'on lui avoit 
donne, le marquis de Senecai ne laissa pas de le 
preceder en qualite d'ambassadeur extraordi- 
naire, lorsqu'il y accempagna madame Elisa- 
beth de France. Seaux s'y soumit en apparence, 
et fit le voyage; mais il y resta si pen , qu'il fut 
aise de connoitre qu'un emplei aussi limite ne 
cenvenoit guere a un genie aussi transcendant 
que le sien. La France fut peu d'annees apres 
privee des services qu'il aureit pu lui rendre. 

Quelques jours avant que la Reine-mere sc 
fut retiree , le Roi cathelique ayant declare l.i 
guerre au due de Savoie , ce prince demanda du 
secours a la France : ce qui lui fut d'abord re- 
fuse, mais il Tobtint a la fin par le meyen de 
M. de Lesdiguieres , qui dit nettement que c'etoit 
abandonner les interets de I'Etat que de ne point 



14 



MEMOIBES DU COMTE DE BIUE^ll^E, 



assister le souveriiin opprime. li leva des trou- 
pes , il passa en Piemont , et enfin il engagea la 
c'our a suivre le couseil qifil lui donna de met- 
tre en usage ce qui avoit ete neglige pendant la 
derniere regence. 

Dans la persecution qui me fut faite pendant 
la vie du marechal d'Ancre ,M. deLesdiguieres 
jn'ofiVit de me donner retraite : c'est une obli- 
gation queje luiai , etdont je n'ai jamais perdu 
la memoire. J'ai tache de la reconnoitre autant 
qu'il m'a ete possible dans les personnes de mes- 
sieurs ses descendans. 

Scliomberg , qui avoit araene au service du 
lloi un regiment d'Aliemands , recut un ordre 
de faire passer en Piemont I'armee du due de 
Savoie et de iM. de Lesdiguieres, renforcee de 
ce corps et de quelque cavalerie conduite par le 
comte d'Auvergue. II entra dans I'Etat de Mi- 
lan , 11 y fit des progres considerables , et il re- 
duisit le roi d'Espagne a trailer avec M. de Sa- 
voie. Cette protection, que la France accorda au 
plus foible contre le plus fort , lui fut tres-bo- 
norable. 

Ceux qui etoient a la tete des affaires, ju- 
geant a propos de travailler a la reformation de 
I'Etat , proposerent la convocation de tons les 
ordresdu royaume ; et, afin d'y mieux reussir , 
ils la firent resoudre par le conseil , qui prit un 
temperament : ce fut la convocation des notables. 
Ce dernier parti ay ant ete accepte , le Roi cboi- 
sit un uombre de prelals et de geutilsbommes 
pour y assister. II nianda le premier et le se- 
cond president du parlement de Paris , et les 
premiers des autres cours souveraines avec leurs 
procureurs-generaux. lis se rendirent tous a 
Rouen , ou il y eut une grande contestation enti-e 
les gentilshommes et les officiers de judicature , 
ceux-ci alleguanta leur avantage ce qui fut pra- 
tique sous le regiie de Henri- le-Grand , qui leur 
donna seance vis-a-vis du clerge. Les gentils- 
bommes soutinrent que leur ordre etoit le se- 
cond du royaume , et que jusques au regne de 
Henri-le-Grand les ofiiciers de judicature n'a- 
voient ete consideres que comme faisaut partie 
du Tiers-Etat. lis alleguoient pour raison la ha- 
rangue du premier president du parlement de 
Paris, faite en remerciment de ce que la magis- 
trature avoit ete separee de ce corps , et avoit ob- 
tenu sa seance apres la noblesse. On trouva un 
expedient, qui fut que le jour de I'ouverture 
celle-ci seroit placee sur deux bancs pres de la 
personne du Roi et des presidens , en lui don- 
nant une declaration que cette place etoit tres- 
bonorable : le tout sans tirer a consequence, pour 
ne point faire de peine au clerge ni aux officiers. 
Du Plessis-Mornay , avec qui cette declaration 



fut concertee , paria pour la noblesse , et fit les 
remontrances de sa part. Monsieur, frere unique 
du Roi , fut elu president de I'assemblee , ayant 
pour collegues le cardinal Du Perron , le due de 
Montbason et le marechal de Rrissac. On pro- 
posa dans cette assemblee divers reglemens , 
non pas dans le dessein de faire du bien a I'Etat, 
mais seulement pour avoir un pretexte honnete 
pour continuer les impols ; on y resolut de ne 
pas appeler la Reine-mere a la cour , et de ne 
point mettre en liberte le prince de Conde. On 
accorda a laprincesse son epouse la grace qu'elle 
demanda de tenir compagnie a son mari. Elle 
fit parottre en cela beaucoup de fermete et de 
grandeur d'ame , pouvant s'en dispenser legiti- 
mement , apres tous les mauvais traitemens 
qu'elle en avoit recus. 

Comme il est difficile que je ne parle pas 
quelquefois de certaiues choses ou trop tot ou 
tard , je me crois oblige d'avertir ceux qui liront 
cesMemoires, que ce que j'en faisn'est seulement 
que pour eviter la confusion qui pourroit s'y 
trouver, si je voulois m'assujetir a suivre I'ordre 
des temps. Luynes , quidi'etoit pas encore due, 
epousa , vers le mois de juillet ou d'aoiit , la fille 
de M. de Montbason (1); sa nouvelle epouse et 
lacomtessede Rochefort, sabelle-soeur, eurent 
le tabouret , par un privilege accorde depuis 
long-temps a la maison de Rohan , quoique au- 
cune femme ni fille de cette famille n'eut point 
encore joui de cette prerogative, excepte Mar- 
guerite de Navarre et ses descendans sous le 
regne de Henri-le-Grand, qui avoit beaucoup 
de consideration pour ceux qui etoient sortis de 
la branche des cadets. Ceux-ci etoient nean- 
moins en possession des biens des afnes, a cause 
d'un contrat de mariage passe entre les cousins , 
ce monaique les regardant comme habiles a lui 
succeder a la couronne de Navarre et aux sou- 
verainetes de Beam , d'Andaye et Donnejan , 
qu'il n'avoit point encore reunies a la couronne 
de France , quoiqu'il eut fait expedier une de- 
claration pour la reunion des terres qui en 
etoient mouvantes , et qu'il possedoit avant son 
avenement ; a la reserve toutefois de celles qu'il 
avoit donuees a Cesar de Bourbon , due de Ven- 
dome , son fils , sur lesquelles terres madame la 
princesse de Navarre ,sa soeur, pouvoit preten- 
dre une legitime, dont il s'accommoda dans la 
suite avec elle. 

[1G18] La cour revint a Paris peu apres la 
mort de M. de Villeroy, qui deceda a Rouen, 



(1) Marie dc Rohan. Apres la mort dc Luynes, elle 
devint tres-famcuse sous le nom dc ducliesse deChe- 
vreuse. (A. E.) 



PREMIEHE PAilTIE. [lGl<>J 



15 



Le Roi recevoit souvent des lettres de la Reine 
sa mere , et I'envoyoit tres-frequemment visiter 
sous differens pretextes , et avec des vues bien 
contraires a celles de cette princesse , qui ne 
songeoit qu'a amuser tout le monde , et ne s'oc- 
cupoit qu'a tacher de se faire des creatures qui 
pussent la tirer de captivite. Luynes, au eon- 
traire, ne songeoit qu'a mettre aupres d'elle des 
personnes aifidees pour 1 'observer et pour epier 
ses actions et ses desseins. 

Le due d'Epernon craignit alors d'etre arrete 
prisonnier , sur ce qu'avant de se retirer de la 
cour , oil il s'etoit rendu un peu apres la mort 
(!u marechal d'Ancre, il avoit eu un demele 
avec le garde-des-sceaux , parce que le due sou- 
tenoit que ce magistrat devoit etre assis dans le 
conseil au-dessous du chancelier et non pas vis- 
a-vis de lui , conime il s'en etoit mis en posses- 
sion. Le garde-des-sceaux soutenoit le contraire, 
et alleguoit sa dignite qui le mettoit en etat de 
faire comme le cbancelier qui avoit la preseance. 
M. d'Epernon repondit a cela que , quoique le 
garde-des-sceaux fit la fouction du cbancelier 
en partie, il ne pouvoit avoir de seance oil ce 
cbef de la justice se trouvoit , et qu'en tous cas 
celle qu'on lui accordoit etoit assez bouorable 
pour ne pas etre refusee ; et, pour soutenir sa 
pretention , il n'oublia point d'alieguer que les 
grands du royaume precedoient aucienneraent 
les cbanceliers dans les couseils : ce qui s'etoit 
pratique sous le regne precedent et jusques a 
celui du roi Henri III , que les dues avoient con- 
serve cet avantage. II lit voir un titre d"un de 
nos rois eu faveur du comte de Laval , dont le 
garde-des-sceaux, se tenant offense, dit au cban- 
celier que c'etoit lui qui avoit attire cette affaire. 
Ces deux magistrals en vinrent a de grosses pa- 
roles en presence de Sa Majeste ; et le cbancelier, 
plus modere par politique que de son naturel , 
ne put s'erapecber de dire a I'autre qu'il eloit un 
mecbant bomme , prenant Dieu a temoin qu'il 
les jugeroit un jour : ensuite de quoi le conseil 
se leva. EtM. d'Epernon, qui soupconnoit qu'on 
vouloit I'arreter , s'etant retire a Fontenay-en- 
Brie , en partit pour se rendre a Metz , oil on lui 
fit des propositions de la part de la Reine-mere, 
aussi bien qu'a I'arcbeveque de Toulouse son 
fils, qui avoit une inclination particuliere pour 
ce parti naissant. Roucbelay (1) le pressa d'y 
entrer , en lui representant la gloire et les avan- 
tages qu'il en retireroit , les graudes obligations 
qu'il avoit a la Reine-mere; que plusieurs per- 
sonnes considerables etoient attentives a ce qu'il 

(1) Ruccelai etoit un cccl^siaslique florentin Ires-in- 
trigant. II avoit die attache au mar(?clial d'Ancre. (A.E.) 



feroit pour se declarer en sa faveur et pour tia- 
vailler a son elevation : et tout cela sans basar- 
der beaucoup , ni s'exposer a un grand peril. 

[ 1 6 1 9] M. d'Epernon ne se laissa pas persuader 
d'abord 5 mais a la fin il donna son consentement, 
n'ayant pu oublier que Luynes s'etoit declare 
en faveur du garde-des-sceaux qu'il regardoit 
comme son ennemi, quoiqu'il n'eut pas conserve 
la place qu'il avoit prise dans le conseil. 

Luynes, ayantobtenu de la Reine-mere qu'elle 
se demit du gouvernement de Normandie , le fit 
offrir a M. de Longueville, a condition de re- 
mettre celui de Picardie ; et , pour tirer de lui 
son consentement, on ajouta au gouvernement 
de Normandie celui de la ville et chateau de 
Dieppe. La passion qu'avoitM. de Longueville 
d'etre gouverneur d'une place d'importance lui 
fit oublier I'altacbemeni et I'affection que les 
Picards , et particulierement les babitans de la 
ville d'Amiens, avoient toujours eus pour sa 
personne. 

Luynes se fit pourvoir de ce gouvernement , 
et fit donner a JNI. de Monlbason celui de I'lle- 
de-France et des villes de Soissons , Cbaulny et 
Coussi, que le due de Mayenne avoit remis 
pour celui deGuienne etdu Cliateau-Trompette, 
bati sur la riviere de Garonne qui passe a Bor- 
deaux , oil Ton voit un port admirable. 

M. d'Epernon ayant pourvu a la surete de la 
ville et citadelle de Metz , et s'etant assure de 
ses amis , resolut d'en partir , et s'en alia a An- 
gouleme , oil , ayant donne ses ordres pour la 
reception de la Reine-mere , il s'avanca avec de 
la cavaierie, et envoya i'arcbeveque de Tou- 
louse pour recevoir Sa Majeste, qui s'etoit sau- 
vee par une fenetre du cbateau de Blois. Elle 
fut conduite a Locbes , et ensuite a Angouleme. 
Le comte de Chiverny et les echevins de Blois 
depecherent a la cour , et me dirent ce qui etoit 
arrive et ce qu'on savoit deja. Je portai la con- 
firmation de cette nouvelle au Roi, qui etoit 
pour lors a Saint-Germain-en Laye. La nouvelle 
y fut recue diversement : les plus gens de bien 
en craignirent les suites , d'autres ne purent 
s'empecber de marquer la joie qu'ils avoient de 
se flatter que I'autorite de Luynes seroit limitee. 
Enfin I'esperance des desordres causes par la 
guerre civile qui etoit allumee dans plusieurs 
provinces du royaurae, rejouit les esprits raal- 
intentionnes. 

Ce qui m'oblige a parler de ceci n'est seule- 
ment que parce que j'ai omis de dire que les 
emissaires de Luynes faisoient de grandes me- 
naces a la Reine-mere , pour I'obiiger de se 
souraettre a la loi que ce favori vouloit lui don- 
ner. Cette princesse fut un jour extraordinaire- 



16 



IIEMOIKES »U COMTF. DF. BRIENNE , 



ment pressee par le colonel d'Ornano , qui !ui 
paria avec plus de fierte que n'avoit fait Roussi, 
qui avoit reste long-temps aiipres d'elle ; et il 
echappa a d'Ornano de la raenacer de la main 
en la touchant, et de lui dire que, si elle entre- 
prenoit de faire la moindre chose a Luynes, 
elle deviendroit plus seche que du bois , en lui 
montrant le busc qu'elle tenoit. 

Le Roi , etant de retour a Paris , y fit assem- 
bler des personnes de toute sorte d'etats , pour 
savoir ce qu'il seroit a propos de faire dans la 
presente conjoncture. Le due de Mayenne of- 
frit de se raettre a la tete d'une armee pour 
faire rentrer M. d'Epernon dans son devoir. 
M. de Vendome suivit son exemple , et M. de 
Longueville se laissa persuader comme les au- 
tres. La nialson de Guise n'abandonna point la 
cour; et ainsi il y avoit lieu de croire que tous 
les grands s'etoient reunis pour conspirer la 
perte de M. d'Epernon. Le cardinal de Retz , 
qui avoit pris seance dans le conseil aussi bien 
que le chancelier, paroissoit du meme avis. Le 
garde-des-sceaux animoit Luynes pour mettre 
ce due a la raison, et pour assurer sa fortune. 
Le seul president Jeannin lut d'un avis con- 
traire , et montra en cette lencontre que les 
annees ne lui avoient rien fait perdre de cette 
generosite qui avoit toujours ete reraarquee en 
lui. Ceux qui avoient le plus de probite remon- 
trerent qu'il falloit chercher toutes les voies 
d'accommodement , et , bien loin de consentir a 
la perte de >L d'Epernon, ils dirent qu'un des 
premiers articles du traite de paix devoit etre 
d'y comprendre ce due. On noraraa le cardinal 
de La Rochefoucauld pour aller trouver la 
Reine , et on lui donna, si je ne nie trompe, 
pour collegues le pere de Rerulle et M. de Re- 
thune,qui revenoit d'Allemagne , ou il avoit 
I'te envoye avec leduc d'Angouleme, qu'onap- 
peloit auparavant le comte d'Auvergne, et 
M. de L'Aubespine , chevalier des ordres du 
Roi. lis y avoient ete envoyes tous trois en qua- 
lite d ambassadeurs de Sa Majeste vers I'Em- 
pereur, pour faire en sorte qu'il abnndonnat le 
dessein ou il etoit de mettre sur pied une armee 
qui devoit servir a repousser I'entreprise des 
Rohemieris , et facilitcr celle des princes qui 
marchoient a son secours, et auxquels les pro- 
testans vouloient opposer leurs troupes qui 
avoient deja passe le Rhin sous le commande- 
ment du marquis de Rade-Dourlac. 

Le Roi , craignant que le feu qui etoit pret a 
s'allumerne fut bien fatal a la chretiente, fai- 
soit tous ses efforts pour Teteindre. Ses ambas- 
sadeurs obtinrent du marquis de Dourlac qu'il 
laisseroit passer le comte de Rucquoy, sur I'as- 



surance qu'ils lui donneroient que , si I'Empe- 
reur attentoit a la liberte de TEmpire , Sa Ma- 
jeste le secourroit , quoiqu'elle ne put approuver 
la revolte des Rohemiens ; et comme elle avoit 
pris sous sa protection le due de Savoie, en re- 
duisant le roi d'Espagne a le laisser en paix , 
ce marquis ne crut pas devoir refuser ce qu'on 
lui proposoit. Cette conduite pensa , dans la 
suite des temps, elever la maison d'Autriche a 
la monarchic universelle , a laquelle on salt 
qu'elle aspiroit. 

Le cardinal de La Rochefoucauld , M. de Re- 
thune et le pere de Rerulle s'acquitterent si 
bien de leur negociation, que les differends que 
le Roi et la Reine sa mere avoient ensemble 
furent termines. M. d'Epernon fut compris dans 
le traite, et cette princesse s'en alia a Tours, 
ou le Roi s'etoit rendu pour la voir. Elle fut en- 
suite a Angers, cette ville lui ayant ete donnee 
pour une place de surete. Le prince de Pie- 
rnout, qui venoit d'epouser madame Christine 
de France, y vint saluer la Reine apres que 
Madame Teut vu partir. Elle se rendit a Turin, 
ou Ton lui fit une maguifique reception. 

Pendant qu'on traitoit avec la Reine, on ne- 
gocioit aussi avec le prince de Conde ; et Luynes, 
croyant qu'on pouvoit s'y fier, lit resoudre le 
Roi a aller a Compiegne , et ensuite a Chan- 
tilly, ou ce prince rentra dans les bonnes graces 
deSa Majeste. Ce raonarque, peu de jours avant 
son depart pour Tours , me permit de traiter de 
la charge de maitre des ceremonies et de pre- 
vot de ses ordres. II voulut ajouter a cette 
grace celle d'en payer lui-meme la plus grande 
partie du prix. Je me crois oblige de dire ici 
que Luynes , qui en usoit honnetement avec 
moi, m'aida de ses bons offices; et cependant 
j'avois tres-peu de part a sa confiance , parce 
que je n'ai jamais voulu dependre des favoris. 
C'est une chose dont je ne puis me repentir , 
quoiqu'elle ait servi d'un grand obstacle a ma 
fortune. 

[1620] La Reine-mere, dans le voyage qu'elle 
fit pour se rendre aupres du Roi , fut suivie par 
reveque.de Lucon qui, pour sortir d'Avignon, 
oil il avoit ete relegue , avoit accepte le parti 
qu'on lui avoit propose de se rendre aupres de 
cette princesse, dans I'esperauce que ce prelat 
n'y seroit pas inutile , et auroit le pouvoir, par 
son esprit, de detruire dans celui de la Reine 
le due d'Epernon. Luynes et ceux dont il pre- 
noit conseil etoient persuades qu'il y avoit plus 
a craindre de I'un que de I'autre , et cela avec 
d'autant plus de raison que I'eveque de Lucon 
reussit a faire perdre tout le credit de ce due , 
qui ne laissa pas pour cela de rester toujours 



PREMIEBE PARTIE. [J620] 



dans les interets de la Reine. Le prince de 
Conde fat tout-a-fait mis en liberie ; et Luynes, 
comme due et pair depuis cinq ou six mois , 
persuada le Roi de faire uue promotion de che- 
valiers de ses ordres. Quel embarras le grand 
nombre de pretendans u'auroit-il pas cause , si 
Ton ne s'etoit servi dun expedient qui avoit ete 
autrefois mis en usage? C'etoit que le Roi lais- 
seroit a la liberie du chapitre le choix de ceux 
qui avoient ete nommes pour reraplir les places 
vacantes. 

II fut indique a Saint-Germain-en-Laye, ou 
Ton en fit i'ouverture ; et le Roi y declara ses 
intentions , qui etoient de faire quatorze cheva- 
liers , dans le norabre desquels les dues etoient 
corapris. Luynes ne voulut point s'assujettir 
aux regies pratiquees par les autres , parce que 
tons les grands seigneurs dependoient de lui, ni 
le comte de Rochefort , son beau-frere : ce qui 
parut tout-a-fait extraordinaire. On laissa une 
entiere liberie aux commissaires ; nous n'elions 
que dix-sept, et nous en reciimes, par nos suf- 
frages, quaranle-cinq, et entre autres un car- 
dinal et quatre prelats. On recut aussi le mar- 
quis de Mouy, qui s'etoit retire du service de la 
Reine-mere, I'eveque de Lucon n'ayant pu 
souffrir la liberie que ce seigneur et quelques 
autres prenoieut de blamer le choix qu'elle avoit 
fait de son frere(l), aleur exclusion, pour com- 
mander dans Angers. Celui-ci fut lue par The- 
mines , dans le temps que cette princesse eloit a 
Angouleme. Sa Majesle ne fut pas plus lot a 
Angers qu'elle fut sollicitee de plusieurs en- 
droits pour relablir son aulorile. Le due de 
Mayenne el le cardinal de Guise se declarerent 
pour elle , et attirerent dans leur parti le comte 
de Soissons et M. de Vendome. Celui-ci sortit 
de Paris avec le grand prieur son frere. II passa 
par Vendome , et il se rendit a Angers. On pu- 
blia , pour la justification de ces princes , des 
ecritsqui ne servoient qu'a les faire blamer; 
et Ton fit de loutes parts des levees de gens de 
guerre. 

Le due de Longueville crut pouvoir faire de- 
clarer la ville de Rouen , mais il fut oblige d'en 
sortir, el de se retirer a Dieppe. Les bons servi- 
teurs du Roi le conjurerent de s'avancer pour 
s'assurer de la fidelite des habitans de celte 
ville; et cependant ce monarque enlra dans le 
parlement, et regla la raaison de ville de telle 
maniere qu'il n'y eut rien a craindre dans la 
suite. 

Onagita si Sa Majeste iroil dans la basse 

(1) Le marquis db Richelieu, frerc ainc de V6\cquQ 
de Lucon. (A. E.) 

HI. C. D. M., T. III. 



Normandie ou bien a Dieppe; et je me souviens 
d'avoir entendu dire an prince de Conde qu'il 
avoit ete d'avis qu'on fit le siege de Caen , par 
la seule raison qu'il haissoit le grand prieur. II 
est certain qu'il fit dire a M. de Longueville 
qu'il avoit empeche celui de Dieppe , parce qu'il 
eloit dans ses interets. Celui de la ville de Caen 
ne se Irouva ni difficile ni de longue duree , 
celte ville n'ayant point de munitions de guerre, 
ni une garnison capable de faire une forte re- 
sistance : de maniere que le corps de ville vint 
au-devant du Roi. Le commandant recut Sa Ma- 
jesle dans le chateau , el Malignon vint s'excu- 
ser de Tintelligence qu'il avoit eue avec M. de 
Longueville. Les plus grands seigneurs du pays 
firent la meme chose ; et celte province ayant 
ete calmee , le Roi alia en Anjou. 

Rassompierre amena avec lui les troupes qu'il 
commandoit en Champagne; les recrues des 
gardes arriverent , et Ton fut bientot en elat de 
chercher les ennerais et d'attaquer leurs places. 
On ne laissa pas cependant de parler d'accora- 
modement ; el I'eveque de Lucon disposa les 
choses d'une telle maniere, que tout I'avantage 
fut de son cote. 

La negligence des deputes du Roi donna lieu 
a I'attaque d'un relranchement que les ennemis 
avoient fail devant le Ponl-de-Ce. Le due de 
Relz , pique de ce que I'accommodement de la 
Reine s'etoit fait sans sa participation , se re- 
tira; el ce relranchement n'ayant point assez 
de troupes pour se bien defendre ne resta pas 
long-temps sans elre force. Saint- Aignan y fut 
pris prisonnier, et pensa y perir , mais la Reine 
empecha les princes et la noblesse, qui avoient 
embrasse ses interets et qui se tenoient a An- 
gers , d'en sortir. lis parurent en escadron , et 
cependant ils n'oserent atlaquer les troupes du 
Roi , qui avoient ordre de les charger s'ils fai- 
soient mine de s'avancer au secours des leurs. 
On dit que I'eveque de Lucon s'etoit conduit 
avec tant d'adresse , qu'il se justifioitde la paix 
qu'il avoit conclue , en la faisanl paroitre ne- 
cessaire. 

Du Pont-de-Ce, le Roi se rendit chez Brissac, 
qui fut le lieu de I'entrevue; et apres que la 
Reine eut salue le Roi son fils , etant accompa- 
pagnee des princes et des grands-seigneurs qui 
I'avoienl suivie , on se fit des excuses de part et 
d'autre , et en parliculier sur tout ce qui s'etoit 
passe. Le Roi recut parfailement bien le due de 
Relz , qui lui fut presenle par le cardinal son 
oncle. Ceux que la publication de la paix elonna 
le plusfurent les dues de Mayenne et d'Epernon, 
qui se Irouvoient par-la dans la necessile de con- 
gedier leurs troupes. Mais leur surprise ne fut 



IS 



MKMOIKKS 1)11 COMTE DF. BRIENNE 



pas raoindre d'apprendre que le Roi avoit eu 
dans la ville de Tours une seconde entrevue avec 
la Reine sa mere , et que Sa Majeste prenoit in- 
cessamment le chemin de la Saintonge et de la 
Guienne. Le due d'Epernon, faisant alors, comme 
on dit, de necessite vertu, vint au devaut du 
Roi , Taccompagna a Saint-Jean-d'Angely, dont 
les portes liii fiirent ouvertes, et y donna ses 
ordres en quallte de gouverneur. Le Roi s'assura 
de Blaye en passant , et en tira d'Aubeterre pour 
le faire mareehal de France. Sa Majeste fit peu 
de sejour a Bordeaux ; mais elle s'arreta a Prei- 
gnac , ou elle attendit des nouvelles de ce qui se 
passoit en Beam. Peu de personnes ignoroient 
que la reine Jeanne, mere de Henri-le-Giand , 
avoit, du vivant de son mari Antoine, embrasse 
la religion pretendue reformee , et banni ensuite 
de ses Etats I'exercice de la catholique , s'etant 
appropries les biens ecclesiastiques , dont elle 
avoit dispose en faveur des ministres et des aca- 
demies qu'elle avoit fondees pour Tinstruction de 
lajeunesse,etpour I'elever dans lareligion qu'elle 
professoit. Peu de personnes ignorent aussi que 
le Roi son fils s'etoit empare de ces biens dont 
sa mere avoit dispose , en laissant toutefois tou- 
clier les revenus pour les usages auxquels ils 
avoient ete auparavant destines. J'ajouterai en- 
core que I'une des conditions que le pape Cle- 
ment VIII avoit exigees du roi Henri-le-Grand , 
en lui donnant I'absolution , etoit qu'il retabli- 
roit le libre exercice de la religion catholique 
dans ce qu'il possedoit du royaume de Navarre 
et de la principaute de Beam, qui etoit divise en 
six portions. On avoit done assigne aux catholi- 
ques , dans chaque justice de la basse Navarre , 
un lieu pour faire en liberte I'exercice de leur 
religion ; et le prince fournissoit de son vivant 
aux eveques , abbes et pretres , de quoi s'entre- 
tenir par forme de pensions; mais ils ne lais- 
soient pas toutefois de solliciter la main-levee 
des biens ecclesiastiques. L'edit en fut a la fin 
dresse par le credit du garde-des-sceaux Du Vair 
et de quelques autres du conseil. On ne salt point 
si ce fut par principe de religion, ou bien pour 
faire de la peine au chancelier, que le garde- 
des-sceaux s'y determina ; mais ce qui est de 
certain , c'est que , quelque diligence que put 
faire le conseil ordinaire de Pau , compose d'of- 
ficiers de la religion pretendue reformee, I'en- 
registrement lui en fut toujours refuse; et, pour 
intimider les commissaires nommes pour en sol- 
liciter I'execution , Ton avoit souffert qu'une 
troupe d'ecoliers fit venir dans les rues de Pau 
un grand nombre d'archers qui , ayant menace 
les commissaires , les avoient obliges a se reti- 
rer. Cependant La Force , gouverneur de la pro- 



vince , se rendit a Bordeaux pour s'excuser d'a- 
voir pris le parti de la Reine , et demanda des 
lettres de jussion, moyennant quoi il se faisoit fori 
de faire recevoir l'edit de main-levee : ce qui kit 
fut accorde ; et parce que le sceau de Navarre 
etoit reste entre les mains du chancelier qui I'a- 
voit garde en remettant celui de France , on le 
scella de celui-ci : de quoi le garde-des-sceaux 
fit paroitre beaucoup de joie. Get edit fut pre- 
sente par La Force , qui disposa les esprits a se 
soumettre, et depecha un courrier au Roi pour 
['assurer qu'il recevroit dans peu une tres-bonne 
nouvelle. Sur cette assurance, Luynes fit don- 
ner les ordres pour le depart des equipages, dont 
le bruit se repandit en Beam. Cependant les offi- 
ciers catholiques et quelques-uns de la religion 
pretendue reformee furent d'avis qu'on suspen- 
dit I'execution des ordres du Roi ; mais , ayant 
ete maltraites par La Force, ils ne songerent 
plus qu'aux moyens d'abaisser son pouvoir : a 
quoi ils ne crurent pas reussir, a moins que le 
Roi ne fit le voyage de Beam. Pour I'y attirer, 
ils cabalerent avec plusieurs de leurs confreres, 
et firent rendre un arret qui declara qu'il n'y avoit 
point lieu a I'enregistrement de l'edit. lis fu- 
rent pousses en cela par des personnes zelees 
qui, croyant Sa Majeste deja partie ou du moins 
a la veille de partir, s'imaginerent qu'ils pou- 
voient maintenir les choses corame elies etoient. 
La Force se plaignit des serviteurs du Roi qui 
rendoient compte des raisons qu'ils avoient cues 
d'etre de I'avis qui avoit prevalu , etant appuyes 
par le garde-des-sceaux. Enfin lis firent si bien 
que Sa Majeste se determina a alleu en Beam ; 
et Luynes, qui ne pouvoit souffrir que Mont- 
pouillan , fils de M. de La Force, revint a la 
com* sous le moindre pretexte , parce que le Roi 
lui avoit toujours temoigne de la bonne volonle, 
anima ce monarque contre le pere et contre ses 
enfans. On m'ordonna de prendre les devans 
pour preparer toutes choses pour la reception 
de Sa Majeste ; et je partis de Roquefort, d'ou je 
me rendis a Pau peu de jours apres. Le Roi n'y 
fut pas plus tot arrive qu'il y fit assembler les 
Etats. La Force pretendit que c'etoit a lui a ex- 
pliquer les intentions de Sa Majeste : a quoi le 
garde-des-sceaux s'opposa, en remontrant que 
cela etoit du a sa charge; et celui-ci I'emporta 
sans avoir pourtant la permission deparlerassis, 
parce que c'est la coutume en Espagne qu'il n'y 
a que le Roi qui le soit, et que les deputes de 
las Cortes , c'est-a-dire des Etats, et les official's 
du prince demeurent debout a ses pieds 

Le monarque les assura qu'il voiW^>it observer 
les/b?\-t (c'est ainsi qu'ils appc/fent leurs privi- 
leges) , et confirma les graces qu'il avoit accor- 



PREMli:nE PAHTIE. [1620- 



l!> 



dees aiix religion naires d'etre paves sur les do- 
maines des sommes qu'ils tiroient des revenus 
des bieus ecclcsiastiques. II resolut aussi d'aller 
voir Navarreins , qui est une place fortiiiee par 
les rois de Navarre, dans le dessein de s'en ren- 
dre le maitre. Mon avis etoit que Ton renforcat 
de trois compagnies la garnison de cette place , 
et que ces compagnies monteroient la garde tour 
a tour, afin de pouvoir mieux cacher le dessein 
de Sa Majeste. Les catholiques ayant souhaite 
que je restasse a Pau pour y faire enregistrer 
la reponse que le Roi leur avoit faite, ils obtin- 
rent ce qu'ils deraanderent, carle conseil s'y 
couforma; etils prirent en bonne part la repri- 
mande que je leur fis de ce qu'ils avoient plus 
apprehende de chatier ceux qui raeritoient pu- 
nition, que de desobeir au Roi qui ne leur de- 
mandoit rien que de juste. Je me souviens que , 
pour les engager a ne plus suivre h I'avenir les 
avis des esprits raal intentionnes,je leur dis ce 
que Cesar avoit repondu aux Suisses enfles d'or- 
gueil des avantages qu'ils avoient remportes sur 
les Roraains : que les dieux permetient som^ent 
que les mechans prosperent , afin de leur faire 
mieux ressentir la rigueur du chdtiment au- 
quel ils doivent s'attendre. 

Le Roi fut a peine arrive a Navarreins qu'il de- 
clara au gouverneur le dessein dans lequel il 
etoit de le recompenser : ce que celui-ci re- 
fusa d'abord , mais qu'il accepta dans la suite , 
non pas corame une chose qui lui fut due, 
mais comme une marque que Sa Majeste agreoit 
ses services. Le monarque , en s'en retouruant 
a Pau , laissa dans Navarreins quatre compa- 
gnies d'infanterie , jusques a ce que les soldats 
qui en devoient composer la garnison eussent 
ete leves par Poyanne, qui obtint le gouver- 
nement de cette place , et peu de temps apres 
la lieutenance-generale de Navarre , de Beam 
et de plusieurs villes considerables , comme 
Orthez, Senneterrc , Morlac et Nuy, dans les- 
quelles on mit aussi des garnisons. Les choses 
etant ainsi reglees , Sa Majeste reprit la route 
de Bordeaux , passa par Saintes , et , ayant pris 
la poste a Mesle , se rendit en diligence a Paris, 
ou les Reines I'attendoient. 

Ce fut alors que Ton crut la parfaite reconci- 
liation de la mere et du fils , et que Ton recon- 
nut que I'eveque de Lucon avoit beaucoup de 
credit sur I'esprit de la Reine-mere ; car, en exe- 
cution du traite , il ecrivitau Pape pour avoir un 
cliapeau de cardinal pour I'archeveque de Tou- 

(1) LuyntE fuf fait connetable le 2 avril 1621. Ses 
ennemis repanairent le couplet suivant : 
Je suis ce que le Roi m'a fait , 
Je fais ce que je veux en France ; 



louse, et il oblint ensuite qu'on IVroit pour lui 
la meme demande a Sa Saintete. C'est ainsi que 
ces prelats furent tons deux cardinaux dans la 
suite. On loua beaucoup la moderation de I'eve- 
que de Lucon , d'avoir consenti que I'archeveque 
de Toulouse passat le premier. 

Luynes engagea le Roi a faire un voyage en 
Picardie , afin d'etre mis par Sa Majeste en pos- 
session du gouvernement de Calais , dont il 
avoit ete pourvu. Pendant ce voyage, on paria 
du mariage d'un neveu de ce favori avec une 
niece de I'eveque de Lucon. Ce fut aussi en ce 
temps -la, mes enfans, qu'on fit les premieres 
propositions du mien avec madame votre mere , 
de I'esprit et de la conduite de laquelle je ne vous 
dirai rien , non plus que de ses belles qualites , 
qui vous sont assez connues. Mais vous ne pou- 
vez trop I'aimer et la respecter, tant parce que 
les lois divines et humaines vousy obligent, que 
par rapport a I'amitie qu'elle a toujours cue pour 
moi, et dont elle m'a donne de tres-grandes 
preuves dans mes disgraces et dans mes mala- 
dies. La cour etant retournee a Paris , on ne son- 
gea plus qu'a se divertir ; mais les esprits re- 
muans penserent a recommencer les troubles. 

La Force esperade surprendre Navarreins par 
I'intelligence qu'il eut avec Sensery, et peu s'en 
fallut qu'il n'y reusslt. II se mit en devoir de 
I'assieger dans un poste ou il s'etoit retire, y 
etant soutenu par Poyanne. II se sauva nean- 
moins contre les apparences , et par la tout re- 
devint tranquille dans le Beam. Les religion- 
naires prenant occasion de se meler des affaires 
des Bearnois (ce qu'ils n'avoient jamais ose 
faire), ils convoquerent une assemblee a La 
Roehelle. On n'y avoit point encore publie I'edit 
de Nantes , ni les autres qui avoient precede en 
faveur de ceux de la meme religion, qui s'y 
etoient habitues. Cependant La Force , ayant 
entrepris, en 1621, de faire recevoir a Saumur 
leurs deputes , n'y put reussir,- et d'autres de- 
putes qu'ils envoyerent a Loudun n'y furent pas 
recus non plus. 

[ 1 6 2 1 ] Le Roi ordonna a cette assemblee de se 
separer;mais, bien loin d'obeir, elle resolut dese 
maintenir par les armes. Le monarque la declara 
criminelle de lese-majeste , et il ordonna qu'on 
fit des levees de gens de guerre. Cependant le 
prince de Conde , pour gagner de plus en plus 
I'amitie de Luynes, demanda et obtint pour ce 
favori I'epee de connetable (l); et Ton regarda 
comme une chose bien nouvelle qu'un homme 



Car le Roi j'y suis en cdet , 
Et lui ne lest qu'cn apparence. 



(A.E.) 



20 



MEMOIRES DU COMTE DE BUIENNE , 



qui n'avoit jamais tire Tepee pour le service 
du Roi fut eleve a la premiere charge de I'epee. 
11 en preta Ic serment entre les mains de Sa Ma- 
jestc ; apres quoi Ton proposa au nouveau con- 
netable de faire la guerre. II n'eut pas de peine 
a s'y resoudre , esperant de la terminer promp- 
tement ; ct il engagea pour cet effet le Roi a se 
rendre en Poitou , ou Ton resolut et ou Ton com- 
menca presque en meme temps le siege de Saint- 
.Tean-d'Angcly. 

Le due d'Epernon , apres avoir fait la con- 
qui'te du Ream oil Sa Majeste I'avoit envoye , 
s'y rendit aussi ; et , pen de jours apres , cette 
place , qui fut defendue par Soubise , frere de 
M. de Rohan , capitula. Les huguenots, nonobs- 
tant cela, ne voulant point entendre parler de 
paix , la guerre fut continuee , et plusieurs vii- 
les des environs , dont les fortifications et les 
murailles furent rasees, se rendirent. 

Le Roi s'etant ensuite avance sur la Dor- 
dogne , la ville de Rergerae , dont les fortifica- 
tions n'etoient point encore assurees , lui ouvrit 
ses portes , et celle de Tonneins en fit de meme. 
On resokit le siege deClerac, et I'ou ordonna 
que cette place seroit reconnue par Lesdiguie- 
res , marechal general des camps et armees de 
Sa Majeste. Cependant on fit des couvertures de 
feuilles et de verdure pour mettre la Reine et les 
dames de la cour a I'abri de I'ardeur du soleil. 
Les gens de guerre furent commandes , les at- 
taques ordonuees, et la cour sortit de Tonneins 
pour etre temoin de ce qui se passeroit. Lesdi- 
guieres s'avanca suivi d'un grand nombre de 
gentilshommes, et fut oblige de chercher un 
abri, parce que le Roi, la Reine et le connetable 
n'etoient'pas encore arrives. Les ennemisfirent 
d'abord quelques decharges, dont il n'y eut que 
deux ou trois des notres de blesses. Lesdiguie- 
res , pique de leur bardiesse et ne voulant pas 
reculer , fit monter a cheval ceux qui etoient a 
sa suite , et fit commander a quelque infanterie 
qui etoit dans le vallon de commencer I'attaque. 
Les ennemis la recurent a la faveur d'une bar- 
ricade qu ils gardoient. Le haut fut gagne et 
perdu ; le combat s'opiniatra , et le marechal 
de Saint-Geran se joignit a Lesdiguieres. II lui 
demanda ct il obtint une partie de la noblesse 
qui etoit aupres de lui pour soutenir les notres , 
et chncun voulut etre de la partie ; ce qui ne plut 
pas a Lesdiguieres qui avoit permis a quel- 
ques-uns de nous de se detacher ; le marechal de 
Saint-Geran fut plus tot aux ennemis que M. de 
Lesdiguieres. Gelui-ci m'ordonna , comme aussi 
au comte de Saulx, son Ills, et au baron de Pal- 
mor,qui s'est fait depuis pcre de rOratoire,et 
qui avoit ete lieutenant des gendarmes de M. de 



Nemours , il nous ordonna, dis-je, de nous por- 
ter devant lui , et aux autres de le suivre ; et il 
nous commanda de marcher a une barricade 
qui etoit gardee par les ennemis, et de I'atta- 
quer. On ne pouvoit rien voir de plus leste que 
I'etoit notre escadron. La noblesse etoit paree 
de plumes et montee sur des coureurs equipes 
magnifiquement ; etle comte de Saulx, quoique 
vetu de deuil , brilloit autant que les autres. 
Termes , grand ecuyer de France et marechal 
de camp , qui s'etoit poste sous le rideau sur le 
haut duquel nous etions , crut qu'il etoit de son 
honneur d'avoir part a la gloire que M. de Les- 
diguieres vouloit remporter. II poussa a la bar- 
ricade , etant accompagne seulement de deux 
ou trois gentilshommes. Les ennemis lui firent 
une decharge qui le blessa a mort ; mais ils I'a- 
bandounerent, nous voyantvenir a son secours. 
Nous les poussames , et etant soutenus par quel- 
ques soldats du regiment des Gardes, comman- 
des par deux lieutenans qui furent tues, nous 
emportames une seconde barricade, ou nous 
eumes ordre de nous loger. Le connetable , se 
tenant offense de ce qu'on avoit commence le 
combat sans sa permission , blama ce qui avoit 
ete fait ; mais Ton m'envoya rendre compte au 
Roi de la necessite qu'il y avoit eu de combat- 
tre , et Sa Majeste me parut satisfaite des rai- 
sons que je lui donnai. II n'en fut pasde meme 
du connetable , qui , cherchant un pretexte ap- 
parent pour blamer notre action , n'en trouva 
point de meilleur que de dire qu'il n'avoit rien 
vu de ce qu'on exposoit au Roi. Je pris alors la 
liberte de representer a ce monarque qu'il fal- 
loit qu'il se donnat la peine de se transporter 
sur le lieu du combat, et qu'il en jugeroit par 
ses yeux ; ce qui etoit dire honnetement au 
connetable qu'il etoit trop eloigne pour en pou- 
voir parler justement. Cependant on continua le 
siege de la place, qui capitula peu de jours 
apres. 

Celui de Montauban fut resolu aussitot, sans 
considerer que I'armee etoit beaucoup diminuee, 
tant par les attaques cfu'elle avoit faites que par 
ses longues marches ; et Ton repondit a ceux 
qui disoient qu'elle etoit trop affoiblie , et qu'elle 
avoit besoin de rafraichissement , qu'elle seroit 
soutenue par les troupes que commandoit M. de 
Mayenne, et par cellesque M. de Montmorency 
amenoit du Languedoc. 

L'armee s'avanca; elle fut suivie de la cour 
qui , ayant reste deux jours a Agen , s'arreta a 
Moissac , ou elle passa la fete de I'Assoniption. 
Le lendemain elle parut devant Montauban. Le 
quartier du Roi etoit a Riquier : c'est un bourg 
eloigne de cette ville de deux grandes lieues. 



PRBMIEBB PABTIE. [162 1] 



21 



Les Gardes francoises , les Gardes suisses et 
quelques regimens d'infanterie furent loges en- 
tre ce bourg et la place assiegee. Le marechal 
de Praslin commaudoit la gauche , qui etoit le 
long du Tar , en venant vers I'abbaye de Mou- 
tier erigee en cathedrale , et quifutdepuis rui- 
nee par les religioauaires. C'etoit dans ce lieu 
du Moutier que messieurs les marechaux de Les- 
diguieres et de Saint-Gerau , qui commandoient 
alternativement avec le due de Chevreuse , 
etoieut loges. M. de Mayenue, qui attaquoit le 
faubourg de Ville-Bourbon, etoit campeau-dela 
de la riviere en tirant vers Toulouse. Le siege 
de cette place fut tres-rude , et M. de Mayenne 
y fut tue comme il montroit les travaux au due 
de Guise. 

Nous fumes repousses en plusieurs attaques ; 
et, nonobstant les regimens qu'amena avec lui 
M. de Montmorency, notre armee s'affoiblit de 
telle maniere qu'on commenca a parler de lever 
le siege , et cela avec d'autant plus de raison 
qu'il etoit entre dans la ville douze cents hom- 
raes de secours , qui marchoient en trois batail- 
lons. Les deux premiers y entrerent sans peine; 
mais nos gardes ayant donne sur le troisieme , 
il fut defait. Quoique le comte d'Orval cut le 
titre de gouverneur , tout se passoit neanmoins 
par les avis de La Force, qui s'etoit jete dans 
la place. II se trouva des personnes qui , ne le 
connoissant point , proposerent au connetable 
de trailer avec lui , et qui I'assurerent que La 
Force , dans I'envie qu'il avoit de rentrer dans 
ses charges , disposeroit les bourgeois de la ville 
a se rendre. Mais jedis au connetable que je ne 
croyois pas qu'il tirat de cette entrevuetout I'a- 
vautage qu'on lui promettoit , parce que La 
Force demauderoit qu'on renouvelat les edits , 
que la paix se fit avec son parti , et que le Roi 
se contentat d'une obeissance apparente. J'ajou- 
tai que La Force ayant ete bien recu par ceux 
de Montauban, il se donueroit bien de garde de 
faire aucuue proposition qui leur put etre pre- 
judiciable. 

Le connetable , ayant prefere le conseil des 
autres au mien , convint du lieu et de I'heure 
qu'il s'aboucberoit avec La Force ; mais , apres 
une lougue conference qui n'aboutit a rien , le 
connetable revint dans le camp , et La Force 
rentra dans la ville , dont le siege fut eufin leve, 

(1) Le connetable mourut le 14 d^cembrc 1621. On 
fit sur sa mort et sur la prise de Monheur les vers sui- 
vans : 

Monheur est pris, la Garonne 
Est remise en sa liberty : 
Toutefois le peuple s'^tonne 
Du Te Dettm qu'on a chanto 



parce que notre armee n'avoit pas sufflsamment 
d'horames pour le continuer , et que la saison 
etoit deja trop avancee. II mourut pour lors 
deux secretaires d'Etat : le premier etoit M. de 
Seaux dont il a ete ci-devant parle , et dont il 
est ajse de faire I'eloge , ayant ete d'une capa- 
cite cousommee et d'une probite qui lui servit 
de regie dai)s toutes ses actions; le second fut 
M. de Pontchartrain , qui , de secretaire des 
commanderaens de la reine Marie de Medicis , 
etoit parvenu par son merite, du vivant de Henri- 
le-Grand,a la dignite de secretaire d'Etat, a 
laquellesucceda , apres sa mort , d'Herbault son 
frere , tresorier de I'epargne : ce fut I'avantage 
que d'Herbault retira de s'etre fait un grand 
nombre d'amis. Apres cela le Roi s'en alia a 
Toulouse, oil des personnes experimentees lui 
proposerent de passer dans le bas Languedoc, 
dont les places n'etoient pas encore fortifiees. 
On ajouta que Chatillon , qui etoit tout puissant 
dans cette province , songeroit a ses propres af- 
faires , rechercheroit de se soumettre, et , re- 
mettant au Roi Aigues-Mortes et Peccals , don- 
neroit un exemple qui seroit suivi par Mont- 
pellier et par plusieurs autres villes. II se trouva 
aussi des personnes qui conseillerent a Sa Ma- 
jeste de descendre la Garonne pour se rendre 
maitresse de Monheur , qui est une tres-petite 
place , et dans laquelle il etoit reste plusieurs 
amis de Baisse , qui avoit ete maiheureusement 
assassine pour n'avoir pas voulu manquer de 
fidelite au Roi. On prefera I'avis de ceux-ci , et 
Ton forma le siege de cette ville , pendant le- 
quel le connetable tomba malade , et mourut 
pen de jours apres (1) qu'elle eut ete rendue. 

Le prince de Conde ne fut pas sitot averti de 
cequi se passoit, qu'il s'avanca en' diligence 
pour se faire declarer chef du parti oppose a la 
Reine-mere. Ceux qui y etoient entres pour I'a- 
mour du connetable , qui avoit contribue a leur 
elevation, resolurentqu'avant I'arriveedu prince 
on en donneroit avis a cette princesse , qui te- 
moigna, seulement par politique, etre fachee de 
sa mort. 

On ne songea point encore a remplir sa char- 
ge, mais bien celle de garde - des -sceaux, va- 
cante par la mort de M. Du Vair , charge que le 
connetable avoit exercee avec une assiduite ex- 
traordinaire ; car , au lieu de se tenir au camp 

Pour cette victolre notable , 
Vu , dit-on , que le connetable 
A trouve la mort en ce lieu . 
Mais pour dire ce qu'il m'en semble , 
La perte et le gain mis ensemble , 
On a sujet de louer Dieu. 

(A.E - 



'2-J 



JIKMOIKKS DV COMTli l)E «mEi>i.\E. 



comme connetable, il presidoit au conseil , et 
tenoit le sceau , a la sati-faction de officlers , 
qui le meprisoient ; et s'il interrompoit jamais 
les raaitres des requetes qui rappoi'toient une 
affaire, c'etoit seulcment pour mettre la tete a 
la fenetre quand il entendoit tirer un coup de 
canou , et voir si le coup venoit des ti-anchees ou 
de la ville. 

[1G22] Le Roi se rendit avec le prince de 
Conde il Bordeaux avant les fetes de jNoel. II 
tint conseil avec le cardinal de Retz et Schom- 
berg, surintendantdes finances , et qui exercoit 
encore par commission la charge de grand-mai- 
tre de I'artillerie. lis craignirent que, si Sa 
Majestc revenoit a Paris sans avoir dispose 
des sceaux , on ne les rendit au chancelier. 
Pour Puisieux, son fils , il ne les demandoit 
pas pour son pere , mais seulement qu'on n'en 
disposat point sans lui en parler. L'adresse de 
son esprit etoit connue du prince de Conde , qui, 
I'ayant offense , comme il a ete remarque ci-de- 
vant, craignoit qu'il ne redevint en credit et ne 
se raccommodat avec laReine-mere; car, quoi- 
qu'il I'eut abandonnee , elle ne pouvoit oublier 
qu'il avoit contribue a son mariage , et que le 
feu Roi avoit eu jusques a sa mort une tres- 
grande consideration pour lui. Le choix en etoit 
d'autant plus difficile , qu'il y avoit pour lors a 
la suite de la cour tres-peu de personnes dignes 
de cette charge, laquelle fut enfin donnee a 
M'. de Vic , ancien conseiller d'Etat , mais qui 
ne la posseda que tres-peu de temps , comme 
on le verra dans la suite de ces Memoires. Le 
nouveau garde-des-sceaux alia, en arrivant a 
Paris , descendre chez le chancelier , de qui il 
fut tres-bien recu. II ne pouvoit rien arriver, 
dans la conjoncture presente , de plus avanta- 
geux a ce chef de la justice , a moins qu'on ne 
lui rendit les sceaux a lui-meme , que de les 
voir entre les mains de M. de Vic , qui etoit un 
mediocre sujet et un esprit foible. On remarqua, 
devant meme que le Roi fut de retour a Paris , 
que quelques dames qui avoient de grands acces 
aupres de la Reine, entretenoient entre elles d'e- 
troites liaisons : ce qui servit de pretexte pour 
en eloigner quelques-unes, et pour faire tomber 
la charge dedame d'honneur de Sa Majeste a 
la comtesse de Lanoy. On se servit du prince 
de Conde pour faire entendre au Roi qu'il y al- 
loit de son service de faire retirer de la cour la 
veuve du connetable , mademoiselle de Verneuil 
et quelques autres dames ; mais le conseil du 
prince ne fut suivi que dans ce qui regardoit 
rdoiguement de quelques-unes, car on lui re- 
fusa ce qu'il demandoit pour la connetable dc 
Montmorency, belle-mere de sa femme , qui 



etoit fachee qu'elle rentrSt dans la charge de 
dame d'honneur qu'elle n'avoit plus voulu exer- 
cer , quand madame de Luynes fut pourvue de 
celle de la surintendance de la maison de la 
Reine. Le credit de Puisieux parut beaucoup 
en cela , car il fit donner la preference a 
une dame qui avoit toutes les qualites neces- 
saires pour remplir dignement cette charge, mais 
non pas tant de merite que la connetable, 
qui sans contredit effacoit toutes les autres da- 
mes de la cour. Apres tous ces changemens, le 
Roi fut passer les fetes de Paques a Blois ; et 
ayant et€ averti que Soubise , frere de M. de 
Rohan , s'avancoit avec des troupes et faisoit 
contribuer , vers La Rochelle , le pays d'Au- 
nis , le Poitou et la Saintonge , Sa Majeste se 
rendit promptement h Nantes , et alia en dili- 
gence dans le bas Poitou. Soubise , poste dans 
un lieu tres-avantageux pour lui , et de tres-dif- 
ficile acces pour les troupes du Roi , fit mine de 
se vouloir defendre, ayant meme coupe toutes 
les avenues de I'ile de Re ; mais , aux approches 
du Roi , ce seigneur , apres avoir fait semblant 
de combattre , prit la fuite , et abandonna les 
siens a la merci des troupes de Sa Majeste, qui, 
ayant passe un endroit qu'on appelle le Grand- 
Bras , donna la charge aux ennemis , et ordonna 
qu'on epargnat le sang de ses sujets : ce qui ac- 
quit au Roi autant de gloire qu'auroit pu faire 
la victoire qui lui fut derobeeen partie par Sou- 
bise, qui craignoit de tomber entre ses mains. 
Le prince de Conde commandoit I'armee sous les 
ordres du Roi , et avoit avec lui le comte de 
Soissons , les marechaux de Praslin et de Saint- 
Geran , et un grand nombre d'officiers subalter- 
nes. Le Roi logea a Apremont , et resolut d'aller 
ensuite en Saintonge pour y faire le siege de 
Brian , place situee sur la Gironde , et qui etoit 
regardee comme tres-importante. Sa Majeste 
I'attaqua et s'en rendit la maitresse ; mais com- 
me elle me commanda de suivre en Guienne le 
prince de Conde , je ne puis rien dire des ex- 
ploits de ce monarque , ni faire la description 
d'une attaque ou il perit quantite de gens de 
marque qui voulurent empecher La Force et les 
autres chefs du parti huguenot de reprendre 
une breche. 

Le Roi, en partant de cette province pour 
retourner a Paris, laissa deux generaux : le 
due d'Elboeuf pour commander dans la basse 
Guienne, et dans la haute le marechal de Thy- 
mines, dont les deux enfans avoient ete iu^s 
I'annee precedente : I'aine au siege deMontau- 
ban , et le cadet a celui de Monheur. On donna 
ordre a ces deux generaux de s'eutr'aider. La 
I'^orce etant resolu de continuer la guerre , 



PUEMIEUB PARTIK. [1622] 



23 



M. d'Elboeuf I'asslegea presque dans sa propre 
maison. La Force , qui s'avanca pour la secou- 
rir, fut defait; et neaumoins sa maison, quine 
fut pas prise , resta en neutralite , a la priere de 
la noblesse du Perigord. 

M. d'Elbceuf , ayant resolu de faire le siege 
de Tonneins , \int joindre le mareehal de The- 
mines avec les troupes qu'il commandoit. lis 
firent ensemble les approches, et gagnerent 
quelques dehors. La Force , venu au secours , 
fut defait, et le siege continue. On pent dire que 
si Tonneins fut bien attaque, il se defendit bien 
aussi ; et outre que les assieges firent des choses 
extrordinaires, le Roi , qui en fut averti , et qui 
craignoit que les assiegeans n'y recussent quel- 
que affront , parce que la vigoureuse resistance 
des ennemis avoit beaucoup affoibli son armee , 
resolut de la renforcer ; et pour cela Sa Majeste 
detacha quelques regimens de cavalerie et d'in- 
fauterie de la sienne , sous le commanderaent 
du prince de Conde , avec ordre de se rendre 
raaitre de la place a quelque prix que ce fiit, 
d'en faire un exemple , et d'ecouter les raisons 
de La Force s'il vouloit traiter. II demanda que 
je le suivisse, et cela lui fut accorde. II me fut 
donne pouvoir d'offrir a La Force le baton de 
mareehal de France et deux cent mille ecus. On 
crut que je serois plus propre que tout autre a 
cette negociation , parce que mon pere etoit son 
ancien ami , et que je lui avois rendu service en 
plusieurs occasions. 

A peine M. le prince fut-il arrive a Bordeaux, 
qu'il y apprit avec chagrin que Tonneins s'etoit 
rendu par composition a d'Elbceuf et a The- 
mines. On luiordonna de prendre des vaisseaux 
des etats-generaux , pour les faire equiper de- 
vant Royan; et les capitaines hollandois faisaut 
difficulte de les abandonner, on attaqua ceux de 
leurs marchands : raais ils baisserent leurs pa- 
vilions a la faveur de la maree , apres avoir tire 
quelques voices de canon , pour faire voir qu'ils 
ue craignoient point notre artillerie. 

II ne restoit plus rien a faire dans la basse 
Guienne, apres la reddition de Tonneins, que 
d'attaquer Sainte-Foy. On manda done au 
prince de Conde de tacber a faire capituler cette 
place avant I'arrivee du Roi , qui , ayant deja 
pris Royan , marchoit par le meme chemin que 
nous. Je fis alors savoir a La Force qu'ayant 
ordre de lui parler, je lui demandois uue entre- 
vue dans un endroit d'ou je pusse me retirer 
surement si je ne concluois rien avec lui. II y 
consentit , et il me donna un rendez-vous a La 
Bouse , qui est distante de Sainte-Foy de deux 
heures de chemin. Nous ne convinmes de rien 
le premier jour, car il me proposoit de donner 



liberte de conscience aux protestans; et moi je 
lui disois qu'en s'accomraodant ii assureroit sa 
fortune et celle de sa famille,et qu'il procureroit 
aux habitans de Sainte-Foy des conditions avan- 
tageuses , qu'ils meritoient d'autaut plus, qu'ils 
lui avoient donne retraite : ce que n'avoient point 
fait ceux deMontauban, qui I'avoient paye d'in- 
gratitude apres avoir defendu et sauve leur ville. 
Nous nous retirames ensuite , et nous convinmes 
pourtant de nous revoir dans un camp. II alle- 
gua pour raison qu'il ne devoit pas s'eloigner de 
la place qu'il commandoit, et qu'il en pouvoit 
etre blame, parce que le prince de Conde lui 
avoit fait savoir qu'il en feroit bientot les ap- 
proches. Cela I'obligea meme a mettre le feu a 
un faubourg ; mais , comme nous ne pouvions 
pas parler en surete dans I'endroit ou nous 
etions , il me proposa d'entrer dans la ville sur 
sa parole : a quoi je consentis. Je refusal ce- 
pendant I'offre qu'il me fit de me montrer les 
fortifications de la place, en lui disant que, 
comme elles n'etoient pas achevees , je serois 
oblige d'en rendre compte, et que , ue les ayant 
point considerees , je les pouvois croire en etat 
de defense. II m'a avoue depuis que je lui fis 
plaisir de ne le pas prendre au mot , et qu'il re- 
connut qu'il s'etoit trop avance. Comme done il 
vit qu'il ne pouvoit rien obtenir pour les eglises 
protestantes , dont il me dit qu'il n'etoit point 
autorise, nous parlcimes des interets particuliers 
de la ville de Sainte-Foy ; et j'en usai si bien , 
que je m'attirai par la laconfiance des habitans. 
Je refusal d'abord une abolition qui me fut de- 
mandee pour Savignac-Damesse , qui avoit as- 
sassine Baisse ; mais enfin je lui promis qu'il 
auroit la liberte de se retirer : ce qui I'apaisa , 
et contenta quelques-uns de ses parens et amis 
qui etoient restesdans la ville avec lui. Pour ce 
qui est de La Force , il se tint ferrae quand il 
fut question de parler de ce qui le regardoit, 
ayant ete averti par le prince de Conde de ce 
que j'avois pouvoir de lui offrir. II s'en tenoit 
meme si assure qu'il tachoit a m'engager de lui 
offrir davantage ; mais je me servis d'une ruse 
opposee a la sienne , en disant que ce qu'il 
croyoit n'etoit pas vrai. Mais enfin nous tom- 
bames d'accord que j'irois rendre compte au 
Roi , et que s"il plaisoit a Sa Majeste de lui ac- 
corder ce qu'on lui avoit fait esperer, et meme 
davantage , qu'il en seroit tres-content. Je me 
retirai ensuite, et je fis une si grande journee que 
je me rendis de Sainte-Foy a Montlieu,ou etoit le 
Roi. Je lui dis les choses dont La Force m'avoit 
charge , et j'obtius de Sa Majeste qu'elle h^te- 
roit sa raarche ; et comme je fus averti que le 
prince de Conde m'avoit accuse d'etre dans les 



24 

interets de La Force , je crus ne pouvoir mieux 
faire que d'engager celui-ci a rendre sa place 
au Roi , et non pas a ce priuce. 

En entrant dans la ville pour la seconde fois , 
je trouvai que les ministres avoient souleve le 
peuple. Je crus alors que les peines que je m'e- 
tois donnees deviendrolent inutiles , et que La 
Force , qui s'etoit mis au lit, faisoit serablaut 
d'etre malade ; mais je vis qu'il I'etoit en effet 
d'une fievre qui pensa I'emporter peu de jours 
apres. Cependant je nejugeai point que j'eusse 
d'autre parti a prendre que d'user de menaces 
avec ceux que je ne pouvois persuader, et de 
t<4cher a gagner les autres le mieux qu'il seroit 
possible. Mais comme j'avois beaucoup a crain- 
dre, tant de I'inconstance du peuple que du 
soin que les ministres prenoieut de I'animer, je 
me retirai dans la maison qui m'avoit ete pre- 
paree , en attendant le point du jour pour en 
sortir. La Force et les habitans , n'ayant pas 
voulu qu'on ouvrit les portes pendant la nuit , 
les plus seditieux tinrent cependant conseil ; 
mais la nouvelle qui se repandit que le Roi s'ap- 
prochoit donna de la crainte aux plus determi- 
nes. On m'avertit alors que les ministres de- 
mandoient a me parler : et comme je ne savois 
point si c'etoit pour me preparer k la mort, 
on ne pent etre plus surpris que je le fus 
de la demande qu'ils me firent de leur donner 
des passe-ports pour se retirer en telle ville 
qu'ils voudroientde I'obeissance du Roi. Je leur 
accordai dans le moment leur demande , et le 
lendemain je me rendis aupres de Sa Majeste , 
et lui presentai d'Aymet , fils de La Force , 
pour servir de caution de la fidelite de son 
pere. Peu de temps apres que cet otage eut ete 
remis entre les mains du Roi, nous eumes nou- 
velle que les troupes de Sa Majeste etoieut en- 
trees dans la ville , et qu'on se preparoit a rece- 
voir le Roi lui-meme. 

Pour signaler sa piete , ce monarque , au lieu 
d'aller a I'eglise , descendit dans une place qui 
avoit ete autrefois consacree a Dieu ; et la fete 
du Saint-Sacrement , qui arriva le lendemain , 
y fut solennisee avec un eclat et une pompe sur- 
prenante. Ce fut assurement une belle cbose a 
voir que le triomphe de Jesus-Christ dans le 
temps et dans le lieu meme ou il avoit ete le 
plus blaspheme. 

Le Roi partit de Sainte-Foy apres y avoir 
mis une garnisou et etabli des consuls. II alia 
ensuite a A gen , et, ayant passe par Moissac , 
il resolut de se rendre en Languedoc. Les habi- 
tans de Montaubau furent bien aises de voir 
qu'on n'investissoit point leur ville; maisNegre- 
pelisse ayant eu I'insoleuce de refuser aux four- 



MEMOIBES DU COMTE DE BBIEININE, 

riers du Roi I'ouverture de ses portes , elle fut 
prise d'assaut, pillee et briilee. On pendit et 
raassacra les horames , on viola les femmes et 
les filles. Douze des principaux de ces misera- 
bles , qui , apres s'etre retires dans le chateau , 
s'etoient rendus a discretion , furent pendus 
comme les autres pour rendre I'exemple plus 
parfait. 

La garnison et la bourgeoisie de Saint-An- 
tonin ayant capitule parce que ses dehors furent 
emportes brusquement , le Roi ordonna que 
cette place seroit rasee et demantelee, afin d'ap- 
prendre a la posterite que ces sortes de villes , 
quoique fortifiees, ne doivent jamais avoir I'au- 
dace de tenir devant une armee royale , et a 
plus forte raison quand un roi legitime la com- 
mande lui-meme en personne. Le chemin de Sa 
Majeste pour aller en Languedoc etant de passer 
par Toulouse, elle s'y arreta quelques jours , 
et ensuite a Castelnaudary pour retablir sa sante 
alteree par tant de fatigues. Le cardinal de Retz 
mourut pendant le sejour que le Roi fit dans 
cette ville. Apres la mort de Luynes , il avoit 
travail le a se rendre maitre de la faveur de Sa 
Majeste; mais il ne se trouva pas assez fort, 
parce que le Roi , aide du conseil de quelques 
courtisans , vouloit essayer alors de ne plus etre 
gouverne. Sa Majeste alia ensuite a Reziers 
pour y laisser passer les grandes chaleurs. On 
crut pour lors que ce monarque songeroit a la 
paix , et cela parce que , bien que le prince de 
Conde , Schomberg et quelques autres fussent 
d'avis qu'on continual la guerre, leur parti 
etoit affoibli , et celui de Puisieux fortifie par 
un contre-coup des amis de Bassompierre qui 
faisoient dire a Lesdiguieres ce qu'ils vouloient, 
c'est-a-dire qu'il ne respiroit rien tant que la 
paix ; et pour empecher qu'il ne se declarat 
en faveur des huguenots , le Roi lui avoit en- 
voye du Poitou , ou il etoit pour lors , offrir 
I'epee de connetable et tons les autres avantages 
qu'il possedoit dans sa religion , pourvu qu'il 
voulut embrasser la catholique, et faire en sorte 
que les religionnaires du Dauphine restassent 
dans I'obeissance qu'ils devoient au Roi , aussi 
bien que les places dont Lesdiguieres avoit le 
gouvernement avant qu'il se declarat. Tout cela 
lui fut propose par Bullion , ancien conseiller 
d'Etat, qu'on lui envoya expres. 

Lesdiguieres voulut , avant que de se deter- 
miner , se faire instruire et se convaincre des 
verites de notre religion ; mais a force d'en etre 
sollicite par safemme et par Crequi, son gendre, 
il en fit enfin profession. Le Roi lui envoya 
aussitot I'ordre du Saint-Esprit , ayant fait 
expedier une commission a messieurs de Crequi 



PREMIERE PARTIE. [1622] 



et de Saint-Chaumont pour faire la cer^monie 
de lui donner la croix et !e collier, et le revetir 
des habits. Cela se fit a Grenoble, ou d'Alin- 
eourt , gouverneur du Lyonnois , se rendit. 
Crequi se hata de porter au Roi la iiouvelle 
de ce qu'avoit fait M. de Lesdiguieres , et 
qu'il ne raanqueroit pas de le suivre bientot , 
pour rendre a Sa Majeste les services aiix- 
quels il etoit oblige par sa naissance et par tou- 
tes les dignites dont elle avoit bien voulu I'ho- 
norer. 

II n'y eut que le seul due d'Epernon , qui 
avoit suivi le Roi dans son voyage , qui y trou- 
vSt a redire ; raais ce fut sans faire aucun eclat, 
par discretion. II disoit seulement a ses meilleurs 
amis qu'il etoit surprenant qu'on eut si fort eleve 
un homrae qui s'etoit toujours trouve dans tou- 
tes les brouilleries de I'Etat, et qui n'avoit pu 
encore effacer par ses services le mal qu'il avoit 
fait. Mais , d'autre cote, I'avantage qui en pou- 
voit resulter, en ce que les catholiques rentre- 
rent dans les places dont le connetable etoit gou- 
verneur, et qui etoient occupees auparavant 
par des huguenots; tout cela, dis-je, obligeolt 
peut-etre M. d'Epernon a taire son meconten- 
tement. 

Le Roi partit de Beziers , et s'approcha de 
Montpellier ; raais il passoit outre avec douleur, 
ayant toujours le dessein d'en faire le siege. 
L'envie qu'il en avoit fut augmentee par ceux 
qui approcboient de Sa Majeste, et leur avis 
fut prefere a celui de ceux qui en proposerent 
un contraire. La ville fut done investie , le 
quartier du Roi etabli a Castelnau , et le siege 
en fut commence. Ceux qui etoient dans la 
place et la bourgeoisie se resolurent a un bonne 
defense. M. de Rohan leur promettant du se- 
cours , et les assieges ayant eu d'abord quel- 
que avantage , Crequi s'avisa de dire que cette 
place etoit attaquee par I'endroit le plus foible. 
Bassompierre , a qui un semblable discours de- 
plaisoit , soutint modestement le contraire, pour 
ne pas faire de peine a Puisieux, et proposa 
au Roi d'ecouter les propositions de paix que 
Crequi lui faisoit par I'ordre du connetable. La 
crainte qu'on avoit de ne pas etre plus heureux 
qu'on ne I'avoit ete I'annee derniere, fit que Ton 
ecouta. les propositions , quoique Chatillon , a 
qui on donna ensuite le baton de marechal de 
France, eut remis au Roi Aigues-Mortes et 
Peccais , ou se fait le sel qui se debite dans le 
Languedoc et dans le Lyonnois : ce qui rend 
cette place tres-considerable ; et d'ailieurs elle 
est telle par son assiette , car les marais I'envi- 
ronnent eu plusieurs endroits. Autrefois c'etoit 
un port ; mais la mer s'etant retiree , il s'est 



25 

trouv6 une grande distance entre le rivage et 
ses murailles. 

Le prince de Conde fit cependant tout ce qu'il 
put pour obliger le Roi a continuer la guerre. 
II crut , aussi bien que Schomberg et quelques 
autres de la cour, du nombre desqueis j'etois , 
que le chancelier etoit disgracie et le credit de 
Puisieux tombe , parce que le Roi avoit resolu 
de donner a M. d'Aligre les sceaux , qui etoient 
vacans par la mort de M. de Vic. On avoit si 
bien concerte les choses , que le jour avoit ete 
meme arrete pour lui en expedier les provi- 
sions et lui en faire preter le serment ; raais 
I'execution en ayant ete differee faute de cire 
pour les sceller, ceci vint a la connoissance de 
Puisieux , qui s'en plaignit , et qui se servit du 
raeme artifice qui lui avoit deja reussi I'annee 
precedente : c'etoit qu'il ne deraandoit pas qu'on 
rendit les sceaux a son pere , raais qu'on ne les 
donnat point a un de ses ennerais, tel qu'etoit 
M. d'Aligre, qu'on savoit etre dans les interets 
de la maison de Soissoiis. Enfin Puisieux obtint 
que les sceaux seroient donnes a Caumartin , 
qui etoit le plus ancien conseiller d'Etat de 
ceux qui se trouverent a la suite de la cour. 
Le nouveau garde- des-sceaux etoit un horame 
de merite , raais que les plus habiles gens n'a- 
voient pas cru capable de raonter a une telle 
dignite par son esprit et par sa capacite. Cepen- 
dant M. d'Aligre etoit fort considere du Roi. 

Sa Majeste jugeant bien que la prise de la 
place qu'on assiegeoit etoit fort incertaine , et 
que cette conquele lui attireroit autant de peine 
que de profit , elle consentit aux propositions 
que Ton fit d'accommodement , pourvu qu'elle 
y put raettre une garnison, en conservant nean- 
moins aux habitans leurs privileges , et pro- 
mettant de ne rien innover touchant I'Hotel-de- 
Ville , dont les catholique ne seroient cependant 
point exclus ; que les edits renouveles , et gene- 
raleraent toutes les graces accordees ci-devant 
a ceux de la religion pretendue reforraee , et 
dont ils ne s'etoient pas rendus indignes , leur 
seroient accordees 5 qu'on leur continueroit les 
places de siirete, mais que celies qui avoient 
ete prises ne leur seroient point rendues. Le 
prince de Conde, n'ayant pu parer un tel coup, 
s'eraporta contre Puisieux et Bassompierre. II 
blama le connetable et le marechal de Crequi , 
et partit pour faire son voj'age d'ltalie, sous 
pretexte d'accomplir un vceu a Notre-Dame-de- 
Lorette. 

Apres la reduction de la ville de Montpellier, 
le Roi y entra et y fit quelque sejour. II y rait 
quatre corapagnies d'infanterie des regimens de 
Picardie et de Normandie , dont il donna le 



'2 a 



MEilOlUES 1>L' COMTE DE BRIENNE, 



commandement , aiissi bien que de la ville , a 
Valencay, beau-frere de Puisieux, qui etoit cbe- 
valier de I'ordre , et qui avoit servi de marechal 
de camp. II etoit si digne de cet emploi et il 
s'en acquitta si bieu , qu"il fit en sorte que cette 
ville deraanda d'elle-meme qu"oa y batit une 
citadelle , voyant bieu qu'elie ne seroit jamais , 
saus cela, dechargee d'une garnison qui I'in- 
commodoit beaucoup. 

M. de Rohan ayant voulu s'en rendre maitre 
par surprise, Valencay le decouvrit,et peu s'en 
fallut quel"on n'envint aux armes 5 mais comme 
on parlera de ceci dans un autre endroit , je di- 
rai seulement ici en passant que cela doit suffire 
a ceux qui liront ces Memoires , pour leur faire 
comprendre que, queique paix que les hugue- 
nots aientsignee , ils n'ont jamais eu d'autre in- 
tention que d'y contrevenir quand ils le pour- 
roient ; et qu'ils ont toujours ete dans le dessein, 
ou de former une republique , ou de diminuer 
au moins I'autorite du Roi , de telle maniere 
qu'ils nefussent obliges de s'y soumettre qu'au- 
tant qu'ils le voudroieut et qu'il pourroit con- 
venir a leur interet. jMais il leur est arrive ce 
qui arrive toujours dans les coramunautes mal 
reglees, oil la multitude se jette souvent dans 
I'anarchie : c'est que leurs propres passions ont 
contribue a detruire leurs projets. 

Le Roi fit apres cela le voyage de Provence , 
ou Ton lui proposa quelques changemens; mais 
le tout ayant ete bien examine, il crut qu'il y 
alloit de I'interet de son service de laisser les 
choses comme elles etoient. Sa Majeste prit en- 
suite le chemin du Dauphine , et de la se ren- 
dit a Lyon ou la Reine I'attendoit , et ou la 
princesse de Conde lui avoit amene mademoi- 
selle de Verneuil , dont le mariage fut fait avec 
le marquis de La Valette , et ou la duchesse de 
Chevreuse acquit beaucoup de gloire , en epou- 
sant,toute veuve qu'eile etoit du connetable, 
un prince de la maison de Lorraine. 

Le Roi fut recu dans le Dauphine par M. de 
Lesdiguieres ; mais Sa Majeste fut fort surprise 
quand elle sut que le parlement de Grenoble de- 
niandoit qu'on detruisit I'arsenal , et qu'on fit 
un changenient dans les places dont ce conne- 
table etoit" gouverneur. Cependant Sa Majeste 
s'etant declaree une fois en faveur de cette com- 
pagnie , et s'etant d'ailleurs sou\ enue du service 
que M. de Lesdiguieres venoit de lui rendre tout 
nouvellement, elle consentit au temperament 
que M. de Lesdiguieres proposa de mettre des 
Suisses dans I'arsenal , en y laissant toutefois 
une compagnie de Francois , et en y raettant un 
lieutenant catholique, qui etant caution do ceux 
qui seroient dans la place, les choses demeu- 



roient dans le meme etat qu'on les avoit trou- 
vees. 

[1623] On fit au Roi une belle reception en 
Avignon, oil se rendit Charles-Emmanuel, due 
de Savoie, qui fit de tres-beaux presens a Sa 
Majeste , et qui n'epargna rien pour mettre 
dans ses interets quelques-uns de ses ministres. 
Comme c'etoit un prince tres-ambitieux et tres- 
adroit , il fit tous ses efforts pour engager le 
Roi a faire la guerre; mais s'il avoit bien su 
qu'autant que ce monarque avoit d'impatience 
d'en entreprendre quand il n'en avoit point sur 
les bras , autant avoit-il d'empresseraent a les 
fiuir quand elles etoient une fois commencees, 
il n'eiit pas manque de prendre toutes les pre- 
cautions necessaires pour lui servir d'assurance 
dans cette occasion, 11 fut accompagne de Ma- 
dame , soeur du Roi , laquelle vint a Lyon ren- 
dre ses devoirs a Sa Majeste et aux deux Reines. 
On y celebra le mariage de mademoiselle de 
Verneuil avec le marquis de La Valette; et 
M. d'Epernon, qui avoit ete pourvu du gouver- 
nement de Guienne, vacant par la mort de 
M. de Mayenne , s'etant demis de celui d'An- 
goumois, Saintonge, pays d'Aunis, haut et bas 
Limousin , s'y rendit aussi par I'Auvergue. Can- 
dale, son fils, qui avoit la survivance de celui 
d'Angoumois et des autres dont nous venons de 
parler, se plaignit a ce sujet , et cela fit qu'on 
le partagea en deux : on donna la Saintonge et 
I'Aunis au marechal de Praslin , et a Schomberg 
I'Angoumois et le Limousin. Quoique ce der- 
nier n'eiit ete gratifie qu'en apparence , et qu'on 
ne lui eut point accorde le baton de marechal 
de France, comme on avoit fait a Rassompierre, 
ses ennemis, suivant ce qu'il m'a dit souvent 
lui-meme , ne laisserent pas de travailler a le 
faire disgracier, mais particulierement Rassom- 
pierre et Puisieux, quisereunirent en cette oc- 
casion au marquis de La Vieuville, pour faire 
entendre au Roi que Schomberg avoit mal ad- 
ministre les finances. Ainsi , peu de jours apres 
le retour de Sa Majeste a Paris , La Vieuville , 
Puisieux et le chancelier, a qui on avoit rendu 
les sceaux vacans par la mort de M. de Caumar- 
tin , entrerent dans le cabinet de la Reine-mere, 
ou Ton peut dire que La Vieuville fit parfaite- 
ment bien le personnage d'un comedien : car il 
jeta par terre un grand nombre d'etats , d'or- 
donnances et plusieurs autres papiers; et Ton y 
prit la resolution de faire eloigner Schomberg 
de la cour, afin de donner la surintendance des 
finances a La Vieuville. On expedia done le 
brevet de celui-ci, et Ton donna ordre a Schom- 
berg de se retirer. Ce dernier , quelques jours 
apres sa disgrtlce, fut appel6 en duel dans sa 



PBEMIEBK PARTIB. [l6'23J 



27 



maison de Nanteuil par le due de Candale. lis 
se battireut a I'epee ; et le second dii due ayant 
ete tue sur la place , Schomberg, qui avoit Ta- 
vantage du combat, en usa en brave gentil- 
homme , et blama Pontgibaut , son neveu , qui 
lui servoit, parce qu'il le pressoit de s'en preva- 
loir. Comrae Schomberg etoit aime, et qu'on 
parloit avec honneur de cette action belle et 
courageuse, tout le monde se mit a le louer en 
presence du Roi , qui en entendit parler avec 
plaisir, ayant toujours conserve beaucoup d'es- 
time pour lui. 

Cependaut Puisieux , qui ne songeoit unique- 
ment qu'a I'etablissement de sa fortune, fut 
bien surpris quand le Roi le pressa d'engager 
le chancelier a remettre les sceaux , qui ne lui 
avoient ete donnes qu'a cette condition. II est 
bien vrai que le lils vouiut persuader qu'il en 
avoit soUicite son pere; mais j'avouerai que je 
n'en sais rien , puisque ce n'est pas une chose 
etonnante qu'on ignore les secrets des families. 
Quoi qu'il en soit, La Vieuville, dont Tambition 
etoit extreme, anima le Roi , et I'annee s'ecoula 
sans qu'il se passat rien d'extraordinaire , cha- 
cun des concurrens ne songeant qu'a supplanter 
son competiteur. Ce fut dans le commencement 
de I'annee 1623 que s'accomplit mon mariage ; 
et je puis dire que si Dieu a voulu me recompen- 
ser des ce monde-ci, il I'a fait d'une maniere 
qui m'a ete tres-avantageuse , en me donnant 
pour epouse une personne aussi distinguee par 
son merite que par sa naissance , et de laquelle 
je me crois oblige de dire, pour rendre temoi- 
gnage a la verite , que je n'ai eu que toute sorte 
de satisfaction depuis trente-buit ans que nous 
sorames ensemble. 

L'aversion que le Roi avoit concue centre le 
chancelier, et I'estime dont il honoroit d'Aligre, 
engagerent Sa Majeste a oter les sceaux a ce 
chef de la justice pour les donner a celui-ci; 
mais comme le chancelier etoit un homme d'ex- 
perience , il ne vouiut point s'eloigner de la 
cour : et il fit de necessite vertu, en supportant 
son malheur avec patience. Mais enfin , quoi- 
qu'il donn^t dans le conseil des marques de sa 
capacite , son adresse et I'assidulte de Puisieux 
ne I'empecherent point d'etre disgracie , et 
d'entrainer sou fils avec lui. 

Le prince de Galles , accompagne du due de 
Buckingham, passa dans ce temps-la par Paris 
pour aller en Espagne y demander en mariage 
la seconde fille du Roi Catholique, qu'on lui fai- 
soit esperer, le comte de Bristol , ambassadeur 
d'Angleterre a la cour de Madrid , assurant que 
sa presence aplaniroit toutes les difficultes qui 
se pourroient trouver. Le prince , ayant su que 



la Relne r^petoit un ballet qu'elle devoit dan- 
ser, alia au Louvre incognito , et y fut place 
par hasard. Le prince et le due furent surpris 
de la beaute des dames qui y etoient ; mais au- 
cune ne donna plus dans la vue au prince que 
madame Henriette , derniere fille du roi Henri- 
le-Grand et de la Reine-mere. La crainte qu'eut 
le prince d'etre reconnu le fit partir de Paris 
plus tot qu'il ne vouiut pour continuer son voyage 
eu Espagne ; et comme Ton salt quel en fut le 
sujet , je n'en dirai rien. 

La Vieuville continua a faire sa cour au- 
pres du Roi , aux depens du chancelier et de 
Puisieux, et a lui donner des impressions a 
leur desavantage. Voici une affaire qui hata 
beaucoup la disgrace de ces deux rainistres : 
les dues de Chevreuse et de Montmorency, frus- 
tres de I'esperance , I'un que sa femme , et 
I'autre que sa belle-mere fussent retablies dans 
les charges qu'elles possedoient aupres de la 
Reine , en demanderent recompense , et le Roi 
promit a M, de Montmorency que celie qu'il 
donneroit a sa belle-mere ne seroit point diffe- 
rente de celle qu'il accorderoit a madame de 
Chevreuse, dont le raari obtint ce qu'il de- 
mandoit : c'etoit d'etre pourvu de la charge de 
premier gentilhomme de la chambre, vacante 
par la mort du connetable de Luynes. M. de 
Chevreuse pressant le Roi d'executer ce qu'il 
avoit promis , Sa Majeste , pour satisfaire a sa 
parole , ordonna a Souvray et a Blainville , qui 
etoient premiers gentilshommes de la chambre, 
de lui remettre une pareille charge dont ils 
avoient ete pourvus par la mort de M. d'Humie- 
res, tue au siege de Royan , en leur rendant 
I'argent qu'elle leur avoit coute. Sa Majeste fit 
dire en meme temps a M. de Montmorency qu'il 
y avoit de la difference entre les charges dont 
ces deux duchesses avoient ete pourvues , et 
qu'ainsi elle vouloit qu'il payat le tiers de la 
somme qu'elle s'etoit engagee de faire rendre a 
Souvrai et a Blainville. II obeit; et le prix de. 
cette charge ayant ete fixe a quatre-vingt-dix, 
mille ecus, M. de Montmorency offrit de payer 
coraptant les trente mille qui lui furent deman- 
des. Blainville ne fit point aussi de difficultes 
de se soumettre aux ordres du Roi , soit par le 
respect qu'il avoit pour M. de Montmorency, 
on bien parce qu'il ne croyoit pas avoir assez de 
credit pour s'en pouvoir defendre ; mais Sou- 
vrai, beau-frere de Puisieux, n'en usa pas de 
meme, et chercha toutes sortes de moyens 
pour I'eviter. Les ennemis du chancelier et de 
Puisieux se prevalurent de ceci pour faire en- 
tendre au Roi que ces deux ministres animoient 
Souvrai ; et ils reussirent si bien , que la eolere 



28 



MEMOIEES DU COMTE DU BKIENnE 



de Sa Majeste eclata contre ce dernier, dont les 
discours firent comprendre au Roi que le chaa- 
celier et Puisieux s'entendoient avec lui. 

M. de Chevreuse s'apercevant que la faveur 
de ces rainistres dirainuoit , et craignant que le 
Roi ne se prevint contre lui , ii me vint prier 
de promettre de sa part les quarante-einq mille 
ecus qu'il devoit donner. Je me chargeai de 
cette affaire , et je la terminal a sa satisfaction; 
mais ayant dans la suite essuye des paroles fa- 
cheuses du Roi, et fait tout son possible pour 
m'engager a parler contre Puisieux , il se sentit 
pique de ce que je ne voulois pas le faire ; et il 
me dit , pour m'y engager, que si ce ministre 
avoit en main une pareille occasion de me nuire, 
il en profiteroit. Je lui repondis alors qu'il n'y 
avoit point de comparaison de ma probite a 
celle de Puisieux , qui avoit fait son temps; que 
dans la suite je pourrois lui plaire. « Mais quant 
k present , il faut , s'il vous plait , lui ajoutai-je, 
que Souvrai soit paye , qu'il donne la demission 
de sa charge, et que M. de Montmorency en 
soit pourvu. » 

Apres que M. de Chevreuse eut prete son ser- 
raent , M. de Montmorency preta aussi le sien. 
Les parens et amis de ce due , qui etoient en 
grand nombre , affectoient aussi bien que lui 
de publier que sa belle-mere avoit traite comme 
la duchesse de Chevreuse , et lui comme le 
raari de cette dame ; car c'etoit une ancienne 
pretention des Montmorency d'aller de pair 
avec ceux qui avoient le nom de princes. II est 
bien vrai qu'ils cedoient le pas aux Lorrains , 
qui possedoient des duches plus anciens que les 
leurs , et qu'ils ne disputoient rien non plus a 
MM. de Vendome , d'Angouleme et de Longue- 
ville , parce qu'ils desceudoient de la maison de 
France. 

[1624.] Pen de jours apres que ces messieurs 
eurent obtenu ce qu'ils demandoieut , le chan- 
celier et Puisieux , son fils , eurent ordre de se 
retirer de la cour. Le premier voulut s'eclaircir 
avec le Roi sur les mauvais offices qu'on lui 
avoit rendus. J'etois dans le cabinet , et je fus 
temoin de ce qui s'y passa ; mais je m'apercus 
que ses raisons ne parurent pas fort bonnes. Je 
rendis compte de tout ceci a mon pere , en I'as- 
surant que La Vieuville seroit bientot tout-puis- 
sant. Cela ne paroissoit pas vraisemblable aux 
vieux courtisans , qui n'en croyoient rien ; mais 
ils changerent bien vite de sentiment quand ils 
apprirent la disgrace du chancelier, qui entrai- 
noit celle de son fils. La Vieuville vouloit non 
seulement etre le maltre des finances , mais 
aussi gouverner I'Etat , et meme la personne du 
l^oi. II proposa a ce monarque de diviser les de- 



partemens de Puisieux , de les partager a trois 
de ses confreres , et de faire un quatrieme se- 
cretaire-d'Etat qui u'auroit que les affaires de 
guerre. On donna au departement de mon pere 
I'Angleterre , les couronnes de Suede , de Dane- 
marck et de Pologne , et le Levant ; a celui 
d'Herbaut , I'ltalie , I'Espagne et les Suisses et 
les Grisons ; et a celui d'Ocquerre , I'Allema- 
gne, les Pays-Bas espagnols et la republique des 
Provinces-Unies. 

Le prince de Galles , pique du mauvais traite- 
ment qu'il avoit recu en Espagne , et de la ma- 
niere dont ii y avoit ete pris pour dupe ( car il 
n'avoit pu y conclure son mariage avec I'ln- 
fante ) , s'en revint en Angleterre , apres avoir 
eu du Roi Catholique une audience de conge 
fort civile en apparence, et des assurances 
qu'on aplaniroit toutes les difficultes qui etoient 
survenues dans la negociation de ce mariage. 
Buckingham , outre de son cote du mepris qu'on 
avoit eu pour lui , et de ce qu'il avoit hasarde 
sa fortune en s'eloignant du roi de la Grande- 
Rretagne , son maitre , avec I'herltler de la 
couronne , et par consequent d'avoir fourni a 
ses ennerais un pretexte fort plausible de le bla- 
mer d'imprudence , car il avoit ete le seul qui 
avoit porte le conseil a resoudre le voyage du 
princes de Galles pour I'Espagne, en donnant 
plus de creance qu'il ne devoit aux avis du comte 
de Bristol , et aux menagemens specieux du con- 
sell d'Espagne ; Buckingham , dis-je , ne son- 
gea qu'a se venger. L'Angleterre , c'est-a-dire 
le parlement de ce royaume assemble , insistoit 
a declarer la guerre au roi d'Espagne, parce 
que depuls plusieurs annees ce monarque pro- 
mettoit , sans en venlr a aucune execution , de 
restituer le Palatinat , qui etoit le patrimoine 
des enfans de la fille du roi de la Grande-Bre- 
tagne. Celui-cl soutenoit avec raison que , quoi- 
que son gendre eut pris les armes en faveur des 
Bohemiens , et que son fief fut tombe en com- 
mls , la maison d'Autriche n'avoit point ete en 
droit de s'en emparer. II soutenoit meme que, 
pour avoir attaque le" roi de Boheme , celul-ci 
ne pouvoit cependant etre mis au ban de I'Em- 
pire , dont les princes , et particulierement les 
electeurs , sont les plus forts appuis ; car ces 
princes dolvent bien respecter Sa Majeste Impe- 
riale comme chef de I'Empire, mais non pas lui 
rendre une obeissance absolue , le pouvoir du 
chef du corps germanique etant limite, aussi 
bien que la dependance des membres. II est 
vral que I'Empereur etolt actuellement en pos- 
session de la couronne de Boheme; mais les 
Etats , qui ont droit de faire I'election , soute- 
noient qu'ils avoient ete forces : c-e qui rendoit 



PREMIEBE PABTIE. [1624] 



2i) 



cette election nulle. D'ailleurs , piiisqu'il est li- 
bi-e aux electeurs de contracter des alliances 
avec les rois etrangers , il doit aussi leur etre 
libre de faire la guerre aux memes rois et a 
leurs voisins , sans que I'Empereur y puisse 
trouver a redire , parce que , comme roi ou ar- 
chiduc, il n'est pas d'une autre condition qu'eux ; 
mais que , ne lui devant rendre aucun service 
qu'en qualite d'empereur, aussi d'autre cote ne 
peuvent-ils s'attaquer a sa dignite sans se ren- 
dre coupables. On disoit aussi que, soit que 
cette cause fut defendue avec de bonnes raisons 
ou seulementpar subtilite , chacun d'eux devoit 
avoir la liberte d'en porter son jugement. Voila 
les raisons qui firent oublier I'ancienne amitie 
qui subsistoit depuis long-temps entre les An- 
glois et les Espagnols , et raepriser tous les 
avantages du commerce que ces deux nations 
faisoient ensemble. Ces raisons engagerent le 
roi de la Grande-Bretagne a consentir que le 
baron de Rich , qui fut depuis cree comte de 
Holland , et honore ensuite de I'ordre de la Jar- 
retiere, passat a la cour de France pour pres- 
sentir si Ton consentiroit a la recherche qu'on 
pourroit faire de mademoiselle Henriette-Marie 
pour le prince de Galles. Buckingham en fit 
aussi quelques ouvertures au comte de Tillieres, 
ambassadeur du Roi en Angleterre , qui depe- 
cha sur-le-champ un de ses gentilshommes a Sa 
Majeste, pour lui en porter la nouvelle. La re- 
ponse fut qu'elle estimoit autant qu'elle le de- 
voit I'alliance d'un si grand roi. Sa Majeste Bri- 
tannique fit aussitot passer la mer au comte de 
Carlisle , en lui donnant pouvoir d'engager 
cette affaire , pour peu qu'il y trouvat de dispo- 
sition. 

La Vieuvill e , qui vouloit a quelque prix que 
ce flit que le Roi fit la guerre aux Espagnols , 
sinon ouvertement, au moins pour soutenir les 
interets du palatin, fut favorable aux Anglois, 
tant dans les propositions qu'ils firent pour le 
mariage , que dans la demande du comte de 
Mansfeld , qui promettoit de chasser dans peu 
de temps du Palatinat les Espagnols avec des 
forces mediocres. II proposa ensuite de faire 
joindre a celles de France les forces de I'Angle- 
terre qui avoit deja sur pied une armee fort 
considerable. 

Cette alliance, qui paroissoit ne devoir point 
etre negligee , et I'occasion qui se presentoit de 
donner des bornes a la trop grande puissance 
que la maison d'Autriche vouloit s'attribuer en 
Allemagne , firent que tout le raonde donna les 
mains a la proposition de mariage ; et les com- 
tes de Carlisle et de Holland ayant fait la de- 
mande de la princesse , le Roi nomma des com- 



missaires pour traiter avec eux. Cela arriva 
quelque temps apres un voj age que Sa Majeste 
fit a Compiegne , ou il se passa plusieurs choses 
qui ne doivent point etre omises dans ces Me- 
moir es. 

La plus importante de toutes fut que La Vieu- 
ville proposa a la Reine-mere, qu'il vouloit met- 
tre dans ses interets , et au Roi , d'appeler dans 
son conseil le cardinal de Richelieu , comme il 
avoit fait , depuis la mort du cardinal de Retz , 
a regard du cardinal de La Rochefoucauld, 
cree , peu auparavant , grand aumonier de 
France. L'intention de La Vieuville n'etoit 
pas, selon que le Roi voulut bien nous le 
dire , de donner au cardinal de Richelieu le se- 
secret des affaires , mais de juger les affaires 
avec lui , comme il faisoit avec le cardinal de 
La Rochefoucauld et le connetable , qui n'a- 
voient pas son entiere confiance. Mais le Roi 
repondit a La Vieuville qu'il ne falloit pas faire 
entrer ce cardinal dans le conseil , si Ton ne 
vouloit point se fier en lui entierement , parce 
qu'il etoit en effet trop habile homme pour pren- 
dre le change. Au contraire , le Roi temoigna 
des-lors qu'il etoit dans la resolution de lui 
donner sa confiance , se tenant deja comme as- 
sure qu'il la meritoit, et qu'il en seroit bien 
servi. On verra comment il sut dans la suite 
chasser du conseil ceux qui I'y avoient fait en- 
trer. Le cardinal de Richelieu n'y fut pas entre, 
que La Vieuville lui proposa de le reformer, et, 
pour y donner plus d'eclat , d'y faire entrer les 
secretaires-d'Etat , mais en leur donnant place 
au-dessous des autres conseillers. Le bruit de 
cette nouveaute se repandit dans le Louvre ; et 
ceux qu'elle interessoit en etant bientot avertis, 
chacun songea a defendre les prerogatives de 
sa charge. Je crus en devoir parler au car- 
dinal de Richelieu ; et voyant bien que La 
Vieuville seroit oblige de changer de sentiment 
si je lui mettois en tete un plus habile homme 
que lui , je dis a ce premier ministre ce que j'a- 
vois represente au Roi , et qu'il etoit etonnant 
qu'un homme qui n'avoit pu garder sa place me 
voulut oter la mienne. C'est ce qui fut bientot 
repandu dans la cour. 

La Vieuville ayant fait courir le bruit que Sa 
Majeste vouloit eloigner de son service trois se- 
cretaires-d'Etat , et n'y conserver seulement 
que d'Ocquerre , qui avoit succede a Puisieux , 
le Roi , qui ne s'etoit pas encore declare en au- 
cune maniere, demanda a d'Herbaut et a d'Oc- 
querre quels etoient leurs sentimens sur cette 
nouvelle : a quoi ils ne repondirent que par de 
grandes reverences. Je fus plus hardi que mes 
confreres ; car ce monarque m'ayant teuu le 



30 



MEMOIBES DL' COMTE DK BBIE.NXE , 



meme discours , je lui repondis que je u'avois 
iii cru ni craint ce que Ton en divulguoit, parce 
que je me fiois a sa bonte et a mon innocence ; 
que celui qu'on disoit etre Tauteur dun pareil 
conseil n'auroit jamais la hardiesse de s"en van- 
ter. Sa Majeste me parut salisfaite de ma re- 
ponse ; et le due de Nevers , qui s'etoit raccora- 
mode avec La Vieuviile , y ayant voulu trouver 
a redire , M. de Guise prit la parole , et dit que 
j'avois repondu en vrai gentilhomme , et que si 
Ton pretendoit m'en faire une querelle, il s"of- 
Iroit de me servir de second. Je le remerciai de 
riionneur qu'il me vouloit faire , et me dounai 
pourtant bien garde de le prendre au mot, 
parce que c'eut ete donner a mes ennemis un 
raoyen de me desservir aupres du Roi. 

Sa Majeste me nomma commissaire avec le 
cardinal de Richelieu, le garde-des-sceaux d'A- 
ligre et La Vieuviile , pour trailer avec les An- 
glois; et apres la disgrace de celui-ci on nous 
donna a sa place Schomberg qui fut rappele a 
la cour. 

Le connetable pretendoit que , suivant les 
usages pratiques sous les regnes precedens , il 
devoit etre assis proche la personue du Roi, 
dont le fauteuil etoit toujours place au bout de 
la table. Le cardinal soutenoit le contraire , en 
disant que les places honorables devoient etre 
occupees par les cardinaux , parce qu'aucuu 
prince du sang n'etoit admis dans le conseil. Sa 
pretention etoit appuyee du credit de la Reine; 
mais on se ser\ it de MM. de Crequi et de Rul- 
lion pour trouver quelque accommodement avec 
le connetable , qui y avoit beaucoup de repu- 
gnance. II se soumit a la fin nux ordres du Roi, 
a condition qu'on lui donneroit un acte qui por- 
tcroit que ce seroit sans tirer a consequence , et 
que ce quil en faisoit n'etoit que pour obeir 
aux ordres de Sa Majeste, qui etoit bien aise 
d'avoir cette complaisance pour la Reine, sa 
mere. On nous ordonna , a d'Ocquerre et a moi , 
d'expedier cet acte , et de n*en point delivrer de 
copie au connetable : mais le secret fut mal 
garde , quoiqu'il eut etc bien recoramande ; car 
le cardinal , ayant ete averti de la chose, ob- 
tint du Roi que cet acte seroit lacere , quoique 
nous Teussions deja signe. Ce ne fut pas moi , 
mais d'Ocquerre, qu'on soupconna d'avoir de- 
couvert ceci au premier ministre. 

Les Etats des Provinces-Unies, qui etoient 
rentres en guerre avec I'Espagne en 162t ou 
1G22 , nous envoyerent alors des ambassadeurs 
pour demander au Roi d'etre assistes de sa part, 
eomme ils I'avoient ete par Henri-le-Grand , son 
pere. Le connetable, La Vieuviile, Bullion et 
d'Ocquerre ayant ete nommes pour entrer en 



conference avec eux , et ayant appuye leur de- 
raande, il y eut bientot un traite de conclu avec 
les ambassadeurs. Par ce traite , le Roi s'enga- 
geoit de preter a leurs maitres une somme con- 
siderable , qu'ils s'obligerent de rendre aussitot 
qu'ils seroient en paix ou en treve avec leurs 
ennemis. On stipula par ce meme traite une 
maniere de liberte de conscience pour les sujets 
de Sa Majeste qui etoient actuellement ou qui 
seroient a leur service. On accorda aussi a 
Mansfeld le pouvoir de faire des levees de sol- 
dats qui seroient payes pendant six mois par le< 
Roi, pourvu que Sa Majeste Britannique voulut 
joindrc ses troupes a celles de France ; et ces 
troupes, jointes ensemble, devoient entrepren- 
dre la conquete du Palatinat, sous le eomraan- 
dement du comte de Mansfeld. 

Les ambassadeurs d'Angleterre ne trouverent 
point d'autres obstacles h leur negociation pour 
le maiiage de Madame, que celui de n'avoir 
pas la liberte qu'ils souhaitoient de traiter avec 
le cardinal de Richelieu , n'osant point le visi- 
ter qu'il ne leur donnat la main chez lui , ni 
lui-meme la leur offrir a cause de la nouveaute. 
Comme ils voulurent bien s'en rapporter a raoi 
au sujet de ce point de ceremonie , et connois- 
sant que cette Eminence s'attireroit dans pen 
toutes les affaires , j'engageai ces messieurs a 
prendre un temperament , qui etoit que le car- 
dinal , sous pretexte d'une indisposition , les re- 
1 cevroit au lit , et qu'ils ecriroient au Roi , leur 
I maitre , qu'ils se trouvoient dans la necessite de 
suivre ce qui etoit pratique par le nonce du 
Pape et par les ambassadeurs de I'Empereur et 
du roi d'Espagne , si Sa Majeste vouloit que les 
affaires dont ils etoient charges reussissent 
promptement. Ces ambassadeurs recurent de 
leur maitre les ordres qu'ils demanderent ; et le 
cardinal , que j'en avertis, en eut une extreme 
joie. 

Nous convinmes dans plusieurs conferences 
de. beaucoup d'articles; mais il en restoit un 
que nous voulions absolument, et qu'on nous 
refusoit avec opiniatrete : c'etoit qu'on feroit 
pour lestatholiques anglois la meme chose qui 
leur avoit ete accordee en Espagne , e'est-a- 
dire qu'on leur donneroit une eglise oil Madame 
auroit le libre exercice de la religion catholi-' 
que , et dans laquelle les catholiques anglois se- 
roient recus. Les ambassadeurs repondirent que 
cela etoit contraire aux lois de leur pays, et 
qu'ils ne pouvoieut y consentir ; mais que si 
Ton vouloit seulement qu'on se contentat de dire 
qu'en consideration du Roi et de Madame les 
I catholiques seroient aussi favorablement traites 
qu'ils le pouvoient ^tre en consequence des ar- 



PREMIEBE PABTIE. [lG24J 



31 



tides coDcertes avec I'Espagne , qu'on pourroit 
alors s'accommoder, pourvu qu'il n'en flit fait 
aiicune mention dans le contrat , et que I'on 
consentlt que la chose fut ecrite dans une lettre, 
par laquelle ie roi d'Angleterre et le prince de 
Galles s'y obligeroient. 

Cette difficulte fut extremement debattue : 
et la difference qu'il y avoit entre une lettre 
qu'on pourroit aisement desavouer, et un acte 
solennel comme un contrat de mariage , pensa 
faire echouer toute la negociation. On souhai- 
toit bien le mariage, mais Ton vouloit encore 
obtenir tout ce qu'on demandoit d'ailleurs. La 
Vieuville promit pourtant aux ambassadeurs 
que , pourvu que la lettre en question fut ecrite 
en terraes forts et precis , on feroit en sorte que 
le Roi s'en contenteroit; et, pour nous y enga- 
ger, ce ministre proposa au comte de Holland 
d'aller en Angleterre pour en donner les assu- 
rances a Sa Majeste Britannique ; et , alin qu'il 
n'en fit point de difficulte, on ajouta qu'il seioit 
charge d'une lettre de creance du Roi. Cepen- 
dant, Sa Majeste, ennuyee du sejour de Com- 
piegne , alia faire un petit voyage a Versailles, 
d'oii La Vieuville , qui y etoit alle aussi , me 
rapporta un ordre d'expedier la lettre telle 
qu'elle avoit ete concertee avec lui et les ambas- 
sadeurs d'Angleterre. J'en connus bien les con- 
sequences : c'est pourquoi , me prevalant de ce 
que le comte de Holland n'entendoit que fort 
imparfaitement la langue francoise , au lieu de 
lui donner une lettre de creance, j'en fis une 
qui ne parloit point d'affaires , mais seulement 
des divertissemens que le Roi preuoit pour 
lors. 

Get arabassadeur partit done pour I'Angle- 
terre ; et le cardinal s'etant rendu a Paris , je 
ne pus m'erapecher de lui faire mes piaintes 
contre La Vieuville , de ce qu'il m'avoit fait 
une finesse d'avoir donne son consentement a 
ce qui s'etoit passe. H en fut surpris ; et , me 
louant de ce que j'avois fait, il me jura qu'il 
ra'aideroit a en avoir raison. H ne differa pas 
long-temps a me tenir parole ; car, av'ant re- 
connu que le Roi s'accommodoit avec peine des 
manieres d'agir de ce ministre , le cardinal le 
decria de plus en plus dans son esprit , et il fit 
prendre enfin a Sa Majeste la resolution de I'e- 
loigner de la cour : ce qui fut execute comme le 
Roi etoit a Saint-Germain-en-Laye. Avant son 
depart de Compiegne, il avoit rappele d'Angle- 
terre le comte de Tillieres , contre lequel La 
Vieuville s'etoit declare , aussi bien que contre 
le marechal de Bassompierre , son beau-frere : 
feur imputant toujours comme un grand crime 
de continuer a etre les amis de Puisieux. Sa 



Majeste euvoya en Angleterre, en la place de 
M. de Tillieres, le marquis d'Effiat , confident 
de La Vieuville , mais attache aux interets du 
cardinal. Le nouvel ambassadeur du Roi, s'in- 
sinuant dans I'esprit de Sa Majeste Britanni- 
que , du prince son fils et de Buckingham , 
avanca beaucoup les affaires ; mais il ne put 
faire passer le monarque par dessus la repu- 
gnance qu'il avoit a favoriser si ouvertement 
les catholiques : car, quoiqu'il n'eut point dans 
son coeur d'animosite contre eux , la crainte 
qu'il avoit d'aliener son parlement et les eve- 
ques , sur lesquels il avoit beaucoup de credit , 
I'empecha de se declarer en leur faveur. 

M. d'Effiat, averti de la disgrace de La 
Vieuville, et etant persuade que le cardinal 
soutiendroit les interets des catholiques et en 
feroit une des principals conditions sans les- 
quelles le mariage ne s'accompliroit point ; cet 
ambassadeur, dis-je , demanda d'etre rappele. 
Je lui reprochai son imprudence ; et , du con- 
sentement du cardinal meme, je I'assurai de 
son amitie et je I'exhortai de continuer a ser- 
vir, en lui promettant de grandes recompenses. 
D'Effiat se rendit enfin au conseil de ses amis : 
et il fit bien recevoir Bauton que le Roi en- 
voyoit en Angleterre pour faire des coraplimens 
a Sa Majeste Britannique , sur une chute que 
le prince son fils avoit faite a la chasse. 

Pour terminer enfin ce qui nous paroissoit de 
plus important, nous nous contentames qu'il 
seroit dit que les catholiques recevroient un 
plus favorable traitement qu'ils n'auroient eu 
sans doute , quand meme le mariage du prince 
de Galles auroit ete conclu avec i'infante d'Es- 
pagne. Nous n'en expliquames aucunes condi- 
tions, et les ambassadeurs consentirent que C€t 
article seroit ainsi redige dans le contrat. Nous 
avions declare ne pouvoir le conclure que prea- 
lablement le Pape n'eut accorde la dispense , 
sans laquelle les parties ne pouvoient valable- 
ment contracter. On proposa done plusieurs 
personnes pour aller solliciter cette dispense 
aupres de Sa Saintete : et enfin on s'arreta au 
pere de Berulie que j'avois nomme , et qui fut 
cardinal dans la suite. Je lui donnai une instruc- 
tion bien ample , dans laquelle je n'oubliai pas 
de dire qu'une fille de France avoit deja beau- 
coup contribue a la conversion de I'Angleterre. 
Le Pape nomma une congregation de cardinaux 
pour examiner cette affaire: et de leur avis, il 
accorda la dispense a condition qu'il seroit dit 
expressemcnt que le mariage est un lien indis- 
soluble. Cela fut consenti par les Anglois. Et 
parce que les moindres choses ne sont pas ai- 
sees (I obtenir a Rome , oil Ton faisoit en cette 



L 



32 



MEMOIRES DU COMTE DE EBIENNE , 



occasion quelques difficultes de suivre les in- 
tentions da Roi , a cause que nous ne represen- 
tions pas les actes que nous avious passes avec 
I'Angleterre , et que de plus nous nous etions 
faits forts du consentemeut de Sa Majeste Bri- 
tannique , on rn'ordouna de passer la mer sous 
pretexte de faire confirmer les articles , mais 
particuliereraent pour avoir un acte sceile du 
grand sceau d'Angleterre , qui assurat la con- 
dition des catholiques anglois, et que les enfans 
qui naitroient du futur manage , lors meme que 
le prince parviendroit a la couronne, seroient 
eleves dans la religion catholique et romaine 
jusqu'a ce qu'ils eussent atteint I'age de treize 
ans. 

Je m'embarquai le premier dimanche de I'A- 
vent, et j'arrivai le lundi aux Dunes, ou je fus 
recu par le marquis d'Effiat , qui me mena a 
Douvres. II y avoit laisse son equipage. De la 
je me rendis avec lui d Londres, II avoit me- 
nage la chose en sorte que , bien que le roi 
d'Angleterre n'y fut pas pour lors , je devois 
etre recu a Gravesende par un comte ; et a mon 
arrivee a Londres , je devois etre servi par les 
ofliciers de Sa Majeste. Je fis peu de sejour dans 
cette capitale , et je me rendis a Cambridge , 
universite ceiebre , ou etoient pour lors le Roi 
et le prince son fds. Je fus visite par ordre de 
ce monarque , et le meme jour de mon arrivee , 
par le comte de Montgommery, chambellan de 
Sa Majeste , et par le due de Buckingham , qui 
me conduisirent au logis qui m'avoit ete pre- 
pare. J'eus le ienderaain ma premiere audience, 
et je fus introduit par le meme comte de Mont- 
gommery, suivi du maitre des ceremonies et 
d'un grand nombre de seigneurs de la cour. Je 
fus surpris d'y voir le prince de Gal les tete 
nue , parce qu'il ne se couvroit jamais en pre- 
sence du Roi , son pere , qui me pressa de 
mettre mon chapeau : ce que je ne voulus pas 
faire qu'apres en avoir demande la permission 
au prince par une profonde reverence que je lui 
fis, et dont il parut si satisfait qu'il m'en re- 
mercia. II se retira aussitot apres de la salle de 
I'audience , pour ne causer aucun trouble a la 
ceremonie. 

J'expliquai a Sa Majeste le sujet de ma com- 
mission : et le Roi parut si content de mon dis- 
cours, que, des le jour meme, il nous donna au- 
dience particuliere, dans laquelle nous fimes si 
bien , qu'il commanda a milord Conway, son 
secretaire-d'Etat , de nous donner la ratification 
des articles et la patente que nous demandious 
en faveur des catholiques. Sa Majeste assista le 
lendemain a une dispute , ou nous fumes aussi 
convies ; mais , pour ne pas Timportuner davan- 



tage, nous lui demandSmes la permission de 
retourner a Londres , permission qui ne nous 
fut accordee qu'apres que nous aurions eu I'hon- 
neur de diner avec le Roi. Le jour en fut ar- 
rete ; mais la goutte a laquelle ce monarque 
etoit sujet, I'ayant empeche de s'y trouver, le 
prince son fils y prit sa place , et fut servi 
comme Roi. Cependant Sa Majeste Britanniquc 
but a la sante du roi de France notre maitre , 
et envoya sa coupe a son fils. Elle lui fut pre- 
sentee par le due de Buckingham a genoux. 
Apres qu'il I'eut reprise des mains du prince, il 
me la presenta aussi ; et ensuite il la porta au 
marquis d'Effiat. 

Apres le repas , le prince , suivi des ambas- 
sadeurs et du due , entra dans la chambre du 
Roi , qui nous fit connoitre par plusieurs dis- 
cours tres-obligeans la joie qu'il avoit , tant du 
mariage de son fils que du secours qu'on pra- 
mettoit de donner au palatin. Nous partimes 
pour Londres le lendemain. Comme nous etions 
dans le temps de la fete de Noel , nous la cele- 
brames dans cette ville capitale avec autant de 
pompe et la meme solennite qu'on cut pu faire 
dans un pays catholique , notre ehapelle n'ayant 
point desempli de monde depuis minuit jusqu'a 
midi. 

Le garde-des-sceaux , qui etoit eveque de 
Lincoln , ra'ayant prie a souper chez lui , je ne 
pus m'en defendre , uon plus que de I'engage- 
ment ou me mit M. d'Effiat d'assister a une 
priere qui se faisoit pour le roi d'Angleterre , 
dans I'eglise de laquelle le garde-des-sceaux 
etoit doyen. J'en fis reproche a M. d'Effiat , en 
lui faisant voir de quelle consequence il etoit que 
lesambassadeurs du Roi n'assistassent point aux 
prieres des protestans. Pour eviter done le piege 
dans lequel nous allions tomber, je me determi- 
nai a partir fort tard de notre logis , et a suivre 
le cherain qui conduit au Doyenne, et non pas 
a I'eglise. Mais le garde-des-sceaux , revetu de 
ses habits pontificaux , suivant I'usage du pays, 
s'avancant avec son clerge pour nous recevoir a 
la porte de I'eglise ; nous obligea d'aller a lui , 
et nousconduisit malgre nous dans des chaises 
qu'il nous avoit fait preparer : ce qui me fit 
prendre la resolution , pendant qu'on chantoit 
quelques hymnes , psaumes ou motets , de me 
mettre a genoux ; et , pour faire voir que je ne 
participois point en rien a leurs prieres, je dis 
mon chapelet. Cela edifia fort les catholiques 
anglois , qui ne manquoient pas d'epier les ac- 
tions des ministres de France , pout* les rappor- 
ter aux Espagnols , avec lesquels ils etoient fort 
unis. 

[1625] Je n'avois pas encore acheveles visiles 



PUEMlicBE PAinlE. [iGl'.j] 



que je devois faire , ni menie rendu celles ou la 
bienseance m'engageoit , que le Roi et toute la 
cour arriverent a Londres. Nous avions ete jus- 
ques a Theobald au devant de Sa Majeste, pour 
lui poi'ter la nouvelle que le Pape avoit accorde 
ce qu'on lui demandoit; et cela iittant de plai- 
sir au Roi, qu'il me pressa de partir , a quoi je 
ii'eus pas de peine a me resoudre , d'autaut que 
Ton avoit insere dans la ratification qui me fut 
remise la qualile de roi de France et de Navarre^ 
contre I'ancien usage de I'Angleterre , qui preten- 
doit ne donner que eelle de roi des Francois a 
Sa Majeste Tres-Chretienne , parce que , disent- 
ils , si les peuples reconnoissent ce prince et lui 
obeissent , nous pretendons legitimeraent que les 
pays et terres de France appai tiennent pourtant 
a Sa Majeste Rritannique. Elle ordonna aussi 
qu'on mit en liberte les pretres qui etoient en 
prison a cause de la religion. Mais les officiers 
anglois y avoient tant de repugnance, qu'ils 
cherchoient toutes sortes de moyens pour tirer 
la chose en longueur, persuades qu'ils etoient que 
je m'impatienterois , et que je partirois avant 
que I'ordre eut eteexpedie; mais s'apercevant 
que leur retardement etoit inutile et ne servoit 
qu'a me faire presser davantage , ils eurent re- 
cours a uu artifice dont je ne fus pas la dupe. Ce 
fut de me dire que ces prisonuiers n'etoient re- 
tenus que pour la depense qu'ils avoient faite dans 
les prisons. J'en demandai I'etat , et j'offris de 
I'acquittcr : dont ils eurent tant de honte que , 
des ce jour meme, les pretres et les autres eccle- 
siastiques catholiques furent elargis. Apres cela, 
rien ne me retenant p!us a Londres , je me dis- 
posal a partir, apres avoir assiste avec le prince 
a une course de bague. Rucklngham , qui m'a- 
voit fait amener son fils et sa fille comme la plus 
grande marque d'amitie qu'il me pouvoit don- 
ner, me convia, M. d'Effiat et moi, a un sou- 
per magnifique, auquel grand uombre de dames 
et seigneurs des plus qualifies de la cour se trou- 
verent. Cela n'empecha pas que la resolution que 
j'avois prise de partir le lendemain ne fiit exe- 
cutee ; mais cette fete pensa etre troublee par un 
ordre que je recus du Roi de declarer que , no- 
nobstant toutes nos conventions, on ne permet- 
troit pasaux six mille Anglois commandes par le 
comte de Mansfeld de debarquer a Calais. Cet or- 
dre, qui me fut apporte par un courrier du meme 
Mansfeld , etoit contenu dans une lettre signee 
de M. de Schomberg. Je me trouvai dans une 
telle surprise, que j'envoyai sur-le-champ un gen- 
tilhomme pour savoir en quel etat etoit M. d'Ef- 
fiat, et pour lui d'-'e que, s'il se trouvoit habille, 
je le priois de n^nter a ma cbambre, mais que, 
s'il etoit enco.e au lit, il s'habillat en diligence, 

• 1 1 1 . t: . D M . , T III. 



33 

parce que j'irois le trouver. 11 etoit deja par bon- 
heur en etat de sortir , et il accourut aussitot 
pour savoir quelles etoient les nouvelles que j'a- 
vois recues. Sur ce que je lui dis qu'elles me pa- 
roissoient bien mauvaises, il me repondit que je 
n'avois qu'a le laisser faire , et qu'il s'en deme- 
leroit bien. <■ Vous verrez aujourd'hui , lui repli- 
quai-je, que le Roi, le prince et le due ne sont 
pas trois tetes dans un bonnet , comme vous le 
croyez; et pour ce qui est de moi, je vous 
donne parole de suivre exactement ce que vous 
me prescrirez. — II faut, me dit-il, aller tout 
presentement chez Buckingham, le surpren- 
dre , et lui exposer le contenu de votre depe- 
che ; et s'il ne veut pas faire ce que nous sou- 
haiterons de lui , je ferai mon possible pour 
I'y reduire. » Je suivis le conseil d'Effiat , et 
nous primes le parti d'aller ensemble chez le due, 
qui n'etoit pas encore habille. II nous envoya le 
secretaire-d'Etat Conway, avec lequel nous nous 
promenames dans une galerie , en ne nous entre- 
tenant que de choses indifferentes. La premiere 
que je dis a Buckingham en I'abordant fut: que 
la longue experience qu'il avoit dans les affaires 
du monde lui pouvoit bien faire concevoir que , 
par des considerations importantes a la cause 
commune, leRoi Tres-Chretien, notremaftre, ne 
pourroit consentir que les Anglois leves pour 
passer en Allemagne debarquassent a Calais. Le 
due, surpris de cediscouis, me reparlit qu'il ne 
falloit done plus parler du dessein que nous avions 
de joindre nos armees ; que I'Angleterre n'etoit 
pas en droit d'imposer la loi au Roi Tres-Chre- 
tien, mais qu'il lui etoit permis de se plaindre 
d'un manquement de parole, et de ce qu'on ne 
vouloit plus executer ce que Ton s'etoit engage 
de faire. Je regardai alors d'Effiat pour lui faire 
entendre qu'il etoit temps qu'il se servit de toute 
son eloquence, et de I'ascendant qu'il croyoit 
avoir sur I'esprit du due , pour le faire changer 
de sentiment. D'Effiat, apres avoir beaucoup 
flatte Ruckingham , lui representa qu'il seroit 
aise aux ennemis de s'opposer a la jonction des 
troupes et d'empecher d'entrer dans leur pays , 
si Ton concertoit ensemble le lieu ou Ton devoit 
se trouver et le chemin qu'on pourroit prendre. 
Mais tout ce que dit d'Effiat fut inutile et ne 
servit qu'a raettre le due en colere. Je pris la 
parole a mon tour. « Vous ne persistez , dis-je , 
a Ruckingham , dans votre sentiment que parce 
que vous etes persuade que toutes choses en 
iront mieux ; et nous persistons dans le notre 
pour ne point faire de peine aux Espagnols ; 
mais prenons, pour nous accorder , I'expedient 
de laisser a Mansfeld la liberte de faire ce qu'il 
jugera a propos. ■ Lc due , apres avoir un peu 



;m 



MEMOIRES DU COMTE 1)E BBIENNE , 



reve, dit en anglois au secretaire-d'Etat qui 
avoit assiste a notre conference , qu'il croyoit 
pouvoir prendre ce parti , se tenant assure que 
Mansfeld feroit ce qu'il lui prescriroit. " He bien, 
Messieurs , nous dit-il en reprenant la parole , il 
faut faire ce que vous voulez ; mais notre infan- 
terie ne debarquant point en France , comment 
la ferez-vous suivre par votre cavalerie? — Nous 
le ferons aisement , lui repliquai-je, si vous nous 
fournissez des vaisseaux dont nous paierons le 
fret. » Buckingham consentit , et cela fit que je 
crus qu'il etoit dans le dessein qu'il avoit fait 
paroitre de menager Mansfeld, et de m'amu- 
ser cependant, afin d'en pouvoir avoir reponse 
avant mon depart pour Douvres , ce qui me don- 
noit une tres-grande impatience de sortir de 
Londres. Mais je me trouvai dans la necessite 
d'y passer le reste de la journee et une partie de 
la matinee suivante , apres le souper et un bal 
que nous donna le due, et qui dura jusques apres 
minuit. Je pris conge de lui, etje priaiM. d'Ef- 
fiat , qui vouloit a toute force me venir conduire 
jusques a Douvres , de n'en rien faire , mais de 
se trouver plutot a une fete que le prince de 
Galles avoit resolu de donner et a laquelle il 
etoit convie. Tout ce que je pus gagner de son 
honnetete fut qu'il ne viendroit que jusques oil 
je devois coucher le lendemain , et qu'il en par- 
tiroit le jour d'apres de tres-grand matin pour 
etre rendu d'assez bonne heure a Londres , afin 
de pouvoir assister a cette fete , qui etoit une 
course de bague. A mon egard , au lieu d'aller 
a Douvres en trois jours , comme on le fait d'or- 
dinaire , je m'y rendis en trente-six heures. 

J'y trouvai le comte de Mansfeld , qui m'at- 
tendoit au logis qui m'avoit ete prepare. Nous 
nous entretinmes sur ce qu'il avoit a faire ; et 
comme ce comte n'avoit point ete averti par 
Buckingham , je le trouvai fort eloigne de faire 
ce qu'on souhaitoit de lui. La principale raison 
qu'il en donna fut qu'jl dependoit des deux rois, 
et qu'il ne pouvoit faire que ce qu'ils avoient 
concerte ensemble. Sur ce que je lui demandai 
s'il etoit assure de se rend re maitre du Palatinat 
dans les six mois qu'ils avoient pris pour payer 
Tinfanterie qu'il avoit levee , il me repondit : 
» Vous etes Francois, vous allez bien vite; ce n'est 
pas la I'ouvrage d'un jour. » Cela m'obligea de 
lui repliquer que, si cette expedition n'etoit finie 
promptement, il faudroit de necessite convoquer 
un nouveau parlement qui ne seroit peut-etre 
pas d'humeur a accorder de nouvelles imposi- 
tions pour le paiement des troupes , et que je le 
priois de me dire comment il empecheroit I'ar- 
mee de se debander si elle ne recevoit pas ses 
montres ; qu'il savoit memo par experience que 



Sa Majeste Britannique avoit eu beaucoup de 
peineaobtenir une somme mediocre destinee au 
recouvrement de I'heritage de ses petits-enfans, 
et que son parlement n'y avoit consenti que sur 
I'assurance qu'on lui avoit donnee que cette en- 
treprise seroit executee en peu de temps , et 
qu'elle ne seroit point un sujet de guerre entre 
I'Espagne et I'Angleterre; qu'il falloit done con- 
clure de la que, la guerre etant finie, il n'y au- 
roit plus rien a esperer pour lui en Angleterre 
ni meme eu France, a moins qu'il n'entrat tout 
de bon et sans reserve au service du Roi; que 
les etrangers sont general ement en aversion en 
Angleterre , mais qu'il n'en est pas de meme en 
France, ou ils sont bien traites pourvu qu'ils 
aient du merite ; et que le Roi etoit assez riche 
non-seulemeut pour faire du bien a ses servi- 
teurs, mais encore pour leur donner des digni- 
tes qui les elevent au-dessus du commun de la 
noblesse; et qu'eufin il n'y avoit point de grace 
qu'un homme comme lui ne fut en droit d'espe- 
rer. «Mais le prince d'Orange, me dit-il, vou- 
lant que je forme le siege de Dunkerque , je ne 
le puis faire si j'execute ce que vous me propo- 
sez. — Breda, lui repondis-je, tient au coeur de 
ce prince ; il veut se sauver a vos depens, sachant 
bien que les Espagnols leveront le siege de cette 
place pour secourir Dunkerque. Ainsi il parvien- 
dra a ses fins sans que vous en partagiez la 
gloire avec lui, comme vous fites quand vous 
obligeates le marquis de Spinola de se retirer 
devant Bois-le-Duc 5 et peut-etre meme que si par 
un combat vous reduisiez les ennemis a aban- 
donner leur entreprise, la principale gloire vous 
en seroit attribuee. » Je m'apercus que Mansfeld 
goiitoit mes raisons. II me promit de faire ce que 
le Roi lui ordonneroit , ajoutant qu'il se croyoit 
oblige de me dire que , ne pouvant faire son de- 
barquement qu'a Emden , il ne pourroit se ren- 
dre dans le Palatinat sans passer sur les terres 
de I'electeur de Cologne : ce que Sa Majeste lui 
avoit expressement defendu. "Attendez-vous , 
lui repliquai-je, de recevoir une forte repri- 
mande ; mais faites toujours a bon compte ce que 
le metier de la guerre vous obligera de faire. » 
Voila le resultat de la conference que j'eus alors 
avec Mansfeld. Je ra'embarquai a Douvres, j'a- 
bordai a Calais, etje me rendis en diligence a 
Paris , ou , apres avoir eu I'honneur de saluer 
Leurs Majestes , je leur fis un recit fidele de ce 
que j'avois negocie pour leur service. 

Je conjectural avec raison que Buckingham , 
cherchant quelque honnete pretexte pour se de- 
dire de ce dont il etoit convenv; avec le marquis 
d'Effiat et moi , n'en trouveroit pVjint de meilleur 
ni de plus prompt que de me faire saV>ir qu'ayant , 



PKEWIEKE PAHTIK. 



3& 



de son cote , doune les ordres necessaires pour 
appreter les batimens qu'il falloit pour le trans- 
port de notre cavalerie , j'eusse a faire donner, 
du notre, ceux qu'il eonvenoit pour faire remet- 
tre en Angleterre I'argent du fret. Le due m'eu 
ecrivit effeetivement une lettre fort pressante , 
a laquelle je fis reponse que nous ne manque- 
rions pas de faire ce que nous avions prorais. 

Cependant le peu d'intelligence qu'il y avoit 
entre Buckingham et le comte de Carlisle fit 
que Ton oublia de faire avertir celui-ci de ce qui 
avoit ete arrete. Le comte fut bien surpris , en 
pressant I'execution des ordres qu'il avoit eus 
touchant le debarquement des troupes angloises, 
quand on lui dit qu'on avoit consenti en Angle- 
terre que ces troupes ne debarquassent point a 
Calais. Le comte en ecrivit a Buckingham, qui, 
n'osant tomber d'accord de la parole qu'il avoit 
donnee , nia d'en avoir entendu pavler. Le pre- 
mier montra cette lettre , et se plaignit aigre- 
ment de moi en me mettant en jeu ; et par-la il 
me reduisit, contre mon intention, a decouvrir 
tout le mystere , c'est-a-dire que je ne fus que 
raieux persuade de tout ce que j'avois deja re- 
connu des sentimens de Buckingham. 

Le Roi son maitre ne I'estimoit plus tant qu'il 
faisoit auparavant ; mais il n'en etoit pas de 
meme du prince de Galles , qui continuoit a 
I'aimer sincerement et a lui donner des marques 
de sa confiance. C'est pourquoi, s'imaginant 
que s'il desavouoit ce que j'avois avance il en se- 
roit cru sur sa parole , il le fit hardiment a la 
cour d'Angleterre, et il envoya en France Mon- 
taigu pour se plaindre de moi. Je me trouvai 
par-la oblige de lui faire voir la lettre que Buc- 
kingham m'avoit ecritedesa propre main. Cela 
rendit Montaigu confus ; il me pria de la lui re- 
mettre. Je le refusal , en lui disant que je ne le 
ferois que pourobeir aux ordres du Roi, quoique 
ce me fut une chose bien facheuse de me dessais- 
sir d'une piece qui servoit a me justifier et a faire 
voir que je n'etois point un menteur , qualite in- 
digne d'un gentilhomme. 

Montaigu repassa la mer peu de temps apres ; 
et le roi d'Angleterre mourut en ce meme temps, 
c'est-a-dire en avril 1625 , laissant apres lui des 
jugemens bien differens sur la conduite qu'il 
avoit tenue pendant vingt-trois annees de regne. 
Les ennemis de Buckingham ne manquerent pas 
de publier que c'etoit lui qui avoit fait empoi- 
sonner son maitre; mais le due se voyoit hors 
de leurs atteintes, etant assure du credit qu'il 
avoit aupres du nouveau Roi, qui continua ton- 
jours a I'aimer. Le cardinal de Richelieu me 
pressant de lui dire quel etoit le genie de ce 
raonarque : « II m'a paru ties-reserve , lui repon- 



dis-je, et cela m'a fait juger que c'est un hom- 
me extraordinaire ou d'une mediocre capacite. 
S'il affectoit sa retenue , continuai-je , pour ne 
causer aucune jalousie au feu Roi son pere, c'est 
un trait d'une prudence consommee; mais si elle 
lui est naturelle et sans finesse, on en doit tirer 
des consequences toutes contraires. » 

Le prince ordonna au comte de Carlisle et 
de Holland de faire savoir au roi de France la 
mort de celui d'Angleterre, son pere, et de le faire 
ressouvenir de ce qui avoit ete resolu dans le 
dernier chapitre de I'ordre du Saint-Esprit , 
c'est-a-dire que le marquis d'Effiat y seroit as- 
socie. II faut remarquer que le feu roi Jacques 
m'avoit recoraraande , dans une audience se- 
crete qu'il me donna expres pour cela , de faire 
en sorte que le Roi lui accordat cette grace pour 
d'Effiat. Je suivis les intentions du roi de la 
Grande-Bretagne , sans etre retenu par la me- 
nace que me fit le Roi mon maitre d'encourir 
son indignation, si je le pressois davantage sur 
cet article. Je ne laissai pas de representer en- 
core a Sa Majeste que , pour ne pas vouloir 
donner une aune de ruban bleu , on perdroit 
peut-etre le travail de plus d'une annee. Le car- 
dinal prit mon parti , et fit valoir ce que j'avois 
dit. Le Roi changea d'avis , et temoigna aux 
ennemis de M. d'Effiat, qui etoient en grand 
nombre, et particulierement au marechal de 
Bassompierre , qui s'etoit fort declare contre 
lui , qu'ils ne lui feroient point de plaisir s'ils 
s'avisoient de blamer ce qu'il avoit resolu de 
faire. Le marquis d'Effiat fut declare cheva- 
lier, et il recut ensuite I'ordre par les mains de 
M. de Chevreuse dans la ville de Londres , lors- 
que celui-ci accompagna la reine de la Grande- 
Bretagne. Le contrat du mariage de cette prin- 
cesse ayant ete signe par le Roi et les deux 
Reines, par elle-meme, par Monsieur, son frere, 
et par les ambassadeurs extraordinaires d'An- 
gleterre, suivant le pouvoir qu'ils en avoient 
recu , on ordonna les preparatifs necessaires pour 
faire les fiancailles et les noces. Le due de Che- 
vreuse fut honore de cette commission par le 
roi de la Grande-Bretagne , et, etant assiste des 
comtes de Carlisle et de Holland , il fianca et 
epousa Madame a la porte de I'eglise de Paris , 
oil Ton avoit dresse un theatre pour ce sujet. 
Madame y fut conduite par le Roi et par Mon- 
sieur, accompagnes des princesses du sang et 
des autres princesses et duchesses qui etoient 
alors a la cour. 

Apres que cette princesse eut renonce aux 
successions de pere et de mere, comme il avoit 
ete stipule , la ceremonie s'acheva par le cardi- 
nal de La Rochefoucauld , grand-aumonier de 

3. 



;JG 



MKMOIUIiS 1)11 COMTK DK BUIENNE , 



France, qui avoit eu un bref du Pape par lequel 
il etoit autorise a le faire , a cause tie la con- 
testation survenue entre lui et I'archeveque de 
Paris , qui s'absenta en cette occasion : et parce 
que le Roi avoit juge en faveur du cardinal, ce 
bref fut tenu secret. Le comte de Soissons fit 
supplier Sa Majeste de le dispenser de faire sa 
charge de grand-maltre , ne pouvant oublier 
qu'on lui avoit autrefois fait esperer de parvenir 
a I'alliance de Madame ; et le Koi permit a ce 
prince d'envoyer son baton au grand prieur 
qui remplit sa place, 

Les Anglais , sMnteressant pour les princesses 
de ia malson de Lorraine , obtinrent qu'elles se- 
roient assises sur le meme banc que les prin- 
cesses du sang , qui , apres avoir fait leurs pro- 
testations, souffrirent cette nouveaute pour n'ap- 
porter aucun trouble a la ceremonie. Cependant 
il leur fut donne un acte par lequel le Roi de- 
ciaroit ne I'avoir voulu ainsi que parce que les 
princesses de Lorraine etoient parentes a Sa 
Majeste Britannique. Le festin se fit dans la 
salle de I'eveche ; les grands y servirent le Roi , 
les Reines et les ambassadeurs d'Angieterre. 

La ceremonie fut a peine achevee , qu'on ap- 
prit, avec quelque sorte d'etonnement , que le 
due de Buckingham venoit en France , accom- 
pagne de quelques gentilshommes de sa nation. 
Les ambassadeurs duRoi sou maitre et madame 
de Chevreusefirent en sorte qu'il fut bien re^u. 
Get Anglais parut a la cour, I'esprit rempli de 
beaucoup de chimeres , et c'est ce qu'on re- 
connut encore mieux par son entretien. II 
pressa fort le depart de la reine d'Angieterre , 
et la chose paroissoit juste par elle-meme ; mais 
on ne pouvoit dissimuler la joie que Ton auroit 
eue de se defaire de cet etranger presomptueux 
et de le renvoyer dans son pays. 

Le depart de Sa Majeste Britannique fut re- 
tarde par une indisposition qui survint au Roi. 
Ce prince, s'etant trouve un peu mieux, dit 
qu'il falloit aller a Compiegne, qui etoit le lieu 
jusqu'ou il vouloit accompagner la Reine, sa 
soeur. Do la , les deux reines de France , la mere 
et I'epouse du Roi , devoient aller avec celle 
d'Angieterre jusques a Boulogne ou Calais. Je 
cms qu'il etoit de mon devoir en cette occur- 
rence de dire a la Reine que , si I'incommodite 
du Roi son epoux continuoit, elle demandoit 
que Sa Majeste se dispensat de faire ce voyage , 

(1) II eut refTrontorie d'affecter une grande passion 
pour Anne d'Autrichc , reine rdgnante. (A. E.) 

Le cardinal de Retz rapporte meme , d'apres ce que 
lui avail dit niadamc de Chcvicuse, que « Veffronterie de 
!5uckin;;liarn fut beaucoup ioinji pendant un rendez-vous 



aiin de rester aupres du Roi , et d'etre en etat 
de satisfaire par la a ce qu'elle lui devoit et il 
I'inclination de son epoux. Si cette princesse 
eut suivi mon conseil , elle en eut tire de grands 
avantages ; mais elle prefera le conseil de ma- 
dame de Vervet au mien. Les raisons qu'on eut 
de le suivre sont trop foibles pour meriter d'etre 
rapportees ici. Quelque soin que madame de 
Chevreuse et d'autres dames de la cour prissent 
de detourner la Reine d'aller a Amiens , elles 
n'y purent pas plus reusslr que moi ; et lorsque 
cette princesse eut ete avertie que le Roi la bla- 
moit d'avoir suivi un pareil conseil , on ne put 
s'empecher de parler contre madame de Vervet , 
et contre celles qui se trouverent dans les me- 
mes sentimens. 

La cour ne resta que deux jours a Compiegne. 
Les Reines en partirent pour Amiens, et le Roi, 
dont les forces etoient un peu retablies, pour 
Fontainebleau. II avoit sujet de craindre que 
ce mariage ne fut aussi fatal a la France que 
I'avoit ete ceiui de la fille du roi Charles VI. La 
Reine-mere tomba dangereusement malade en 
arrivant a Amiens; mais st>s medecins faisant 
esperer que cette maladie ne seroit pas de lon- 
gue duree, on s'y disposa a prendre les diver- 
tissemens dont le lieu etoit capable. La du- 
chessede Chaulnes y pria Buckingham de tenir 
sur les fonts un fils dont elle etoit accouehee de- 
puis peu ; et elle donna ensuite un bal ou les 
dames parurent , a I'envl les unes des autres , 
avec tout I'eclat que leur beaute naturelle et les 
artifices leur pouvoient fournir, et si couvertes 
de pierreries que les Anglais en furent surpris. 
Mais la Reine brilla sur toute la cour. La na- 
ture, qui lui avoit donne une blancheur capable 
d'eblouir, effaca toutes les autres beautes, et Sa 
Majeste parut, surprenant tout le monde, ainsi 
qu'un astre nouveau. 

Le due de Buckingham y brilla de meme, et 
par la magnificence de ses habits, et par sa 
bonne mine. II dansa avec beaucoup d'applau- 
dissement; mais il devoit se tenir dans les bor- 
nes du respect (l) , etia vanite qu'il en eut 
n'auroit pasdu s'etendre plus loin. II pressa fort 
le depart de la reine d'Angieterre; mais il ne 
laissa pas de faire comprendre sous main qu'il 
avoit ordre de I'attendre, pourvu que la Reine- 
mere flit bientot en etat de se mettre en chemin. 

La maniere d'agir de cet etranger me deplut 

que la Reine lui avoit donne dans les Jardins du Louvre. » 
(Voyez ce passage ini^dit des Memoires , qui fait partie 
de notre Edition de Retz. ) D'autres chroniqueurs ra- 
content une anecdote a peu pres semblable , qui parai- 
Irait donner une cortaine aulhenticit(' au r^rit du car- 
dinal de Relz. 



T laoMiicRi. I'Aivni:. 



Kiv: 



S7 



beaucoiip. Je leprt'sentai a la Reine-mere que 
c'etoit line chose honteuse que les Anglois pre- 
sumassent qu'elle dut hasarder sa vie pour faire 
honneui- a leur maitresse ; qu'elle devoit du 
inoins autant au Roi son fils qu'a la Reine sa 
iille,et qu'elle etoit obligee deseconserver pour 
la consolation et pour le bien de I'P^tat. Cette 
princesseme repondit que j'avois raison; qu'elle 
entendoit fort bien ce que je voulois lui dire , et 
que la Reine sa fiile partiroit d'Amiens sans au- 
cune remise dans deux jours. En elfet, elle 
manda Buckingham des le leuderaain , pour lui 
dire qu'il falloit se resoudre d'altendre sa par- 
faite guerison , qui , a ce que ses medecins di- 
soient , ne pouvoit etre d'uu mois , ou se dispo- 
ser a s'embarquer sans delai avec la Reine sa 
iUle ; que cette princesse etoit elle-meme dans 
I'impatience de se voir aupres du Roi son 
epoux ; qu'en son particulier elle etoit tres-fa- 
chee de ne pouvoir pas achever ce qu'elle avoit 
commence, e'est-a-dire d'accompagner la reine 
d'Angleterre tant qu'elle seroit sur les terres du 
Roi , son Ills. L' Anglois , surpris de ce discours, 
prit le parti que la bienseance vouloit , et de- 
manda que la Reine sa maitresse partit done in- 
cessamment pour se rendre dans les Etats du 
Roi son epoux. 

L'ordre du depart fut donne pour le lende- 
raain ; les Reines se disposerent a accompagner 
Sa Majeste Britannique jusqu'a une lieue de la 
ville d'Amiens. Elle eut un beau cortege. Grand 
nombre de seigneurs la suivirent. La bour- 
geoisie et la garnison firent de concert ce qui se 
devoit dans une pareille rencontre. Le premier 
logement de la reine d'Angleterre a sa sortie 
d'Amiens fut Abbeville. Des personnes rappor- 
terent que Ruckingham , en prenant conge de 
Leurs Majestes , s'etoit mis a genoux , suivant 
la coutume de son pays ; et Ton prit cela pour 
des marques de s'etre repenti d'avoir trop presse 
le depart de la Reine sa maitresse. Ccpendant 
ce due se i-esolut de retourner le lendemain a 
Amiens. II en avertit M. de Chevreuse , et prit 
pour pretexte qu'il avoit eu uu courrier du Roi 
son maitre qui lui ordonnoit de faire quelque 
uuverture a la Reine-mere, pour parvenir a une 
plus etroite liaison avec la France que celle qui 
avoit ete concertce. Je fus d'avis d'en ecrire au 
Roi pour Tinformer de ce qui etoit venu a ma 
connoissance , et que le voj'age de Buckingham 
ne retarderoit en rien celui de la Reine sa 
soeur, puisqu'il se rendroit a Montreuil le juur 
meme qu'elle y devoit coucher. 

Aussitotque Buckingham fut arrive a Amiens, 
il fit demander audience a la Reine-mere. Elle 
lui fut accordee, quoique Sa Majeste fut dans 



son lit. II entretiut cette princesse des ordres 
qu'il avoit recus, et fit demander aussitot apres 
audience a la Reine sa belle-fille, qui voulut 
s'en excuser sous pretexte qu'elle gardoit aussi 
le lit ; mais, pour ne point etre blamee , soit en 
refusant I'audience, soit en faccordaut sans 
avoir auparavant consulte la Reine sa belle- 
mere , elle lui envoya la comtesse de Lanoy, sa 
dame d'honneur. Cette dame representa a Sa 
Majeste que c'etoit une chose sans exemple , et 
que peut-etre il ne plairoit point au Roi que la 
Reine permit I'entree de sa chambre a des hom- 
mes dans le temps que Sa Majeste etoit encore 
au lit. « Eh ! pourquoi , dit la Reine-mere , ne le 
feroit-elle pas , puisque je le fais bien raoi- 
meme? » La difference d'age et d'etat pouvant 
etre alleguee fort a propos , la comtesse de 
Lanoy s'en abstintpourtant par discretion, mais 
elle envoya querir toutes les princesses et dames 
qui etoient alors a Amiens , pour assister a cette 
audience; et, I'heure en ayant ete donnee, I'An- 
giois se rendit dans la chambre de la Reine. 
Apres que Ruckingham eut fait les reverences 
accoutumees , madame de Lanoy lui fit appor- 
ter un siege , parce que l'ordre veut que quand 
les reines dounent des audiences elles fassent 
asseoir ceux qui se couvrent devant elles. Le 
due fit quelque difficulte d'accepter le siege , et 
voulut se mettre a genoux , alleguant I'usage de 
son pays, oii les reines sont toujours servies de 
cette maniere. Mais la comtesse de Lanoy le fit 
relever promptement. L'audience ne fut pas 
longue ; et, pendant qu'elle dura, les princesses 
de Conde et de Conti , si je ne me trompe , avec 
plusieurs duchesses et dames, se mireut dans la 
ruelle du lit. Quelques-unes d'entre elles vou- 
lurent s'excuser de se rendre a cette audience , 
sous pretexte de quelques indispositions ; mais 
la comtesse de Lanoy leur fit dire que la Reine 
le trouveroit mauvais et qu'elle seroit obligee 
d'en avertir le Roi. Apres cela, Buckingham et 
ceux de ses gens qui favoient suivi reprirent 
leur voyage , et firent une si grande diligence 
qu'ils arriverent a Montreuil devant que la reine 
d'Angleterre en fut partie. Elle se rendit le 
meme jour a Boulogne, oil elle fut obligee de 
faire quelque sejour, parce que le vent etoit si 
contraire a la llotte qui la devoit conduire , 
qu'elle ne pouvoit aborder la rade 5 mais le 
temps ne se fut pas sitot mis au beau , que nous 
la vimes paroitre. Nous remimes, M. de Che- 
vreuse et moi, la reine d'Angleterre entre les 
mains de Buckingham et des deux autres am- 
bassadeurs , suivant la commission que le Roi 
nous en avoit donnee, scellee du grand sceau, 
apres qu'ils nous eurent fait voir celle qu'ils 



38 



ilEWOlKES DU COMTE UE liBIENiXE , 



avoient pour recevoir cette princesse. La flotte 
ayant mouille , Sa Majeste , avec sa suite et 
ceux qui avoient ordre de I'accorapagner, en- 
trerent dans les chaloupes , qui les porterent 
a bord des vaisseaux. La Reine entra dans Ta- 
miral , et passa au milieu des autres batimens, 
qui, etant tous a la voile, la saluerent de leur 
artillerie et dresserent leurs manoeuvres vers 
Douvres, ou la flotte aborda en moins de sept 
heures, la mer n'ayant jamais ete plus calme. 
Un petit vent qui souffloit favorisant la maree , 
plusieurs barques longues porterent a terre la 
Reine avec toute sa suite, et Sa Majeste trouva 
sur la greve une chaise preparee , dans laquelle 
elle fut conduite au chateau , qui etoit meuble 
des raeubles de la couronne et ou il y avoit un 
magnifiquesouper. Apres s'etre un peu delassee, 
elle se mit a table et se coucha. Nous descen- 
dimes, M. de Chevreuse et moi, avec le mar- 
quis d'Effiat dans lebourg, ou quelques grands 
seigneurs anglois, qui nous etoient venus join- 
dre, nous ayant regales, nous nous retirames 
chacun dans le logis qui nous avoit ete destine. 
Etant avertis le lendemain que le Roi venoit 
d'arriver au chciteau, les ambassadeurs de 
France s'y rendirent en diligence; et etant en- 
tres dans la chambre de la Reine, ou ce mo- 
narque etoit pour lors , nous lui fimes les com- 
plimens ordinaires de la part du Roi,notremai- 
tre, et des Reines, sa mere et son epouse. Sa Ma- 
jeste Rritannique repondit a ces complimens 
dans tous les termes de civilite, de politesse et 
de respect qu'on pouvoit attendre d'un prince 
aussi civil qu'il I'etoit. L'heure qu'on devoit 
partir pour aller a Cantorbery, ou le mariage 
devoit etre consomme , etant arrivee , Rucking- 
ham nous dit que I'intention du Roi , qui devoit 
monter dans le carrosse de la Reine, etoit 
que les principales dames angloises y eussent 
place aussi bien que M. et madame de Che- 
vreuse, et la marechale de Themines, qui avoit 
voulu faire ce voyage pour I'amour de Sa Ma- 
jeste. Nous lui repondimes qu'il en falloit une 
aussi pour madame de Saint-Georges , qui avoit 
ete gouvernante de la Reine , et ensuite sa dame 
d'honneur; qu'on avoit consent!, a la verite, 
qu'elle n'en prendroit point le titre , qui parois- 
soit nouveau en Angleterre; mais qu'il avoit 
ete accorde qu'elle auroit celui de yrooni of the 
stool ^ qui revient assez bien a ce que Ton ap- 
pelleroit en notre langue, le gentilhomme ou la 
dame de la chaise percee. Cette charge est tres- 
considerable en Angleterre; elle fait jouir de 
grands privileges, comme de commander dans 
la chambre de la Reine , de lui donner sa che- 
mise, etc. Nous ajout^mes que madame de 



Saint-Georges devant etre toujours aupres de 
cette princesse , s'il n'y avoit qu'une place dans 
le carrosse, elle devoit etre pour cette dame ou 
pour madame de Chevreuse. Je dis de plus que 
le due de Chevreuse ne devoit point se separer 
des autres ambassadeurs, n'ayant point de titre 
particulier, et que le marquis d'EtTiat et moi 
nous ne souffririons jamais qu'on lui rendit un 
honneur qui ne nous fut commun avec lui- 
Ruckingham nous fit dire alors que nous con- 
traindrions le Roi si nous ne suivions pas sa vo- 
lonte ; mais comme nous demeurames fermes 
dans notre sentiment, madame de Saint-Georges 
eul place dans le carrosse de la Reine, et M. de 
Chevreuse resta avec nous , ce qui etoit plus 
dans I'ordre. 

La cour ayant fait la moitie du chemin de 
Cantorbery s'arreta en un lieu oil plusieurs 
dames attendirent la Reine, qui , etant descen- 
due de carrosse , fut avertie par le Roi de eel les 
qu'elle devoit saluer en particulier, et de celles 
qui ne lui devoient pas baiser la main. Elle com- 
menca par toutes les femmes des pairs , c'est-a- 
dire celles des dues, des marquis, des comtes , 
des vicomtes et des barons. Cela dura assez long- 
temps. Cette ceremonie etant finie , Leurs Ma- 
jestes remonterent en carrosse et se rendirent a 
Cantorbery. Le maire et les echevins de cette 
ville firent leurs harangues a la Reine a I'en- 
tree de la ville : apres cela, cette princesse alia 
descendre au palais de I'archeveque , mais ma- 
dame de Chevreuse resta aupres de la Reine 
toute la soiree; elle lui donna la chemise et la 
coucha. 

Le lendemain , a la priere de M. d'Effiat , 
nous partimes pour Londres, M. de Chevreuse 
et moi, apres avoir depeche un coiirrier a la 
Reine, mere du Roi, charge des lettres de plu- 
sieurs dames , qui contenoient que le mariage 
de Leurs Majestes Rritanniques avoit ete con- 
somme a leur commune satisfaction ; qu'elles 
doivent rester ce jour-la a Cantorbery, oil Ton 
leur devoit faire une entree magnifique ; et que 
ce qui avoit oblige M. d'Effiat de nous presser, 
M. de Chevreuse et moi, d'aller a Londres, 
c'etoit afin de s'y trouver revetu du meme ca- 
ractere que nous , qui voulions bien avoir cette 
complaisance pour lui. 

La ceremonie se fit dans la chapelle de Da- 
nemarck , oil nous etions loges , M. de Che- 
vreuse et moi. Le Roi ne voulut point que la 
bourgeoisie prit les armes , ni que la cour se 
mit en etat de recevoir la Reine ; et cela avec 
d'autant plus de raison que , quoique la saison 
fiit peu avancee , il regnoit une maladie conta- 
gieuse qui pensa desoler I'Angleterrc, et dont, 



PBEMliiEE PABTIE. [1G25] 



30 



si on en croyoit quelques vieillards et certains 
savans, ce royaume pouvoit avoir ete afflige 
sous le regne de la reine Elisabeth et sous celui 
du roi Jacques. 

Le Roi de la Grande-Bretagne se crut oblige 
de eonvoquer un parlement , et de faire confir- 
mer dans cette assemblee publique toutes les 
conditions auxquelles le feu Roi son pere , et 
Sa Majeste elle-meme, s'etoient obliges pour 
parvenir a sou mariage. Le jour fut arrete. On 
publia un acte authentique que le Roi fit dres- 
ser en presence de tous les grands de sa cour ; 
apres cela il dina en public avec la Reine , et 
nous eumes , MM. de Chevreuse , d'Effiat et 
nioi , place au repas en qualite d'ambassadeurs 
du roi Tres-Chretien. Les grands y servoient , 
et les herauts et les trompettes marchoient de- 
\ ant le grand-maitre. Sa Majeste , vouiant en- 
suite faire paroitre son adresse acheval, comme 
elle I'avoit montree au bal ou les arabassadeurs 
de France danserent , rompit des lances , et se 
lit autant admirer dans ces exercices que la 
Reine son epouse le fut au bal. Cette princesse 
y dansa sans rien deraentir de la gravite qui 
doit etre gardee par les personnes de son rang. 

Le Roi parut dans le parlement d'une ma- 
niere a charmer I'assemblee , convert de son 
manteau royal qui etoit de velours rouge dou- 
ble d'herraine sans broderie , la couronne sur la 
tete et le sceptre a la main , environne des of- 
ficers du royaume , dont I'un presentoit I'epee 
royale , I'autre la couronne a I'imperiale , et 
I'autre un globe qui represente le monde : c'est 
la marque de I'empire que les Anglois preten- 
dent avoir sur la raer. 

Plusieurs autres grands officiers portoient 
aussi les marques de leurs dignites et de leurs 
charges, comme : le marechal, un baton d'or dont 
les deux bouts sont de fer; le grand tresorier, 
le grand chambellan d'Angleterre et le cham- 
belian de la maison du Roi , leurs batons blancs. 
Ceux-ci precedent les pairs dans toutes les occa- 
sions, parce qu'ils sont eux-memes pairs du 
parlement, ou personne ne pent etre assis en 
presence du Roi que le chancelier , qui est a 
cote et un peu derriere Sa Majeste, et ensuite 
le garde-des-sceaux. C'est lui qui prit la parole, 
parce que le chancelier etoit pour lors eloigne 
de la cour , et qui remontra I'etat des affaires , 
falliance contractee avec la France, et I'enga- 
gement ou Ton etoit de retablir le roi de Boheme, 
la Reine son epouse , soeur du Roi , et les prin- 
ces ses neveux , dans I'heritage de leurs peres , 
dont ils avoient ete depouilles. II ajoutaque e'e- 
toit pour la seconde fois qu'il en parloit; car 
dans le parlement precedent, dont celui-ci n'e- 



toit qu'une suite, on avoit deja represente le 
traitement indigne qui avoit ete fait en Espagne 
a I'heritier de la couronne. 

La maladie contagieuse, augmentant de telle 
sorte qu'elle emportoit par jour plus de six cents 
personnes dans la ville de Londres, obligea le 
Roi de remettre son parlement et de se retirer 
a Hampton-Court, I'une de ses maisons de cam- 
pagne, ou il fitsa demeure. Sa Majeste nous fit 
donner pour la notre le chclteau de Richemont , 
qui n'en est eloigne que de trois milles, et ou 
madame de Chevreuse, qui etoit pres d'accou- 
cher, eut aussi soulagement. Nous eumes quel- 
que difficulte avec les Anglois pour le paiement 
de la dot de la Reine, parce qu'ils soutenoient 
que I'argent de France n'etoit pas d'uu si bon 
aloi que le leur ; mais , etant convenus de nous 
en rapporter aux termes du contrat , nous sor- 
times assez tot d'affaires. 

II faut remarquer que , dans le cours de ces 
affaires, je fustoujours enfroideur avec Buckin- 
gham , dont je ne puis taire I'imprudence. Je 
me souviens done a cette occasion que ce due 
etant retourne a Amiens , y fit quelque ouver- 
ture a la Reine-mere , sous pretexte d'etablir 
une liaison encore plus etroite entre les deux 
couronnes que celle dont on etoit convenu. 11 
declara meme a Sa Majeste qu'il avoit recu un 
ordre precis de lui en parler, par un courrier 
qu'on lui avoit envoye ex pres pour cela. Cette 
princesse ne lui fit point d'autre leponse , sinon 
qu'elle en donneroit avis au Roi son fils, et 
qu'ensuite elle nous feroit savoir ses intentions. 
Apres avoir vu la reponse que cette princesse 
avoit eue, et recu les ordres de la cour a ce su- 
jet, MM. de Chevreuse et d'Effiat furent d'avis 
de demander audience a Sa Majeste Britanni- 
que pour nous acquitter de notre commission. 
Je fus d'unaviscontraire; mais je proposal sira- 
plement de la demander a Buckingham , et 
leur en dis de si bonnes raisons qu'ils s'y ren- 
dirent. Ces raisons etoient que, puisque depuis 
que nous etions a la cour d'Angleterre nous 
n'avions point entendu parler de cette affaire , 
nous pouvions croire que cette affaire ne lui te- 
noit pas fort au coeur ; que nous pourrions faire 
de la peine a ce monarque en lui en parlant, non 
pas comme d'une chose a laquelle on consen- 
toit pour lui plaire , mais qu'on lui refusoit , 
quoique la proposition eut ete faite de sa part ; 
que je croyois done qu'il etoit bien plus a propos 
d'en parler a Buckingham , et que si ce due in- 
sistoit a ce que , pour se disculper, nous en par- 
lassions au Roi, son maitre, nous leferions pour 
lors , ne pouvant nous en defendre. 

Comme nous nous entretenions de tout ceci , 



4'» 



Mi;MOir>l-S I)i CO.MTK l)F. I!llli:\NK, 



Biickingliam luais vint prendre pour nous me- 
ner coiiclier dans une maison de plaisance qui 
appaitenoit au comte de Carlisle , eioignee seu- 
lement de Londres de trois ou quatre lieues. Je 
me servis de cette occasion pour iui expliquer 
les volontes du Roi, mon mailre. II nous repliqua 
a I'inslant que la resolution que nous avions 
prise etoit la meilleure , parce que Sa Majeste 
Britannique auroit ete dans le dernier etonne- 
mcnt d'entendre parler de cette proposition, 
qui en effet eut ete nouvelle au Roi , et qu'elle 
venoit uniquement de Iui Buckingham , qui ne 
I'avoit faite que parce qu'il la jugeoit utile aux 
deux couronnes, et qu'elle Iui donnoit un pre- 
texte honnete de retourner a Amiens, ou il 
avoit deja resolu de la faire quand il en partit 
apres avoir pris conge des Reincs ; et parlant 
ensuite en bon courtisan : « Il est, ajouta-t-il, du 
devoir des ministres de travailler a conserver la 
bonne intelligence entre les rois qu'ils servent , 
et ils ne doivent jamais rien faire qui la puisse 
alterer. » 

Messieurs de Chevreuse et d'Effiat ayant ete 
d'avis qu'on averlit le Roi de ceci , je leur dis 
que j'allois faire la depeche et qu'ils ne son- 
geassent seulement qu'a se bien divertir. Nous 
la signames tons trois avant que de sortir de 
Londres. Je rendis compte dans cette depeche a 
Sa Majeste de la raison que nous avions eue de 
parler a Buckingham plutot qu'au Roi, son mai- 
tre , qui ne songeoit point a cette affaire ; et que 
le due n'en avoit rien dit non plus depuis son 
retour de France. 

Nous vimes sur notre route plusieurs belles 
niaisons de campagne , et nous arrivames dans 
celle du comte de Carlisle, qui nous recut par- 
faifement bien. Etant retournes a Londres , nous 
continutimes a faire notre sejour a Richemont, 
d'ou nous allions souvent a la cour de Leurs 
Majestcs Britanniques. On nous accorda , quel- 
ques jours apres , la permission de retourner en 
France : nous devions, M. de Chevreuse et moi , 
suivre la route ordinaire, et M. d'Effiat devoit 
conduire les vaisseaux dont le roi d'Angleterre 
vouloit bien aider celui de France pour reduire 
les Rochelois , qui s'etoient soustraits a leur 
devoir. 

Nous avions deja fait demander notre au- 
dience de conge a Buckingham , qui vivoitavec 
nous fort civilement en apparence et qui nous 
combloit d'honnetetes , MM. de Chevreuse , 
d'Effiat et moi , quand le due nous vendit visite 
au clulteau de Richemont ou nous c'tions loges. 
M. de Bonnouil , gentilhomme fort considere a 
la cour, autant par sa charge d'introducteur 
des ambassadeurs et par sa naissance , que 



parce qu'il etoit d'un esprit \if et poli, et qu'il 
avoit eu part a toutes ces intrigues, voulant 
donner des louanges a Buckingham, ou plutdt 
faire semblant de le flatter, Iui paria ainsi : « II 
faut avouer, Milord, que vous etes beau et bien 
fait. Je ne suis point surpris que les premieres 
de nos dames aient concu de I'amour pour vous. 
— II m'eut ete difficile d'y reussir,repondit alors 
cet Anglois avec une fierte insupportable, car 
je n'etois qu'un pauvre etranger, et tous mes 
maux s'etoient reunis contre moi. » J'etois 
trop bien instruit de ce qu'on savoit et qu'on di- 
soit assez ouvertement a la cour touchant la 
prcsomption du due , pour ne pas comprendre 
ce qu'il vouloit dire. Cela m'obligea de Iui par- 
ler en ces termes : « II faut pourtant avouer, 
Milord, que vous avez I'esprit, la faille et fair 
d'un grand seigneur ; vous etes, de plus , beau , 
agreabie et bien fait , et par consequent , capa- 
ble de donner de la jalousie a des maris qui se- 
roient d'humeur a en prendre. Je suis meme 
persuade que vous pouvez y avoir reussi ; mais 
il faut pourtant que je vous apprenne une chose 
qui est tres-constante : c'est que les dames fran- 
coises font gloire de donner de I'amour sans en 
prendre ; et si quelques unes ne peuvent pas se 
defend re d'en prendre , elles ne cherchent pour- 
tant, en accordant leurs bonnes graces, qu'a 
etre courtisees par un cavalier qui reside a la 
cour, et non par un etranger qui n'est regarde 
chez nous que comme un passe- volant. » Plu- 
sieurs gentilshommes francois qui furent presens 
a notre entretien s'apercurent bien a la mine de 
Buckingham qu'il avoit ete perce jusques au 
coeur. II ne put meme s'empecher de me dire 
que je cherchois les occasions de Iui faire de la 
peine ; a quoi je Iui repondis que I'occasion qui 
venoit de se presenter etoit trop belle pour ne 
pas s'en prevaloir. 

Notre audience de conge m'ayant ete accor- 
dee , Buckingham fit tous ses efforts pour ob- 
tenir, de MM. de Chevreuse et d'Effiat, qu'ils 
prieroient de la part du Roi Sa Mnjeste Britan- 
nique de mettre son "epouse en tel poste qu'il 
Iui plairoit aupres de la Reine avec la comlesse 
de Denbigh, sa soeur, et la marquise d'Hamilton, 
sa niece. lis le Iui promirent et meme de m'en 
faire un secret , se flattant , ou que je le decou- 
vrirois, ou que je serois assez discret pour ne 
les point dementir. 11 est d'autaiit plus etonnant 
que cela eut pu etre execute, qu'on nous I'avait 
expressenient defendu par notre instruction et 
par plusieurs depeches. Les laisons qu'en avoient 
Leurs Majestes efoient deduites bien au long 
dans le contrat de mariage du roi d'Angleterre , 
ou Ton avoit stipule que la Reiitc son epouse 



PULMIKHI-. l'W;iIE. 11625] 



4( 



n'auroit a son service que des Francois et dcs 
Francoises faisant profession de la religion ca- 
tholique, de peur que la frequentation qu'elle 
pourroit avoir avec des personnes protestantes 
ne lui fit naltre de mauvaises opinions et avoir 
des complaisances pour le Roi, son epoux , que 
nous avions assure le Pape qu'elle n'auroit ja- 
mais , Sa Saintete n'ayant accorde la dispense 
que sur cette assurance. On n'avoit pas meme 
beaucoup de peine a voir quel etoit le dessein du 
roi de la Grande-Bretagne , qui n'avoit jamais 
voulu consentir que la comtesse de Buckin- 
gham , mere du due , ni meme la duchesse sa 
femme , fussent ordinairement aupres de la 
Reine , comme nous en avions prie Sa Majeste , 
parce que Tune falsoit profession de la religion 
eatholique , et que I'autre en etoit soupconnee 

aussi, etantlille du comte de , qui en etoit 

regarde comme le defenseur, etant sorti d'une 
maison eatholique qui avoit toujours signale 
son zele pour la purete de la foi. Quoi qu'il en 
soit , je m'apercus bien qu'il se negocioit quel- 
que chose de consequence , et, faisant semblant 
de savoir ce que j'ignorois encore , je m'adres- 
sai a Gordon , qui etoit un Ecossois. Je lui dis 
qu'on connoitroit particulierement quelle avoit 
ete notre intention. Gordon , ayant cru que 
MM. de Chevreuse et d'Efflat m'avoient fait la 
confidence du secret , me decouvrit tout le mys- 
tere, et ceci m'obligea d'aller trouver ces mes- 
sieurs. Je leur parlai avec toute la force qui 
convenoit au caractere dont le Roi m'avoit ho- 
nore. Je dis a M. de Chevreuse que sa qualite 
lui feroit peut-etre eviter la Bastille, mais qu'il 
falloit que nous y allassions, M. d'Effiat et moi ; 
qu'ils n'avoient pu ni dii s'engager a mon Insu 
a faire une chose de cette consequence, qui in- 
failliblement deplairoit beaucoup a Leurs Ma- 
jestes ; et que , en un mot comme en cent , je 
ne pretendois pas jouer la comedie ; qu'ils n'a- 
voient qu'a voir lequel ils aimoient le mieux , 
ou de tenir la parole qu'ils avoient donnee a 
Ruckingham , ou bien de satisfaire a leur de- 
voir , les assurant que, s'ils y manquoient, je 
depecherois sur-le-charap un courrier au Roi 
pour I'avertir de ce qui s'etoit passe ; que d'ail- 
leurs je ne trouverois pas extraordinaire qu'ils 
fissent arreter mon courrier, et qu'ils envoyas- 
sent de leur part pour donner les premieres im- 
pressions , mais que I'evenement dans la suite 
feroit connoitre qui de nous auroit plus de 
raison. 

On ne pent etre plus etonne que le furent 
ces messieurs. "Je n'ai fait, disoit le marquis 
d'Effiat pour s'excuser, que donner dans le sen- 
timent deM. de Chevreuse. » Celui-ci soutint 



au contraire que c'etoit M. d'Effiat qui I'avoit 
engage; mais enfin ils convinrent que,puisque 
la chose devoitdeplaire au Roi , il valoit encore 
mieux manquer a la parole qu'ils avoient don- 
nee. Nous fumes conduits a I'audience par Ruc- 
kingham, a qui la familiarite dans laquelle il 
vivoit avec le Roi, son maitre, donna lieu des'ap- 
procher de si pres de ce monarque , qu'il put 
entendre distinctement ce que M. de Chevreuse 
disoit au Roi ; mais il fut bien surpris quand il 
nous vit prendre conge sans parler de ce qu'on 
lui avoit promis. Dans la colere et le transport 
oil il etoit, au lieude nous conduire dans I'an- 
tichambre de la Reine, comme il devoit, il 
resta avec le Roi ; mais de savoir pourquoi, c'est 
ce qui n'est pas venu a notre connoissance. II 
vint peu de temps apres ou nous etious en tenant 
la main sur la garde de son epee , et il me dit , 
adressant la parole a moi seul : « Le Roi croit 
que c'est vous , Monsieur , qui etes I'auteur de 
toutes les difficultes que nous rencontrons. » Je 
ne puis dire si c'etoit dans le transport de sa co- 
lere que, parlant ainsi , il avoit croise la porte 
par laquelle il etoit entre ; je lui repondis a mon 
tour , en mettant aussi la main sur la garde de 
mon epee : » 11 faut , Monsieur , que je me sois 
trorape jusqu'a present. J'avois toujours cru que 
les rois out assez de puissance pour faire du 
bien a des gentilshommes , mais je n'avois pas 
cru qu'ils pussent leur donner de Thonneur. Je 
reconnois enfin que leur pouvoir s'etend jusques 
la; mais je m'estimerois bien plus glorieux en- 
core d'entendre ce que vous me dites , si c'est 
par I'ordre de votre Roi , que de posseder une 
de ses couronnes , quand il me la donneroit. — 
Mes paroles , me repliqua Ruckingham pique au 
vif, peuvent etre prises differemment. — Et 
moi , lui repondis-je , je les prends dans le sens 
que les doit prendre un honnete bomme. » S'il 
n'avoit pas pousse son ressentiment plus loin, 
je n'aurois eu garde de faire remarquer aM. de 
Chevreuse qu'il avoit manque de respect au Roi, 
notre maitre, en nous offeusant ; mais il nous 
quitta brusquement. Et de nous avoir laisse par- 
tir de Hampton-Court, sans nous conduire a 
Richemont : « C'est , dis-je a M. de Chevreuse, 
un precede si extraordinaire , qu'il offense Sa 
Majeste personnellement. Je n'y voisqu'un seul 
remede, que je vous proposerai si vous etes 
d'humeur a vous en servir. » M. de Chevreuse, 
qui connut bien qu'il etoit lui-meme offense 
dans ce qui avoit ete fait au Roi, me jura que 
je n'avois qu'a lui dire ce que j'en pensois, et 
qu'il n'y auroit rien qu'il ne fit de son cote pour 
repousser I'injure faite a Sa Majeste. -< Ce re- 
mede serolt, lui dis-je, de partir en diligence 



MEMOIBES Ull COMTE DK BKIEININE , 



et de passer la mer , en laissant a M. d'Eftiat 
la conduite des vaisseaux qui nous ont ete pro- 
mis ^ et quand nous serons debarques a Calais, 
il faudroit depecher un courrier au Roi pour lui 
rendre compte de ce que nous avons negocie 
pour son service. Ensuite nous nous rendrions 
dans un lieu tiers, comme Dunkerque, d'oii 
nous ferions savoir a Buckingham que nous vou- 
lons avoir satisfaction de la conduite qu'il a 
tenue a notre egard ; et , afin qu'il ne puisse pas 
desavouer qu'on lui a parle, il faudra que ce 
soit un trompette de I'archiduc , assiste d'un 
gentilhorame francois, qui lui fasse savoir notre 
intention. Mais, continuai-je , il faut un tres- 
grand secret pour reussir en ceci. » Je ne 
puis dire precisement par qui ce projet vint a 
la connoissance de Buckingham ; etsi ce fut par 
d'Efflat, fachede ne pas etre de la partie, ou 
par Bonneuil , qui par temperament ne pouvoit 
s'empecher deparler, ou enfm par M. de Che- 
vreuse !ui-meme , qui le dit a sa femme. Quoi 
qu'il en soit, Buckingham vint des lelendemain 
nous faire des excuses , et nous donna pour rai- 
son de la brusquerie avee laquelle il nous avoit 
quittes , que c'etoit parce qu'il avoit eu nouvelle 
que sa femme se trouvoit malade a I'extremite, 
et qu'etant persuade qu'on ne prendroit pas en 
mauvaise part ce qu'il pourroit faire en cette oc- 
casion, il etoit parti brusqueraent sans nous en 
dire le sujet et sans nous en deraander la per- 
mission. Comme les moindres paroles d'excuse 
satisfont ceux qui veulent s'accommoder since- 
rement , tous nos grands projets s'evanouirent, 
et M. de Chevreuse ne manqua pas de publier 
la satisfaction qu'on avoit recue de Buckin- 
gham. 

Quelques jours auparavant , Sa Majeste Bri- 
tannique avoit fait M. de Chevreuse chevalier 
de I'ordre de la Jarretiere , sur la permission 
que le Boi donna a ce due de I'accepter, et 
sur ce que je mandai a ce monarque qu'il est 
porte , par les statuts de I'ordre du Saint-Esprit, 
que ceux qui en sont hooores pourront aussi 
posseder celui de la Toison d'Or et de la Jarre- 
tiere. Le roi de la Grande-Bretagne n'en de- 
meura pas la a son egard. Ayant resolu de faire 
un present de sa main a M. de Chevreuse et a 
d'Effiat, il leur fit dire a cet effet qu'il les vou- 
loit encore voir ; et madarae de Chevreuse ayant 
dit que ce prince avoit achete deux diamans , 
outre le present qu'il vouloit faire au due son 
mari , je crus qu'elle ne me tenoit ce langage que 
pour avoir occasion d'en plaisanter dans la suite 
a mesdepens. En effet, si j'eusse pris le parti 
d'aller a I'audience avec les autres , elle n'eut 
pas manque de dire , suppose qu'on m'eiit fait 



un present, que j'y avois ete expres pour le men- 
dier. Elle eiit fait encore de plus raauvaises plai- 
santeries si le contraire etoit arrive. C'est pour- 
quoi je declarai a cette duchesse que je ne vou- 
lois point aller a Hampton-Court, et que nous 
verrions lequel des deux diamans seroit pour 
M. d'Effiat. On ne pent exprimer le bon accueil 
qui fut fait a ces messieurs, mais particuliere- 
ment au due de Chevreuse , qui recut un present 
d'une grande valeur. II n'en fut pas de meme 
du present du marquis d'Effiat , qui se tint fort 
offense de ce que le diamant qu'on lui donnoit 
n'etoit pas du prix qu'il I'avoit espere. 

Nous partimes de Bichemont tous trois des 
le lendemain , quoique raadame de Chevreuse 
flit accouchee d'une fille. M. d'Effiat nous ac- 
compagna jusques a Gravesende , oil nous trou- 
vames des carrosses qui nous conduisirent a 
Douvres. Pour lui , il prit le chemin des ports 
de mer , ou I'on avoit arme les vaisseaux que 
Ton s'etoit engage defournir au Roi. Nous arri- 
vames heureusement en France , apres avoir ete 
pres de quarante heures sur la mer , et nous de- 
barquames a la rade de Saint-Jean. Nous par- 
times de Boulogne le lendemain pour nous ren- 
dre a Fontainebleau , oil Leurs Majestes etoient 
pour lors. 11 ne me fut pas difficile de remar- 
quer, par le froid accueil qui fut fait a M. de 
Chevreuse a son retour , que I'on n'etoit guere 
content de lui ; car , quoiqu'il fiit revetu de la 
charge de grand chambellan , il n'entra point 
dans la chambre du Boi , et il fut oblige de faire 
demander auparavant si Sa Majeste I'agreeroit. 

Je trouvai amon retour un grand changement 
dansleconseil. Non seulement le cardinal avoit 
toute la confiance du Roi et de la Reine, sa m^re, 
mais il etoit encore le chef du conseil , et il y 
avoit une autorite si absolue , qu'on lui portoit 
toutes les depeches. II ne se faisoit rien que par 
ses avis ; il ordonnoit de toutes choses , et ne gar- 
doit aucune mesure en quoi que ce put etre , si- 
non en ce qui regardoit la volonte du Roi , qu'il 
tachoit de penetrer en donnant dans le sentiment 
de Sa Majeste, a laquelle il n'etoit point alors 
importun par les graces qu'il lui demandoit : car 
il ne lui proposoit point encore aucun de ses pro- 
ches pour etre aupres de sa personne, parce 
qu'il avoit remarque que I'esprit de ce monar- 
que etoit si mefiant et si delicat sur cette ma- 
tiere , que c'eut ete rendre un tres-mauvais of- 
fice a ceux qu'il auroit presentes , quand meme 
ils auroient ete agrees. De plus , ce premier mi- 
nistre changeoit volontiers de sejour par com- 
plaisance pour leRoi, qui n'aimoit pas a rester 
long-temps dans un meme endroit. II n'alloit 
point a la cour quand Sa Majeste n'y etoit pas, 



PREMIERE PARTIE. [l02G] 



afin qu'on n'eiit pas sujet de dire qu'il faisoit sa 
cour aux Reines ; et quoiqu'il eut obligation de 
sa fortune a la Reine-mere , il ne faisoit guere 
que sauver les appareuces avec cette princesse. 
II avoit ensuite I'adresse de faire entendre au 
Roi qu'il ne dependoit et ne vouloit dependre 
que de lui seul. 

Apres quej'eus reste deux jours a Fontaine- 
bleau,j"allai a la Maison-Rouge oii le cardinal 
etoit. II me pressa fort de lui dire quelle avoit 
ete la conduite de M. de Chevreuse , et ce qui 
en avoit ete remarque par le marquis d'Effiat. 
Pour m'engager a lui parler plus ouvertement, 
il me fit assez connoitre qu'il avoit eu des infor- 
mations qui ne leur etoient pas avantageuses ; 
raais je ne lui voulus rien dire qui piit leur nuire. 
Au contraire , je les louai de s'etre unefois em- 
portes en presence du roi d'Angleterre , pour un 
mauvais traitement que I'un des huissiers de ce 
prince avoit fait a une femme catholique, qui 
venoit entendre la messe dans la chapelle de la 
Reine. A la verite, je ne pus desavouer que la 
conduite de M. de Chevreuse u'avoit point de- 
plu a la cour d'Angleterre , et je declarai de plus 
a Son Excellence que le comte de Carlisle bla- 
moit liautement celle du comte de Holland ; mais 
j'evitai de tomber dans le piege que le cardinal 
me tendit en me questionnant sur quantite de 
choses qui n'etoient point venues a maconnois- 
sance , et en faisant a pen pres a mon egard 
comrae on en use a I'inquisition a I'egard de 
ceux qn'on y defere. 

Les vaisseaux qui nous avoient ete promis 
ayant ete amenes par M. d'Effiat , servirent a 
faire gagner a M. de Montmorency la victoire 
qu'il remporta sur les Rochelois (1) : mais cette 
liaison entre la France et I'Angleterre causa 
dans la suite une grande guerre entre les deux 
couronnes; car les Anglois crurent qu'ayant 
servi le Roi , ils etoient en droit de faire un ac- 
commodement entre ce monarque et les Roche- 
lois. Comme cela flattoit en quelque facon la 
passion que le cardinal de Richelieu avoit de 
faire la guerre a I'Espagne , les Anglois obtin- 
rent qu'on accepteroit leur garantie pour I'exe- 
cutlon de ce qui avoit ete promis a ceux de la 
religion pretendue reformee. Mais ils prirent 
les armes en leur faveur , sous pretexte qu'on 
leur avoit manque de parole. 

Je ne sais point ce que M. d'Effiat put rap- 
porter de si agreable au cardinal , mais ce qui 
est certain, c'est qu'il en fut fort considere , et 
qu'ensuite ce premier ministre temoigna une 

(1) II s'agit du combat naval livre pres de Tile de Re. 
L'armee royale , command^e par le due de Monlmo- 



4:\ 

tres grande envie de faire venir a la cour le due 
de Buckingham. Le Roi, au contraire , mon- 
troit beaucoup de repugnance pour cet etranger, 
parce que , outre la fierte de I'Anglois , sa con- 
duite peu respectueuse et sa maniere d'agir lui 
deplaisoient. D'ailleurs le Roi n'etoitpas encore 
resolu derompre avec I'Espagne, dont la puis- 
sance lui etoit suspecte a la verite, mais celle 
du Roi d'Angleterre, qui avoit des intelligen- 
ces en France, I'etoit aussi. Cependant Sa Ma- 
jeste , qui agissoit avec beaucoup de prudence , 
et qui par consequent ne vouloit et ne devoit 
point contribuer a I'avancement des Anglois, ne 
laissoit pas d'aider le prince palatin a rentrer 
dans ses Etats; en quoi il etoit pourtant com- 
battu par deux contraires qui lui passoient con- 
tinuellement dans I'esprit. D'un cote il voyoit 
la trop grande elevation de la maison d'Autri- 
che , et de I'autre celle de I'Angleterre ; voila 
ce qui fut cause que le cardinal ne put obtenir 
du Roi la permission d'ecrire a Buckingham 
pour le faire venir en France. 

[1626] L'ambassadeur de Sa Majeste en Hol- 
lande , oil cet Anglois etoit alle, lui fit entendre 
que le plus siir moyen d'avancer les affaires c'e- 
toit d'envoyer a sa place en France une personne 
de consideration , et non pas d'y aller lui-merae. 
II y a aussi grande apparence que madame de 
Chevreuse lui manda la meme chose. C'est 
pourquoi Buckingham y envoya le vice-chan- 
celier d'Angleterre , lequel demanda de negocier 
directement avec le cardinal , et d'etre dispense 
de me venir voir , parce qu'on le lui avoit ex- 
pressement defendu. J'en fus averti par ce pre- 
mier ministre, et l'ambassadeur se trouva bien 
surpris de la reponse queje luifis, qu'il etoit ab- 
solument necessaire pour le service du Roi que 
les affaires etrangeres ne passassent que par les 
mains d'un secretaire d'Etat ; et bien que je ne 
m'attendisse pas que cela diit me regarder , je 
ne laissois pas de le conseiller , parce qu'il se- 
roit autrement tres difficile que Sa Majeste fiit 
bien servie : car quand on veut faire les choses 
par des voies extraordinaires et qui ne sont 
point en usage, il en arrive des inconveniens 
auxquels il est impossible de remedier ensuite, 
Soit que la force de mes raisons persuadat le 
cardinal , ou que de lui-meme il eut envie de 
suivre le plan que je conseillois , il proposa la 
chose au Roi, qui s'y rendit facilement; mais 
d'Herbault eut I'avantage d'etre prefere aux 
autres. Dans les conferences qu'eut le premier 
ministre avec l'ambassadeur d'Angleterre, on 

rency, reprit celte lie dont les protestans g'^toient em- 
par^s. (A. E.) 



■a 



jii:\;oiJii:s jji covie de iiiui.nke 



pnt dt?s iiiesures contre I'Espagne , dout Blaiu- 
ville , qui etoit celui de France aupres de Sa 
Majeste Biitannique , n'eut que tres peu de con- 
iioissance. II fut meme revoque, dans lacrainte 
que le cardinal avoit d'y laisser un hommeaussi 
eclaire que celui-Ia. 

Ce fut en ce temps-la que la duchesse de 
Guise engagea la Reine-mere a demander que 
safille Marie de Bourbon-Montpensier flit raa- 
riee a Monsieur, frere unique du Roi , ou bien 
qu'on lui laissat la liberie d'en disposer. Nous 
reniarquerons icl que Henri de Montpensier, 
dernier de sa branche , avoit epouse Catlierine 
de Joyeuse , fille du comte de Bouchage et de 
mademoiselle de Nogaret, duquel mariage etoit 
venue une fille qui epousa dans la suite Mon- 
sieur , parce que le due de Montpensier mourant 
demanda en grace au loi Henri-le-Grand quele 
mariage de cette princesse fut fait avec M. le 
due d'Orleans, qui etoit le second filsde Sa Ma- 
jeste. Henri-le-Grand, y ayant donne son con- 
sentement, laissa mourir M. de Montpensier 
avec la consolation d'en voir dresser les articles 
avant sa mort. Ce prince disposa de ses biens 
en faveur de son gendre , de madame son epouse 
et de la couronne ; mais M. d'Orleans etant de- 
cede pendant la minorite du roi Louis XIII , la 
Reine-mere engagea son dernier fils, devenu 
pour lors due d'Orleans , a epouser celle qui 
avoit ete promise a son frere, et e'est de cela que 
madame de Guise demandoit I'execution. La 
chose, qui paraissoit tres juste en elle-meme, 
ne laissoit pas de recevoir ses difficultes, parce 
que personne n'osoit proposer au Roi , qui n'a- 
voit point d'enfans , de consentir au mariage de 
Monsieur, son frere, dans la juste apprehension 
oil Ton etoit que ce prince , venant a en avoir , 
ne lilt trop considere. On n'osoit pas aussi, d'un 
autre cote, ne point consentir a une chose qui 
paroissoit si raisonnable , d'autant plus que la 
Heine-mere dit publiquement que ceux qui y 
avoient de la repugnance ne donnoient que trop 
a connoitre qu'ils avoient plus d'inciination 
pour la branche de Conde, que d'attachement 
pour le Roi et pour Monsieur, son frere. 

Le cardinal , etant presse par Leurs Majes- 
tes d'en dire son avis , differoit de s'expliquer 
nettement , et attendoit du temps le remede et 
le conseil qu'il pourroit donner ; cependant le 
Roi faisoit assez connoitre qu'on lui feroit plai- 
sirde trouver des detours pour eloigner ce ma- 
I'iage. Ayant su que le grand prieur , son frere 
naturel , avoit beaucoup de pouvoir sur I'esprit 
de Monsieur , et qu'il etoit porte pour le comte 
de Soissons,le seul prince que madame de Guise 
pouvoit souhaiter pour sa fille, suppose qu'elle 



fut exelue de Talliance de Monsieur, Sa Majeste 
crut pouvoir decouvrir au grand prieur le sujet 
de son chagrin. Celui-ci , d'autre cote, ne 
croyant pas pouvoir avoir un meilieur garant 
que le Roi-meme, usa de tant d'adresse qu'il 
persuada a Monsieur de dire qu'il n'avoit au- 
cune inclination pour le mariage. La Reine, qui 
savoit I'attachement qu'avoit pour le frere du 
Roi M. d'Ornano , fait depuis peu marechal de 
France , apres avoir ete arrete prisonnier quel- 
ques annees auparavant, et depuis elargi sur les 
protestations qu'il fit d'etre toujours fidele au 
Roi, la Reine, dis-je, crut qu'il avoit eu part 
au conseil que IMonsieur avoit pris de declarer 
qu'il renoncoit au mariage, et que, pour ses in- 
terets particuliers, la maison deVendome pro- 
fitoit du credit que le marechal avoit sur I'esprit 
de ce jeune prince, qui d'ailleurs avoit prete 
I'oreille aux propositions qui lui avoient ete fai- 
tes de se retirer de la cour et de faire son se- 
jour a La Rochelle, parce que par la il necessi- 
teroit le Roi de lui donner un apanage avec de 
grosses pensions , ct d'autres etablissemens qu'il 
n'avoit pu encore obtenir. 

La Reine-mere s'entretint done de tout ceci 
avec le cardinal de Richelieu, qui, voyantbien 
rinconvenient qu'il y avoit que Monsieur se 
retiratde la cour, conseilla au Roi de faire ar- 
reter le marechal d'Ornano , et de promettre 
au grand prieur qu'il auroit le commandement 
de I'armee navale si son frere renoncoit a I'a- 
miraute de Bretagne dont il avoit ete pourvu 
avec le gouvernement de cette province, et que 
le cardinal souhaitoit fort pour Iui-m6me, dans 
I'esperance oil il etoit d'etre eleve a la dignite 
de surintendant du commerce et de la naviga- 
tion de France, avec tons les pouvoirs et preemi- 
nences accordes a I'amiral. Cette derniere 
charge avoit done ete suppiimee pour donner 
lieu a la creation de la premiere, que le cardi- 
nal ambitionnoit violemment; et comme dans 
cette nouvelle charge il ne pouvoit pas lui-meme 
commander lesflottes. Son Eminence laissoit 
le Roi maitre de leur donner pour general qui 
il vouloit. 

Le grand prieur, etant done flatte de I'espe- 
rance de commander les armees de raer une 
seule fois au moins , et d'avoir ensuite un bon 
gouvernement a la place de celui de Caen qu'on 
lui avoit ote, prit le parti d'aller menager Mon- 
sieur et de le faire revenir a la cour. La pre- 
miere chose que Monsieur demanda fut la li- 
berie du marechal d'Ornano , qui lui fut pro- 
mise. INIais comme je savois qu'on ne se servoit 
en cette occasion du grand prieur que pour le 
faire dlsgracier, je crus le devoir-avertir , en lui 



PRKMIEUE PAR 

faisant entendre que le Roi se laisseroit toucher 
par les larmes de la Reine sa mere ; que le car- 
dinal eviteroit de donner conseil a Sa Majeste 
sur une matiere aussi delicate que le mariage 
de Monsieur , son tVere ; ce qui ne I'empechoit 
pas de faire un ecrit par lequel il se serviroit 
de bonnes raisons pour la conclusion du ma- 
nage , et de tres faibles pour soutenir le con- 
traire ; et qu'ainsi le dessein de la Reine reus- 
sissant , il attireroit son indignation , dont il se- 
roit accable dans la suite aussi bien que la mai- 
son de Vendome ; que , donnant les mains a ce 
qu'il ne pourroit empecher, M. de Soissons , son 
ami, se trouveroit par-la engage a rechercher sa 
niece , ce qui seroit un tres grand avantage pour 
sa raaison ; et qu'il ne devoit point apprehender 
que mademoiselle de Guise fiit preferee a sa 
niece, parce que M. de Soissons avoit pour sus- 
pect tout ce que le cardinal lui conseilloit. 
« Vous ne connoissez ni la cour ni Monsieur, 
rae repondit le grand prieur. — Je ne serois 
pas, lui repliquai-je, si aisement trompe a la 
cour que \ ous , Monsieur ; mais pour ce qui re- 
garde le caractere de votre esprit , il me seroit 
facile de I'etre , puisque vous faites vous-meme 
tout ce qu'il faut pour miner votre maison. » 
Depuis que j'eus cet entretien avec le grand 
prieur , je ne le vis que dans le moment qu'il 
partit de Rlois avec M. de Vendome son frere , 
pour etre mis prisonnier dans le chateau d'Am- 
boise. 

Les sceaux , que Ton ota au chancelier d'Ali- 
grepour les donner a M. de Marillac, firent 
croire que Ton avoit de grands desseins , celui- 
ci etant aussi severe que I'autre avoit paru 
doux. La resolution que Ton avoit prise d'aller 
sur la riviere de Loire, inspira aussi de la crainte 
a plusieurs personnes ; mais quand on vit que 
Monsieur suivoit le Roi , et que Chalais avoit eu 
des eclaircissemens avec Sa Majeste et avec le 
cardinal , on crut que les affaires etoient ac- 
commodees. La detention de MM. de Vendome, 
qui de Blois furent conduits a Amboise , fit nai- 
tre d'autres soupcons qui augmenterent , parce 
que la cour partit pour Nantes , et que le nou- 
veau garde-des-sceaux fut nomme pour interro- 
ger MM. de Vendome, ayant pour adjoint 
Reauclair, secretaire-d'Etat. 

Je dirai , a propos de M. de Marillac , que je 
rae souviens de deux choses qui meritent d'a- 
voir place dans ces Memoires. L'une , qu'en 
prenant possession de la dignite de garde-des- 
sceaux , au lieu de dire qu'il craignoit de n'en 
pouvoir supporter le poids , comme font pour 
I'ordinaire ceux qui en sont revetus , il fit un 
compliment au Roi qui fit connoltre qu'il ne se 



TIE. [1020] 4.-, 

mefioit point du tout de ses forces ; c ar il dit a 
Sa Majeste qu'il esperoit que Dieu lui feroit la 
grace de s'en bien acquitter. La seconde chose 
qui est a remarquer, c'est que le grand prieur 
devoit faire et fit en effet difficulte de repon- 
dre devant lui , tant a cause de sa qualite de 
dievalier de Saint - Jean - de - Jerusalem que 
parce qu'il pouvoit objecter a Marillac qu'etant 
entre dans la Ligue , il avoit jure non seule- 
ment de ne jamais reconnoitre pour roi celui a 
qui la couronne appartenoit de droit , ni meme 
ses enfans , mais encore de lui etre contraire en 
toutes occasions : et c'est de quoi il avoit pu 
etre accuse par le roi Henri-le-Grand; que de 
plus, il s'etonnoit de ce qu'il vouloit etre son 
juge , puisque lui , grand prieur, ne devoit point 
en avoir d'autre que le parlement. II pouvoit 
dire sur son sujet beaucoup d'autres choses en- 
core qui couvroient Marillac de confusion. Le 
garde-des-sceaux etant revenu avec cette re- 
ponse , je fiis soupconne d'avoir donne des avis 
au prisonnier; et le cardinal en parla au Roi 
qui n'en crut rien et qui lui dit : <. Je le con- 
nois aussi bien que je sais de quoi I'autre est ca- 
pable. D'ailleurs, lui ajouta-t-il , je suis assure 
de la fidelite de ceux qui gardent mes freres de 
Vendome , et je suis persuade qu'ils n'ont recu 
ni avis de ce qui a ete resolu , ni memoires sur 
ce qu'ils doivent repondre. » 

La cour fit alors un voyage a Nantes , ou les 
Etats de la province de Bretagne furent con- 
voques. Par la premiere requete qui fut presen- 
tee au Roi , et qui etoit en quelque facon men- 
diee , Sa Majeste fut suppliee de donner une 
declaration par laquelle aucun des descendans 
des anciens dues de Bretagne ne pourroit etre 
gouverneur de la province. Le Roi fit ce regle- 
ment par une declaration qui fut inseree dans 
les registres des Etats. Pendant qu'ils travail- 
loient au secours extraordinaire qu'ils pourroieut 
donner a Sa Majeste , on pressa Monsieur de se 
marier. On fit la decouverte d'un complot con- 
tre la vie du cardinal. Chalais , qui etoit entre 
dans le complot , fut arrete prisonnier, et tous 
ceux que Ton soupconna d'avoir eu connois- 
sance du complot. On composa une chambre 
d'un certain nombre de presidens , de conseil- 
lers du parlement de Bretagne et de plusieurs 
maitres des requetes, qui avoient suivi le garde- 
des-sceaux qui presida a cette chambre. 

Monsieur se maria pendant qu'on travailla a 
I'instruction du proces de Chalais , qui fut con- 
damne a mort et execute. On croyoit qu'une 
des conditions du mariage de ce prince seroit 
la liberie de MM. de Vendome, du marechal 
d'Ornano et de Chalais; mais ils furent oublies, 



iC 



MEMOIBES DU COMTE DE BlUHNNE 



ou, si I'on parla d'eux , ce fut si foiblement que 
ceia ne servit qu'a resserrer davantage les pre- 
miers , et qu'a avancer la condamnation de Clia- 
lais. 

La maison de Guise commenca pour lors a 
chanter victoire, et se donna meme ia liberte 
de se laisser emporter si vivement a la joie, que 
le due d'E^iboeuf m'ayant rencontre dans la 
cour du chateau , me dit : « Vous voyez que ce 
que vous craigniez tant , et que vous n'avez ja- 
mais cru , est enfm arrive. Monsieur ote , par 
son mariage , a la maison de Conde I'esperance 
de parvenir a la couronne. » Je lui repondis a 
mon tour sur le meme ton : « Je n'ai jamais cru, 
Monsieur, qu'il put arriver ni bien ni mal du 
mariage de Monsieur avec mademoiselle de 
Montpensier. J'espere toujours que Dieu don- 
nera des enfans au Roi , et qu'il voudra se lais- 
ser flechir enfm par les larmes et les prieres 
d'un peuple qui a le bonheur d'etre gouverne 
par le meilleur prince du monde et par une 
Reine d'un grand merite. » 

Cependant le Roi se disposa de s'en retour- 
ner a Paris peu apres le mariage de Monsieur, 
et passa par Rennes , ou je ne suivis point Sa 
Majeste, lui ayant demaude la permission d'al- 
ler voir madame du Massez, ma belle-mere , 
qui demeuroit en Saintonge. Ce monarque ap- 
prit pour lors la mort du marechal dOrnano , 
et donna ordre a madame de Che v reuse de se 
retirer dans sa maison de Dampierre , avec de- 
fense d'en sortir. La mort du marechal d'Ornano 
fut une occasion de parler aux uns , et contribua 
a la fortune des autres; et il y a beaucoup 
d'apparence que , si cette mort n'eut prevenu le 
ministere , on auroit fait le proces de M. d'Or- 
nano , et qu'il n'auroit pas manque peut-etre de 
charger par ses depositions plusieurs personnes 
avec lesquelles il avoit eu de tres-grandes habi- 
tudes. 

Monsieur fut tres-content de son mariage et 
de I'apanage qu'il avoit eu ; mais il oublia ses 
serviteurs : a quoi son humeur le portoit assez. 
Madame menageoit son esprit , et en tiroit tout 
ce qu'elle en pouvoit tirer par son adresse. 

[1627] Sa grossesse, qui parut bientot, ne fit 
qu'augmenter le credit qu'elle avoit aupres de 
son mari et de la Reine , sa belle-mere. Per- 
sonne n'osoit dire que cette princesse n'accou- 
cheroit pas d'un fils : car elle en etoit si persua- 
dee , qu'il n'y avoit rien qu'ell e ne mit en usage 
pour savoir ce que I'on disoit d'elle sur cet ar- 
ticle , et pour donner ensuite des marques de 
son ressentiment a ceux qui ne parloient pas 
dans son sens. Cependant elle n'eut qu'une fille, 
centre son attente et celle de ceux qui la regar- 



doient comme etant destinee a donner des rois 
a la France. Elle mourut peu de jours apres. 
Quoique le cardinal de Richelieu eiit contribue 
beaucoup au mariage de cette princesse , il n'en 
etoit pas moins pour cela I'objet de son aver- 
sion ; car elle lui envioit non-seulement son cre- 
dit , mais elle fut meme cause , a ce que Ton 
croit , que la Reine-mere commenca a se degou- 
ter de ce ministre et a preter I'oreille a ceux 
qui lui parloient a son desavantage. 

On fut alors averti des preparatifs de guerre 
qu'on faisoit en Angleterre , qu'un grand nom- 
bre de huguenots, sujets du Roi, y avoient 
passe , et que plusieurs d'entre eux la deman- 
doient et s'y disposoient , sous pretexte de don- 
ner ordre a leur siirete. Cependant le Roi tomba 
dangereusement malade, et se trouva autant 
agite par la fievre qui le tourmentoit que par 
I'envie qu'il avoit d'aller en Poitou. La Reine sa 
mere fit ce qu'elle put pour Ten empecher ; mais 
le cardinal le pressa au contraire de s'avancer, 
ne trouvant que ce seul moyen pour sauver I'lle 
de Re , dans laquelle les Anglois avoient deja 
fait une descente , et pour se faire craindre aux 
Rochelois qui les avoient appeles. 

La descente fut contestee ; mais enfin ils pri- 
rent terre , etant fuvorises par la maree et par 
leur canon. L'armee ennemie etoit commandee 
par Buckingham , qui parut en cette expedition 
avec I'equipage d'un homme amoureux , plutot 
que dans I'equipage d'un general. Ce due, me- 
prisant le fort de La Pree , resolut d'attaquer ce- 
lui de Saint-Martin : ce qui lui fit recevoir un 
affront, car il se retira sans avoir reussi dans 
son entreprise. Je me crois oblige de dire ici, 
pour rendre temoignage a la verite , que ce suc- 
ces fut autant du a la vigilance du cardinal qu'a 
la resolution que le Roi prit de se faire voir 
dans le pays d'Aunis. Les assieges firent une 
vigoureuse defense , et le regiment de Champa- 
gne , commande par Thoiras , qui fut dans la 
suite marechal de France , y acquit beaucoup 
d'honneur. On fit passer des troupes au fort 
de La Pree, et Ton fit un embarquement a 
Brouage , dont le commandement fut donne a 
M. de Schomberg, qui apprit a son arrivee que 
les gardes ayant ete attaquees sous ce fort, ou 
elles etoient campees, avoient repousse I'en- 
nemi , lequel , pour jouer de son reste , attaqua 
par un assaut general le fort de Saint-Martin , 
d'ou il fut aussi repousse. Ayant ensuite voulu 
se retirer a la tete de I'ile , il fut defait entiere- 
ment; et I'on pent dire que le marechal de 
Schomberg recut dans cette occasion beaucoup 
de gloire , et la France un grand honneur. Si 
le Roi fut admire pour avoir entrepris ce se- 



PREMIERE PAR 

couis, le cardinal ne fut pas molns loue d'y 
avoir contribue. Je ne suivis point le Roi 
dans ce voyage , ni quand 11 partit de Saint- 
Gerraain , ou il etoit venu reprendre ses forces , 
parce que je n'etois pas moi-raeme encore gueri 
d'une incommodite qui m'obligea de garder la 
charabre dix mois entiers , outre que le Roi ne 
m'avoit pas fait I'honneur de me nommer pour 
6tre de ce voyage. Je ne dirai point si la prison 
du grand prieur ou quelque autre raison en fut 
la cause , mais seuleraent que j'en tirai un grand 
avantage , qui fut que je commencai des-lors a 
raepriser le monde. Je n'avois point de plus 
grande consolation que quand des personnes de 
vertu et de piete me venoient visiter ; et je puis 
dire que , dans cette occasion , je le fus bien 
plus que je ne le meritois par les plus qualifies 
du royaume. Enfin je recouvrai ma sante , sans 
avoir le moindre ressentimeut d'un grand ab- 
cesqu'il fallut m'ouvrir a plusieurs reprises. Ce 
fut dans un voyage que je fis a Notre-Darae-de- 
Liesse, pour remercier Dieu , que j'eus la certi- 
tude de ma guerison. Madame de La Ville-aux- 
Clercs fut du voyage , et je suis oblige de dire a 
sa louange que , pendant le cours de ma mala- 
die , elle ne quitta point le chevet de mon lit , 
dans lequel j'etois presque toujours, parce que 
je m'y trouvois bien plus soulage que dans 
quelque situation que je pusse etre. 

Le Roi m'ordonna de rester aupres de la Reine , 
sa mere, qui exercoit la regence sous le titre de 
gouvernante des provinces de deca la Loire. 
Cepeudant madame de Chevreuse , ennuyee du 
sejour de Dampierre , en partit brusquement , 
et alia a Nancy , ou elle fut parfaitement bien 
recue de M. de Lorraine. Quoique la parente 
servit de pretexte , ce fut sa beaute qui lui ac- 
quit tout le pouvoir qu'elle eut dans la suite , et 
qu'elle conserva long-temps sur I'esprit de ce 
prince. Ce souverain ayant , ainsi que ses peres , 
fait de grandes usurpations sur les eveches de 
Metz , Toul et Verdun , dont la protection etoit 
devolue a nos rois, qui n'en possedoient presque 
plus que la souverainete , dans laquelle ils etoient 
bien fondes , on conseilla a Sa Majeste de re- 
vendiquer ce qui lui appartenoit. Des commis- 
saires ayant ete nommes de part et d'autre 
pour en prendre connoissance , ils adjugerent 
tant de terres au Roi que M. de Lorraine crut 
qu'on le vouloit depouiller entierement. II est 
vrai que ce prince faisoit d'ailleurs tant d'usur- 
pations sur les droits et sur la souverainete de Sa 
Majeste, que sa crainte pouvoit etre assez bien 
fondee. Le due de Lorraine crut done que I'oc- 
casion se presentoit d'obtenir des declarations 
en sa faveur, ou bien de se maintcnir par la 



TIE. [1627-28] 47 

force dans la possession de ce qu'il pretendoit 
lui appartenir. II s'en declara ouvertement, et 
le bruit de la cour etoit qu'il agissoit par le con- 
seil de madame de Chevreuse. Mais le pere de 
cette duchesse , craignant que I'evenement ne 
repondit pas a son attente, lui conseilla d'en- 
voyer en Espagne pour s'assurer de la protec- 
tion du Roi Catholique , et de faire passer par 
Paris ou par La Rochelle M. de Ville, pour sa- 
luer Sa Majeste de la part du due son maitre, 
en glissant toujours quelques paroles qui signi- 
fioient qu'il n'y avoit point de meilleur moyen 
pour rendre I'amitie eternelle que de faire jus- 
tice a M. de Lorraine sur ses pretentions. 

Je repondis a cet envoye, avec qui j'eus ordre 
de conferer , que ses paroles ressembloient a un 
defi ; mais qu'il devoit plutot se ressouvenir que 
son maitre avoit I'epee trop courte pour la mesu- 
rer avec celle du Roi ; que d'ailleurs avant que 
les Anglois et les Espagnols, naturellement tem- 
poriseurs , eussent delibere s'ils I'assisteroient 
ou non , il se trouveroit depouille et de ce qui lui 
appartenoit et de ce qui ne lui appartenoit point . 
M. de Ville ne fut pas mieux recu a La Rochelle, 
le Roi etant indigne de ce qu'un due de Lor- 
raine osoit faire le fier contre lui , parce qu'il 
le croyoit engage fort avant dans une guerre avec 
le roi d'Angleterre et avec une partie de ses 
Etats revokes. Pendant que ie blocus de La Ro- 
chelle fut continue [1628], le Roi vint faire un 
tour a Paris et s'en retourna promptement, sans 
que les prieres des deux Reiues le pussent rete- 
nir. Le marquis de Spinola ayant ete rappele 
des Pays-Bas en Espagne , passa par Paris. En 
s'en allant a Madrid , il vit le camp de La Ro- 
chelle , oil le Roi lui fit un tres-bon accueil , lui 
permettant meme de visiter les tranchees et les 
travaux. On battit aux champs : ce qui etoit le 
plus grand honneur qu'on lui put faire , et dont 
il ne manqua pas de rendre a Sa Majeste ses tres- 
humbles remerclmens. Quand il fut arrive a la 
cour du Roi son maitre , plusieurs conseillers de 
Sa Majeste Catholique etant d'avis que Ton ten- 
tat le secours de La Rochelle, alleguant pour 
leur principale raison qu'il falloit empecher la 
trop grande puissance de la France etses vues, 
dont on ne pouvoit douter sur la reponse qui 
avoit ete faite a M. de Ville , on demanda a Spi- 
nola si cette entreprise pouvoit reussir : a quoi 
ce general repondit qu'il y trouvoit de grandes 
difficultes qui ne manqueroient pas de traverser 
les desseins du Roi Catholique, auquel ensuite on 
reprocheroit toujours d'avoir inutilement envoye 
une flotte pour le secours des Rochelois. On lui 
proposa de se charger de I'entreprise ; mais il 
s'en excusa, donnant pour raison de son refus 



•18 



MEMOIHES I)U OOMTE DE 1UUE^.^E 



qu'il avoit vu les travaux et donne son avis sur 
ce qu'il y avoit a faire ; qu'ainsi il ne pouvoit pas 
honnetement se chargei" de I'execution de ce 
qu'on lui ordonnoit. Tout ceci fut cause que Sa 
Majeste Catholique n'entreprit rien dont on put 
se plaiiidre en France , ou qui put lui faire beau- 
coup de mal ; mais il n'en fut pas de meme du 
cote de I'ltalie. Les Espagnols croyant que I'occa- 
sionetoit favorable de s'emparer de la villeet ci- 
tadelle de Gasal, le sergent-major de cette place 
fut sollicite de la part du Roi Catholique pour la 
livrer ; et le due de Savoie consentit , d'autre cote, 
de lui laisser faire la conquete du pays, a con- 
dition qu'il declarat ne pretendre aucun droit , 
ou de renoncer a celui qu'il pourroit avoir sur la 
ville et sur la citadelle. Ces deux princes , sui- 
vant le bruit de la renommee, qui n'epargne 
personne , ne songeoient qu'a se troraper I'un 
I'autre ; car le Roi Catholique , voyant que son 
dessein lui avoit reussi, ne pensoit qu'a empe- 
cher M. de Savoie de faire la guerre dans un 
pays qu'il regardoit eomme le sien propre; et ce- 



pendant le due de Savoie , dans la crainte qu'il 
en avoit ensuite , crioit au secours pour empe- 
cher la trop grande puissance de I'Espagne en 
Italic. II se sauvoit ainsi de I'un aux depens de 
I'autie; mais, pour rendre sa condition meil- 
leure, il etoit souvent joue des uns et des autres. 
II n'y avoit point de puissance qui fut plus en 
etat de faire tete a I'Espagne que celle de la 
France. Cependant Sa Majeste Catholique traita 
avec le due de Rohan et lui fournit de I'argent, 
afin que la guerre civile ne fiKpas sitot termi- 
nee qu'il y avoit lieu de croire qu'elle le seroit. 
Le due fit a la verite la guerre en Laoguedoc; 
mais il ne put empecher que La Rochelle ne se 
rendit , apres qu'on y eut appris la mort du due 
de Ruckingham , et vu que les efforts des An- 
glois etoient inutiles contre la digue qu'on avoit 
construite pour enfermer le port , et contre les 
vaisseaux que le Roi avoit armes pour s'opposer 
a la flotte ennemie. Cette ville rebelle fit enfin de 
necessite vertu , et ouvrit ses portes a son sou- 
verain. 



FIN DE LA, PREMIERE PARTIE. 



MEMOIRES 



DU COMTE DE BRIENNE. 



DEUXIEME PARTIE. 



[1629] Sa Majeste se ressouvint alors de la 
protection qu'elle devoit h M. de Mantoue in- 
justement attaque , etn'oublia point cependant 
ce qu'elle devoit a son Etat. Apres avoir recu a 
composition La Rochelle , et donne ses ordres 
pour rile de Re , elle lit aller son armee par le 
Languedoe pour se rendre dans le Dauphine , 
dans I'intention de forcer les passages des Al- 
pes , si M. de Savoie I'y contraignoit. Le Roi 
Vint aussi faire un tour a Paris pour y voir les 
Reines ; mais 11 en repartit aussitot , malgre la 
rigueur de la saisou , pour se mettre a la tete 
de son armee. 

Ce monarque , feignant d'ignorer ce qui se 
passoit a sa cour , courut au plus presse ; et , 
n'ayant pu faire entendre raison au due de 
Savoie, il tenta de forcer le pas de Suse, fortifie 
de barricades et defendu par une bonne cita- 
tadelle et par un grand nombre de gens de 
guerre : ce qui lui reussit , et le mit en etat de 
voir Casal delivre d'un siege qui se faisoit sous 
les ordres du marquis de Spinola. Pendant la 
duree de ce siege , ce general se plaignit sou- 
vent qu'on le laissoit manquer de tout ce qu'il 
lui falloit : ce qu'il attribuoit aux artifices de 
M. de Savoie. Ce grand capitaine eut peu de 
satisfaction du cote de I'Espagne , et ne fut heu- 
reux qu'en ce qu'il tomba malade avant que les 
ordres du Roi Catholique fussent arrives et exe- 
cutes par un autre. 

Casal fut done secouru sans qu'il fut neces- 
saire que le Roi allat plus loin que Bousselen- 
que , ou M. et madame de Savoie et le prince 
leur fils vinreut rendre leurs devoirs a Sa Ma- 
jeste , qui , sous la foi d'un traite , repassa en 
France avec le cardinal , et sans prendre le 
raoindre repos alia dans le Vivarais , oil plu- 
sieurs places se rendirent, a la reserve dePrivas 
qui , ayaut voulu se defendre, servit malheureu- 
sement d'exemple aux autres et a la posterite. 

Le due de Rohan et tout son parti , etonnes 

III. C. D. M., T. in. 



de tant d'avantages , firent demander une am- 
nistie : et cette amnistie lui fut accordee, a 
condition que le due de Rohan , chef des rebel- 
les, sortiroit du royaume, et que toutes les places 
dont il etoit gouverneur ouvriroient leurs portes 
aux troupes de Sa Majeste et auroient le tiers 
de leurs fortifications rasees. Mais parce que cha- 
que ville avoit la liberte de se soumettre ou de 
ne le pas faire, le cardinal prit lui-meme le soin 
de les aller faire expliquer. II mena des troupes 
capables de les intimider et de les faire obeir de 
force , si elles ne vouloient pas le faire autre- 
ment. Le Roi vint alors faire un tour a Paris 
pour y voir les Reines et s'y rafralchir. II mena 
avec lui la Reine son epouse a Versailles; et 
un jour qu'il paroissoit se disposer a revenir a 
Paris , il en partit aussitot pour aller prendre le 
divertissement de la chasse ou il le prenoit 
ordinairement. 

II est a propos de remarquer ici , a cette oc- 
casion , que la comtesse de Lanoy etant morte 
des I'annee precedente , la marquise de Senecay 
eut sa charge de dame d'honneur; et celle que 
madame de Senecay avoit auparavaut fut donnee 
a la comtesse de Rochepot , connue pour lors 
sous le nora de madame Du Fargis. La Reine , 
qui avoit souffert avec peine qu'on eut eloigne 
de son service madame de Vervet , eut alors un 
nouveau deplaisir 5 car non-seulement la dame 
de Vervet ne fut point rappelee , mais on mit 
aupres d'elle une dame qu'on pouvoit soupcon- 
ner d'etre dans la dependance du cardinal de 
Richelieu , a cause de la liaison qui etoit entre 
elle et madame de Combalet, qui fut depuis 
duchesse d'Aiguillon. La Reine s'emporta fortj 
mais les dames qui essuyoient sa colere et ses 
chagrins tachoient a la servir comme elles y 
etoient obligees. Cependant madame Du Fargis 
fit si bien qu'elle gagna la confiance de sa mal- 
tresse par son assiduite et par quelques com- 
plaisances. Apres cela, elle ne songea plus qu'a 

4 



MEMOIBES DU COMTE UE BRIENNE , 



la reconcilier avec la Reine, sa belle-mere; et il 
y a beaucoup d'apparence qu'elle suivit en cela 
ies coDseils du cardinal de Berulle , quoique la 
dame eut par elle-meme assez de resolution 
pour I'entreprendre. 

On connut pour lors que Ton s'etoit meprls 
de croire que le Roi fut absolument insensible a 
la passion de I'amour, mademoiselle de Haute- 
fort ayant donne dans la vue de ce monarque. 
Cette dame , qui avoit beaucoup d'esprit et un 
entretien tres-agreable , etoit au service de la 
Reine-mere , et sous la conduite de madame de 
La Flotte , gouvernante des filles d'honneur de 
Sa Majeste. Madame Du Fargis conseilla pru- 
demment a la Reine de fermer Ies yeux a la 
passion apparente du Roi son epoux , lui di- 
sant, pour la fortifier dans ce sentiment : « S'il 
est capable d'aimer , c'est a vous seule qu'il 
est capable de le marquer. » Cette princesse 
avoit d'autant plus de raison de le croire , qu'il 
n'y avoit effectivement a la cour aucune per- 
sonne plus belle et plus charmante qu'elle , la 
nature lui ayant donne tout I'esprit et tout I'a- 
vantage necessaire , et pour se faire aimer et 
pour se faire respecter. Le cardinal revint alors 
glorieux et triomphant a la cour , ignorant ce 
qui s'y passoit , aussi bien que la passion que 
Monsieur faisoit paroitre pour epouser la prin- 
cesse Marie , fille ainee du due de Mantoue. La 
Reine-mere , au contraire , avoit beaucoup d'a- 
version pour cette princesse. Monsieur , son 
fils , temoigna aussi dans la suite de I'iuclina- 
tion pour epouser une princesse florentine. 

Les huguenots , desunis entre eux et se tra- 
il issant Ies uus les autres , rentrerent insensi- 
blement sous I'autorite du Roi qu'ils avoient 
raeprisee si long-temps, bien que le due de 
Rohan fit son possible pour les retenir et ne 
cessat d'agir par ses emissaires en faveur de son 
parti , tantot aupres des Espagnols , et tantot 
aupres des Anglois. Mais il eut beau faire , 
toutes les villes de la Guienne et du Langue- 
doc , meme Nimes , Uzes et Montauban , suivi- 
rent la loi qu'on voulut leur imposer. Cepen- 
dant les services et la capacite du cardinal ne 
le mettant point a couvert de I'envie , il songea 
bien tot a engager le Roi dans une nouvelle 
guerre , de I'evenement de laquelle il se char- 
geoit. 11 loua fort la Reine-mere de ce qu'elle 
s'etoit opposee au mariage de Monsieur avec la 
princesse Marie , en faisant renfermer celle 
dont ce prince paroissoit etre epris; mais , dans 
les entretiens que le cardinal eut avec le Roi , 
il lui fit remarquer que, tant que le cardinal de 
Berulle et les Marillac conseilleroient la Reine- 
mere, elle seroit capable de tout entreprendre ; 



que c'etoit une cabale qu'il falloit rompre abso- 
lument , en commencant par diviser la belle- 
mere et la belle-fille. Le Roi n'eut pas de peine 
a se laisser persuader , et le hasard seconda les 
desseins du premier ministre. Le cardinal de 
Berulle mourut sur ces entrefaites. A peine 
eut-il rendu I'esprit que beaucoup de gens se 
donnerent la liberte de parler contre lui, les 
uns I'accusant d'ingratitude et les autres d'hy- 
pocrisie , sans pourtant Ten pouYoir convaincre. 

Le cardinal de Richelieu , se tenant toujours 
tres-assure des bonnes graces de son maitre , 
s'avauca du cote de Lyon , et pria le Roi 
de vouloir le suivre de pres , a moins qu'il 
ne voulut se resoudre a voir Casal , ce grand 
ouvrage de sa gloire , tomber sous la puissance 
des Espagnols. Le Roi declara son voyage , et 
que les Reines en seroient , et que la cour pas- 
sei'oit par Troyes , ou elle sejourneroit les fetes 
de Paques. Sur un bruit qui courut que Mon- 
sieur avoit amasse quelques troupes pour enle- 
ver la princesse Marie qui etoit aupres de la 
Reine-mere , Sa Majeste, qui en prit I'alarme, 
depecha au Roi qui , etant deja a Trenel , re- 
vint a Fontainebleau , d'ou il envoya un corps 
decavaleriepour mettre la Reine en assurance. 
La chambre que Ton donna a la princesse 
Marie fut preparee avec si peu de soin, qu'elle 
eut toutes les peines du monde a se resoudre d'y 
entrer. Chacun , se donnant la liberte de rai- 
sonner sur ce que Ton voyoit , concluoit que 
tout ceci se passoit avec la participation du Roi. 
Pour moi , je donnai aussi dans ce meme senti- 
ment ; mais je reconnus ensuite que je ra'etois 
mepris , parce qu'etant alle un jour au lever du 
Roi , il me demanda si j'avois cru qu'il ap- 
prouveroit tout ce qui avoit ete fait. Je lui 
avouai sans detour que j'avois eu cette pensee ; 
mais que j'en avois change sur ce que , venant 
dans la chambre de Sa Majeste , j'avois passe 
devant celle de cette princesse , et que je n'y 
avois point vu de garde. « Vous avez raison , 
me dit le Roi ; car on en use bien mal avec 
elle. » Je remarquai des lors que la parfaite 
intelligence que Ton avoit crue si fort etablie 
entre la mere et le fils etoit de beaucoup dimi- 
nuee ; mais j'avois agi contre les regies de la 
prudence, et ce n'etoit pas a moi d'en rien te- 
moigner. 

[1630] Le Roi, qui traversa la Bourgogne 
pour se rendre a Lyon , fut accompagne dans 
son voyage par les enfans deM.de Vendome 
( quoique leur pere flit encore prisonnier , et 
que le grand prieur, leur oncle, fiit mort a Vin- 
cenncs ) , et par le comte de Soissons revenu 
des I'annee precedente dans le royaume, d'ou il 



DEUXIEME PARTIE. [l630] 



5t 



etoit sorti par le conseil de Senneterre , qui le 
suivit dans le voyage qu'il fit en Italic. Ce 
prince resta fort long-temps a la cour de Sa- 
voie, ou Ton dit quMl s'amouracha de Madame 
Royale , apres avoir recouvre la sante , contre 
I'opinion des medecins , qui , dans une violente 
maiadiedont il fut attaque, I'avoient condamne 
a mort. 

Le cardinal de Richelieu, glorieux d'avoir , 
par la prise de Pignerol , assure un passage en 
Italic a I'armee du Roi , se rendit a Lyon , ou 
il fit prendre a Sa Majeste la resolution d'y aller 
en personne. On examina quel chemin on de- 
voit suivre , et Ton se determina a celui de 
Grenoble , pour etre a portee de faire le siege 
de Chambery , de bloquer Montmeliau, et d'al- 
ler au devant du prince Thomas , qui faisoit 
semblant de vouloir defendre la Savoie ; ou 
d'entrer en France si le Roi s'avancoit du cote 
de Saint-Jean-de-Maurienne. 

Sa Majeste se separa des Reines , et laissa a 
Lyon le garde-des-sceaux de Marillac et le con- 
seil. Je ne puis dire surement si c'etoit pour ren- 
dre justice aux sujets du Roi , ou bien si Ton ne 
pensoit pas deja a se defaire de ce magistrat. Ce 
qui est certain , c'est qu'il cut tres-bicn fait de 
s'abstcnir de voir les Reines ; mais son ambition 
lui faisoit suivre toujours de mauvais avis, qui 
lui furent dans la suite tres-nuisibles , parce que 
le pauvre homme ne connoissoit pas les manie- 
res de la cour ni I'esprit du Roi. 

Onenvoyade Grenoble le marechal de Cre- 
qui faire le siege de CJiambery , qu'il fit capitu- 
ler avec son chateau. Sa Majeste y ayant fait 
quelque sejour, ordonna ensuite au marechal de 
Chatillon de bloquer Montmelian; et, continuant 
sa marche par Aix , Romilly , Annecy , Conflans 
et la Tarantaise , elle s'arreta a Saint-Maurice. 
Le prince Thomas abandonna ces memes pos- 
tes , n'osant pas les defendre ni accepter la ba- 
taille que Sa Majeste avoit envie de lui donner a 
Saint-Maurice. Les troupes du Roi ayant atta- 
que I'arriere-gardc de I'armee ennemie, la defi- 
rent , et le prince Thomas se retira dans la vallee 
d'Oulx , ou le Roi I'auroit poursuivi s'il avoit eu 
assez de vivres pour y faire subsister son armee 
pendant huit jours , ne craignant point que la 
difficulte des passages le put empecher d'entrer 
dans le Piemont; mais Sa Majeste en ayant ete 
detournee par cette consideration , elle se con- 
tenta de faire fortifier I'entree de la vallee, dont 
le commandement fut donne a M. Du Hallier. 
Ensuite , reprenant le meme chemin jusqu a Con- 
flans , le Roi se rendit a Chambery et ensuite a 
Lyon. Sa Majeste y fut accompagnee par le car- 
dinal de Richelieu , par plusieurs marechaux de 



France, et entre autres parM. de Schomberg qui 
avoit passe les monts, et auquel le premier mi- 
nistre proposa de retourner en Piemont; mais 
ce marechal y ayant de la repugnance , M. d'Ef. 
fiat s'offrit : et cela pint fort au ministre qui ne 
pouvoit se resoudre a quitter le Roi , dont il 
craignoit I'esprit susceptible de toutes les im- 
pressions, et fougueux. Comme le cardinal etoit 
bien informe de ce qui s'etoit passe a Lyon, il 
fit tout ce qu'il put pour empecher le Roi de re- 
passer les monts ; mais u'ayant pu en venir a 
bout, il le suivit. L'humeur fiere et naturelle- 
ment inquiete de ce prince donna dans la suite 
au cardinal les moyens de le faire revenir, etde 
lui faire suivre ses conseils plus aveuglement 
qu'auparavant. 

Le Roi se rendit de Grenoble a Saint-Jean- 
de-Maurienne , et y fit assez de sejour pour y 
rasserabler une armee capable de combattre 
celle de M. le due de Savoie. Cette armee, jointe 
a une autre qui etoit au-dela des monts sous le 
commandement de MM. les marechaux de La 
Force et deMarillac, pouvoit donner de la crainte 
au due et au gouverneur de Milan. Le due de 
Montmorency s'offrit de la commander , et le 
marquis d'Etfiatde I'accompagner, pourvu qu'on 
le fit lieutenant general, persuade qu'il etoit que 
cette dignite , jointe a celle de grand-maitre de 
rartillerie et de surintendant des finances , lui 
donneroit assez d"autorite pour partager celle 
de M. de Montmorency. Le jour que M. de 
Schomberg s'avanca, nous reculames jusqu'a 
Grenoble , apres avoir reste a Barrault le temps 
qu'on nous demandoit , pour voir I'effet d'une 
mine qui nous devoit faciliter la prise de Mont- 
melian; mais ce dessein ne reussit pas. 

Dans I'envie que le Roi avoit de retourner a 
Lyon, sur les avis qu'il avoit eus que le gardc- 
des-sceaux s'insiuuoit de plus en plus dans I'es- 
prit des Reines , ce magistrat recut un ordre 
d'aller a Grenoble y attendre Sa Majeste : ce 
qui fit que les soupcons qu'on avoit eus de sa 
conduite a Lyon ne furent pas sans fondement. 
II parut bien alors que M. de Marillac n'avoit 
point I'air de la cour en saluant le Roi; car il 
temoigna trop de joie de son retour , et combien 
il avoit apprehende que le sejour de ce prince 
au pied des Alpes n'eut ete nuisible a sa sante. 
Je ne doute point que le pauvre homme n'en fit 
de meme en abordant le cardinal ; mais ni ses 
souplesses ni ses artifices ne le purent faire chan- 
ger a son egard. La cour se rendit a Lyon , ou 
le marechal de Schomberg promit de retourner 
en Italic. M. de Montmorency y defit M. de Sa- 
voie, qui s'etoit campe sous Veillane; et M. de 
Schomberg y fut joint par les autres marechaux, 

1. 



MEMOIl'.F.S m: COMTE IiE BRIENNE 



{jui y furent seulement temoins deson courage, 
et ne contribiierent que par leurs voeux a I'heu- 
reux succes de ses entreprises. 

L'armee victorieuse, s'avancant vers Carignan, 
y prit un fort que les enuemis y avoient cons- 
truit pour defeudre le passage du P6. L'on com- 
menca pour lors a bien esperer des secours de 
Casai, assiege pour la seconde fois par les Es- 
pa'mols. M. de Montmorency repassa ensuite les 
monts et il se rendit a Lyon , ou il ne donna 
point a M. d'Effiat toutes les louanges que, dans 
son coeur, il croyoit lui etre dues. 

Le Roi fut pour lors attaque de cette grande 
maladie qui nous fit extremement craindre pour 
sa vie, et qui causa autant d'alarmes a son con- 
seil que d'esperance a Monsieur, qui etoit reste 
a Paris , de posseder dans peu la plus belle cou- 
ronne de la chretiente ; mais cette maladie eut 
un cours heureux. Lorsque le Roi crutse trouver 
iiors d'esperance de guerison , il fit de grandes 
excuses a la Reine son epouse de n'avoir pas bien 
vecuavec elle. II lui promitdeseconduiremieux 
et de suivre a I'avenir ses conseils. Cette prin- 
cesse , se tenant alors comme assuree de la sin- 
cerite et de la tendresse du Roi son epoux, lui 
declara tons les sujets de plaintes qu'elle avoit 
contre le cardinal , ct fit promettre au Roi que 
ce rainistre seroit congedie ; mais il est vrai que 
le monarque ne s'y engagea qu'a condition que 
ce ne seroit qu'apres qu'il auroit fait la paix 
avcc I'Espagne. Pendant la maladie du Roi , la 
Reine-mere s'assura aussi de plusieurs personnes 
pour arreter le cardinal , s'il arrivoit que le Roi 
vint a raourir. M. d'Alincourt , gouverneur de 
Lyon , et quantite de seigneurs de la cour s'y 
enyagerent. Le cardinal , de son cote , soit qu'il 
eneut connoissance , ou bien qu'il voulut se de- 
livrer des craintes continuelles dans lesquelles 
il etoit , s'assura du plus grand nombre de gens 
qu'il put, et n'exigea d'eux autre chose, a ce 
qu'il parut, que de lui aider a se retirer dans un 
lieude surete, a cause de la haine qu'il savoit 
bien que la Reine et Monsieur avoient pour lui. 
Le due de Montmorency leur offrit aussi ses ser- 
vices et ceux de plusieurs de ses amis qu'il avoit 
mis dans leurs interets. A chaque accident qui 
survenoit dans cette maladie , les creatures de 
Monsieur lui depechoient des courriers que je 
faisois aussitot suivre par d'autres , pour ras- 
surer les bons serviteurs du Roi, et pour oter a 
Monsieur I'esperance de la grandeur dont il 
se laissoit flatter. Enfin Dieu rendit assez de 
sante et de force a ce monarque pour sortir 
de Lyon, et pour aller prendre fair de la 
Loire , qu'on assuroit lui 6tre meilleur que tout 
autre. 



Rien que Sa Majeste se ressouvlnt des bons 
services quelecardinal lui avoit rendus, il n'ou- 
blia pas la parole qu'il avoit donnee a la Reine, 
quoiqu'il en lit un secret a son premier minis- 
tre;maisil I'avertit pourtant que la Reine sa 
mere etoit mal satisfaite de sa conduite , et lui 
conseilla de sereconciliersincerement avecelle. 
Soit quelecardinal ajoutat foi a ce que le Roi 
lui avoit dit, ou qu'il voulut connoitre par lui- 
meme qui etoient ceux qui le desservoient , ou 
qu'il criit que la bienveillance dont cette priu- 
cesse I'avoit honore lui faciliteroit les moyens 
de rentrer dans ses bonnes graces , il prit le 
parti de la suivre , et il s'embarqua dans le meme 
bateau qui avoit ete prepare a cette princesse. 
II y mit en usage tout son jeu, et examina la 
contenance de toutes les dames qui y etoient : 
ce qui lui fut tres-inutile ; car la Reine, qui etoit 
nee Florentine, lui fit voir que, quoiqu'elleeut 
passe trente annees en France, elle n'avoit pas 
encore oublie I'art dedissimuler, qui s'apprend 
dans tons les pays du monde , mais qui est natu- 
rel en Italic. 

La cour etant arrivee a Paris , le Roi aima 
mieux loger dans I'hotel des ambassadeurs ex- 
traordinaires , qui est proche du Luxembourg , 
que dans le Louvre ; et cela apparemment pour 
ses vues particulieres. II y visitoit souvent la 
Reine sa mere , qui ne manquoit pas de le faire 
souvenir de ce qu'il lui avoit promis et a la 
Reine son epouse; mais le Roi leur representoit 
sous quelle condition il avoit doune sa parole. 
Non seulement ceux qui jugcoient des chosessui- 
vant les apparences, mais meme les plus eclai- 
res , regardoient la disgrace du cardinal comme 
inevitable, pendant que d'autres lui voyoient un 
moyen pour se maintenir, en ce que ceux qui 
agissoient pour le perdre le faisoient trop ouver- 
tement ettemoignoient beaueoup de passion : ce 
qui paroissoit unecabale, dont le nom seul etoit 
odieux au Roi. 

La Reine fut conseillee par la princesse de 
Conti , par la duchesse d'Elboeuf , et meme, a 
ce que Ton dit , par le.garde-des-sceaux , d'avoir 
un eclaircissement avec le Roi ; et pour faire 
connoitre a ce monarque et au cardinal qu'il 
n'y avoit point de lieu d'esperer de reconcilia- 
tion , elle eloigna de son service la dame de Com- 
balet , niece de ce premier ministre. Celui-cl 
surprit Leurs Majestes comme el les parloient 
ensemble de ce qu'il y avoit a faire contre lui. 
Les larraes et les soumissions du cardinal ne 
flechirent point la Reine ; et le Roi ne s'etant 
point alors declare en sa faveur , il se retira de 
leur presence, et donna ordre qu'on tint son 
equipage pret pours'en aller au Havre. Le car- 



Dtl'XlKME i'AUTIE. [I030j 



dinal de La Valette, son ancieu ami , s'opposa a 
cette retiaite precipit6e , et lui dit qu'il nefalloit 
poiutse decourager, maissuivre le conseilquMl lui 
donnoit d'aller a Versailles tiouver le Roi , et de 
se servir dans cette occasion de tout I'ascendant 
que la superiorite de son genie et ses grands ser- 
vices lui donnoient sur Fesprit de ce monarque. 
Le cardinal de Richelieu se trouvatres-biend'a- 
Yoir suivi le conseil geiiereux de son ami, Les 
choses changerent aussitot de face. Ayant de- 
trompe Sa Majeste, il en obtint un ordre pour 
faire aller legarde-des-sceaux a Glatigny, qui 
etoit une raaison peu eloignee de Versailles, ou 
Ton nous fit commandement de nous rendre , le 
president de Chevry et raoi. 

Le cardinal se servit de toute la force de son 
esprit , qui , conime Ton sait assez , etoit des 
plus tianscendans , pour rendre le garde-des- 
sceaux et sou frere auteurs de tout le nial. 11 
engagea le Roi a oter les sceaux a Tun et a faire 
arrcter I'autre , qui pour lors comraandoit I'ar- 
mee d'ltalie avec les marechaux de La Force et 
de Schomberg. On nti'ordonna d'aller a Glati- 
gny reprendre les sceaux. On laissa un exempt 
avec des gardes aupres de M. de Marillac , qui 
le conduisirent a Chateauduu , ou il mourut. 
L'experieuce consommee de ce raagistrat lui fit 
regarder sa perte comme assuree des qu'il vit 
que le cardinal etoit a Versailles, et que la Reine- 
niere , restee a Paris , Tavoit laisse maitre du 
champ de bataille. II ecrivit au Roi une lettre 
pour lui demander la permission de se retirer , 
et il me la remit avec les sceaux , apres s'etre 
entretenu avec moi assez long-temps ; mais quand 
il entendit qu'il y avoit un exempt qui devoit 
I'accorapagner jusques au lieu ou il devoit etre 
conduit, il changea de couleur, et, faisant pour- 
tant serablant de ne se pas croire prisonnier , il 
me dit : « Si on a peur que je ne parle a quel- 
qu'un , on ne me rend pas justice. Je ne puis 
avoir de plus siire garde que moi. » Bouthillier 
cut ordre d'ecrire a M. de Schomberg de faire 
arreter le marechal de Marillac : ce qu'il exe- 
cuta apres en avoir averti M. de La Force et les 
principaux officiers de I'armce. Pour moi, je re- 
mis les sceaux entre les mains du Roi, et je lui 
dis que M. de Marillac m'avoit charge d'une 
lettre pour Sa Majeste. Ce monarque voulut la 
voir, aussi bien que le cardinal ; je m'en defen- 
dis sur ce qu'elle m'avoit ete donnee fermee, et 
que, pouvant s'y trouver quclque chose qui leur 
seroit desagreable , on pourroit me soupconner 
de m'en elre charge a dessein. Mais le Roi 
m'ayant asseure qu'il etoit persuade de ma fide- 
lite , et le cardinal de mon affection , je Touvris, 
et j'enfis lecture en presence du premier minis- 



Iro. Cetle lettre etoit concue en termes extre- 
mement soumls. INI. de Marillac y demandoit 
au Roi la permission de se retirer , parce que , 
disoit-il , son grand ^ge ne lui permettoit plus 
d'exercersa charge avec toute I'assiduite qu'elle 
demandoit. 

Sur la proposition que Ton fit a M. de Cha- 
teauneuf de le faire garde-des-sceaux , il se de- 
fendit assez fortement , soit parce qu'il etoit dif- 
ficile de se maintenir long-temps en faveur avec 
le Roi et le cardinal , ou peut-etre parce qu'il 
se croyoit encore trop jeune pour soutenir le 
poids d'un pared fardeau. J'eus cependant ordre 
de venir a Paris pour faire savoir a la Reine- 
mere , de la part du Roi son fils , le changement 
qu'il avoit fait dans son conseil , en otant les 
sceaux a M. de Marillac, et qu'il ne rempliroit 
point cette charge ni celle de premier president, 
sans lui dire auparavant sur quels sujets Sa Ma- 
jeste jetteroit les yeux. Ces paroles furent prises 
en deux sens bien difl'erens ; car les uns crurent 
qu'elles signifioient que le Roi en delibereroit 
avec la Reine sa mere , et les autres crurent 
qu'elles marquoient seulement que Sa Majeste 
lui diroit ce qu'elle vouloit faire. Je trouvai , eu 
arrivant au Luxembourg , une cour extreme- 
ment grosse. La Reine etoit environnee de quan- 
tite de dames et d'un grand nombre de seigneurs, 
dont M. le due d'Epernon etoit le plus qualifi^. 
Je I'abordai, apres avoir dit a cette princesse ce 
qui m'avoit ete ordonne. Elle me commanda de 
me trouver dans son appartement, au retour de 
sa promenade, pour y recevoir sa reponse. Apres 
cela je ne pus m'empecher de demander a M. d'E- 
pernon ce qu'il pretendoit de faire par sa ma- 
niere d'agir. « Pousser h bout le cardinal , me 
dit-il avec cette fierte qui lui etoit naturelle. — 
L'occasion en est passee, lui repliquai-je; il est 
le maitre. M. de Marillac est congedie, et je ne 
vois point d'autre parti a prendre pour vous que 
de vous retirer et de laisser debrouiller les car- 
tes a ceux qui les out melees , mais qui ne pour- 
ront peut-etre pas en venir about. » Je retournal 
au Luxembourg a I'heure qui m'avoit ete don- 
nee par la Reine, qui tenoit pour lors son cercle 
ou il y avoit un grand nombre de princesses, de 
dames et de seigneurs qui faisoient leur cour a 
Sa Majeste. La Reine ayant tcmoigne qu'elle 
vouloit se retirer sur les six heures du soir, tons 
ceux qui etoient aupres d'elle prirent conge. Je 
fus au desespoir d'avoir vu tant de moude au 
Luxembourg , n'aimant point a faire le person- 
nage d'un espion , personnage qui me paroit tout- 
a-fait indigne d'un gentilhomme. Je m'attendois 
cependant d'etre fort questionne a mon retour ; 
mais heureusement on ne me dit ricn. Si cette 



5 4 



MEMOIUr-S Dl; COMTE HE BIIIENNE , 



commission eut etc donnoe au lieutenant civil 
Morteau , il ne I'auroit jamais executee a son 
honneur. II s'y seroit infailliblement perdu , 
comrae ceux qui y furent reraarques. Lorsque je 
fis ma commission aupres de la Reine , Sa Ma- 
jeste , etant entree dans son cabinet , me com- 
manda de lui repeter ce que j'avois eu I'honneur 
de lui dire. C'etoit apparemment pour me per- 
suader , aussi bien qu'au Roi et au cardinal , 
qu'elle n'en avoit rien temoigne aux princesses 
qui I'avoient suivie a la promenade. Mais comme 
cet artifice etoit trop grossier, je n'en fus pas la 
dupe. Je lui repetai pourtanttout ce que j'avois 
dit. Sa reponse fut que le Roi ne pouvoit rien 
faire qui ne diit etre approuve ; mais qu'il en 
usoit bien mal avec elle , non-seulement parce 
qu'elle etoit sa mere , mais encore parce qu'il 
manquoit a ce qu'il avoit promis ; que les fines- 
ses du cardinal lui etoient connues , et qu'il se- 
roit bien difficile que le Roy son fils n'y fut pas 
trompe dans la suite; qu'elle le remercioit de 
tout ce qu'il lui avoit bien voulu faire savoir, et 
que c'etoit 1^ tout ce qu'elle avoit a me dire. Elle 
ajouta que c'etoit encore lui faire un tres-grand 
outrage , et montrer le peu de credit qu'elle avoit 
sur I'esprit du Roi son fils, puisqu'il releguoit 
le garde-des-sceaux, qui auroit dii, par sa pro- 
bite et sa suffisance , etre a convert d'un pareil 
orage. 

« Je vous ai fait entendre , continua Sa Ma- 
jeste , ce que je veux que vous disiez au Roi de 
ma part; mais vous considerant comme mon ser- 
viteur et comme fils du plus zele serviteur qu'ait 
jamais eu le feu Roi monseigneur, je vous dirai 
francheraent que j'aurai encore plus a souffrir 
que je n'ai eu du temps de Luynes. » Je pris la 
liberte de ne point tomber d'accord de ce que 
me dit cette princesse, et je lui representai les 
obligations que lui avoit le cardinal. « Vous ne 
le connoissez pas , me repliqua-t-elle : comme il 
n'y a pas d'homme plus abattu que lui quand la 
fortune lui est contraire , aussi est-il pi re qu'un 
dragon quand il a le vent en poupe. » Elle ne me 
permit de la quitter que sur les dix heures du solr; 
et les larmes qu'elle repandit abondamment , en 
se plaignant avec amertume du cardinal , me 
firent connoitre qu'elle etoit veritablement tou- 
chee et outree. 

Je me rendis le lendemain de grand matin a 
Versailles, ou je trouvai M. de Chciteauneuf re- 
solu non-seulement d'accepter les sceaux, mais 
meme dans I'impatience de les avoir. Le cardi- 
nal etoit aussi dans celle de les lui procurer ; 
mais le Roi se trouvoit encore incertain de ce 
qu'il devoit faire. Cela m'obligea de dire a M. de 
Ch^teauneuf que , tant que les sceaux seroient 



dans les coffres de Sa Majeste , les partisans de 
M. de Marillac espereroienttoujoursqu'on les lui 
rendroit. « II faut, continuai-je, avouer la verite : 
c'est un homme de merite , et dont la probite 
sera un obstacle a la reconciliation du Roi notre 
maitre et de la Reine sa mere ; mais lorsque les 
partisans de M. de Marillac ne seflatterontplus 
de lui voir rendre les sceaux, ceux qui parois- 
sent les plus auimes couseilleront a la Reine de 
rechercber la bienveillance du Roi et de se con- 
former a ses intentions. » M. de Chateauneuf me 
demanda si je voulois bien dire ceci au cardinal. 
Je le lui promis, et il me pressa fort de le faire. 
Cela m'obligea de lui parler en ces termes : 
« Vous n'etes plus le meme que vous etiez : Dieu 
en soit loue ! » J 'informal cependant le cardinal 
de ce que j'avois fait a Paris et d'uue partie de 
ce qui m'y avoit ete dit. J'ajoutai ce que je 
croyois qu'il falloit faire; mais ce n'etoit pas 
tant pour favoriser M. de Chateauneuf que 
parce que j'etois persuade que le service du Roi 
le demandoit. I.e cardinal me recommanda de 
dire a Sa Majeste ce que je croyois qu'il etoit 
a piopos qu'elle fit , apres lui avoir rendu 
compte de la raaniere dont j'avois execute ses 
ordres. 

Dans I'impatience ou le Roi etoit de me voir, 
pour savoir ce que j'avois fait a Paris, il vint a 
ma rencontre , et fut fort aise d'apprendre comme 
je m'etois acquitte de la commission qu'il m'avoit 
donnee. II parut encore plus content de la pro- 
position que je fis a Sa Majeste de reraplir au 
plus tot les dignites de garde-des-sceaux et de 
premier president du parlement. Le Roi envoya 
querir sur-le-champ le cardinal et lui declara 
la resolution qu'il avoit prise. 11 I'appuya de 
toutes les raisons dont je m'etois servi. Je fis en 
cette rencontre le persounage d'un courtisan , 
qui est d'applaudir a ce que les maitres veulent; 
mais je le fis avec tant de circonspection pour la 
Reine-mere , qu'il ne m'echappa de rien dire 
qui put lui nuire, ni qui fiit contraire au respect 
que je lui devois. Cette princesse ne se contenta 
pas d'avoir congedie de son service madame de 
Combalet^ niece du cardinal , elle ordonna aussi 
a Ranee , son secretaire et creature de cette 
Eminence , de se retirer, en I'assurant pourtant 
qu'elle auroit soin de le recompenser. 

Plusieurs de ceux qui avoient paru les plus 
assidusau Luxembourg cesscrent alorsd'y aller; 
meme le due d'Epernon fut a Versailles rendre 
ses devoirs au Roi. II eut un long entretien avec 
le cardinal de Richelieu , et il y a beaucoupd'ap- 
parence que I'etroite amitie qui etoit entre le 
premier ministre et le cardinal de La Valette, 
ills de M. d'Epernon , ne fut pas inutile a ceduc 



DEUXIEME PVBTIE. [1630] 



qui etoit fort raal dans I'esprit du premier mi- 
nistre, parce que, dans le voyage que la cour 
avoitfait a Bordeaux en 1629 , il avoit coustam- 
jTient soutenu les droits de sa charge dans les ci- 
vilites qu'il avoit rendues a cette Eminence, qui 
depuis ce temps-la en avoit toujours teraoigne 
son mecontentement au due d'Epernon. 

M. de Chateauneuf ayant enfm accepte la 
charge de garde-des-sceaux dont il etoit digne , 
on m'ordonna d'aller dire a la Reine-mere le 
choix que le Roi avoit fait de la personne de ce 
ministre pour reraplir la susdite charge , et de 
celle de M. Le Jay pour etre premier president 
du parlement de Paris. On m'ordonna aussi de 
faire expedier les provisions de ces deux char- 
ges , et d'avertir les officiers du sceau qu'ilseus- 
sent a se trouver le lendemain a Versailles , le 
Roi voulant lui-meme sceller le brevet de M. de 
Chateauneuf. Le cardinal souhaita que j'entre- 
tinsse le pere Suffren , jesuite , de ce que j'avois 
dit a la Reine , etant persuade que la maniere 
avec laquelleon agissoit avec elle devoit I'adou- 
cir, parce que le public pourroit etre detrompe 
par la de I'opinion qu'il ne manqueroit pas d'a- 
voir que tout ceci se faisoit sans la participation 
de Sa Majeste. 

Je n'arrivai a Paris qu'a deux heures denuit. 
J 'en restai bien autantau Luxembourg et a me 
faire ouvrir les portes du noviciat des jesuites , 
ou le pere Suffren iogeoit. Je le trouvai parti 
pour Versailles. Je fus ensuite eveiller le presi- 
dent Le Jay , et de la j'allai au Louvre, ou j'eus 
pitie de I'aveuglement de madarae Du Fargis , 
qui se tenoit comme assuree que son credit et 
celui de sa mere seroient assez puissans pour per- 
dre le cardinal. J'avois averti , des Lyon , cette 
dame que Ton n'etoit pas content de saconduite, 
et que Tordre donne a Biringhen de se retirer de 
la cour faisoit assez connoitre Tautorite absolue 
de I'Emiuence. Je lui avois dit encore que, si 
elle ne changeoit, elle auroit sans doute occa- 
sion de s'en repentir. La dame me dit que j'etois 
moi-meme un aveugle et trop persuade du cre- 
dit du cardinal. Maisenfin, ne la pouvant con- 
vaincre , je lui repliquai qu'elle en pourroit faire 
bientot I'epreuve a ses depens. 

La reine Anne d'Autriche commenca de s'a- 
percevoir alors que les conseils qu'elle avoit sui- 
vis dans tout cet enchainement d'intrigues n'e- 
toient pas les meilleurs ; mais elle s'en excusoit 
en disant : « Qui auroit pu croire , apres tout ce 
que Ton voit , ce que le Roi a dit a la Reine 
sa mere dans le temps qu'il croyoit mourir , 
et depuis qu'il a recouvre sa sante? » Je fisce 
([ue j'avois a faire a Paris, etj'en partis de si 
bonne beure que j'arrivai a Versailles avant les 



officiers du sceau. Les provisions de garde-des- 
sceaux et de premier president du parlement 
etant scellees, M. de Chateauneuf et M. Le Jay 
preterent leur serment entre les mains de Sa 
Majeste , et dinerent avec le cardinal qui partit 
de Versailles , et qui , ayant accompagne le Roi 
au Luxembourg , fut temoin de ce qui se passa 
quand il presenta a la Reine sa mere ces deux 
nouveaux magistrats. 

Le marechal de Schomberg ayant execute 
I'ordre qu'il avoit d'arreter M. de Marillac, re- 
passa en France , glorieux d'avoir oblige le mar- 
quis de Sainte-Croix a lever le siege de Casal , 
que ce general avoit forme avec I'armee d'Espa- 
gne. La prise et le sac de Mantoue par celle de 
I'Empereur nous affligea moins que M. de Sa- 
voie , qui mourut alors depouille d'une partie de 
ses Etats, et presque a la discretion de la mai- 
son d'Autriche , mais toujours plein de projets 
aussi specieux que peu solides. On ne pent dire 
si ce prince mourut de vieillesse ou bien de cha- 
grin 5 mais ceux qui avoient le plus de part a sa 
confiance out cru que le mauvais etat de ses af- 
faires avoit avance ses jours. 

Le Roi ayant resolu de rester du temps a 
Saint-Germain-en-Laye , le cardinal y demanda 
un logement pour ne pas s'eloigner de Sa Ma- 
jeste, a ce qu'il disoit ; mais c'etoit plutot pour 
sa surete , quoiqu'il se vit bien assure de tons 
ceux qui approchoient de sa personne. Le due 
de Montmorency, et MM. de Toiras et d'Effiat, 
qui etoient de retour a la cour , deraanderent 
pour lors le baton de marechal de France. Le 
premier representoit les services de ses peres et 
les siens personnels , ayant beaucoup contribue 
a la reduction des villes du Languedoc occupees 
par les religionnaires , gagne une bataille sur les 
Rochelois , et cette meme annee-ci celle de Veil- 
lane, ou les armees du roi d'Espagne etdu due 
de Savoie avoient ete defaites. Toiras deman- 
doit le meme honneur pour avoir defendu les 
citadelles de Casal et de Re centre I'effort 
des armees espagnole et angloise; et d'Effiat y 
pretendoit pour avoir eu part a la derniere vic- 
toire de M. de Montmorency , dont il se faisoit 
encore plus d'honneur qu'il ne lui en apparte- 
noit , sans derober rien a M. de Montmorency 
de ce qui lui etoit du. Le Roi , ayant pris enfm 
la resolution d'accorder cette dignite aux deux 
premiers , me commanda d'en venir faire part 
a la Reine sa mere. Le troisieme fut informe de 
cette resolution par Bullion , connu autrefois par 
le nom de Cinq-Heraults , et recommandable 
alors par plusieurs services qu'il avoit rendus. 
Je lui dis I'ordre qui m'avoit ete donne. Bou- 
thillier , et surtout d'Effiat , qui esperoit que le 



/»G 



MEMOIRES I)i: COSITB DE BRIE.NiNE 



Roi lui accordei'oit la meme grdce qu'aux au- 
tres , me conjurerent de ne point partir sans 
avoir vu anparavaut le cardinal , qui s etoit 
deja retire. Cela rae surpritbeaucoup. Je ne lais- 
sai pas de leur proraettre ce qu'ils me deman- 
doient, en leur disant que j'avois de la peine a 
croire qu'ils pussent reussir dans leur dessein , 
parce que le Roi , pour I'ordinaire, ne se deter- 
mi)ioit pas si promptement. J'aurois pu encore 
leur objecter bien d'autres raisons , mais je m'en 
abstins , autant par bienseance que parce que 
j'aurois souhaite de m'etre trorape dans mon ju- 
gement , a cause de i'amitie qui avoit toujours 
ete entre M. d'Effiat et moi. 

Je ne manquai done pas de me rendre chez 
le cardinal a son reveil, et je lui dis ce qui 
m'amenoit chez lui de si bonne heure. « Bon 
Dieu, me repondit-il dans la surprise ou il 
^toit , qu'il y a dans ce monde de gens pre- 
venus de leur merite et qui connoissent peu 
la cour ! Allez-vous-en en diligence , faites ce 
qui vous a ete ordonne , et assurez d'Effiat 
que dans le commencement de I'annee pro- 
chaine (nous etions bien avances dans le mois 
de decembre) il aura satisfaction , ou je n'au- 
rai point de credit. « M. d'Effiat ne fut pas 
content de cela et pressa toujours ; mais pour- 
tant il n'oublia pas ce que je lui avois dit de la 
part du cardinal. 

Pendant le voyage de Savoie et le sejour que 
fit le Roi a Versailles, M. de Soissons ne dis- 
continua point de demander la liberie de M. de 
Vendome. L'abolition que ce prince avoit bien 
voulu accepter , I'assiduite de ses enfans aupres 
de la personne de Sa Majeste, et le grand prieur 
mort en prison, excitoient la compassion et I'in- 
dignation de tout le monde, qui ne pouvoit sup- 
porter qu'on punit par une si longue captivite 
une chose dont on faisoit un grand crime a M. de 
Vendome , qui etoit de penser seulement aux 
pretentions qu'il avoit sur la Bretagne. M. de 
Vend6me obtint enfm sa liberte par les soins de 
M. de Soissons, etfut retabli dans tons ses hon- 
neurs, a la reserve du gouvernement de cette 
province, dont il conserva seulement le titre. 
On etoit pour lors fort attentif a ce que feroit 
Monsieur , ce prince paroissant attache aux vo- 
lontes du Roi, louant tout ce qui se faisoit, et 
affectant meme de suivre les avis du cardinal; 
mais on fut encore plus surpris d'apprendre , 
lorsqu'on s'y attendoit le moins, qu'il avoit ete 
rendre visite a ce premier ministre et qu'il lui 
avoit parle en ces termes: « Je viens retirer la 
parole que je vous avois donnee d'etre de vos 
amis. Je ne puis Telre avec bonneur , a cause 
du mauvais traitement que rccoit de vous la 



Reine ma mere. " A quoi le cardinal repondit 
avec moderation qu'il ne laisseroit pas d'etre 
toujours son tres-humble serviteur ; qu'il n'avoit 
aucune part a tout ce qui se faisoit a la Reine , 
et qu'il ne croyoit pas (en cela il se trouva con- 
forme aux sentimens du Roi) qu'elle eiit aucun 
sujet de se plaindre de ce qui se faisoit, puisqu'il 
ne tenoit qu'a elle d'entrer dans le secret des af- 
faires et dans I'etroite coufiance du Roi son 
fils. Monsieur etant reste a Paris nonobstant la 
hauteur avec laquelle il avoit parle au cardinal, 
il ne laissa pas de prendre la resolution dese re- 
tirer a Blois : a quoi Sa Majeste ne s'opposa point. 
Soit que cette Eminence eut envie de se re- 
concilier tout de bon avec la Reine, ou bien 
qu'elle n'en vouliit faire que le semblant, elle 
employa plusieurs personnes pour adoucir I'es- 
prit de cette princesse. Mais elle se tint fort of- 
fensee et si meprisee qu'elle crut ne le pouvoir 
faire sans blesser sa reputation. Ainsi la peine 
qu'on s'y donna fut tres-inutile , etant d'ailleurs 
obsedee par les ennemis du cardinal , qui flat- 
toient sa passion en lui disant que le public la 
plaignoit et blamoit le Roi son fils, dont I'es- 
prit inconstant lui pouvoit faire esperer qu'il se 
reconcilieroitavec elle aussi facilement qu'il s'e- 
toit brouille. 

[1G31] Cependant le cardinal proposa au Roi 
d'aller a Compiegne, et I'engagea d'inviter la 
Reine sa mere a etre de ce voyage. On n'a point 
su precisement si ce ministre en usa de la sorte 
pour priver cette princesse des mauvais conseils 
qu'on lui donnoit a Paris, ou bien pour la faire 
arreter, comme cela fut execute- ensuite. Le pre- 
mier ministre, pour faire voir que son credit 
augmentoit au lieu de diminuer , persuada a Sa 
Majeste d'oter a la Reine son epouse madameDu 
Fargis. On croit que le cardinal donna ce con- 
seil au Roi (conseil encore plus subtil que tout 
ce qu'on a jamais attribue a I'empereur Tibere) 
pourmetfrea la place de cette personne madame 
de La Flotte , et avec elle sa petite-fille , pour 
laquelle le Roi avoit concu de I'amour. Le car- 
dinal avoit en vue de faire perdre par ce moyen 
a Sa Majeste I'enviederevoir la Reine sa mere: 
ce qui pouvoit exciter en meme temps la jalou- 
sie de la Reine son epouse, et entretenir dans 
la maison royale une division qui favorisoit 
ses vues et tenoit I'esprit du Roi dans sa de- 
pendance. La Reine-mere, pour s'exerapter du 
voyage de Compiegne, feignit uneincommodite; 
mais plusieurs de ses creatures , persuadees 
qu'elle se repentiroit de n'y avoir pasaccompa- 
gne le Roi , et que cette separation donneroit 
gain de cause a ses ennemis, lui en represente- 
rent de si fortes raisons que cette princesse chan- 



DEl.XliiME PAUllK. [ 



IfJSl] 



.57 



gea a la fin de sentiment. Elle ne fut pas sitot 
arrivee a Compiegne qn'on fit de nouveaux ef- 
forts pour reconcilier le cardinal avec elle , et 
pour I'engager par-la insensiblement a abandon- 
ner ses serviteurs ; mais les prieres et les me- 
naces ne pouvant rlen gagner sur I'esprit de Sa 
Majeste , et le Roi etant ennuye de ne la pou- 
voir persuader , il prit la resolution de la faire 
arreter , d'envoyer la princesse de Conti a Eu , 
et la duchesse d'Elboeuf dans une de ses maisons 
de campagne ; de donner a madame de La Flotte 
la charge de dame d'atour de la Reine, et d'en- 
gager cette dame a garder aupres d'elle made- 
moiselle de Hautefort, sa petite-fille. C'est ce que 
ce monarque lui-meme declara a la Reine sou 
epouse en raontant dans son carrosse aux Capu- 
cins, ou il I'atteudoit, et d'oii il la mena cou- 
cher a Senlis. On resolut d'y faire une depeche 
generale ; et le cardinal, par un aveuglement 
qui n'est que trop ordinaire a ceux qui sont en 
faveur, consentit non-seulement, mais proposa 
meme que Ton inserat dans cette depeche (l) 
que I'emprisonnement de la Reine ne venoit que 
du refus qu'elle avoit fait de le recevoir dans 
ses bonnes graces. 

Etant persuade que Vautier, premier mede- 
cin de cette princesse, avoit un grand ascendant 
sur son esprit, il le fit aussi conduire prisonnier 
a Senlis ; et comme il lui serabla que cette de- 
meure de la Reine proche Paris ne la priveroit 
point des conseils ordinaires qu'elle recevoit , 
et que le peuple seroit touche de compassion de 
son malheur, il fit resoudre le Roi a m'envoyer 
vers elle pour lui proposer de se retirer a Mou- 
lins, en Tassurant que son premier medecin lui 
seroit rendu , et elle bien payee de toutes ses 
pensions. 

Mon ordre etant de ne parler h la Reine 
qu'en presence du marechal d'Estrees, je des- 
cendis dans la malson du \icomte de Rrigueil , 
gouverneur de laville, chez qui ce marechal 
etoit loge. Je lui communiquai ma lettre de 
creance et mon instruction. Nous fimes, de con- 
cert, avertir de mon arrivee Cottignon , secre- 
taire de la Reine , qui avoit succede a Ranee , 
afin qu'il nous fit savoir a quelle heure nous 
pourrions parler plus commodement a Sa Ma- 
jeste. Cette princesse nous ordonna de Taller 
trouver dans le moment , soit qu'elle fut dans 
I'impatience de nous faire ses plaintes, ou bien 
d'apprendre des nouvelles. Elle se tint aussi of- 
fensee de la proposition qu'on lui fit d'aller a 
Moulins , que de la rigueur dont on avoit use a 

(1) Richelieu s'apergut, mais trop tard , de cclle in- 
convenance. II fit supprimcr la d(?claration , mais il en 



son egard en lui 6tant son premier medecin. 
Mais elle temoigna encore plus de douleur de ce 
qu'on la separoit du Roi son fils, « de la bonte 
du naturel de qui , ajouta-t-elle , je suis si per- 
suadee, que jamais je ne lui imputerai mes mal- 
heurs. Je ne les dois qu'au pouvoir que le cardi- 
nal s'est acquis sur I'esprit du Roi mon fils ; et 
je suis assuree qu'on ne m'envoie a ]Moulins 
qu'a dessein de me renvoyer ensuite en Ilalie. 
Mais je souffrirai les derniers outrages avant 
que de m'y resoudre, » jusqu'a se laisser, dit- 
elle,tirer de son lit toute nue, assuree qu'elle 
etoit qu'elle exciteroit a compassion les plus in- 
sensibles. Nous fimes , le marechal et moi , tout 
notre possible pour adoucir son chagrin ; et je 
pris la liberte de lui dire : « Mais , Madame , si 
Ton avoit intention de vous manquer de respect, 
pourquoi ne I'auroit-on pas fait a Compiegne 
comme a Moulins? » Je la suppliai ensuite de 
prendre le temps necessaire pour reflechir a ce 
qu'elle avoit a nous repondre , et nous nous reti- 
rames. 

Nous tachames de persuader Cottignon , qui 
nous avoit suivi , que la Reine ne pouvoit rien 
faire de mieux que de se conformer a la volonte 
du Roi. Cottignon etoit un homme franc, mais 
colere et emporte, et de plus ami de Vautier. 
nous le trouvames si attache a son sens, que je 
fus contraint de lui demander s'il vouloit passer 
pour etre le seul conseiller de sa maitresse. <• Et 
ne craignez-vous point , lui ajoutai-je, qu'il ne 
vous en arrive de mal? car il y a beaucoup d'ap- 
parence que Sa Majeste ne se soucie guere de 
revoir Vautier, puisque nous offrons de le lui 
rendre des le lendemain qu'elle se sera mise en 
etat d'executer ce que nous lui proposons pour 
son repos et pour le bien de la France. La di- 
vision qui paroit entre les deux freres ne pent 
etre accommodee que par son moyen. Sa Ma- 
jeste en reviendra encore plus glorieuse a la 
cour. » 

Cottignon , ayant fait ses reflexions, engagea 
la Reine a examiner nos raisons , qui lui paru- 
rent si bonnes qu'elle m'envoya querir et me 
chargea d'une lettre pour le Roi , auquel elle 
me commanda de dire qu'elle n'avoit point de 
plus forte passion que de lui plaire et de se con- 
former a sa volonte ; qu'elle le prioit de se sou- 
venir qu'elle etoit sa mere; qu'elle avoit essuye 
beaucoup de peines et de travaux pour lui con- 
server son Etat ; et enfin qu'elle lui demandoit 
en grace de ne point prendre les avis du cardi- 
nal de Richelieu dans les choses qui la concer- 

avoit ^t^ deja distribuc pres de deux millc exemplaires. 

(A. E.) 



58 



MEMOIRKS DU COMTE DE BRIENNK , 



noient, paice qu'elle savoit par sa propre expe- 
rience que quand il haissoit il ne pardonnoit ja- 
mais , son ingratitude et son ambition u'ayant 
point de bornes. Je suivis I'ordre que j'avois 
recu du Roi. Je lui depechai Lucas , qui fut 
dans la suite secretaire du cabinet; et , dans la 
lettre que j'ecrivois au cardinal, je n'oubliai 
rien de tout ce que la Reine m'avoit dit. 

Je montai a cheval des la pointe du jour pour 
me rendre a Senlis , oil le Roi m'avoit assure 
qu'il m'attendroit ; mais les coups de canon que 
j'entendis tirer, men paroissant eloignes d'une 
bonne lieue , me firent juger que Sa Majeste 
en etoit partie et que Vautier avoit ete conduit 
a la Bastille. J'appris en arrivant a Senlis ce 
qui s'y etoit passe, et je trouvai que je ne m'e- 
tois point trompe dans le jugement que j avois 
fait. Je n'y restai que le temps qu'il me fallut 
pour diner, et je suivis le chemin de la cour, 
sans esperer de la pouvoir rejoindre qu'a Paris 
seulement. 

Le cardinal , qui craignoit de donner de la ja- 
lousie au Roi , laissa un de ses gentilshommes 
pour m'avertir d'aller au Louvre avant que de 
me rendre chez lui ; mais cette precaution etoit 
tres-inutile a mon egard , car je ne m'etois point 
encore mis sur le pied d'aller chez personne, 
sans m'etre acquitte auparavant de ce que je 
devois au Roi mon maitre. Cependant, sans 
s'arreter a ce que j'avois ecrit, on changea de 
resolution en ne promettant de rendre Vautier 
a la Reine que quand elle seroit a Moulins ; et 
il y a merae toutes les apparences qu'on etoit 
dans le dessein de le retenir toujours prisounier, 
parce qu'on le regardoit comme un homme 
dangereux , et qui n'avoit perdu aucune occa- 
sion de faire paroitre le peu de deference qu'il 
avoit pour le cardinal. Je fus cbez le premier 
ministre au sortir du Louvre, et je le trouvai 
aussi content de sa fortune qu'il paroissoit I'etre 
de voir tous les grands seigneurs de la cour 
s'estimer heureux de pouvoir entrer dans son 
antichambre pour lui faire leurs reverences 
quand il passoit pour aller au Louvre. Le Roi 
etant averti que Monsieur s'avaucoit du cote de 
la Bourgogne pour entrer dans la Franche- 
Comte, oil I'l avoit juge a propos de se rendre, 
parce qu'il n'avoit pas cru pouvoir etre en su- 
retedans la ville de Bellegarde, oiiil avoit ete 
recu par celui qui en etoit alors gouverneur et 
seigneur proprietaire , Sa Majeste poursuivit ce 
prince , et elle declara rebelles tous ceux qui 
I'assisteroient , s'ils ne rentroient en France 
dans le temps marque par son edit, et s'ils ne 
declaroient qu'ils n'etoient point engages a d'au- 
tre service qu'a celui du Roi. M. de Bellegarde 



envoya au Roi un homme de qualite pour s'ex - 
cuser d'avoir suivi Monsieur et de I'avoir recu 
dans la ville , disant pour ses raisons qu'etant 
attache au service de ce prince , il n'avoit pu 
faire autrement. On repondit a ce gentilhomme 
que Bellegarde etant une place de guerre dont 
le due etoit gouverneur, elle n'avoit du servir 
d'asile ni de retraite a ceux qui servoient con- 
tre le Roi ou qui se declaroient contre lui , dont 
Monsieur ne pouvoit donner de plus grande 
marque que de sortir du royaume et de passer 
dansun pays etranger sans la permission de Sa 
Majeste. Le parlement de Paris fit d'abord quel- 
que difficulte d'enregistrer cette declaration; 
mais enfm il suivit I'exemple de celui de Bour- 
gogne , en se conformant aux volontes du Roi , 
qui ordonua ce qu'il falloit faire pour maintenir 
cette province dans I'obeissance qu'elle lui de- 
voit. Sa Majeste fut fort contente de ce que les 
choses avoient reussi a son gre. Elle revint en- 
suite a Sens ou la Reine etoit restee , dans la 
pensee qu'elle avoit d'etre grosse; mais ayant 
appris par le chemin qu'elle ne i'avoit point ete, 
ou bien qu'elle s'etoit blessee, il en fut tres- 
afflige. Sa Majeste resolut ensuite de passer les 
fetes de Paques et une partie de I'ete a Fontai- 
nebleau, d'oii elle envoyoit souvent savoir des 
nouvelles de la Reine sa mere: ce qui faisoit 
croire qu'ils pourroient se raccommoder. 

II se repandit alors un bruit dans le chateau 
que cette princesse s'etoit sauvee en Flandre. 
Plusieurs personnes y ajouterent foi; et le car- 
dinal meme m'en faisant paroitre sa surprise, 
je lui soutius que cela ne pouvoit etre, « a moins, 
dis-je , que le marechal d'Estrees ne fut de la 
partie, lequel , suppose que la Reine cut surpris 
sa vigilance, u'auroit pas manque de donner 
avis de ce qui etoit arrive. Et quand meme il 
auroit ete d'intelligeuce avec elle, le vicomte 
de Brigueil, les gouverneurs et les comraandans 
des places en auroient ecrit au Roi. » On eut 
bientot des avis contraires a ce bruit , qui cessa 
apres avoir ete repandu par le marquis d'Oisant, 
qui avoit la reputation d'ajouter autant de foi 
a un mensonge qu'a une verite ; car il lui suffi- 
soit d'avoir invente ou entendu dire une nou- 
velle pour la croire. 

Soit que le cardinal s'imaginat que la retraite 
de la Reine en Flandre avanceroit ses affaires , 
ou bien qu'il se feroit a lui-menie un tort consi- 
derable de la retenir prisonniere plus long- 
temps , il se determina a supplier le Roi d'en- 
voyer a cette princesse une personne de poids et 
de confiance pour lui proposer un accomraode- 
ment, etant persuade qu'elle Taccepteroit , ou 
que du moins le Roi seroit justifiejcle tout ce qui 



DEUXlKMli PAUTIE. llG32 



r>n 



pourroit arriver apres qu'elle I'auroit refuse. La 
oommission en fut donuee au mareehal de 
Schombeig, avec uue instruction signee par 
Bouthillier. Je ne fus point employe en cette 
occasion , parce que le cardinal m'avoit reconnu 
trop zele pour la gioire du Roi pour lui celer la 
verite , et trop attache aux interets de la Reine 
mere pour ne les pas soutenir. Cependant je ne 
fis semblant de rien , et je remerciai Dieu de bon 
coeur de n'avoir plus a me meler d'une affaire 
aussi delicate et aussi epineuse. 

La Reine persista toujours dans sa resolution 
de souffrir toutes choses plutot que de se recon- 
eilier avec le cardinal. On ne salt point si ce 
fut par I'ordre de cette Eminence que Bezancou 
proposa a Sa Majeste de se retirer a La Capelle, 
ou bien s'il le fit de son propre raouvement; 
mais ce qui est certain , c'est qu'il en fit I'ou- 
verture a cette princesse , en I'assurant du ser- 
vice du fils aine du marquis de Vardes , qui en 
etoit gouverneur, et qui lui fit voir la chose si 
claire que Sa Majeste resolut de sortir de Com- 
piegne , d'ou Ton avoit retire la garnison ; et 
parce que la chose fut aussitot sue que menagee, 
on soupconna Bezancon de n'avoir agi que par 
les ordres du cardinal. En effet , le marquis de 
Vardes etant averti de ce que son fils, qui etoit 
recu en survivance , avoit resolu de faire , il le 
fit (suivant un ordre qu'il avoit eu du Roi ) de- 
vancer par Dubec , qui etoit un autre de ses en- 
fans. Celui-ci , ayant pris le serment de la gar- 
nison , reduisit son frere a suivre la Reine , qui 
se trouva par la dans la necessite de s'arreter 
au couseil que lui donna Bezancon de se retirer 
en Flandre. Elle y recut tous les bons traite- 
mens et tout le bon accueil qu'elle put desirer 
de I'archiduchesse, qui n'oublia rien pour adou- 
cir tous les chagrins dont Sa Majeste etoit 
penetree. 

Le due de Lorraine, qui avoit arme, ne 
croyant avoir jamais une plus belie occasion 
pour tirer raison du mal qu'il croyoit lui avoir 
ete fait , se mit en campagne; mais quand il ap- 
prit que le Roi alloit du cote de Langres , il I'en- 
voya assurer de sa fidelite , et lui declarer qu'il 
n'avoit arme que pour le service de I'Empereur ; 
et pour faire voir qu'il ne disolt rien que de 
vrai , il fit marcher ses troupes dans les terres 
de I'Empire. Le Roi , qui n'avoit que tres-peu 
de monde sur pied , parut se contenter de ce qui 
lui fut dit de la part de ce souverain, et prit 
cependant la resolution de ne se point eloigner 
des frontieres, pour etre mieux en etat de lui 
empecher I'entree du royaume s'il se mettoit 
en devoir de l'entre})rendre. Sa Majeste donna 
ordre a plusieurs regimens de se tenir prets a 



marcher quand cela leur seroit commande. Le 
Roi revint ensuite a Foutaiuebleau; et le do- 
maine de Chateau-Thierry lui etant echu par 
la mort du comte de Saint-Paul , il temoigna 
avoir envie de voir cette nouvelie raaison, et il 
fut confirme dans cette pensee par le cardinal , 
qui apprenoit de divers endroits qu'il se trai- 
toit entre I'Empereur et M. de Lorraine quel- 
que chose qui pouvoit etre prejudiciable a la 
France : ce qui lui faisoit conclure qu'il etoit 
a propos de ne se pas tenir eloigne du pays du 
due , en se servant du pretexte de se defier de 
I'Empereur. 

M. de Lorraine ayant commence par faire 
fortifier Moyenvic , le Roi soutint avec justice 
que cette place appartenant en propre a I'eveque 
de Metz , dont on savoit qu'il etoit protecteur, 
on n'avoit rien du entreprendre de semblable 
sans sa participation. L'Empereur soutenoit de 
son cote , que I'eveque etant son sujet et son 
vassal , il avoit droit de faire fortifier, pour la 
surete de I'Empire, tel poste qu'il croyoit ne- 
cessaire. Ce prince parloit bien haut, parce 
qu'il etoit arme , aussi bien que M. de Lorraine, 
et que la saison etoit deja tres-avancee : et 
comme il s'etoit persuade qu'il n'avoit rien a 
craindre, il avoit fait avancer son armee vers 
le Danube pour tenir en respect plusieurs princes 
de I'Empire , qui commencoient a s'apercevoir 
que Sa Majeste Imperiale ne songeoit unique- 
ment qu'a les assnjettir. 

Le Roi, se prevalant de leur imprudence, 
partit de Chateau-Thierry et se rendit en peu 
de jours a Metz, d'ou il fit reconnoitre la situa- 
tion et I'etat des fortifications de Moyenvic ; et 
voyaut que le siege de cette place seroit d'au- 
tant plus difficile qu'elle etoit en defense et 
construite dans un marais, il ne laissa pas de 
I'entreprendre. M. de Lorraine s'avanca pour la 
secourir 5 mais , ayant trouve I'armee du Roi 
plus forte qu'il ne croyoit, il proposa de faire 
reudre cette place sous des conditions que le 
Roi accepta (1), persuade qu'il etoit d'avoir 
beaucoup fait de s'en rendre maitre. Pendant 
le sejour qu'il fit a Metz , il y recut I'eveque de 
Wurtzbourg en qualite d'ambassadeur des elec- 
teurs. Sa Majeste lui donna uue seconde au- 
dience , dans laquelle il paria convert : ce qu'il 
n'avoit pas fait dans la premiere, ou il ne fut 
regarde simplement que comme minislre des 
electeurs. 

[1632] J'appris , dans le temps que la cour 
etoit a Metz , que mon pere etoit malade a I'ex- 
tremite, et la mort de deux de mes filies. Le Roi , 

(1) Traits de Vic, 31 d^cembrc 1631. (A. E.) 



c;i) 



Jir.MOillCS DIj CO.'.ilK I)F. BlUKMSE, 



croyant aussi que /avois perdu iiiou fils nine, 
evitoit de me voir; et Sa Majeste , se trouvant 
un jour pressee de dire le sujet du changement 
qui paroissoit a men eaard, repondit : « II faut 
attendre que sa douleur soil calmee. La perte 
de trois eufans paroit excessive a qui n'en a 
point d'autres ; et quand on les aime comme je 
sais que La Ville-aux-Clercs aime les siens, il 
en est comme d'une toile ou un fil etoit mal 
passe : on est dans la necessite de travailler a 
un autre. » 

Cependant le Roi et le cardinal , jugeant 
bien que I'inquietude de M. de Lorraine et 
les grandes idees que I'Empereur avoit con- 
cues de I'eloigneraent de la Reine-mere hors du 
royaume et de celui de Monsieur, pourroient 
susciter de grandes affaires , penserent serieu- 
sement aux moyens d'empecher TEmpereur de 
nous attaquer, et de faire alliance avec les 
princes qui recherchoient celle de la France en 
leur offrant des secours d'homraes et d'argent, 
si TEmpereur les vouloit inquieter dans leur li- 
berte et dans la possession paisible de leurs 
Etats. L'archeveque de Treves ayant fait son 
traite le premier, on laissa des troupes sur la 
frontiere pour encourager les autres priiices a 
suivre son exemple. II n'y avoit rien a craindre 
du cote de I'Espagne , ou Ton etoit occupe a 
faire la guerre aux Hollandois, a qui le Roi pre- 
toit des sommes considerables, ayant merae con- 
senti que le baron de... leveroit un regiment 
pour leur service, qui seroit neanmoins entre- 
tenu a leurs depens. Le prince d'Orange avoit 
fait la proposition d'assieger Maestricht ; et Sa 
Majeste y consentit , aussi bien que les Pro- 
vinces-Unies, qui y trouverent leur avantage : 
premierement , parce que la prise de cette place 
leur donnoit le moyen de s'entre-secourir, et se- 
condement parce que le prince d'Orange crai- 
gnoit que I'Empereur n'aidat le roi d'Espagne 
d'unepartie deses forces; cequi fit qu'on sti- 
pula que Sa Majeste Tres-Chretienne , le cas ar- 
rivant, seroit obligee desoutenirce prince avec 
son armee. 

Les cboses se trouvant ainsi disposees, M^ de 
Lorraine, desespere de n'avoir pu tenir la pa- 
role qu'il avoit donnee, prit la resolution de se 
faire voir arme ; et se croyant bien assure que 
Monsieur entreroit en France , ce prince tint de 
mauvais discours et commit des actions si in- 
dignes qu'il obligea le Roi de retourner en Lor- 
raine. On pent bien dire, a I'occasion de ce 
souverain , que le cceur de Thomme pense tout 
autrement qu'il n'eut fait, quand il voit par ses 
yeux arriver le contraire de ce qu'il avoit cru. 
M. de Lorraine , surpris de la diligence que fit 



le Roi , qui avoit deja ordonn6 qu'on attaquat 
son armee, fit rechercher Sa Majeste, qu'elle 
pria d'oublier le passe , sur les assurances qu'il 
lui donna de lui etre fidele a I'avenir et attache 
a son service. Mais n'ayant pu obtenir qu'on se 
contentat de sa seule parole , 11 donna des places 
d'otage , et il aima mieux remettre au Roi Mar- 
sal que La Motte : ce qui fit juger qu'il etoit 
encore dans le dessein de nous traverser. Ce- 
pendant on trouva que c'etoit assez faire pour 
lors que de diminuer la puissance de ce prince. 
Apres que Sa Majeste eut ordonne ce qu'elle 
jugea necessaire pour son service , elle reprit le 
cbemin de Fontainebleau. Le Roi y apprit la 
mort du marechal d'Effiat qui commandoit son 
armee en Allemagne, etque Monsieur, frere de 
Sa Majeste, etoit entre en France et alloit en 
Languedoc , sur I'assurance qu'il avoit d'y etre 
recu par M. de Montmorency, gouverneur de 
cette province. On ne fit qu'augmenter le feu 
qui , commencant a s'allumer, pouvoit dans peu 
causer un grand embrasement dans le royaume; 
car, au lieu de I'eteindre en traitant avec Mon- 
sieur, on punit du dernier supplice ceux qui 
s'etoient declares pour ce prince, et Ton fit mar- 
cher des troupes pour le corabattre sous le com- 
mandement du marechal de Schomberg : et 
quelques jours apres M. de La Force eut ordre 
de s'avancer. Le premier se rendit en diligence 
dans le haut Languedoc , et le second marcha 
par le bas, pour empecher les huguenots de 
preter I'oreilleaux propositions qu'on leur faisoit 
de se declarer en faveur de Monsieur. Le Roi, 
s'etant aussi avance du cote de Lyon , fit expe- 
dier une declaration par laquelle M. de Mont- 
morency etoit reconnu criminel delese-majeste. 
Cette declaration fut enregistree au parlement 
de Toulouse avant que ce monarque fut arrive 
a Lyon. C'est la qu'il recut la nouvelledu com- 
bat donne entre ses troupes et celles de M. de 
Montmorency, la prise du due et leur defaite. 
Cette nouvelle etoit circonstanciee d'une telle 
maniere que , quoiqu'on ne I'eut pas cue de la 
part de M. de Schomberg, on ne laissa pas d'y 
ajouter foi. Enfin le courrier de ce marechal ar- 
riva, et apporta le detail du combat , des morts 
et des prisonniers; et il ajouta que M. de Mont- 
morency avoit ete conduit au chateau de Lec- 
toure. Le cardinal , qui n'ignoroit point que plu- 
sieurs personnes avoient ete temoins de I'offre 
que ce due avoit faite de le faire sortir de Lyon 
lorsque la sante du Roi y fut desesperee, fei- 
gnit alors de plaindre son malheur, et me dit 
meme, un jour que j'allai lui rendre visite : 
« Je plains M. de Montmorency; mais il ne 
peut eviter une prison perpetuelLe. — II a I'hon- 



nnU.XlKME PARTtE. [JG33] 



GI 



neur d'appartenir, lui repondis-je, a ccux qui 
ont celui d'etre de vos parens. lis vous seront 
tous infiniment obliges , Monseigneur, si vous 
obtenez cela du Roi. — Pourquoi , me dit cette 
Eminence , parlez-vous ainsi? — Parce que , 
lui repondis-je, si c'est uu grand honneur a 
M. de Montmorency d'avoir pour soeur madame 
la princesse et madame d'Angouleme , il n'y a 
point aussi de gentilhorame en France qui ne 
tienne a tres-grande gloire s'il veut bien le re- 
connoitre pour son parent. » 

Cependant le Roi s'etant determine a des- 
cendre ie Rhone , a pardouner a Monsieur et a 
ceux qui I'avoient suivi , ce prince se laissa cou- 
per le chemin de sa retraite dans le Roussillon. 
Etonne du combat qu'il avoit perdu , et dans le- 
quel on disoit que le comte de Moret avoit ete 
tue , il resolut de suivre , avec tous ceux de son 
parti , la loi qu"on voudroit lui imposer. On ac- 
cordaune abolition a ceux-ci , a condition qu'ils 
diroient la verite dans leur interrogatoire. Le 
premier qui le subit fut Puylaurens , qui , 
etant interroge s'il avoit connoissance que Mon- 
sieur eut epouse la princesse Marguerite de Lor- 
raine , repondit que non ; parce que , des le 
temps que la cour etoit proche de Nancy, on te- 
noit ce mariage pour consomme , ou du moins 
pour tout-a-fait resolu. 

[1G33] L'on avoit donne ordre a M. de Saint- 
Cbaumont , qui commandoit I'armee du Roi , 
de prendre garde a ceux qui sortiroient de cette 
ville; mais cette princesse ayant eu le bonlieur 
de n'etre pas reconnue dans le can-osse du due 
Francois , son frere , qu'on nommoit pour lors 
le cardinal de Lorraine , elle passa en Fiandre, 
oil depuis eile a fait un long sejour, et ou Mon- 
sieur declara qu'il I'avoit epousee. Le cardinal 
de Richelieu , dont la vigilance fut dupee alors , 
eut beau en etre averti , il n'en voulut jamais 
rien croire qu'apres que la chose fut confirmee 
a n'en pouvoir plus douter. Cependant on pro- 
ceda (1) extraordinairement a Toulouse contre 
M. de Montmorency ; et Monsieur, en etant 
averti, depecha La Vaupot, proche parent de 
Puylaurens, pour demander sa grace. Ce prince 
s'etoit abstenu jusque-la de la demander, parce 
qu'on I'avoit assure en Roussillon qu'on ne I'ob- 
tiendroit jamais ; mais comme il croyoit qu'elle 
lui avoit ete promise , il se flattoit par la d'etre 
en droit de I'esperer de la bonte du Roi. 

Dans le temps que La Vaupot se rendit a 
Toulouse, M. de Montmorency^, qui avoit su 

(1) Ces faits appartiennent a rann(5el632. Monlmo- 
rcncv p^rit sur I'^chafaud le 30 oclobrc de cette anncfc. 

(A.E.) 



que Monsieur etoit marie , crut qu'il etoit de sou 
devoir d'en avertir Sa Majeste ; et il se servit 
pour cela de Launay, lieutenant des gardes-du- 
corps , lequel , etant parent de Puylaurens , fit 
reproche a La Vaupot du mystere qu'il lui en 
avoit fait , et lui en montra les consequences : 
dont La Vaupot fut si etonne, qu'il prit sur-le- 
champ conge du Roi et s'en alia a RIois, ou if 
fut cause que Monsieur so rctira promptement 
en Fiandre. Le cardinal de La Vallette et le 
comte de Guiche allant rendre visite a madame 
la princesse le meme jour que le Roi arriva a 
Toulouse, je priai ce comte de faire mes ex- 
cuses a Sa Majeste si je n'etois pas du voyage ; 
mais que j'avois cru qu'il etoit a propos pour 
son service que j'attendisse I'arrivee du cardi- 
nal , pour voir quels ordres l'on donneroit a des 
troupes qui etoient en bataille devant I'archeve- 
che ou le Roi etoit loge. Me doutant bien qu'on 
les enverroit a Lectoure y prendre M. de Mont- 
morency pour I'amener a Toulouse, j'allai le 
lenderaain rendre mes devoirs a madame la 
princesse , dont les larmes ni les soumissions , 
non plus que celies de la plus illustre noblesse 
du royaume , ne purent flechir le coeur du Roi, 
qui vouloit que I'arret de mort rendu centre 
M. de Montmorency fiit execute. Le cardinal fit 
semblant d'en elre afilige ; mais on a trop bien 
su depuis que , surprenant a son ordinaire I'es- 
prit du Roi , il avoit empeche Sa Majeste de 
faire un acte de clemence que toute la cour au- 
roit achete de son sang. 

Le Roi honora dans ce temps-la du baton de 
marechal de France le marquis de Rreze, qui 
avoit servi sous M. de Schomberg; mais il ar- 
riva, malheureusement pour le nouveau mare- 
chal, que pen de personnes dirent I'avoir vu agir 
dans le combat. La haine que l'on portoit au 
cardinal s'etendoit sur sa famille et sur ceux 
qui etoient allies a Son Eminence , outre que ce 
n'est pas une chose extraordinaire de voir que 
ceux qui sont en charge et qui commandent , 
quoique appliques a ce qui est de leur devoir, 
manquentaetreloues, ou parce qu'ils ne sesont 
pas assez distingues, ou bien parce que les su- 
balternes leur portent envie. 

M. de Schomberg fut pourvu du gouverne- 
ment de Languedoc , qu'il ne garda pas long- 
temps ; mais le due d'Halluin lui succeda , 
quoiqu'il n'eut pas 6te au voyage du Roi, etant 
reste a Paris, a cause d'un coup de pistolet qu'il 
avoit recu au bras en defaisant un des quar- 
tiers oil etoient logees les troupes de M. le due 
de Lorraine , dont nous avons parle ci-devant. 
Avant que Sa Majeste se rendit a Toulouse , 
eile sejourna au Pont-Saint-Esp rit , oil le bon 



a 2 



MEMOIBES DU COMTE DE BBIENNE 



homme Deshayes (i) demanda au Roi la grace 
de Courmenin , son fils , qui avoit ete pris 
charge de plusieurs papiers contraires au ser- 
vice de Sa Majeste , comme ii revenoit d'AlIe- 
magne , ou il etoit alle negocier pour Monsieur. 
L'araitie que j'avois pour ie \ ieux Deshayes le 
persuada qu'il pourroit descendre chez moi, et 
que je voudrois bien dire au cardinal qu'il etoit 
arrive pour solliciter la grace de son fils , et 
qu'il I'esperoit des bontes de Son Eminence. II 
ne fut pas trompe dans ce qu'il attendoit de 
moi , car je le recus fort bien , et je m'acquittai 
de meme de la commission qu'il m'avoit don- 
nee pour le premier ministre. Son Eminence 
me demanda pourquoi ma maison avoit servi 
de retraite a Deshayes , et je lui repondis sans 
hesiter : " Monsieur, ma maison ne pouvoit etre 
fermee a mon ami. II m'auroit offense d'en 
prendre une autre. » J'ajoutai que Deshayes se 
promettoit autre chose de sa generosite. Le car- 
dinal se radoucit , et me fit dire de lui conseil- 
ler de s'en retourner a Paris ; mais il ne me 
repondit rien sur I'article de Courmenin. Nous 
jugeames, son pere et moi, qu'il periroit : 
comme en effet il fut juge et execute a mort 
pendant le sejour que le Roi fit a Reziers. 

M. de Rebe , archeveque de Narbonne , de- 
manda , dans I'assemblee des Etats de Langue- 
doc , grace pour les coupables , et crut avoir 
assez fait par la pour la satisfaction de la fa- 
mille de M. de Montmorency, qui n'en jugea 
pas de meme , puisqu'il chargea en meme temps 
le due de tout le mal de la province. Gela , joint 
aux recompenses qu'il recut dans la suite, fit 
juger, avec beaucoup de raison,, qu'il avoit ete 
gagne par ceux qui vouloient la perte de M. de 
Montmorency. 

Le Roi partit de Toulouse , et , dans I'impa- 
tience ou il etoit de se rendre a Versailles , il 
passa par le Limosin, pour gagner deux ou 
trois journees de chemin. La Reine , pour faire 
plaisir au cardinal , descendit la Garonne jus- 
ques a Bordeaux , et fut a Brouage , ou ce pre- 
mier ministre s'etoit prepare pour la recevoir; 
mais , etant tombe malade a Bordeaux , il fut 
oblige de faire ses excuses a Sa Majeste de ne 
pouvoir setrouver a Brouage a son passage , et 
il chargea le garde-des-sceaux d'y faire pour 
lui les honneurs de sa maison. 

Le cardinal fut extremement surpris d'ap- 
prendre que la Reine n'avoit pas ete plus tot 
erabarquee que M. d'Epernon avoit fait pren- 

(1) On a dc lui un voyage tres-int(5ressant de la Terrc- 
Sainte ; Paris, 1621. M. de Chikteaubriand a parlo de cot 
ouvrage avcc ^logc dans son Itineraire de Paris a Je- 



dre les armes a ses gardes et se promenoit par 
la ville. L'esprit de Son Eminence etoit autant 
agitee par la crainte que par toutes ses autres 
passions. II se persuadoit que M. d'Epernon 
avoit senti jusqu'au vif la mort de M. de Mont- 
morency. II resolut done de partir et de s'em- 
barquer pour Blaye , sans oublier jamais que si 
M. d'Epernon n'avoit pas eu intention de lui 
faire du mal , il avoit du moins eu celle de lui 
en faire la peur. 

La maladie du cardinal ayant ete de longue 
duree , il accorda au garde-des-sceaux la per- 
mission qu'il lui demanda de se rendre aupres 
du Roi, quoiqu'il soupconnat ce magistrat d'etre 
attache a la Reine et d'avoir pris des mesures 
aveemadame de Chevreuse. II fit meme remar- 
quer a ceux qui avoient sa confiance que M. de 
Chateauneuf , le voyant en danger, pensoit a 
prendre sa place; et il y a beaucoup d'appa- 
rence qu'il en fit avertir le Roi , qui recut tres- 
froidement le garde-des-sceaux. 

Le cardinal , se trouvant enfin soulage et en 
etat de rejoindre la cour, engagea Sa Majeste a 
donner la confiscation des biens de feu M. de 
Montmorency a mesdames ses sceurs; mais de 
telle maniere que I'ainee ne fiit pas traitee 
comme la cadette , ni la seconde , qui etoit la 
duchesse de Ventadour, comme madame d'An- 
gouleme. Les lettres de don et de remise en fu- 
rent expediees, et madame la princesse se rendit 
a Paris, ou elle recut, avec beaucoup de mor- 
tification , les visites de ses plus cruels ennemis. 
Et meme, pour ne pas deplaire a M. le prince 
son mari, elle fut obligee d'aller voir M. le 
garde-des-sceaux , qui avoit ete juge de M. de 
Montmorency son frere, et eleve page de son 
pere. Cependant , soit que le cardinal ne fut pas 
content de M. de Chateauneuf, ou que d'ail- 
leurs sa maniere d'agir lui depliit, il prit des 
mesures, dans le voyage qu'il fit a Metz avec le 
premier president , le president Seguieret quel- 
ques autres deputes du parlement de Paris, pour 
faire entendre au Roi que beaucoup de gens fai- 
soient des plaintes de ce magistrat; et par la il 
engagea. le monarque , non-seulement a eloi- 
gner le garde-des-sceaux de la cour et des af- 
faires, rnais meme a le faire arreter prisonnier. 
II y avoit peu dapparence que deux gardes-des- 
sceaux, destitues sous le meme ministre, fus- 
sent traites differemment. Hauterive , frere de 
M. de Chateauneuf, n'eut pas evite non plus 
d'etre arrete , s'il n'eut ete averti par un de ses 

rusalem, tome 2, et 11 en acit^ une description de \'6- 
glise du Saint-Sepulcre. (A. E.) 



DEUXIEME PARTIE. [1034 



amis de la disgrace du magistral : ce qui I'o- 
bligea de songer a sa surete. 

[1634] Le president Seguier, qui fut eleve a 
la dignite de garde-des-sceaux , n'en cut pas 
plus tot prete le serment que le Roi alia a Chan- 
tilly, ou Ton continua a penser de faire une 
promotion de chevaliers , comme on I'avoit re- 
solu avant la disgrace de M. de Chateauneuf. Le 
cardinal fut d'avis que la ceremonie en fut dif- 
feree, y ayant alors trop de personnes qui 
avoient assez bien servi pour y avoir part ; et il 
engagea le Roi a la faire a Fontainebleau le jour 
de la Pentecote. Sa Majeste ayant donne sa pa- 
role a piusieurs personnes, du nombre des- 
quelies j'etois , le cardinal y voulut faire com- 
prendre aussi ses parens et ses creatures , parti- 
culierement ceux qui avoient servi contre M. de 
Montmorency, II y reussit par son adresse, de 
maniere qu'on pent dire que ses parens et ses 
amis furent preferes aux bons et fideles servi- 
teurs du Roi. II est pourtant vrai qu'on ne laissa 
pas de recevoir dans cette promotion piusieurs 
sujets qui avoient merite cet honneur. Sa Ma- 
jeste declara que je serois de la suivante , et elle 
voulut que cela fut insere dans le registre de 
ses ordres. 

Je me rendis a Fontainebleau le lendemain 
de la ceremonie , et , faisant ma cour a mon 
ordinaire, je fus parfaitement bien recu du Roi : 
le cardinal meme m'ayant fait dire que , si j'a- 
vois quelque chose a desirer, il m'offroit ses 
services et son credit ; je repondis a ceux qui 
m'en parlereut que je ne lui demandois que 
I'honneur de ses bonnes graces; car je ne ju- 
geai point a propos de me plaindre , afin que le 
bruit ne se repandit point a la cour quej'avois 
du mecontentement , ni que Ton crut que je vou- 
lois etre eleve par I'entremise d'autrui, etant 
persuade que cela etoit du a mes services. M. le 
prince me fit compliment, et le comte de Sois- 
sons me temoigna du chagrin de celui que je 
devois avoir, Generalement tout ce qu'il y avoit 
de personnes considerables a la cour en firent 
de meme. 

Le Roi apprit pour lors la mort de Walstein, 
due de Fridland , qui fut tue par le commande- 
ment de I'Empereur ; et comme Sa Majeste , 
dont le naturel etoit craintif et Thumeur severe, 
croyoit que I'autorite ne se maintenoit que par 
la crainte , elle loua beaucoup ceux qui avoient 
obei a I'Empereur ; mais cela fut desapprouve 
par le cardinal. II en fit meme ses plaintes an 
Roi, qui s'expliqua tout autrement qu'il n'avoit 
fait le jour precedent. On soupconna pourtant 
le premier ministre d'avoireu d'etroites liaisons 
avec le gentilhomme qui avoit commis cet as- 



63 

sassinat , dont il avoit cru pouvoir se servi r 
dans les occasions. Comme ce jour-la je fus uu 
de ceux devant qui Sa Majeste s'expliqua , j'at- 
tendis d'etre seul avec le Roi pour lui dire ce 
quej'avois sur le coeur, et je le fis en ces termes : 
'< Sire , ce n'est que la bouche qui parle , mais 
nous en savons la raison. « Cela ne deplut point 
a ce monarque. 

L'ete s'avancant , le cardinal, tout malade 
qu'il etoit , determina le Roi a envoyer en Lor- 
raine M. de Soissons , pour soutenir, en cas de 
besoin, le cardinal de LaValette, qui etoit 
entre en AUemagne afin de favoriser les des- 
seins du due Reruard de Weimar, ou pour atta- 
quer, si loccasion s'en presentoit, les places du 
due de Lorraine qui , etant entieremeut devoue 
a I'Empereur, retardoit et empechoit les pro- 
gres de I'armee des confederes. Mais parce que 
le Roi avoit toujours de la jalousie contre le 
comte de Soissons, et qu'il etoit bien difficile 
d'empecher, autrement que par Teloignement 
de ce comte , qu'il ne passat par I'esprit de Sa 
Majeste beaucoup d'imaginations qui deplai- 
soient a ceux qui vouloient gouverner, le voyage 
du Roi en Lorraine fut resolu ; et ce monarque 
ne fut pas plus tot arrive a Chalons, qu'il or- 
donna a M. de Soissons d'aller investir Saint- 
Michel. II le suivitde pres pour se trouver a 
I'ouverture de la tranchee. 

Cette place, etant de son assiette assez mau- 
vaise et pen fortifiee , mais defendue pourtant 
par une garnison de douze cents hommes de 
pied et de cavalerie , fit croire, avec quelque 
sorte de fondement, que M. de Lorraine hasar- 
deroit une bataille pour la sauver. On ne laissa 
pas de I'investir et de I'attaquer ; et le temps 
s'etant passe dans lequel ce prince devoit se 
presenter pour contraindre le Roi a en lever le 
siege , le gouverneur fit offre de rendre sa place 
a composition. Sa Majeste voulut I'avoir a dis- 
cretion, et que les officiers et les soldats fussent 
prisonniers de guerre , en conservant cependant 
aux habitans leur vie et leurs biens. Le garde- 
des-sceaux et quelques-uns de ceux qui avoient 
suivi le Roi lui mirent dans I'esprit que la capi- 
tulation ne seroit point violee, si Ton envoyoit 
aux galeres tous ces miserables , qui , a la ve- 
rite , ne meritoient pas un moindre chatiment 
pour avoir ose defendre une telle place contre 
une armee royale , et le Roi present. 

J'arrivai dans le temps qu'on expedioit cette 
ordonnance; et ceux qui y avoient donne lieu 
voulant absolument que ce qu'iis avoient pro- 
pose fut approuve de tout le monde , on me de- 
manda mon sentiment. « A Dieu ne plaise , m'e- 
criai-je, que je sois de votre avis; car c'est la 



(i4 



MEMOIBES liU COMTi: DE l!r.IE.\NE 



une injustice qui crie vengeance devant Dieu et 
devant les hommes. » Le Roi , qui m'eutendoit, 
me dit en colere : « Vous blamez volontiers ce 
que les autres font ; et cela me paroit surpre- 
nant, en ce que j'ai suivi I'avis de tous ceux 
de mon conseil. — Sire , lui repondis-je , ce sont 
les avis de ceux qui portent la robe, et qui 
savent bien qu'ils ne peuvent etre exposes a une 
pareille disgrace ; mais s'il plaisoit a Votre Ma- 
jeste de me permettre d'aller prendre les voix 
de ceux de son conseil qui sout d'epee , je suis 
assure qu'ils condaraneroient tout ce qui a ete 
arrete, et vous feroient de tres-humbles suppli- 
cations pour la revocation d'un tel ordre. Les 
pauvres malheureux, continuai-je , qui sout pri- 
sonniers de guerre peuvent etre echanges contre 
d'autres, et gardes tant et si long-temps qu'il 
plairaa Votre Majeste ; mais ils ne doivent etre 
soumis a aucune peine aftlictive qui emporte 
avec soi confiscation de biens, etc., ui meme a 
etre maltraites , puisqu'ils se sont rendus pri- 
sonniers de guerre. » Cependant j'eus beau faire, 
ma remontrance ne fut point ecoutee. 

Dans le temps que Sa Majeste se trouvoit en- 
core a Saint-Michel, apres que la place fut ren- 
due , le cardinal de La Valette vint au quartier 
du Roi et apprit a Sa Majeste une chose tres- 
veritable. « J'ai, dit-il, battu trois fois les en- 
nemis dans ma retraite. >- Mais il lui cela qu'ils 
avoient toujours pris les devans , et que Galas 
etoit en etat d'entrer en France. Chavigny, pour 
<(ui M. de La Valette n'avoit point de secret, 
depecha au cardinal de Richelieu , afm de sa- 
voir ce qu'il etoit a propos de faire, sans lui de- 
guiser que les troupes ramenees par le cardinal 
de La Valette, ni celles que commandoient 
MM. d'Angouleme et de La Force, n'etoient pas 
suffisantes pour faire tele a I'armee iraperiale, 
d'autant plus que la cavalerie francoise n'etoit 
composee que des gentilshommes de I'arriere- 
ban, qui demanderoient la permission de se 
retirer quand le temps de leur service seroit 
expire. 

M. de Chavigny recut bientot la reponse qu'il 
attendoit , et qui portoit qu'il falloit engager le 
Roi a rester en Lorraine et meme a se loger a 
Toul , pour faire craindre ses armes et pour 
donner de la terreur a ses ennemis. Pendant 
qu'il attendoit des nouvelles du cardinal , il fai- 
soit tenir des conseils a Sa Majeste pour I'amu- 
ser. La necessite qu'il y avoit de reparer Saint- 
Michel aidoit aussi a favoriser ses desseins, 
quand ilarriva, un jour que le Roi eloit enfer- 
me dans son cabinet avec le cardinal de La Va- 
lette et Chavigny, que le comte de Soissons vint 
dans la chambre de Sa Majesty et lui iit dire 



qu'il avoit a lui parler. On repondit a ce prince 
d'attendre , et que le Roi etoit empeche pour des 
affaires importantes qui ne regardoient point la 
guerre. M. de Soissons, pique d'un tel mepris, 
auroit pris le parti de quitter I'armee et de se 
retirer d'abord , si ses creatures ne lui eussent 
donne a entendre qu'il feroit mieux de dissimu- 
ler. Cependant il n'eut pas la moindre satisfac- 
tion en cette affaire , et Ton cessa meme de lui 
communiquer ce qu'on avoit resolu de faire , le 
dessein d'aller h Rar et celui d'en retirer les 
troupes que ce prince y commandoit. Ce dessein 
suiprit d'autant plus que le comte de Cramail 
recut I'ordre de les remettre au cardinal de La 
Valette , sans avoir auparavant celui de venir 
trouver le Roi. La cour tit quelque sejour a Rar, 
ou le courrier depeche par le cardinal etant ar- 
rive, le garde-des-sceaux et MM. de La Meille- 
raye et de Chavigny entreprirent de persuader 
a Sa Majeste de s'en aller loger a Toul : ce qui 
etonna beaucoup ceux qui connoissoient la si- 
tuation et la foiblesse de cette place. Le Roi , 
apres leur avoir temoigne le mecontentement 
qu'il avoit d'un pareil conseil , et qu'il ne pou- 
voit se resoudre a le suivre , me fit I'honneur 
de m'en parler comme j'entrois dans son cabi- 
net : ce qui me surprit fort. Sa Majeste, en me 
demandant mon avis , m'expliqua bien au long 
les raisons dont on se servoit pour le persuader. 
J'agis en cette rencontre comme font pour I'or- 
dinaire ceux qui craignent de se meprendre; et 
je connoissois d'ailleurs le credit du cardinal, 
son adresse , et les moyens dont il se servoit 
pour accabler ceux qui avoient le malheur de 
lui deplaire; mais pour ne pas demeurer court 
entierement , et ne rien dire aussi dont je pusse 
me repentir dans la suite , je demandai a Sa Ma- 
jeste de quel les troupes on se serviroit. « Des 
compagnies des gardes , me dit-elle, qui sont 
aupres de moi , et de mes mousquetaires , avec 
cinquante de mes gendarmes et autant de mes 
chevaux-legers. Croyez-vous que je puisse et que 
je doive faire ce que Ton me propose?" Mais, 
voulant encore eviter de decouvrir mon senti- 
ment , sur ce que M. de Chavigny m'avoit dit 
deux choses , la premiere qu'il parloit par I'or- 
dre du cardinal , et la seconde que la France 
etoit perdue si Ton ne conservoit la ville de 
Toul , je crus qu'il etoit de mon devoir de par- 
ler ainsi au Roi : « Votre Majeste , qui est aussi 
experimentee que les plus grands capitaines, 
peut juger si elle seroit en etat de hasarder une 
seconde hataille,s'il arrivoit(ce queje ne crain- 
drois point, s'il plait a Dieu) que malheureuse- 
ment elle vint a etre battue avec les troupes 
qu'elle conduiroit, et celles que lui fourniroit 



DEUXIEME PARTIE, [1634] 



C5 



son armee. — Qu'en croyez-vous? me repliqua 
le Roi. » Et Chavigny me repeta ce qu'il m'a- 
voit deja dit. « Mais, Monsieur, lui rcpondis-je, 
si ce lieu etoit si raauvais qu'il fiit impossible 
de le defendre , en cas que I'armee du Roi vint 
a etre battue, quel parti pourroit prendre Sa Ma- 
jeste? — De se retirer, me dit-il. » A quoi je lui 
repartis : « A Dieu ne plaise que Je puisse etre 
de \otre sentiment! » Et puis, adressant la pa- 
role au Roi , je lui parlai ainsi : <■ Sire , M. de 
Chavigny ne pretend pas obtenir de Votre Ma- 
jesle ce qu'il lui demande , mais seulement 
qu'elle paroisse en avoir envie , etant assure que 
tout ce qu'il y a de braves gens aupres de Votre 
Majeste se mettront a genoux pour vous en de- 
tourner, et offriront de sacrifler leur vie pour 
la defense de la ville de Toul , si eel a est neces- 
saire pour votre service. Que Votre Majeste ait 
done , s'il lui plait , agreable de se declarer ; et 
moi je m'engage a donner I'exemple aux autres, 
et a ne point demander de grace , si je suis assez 
malheureux pour signer la capitulation. — J'en 
suis bien persuade, me repondit leRoi. » M. de La 
Meilleraye, voyant qu'il seroit impossible d'o- 
bliger ce monarque a faire ce que Ton souhai- 
toit , lui proposa de faire du sejour a Saint-Di- 
zier ; a quoi ayant consenti, la cour partit le 
lendemainpour s'y rendre. Le Roi reprit ensuile 
le cherain de Paris , ou M. de Soissons I'ayant 
devance , et s'etant plaint au cardinal du mau- 
vais traitement qu'il avoit recu , celui-ci enga- 
gea Sa Majeste a lui en faire quelque sorted'ex- 
cuse etde reparation. 

Le comte de Gramail fut mis alors a la Bas- 
tille pour avoir parle trop librement au Roi , et 
pour n'avoir pas fait assez d'etat de ce que ce 
monarque avoit voulu lui dire. Je I'avois averti 
de ne se point trop arreter a ce que Sa Majeste 
lui pourroit temoigner dans la colere , de peur 
qu'on ne s'en prevalut 5 parce que les temps 
etoient tels que Ton s'en prenoit souvent a ceux 
qui n'etoient pas coupables. Ma prevoyance fut 
cependant des plus inutiles. De tres-habiles 
courtisans coureut souvent d'eux-memes a leur 
perte , sans pouvoir i'eviter. On s'entretint des 
affaires d'Allemagne pendant I'hiver : et le 
cardinal , etant bien averti que le roi d'Angle- 
terre etoit dans les interets de TEspagne , son- 
gea a lui susciter des affaires , et y reussit ; 
mais les choses allerent bien plus loin qu'il n'a- 
voit prevu et qu'il ne I'eut souhaite. Les Ecos- 
sois, se tenant corarae assures de la France , re- 
fuserent au roi de la Grande-Bretagne de rece- 
voir des eveques , et de leur donner la meme 
autorite qu'ils avoient en Angleterre. Les rai- 
nistres d'Ecosse , qui de tout temps y ont eu 

111. C. D. M., T. III. 



un tres-grand pouvoir, s'y opposerent , et pri- 
rent des mesures contre I'Etat qui I'ont presque 
abyme, et qui enfin, de libre qu'il etoit aupa- 
ravant, I'ont rendu une province soumisea I'An- 
gleterre. 

La guerre fut continuee en Allemagne sous 
dilTerens pretextes , et le Roi fit assurer de sa 
protection les princes protestans qui voulurent 
en profiler. II traita encore avec I'electeur de 
Treves , lequel , s'etant laisse surprendre par 
les troupes imperiales , a ete le sujet apparent 
d'une longue guerre, qui sans cela n'eiit pas laisse 
de s'alluraer dans la suite. 

Le cardinal n'avoit cependant point oublie 
que le Roi ne s'etoit excuse de I'eloigner de la 
cour, que parce qu'il avoit des affaires sur les 
bras qu'il vouloit linir avant que de songer a la 
reformation de I'Etat. M. de Lorraine fournit 
encore lui-meme a ce monarque un pretexte 
d'affaires dans son pays ; et quoiqut? Sa Majeste 
n'eiit guere de troupes avec elle, elle ne laissa 
pas de faire commencer une circonvallation au- 
tour de Nancy. II y avoit beaucoup d'apparence 
que le cardinal etoit bien informe que ceux qui 
y commandoient n'etoient pas en trop bonne 
intelligence ; autrement c'eut ete une action des 
plus temeraires d'entreprendre ce siege dans 
une saison aussi avancee qu'elle I'etoit : et peut- 
etre que Son Eminence se seroit vue fort em- 
barrassee et exposee aux reproclies du Roi na- 
turellement fort impatient, si M. de Lorraine, 
sachant les armees d'Espagne eloignees , et ne 
presumant pas que la sienne piit faire un affront 
a celle du Roi , n'eut propose de traiter. Ayant 
done obtenu un sauf-conduit , il vint trouverle 
cardinal dans un lieu qui s'appelle Charmes. Ce 
prince, apres divers pourparlers, faisant sem- 
blant de vouloir se retirer et d'airaer mieux tout 
perdre que d'accepter les conditions auxquelles 
on vouloit qu'il se soumit, le cardinal lui fit 
dire qu'il etoit le maitre de faire ce qu'il lui 
plaisoit ; que la foi qu'on lui avoit donnee lui 
seroit gardee ; mais que, s'il traitoit une fois et 
s'il vouloit apres cela se dedire , le Roi seroit 
aussi le maitre d'en user comme bon lui semble- 
roit. La pensee de M. de Lorraine etoit de se 
jeler dans Nancy, quoiqu'il convint pourtant de 
faire rendre la place. Ce prince se rendit au 
quartier du Roi , dont la defiance naturelle fit 
que Sa Majeste prevint ce que le due de Lor- 
raine avoit resolu de faire ; car il fut si bien 
garde que , malgre lui , il ne put executer 
ce qu'il n'avoit promis qu'a dessein de nous 
tromper. 

Quand je vis le due entrer dans le quartier du 
Roi , j'approchai de Sa Majeste, et je lui dis a 

5 



f.G 



MESIOIRES nU COMTE DR BRIENNB 



I'oreille : « La bete est dans les toiles, je suis 
assure quelle sera bientot liee. » Je m'apercus 
que j'avois parte un peu trop librement , ce mo- 
narque se piquant d'une profonde dissimula- 
tion : mais si Sa Majeste en eut quelque cha- 
grin eontre moi , il ne dura pas long-teraps ; 
car lui ayant dit le lendemain que j'avois vu 
dans le quartier plusieurs officiers avec des 
bandoulieres , il me demanda si je trouvois 
qu'ii avoit bien fait son devoir. « Oui , Sire , 
lui repondis-je franchement , car je ne doute 
plus que Voire Majeste ne soit bientot maitresse 
de Nancy. » Les portes en ayant ete ouvertes 
au Roi , son armee y entra et y logea , et Ton 
lit mettre la cavalerie en bataille pour la faire 
voir a M. de Lorraine. II est bon , pour faire 
connoitre le genie de ce prince , de remarquer 
que , le meme jour de sa detention , il avoit dit 
a la Reine : « J'ai dans ma poche un traite que 
j'ai signe avec le roi d'Espagne votre frere. Si 
je m'y arrete , vous ne nie verrez plus ; mais si 
je me tiens a celui que j'ai signe ici , je compte 
de passer I'hiver a Paris. " On laissa cependant 
une grosse garnison dans Nancy ; et comme le 
Roi reprit le chemin de Paris , il resolut de 
s'arreter a Chateau-Thierry, afm d'etre moins 
eloigne du cardinal qui etoit tombe malade. 

[1635.] L'hiver se passa sans qu'il arrivat 
rien de considerable, sinon qu'on s'apercut bien 
que le premier ministre faisoit tons ses efforts 
pour engager le Roi a declarer la guerre a I'Es- 
pague, les Hollandois lui ayant dit franche- 
ment qu'ils ne pouvoient plus la faire , quelque 
assistance qu'on leur donnat , si le Roi n'y en- 
troit , en s'obligeant de ne faire ni paix ni treve 
qu'ils n'y fussent compris. 

Le prince Frederic-Henri d'Orange , qui s'e- 
toit plaint du cardinal , proposa done de se re- 
concilier avec lui , a condition qu'il y auroit 
une rupture entre les couronnes : ce que le Roi 
accepta , comme il parut par les manifestes qui 
declarerent les motifs de la rupture. Les plus 
eclaires furent etonnes de cette resolution, pre- 
voyant bien les raalheurs que cause la guerre et 
les difficultes qui se trouvent toujours a faire la 
paix. Mais , s'attendant de ne point etre ecou- 
tes , ils prirent le parti de se taire et d'attendre 
quel seroit I'evenement. On donna aux mare- 
chaux de Chatillon et de Rreze le commande- 
ment de I'armee qui devoit entrer en Flandre 
par le pays de Luxembourg , et Ton fut averti 
que celle des Etats-generaux qui la devoit join- 

(1) Bataille d'Avein , 20 raai 1635. Les Francois for- 
cercnt les relranchcmcns des Espagiiols : ceux-ci eurent 
(luinze cents hommes tu(is, Irois mille prisonniers. On 



dre etoit en marche. Les ennerais, qui croyoient 
nous pouvoir combattre avec avantage, paru- 
reut ; mais ils furent trompes dans leur attente : 
car les Francois furent victorieux (1) , et le Roi 
en apprit la nouvelle a Chateau-Tierry, ou il 
etoit tombe malade, apres avoir visite une par- 
tie des villes de Picardie et s'etre rendu en 
Champagne. Pour rendre cette nouvelle encore 
plus agreable , on fit courir un bruit que le 
prince Thomas de Savoie , qui commandoit 
I'armee ennemie , avoit ete tue ou pris prison- 
nier. M. de Soissons , son beau-frere, le regret- 
tant beaucoup, fut averti de se contraindre en 
cas que le Roi lui en parlat. II le promit et 
I'executa. On depecha aux generaux de I'armee 
de France pour les avertir de se poster sous 
Louvain , ou le prince d'Orange les devoit join- 
dre pour en faire le siege ; et ce prince , y pre- 
voyant des difficultes , conseilla a nos generaux 
de profiter de leur bonne fortune, d'assieger 
plutot Namur ; mais ils avoientdesordres si pre- 
cis d'entrer dans le Rrabant qu'ils n'oserent y 
contrevenir. Les deux armees firent done le 
siege de Louvain pour avoir I'affront de le le- 
ver. Chacun en rejeta la faute sur son compa- 
gnon, et le Roi ne put s'en consoler. 

[1036.] La guerre continuant de plus en plus? 
on ne pensa de part et d'autre qu'a pousser son 
ennemi. Nous fimes des traites de campagne 
avec les Etats-generaux, qui tinrent bien ce 
qu'ils avoient promis. Les Espagnols s'etant 
apercus qu'ils ne recevoient que du mal de la 
France, qu'elle assistoit les Hollandois, qu'elle 
repandoit son argent en Allemagne , oil elle 
avoit une armee qui devoit se joindre a celle du 
Roi pour s'emparer de la Flandre , se determi- 
nerent alors a entrer dans le royaume pour se 
venger de nous. Nos troupes ne se trouvant point 
en etat de resister aux leurs , nous fumes obliges 
de nous retirer ; mais ils nous poursuivirent , 
et , s'etant empares de Brai-sur-Somme , ils re- 
solurent le siege de Corbie , et ils emporterent 
cette place en peu de jours. L'alarme en etant 
venue a Paris , Ton songea aux moyens de reme- 
dier au mal, et Ton tint plusieurs conseils, 
comme on a de couturae de faire quand les 
choses sontdesesperees. On y fit entrer des per- 
sonnes de differentes conditions : et chacun se 
melant de proposer son avis , on en donna plu- 
sieurs qui parurent des plus ridicules. Pour moi , 
qui etois fort persuade de n'etre point aime du 
cardinal , et que Sou Eminence avoit dans le 

leur prit leur canon, leur bagage , quatre-vingt-dix-neuf 
drapeaux, douze cornettes et trois guidons. 

(A. E.) 



DEUXIKME PARTIR. 



IG361 



(i7 



cceur beaucoup de honte de voir un pareil de- 
sordre , je pris le parti de ne point aller chez ce 
ministre , mais de me preparer a suivre le Roi 
s'il alloit a I'armee. M. de Chavigny m'ayant 
rencontre au Louvre , me dit que I'on s'eton- 
noit et que le cardinal avoit meme remarque 
que je n'ailois plus chez lui. Je lui en dis mes 
raisons ; mais Chavigny ne les ayant pu approu- 
ver, je lui promis, en le remerciant , de suivre 
le conseil qu'il m'avoit donne. Je ne dois pas 
oublier de dire ici que le peuple de Paris s'em- 
portant centre le premier ministre, il eut pour- 
tant le courage de se faire voir dans la place de 
Greve sans etre suivi que de deux gentilshom- 
mes de ses pages et de ses valets de pied. Je 
fus done un matin chez cette Eminence , ou je 
trouvai messieurs de Bullion , Bouthillier, et Le 
Jay, conseiller d'Etat , assis avec le pere Jo- 
seph , capucin , des avis duqnel le cardinal se 
servoit ordinairement , se rapportant a sa suffi- 
sance de la conduite d'un grand nombre d'af- 
faires. Le premier ministre m'ayant fait don- 
ner un siege vis-a-vis de lui , me dit qu'on etoit 
dans la resolution de demauder aux bourgeois 
de Paris , et generalement a tous ceux qui 
avoient des carrosses , un cheval qui serviroit a 
monter les grands laquais en quelques heures 
de temps. 

Tout le monde lit sa cour au cardinal en ap- 
plaudissant a cet avis. Pour moi, ne pouvant 
suivre un pareil exemple , je lui repondis qu'il ne 
seroit pas inutile d'avoir les chevaux , parce 
qu'on les distribueroita des capitaines qui trou- 
veroient plus facilementdes cavaliers; mais que, 
pour les laquais, le service qu'on en tireroit se- 
roit bien mediocre. « J'ai pourtant , me repliqua 
le cardinal , entendu dire a Feuquieres qu'on 
tire de bons soldats de la livree. — Oui, Mon- 
sieur, lui repondis-je , quaud ils ont ete plusieurs 
annees dans le service ; mais au sortir de leur 
condition , ce sont pour I'ordinaire de grands co- 
quins. » La meme question ayant ete toujours 
agitee , il fut resolu qu'on mettroit la chose a 
execution. Le cardinal, qui ne m'aimoit pas, 
comme je I'ai dit et remarque ci-devant, ou qui 
peut-etre etoit alors agite de mille inconveniens 
qu'il prevoyoit , craignant d'ailleurs les repro- 
ches que le Roi lui pourroit faire de I'avoir em- 
barque dans une guerre qui lui seroit peut-etre 
fatale , ne sachant sur qui decharger sa colere , 
me dit : « Je m'apercois que vous vous moquez 
de ce qu'on fait. Vous eussiez agi plus sagement 
de ne pas venir ici. » Je lui repondis qu'il me 
faisoit tort , et que je n'avois garde de lui man- 
quer de respect. « Mais , ajouta-t-il , je saurai 
bien dire au Roi ce que vous faites. » A quoi je 



lui repliquai hardiment : « Monsieur , c'est une 
chose dont je me raettrai pen en peine tant que je 
ferai mon devoir, » Son Eminence continua tou- 
jours sur le meme ton , et me demauda , en m'in- 
terrogeant, ce que je croyois done qu'il etoit a 
propos de faire dans la conjoncture presente. 
Je n'aurois rien dit a Son Eminence si j'avois ete 
lemaltre de mon ressentiment; mais comme je 
m'etois senti pique au vif de me voir insulte de 
la sorte , je lui dis : « Monsieur , je conviens qu'il 
n'y a rien de meilleur a faire, puisqu'on n'a pas 
evite la faute dans laquelle on est tombe. » Tout 
le raondese leva pour lors; et Chavigny, trou- 
vant que je n'avois point de tort , et se souve- 
nant d'ailleurs que je n'etois venu chez le cardi- 
nal que par sou conseil , s'approcha du premier 
ministre et lui fit coraprendre qu'il m'avoit 
querellesans raison. Celaobligea Son Eminence 
a me rappeler , en me disant neanmoins que 
j'avois tourne en ridicule ce qu"il avoit propose. 
« Non , Monsieur, lui dis-je; si je n'ai point ete 
du sentiment de Votre Eminence, ce n'est seu- 
lement que parce que je suis persuade qu'etant 
mis en execution il ne produira pas tout I'effet 
que vous vous en promettez. Je sais trop bien 
le respect que je vous dois pour y manquer ja- 
mais. " Apres ce petit eclaircissement , Bouthil- 
lier s'en vint a moi, et me dit tout bas: « Je 
vous plains, mais nous en essuyons bien d'au- 
tres. — Cela est juste , lui repondis-je , puisque 
vous en retirez et de I'honneur et du profit ; mais 
cela est bien rude pour moi qui , au lieu d'en 
avoir des graces , n'en recois que des duretes. 
— Mais, me repliqua-t-il , ne vous en reste-t-il 
rien sur le cceur? — Je sais , lui dis-je , avoir du 
respect pour qui je dois en avoir. » Et, conti- 
nuant toujours a tenir le meme discours, je crus 
n'avoir point d'autre parti a prendre que de cou- 
per court avec lui. L'heure etant arrivee que le 
cardinal devoit se rendre chez le Roi , Son Emi- 
nence y alia accompagnee de ceux qui avoient 
ete de son conseil. On en tint un de guerre, oil 
deux gouverneurs de places (1) furent condam- 
nes a mort pour les avoir mal defendues. L'exe- 
cution en fut faite en effigie. M. d'Angouleme 
y eut seance au conseil au-dessus des marechaux 
de France ; mais le due de La Valette ne vou- 
lut point assister a ce jugement et refusa de se 
placer apres lui. Les raisons qu'il en donna ne 
furent pas approuvees. II disoit qu'etant officier 
de la couronnedevant les marechaux de France, 
il ne leur devoit pas ceder, et que de plus il 
n'etoit point persuade que Du Bee, I'un de ces 



(1) Le baron Du Bee , gouverneur de La Capelle ; 
Saint-L^ger, gouverneur du Castelet. (A . E.) 



c.s 



MEMOIRES DU eOMTE DE BRIEINISJi, 



gouverneurs , eut manque a son devoir. Cepen- 
dant les levees qui avoient eteordonnees,etqui 
furent mises sur pied en peu de jours, se trou- 
verent en etat de servir. Elles etoient si conside- 
rables qu'elles donnerent de la crainte aux en- 
nemis. Le Roi se mit en campagne , et le car- 
dinal , se disposant a lesuivre, crut qivil etoit a 
propos que la Reine restat a Paris et qu'elle eul 
un couseil aupres d'elle pour s'en servir en cas 
de besoin , et pour contenir le peupie , suppose 
que cela fiit necessaire. Bullion, qui devoit avoir 
la direction de ce conseil, et qui en etoit tres- 
capable , m'ayant averti qu'il avoit ete resolu 
que je resterois aussi aupres de la Reine , je lui 
repondis que je ne pouvois m'y resoudre , ne me 
soutenant a la cour que par quelque estime dont 
le Roi m'honoroit; et qu'ainsije uejugeois pas a 
propos de m'eloigner de sa presence dans un pa- 
reil temps. » Allez du moins, me dit-il, chez le 
cardinal pour vous excuser et pour savoir ce 
que vous aurez a faire. » Je suivis son conseil , 
et je trouvai ce premier ministre qui s'en alloit 
chez le Roi pour lui dire qu'il alloit coucher a 
Royaumoht , parce que Sa Majeste s'en alloit a 
Chantilly ou elle devoit rester deux jours. Le 
cardinal m'ayant apercu me dit : « Vous reste- 
rez aupres des dames. Cela ne doit pas vous de- 
plaire. — 11 n'y a , Monsieur , lui repondis-je , 
rien a gagner aupres d'elles , car elles sont trop 
fieres. » II n'eut pas de peine a comprendre que 
je lui voulois reprocher qu'il avoit ete mal recu 
d'une certaine dame qu'il eut bien voulu enga- 
ger a etre de ses amies. « Si vous aimez mieux, 
me repliqua I'Eminence, suivre le Roi, je le 
supplierai de vous ie permettre. Aussi bien M de 
La Vrilliere a-t-il grande envie de rester a Pa- 
ris, madame sa femme etant pres d'accoucher. « 
Cette maniei-e de conversation me paroissant 
tr^s-offensante me fit prendre la resolution de 
ne point aller au Louvre , et de differer au len- 
demain pour demander au Roi ce qu'il vouloit 
que je fisse, en lui declarant ce que le cardinal 
m'avoit dit. Ainsi je me rendis de grand matin 
a Chantilly, ou je trouvai Sa Majeste qui ve- 
noit d'entendre la messe, et qui me dit en I'a- 
bordant : « U faut avouer que les bons serviteurs 
ne manquent jamais au besoin. Je suis ravi de 
vous voir. — Et moi, Sire, repondis-je ace 
monarque , je suis le plus heureux et le plus mal- 
heureux gentilhomme de votre royaume , puis- 
que Votre Majeste me temoigne avoir agreable 
que je sois aupres d'elle dans le temps qu'elle 
m'a fait dire qu'il etoit de son service que je 
restasse a Paris. — Je me suis mepris , me' re- 
pliqua le Roi , car je veux que vous restiez au- 
pre-s de moi. — Sire, ajoutai-je, ce sont roes 



ennemis qui veulent m'eloigner de votre per- 
sonne , dans un temps oii chacun est oblige de 
serendre aupres d'elle. Et Votre Majeste seroit 
peut-etre la premiere a me reprocher que j'au- 
rois manque a mon devoir ; mais je prendrai la 
liberte de la faire ressouvenir que je m'y suis 
mis, et qu'elle n'a pas eu agreable que j'eusse 
I'honneur de rester aupres d'elle: ce qui m'est 
d'autant plus sensible que je m'y suis toujours 
trouve quand it a fallu exposer ma vie pour son 
service. — Si je passe la riviere d'Oise, me dit 
le Roi, je vous enverrai querir, et je ferai con- 
noitre par la combien je vous estime. » Je pris 
la liberie de lui repondre: « Votre Majeste I'ou- 
bliera, et il ne m'en restera que du chagrin. » 
Je me baissai ensuite , et ayant pris la main du 
Roi, je la baisai et me retirai le cceur saisi de 
douleur. 

Je n'etois pas encore sorti de la route qui con- 
duit a Paris que je vis paroitre le cortege du 
cardinal. Je I'evitai par un sentier, et je me 
rendis chez moi, ou je pris garde de si pres a 
ma conduite que Ton n'eut pas occasion de me 
blaraer. Je n'allai plus que tres rarement au 
Louvre, et jen'y allois point quand les creatu- 
res de cette Eminence y etoient. Apres que I'ar- 
mee du Roi se fut assemblee , il s'avanca pour 
donner bataille aux ennemis, qui n'oserent I'ac- 
cepter ; et Sa Majeste , nepouvant souffrirqu'ils 
fussent les maltres d'une ville dans son royaume, 
fit former le siege de Corbie, qui fut obligee de 
capituler , quoique la rigueur de la saison I'eiit 
mise en etat de faire une plus longue defense. 

Mes enfans , comme je n'ai point entrepris 
d'eerire I'histoire, et que je n'ecris que pour 
vous instruire, je n'entrerai pas dans le detail 
de ce qui se passa pendant I'hiver , ni de la 
crainte qu'eut le Roi que M. de Soissons n'en- 
treprit sur la vie du cardinal. Ce qui est certain, 
c'est qu'il en avoit forme le dessein; mais il ne 
I'executa point. 

[1637] Apres cela, M. de Soissons, ne se 
croyant pas en siirete a la cour , se retira a Se- 
dan : et ce fut en ce temps-la que le cardinal , 
qui faisoit yenir toutes les depeches etrangeres , 
et quantite d'autres lettres ecrites par les sujets 
du Roi, en trouva une du marquis de Mirabel , 
qui avoit eteambassadeur d'Espagne en France, 
adressee a la Reine , en reponse a une dont Sa 
Majeste I'avoit honore. On fit mystere de cette 
lettre, laquellefut renduea la Reine apres qu'on 
en eut tire une copie ; et Ton se servit de ce pre- 
texte pour faire entendre au Roi que cette prin- 
cesse avoit des intelligences criminelles avec les 
ennemis de I'Etat. Ce monarque , qui etoit pour 
lors h Chantilly , ordonna au garde-des-sceaux 



DEUXlElME PABTIE. [1637 — 08 j 



69 



Seguier d'aller au Val-de-Grace faire fouiller 
dans la cellule de la superieure et dans la cliara- 
bre de la Reine, pour voir si on n'y trouveroit 
point une copie des ietlres qu'elleavoit ecrites 
dans les pays etrangers , ou les reponses qu'elie 
avoit recues. Le gaide-des-sceaux entra dans ce 
monastere assiste de I'archeveque de Paris, et 
n'y trouvant autre chose , apres une exacte re- 
cherche , que beaucoup de surprise de la ma- 
niere dont on agissoit , il alia a Chantlliy rendre 
compte au Roi de ce qu'il avoit execute par or- 
dre de Sa Majeste. En vertu d'un second ordre 
qu'il y recut, il entreprit d'interroger la Reine. 
Elle repondit qu'elie n'avoit aucune mauvaise 
intelligence avec les ennemis de I'Etat, maisne 
desavoua point d'avoir ecrit au marquis de Mi- 
rabel et d'en avoir recu des lettres. La-dessus 
on lui exagera la grandeur de sa faute, en lui 
faisant entendre qu'on repudioit les reines en 
Espagne pour un bien moindre sujet. Elle s'ex- 
cusa en pleuraut; mais cela ne lui fit rien dire 
ni faire de ce que Ton souhaitoit d'eile, qui etoit 
d'avoir recours au credit du cardinal pour ren- 
trer dans les bonnes graces du Roi. Cette affaire 
n'eut pas ete plus tot divulguee que je me rendis 
en diligence a Chantilly , parce que le Roi avoit 
dit que je ne manquerois pas d'aller voir la 
Reine. Cette princesse etoit alors comme aban- 
donnee de toute la cour, et mcme a peine ses 
propres officiers la servoient-ils. Je dois dire 
ici, a la louange de la marquise de Senecai, que 
je n'eusse jamais cru qu'une femme enletee 
comme elle, eut ete capable de ressentir aussi 
vivement qu"elle fit I'affliction de sa maitresse. 
Je pris la liberte de demander a la Reine quel 
etoit le precede qu'on avoit tenu avec elleet de 
quelles procedures on s'etoit servi pour la con- 
vaincre. Maisje ne pus m'empecher de blamer 
Sa Majeste de n'avoir desavoue ni les lettres 
qu'elie avoit ecrites au marquis de Mirabel, ni 
cellos qu'elie en avoit recues, puisqu'on ne lui 
representoit que des copies qui pouvoient etre 
facileraent falsifiees. « J'exposoisa la question, 
me repondit-elle, celui a qui je les avois con- 
fiees; et j'aime mieux , pour Ten garantir , m'ex- 
poser a tout ce qui pent m'arriver. " Je consolai 
cette princesse le mieux qu'il me fut possible , 
et lui dis en prenant conge d'eile : « Esperons, 
Madame , que tant de larmes repandues par 
Votre Majeste seront bientot recompensees. » 

Le Roi se rendit ensuite a Saint-Germain-en- 
Laye ou il faisoit son sejour le plus ordinaire^ et 
vint a Paris. La Reine I'y accompagna. J'allai 
le lendemain faire ma cour a cette princesse. Je 
la trouvai qui s'entretenoit avec un bon pretre 
qui s'appeloit M. Bernard. Elle etoit plus re- 



veuse qu'elie n'avoit coutume de I'etre et avoit 
les yeux fort charges. Cela me fitsoupconner des 
lors que cette princesse etoit grosse. L'ecclesias- 
tique s'etant retire , je pris la liberte de dire a 
la Reine ces propres paroles : « Madame , une 
pensee que j'ai que vous seriez enceinte seroit- 
elle vraie?)' (II est a observer que, dans ce 
meme temps , M. Rernard avoit assure qu'un 
carme dechausse avoit eu une revelation de cette 
grossesse , et la chose avoit ete decouverte au 
cardinal de La Rochefoucauld par le superieur 
du religieux ). La Reine rougit de ma demands 
etchangea aussitot de discours. Ceci arriva au 
commencement du mois de decembre 1637. En- 
tin , soit que ce religieux decouvrit a quelques 
autres ce qu'il savoit , ou que I'esperance empe- 
chat que la chose se tint plus long-temps secrete, 
le bruit deviut general avant que Ton cut des 
indices infaillibles de cette heureuse grossesse ; 
et les bons serviteurs de Leurs Majestes en eu- 
rent tant de joie , qu'ils ne la purent plus dissi- 
muler. II n'en fut pas de meme de ceux qui 
etoient attaches a Monsieur : car ils en furent 
tres-etourdis , et plusieurs s'aviserent de faire 
des plaisanteries de cette grossesse. Le cardinal 
et ses ci-eatures parloient aux uns d'une maniere, 
et aux autres d'une autre. D'un cote, ils en te- 
moignoient de la joie a Leurs Majestes , et di- 
soient au contraire a Monsieur que e'etoit une 
chose si ordinaire qu'il ne devoit point s'en cha- 
griner. Mais enfin, comme les marques de cette 
grossesse paroissoient de plus en plus tous les 
mois , ou s'avisa de dire que , quand meme elle 
viendroit a bien , la Reine n'auroit qu'une fille. 

[1638]Je perdis pour lors raon pere , qui 
etoit si estime par sa probite , qu'il fut extre- 
mement regrette des gens de bien , et j'eus la 
consolation de les voir entrer veritablement dans 
ma douleur. Nous restam<;s, mes soeurs et moi, 
avec peu de bien ; mais nous nous trouvames 
assez riches, en ce que la memoire de raon pere 
etoit en veneration a tous ceux qui I'avoient 
connu. 

Le printemps etant deja fort avance , les ar- 
mees se mirent en campagne , et le Roi fut au 
rendez-vous de la sienne , apres avoir promis a 
la Reine qu'il ne manqueroit pas d'etre a Saint- 
Germain pour ses couches. Le cardinal auroit 
eu pent- etre bonne en vie de Ten detourner 5 mais 
Dieu , qui a toujours les moyens de faire reussir 
les desseins de son adorable providence , permit 
que le monarque fut attaque d'une grosse fievre 
qui , I'obligeant a quitter I'arraee , le fit revenir 
a Saint-Germain. Sa Majeste supporta avec une 
extreme patience les acces de cette fievre, dans 
I'esperance d'avoir bientot un fils. Le Roi fut 



7 



MEMOIBES DU COMTE DK BBIEPJNE , 



suivi de Monsieur , son frere , des princesses et 
de piusieurs aiitres personnes du premier rang, 
qui continuerent d'assurer Monsieur que la Reine 
n'auroit qu'une fille. Piusieurs neanmoins ne 
pouvoient s'empecher , par rattachement qu'ils 
avoient pour le cardinal , de temoigner de I'in- 
quietude de ce que la sante de cette princesse 
donnoit a ses bons serviteurs I'esperance d'une 
heureuse delivrance. Et comme elle n'avoit pas 
I'habitude d'avoir des enfans , ceux-ci disoient 
avec raison : « C'est une oeuvre de Dieu , qui ne 
laissera pas la chose iraparfaite. » Je prenois 
aussi la liberie de dire a Sa Majeste : « Espe- 
rez , Madame ; ceci est la recompense de vos lar- 
mes et de vos souffrances. » 

Enfm ce jour si attendu et si desire, qui de- 
voit combler le Roi et la France de consolation, 
arriva , la Reine ayant mis au monde un Dau- 
phin , apresun travail de quelques heures et as- 
sez rudes. Cela causa autant de surprise a Mon- 
sieur et a ses creatures que de joie au Roi et a 
sesbons serviteurs. La Reine ayant eu la bonte 
de me demander un moment apres que Dieu I'eut 
exaucee et delivree , me presenta sa main a bai- 
ser. Le Roi , qui etoit au chevet de son lit , me 
donna aussi la sienne , et me dit : « Vous par- 
ticipez a ma joie ; elle cause du chagrin a bien 
des gens. » Et sur ce que ce monarque me 
designa ceux qu'il soupconnoit , je lui repon- 
dis : « II n'y a , Sire, qu'a les faire jeter par les 
fenetres. » Le garde-des-sceaux , devenu chan- 
celier par la mort de M. d'Aligre , s'etant avise 
de me dire : « Qui I'eut cru , il y a un an ? » 
s'attira de moi pour reponse : « On n'eut point 
^te au Val-de-Grace. -— Vous jetez , me repli- 
qua-t-il , une pierre dans mon jardin. — Non , 
luidis-je, mais dans celui de la personne qui 
vous y a envoye. » 

Le Dauphin fut baptise le meme jour qu'il 
naquit. On depecha de toutes parts pour aunon- 
cer cette bonne nouvelle aux etrangers allies du 
Roi et a toutes les provinces du royaume. Le 
eai'dinal envoyaaLeurs Majestes pour leurtemoi- 
gner la part qu'il prenoit a leur joie. Monsieur 
se retira a RIois. Comme il semble qu'un bonheur 
n'arrive jamais sans I'autre , le Roi se trouva 
heureusement delivre de la fievre. 

Je suis persuade que cette Eminence ne man- 
qua pas de faire savoir aux allies (qu'on desi- 
gnoit sous le nom de ceux qui appuyoient le bon 
parti, comme les Etats-generaux desProvinces- 
Unies , le due de Savoie, et les princes d'Alle- 
magne) qu'ils ne devoient plus craindre ce 
qu'ils avoient tautapprehende , qui etoit devoir 
I'heritier dela couronne entre les mains de I'en- 
nemi. Les allies firent degrandes rejouissances; 



et le cardinal , poor revenir de I'armee plus tot 
qu'il n'eut fait , prit pour pretexte I'empresse- 
ment qu'il avoit de venir temoigner sa joie au 
Roi. Ce premier ministre etablit sa demeure a 
Ruel , afin d'etre plus a portee d'aller a Saint- 
Germain. C'est la que le Roi recouvra la par- 
faite sante. La Reine y reprit aussi ses forces et 
son embonpoint. On fit pendant I'hiver les pre- 
paratifs necessaires pour la campagne suivante ; 
et Sa Majeste ayant temoigne qu'elle vouloit y 
aller, le cardinal prit toutes les mesures qu'il 
falloit pour reussir. On donna promptement I'ar- 
gent qu'on avoit promis; et les capitaines ayant 
ete presses de mettre leurs compagnies en etat 
de servir , je me crois oblige de leur rendre la 
justice de dire que chacun s'acquitta parfaite- 
ment bien de son devoir. 

Sur les propositions qui furent faites pour la 
paix , et les parties interessees s'y trouvant dis- 
posees , chacun s'entretint en etat pour la con- 
clure , mais sans y reussir. La retraite de M. de 
Soissons a Sedan relevales esperances desEspa- 
gnols et fit craindre aux Francois une guerre 
civile. On cut des pourparlers avec ce prince 
pour en venir a un . accommodemeut; mais 
comme ils furent inutiles , on vit se former un 
uuage capable de produire un grand orage. 

[IG39J Tout le monde salt que quand les Es- 
pagnols entrerent en France, ils s'y rendirent 
maitres de piusieurs places , et entre autres da 
Castelet, du gouvernement de laquelle un oncle 
du due de Saint-Simon etoit pourvu. Soit done 
que le cardinal fut dans le dessein de faire occu- 
per la place de favori par le marquis de Cinq- 
Mars, fils du marechal d'Effiat, ou que le Roi en 
eiit deja par lui-meme la pensee , ce fut un pre- 
texte donton seservit pourenvoyer M. de Saint- 
Simon a son gouvernement de RIaye, et pour 
faire le proces a son oncle, en I'accusant defoi- 
blesse ou de trahison. 

[1640] Cinq-Mars fit en ce peu de temps un 
si grand progres dans I'esprit du Roi , que Sa 
Majeste ayant consenti qu'il traitat de la charge 
de maitre de la garde-robe , elle lui acheta en- 
core celle de grand ecuyer de France , dont 
M. de Rellegarde s'etoit iaisse persuader de se 
demettre. Cinq-Mars ne fut pas plus tot revetu 
de cette grande dignite , qu'il ne pensa qu'a s'e- 
lever davantage : et comme il etoit tres-bien fait 
de sa personne , il eut la temerite de pretendre 
au mariage de la princesse Marie de Nevers, et 
il en fit I'ouverture au cardinal , qui en fut des 
plus surpris. Son Eminence lui conseilla de s'en 
desister , en lui donnant a entendre que , bien 
loin de lui etre favorable en cette affaire , il tra- 
verseroit son dessein. Cinq-Mars ^touffa pour 



DEL'XIEME PAl.TIE. [16-10 — 41 



71 



lors son ressentiment, et fit si bien par son as- 
siduite qu'il gagna de plus en plus les bonnes 
graces du Roi. 

Le cardinal avoit eu la penseede faire le siege 
de Clermont au commencement du printemps 
de I'annee 1640 , remarquable par la piise d'Ar- 
ras , et de s'ouvrir par la le chemin des autres 
places que les Espagnols occupoient sur la 
Meuse , pour les priver de la facilite qu'elles 
leur donnoientde tirer des secours d'Allemagne. 
L'armee s'efant avancee sous le commandement 
des marechaux de Chatillon et de LaMeilleraye, 
le Roi la suivitj mais les grandespluies qui tom- 
berent pendant cette saison rompirent les me- 
sures de ces generaux : dont le cardinal leur 
ayant temoigne du chagrin , ils lui proposerent, 
pour I'apaiser, de faire le siege d'Arras, et ils 
lui firent counoitre clairement que c'etoit un 
dessein qui pouvoit reussir. On le tint si cache 
que , bien que le marechal de Chaulnes eut or- 
dre de se joiudre aux autres , les ennemis , qui 
en pouvoient inferer que Ton avoit en vue d'at- 
taquer quelqu'une de leurs places d'Artois ou de 
Flandre, furent surpris quand ils virent Arras 
investi et qu'ou en alloit faire le siege. 

Le Roi s'etant rendu a Amiens avec le car- 
dinal, on y prepara un grand convoi ; les en- 
fans de M. de Veudome se disposerent a I'accom- 
pagner ; et le commandement, qui en fut refuse 
au grand ecuyer qui le demandoit, eu futdonne 
a M, Du Hallier, qui le conduisit heureusement 
a l'armee avec un autre qu'il amenoit de Cham- 
pagne. Ayant suivi le conseil que Ton me donna 
d'aller a Amiens , je pris conge de la Reine. Sa 
Majeste etoit giosse pour la seconde fois , et ac- 
coucha dans la suite de Tannee de Monsieur, 
frere unique du roi Louis XIV. Je trouvai leRoi 
fort inquiet de I'eveuement de son entreprise : 
et, pen de jours apres, ce prince, touche de la 
maniere dont le cardinal en usoit avec moi , 
m'ordonna de me retirer; mais comme il tomba 
malade , je crus qu'il ne me seroit ni permis ni 
honorable d'obeir a un pareil commandement. 
C'est pourquoi je me rendis encore le lendemain 
au matin dans la chambre du Roi , qui me dit : 
" L'incommodite que j'ai vous erapeche de vous 
en aller. Je vous en remercie; mais puisqu'elle 
estdimiuuee , ne laissez pas de coutinuer votre 
voyage. » J'obeis , et je partis d'Amiens le jour 
raeme qu'on y recut lanouvelle de la reduction 
d'Arras. Apres cela, le Roi s'en revint a Saint- 
Germain-en-Laye, oil la Reine accoucha d'un 
second fils ; de quoi Sa Majeste temoigna plus 
de joie encore que du premier , parce que la ten- 
dresse de pere, qu'il avoit commence de sentir 
depuis deux ans, se fit connoftre davantage dans 



cette rencontre. En ce temps-la le cardinal fit plu- 
sieurs avances pour engager la Reine a I'hono- 
rer de sa coufiance : a quol Sa Majeste lui re- 
pondit fort civilement, mais toutefois sans vou- 
loir dependre en rien de ses conseils. 

Je crois, autant que je m'eu puis souvenir, 
que I'annee precedente madame de Hautefort , a 
qui le Roi avoit temoigne de la bonne volonte, 
eut ordre'de se retirer de la cour. J'eus charge 
du Roi de lui en porter la nouvelle. Cette dame 
me piia de faire souvenir Sa Majeste qu'elle lui 
avoit souventpromis que sadisgriken'arriveroit 
point. « II est vrai, me repondit ce monarque, 
je I'ai promis; mais c'etoit a condition qu'elle 
seroit sage , et qu'elle ne me donneroit aucun 
sujet de me plaindre de sa conduite. S'est-elle 
imagine qu'il suffisoit d'etre reconnue pour une 
femme de vertu, pour avoir part a mon amitie? 
II faut encore eviter d'entrer dans les cabales , 
et c'est ceque je n'ai jamais pu gagner sur elie. » 

Madame de La Fayette , quoique dans une 
tres-grande consideration, avoit eu pareillement 
envie de se retirer entierement de la cour. Elle 
en fit demander au Roi la permission , et cette 
permission lui fut accordee. Son esprit et ses au- 
tres agremens lui avoient attire I'estime de Sa 
Majeste , qui lui temoigna beaucoup d'affection. 
Je ne sais par quelle raison cette dame ne plai- 
soit pas, non plus que la marquise de Senecai. 
II est vrai que la premiere faisoit ombrage au 
cardinal 5 et pour I'autre, lafidellte qu'elle avoit 
temoignee en toutes sortes de rencontres a la 
Reine, sa maitresse, etoit un crime qui ne se par- 
donnoit point alors; et si Ton n'avoit craint de 
prematurer I'accouchement de celte princesse, 
on I'auroitcongediee bien plus tot. Mais la Reine 
fut a peine delivree que cette dame eut ordre 
de se retirer. 

On fit aussi madame de Lanzac gouvernante 
des entails de France , contre I'intenlion de cette 
princesse , qui la croyoit dans la dependance du 
cardinal. Son Eminence ne voulant avoir au- 
pres de la Reine que des gens a sa volonte , fit 
si bien que la charge de dame d'honneur de Sa 
Majeste fut donnee a madame de Rrassac. 

[1641] On menacoit souvent la Reine de lui 
oter ses enfans; mais I'adresse de Montigny, 
capitaine du regiment des Gardes , lui en epar- 
gna le chagrin. Le Roi le consideroit toujours 
comme un ancien et fidele serviteur, et cela, 
joint aux autres raisons , I'avoit rendu suspect 
au cardinal ; mais Montigny sut si bien , parson 
habilete, menager madame de Lanzac, qu'elle 
obtint de cette Eminence qu'il auroit la garde 
i des enfans de France en quelque endroit qu'ils 
fussent. Le Roi proposa a Montigny de les en- 



7 2 



MEMOIRES DC COMTE DE ERIENNE , 



voyerii Vincennes; et cet officier, feignant de 
n'en point coraprendre d'autre raison que la sii- 
retedu lieu, remontra aSa Majesteque lasurete 
n'y seroit que pareiile a celle de Saint-Germain- 
en-Laye, ou lair etoitbienmeilleur. Celafitque 
le monarque consentit qu'on continual a y elever 
ses eiifaus. 

L'annee 1G41 pensa etre bicn funeste a la 
France ; car le comte de Soissons ne pouvant, a 
ce qu'il croyoit , etre en surete a la cour, ni le 
due de Bouillon pour lui avoir donne retraite a 
Sedan, ces deux princes prirent la resolution de 
se liguer et de se declarer pour les ennemis de 
I'Etat. lis donnerent des commissions pourfaire 
des levees de gens de guerre , et ils s'y prepare- 
rent tout de bon. Le Roi , en etant averti , des- 
tina une armee pour I'opposer a la leur, et en 
donna le commandement au marechal de Cha- 
tillon, lequel s'approcha de Sedan pour s'oppo- 
ser aux desseins des ennemis ; et sur le bruit qui 
courut qu'ils vouloient entrer en France, ou soit 
que le Roi crut qu'il y avoit du danger et de la 
honte a le souffrir, M. de Chatilloneutplusieurs 
ordres reiteres de les combattre s'ils faisoient 
mine de I'entreprendre. Ge marechal, qui vouloit 
rester dans un poste ou Ton n'eut pu le forcer, 
et qui , en cas qu'ils se fussent avances, vouloit 
les attaquer en flanc et les suivre en queue , 
croyoit qu'il les feroit perir et les reduiroit a se 
rendre a discretion. Mais la cour se trouvant 
d'un sentiment contraire, M. de Chatillon fut 
oblige de changer de poste et d'en venir aux 
mains avec I'armee ennemie , qui eut la gloire 
de defaire celle du Roi. Le comte de Soissons y 
fut tue. Pour lors M. de Bouillon commenca de 
fairc entendre qu'il souhaitoit de rentrer dans 
les bonnes graces de Sa Majeste , et il s'excusa, 
le moins mal qu'il put, sous divers pretextes. 
On fit passer des troupes d'une armee a I'autre. 

1) [ Articles accordes entre le comte due pour le Roy 
d'Espagne, et le sieur do Fontrailles . pour et nii 
nom de Monsieur. (Piece tiree des papiers de Brienne.) 

« Le sieur de Fonlrailles ayant este envoys par M. Ic 
due d'Orleans vers le Roy d'Espagne, avec lettres de Son 
Aitcsse pourSa Majesty et monseigneurlc comte due de 
San I.ucar, dat(5es de Paris le 20 Janvier, a propose , en 
vertu du pouVoir a lui donn6, que Son Altesse d^sirant 
le bien general el particulier de la France , de voir la 
noblesse et le peiipie de ce royaume delivr(5s des oppres- 
sions qu'ils souflrent depuis long-temps par une si san- 
glante guerre, pour faire cesser la cause d'icelle el pour 
establir une paix gcnerale el raisonnable entre I'Empe- 
reur el les deux couronnes au b^ndfice de la clirestien- 
netd, prendroit volontiers les armes a cetle fin , si Sa 
Majesl(5 Cathoiiquc vouloit concourir de son coste avec 
les moyens possibles pour advancer les adaires ; et apres 
avoir declan^ lo particulier de sa commission, en ce qui 
C5t des offrcs et domandcs que font Icdit seigneur due 



Le Roi ayant echauffe la negociation par sa pre- 
sence, et donne tie la crainte a M. de Bouillon , 
le traite fut bieutot conclu. Ge monarque, apres 
avoir mis ordre aux affaires de la frontiere , re- 
vint a Saint-Germain- en-Lay e. La plus grande 
partie de la cour alia a Paris, ou des personnes 
malintentionnees commencerent a faire des ca- 
bales , et s'efforcerent de faire entrer M. de 
Bouillon dans le parti de Monsieur et du grand 
ecuyer. On se servit du pretexte specieux de de- 
fendre les enfans du Roi et la Reine leur mere 
de I'oppression du cardinal , et Ton publia que 
le roi d'Espagne les prenoit sous sa protection: 
ce qui acheva de persuader M. de Bouillon qu'il 
rendroit un service considerable a la Reine, si 
sa ville de Sedan pouvoit eire destinee pour une 
place de surete pour Sa Majeste et pour les 
princes ses enfans. II faut ici remarquer que la 
Reine n'en dit pas le moindre mot a M. de 
Bouillon, cette princesse se contentant seule- 
ment de le recevoir honnetement quand il ve- 
noit lui faire sa cour. 

M. de Thou ayant ete choisi pour menager 
une entrevue entre M. de Bouillon et le grand - 
ecuyer, y reussit si bien qu'ils se donnerent pa- 
role I'un a I'autre et s'engagerent au service de 
Monsieur, prenant pour pretexte de leur union 
le dessein qu'ils avoient de detruire la trop 
grande puissance du cardinal , etde delivrer le 
Roi d"une captivite dans laquelle il etoit retenu 
malgre lui. Mais corame on ne savoit point en- 
core par ou Ton devoit comraencer, Fontrailles 
fut envoye en Espagne , du consentement des 
ligues , a Tinsu de M, de Thou, et le due de 
Bouillon, qui avoit accepte le commandement 
de Tarmee du Roi en Italic , se declara aussi- 
tot. 

Fontrailles , revenu d'Espagne , raconta a 
M. de Thou ce qu'il y avoit negocie (1) , ne sa- 

d'Orleans ei ccux de son party, a cstre accord^ et con- 
clud par Icdit seigneur comte due, pour LeursMajestes 
Imp(5riale el Calholique, et au nom de Son Altesse, par 
ledil sieur de Fontrailles les articles suivans : 



» Comme le principal but de ce traite est de faire une 
forte paix entre les deux couronnes d'Espagne et de 
France, pour leur bien commun el de toule la chrestien- 
net^, on declare unanimemenl qu'on ne prend en cecy 
aucune chose conlre le Roy Tres Chrestien et au pri^ju- 
dice de ses estats , ni conlre les droits et autorites de la 
Reine Tres-Chrcstienne regnanle ; mais au contraire, on 
aura soing de les mainlcnir en tout ce qui lui appar- 
tient. 



» Sa Majest(5 (latholique donnera douze liommes de 
pied et :.ix chevaux elfectifs des vieilles troupes ; le tout 



DFAiXIEME PARTIK. [KMSl 



chant point que MM. de Bouillon et de Cinq- 
Mars etoient convenus ensemble de lui en faire 
un secret : non pas qu'ils se mefiasssent de lui , 
mais parce qu'ayant un grand nombre d'amis, il 
y avoit a craindre qu'il ne leur en decouvrit 
quelque chose. M. de Thou voulut aller a I'ar- 
mee (1642) , persuade que le grand-ecuyer etoit 
tout puissant aupres du Roi , et qu'il avanceroit 
sa fortune en s'attachaut a lui ; mais apres qu'il 

venant d'Allemagne, ou de 1' Empire, ou de Sa Majeste 
Catbolique ; que si par quelque accident il manquoit de 
ce nombre deux ou trois hommes , on n'entend point 
pour cela qu'on ayt manqu6 a ce qui estaccorde, at- 
Jendu que Ton les fournira ie plus tost quil sera pos- 
sible. 

HI. 

» II est accord^ que des le jour que monsieur le due 
d'Orleansse trouvera dans la place de seurete , ou il doit 
cstre en estatde pouvoir lever des troupes, Sa 3Iajest6 
Catbolique lui baillera quatre cent mille escus compiant, 
payables au contentement de Son Altesse , pour cstre 
employes en levies et autres frais utiles pour le bicn 
commun. 

IV. 

» Sa Majeste Catbolique donnera le train d'artillerie 
avec les munitions de guerre propres aux corps d'arm^e, 
avec les vivres pour toutcs les troupes, jusques a ce 
qu'elles soicnt entrees en France, la oil Son Altesse en- 
tretiendra les siens et Sa Majesty Catbolique les autres, 
comme il sera specific cy-apres. 



» Les places qui seront prises en France par I'arm^e 
de Sa 3I^jeste Catbolique ou celles de Son Altesse , se- 
ront mises entre les mains de Son Altesse et de ceux de 
son parti. 

VI. 

» II sera donn^ audit seifineur due d'Orl(?ans douzc 
miile escus par mois de pension , outre ce que Sa Ma- 
jeste Catbolique donne en Flandre a madame la du- 
chesse d'Orleans sa femrae. 



» Est arrets que cette arm^e et les cbefs d'icelle ob^i- 
ront absolument au seigneur due d'Orleans, et ncant- 
moins , atlendu que ladite armee est levee des desniers 
de Sa Majeste Catbolique. lesofficiers d'icelle presteront 
le serment de fidelity a Son Altesse de servir aux Gns 
du present traite ; et arrivant faute de Son Altesse, s'il 
y a quelque prince du sang en France dans le traitd , il 
commandera en la maniere qu'il avoit est^ arrest^ dans 
le traite faict avec monsieur le comte de Soissons ; et au 
cas que I'archiduc Leopold, ou autre personne, fils, 
frere ou parent de Sa Majesty Catbolique, vienne a estre 
gouverneur pour Sadite Majeste en Flandre, ccmmeil 
sera la par mesme moj en general deses armees.queSa 
Majeste Catbolique a tanl de part en ce lieu, est ac- 
corde que ledit seigneur due d'Orleans et ceux de son 
parti , de quelque qualite et condition qu'ils soient , 
ayent esgard a ces considerations , tiendront forme cor- 
rcspondance avec ledit Arcbiduc ou autre que dit est, 
et lui communiqueront tout ce qui se presentera, en re- 
tenant tous ensemble les ordres de I'Empereur et de Sa 
Majeste Catbolique, tant ponr ce qui concernc In guerre 



m'eut communique son dessein , parce que nous 
etions parens et amis , je fis tout ce que je puis 
pour I'en detourner, en lui disant que le Roi , 
bien loin d'avoii* toujours la meme araitie pour 
M. de Cinq-Mars , I'avoit en aversion , et ne le 
pouvoit plus souffrir. J'eus beau faire, et de mon 
raieux, pour lui decouvrir tout ce que je savois, 
jamais il ne voulut me crwre : ce qui m'obligea 
de lui dire : « Vous convenez que le cardinal halt 

que pour I'employ de cette arm^e et tous ses progres. 



n Et d'autant que Son Altesse a deux pcrsonnes pro- 
pres a estre marechaux-de-camp en cette armee, que le- 
dit seigneur declarera apres la conclusion du present 
traits , Sa Majeste Catbolique se charge d'oblenir de 
I'Empereur deux lettres patentes de mareschal-de-camp 
pour eux. 

IX. 

» II est accorde que Sa Majesty Catbolique donnera 
quatre-vingt mille ducats de pension a diipartir par mois 
aux deux seigneurs susdits. 



» Comme aussi on donnera dans trois mois cent mille 
livres pour pourvoir et munir la place que Son Altesse 
a pour seurete en France ; et si celuy qui bailie la place 
ne se satisfait de cela. on baillera ladite somme comptant, 
et de plus six quintaux de poudre et vingl-six livres par 
mois pour I'entretien de la garnison. 

XI. 

» II est accorde de part et d'autre qu'il ne se fera 
point d'acconmiodement en general ny en particulier 
avec la couronne de France, si ce nest d'un commun 
consentement, et qu'on rendra toutcs les places et pays 
qu'on aura pris en France . sans se servir conire cela 
d'aucun pretexte, loutefois et quand que la France ren- 
dra les places qu'elle a gagnees en quelque pays que ce 
soit, mesme celles acbel^es et qui sont occupees par les ar- 
mees qui ont fait serment a la France ; que ledit seigneur 
due d'Orl«ians et ceux de son party sc d^clareront main- 
tenant pour ennemis des Suedois et de tous autres en- 
nemis de Leurs Majesl(5s Imp^riale et Catbolique et de 
tous ceux qui leur donnent aide et protection; et pour 
les d^truirc , Son Altesse et ceux de son parti doniicront 
toutes les assistances possibles. 



» II est convenu que les armees de Flandres et celles 
que doit commander Son Altesse , ainsi que dit est , agi- 
ront de commune main et a meme fin avec bonne cor- 
respondance. 

XIII. 

» On tascbera de faire que les troupes soient prestes 
au plus I6t et que ce soit a la fin de mai ; sur quoi Sa Ma- 
jesty Catbolique fera escrire au gouverneur de Luxem- 
bourg, afin qu'il dist a celuy qui lui portera un blanc 
signe de Son Altesse ou de quelqu'un des deux seigueurs, 
le temps auquel tout pourra cstre en estat : lequel blanc 
sign6 Son Altesse envoiera au plus t6t. afin de gagner 
temps , si les cboses sont press^es, ou si elles ne le sont 
point encore , lorsque la personne arrivera. elle s'en rc- 
tournera en la place de seurete. 



MEMOIRKS DU COMTE DB BIUEINISE, 



le grand-ecuyer et qu'il engage le Roi d'aller 
en Roussillon pour y faire le siege de Perpl- 
goan. Si cette entreprise reussit, 1 eloignement 
de Cinq-Mars son ennemi sera sa recompense. 
Mais si au contraire elle ne reussit point, on s'en 
disculpera sur ies cabales du cabinet, et i'on 
croira qu'il n"y aura point de moyen plus sur 
pour Ies detruire que d'en eloigner le chef. Vous 
verrez que le grand-ecuyer, qui affecte de ga- 

XIV. 

» Sa Majcst(5 Catholiquc donnera aux troupes de Son 
Altesse, un mois apres qu'elles seront dans le service , 
et ensuite neuf livres par mois pour leur enlretien et 
pour Ies autres affaires de la guerre. Et Son Allesse 
aura agreable de d(5clarer apres le nombre d'hommes 
qu'elle aura dans ladite place deseuret^et celuy de ses 
troupes, s'ille trouve bon, demeurant des niaintenanl 
accord(5 que Ies logemens et Ics contributions se dlstribue- 
ront esgalenient entre Ies deux armies. 

XV. 

» L'argent qui se tirera du royaume de France sera 
en la disposition de Son Altesse. et sera desparli egale- 
ment entre Ies deux arm(5es, comme il est dit en I'ar- 
ticle precedent, et est declar(5 qu'on ne pourra imposer 
aucuns tribus que parl'ordrede Sa Majeste. 



» Au cas que ledit seigneur due d'OrMans soit oblige 
de sortir de France, et qu'il entre dans la Franche-Conl^ 
ou autre part, Sa Majesty Catholique donnera ordre a 
ce que Son Altesse et Ies deux autres grands du parti 
soient regus dans tons Ies estats et pour Ies faire conduire 
de la dans la place de seuret^. 



» D'autant que ledit seigneur due d'Orl^ans desire un 
pouvoir de Sa Majesty Catholique pour donner la paix 
ou neutrality aux villes des provinces de France qui la 
demanderont, et qu'il aytaupres de Son Altesse un am- 
bassadeur de Sa Majesty, avec plein pouvoir, Sa Ma- 
jesty s'accorde a cela. 

XVIII. 

» S'il arrive faute, ce que Dieu ne veuille, dudil sei- 
gneur due d'Orldans, Sa Majesty promet de conserver 
Ies mesmes pensions auxdits seigneurs, et a un seul 
d'eux si le party subsiste ou qu'ils demeurent au service 
de Sa Majesty Catholique. 

XIX. 

» Ledit seigneur due asseure en son nom ledit sieur 
de Fontrailles, qu'en inesme temps que Son Altesse se 
descouvrira , il lui fera livrer une place des meilleures 
de France pour sa scuret(5 , laquelle sera d^clar^e a la 
conclusion du present traitd, et au cas qu'elle ne soit 
trouv^e sudisante , ledit traitd demeurera nul , comme 
aussy ledit sieur de Fontrailles declarera lesdits deux 
seigneurs pour lesquels on demande Ies pensions susdi- 
tes, dont Sa majesty denaeure d'accord. 



« Finallement est accordd que tout le contenu en ccs 
articles sera approuv(5 ct ratiOi(5 par Sa Majesty Catho- 



gner Ies gens de guerre , ne fait autre chose que 
preparer des pierres qui serviront un jour a I'ac- 
cabler; car le Roi ne pent plus souffrir la ma- 
niere hautaine avec laquelle il se conduit. » 
Sur ce que je m'apercus que mes raisons ne pou- 
voient vaincre son opiniatrete , je me mis a ge- 
noux pour le conjurer d'ajouter plus de foi qu'il 
ne faisoit a mes paroles ; et je lui predis entln 
que son attachement pour le grand-ecuyer le 

liquc et ledit seigneur due d'0rl(*ans, en la mani^re or- 
dinaire et accoustum^c en semblahles trait^s. Le comte 
due le promet aussy, au nom de Sa Majcst(^ . ct le sieur 
de Fontrailles , au nom de Son Allesse, s'obligeant les- 
pectivement a cela comme de leur chef , et I'approuvent 
des a prc^sent, le ratiffientet le signent. 

» A Madrid . le 13e jour de mars 1650. 

» Signe dom Gasfabd de Gutzmatv. 
» Et par supposition de nom, 

» DE Clermont jJOMr Fontrailles. » 

» Nous , Gaston, fils de France, frere unique du Roy. 
due d'Orl^ans , certifions que le contenu cy-dessus est 
la vraye copie del'original du traife qui fut fait et pass(5 
en nostre nom avec M. le comte due de San Lucar ; en 
tesmoignage de quoy, nous avons sign^ la pr^sente de 
nostre main et fait contresigner par notre secretaire. 

» Signe Gastgiv. 

» Et plus bas , Godlas. » 

CONTRE-LETTRE. 

« D'autant que par le traits quej'ay sign(5cejourd'hui 
pour et au nom de monseigneur le due d'0rl(5ans , je 
suis oblig(^ de declarer Ies noms des deux personnes qui 
sont compromises par Sa Majesty dans ledit traits , et 
la place qu'elle a prise pour sa seuref^ , je declare et as- 
seure , au nom de Son Altesse , a M. le comte due , affin 
qu'il le dise a Sa Majesty Catholique, que Ies deux per- 
sonnes sont le seigneur due de Bouillon et le sieur de 
Cinq-Mars , grand escuyer de France , et la place de 
seurete est Sedan , qui est asseuree a Son Altesse , que 
ledit seigneur due de Bouillon lui met entre Ies mains. 
En foy de quoy j'ay sign^ cest (?crit. 

» A Madrid , le 13 mars 1642. 

» Signe par supposition du nom, 

» DE Clermont. » 

« Nous, Gaston, 61s de France, frere unique du 
Roy, due d'Orl^ans, recognoissons que le contenu cy- 
dessus est la vraie copie de la declaration de monsei- 
gneur de Bouillon et de monseigneur Legrand. Et nous, 
soussignez, avons donn^ pouvoir audit sieur de Fon- 
trailles de faire des noms desdits sieurs de Bouillon et 
Legrand a monseigneur le comte de San Lucar, apres 
qu'il aura pass^ le trait<5 avec luy, auquel traits ils ne 
sont compris que soubz le tilre de deux grands seigneurs 
de France. En tesmoing de quoy, nous avons sign^ la 
pr^sente cerliQcation de nostre main et icelle fait con- 
tresigner par nostre secretaire, 

f) A Villefranche , le 29 aoOt 1642. 

» Signe Gaston. 
» Etplus bas , Goula«. » ] 



DEUXIEME PAETIB. [lG43] 



75 



pcrdroit infailliblement. Tout ce que je pus dire 
a M. de Thou ne I'empecha point de courir a 
son malhenr, qui n'est ignore de personne. Etaut 
persuade, comme toute I'arraee, que le Roi etoit 
depuis long-temps malade d'une raaladie qui le 
mettroit bientot a I'extremite , il s'avisa de me 
depecher un courrierpour m'en avertir, etpour 
me donner avis que le cardinal faisaut tous ses 
efforts pour s'assurer des officiers de I'arraee , il 
etoit de I'interet de la Reine de les menager, et 
que pour cela il lui falloit une lettre de cette 
prineesse qu'il put montrer aux principaux : et 
parce qu'il faudroit qu'elle fut concue en termes 
differens , selon qu'elle seroit pour les uns ou 
pour les autres , il ajouta qu'il croyoit que je de- 
vois proposer a Sa Majeste de lui envoyer des 
blancs signes. Je me trouvai extremement cho- 
que d'une pareille proposition , et je me serois 
bien donne de garde d'en rien temoigner a cette 
prineesse , si je n'eusse apprehende que , bonne 
et facile comme elle etoit , Sa Majeste n'eut pu 
etre surprise par un autre que moi. Je me ren- 
dis done a Saint-Germain , et je n'eus pas sitot 
ouvert la bouche sur celte proposition a Sa Ma- 
jeste qu'elle me parut y consentir. Je lui dis 
alors: "Gardez-vous bien, Madame, de confier 
un ecrit de cette nature a qui que ce puisse etre , 
quand meme ce seroit a moi ; car, quoique je ne 
me sente pas capable d'en abuser, il pourroit 
tomber en telles mains que vous auriez sujet de 
vous en repentir. Mais s'il arrivoit par malheur 
que la maladie du Roi augmentat,je ne man- 
querois pas alors de me rendre a I'armee en di- 
ligence , pour y faire tout ce qui seroit a votre 
service. » 

Apres avoir vu les enfans de France , et te- 
moigne a madarae de Lanzac la joie que je res- 
sentois de la convalescence du Roi , dont lanou- 
velle avoit succede a celle de I'extremite de sa 
maladie , je revins a Paris , ou Ton fut averti 
deux jours apres que la conjuration dont j'ai 
parle avoit ete decouverte , et qu'on avoit donne 
I'ordre pour arreter M. de Rouillou. Monsieur 
ne fut point trahi comme on le publia ; mais ce 
mystere fut decouvert par une voie que Ton ne 
devoit pas craindre uaturellement : ce qu'il faut 
entendre de ceux qui ignoroieut comment les 
choses se passoient, 

Le chancelier ayant execute le commande- 
ment qu'il avoit recu d'aller recevoir la deposi- 
tion de Monsieur, se mit en campagne une se- 
conde fois pour aller a Lyon condamner a mort 



(1) Cette prineesse mourut a Cologne leSjuillet 1642, 
Sg^e de soixante-huit ans. Elle 6toit tomb^e dans la plus 
affreuse d^tresse. (A. E.) 



MM. de Cinq-Mars et de Thou. On en eut fait 
autant a M. de Bouillon, si la ville de Sedan 
ne lui eiit servi a racheter sa tete. Ainsi on lui 
accorda une abolition apres qu'il eut avoue tout 
et donne ordre que sa place fut remise aux trou- 
pes du Roi. II regarda comme une grace de ce 
monarque, que Sa Majeste voulut bien se conteu- 
ter d'etre maitresse des fortifications et des mu- 
railles de la place, pour en user dans la suite 
comme bon lui sembleroit. 

La nouvelle de I'execution de MM. de Cinq- 
Mars et Thou fut suivie de celle du depart de 
Lyon du cardinal, qui se rendita Fontainebleau, 
oil le Roi le fut visiter, malgre la repugnance 
que Sa Majeste y avoit: et d'ailleurs ce prince 
etoit alors afflige de la mort de la Reine sa 
mere (1). Quoiquil la crut coupable , la nature 
et le saugne laisserent pas de I'attendrir en cette 
occasion. 

Le cardinal vint ensuite de Fontainebleau a 
Paris , oil , ses incomraodites s'etant augmentees 
considerablement , il linit sa vie (2) , et ne fut 
regrette que de tres-peu de personnes. Le Roi , 
tout ravi qu'il etoit d'en etre defait , ne laissa 
pas d'executer le testament du defunt , et de 
pourvoir les proches du cardinal des charges et 
des gouvernemens auxquels il les avoit desti- 
nees, aussi bien que des benefices qu'il leur 
avoit donnes. 

[1643] Sa Majeste s'etant rendue de Paris a 
Saint-Germain, ne prit plus conseil que du car- 
dinal Mazarin et de MM. de Chavigny et des 
Noyers : ce qui deplut fort a toute la cour. Ce- 
pendant on lui eut a peine propose de mettre en 
liberie ceux que le cardinal de Richelieu avoit 
retenus en prison , que la chose fut executee. 
Messieurs de Rassompierre , de Vitry, de Cra- 
mail, et quelques autres qui etoient a la Bas- 
tille , eurent permission de revenir a la cour. 
M. de Chateauneuf , qui etoit a Angouleme , ob- 
tint aussi sa liberie , mais a condition d'aller 
faire sa demeure dans une de ses maisons de 
campagne. 

Le Roi ayant cru que j'avois le dessein de 
lui proposer quelqu'un pour entrer dans les af- 
faires , le dit au cardinal Mazarin , qui me I'a 
redit depuis; mais je n'eus pas de peine a me 
justifier la-dessus , en faisant connoitre le peu 
de merite qui se trouvoit dans le sujet qu'on 
soupconnoit. 

M. de Vendome fit supplier le Roi de lui ae- 
corder la grace de revenir en France , d'ou il 



(2) Le cardinal de Richelieii mourut le 4 d^cembre 
1642, ag^ de cinquante-huit ans. 

(A.E.) 



MEMOIRF.S DU COMTE DE BRIENiNE 



etoit exile, aussi bien que M. d'Epernon et la 
duchesse son epouse. II se rendit meme a Saint- 
Germain, et fit savoir a Sa Majeste le sujet qui 
i'y avoitamene. On m'accusa sans fondement de 
iui en avoir doune le conseil , afin, disoit-on , 
de sur{)rendre ce monarque sur la reponse qu'il 
aurolt a faire aux enuemis de la maison de Ven- 
dome, suppose qu'ils voulussentprevenir. Comme 
je remarquai aiors que le Roi ne me regardoit 
plus de si bon ceil , je pris la resolution de me 
defaire de ma charge , apres en avoir eu le con- 
sentement de la Reine. La raison que je Iui en 
donnai etoit que je serois hors d'etat de la pou- 
voir servir tant que le Roi vivroit ; mais que si 
Dieu venoit a disposer de ce prince, je serois 
toujours pret de faire ce qu'elle me commande- 
roit. 

Le marche de ma charge etant conclu avec 
M. Du Plessis-Guenegaud , M. de Chavigny Iui 
fit obtenir la permission d'en traiter avec moi 
par le moyen du cardinal Mazarin. Je me crus 
cependant oblige de remercier Sa Majeste de la 
grace qu'elle m'avoit acccordee ; mais ce ne fut 
pas sans quelque peine de part et d'autre , le 
Roi se souvenant, aussi bien que moi, du long 
temps qu'il y avoif que j'etois attache a soji ser- 
vice. Je le suppliai dagreer que , quand je vien- 
drois Iui faire ma cour, je ne fusse pas traite dif- 
feremment de ce que je Tavois ete auparavant. 
Sa Majeste eut la bonte de me le promettre, et 
meme de le dire tout haut , afin que les officiers 
de sa charabre fussent informes de ses inten- 
tions. 

La maladie du Roi augmentant aussi bien que 
le credit du cardinal Mazarin, Sa Majeste donna 
toute sa confiance a Chavigny. Des Noyers ne 
le put souffrir. 11 demanda la permission de se 
retirer : ce qui Iui fut accorde. II fit en cela une 
demarche dont il eut tout le temps de se repen- 
tir. On proposa au Roi plusieurs sujets pour 
remplir la place de celui-ci, et entre autres 
M. d'Avaux,qui n'eut pas le bonheur deplaire 
a Sa Majeste. Le Roi se determina a la faire 
exercer par commission a M. Le Tellier, inten- 
dantde Tarmeedltalie, fort connu du cardinal 
et beau-frere de Tilladet, capitaine aux Gar- 
des, que le Roi consideroit beaucoup. Le Tel- 
lier etoit homme de merite, et I'evenement a 
fait connoltre dans la suite qu'il etoit digne de 
remplir une pareille charge. 

J'allois de temps en temps a Saint-Germain 
pour obeir a I'ordre que la Heine m'en avoit 
donne. Un jour que je proposai au cardinal le 
retour de M. de Vendome , il me recut assez 
bien, sur ce qu'il crut que, la maladie du Roi 
augmentant , Sa MajesU rappelleroit infaillible- 



ment ce prince par principe de conscience , ou 
ne pourroit du moins se defendre d'avoir egard 
a la piiere qui Iui en seroit faite par Monsieur, 
son frere. Sur ce fondement, le cardinal en 
voulut faire I'ouverture a ce monarque, et les 
ordres furent expedies tels qu'on les pouvoit de- 
si rer. 

La cour grossissoit continuelleraent , tant par 
le rappel des exiles que par un grand nombre 
d'autres personnes qui s'y rendoient, les unes 
pour voir quel changement la mort prochaine 
du Roi y apporteroit, et les autres parce qu'elles 
esperoient d'y faire une plus grande fortune. Ce 
n'etoit plus un secret de dire que la vie de ce 
prince ne pouvoit etre de iongue duree. A la ve- 
rite cela troubloit le cardinal, mais non pas 
de maniere qu'il oubliat ce qu'il falloit faire 
pour sa conservation. Etant avert! que la Reine 
avoit beaucoup de confiance dans I'eveque de 
Reauvais, qui etoit d'ailleurs d'un esprit simple 
et facile et d'un temperament prompt, il crut 
qu'il Iui seroit bien plus aise de s'assurer de ce 
prelat que de tout autre pour qui Sa Majeste au- 
roit de I'affection. Mais ne sachant qui em- 
ployer pour cela, il s'adressa au nonce, qui fut 
depuis le cardinal Grimaldi. Le nonce voulut 
bien se charger de la commission , et Iui faire 
le plaisir de dire a i'eveque de Reauvais la pas- 
sion qu'avoit le cardinal Mazarin de rendre ses 
services a la Reine ; et le prelat, pen fin , en 
eut tant de joie qu'il I'alla d'abord declarer a 
Sa Majeste , en conseillant de s'assurer de Ma- 
zarin, qui fut ravi d'apprendre que les choses 
reussissoient a son gre. M. de Reauvais me fit 
pai t de ceci et de ce qui avoit ete menage par 
de plushabiles gens que Iui. J'en fus extreme- 
ment surpris; mais ayant eu assez de force 
pour dissimuler ma pensee, etme trouvant dans 
la necessite de prendre un parti , je dis a ce pre- 
lat que je souhaitois qu'il n'eiit pas un jour sujet 
de s'en repentir. Je fus promptement trouver 
la Reine, dans I'impatience ou j'etois de savoir 
de Sa Majeste meme si ce que M. de Reauvais 
m'avoit dit etoit veritable, et ce qui avoit pu 
engager la Reine a suivre le conseil de ce pre- 
lat. « Deux raisons , me repondit cette prin- 
cesse : la premiere , que , sur la parole du 
nonce , je suis persuadee que le cardinal Maza- 
rin est mon serviteur; et la seconde, qu'ayant 
envie de me defaire de Routhillier, de Chavigny 
et de tons ceux qui n'ont point ete dans mes 
interets , je serai bien aise d'y conserver quel- 
qu'un qui puisse m'ini'orraer des intentions que 
pourra avoir le Roi a la mort, pour les suivre. 
Je veux me ser\ir pour cela d'une personnequi 
ne soit point dans la dependance de Monsieur 



DEUXIKMli: 

ni du prince de Conde, » Je crus faire beaucoup 
de ne point louer iin conseil qui me paroissoit 
tres-peinicieux, mais jecrusaussi qii'ii etoit de 
la prudence de ne le pas blamer; et me conten- 
tant de ne point oublier ce qui m'avoit ete con- 
fie pour m'en servir au besoin , je n'en parlai a 
person ne. 

Cependant la maladie du Roi devenoit plus 
dangereuse. Le cardinal lui conseilla d'etabiir 
\me regence; et , suppose que cette dignite fiit 
defert'eaIaReine,de limiter le pouvoir desa re- 
gence. Cemonarqueu'eut pas de peine a faire ce 
quon lui proposoit; car il ne pouvoit confier 
ses enfans ni a Monsieur, ni au prince de Conde, 
qui lui avoit souvent donne sujet de se plaindre. 
II u'eut pas nou plus de peine a mettre des bor- 
nes a I'autorite de la Reine , etant persuade 
qu'elle useroit mal de son pouvoir; et sur ce 
qu'on lui demanda s'il agieeroit que Monsieur 
fut declare chef des conseils sous la regente, et 
lieutenant-general representant sa personne dans 
toute I'etendue du ro.vaume;qu"en I'absence de 
Monsieur, frere du Roi , le prince de Conde 
occupat la meme piace, et le cardinal Mazarin 
cellede ce prince; qu'il y eiit un conseil neces- 
saire auquel assisteroient Routhiliier, surinten- 
dant des finances, et Chavigny, son fils, oil 
toutes les affaires passeroient a la pluralite des 
voix , Sa Majeste donna son consentement a 
tout, et le Roi ajouta qu'il vouloit que le cardi- 
nal eiit la nomination des benefices jusqu'a la 
majorite du Roi, son fils. Pour donner plus de 
force a cette declaration, on jugea a propos de 
la faire enregistrer au parlement. Outre ce que 
je viens de remarquer, il y avoit encore qnel- 
ques clauses qui me paroissoient assez a I'avan- 
tage de la Reine : entre autres , il etoit dit 
qu'elle auroit la disposition des charges qui 
vieudroient a vaquer, a la reserve de celles de 
secretaires d'Etat, qui ne pourroient etre rem- 
plies que par des personnes dont le conseil neces- 
saire seroit convenu. Je ne fus point du tout 
surpris de cette restriction , car la charge de 
Des Noyers n'etant point encore donnee, on 
voulut prendre une precaution pour m'empe- 
cher d "y entrer ; et en cela je fus oblige a ceux 
qui s'en melereut , le Roi ayant eu la bonte de 

(1) Nous avons trouv6 dans les papiers du comte de 
Brienne la leltre suivante de la Reine d'Angleterre, 
6crite a Louis XIV, au sujet de la mort du feu Roi. 

[Au Roi Tres Chrestien, monsieur mon neveu. 

« Monsieur raon neveu , 

» Tost que j'ay appris la mort du feu Roy, monsieur 
mon frere , par le sieur de Gressy, je vous ay despechiS 



PAHTIE. [lOlS 77 

se souvenir de mes services dans son testament 
et de les recompenser. 

Au moment que cette declaration parut elle 
fut biamee , et le parlement, en I'enregistrant , 
ne songea qu'aux moyens dont il faudroit se ser- 
vir pour rendre illusoire le dispositif deson ar- 
ret. Des jurisconsultes soutenoient que le pere 
et le fils ne devoient point deliberer ensemble, 
et le public trouvoit que le conseil qu'on auroit 
etabli seroit trop foible pour avoir une autorite 
aussi absoiue. Quelques-uns de ceux qui mou- 
roient d'envie d'etre en possession des charges 
qui leur etoient destinees, temoignerent au Roi 
qu'i! falloit assembler ce conseil; et, suivant 
I'ordre ((u'ilsen recureut. ils dirent a la Reine 
que ce monarque I'avertissoit de ne jamais con- 
sentir que M. de Vendome, ni aucun desa mai- 
son, fut pourvu du gouvernement de Rretagne , 
dont le marechal de La Meilleraye avoit etegra- 
tifie depuis pen ; et comme on ne se soucia | oint 
de menager M. de Vendome , on divulgua sur- 
le-champ ce qui devoit etre tenu secret. On 
proposa aussi de declarer les generaux des ar- 
mees. Le cardinal , pour mettre dans ses inte- 
rets le prince de Conde , fit determiner le Roi a 
donner le commandement de la plus considera- 
ble au due d'Enghien , qui devoit avoir sous lui 
M. Du Hallier, qui fut marechal de France peu 
de temps apres son depart de la cour. 

Le roi Louis XIIT, surnomme le Juste, mou- 
rut en cette annee-ci (r). On pent dire que ce 
prince n'etoit mechant que par accident. Dans 
tout le cours de son regne , qui fut assez agite , 
il ne fit que le mal qu'on lui fit faire. A peine 
eut-il rendu son dernier soupir qu'il courut un 
bruit, dans le faubourg Saint-Germain, que 
Monsieur avoit mande a ses creatures de s'y 
rendre, a dessein d'etre maltre de la personne 
du roi Louis XIV, son neveu , et du due d'An- 
jou , frere unique de Sa Majeste, et d'oter I'au- 
torite a la Reine. Cela donna lieu aux serviteurs 
de cette princesse, qui de longue main lui 
avoient menage les Gardes francaises et suis- 
ses, de redoubler la garde et d'ordonner que 
les soldats fussent dans leurs quartiers sous 
leurs enseignes,pourse rendre a Saint-Germain 
au premier ordre , et y appuyer par la force des 

Craset pour me condouloir avec vous de la perle que 
nous avons faite, et puis pour rcmercier Vostre Ma- 
jesty des assurances qu'elle m'a donn^es de son affeclion, 
la suppliant de croire que je lacheray a la meiiter, es- 
tant, monsieur mon neveu, votre tres-affectionnee tanle, 

» Hejvriette-Mario, R. 

» Newarke, ce^juin 1613. »] 



MEMOIBES UV COMTE DE BRIINAE, 



armes ce que le feu Roi y avoit ordoune tres- 
instamment, qui etoit que la Relne seroit mai- 
tresse de I'administi-ation du royaurae et de I'e- 
ducation de ses enfans. 

Cette princesse, pour marquer la confiance 
qu'elle avoit au due de Beaufort, lui commanda 
de se tenir aupres de la personne du Roi , et a 
tous eeux qui dependoient d'elle de lui obeir. II 
eut ete a souhaiter que M. de Beaufort eiit puse 
conteuir ; mais n'etant pas maltre de sa joie , on 
prit la resolution de conduire le Roi et le due 
d'Anjou a Paris; et les troupes de la garde 
ayant ete mandees, on lesniit en bataillon , au 
milieu duquel marchoit le carrosse oil etoient 
Leurs Majestes avec Monsieur. lis arriverent a 
Paris dans cet equipage, qui avoit quelque 
chose de grand et de foible tout ensemble. 

A peine la Reine fut-elle retiree que le pre- 
sident Le Bailleul, son chancelier, lui proposa 
de mener le Roi au parlement qui , suivant 
I'exemple de ce qui s'etoit pratique en I'annee 
1610, ne manqueroit pas de la declarer re- 
gente, avec lepouvoir entier degouvernertoute 
seule; en suppliant pourtant le Roi que Mon- 
sieur, son oncle, fut declare lieutenant-general 
dans toute Tetendue de son royaume, pays et 
terres de son obeissance, et, en son absence, 
M. le prince chefdes conseils. M. leducd'Or- 
leansetle prince deConde, qui d'ailleursoffroient 
de remettre a la Reine toute I'autorite qui leur 
avoit ete donnee, consentirent que le Roi allat te- 
nir son lit de justice : a quoi le cardinal avoit 
lui seul de la repugnance, parce qu'il avoit ete 
averti qu'on n'y parleroit point de lui. Plusieurs 
conseillers voulurent Tanimer, mais ils etoient 
trop foibles pour empecher une deliberation con- 
sentiepar les plus considerables de I'Etat, etque 
le parlement avoit declare vouloir publier. 

Le cardinal crut que , les choses etant en cette 
situation , il n'avoit point dautre parti a prendre 
que de demander a la Reine la permission de se 
retirer en Italic. Sa Majeste etant persuadee que 
}e service de cette Eminence lui seroit utile , et 
se trouvant pressee , me dit I'embarras ou elle 
■etoit, d'ou pourtant elle concluoit que son auto- 
rite en seroit bien plus puissante. Je lui repon- 
dis que si elle etoit resolue a continuer de se 
servir du cardinal , je ne croyois pas les choses 
si dilficiles qu'elles paroissent. « Mais , me repli- 
qua la Reine , comment cela se pourra-til faire? 
<;ar le cardinal se tient offense , il le public par- 
lout et demande la permission de se retirer. » 
Je lui dis : « Madame , si vous lui offrez ce qu'il 
perd , Votre Majeste conviendra qu'il doit etre 
satisfait; et s'il vous refuse, c'est une marque 
qu'il ne veut point vous avoir d'obligation. En 



ce cas-la, vous ne perdrez rien quand il se retirera; 
mais Votre Majeste me permettra de lui dire que 
je le crois trop habile homme pour ne pas ac- 
cepter ses offres avec de tres-humbles remerci- 
mens. » Je me retirai , et le cardinal se rendit 
chez la Reine pour la presser de lui accorder la 
permission qu'il lui avoit demandee des'enaller 
a Rome , ou il feroit, disoit-il , paroitre son zele 
pour le service du Roi , et sa reconnoissance 
pour les bienfaits et les honneurs dont il etoit 
comble. Mais Sa Majeste lui ayant fait I'ouver- 
ture que je lui avois proposee , il ne delibera 
point sur ce qu'il avoit a repondre. II la remer- 
cia en lui protestant que cette nouvelle grace 
I'attachoit encore plus fortement que toutes les 
autres qu'il avoit revues au service du Roi , au 
sien , et a celui de toute la France ; et , conti- 
nuant son discours , il demanda a la Reine qui 
lui avoit donne ce conseil. Sa Majeste lui dit que 
c'etoit moi. II m'en remercia des le jour meme, 
en me protestant que j'aurois toute sa confiance; 
qu'il savoit bien que la Reine m'avoit honorede 
la sienne , et que je n'en avois jamais abuse : 
qu'il supplioit meme Sa Majeste d'etre sa cau- 
tion ; qu'il ne manqueroit a rien de tout ce qu'il 
m'avoit promis , ne me demandant d'autre assu- 
rance que ma parole , parce que la renommee , 
qui ne se trompe jamais, avoit public si haute- 
ment la Constance et la fidelite avec lesquelles 
j'avois servi mes maitres et aime mes amis , 
qu'il n'exigeoit point de moi d'autre assurance , 
celle-la lui paroissoit la meilleure. Je fis de mon 
cote mille protestations de services au cardinal, 
etant persuade que cela feroit plaisir a la Reine. 
Presentement qu'elle est etablie sur le trone , 
nous parleronsde la regence de cette princesse, 
et de la part qu'elle voulut bien me donner aux 
affaires. 

Sa Majeste temoigna d'abord qu'elle n'avoit 
rien plus a coeur que la grandeur du Roi son 
fils et de procurer la paix a la France , pourvu 
que ces deux choses pussent s'accorder ensemble. 
Elle promit de mettre dans ses interets, autant 
qu'elle le pourroit^ M. le due d'Or leans et M. le 
prince. Elle declara aussi qu'elle avoit des ser- 
viteurs particuliers dont elle vouloit se servir , 
comme I'eveque de Beauvais , le president Le 
Bailleul et moi. Le second, quis'attendoitd'avoir 
les sceaux , accepta avec plaisir la surinten- 
dance des finances , dont il fut pourvu conjoin- 
tement avec M. d'Avaux , qui neanmoins fut 
nomme pour aller negocier la paix suivant les 
preliminaires qui en avoient deja paru. M. de 
Longueville fut aussi destine pour etre plenipo- 
tentiaire , et obtint du Roi qu'il auroit seance 
dans le conseil secret. II fut par la recompense 



DEl'XTEMR PAUTIE. [1G43] 



79 



d'avance des services qu'on attendoit de lui. 
Bouthillier eut ordre de se retirer : ee qui siir- 
prit d'abord le chancelier ; mais il se rassura 
quand il vit qu'on avoit mis en sa place MM. Le 
Bailleul et d'Avaux. L'eveque de Bcauvais , qui 
s'attendoit a etre tout puissant dans I'Etat , re- 
chercha M. le due d'Orleans et le prince de Con- 
de, en leur promettant des gouvernemens de 
place , et generalement tout ce qu'ils pourroient 
desirer. II assura encore Monsieur que , sans 
avoir le titre de regent, il en auroit toute I'auto- 
rite. Mais le pauvre preiat dechut de ses espe- 
rances quand il vit que le cardinal avancoit de 
plus en plus dans la confiance de la Reine , et 
que Ton croyoit avoir deja trop fait pour lui que 
de lui avoir accorde I'entree du conseil , en le 
flattant de I'esperance de I'elever a la pourpre. 
Le cardinal Mazarin I'assura bien d'y vouioir 
contribuer; mais reconnoissant que ce preiat 
avoit un petit genie , il le meprisa dans la suite. 
Chavigny fut etourdi de la disgrace de son pere, 
et Servien revint en diligence a la eour , espe- 
raut de rentrer dans la charge de secretaire- 
d'Etat qu'il avoit eue par le credit du cardinal 
de Richelieu, et dont il avoit ete oblige de se 
defaire par ordre du feu Roi , qui I'avoit soup- 
conne d avoir rapporte a son premier ministre 
quelque chose qui avoit ete dit dans la chambre 
de Sa Majeste. Servien fut aussi bien etonne de 
voir que le cardinal Mazarin affectionnoit Le 
Teilier, et qu'il y avoit encore bien des person- 
nes qui disoient que des Noyers , qui ne s'etoit 
pas demis, pretendoit la meme chose que lui. II 
perdit enfm toute esperance quand il sut que la 
Reine etoit dans le dessein de me gratifier de 
cette meme charge. 

Chavigny ne trouvant point Sa Majeste dis- 
posee en sa faveur, eomme il s'en etoit flatte , 
s'adressa au cardinal pour obtenir de la Reine, 
par son moyen , la permission de se demettre de 
sa charge , s'imagiuant peut-etre que cette Emi- 
nence le bl^meroit de la resolution qu'il prenoit; 
mais il s'adressa mal , car le cardinal ne pouvoit 
souffrir qu'on allat publiant partout que M. de 
Chavigny etoit I'auteur de sa fortune et de son 
elevation. Ce premier ministre , se possedant , 
lui fit plusieurs questions qui I'engagerent de 
plus en plus a persister dans sa meme resolution, 
comme de lui dire jusqu'ou il pretendoit que 
devoit aller son credit , dont on lui otoit jusqu'a 
I'esperance. Ainsi le cardinal s'etant contente de 
satisfaire a ce que la bienseance vouloit , il se 
chargea de parler de la demission de Chavigny 
a la Reine, qui temoigna une grande joie de ce 
que I'occasion se presentoit de me faire entrer 
dans les affaires. 



Sa Majeste envoya , mes enfans , chercher 
votre mere , pour savoir d'elle si j'etois en etat 
d'avancer une partie de la recompense que M. de 
Chavigny demandoit. Ensuite elle me commanda 
de Taller offrir a I'interesse : ce que je fis, en le 
priant de me dire franchement s'il avoit bien 
pense a ce qu'il avoit fait. II me remercia de 
I'offre que je lui fis de ne le point presser de 
quelques jours de donner sa demission , seule- 
ment pour se menager quelques avantages qui 
ne me regardoient point. Mais comme M. de 
Chavigny etoit chancelier de M. le due d'Orleans, 
ceci vint bientot a la connoissance de ce prince, 
qui envoya sur-le-champ le due de Bellegarde 
faire ses plaiutes a la Reine et au cardinal de ce 
qu'on disposoit sans sa participation d'une charge 
aussi considerable que celle de secretaire-d'Etat. 
« J'ai use de mon pouvoir, repondit cette prin- 
cesse , en ayant ete suppliee par celui qui y est 
le plus interesse. La maniere dont vous me par- 
lez de la part de Monsieur me surprend si fort , 
que je trouve a propos que vous lui disiez de la 
mienne de ne le pas faire une seconde fois. » Le 
cardinal prit la parole , et raconta , pour se jus- 
tifler, les choses comme elles s'etoient passees , 
en ajoutant qu'il seroit bien difficile d'engager 
la Reine a changer de resolution. M. de Belle- 
garde etant retourne trouver son maitre , il con- 
vint avec lui de revenir aupres de la Reine, a 
laquelle il parla ainsi : « Votre Majeste ne sau- 
roit defendre le procede de M. de Brienne , qui 
n'a pas daigne faire un compliment a Monsieur." 
La Reine m'envoya querir , et , blamant ma ma- 
niere d'agir, elle m'ordonna d'aller au Luxem- 
bourg et de prier Monsieur de ne point avoir 
de repugnance a ce qu'elle vouloit faire pour 
moi. Je lui repondis,et ensuite au cardinal, qui 
me reprochoit que j'avois mis la Reine dans un 
grand erabarras : « J'avois toujours cru I'union 
de Monsieur avec Sa Majeste si necessaire pour 
le service du Roi , qu'il la faudroit preferer a 
toute autre chose. A mon egard , la Reine , par 
I'honneur qu'elle m'a fait , a recompense mes 
services , dont je lui suis tres-oblige ; mais elle 
n'aura jamais le pouvoir sur moi de me faire en- 
trer dans une charge comme celle de secretaire- 
d'Etat contre le consentement de Monsieur. Sa 
Majeste est done la maitresse d'en disposer 
comme il lui plaira; car, au reste, pour ce qui 
est d'aller dans la conjoncture presente faire un 
compliment a M. le due d'Orleans, c'est une bas- 
sesse dont je ne suis pas capable ; et ce seroit 
mal reconnoitre les obligations que j'ai a la 
Reine , de donner lieu au monde de dire qu'elle 
ne pent avoir de bonne volonte pour ses servi- 
teurs sans I'agrement de Monsieur. Mais quand 



80 



MEMOICKS DU COMTE DE BBIENNE 



ce prince aura fait les excuses auxquelles son 
compliment Toblige , de mon cote je ne manque- 
rai pas a raon devoir. » Mes raisons furent trou- 
vees si bonnes que I'affaire fut mise en negocia- 
tion. Monsieur, ne pouvant esperer de la faire 
reussir comme il I'avoit projete , me fit dire de 
Taller voir, et qu'il la termiueroit a ma satisfac- 
tion. Je relusai de lui obeir jusqu'a ce qu'il eut 
rendu a la Reine ce qu'il lui devoit , et j'ajou- 
tai que je ne voudrois point de I'epee de con- 
netable a ce prix-la, et a plus forte raison d'une 
plume que j'avois ene tant d'annees dans ma 
main. 

M. le due d'Orleans se resolut enfm de faire 
des excuses a la Reine de la conduite qu'il avoit 
eue ; dont je n'eus pas plus tot ete averti par Sa 
Majeste que j'obeis sur le-champ a Tordre qu'elle 
me donna d'aller au Luxembourg. Je parlai a ce 
prince de la maniere qui suit : <■ Je ne sais par 
oil commencer mon discours , en pariant a Votre 
Altesse Royale; car depuis que je suisau monde 
j'ai toujours evite toutes sortes d'eclaircissemens, 
et neanmoins je me trouve dans la necessite d'eu 
avoir un avec un prince pour qui j'ai toujours 
eu un profond respect. Je dirai done a Votre Al- 
tesse Royale que, si les bienheureux voient ce 
qui se passe en ce monde-ci , le Roi votre pere 
aura peine a souffrir que vous ayez porte les in- 
terets du fils de M. de Routhillier contre ceux 
du fils de M. de Loraenie , apres avoir ete servi 
avec beaucoup de fidelite par celui-ci , et ayant 
a peine connu I'autre. Mais , pour reprendre la 
suite de raon discours , je me crois oblige de 
dire a Votre Altesse Royale qu'etant alle trou- 
ver M. de Chavigny pour lui declarer I'ordre 
que j'avois de lui remettre une somme conside- 
rable , en me donnaut la demission de la charge 
de secretaire-d'F^tat , dont monsieur son pere et 
lui etoient pourvus , il me pria de ne le point 
presser de quelques jours , dont il avoit besoin, 
pour menager de certains interets qui ne me re- 
gardoient point. Or, y ayant consenti,eut-il paru 
raisonnable que j'eusse accouru a Votre Altesse 
Royale pour lui faire part de i'ordre que j'avois 
recu de la Reine? Je prends meme cette prin- 
cesse a temoin que je I'ai suppliee de me dechar- 
ger du fardeau qu'elle vouloit m'imposer , parce 
que vous ne I'aviez pas agreable. Mais a present 
que vous avez vu Sa Majeste , je dirai a Votre 
Altesse Royale ce que j'ai pris la liberte de lui 
dire a elle-merae : c'est que je ne consentirois 
jamais a accepter cette charge si vous y aviez la 
moindre repugnance ; et le pouvoir que la Reine 
a sur moi ne seroit pas assez puissant pour m'y 



occasion. Et comme j'ai toujours cru que votre 
union avec la Reine contribueroit au bien de 
I'Etatet affermiroitl'autorite royale, me pouvoit- 
il etre reproche qu'apres I'avoir appuyee le plus 
qu'il m'a ete possible , je voudrois etre cause que 
cette union put etre troublee? — Quoi done, me 
dit ce prince, Chavigny vous a-t-il demande du 
temps?" Je lui repondis qu'il n'y avoit rien de 
plus vrai, et que je le suppliois de Tenvoyer que- 
rir, afin que je le lui soutinsse en sa presence, per- 
suade que j'etois qu'il n'en disconviendroit pas. 
« Ce n'est point vous , me repliqua Monsieur, 
mais moi qui suis dans le tort; car M. de Chavi- 
gny rae devoit dire sincerement ce que vous aviez 
concerte ensemble. Je ne puis voir personne 
dans le conseil qui me soit plus agreable que 
vous; car j'ai remarque que vous avez toujours 
eu de I'amitie pour moi dans le temps de mes 
adversites, et que vous avez favorlse ceux qui 
m'appartenoient, quand vous I'avez pu faire 
avec justice et bienseance. » 

Je revins au Louvre au sortir du Luxem- 
bourg, et mes provisions ayant ete expediees, 
je pretai le serment entre les mains de la Reine , 
qui n'eut point desagreable la liberte que je pris 
de les baiser. Je fus ensuite chez le cardinal , 
qui me recut de la maniere du monde la plus 
obligeante ; et j'eus la satisfaction de ne ren- 
contrer personne dans mon chemin qui ne me 
teraoignatapprouver le choix que la Reine avoit 
bien voulu faire de moi pour me.confier en par- 
tie son secret et sans reserve celui de I'Etat. 
Mon elevation a cette dignity ne fut pas plus 
tot divulguee que le nonce et les ministres des 
autres princes etrangers me firent demander 
audience. Chacun d'eux m'exposa ce qu'il avoit 
espere du feu Roi et ce qu'il pouvoit souhaiter 
de la Reine. 

[ Une depeche generale , signee du Roi , fut 
adressee a tons les ambassadeurs, residens, 
agens et serviteurs du Roi au-dehors, dans la- 
quelle on donnoit avis de la demission de ^L de 
Chavigny en faveur de M. de Rrienne, etqu'ils 
eussent doresnavant a m'adresser leurs de- 
peches, en meme temps qu'on les informoit de 
la victoire de Rocroy et du projet de traiter 
la paix generale a Munster. Elle etoit ainsi 
concue : 

« Le sieur de Chavigny m'ayant remis la 
charge de secretaire de mes commandemens , 
j'en ay iucontinant faict pourvoir, par I'avis de la 
Reyne regente, madaraemamere, le sieur comte 
de Rrienne , de quoy je vous ay voulu donner 
avis et vous dire que vous ayez doresnavant a 



obliger, parce que je serois tres-fache que Votre { luy adresser vos despesches et me tenir averty 
Altesse Royale eut le moindre chagrin a mon I par luy de toutes les choses qui concernent mon 



DELXIEMK PABTIE. [10^3] 



service. Vous ferez part de ce changement a 
tous ceux que vous estiraerez a propos par dela , 
afin qu'ils saclient a qui iis auront a s'adresser 
pour les affaires qui se presenteront. 

.. Encore que j aye cste fort occupe , avec la 
Royne regente madame ma mere , a rendre les 
devoirs fuuebres au feu Roy, monseigneur et 
pere (que Dieu absolve) , je n'ay pas laisse d'a- 
gir aux affaires de cet Etat , et de donner ordre 
a mon cousin le due d'Enghien, ensuite de cette 
grande et signalee victoire qu'il a gaignee sur 
mes ennemis a Rocroy, d'entreprendre le siege 
de Tliionvilie, dont les approches ont este faictes 
sans perte d'hommes, et le travail, et la circon- 
vallation comraeucee et contiuuee avec tant de 
diligence que les lignes sont achevees, avec espe- 
rance de veoir bientost cette place reduite. Vous 
ferez cognoistrea ceux qu'il sera besoing que Ton 
agit de deca avec toute la vigueur possible pour 
obliger les ennemis a se porter tout de bona la 
paixgenerale, a laquelleil semblequ'ilz se lais- 
sent mieux entendre qu'auparavant, ayans en- 
voye leurs passeports en bonne forme. Pour mes 
deputes pleuipotentiaires , j'ay commande aux 
sieurs corates d'Avaux et de Chavigny de partir 
pour se rendre a Munster, pendant que mon 
cousin le due de Longueville s'apprestera pour 
y aller tost apres: je ne veux pas que de ma 
part il y ayt aucun retardement a cet ouvrage, 
afin que si tous les interesses s"y portent aussy 
franchement que moy, le traite s'acheveparuue 
bonne conclusion. Sur ce, je prieDieu qu'il vous 
ait , etc. 

" Escrit a Paris, le dernier juin 1613. » ] 
J'appris bientot que M. le due d'Orleans avoit 
etabli un conseil pour deliberer de ce qui etoit 
a faire pour le maintien des gens de guerre , et 
que I'heure en etoit marquee tons les vendredis 
apres midi. On ajouta a ceux qui devoient as- 
sister a ce conseil , qui etoit deja beaucoup di- 
minue de puissance, messieurs les marecbaux 
de France , et meme Bezancon , en qualite de 
commissaire general des troupes , et aussi les 
secretaires d'Etat. La premiere fois que je m'y 
rendis, je fus fortetonue de voir qu'on les lais- 
soit debout. Je ne pus m'empecber de parler de 
la cause commune, dont je fis la mienne propre, 
en faisant entendre a Monsieur qu'il ne devoit 
point exiger de nous ce qui n'avoit pas ete de- 
mande en 1630 a M. de Beaucler ; et que si, 
pour rester debout et tete nue en presence du 
Roi , on vouloit nous obliger a quelque chose 
de serablable ou Sa Majeste ne se trouveroit 
point , nous nous en defendrions par des raisons 
convaincantes et par des exemples. D'ou je con- 
eluots que son Altesse Royale auroit le deplaisir 

III. C. D. M., T. HI. 



de ne pas reussir dans une affaire de cette na- 
ture, qu'elle ne devoit jamais entreprendre. 
M. le due d'Orleans, ayant pris I'avis de ceux 
de son conseil , nous dit de nous asseoir et de 
prendre nos places. Je crois que ce que je fis 
pour la defense de la cause commune ne contri- 
bua pas pen a engager messieurs de La Vrilliere 
et Du Plessis-Guenegaud a me ceder la pre- 
seance dans tous les endroits oil nous parois- 
sions en qualite de secretaires d'Etat , comme 
ils le faisoient dans les conseils, ou elle m'ap- 
partenoit de droit sur eux. M. Le Tellier n'eut 
pas de peine a faire comme les autres, avec 
d'autant plus de raison que, n'ayant encore 
qu'une commission , il eut ete de mauvaisc 
grace a lui de pretendre la preseance sur les of- 
flciers pourvus en titre et recus. Je ne laissai pas 
neanmoins de lui en faire une bonnetete, comme 
aux deux premiers. 

Pen de jours apres que je fus en cbarge , il 
arriva a Paris un courrier de I'Empereur pour 
apporter les passe-ports , sans lesquels les pleni- 
potentiaires du Roi n'eussent pas pu se rendre 
en suretedans les villes oil Ton devoit trailer la 
paix. La Reine m'envoya querir pour les rece- 
voir, et le cou'.rier fut bien regale et renvoye. 
Ceci nous ayant fait penser tout de bon a ceque 
nous avions a faire, on paria de presser le de- 
part des plenipotentiaircs de France , dont If 
nombre avoit ete arrete. M. de Chavigny, ayant 
envie d'etre employe dans cette negociation ou 
d'etre envoye ambassadeur a Rome, me de- 
manda auquel de ces deux emplois je croyois 
qu'il diit s'arreter. Je lui conseillai de preferer 
la paix a une ambassade ordinaire, par la rai- 
son que ce premier emploi me paroissoit le plus 
honorable ; et qu'etant fini, s'il ne trouvoit pas 
a la cour la place qu'il y pouvoit desirer, il pou- 
voit toujours pretendre a I'ambassade de Rome. 
Je ne sais de qui il prit conseil , mais il cessa 
tout d'un coup de penser a I'un et a I'autre de 
ces emplois , et prefera de rester a la cour. 

Les plenipotentiaircs pour la paix furent 
messieurs de Longueville , d'Avaux et Servien. 
L'ambassade de Rome fut donnee au marquis 
de Saint-Chaumont, chevalier des ordres du 
Roi. II fut question de travailler a leur instruq- 
tion; et le cardinal Mazarin en ayant presente 
une qui avoit ete faite du temps du cardinal de 
Richelieu, elle fut approuvee aussi bien qu'un 
petit discours que j'y mis au commencement. 

Je m'apercus bientot qu'il y auroit peu d'in- 
telligence entre messieurs d'Avaux et Servien , 
celui-ci affectant de pretendre les memes litres 
d'honneur qui avoient ete accordes a son con- 
frere apres plusieurs annees de service. Cela 

6 



82 



MKMOlRr.S i)i; 



me fit juger, par la connoissance que j'avois de 
la hauteur de son esprit , que tout ce qui ne 
tomberolt pas dans le sens de Servien lui de- 
plairoit , et qu'il ne manqueroit pas de traver- 
ser M. d'Avaux. A i'egard de I'esprit de eelui- 
ci, on n'en pouvoit faire qu'un tres-bon juge- 
raent , parce qu'il avoit toujours paru fort mo- 
dere, et qu'on ne pouvoit point lui reprocher 
que sa gloire ou sa reputation lui eussent ete 
plus cheres que son devoir dans tons les em- 
plois qu'il avoit exerces. 

On ordonna aux plenipotentiaires de descen- 
dre la Meuse , de s'embarquer a Mezieres, et 
de sejourner quelque temps a La Haye pour 
disposer les Etats-generaux a faire partir leurs 
ambassadeurs , alin que, si rouverlure de I'as- 
semblee venoit a et.ve retardee , la faute n'en 
put etre imputee a la France ni a ses allies. 

La Reine etoit bien persuadee que les Sue- 
dois ne seroient pas les derniers a y envoyer 
leurs ministres : mais il ne falloit point en con- 
clure absolument qu'ils voulussent lapaix ; car, 
en matiere de politique, on paroit souvent de- 
sirer les choses pour lesquelles on est le plus 
eloigne. Ce que Ton demandoit aux Etats parois- 
soit trop juste pour qu'ils lissent la moindre dif- 
ficulte de s'y engager, d'autant plus qu'ils 
etoient redevables a la France de I'avantage 
qu'ils avoient de traiter une seconde fois avec 
les Espagnols , qui faisoient voir par la la dis- 
position dans laquelle lis etoient de les recon- 
noitre pour libres et souverains : ce qu'ils n'a- 
voient pas voulu jusques alors accorder au roi 
de Portugal. II fut toutefois aisede s'apercevoir 
que les Etats n'incliuoient point a la paix , soit 
que le prince Henri d'Orange la traversat, oil 
bien qu'elle deplut a leurs peuples , qui eussent 
volontiers prefere une treve de plusieurs annees 
a une paix solide, quand meme elle leur eut 
ete proposee sous des conditions justes et raison- 
nables. 

Le prince d'Orange mandaa la cour que Von 
pressoit trop leurs deputes, et qu'il se croyoit 
oblige d'avertir que telles conditions leur pour- 
roient elre offertes de la part des Espagnols , 
qu'ellcs seroient acceptees , sans se mettre au- 
trement en peine si ceia accommoderoit leurs al- 
lies ou nou. On ecrivlt done aux Etats, on parla 
a leurs ambassadeurs , et enfin on leur declara 
([u'il falloit qu'ils se trouvassent a I'assemblee, 
dans I'intention d'y conclure la paix ; qu'au 
reste , ils ne dcvoient point esperer une treve si 
rennemi commun ne se mettoit a la raison. Et 
afln que les Etats envoyassent leurs deputes , 
on leur fit esperer que les ambassadeurs qu'ils 
avoient a la cour de rEnipereur seroient mis en 



COMTK DE RRIENNE , 

possession de tous les honneurs et prerogatives 
qui leur avoient ete refuses jusques alors. Le 
cardinal , qui etoit tres-liberal a promettre et 
meme accorder de pareilles graces, s'excu- 
soit la-dessus en disant , pour ses raisons , que 
si nous n'en donnions pas I'exemple a I'Empe- 
reur et au roi d'Espagne , nous serious peut- 
etre forces de suivre le leur : ce qui alieneroit 
de nous et attacheroit peut-etre a d'autres puis- 
sances cette republique naissante que nous 
avions grand interet de menager. Apres quo 
tout ceci eut ete debattu long-temps , les pleni- 
potentiaires de Sa Majeste crurent qu'il etoit 
temps de s'avancer. Nous craignions aussi bien 
qu'eux que leur sejour a La Haye ne fut repro- 
che comme s'il leur avoit ete ordonne , afin 
d'impatienter les ministres des imperiaux et des 
mediateurs, dont quelques-uns s'etoient deja 
rendus dans les villes ou la negociation devoit 
etre ouverte. 

M. d'Avaux, pour suivre I'exemple du pre- 
sident Jeannin , crut qu'en prenant conge des 
Etats il falloit leur recommander, de la part du 
Roi , leurs sujets catholiques , dont la condi- 
tion paroissoit mauvaise a ceux qui ne savoient 
pas que , sans avoir la liberie de conscience , ils 
ne laissoient point d'en jouir. H en parla a son 
coUegue et a La Thuillerie, ambassadeur ordi- 
naire du Roi aupres des memes Etats. lis ne le 
contredirent pas, mais toutefois ils n'approuve- 
rent point la resolution qu'il avoit prise. D'A- 
vaux , ayant regarde leur silence comme un 
tacite consentement, s'etendit beaucoup sur 
cette matiere : et cela surprit fort Servien et 
obligea les Etats de s'en plaiudre , comme si 
Ton avoit voulu leur soustraire une partie de 
leurs sujets; car on avoit deja vu cbez eux des 
marques d'une division qui depuis a ete si nui- 
sible au service du Roi , et que messieurs 
des Etats nous out toujours conservee entre eux. 
Servien , qui se sentoit appuye des Etats , di- 
soit que d'Avaux avoit fait ceci de sa tete, dans 
I'esperance que , si la chose n'etoit pas utile aux 
catholiques , du moins elle serviroit a I'elever 
au cardinalat ; car il n'avoit effectivement en- 
trepris cette affaire que pour plaire au Pape, et 
pour avancer par ce moyen a sa promotion. 
D'Avaux soutenoit au contraire n'avoir rien fait 
sans la participation de ses collegues : ce que 
La Thuillerie ne desavouoit point ; mais il don- 
noit assez a entendre qu'on avoit fait connoitre 
a d'Avaux qu'il n'en resulteroit que du mal , les 
esprits n'etant pas disposes, en Hollande, a 
favoriser les catholiques au-dela de ce qu'ils les 
favorisoient deja, ni meme a suivre les conseils 
du Roi , qui temoignoit vouloir la paix , don^ 



DEUXIEMR PARTIE. [l(il3] 



les plus autorises dans le gouvernement parois- 
soientbien eloignes. 

Je recus de leurs lettres en commun , et une 
autre en particulier de chacun d'cux , qui n'e- 
toit que pour me faire savoir leurs differeuds 
personnels ; mais les premieres etoieut pour 
mander au Roi qu'ils partiroient incessaniraent 
pour se rendre a Munster, suivant i'ordre qui 
leur en avoit ete donne. Je me souviens que je 
leur mandai , dans une lettre commune , que 
j'avois vu souvent des personnes d'une tres- 
grande capacite ne point convenir entre elles 
dii droit dans des affaires soumises a leur juge- 
ment ; mais qu'il n'etoit jamais arrive qu'a eux 
de disconvenir dans les faits : dont tout le 
monde etoit d'autant plus surpris qu'ils faisoient 
Tun et I'autre profession d'avoir beaucoup 
d'honneur et de probite. 

Je m'apercus des-lors que le cardinal deferoit 
plus aux avis de Servien qu'a ceux de d'Avaux : 
dont je ne fus pas surpris, parce que le genie 
du premier avoit plus de rapport au sien que 
celui de son confrere. Le premier ministre ai- 
moit constamment les longs raisonnemens qui 
n'aboutissent a rien , qui egarent I'attention, et 
qui peuvent recevoir une double interpretation. 
De meme, I'esprit de Servien excelloit en equivo- 
ques et en duplicites : au lieu que celui de d'A- 
vaux affectoit une grande nettete et evitoit de 
tromper personne , ce qui est d'un bonnete 
homme ; tacbant en meme temps d'etre trompe 
le moins qu'il pouvoit, ce qui est d'un bomme 
d'esprit. L'Eminence avoit de plus attache a son 
service Lyonue , neveu de Servien , avec lequel 
11 avoit fait connoissance lorsque Lyonne etoit 
a la cour de Parme pour les affaires du Roi. II 
avoit ensuite cultive cette amitie dans un voyage 
qu'il fit a Rome. Lyonne etoit d'un caractere 
d'esprit qui approcboit fort de celui de son on- 
cle ; il faisoit assiduraent sa cour au cardinal , 
et s'appliquoit uniquement a gagner ses bonnes 
graces. 

Les plenipotentiaires du Roi ^tant arrives a 
Munster, le baron de Roite fut destine pour 
demeurer a Osnabruck , en qualite d'agent. 
Saint-Romain et Meules eurent ordre de rester 
aupres de nos ministres , a Munster, et de faire 
tout ce qu'ils leur ordonneroient pour le service 



(1) L'ambassadeur de France a Rome ^crivait au 
comte dc Brienne a ce sujet : 

« J'ai appris que le Pape a d6clar6 en plein consis- 
loire le cardinal Rosctti legal , pour la pais g^nc^rale. 
Cost dc quoi je vous donne advis par cc billet. Je croy, 
Monsieur, que ce proced6 vous fera Lien jugcr ce que la 



S3 

de Sa Majeste. lis avoient encore plusieurs re- 
sidens, alin qu'ils fussent plus considerables 
s'ils les deputoient vers quelques princes de 
I'Empire a leur arrivee a Munster, qui ne fut 
pourtant pas dans un meme jour. lis furent 
bien recus de la ville , des ministres de I'Empe- 
reur et des mediateurs , et , affectant d'y faire 
parade d'une grande livree et d'une grosse suite 
de gentilshommes, ils s'en firent bonneur en le 
mandant au Roi. lis trouverent a Munster le 
nonce Chigi , qui fut depuis eleve au cardinalat, 
et ensuite a la papaute , tres-dispose a favoriser 
les interets de Sa Majeste ; de quoi neanmoins 
ils n'eurent d'autre assurance que des paroles 
generales et de simples complimens : car quoi- 
que I'un des neveux du Pape se fut declare ser- 
viteur du Roi en acceptant la protection des af- 
faires de France a la cour de Rome , le cardinal 
Barberini (I), son frere aine, avoit celle d"Es- 
pagne , et bien plus d'ascendant sur I'esprit de 
son oncle que n'en avoit le cadet. Cela nous fai- 
soit eprouver souvent que les inclinations du 
Pape etoient portees a favoriser nos ennemis. 

A regard du nonce Contarini , il s'ouvrit da- 
vantage avec les plenipotentiaires du Roi • 
mais les mediateurs vouloient la paix sans se 
soucier lequel des partis auroit I'avantase le 
leur etant que la paix fiit promptement conclue. 
L'etat de la cbretiente , attaquee par le Turc 
leur servoit d'une excuse legitime a bien des 
choses qui , sans cela , cussent pu etre blamees 
dans leur conduite. 

Ce fut pour lors que parut I'aversion que le 
cardinal avoit pour I'eveque de Reauvais , qui , 
faisant connoitre en diverses rencontres son pen 
de capacite, donnoit a son ennemi tous les 
avantages qu'il pouvoit pretendre sur lui , s'e- 
tant meme ligue avec quelques-uns de ses con- 
fidens qui avoient manque au respect qu'ils de- 
voient a la Reine leur maftresse. La resolution 
ayant ete prise de revoquer la nomination qui 
avoit ete faite de ce prelat pour etre eleve a la 
pourpre , et le cardinal mettant en doute si le 
marquis de Fontenai, ambassadeur du Roi a 
Rome , executeroit les ordres qu'il recevroit a 
cette occasion , je Ten assurai , et je dis a Son 
Eminence qu'il n'y avoit seurement rien a crain- 
dre, sinon qu'il ne les anticipat. On lui envoya 



France doit attendre de monsieur le cardinal Barberin, 
puisque les instances qui luy sent faites de la part de la 
Royne servent seulemcnt pour le hater a faire les choses 
centre ce qu'il srait eslre des intentions de Sa 3Iajest6 , 
ainsy qu'il a bien fait voir en raffaire de M. de Bcauvais', 
et en celle-cy. Je suis. 

» Koine, le i" septembre 1()43. » 



SI 



ME.MOIKES DU COMTE UE BBIE.\NE, 



aussitot ordre de declarer au Pape que le Roi re- 
voquoit la nomination qu'il avoit faite de I'eve- 
que de Beauvais pour etre eleve au cardinalat, 
parce que ee prelat s'en etoit rendu indigne 
par sa mauvaise conduite ; mais d'attendre, pour 
le dire a Sa Saintete , qu'elle eut indique le con- 
sistoire dans lequel elle devoit remplir les pla- 
ces vacantes. L'ambassadeur ayant recu la de- 
peche , et sachant que le Pape presseroit la pro- 
motion s'il croyoit faire de la peine au cardinal 
Mazarin en y comprenant I'eveque de Beauvais ; 
craignant d'ailleurs d'etre soiipconne d'avoir 
voulu favoriser les interets de ce prelat s'il dif- 
feroit , il fit demander audience aussitot que le 
courrier fut arrive ; et ayant presente au Pape 
la leltre que le Roi lui ecrivoit , et la sienne de 
creance , TatYaire du cardinalat fut mise hors 
d'etat de pouvoir reussir. M. de Fontenai nous 
manda que Sa Saintete en avoit ete si trans- 
portee de col ere et de surprise , qu'elle avoit 
envoye querir le cardinal Barberini , pour lui 
reprocher qu'il lui avoit ote par ses mauvais 
conseils les moyens de se venger du cardinal 
Mazarjn. Le transport de Sa Saintete alia jus- 
qu'a Jeter son bonnet par terre et a le fouler 
aux pieds. Le meme courrier ayant rapporte la 
reponse qu'on attendoit avec impatience , on ne 
fit plus de difficulte d'ordonner a I'eveque de 
Beauvais de se retirer a sa residence , ou il mou- 
rut bientot apres. Ce prelat etoit un homme de 
bonnes moeurs, et proprea conduire un diocese; 
mais il n'entendoit rien aux affaires d'Etat : et 
Ton peut juger de I'etendue de son esprit sur 
ce qu'il s'etoit vante qu'il viendroit a bout de 
ces affaires aussi facilement que de gouverner 
ses cures. 

Sur ce que Ton pressa M. de Longucville 
d'aller a Munster, il n'en fit point de difficulte; 
mais il demanda de prendre sa seance au con- 
seil avant que de partir, et cela lui fut accorde. 
Sa raison etoit fondee sur ce qu'il y avoit d'au- 
tres personnes de son rang qui faisoient leurs 
instances pour y entrer, et qu'il presumoit qu'on 
feroit observer entre eux la seance du jour 
qu'ils y auroient etc recus , se doutant bien , 
avec quelque fondement, qu'on ne decideroit 
point en sa faveur qu'il dut preceder les autres. 
M. de Vendome se tourmentoit aussi beaucoup. 
II avoit obtenu , pour se recompenser du gou- 
vernement de Bretagne , qu'on lui donneroit la 
charge d'amiral , et qu'on traiteroit avec le due 
deBreze, afin qu'il I 'a remit; et les choses 



(t) Nousavonsdonn^.dans notreddilion des Mdmoires 
(lu cardinal de Retz, Ip fragment d'une d^peche de 
Bricnno, dans laquelle il inTormc les ambassadeurs ile 



etoient si fort avancees, que ce due etoit con- 
venu de certains articles qu'il se faisoit fort de 
faire ratifier par son fils : ce qu'il est a propos 
qu'on n'oublie pas , parce que cette meme af- 
faire fut agitee dans un autre temps ; et ce qui 
avoit ete projete fut demande ensuite comme 
une chose due , dont il etoit pourtant tres-aise 
de se defendre. 

Quiconque a ete eleve a la cour ne doit point 
etre surpris d'y voir arriver des changemens 
causes par I'impetuosite et la presomption de nos 
Francois, qui s attirent souvent de mauvaises af- 
faires sur les bras par cette humeur. M. de Beau- 
fort, qui etoit sans doute anime par M. de Vendo- 
me, son pere, sefigura qu'il n'y avoit que la seule 
faveur du cardinal qui diminuoit la sienne, et que, 
s'il pouvoit reussir a la faire tomber, il s'eleve- 
roit et auroit toute I'autorite. Je n'ai point su 
quelle diligence il fit pour y parvenir, ou s'il se 
servit de la demoiselle de Saint-Louis; mais, 
ce qui est de certain, c'est que M. de Beaufort 
et cette demoiselle ne discontinuoient point de 
blamer la Heine de ce qu'elle prenoit con- 
fiance au cardinal. lis en tenoient de mauvais 
discours, et travailloient, suivant les appa- 
rences, pour detruire ce que I'Eminence vou- 
loit , et pour empecher que sa faveur et son cre- 
dit n'augmentassent. 

M. de Beaufort, pour reussir done dans le 
dessein qu'il avoit contre le cardinal , rassem- 
bla tous ses amis , qu'il fit venir a Paris , soit 
pour se defaire de cette Eminence, ou pour I'in- 
timider assez, afin qu'elle prit le parti d'aban- 
donner la cour, ou M. de Beaufort vouloit abso- 
lument dominer. Cela etant venu a la connois- 
sance de la Reine, et que des gens amies, qui 
avoient a leur tete M. de Beaufort , se tenoient 
proche la barriere du Louvre , Sa Majeste se 
determina a le faire arreter (1), et a comman- 
der a son pere et a son frere de se retirer dans 
une de leurs maisons de campagne. 

Guitaut, capitaine des gardes de la Reine, 
executa I'oi'dre qu'il en recut de conduire M. de 
Beaufort a Vincennes, d'ou il se sauva ensuite. 
Dujon , I'un des gentilshommes ordinaires du 
Roi , alia trouver M. de Vendome pour lui faire 
savoir les volontes de la Reine, a laquelle il 
obeit. Et comme tout le monde se persuada que 
ce qui avoit ete fait serviroit , non-seulement a 
affermir le cardinal , mais encore a augmenter 
sa puissance , tous les grands de la cour le fu- 
rent trouver, et lui offrirent leurs services : ce 



I'arrestalion de Beaufort, et des prtHextes sous lesquels 
la Reine se determina a consontir a cette prison. 



1>EI;.\1K.MK P ARTIE. iIG'l:i] 



S.) 



qui Televaoii il aspiroit d'etre. Etantappuye et 
soiitenu par M. le due d'Oiieans et par le prince 
<le Conde , il commenca par disposer des ehar- 
•ic's , ayant persuade a la Reine qu'il seroit inu- 
tile a son service si elle ne lui donnoit de I'au- 
torite , et que c'etoit en manquer que de ne pas 
elre maitre de la distribution des graces. Sa 
Majeste fit cette fausse demarche sans prendre 
eonseil de ses bons serviteurs ; et M. le due 
d'Orleans, aussi bien que le prince de Conde, 
([ui croyoient, et avec fondement, que le cardi- 
nal n'oseroit leur rien refuser de tout ce qu'ils 
lui pourroient demauder, louerent ce qu'ils de- 
voient uaturellement blamer. Mazarin, se voyant 
ainsi eleve , prit de grands airs , et voulut etre 
reconnu et traite comme premier ministre , 
mais , toutefois , en sauvant les apparences avec 
M. le due d'Orleans et le prince de Conde. 
Voici de quels artifices il se servit pour parvenir 
a ses fins ; 

II commenca par abuser de la facilite du pre- 
mier, en lui disant qu'il auroit seul connoissance 
du secret de I'Etat , a I'e.xclusion du prince de 
Conde , qui , n'ayant point d'autre but que de 
faire ses affaires , ne se soueieroit pas de ce qui 
se passeroit dans le cabinet , pourvu qu'il reussit 
dans son dessein. II rait encore dans I'esprit de 
Monsieur, a qui aucune grace n'etoit refusee, 
qu'il falloit qu'il priat la Reine de le pourvoir 
du gouvernement de quelques places considera- 
bles , comme une marque assuree qu'elle I'hono- 
roit de sa confiance. Ce prince suivit le eonseil 
du cardinal ; mais il ne put ou merae ne sut ja- 
mais se conduire avec tant de secret que la 
chose ne fut decouverte. Comme je jugeai bien 
que Ton ne pourroit pas obtenir de la Reine 
qu'elle declardt qu'elle ne confereroit aucune 
dignite pendant sa regence , et qu'elle reserve- 
roit au Roi toutes les charges pour en gratifier 
ceux qui les auroient meritees quand le Roi se- 
roit parvenu a I'age de majorite, je resolus d'e- 
prouver la discretion du prince de Conde, et de 
voir si je pourrois obtenir de lui qu'il fit ouver- 
ture a la Reine de ce que j'avois a lui proposer. 
Pour y reussir, je lui dis qu'il avoit dejii deux 
gouvernemens , eelui de Rourgogne et celui de 
Rerry; que dans le premier il y avoit les places 
de Rellegarde, de Saint-Jean-de-Losne et le 
chateau de Dijon , et dans le second la grosse 
tour deBourges; que, de plus, il etoit pourvu 
de la charge de grand-maitre , et que toutes ces 
dignites , jointes a celle de premier prince du 
sang, le rendoient egal a Monsieur, qui n'avoit 
ni gouvernement ni etablissement^ (lue s'il arri- 
voit que celui-ci fut gratilie de ces deux choses 
en meme temps , la disproportion qui etoit entre 



eux seroit tres-grande, en ce que Monsieur se- 
roit bien mieux partage, et qu'ainsi il auroit du 
moins autant que lui ; que de plus , etant frere 
unique du feu Roi , Monsieur se trouveroit tene- 
ment eleve au-dessus de lui, qu'il ne paroitroit 
plus son compaguon , et qu'il faudroit au con- 
traire en dependre et en recevoir la loi ; mais 
que, s'ilsdemeuroienten I'etat qu'ils etoient I'un 
et I'autre , les avantages qu'il avoit au-dessus 
de M. le due d'Orleans le tiendroient egal a ce- 
lui qui en avoit deja de tres-grands par les pre- 
rogatives de sa naissance. Ce prince me repon- 
dit: « Vous dites vrai, il ne faut jamais laisser 
echapper I'oecasion de s'elever et de se rendre 
recommandable. ■■ Je crois bien qu'il pensoit a 
se faire craindre , et qu'il ne le disoit pas par 
discretion. L'envie qu'il avoit d'etre pourvu du 
gouvernement de Languedoc , de la citadelle de 
Montpellier, du fort de Rrescou et du chateau 
du Pont-Saint-Esprit, I'aveugloient de telle raa- 
niere qu'il ne pouvoit entendre raison. II fit 
pressentir le marechal de Schomberg, pour sa- 
voir s'il voudroit bien s'en demettre ; et eelui-ci 
etant persuade que M. le due d'Orleans s'oppo- 
seroit a ce que tant de charges passassent dans 
la personne du prince de Conde, et que la Reine 
n'y consentiroit jamais , par la raison qu'elle 
devoit avoir pour suspect celui qui aspiroit a 
tant d'etablissemens : tout cela fit que M. de 
Schomberg repondit qu'il y donneroitles mains 
si on lui faisoit un bon parti. Le prince de 
Conde en etant venu faire la proposition a la 
Reine, elle eut d'autant plus de peine a s'en de- 
fendre , qu'elle s'etoit declaree qu'elle acheteroit 
volontiers des gouvernemens pour en pourvoir 
M. le due d'Orleans et le prince de Conde, non- 
obstant ce que ses serviteurs lui dirent de n'en 
rien faire , et de ne s'engager a donner ces di- 
gnites que quand elles seroient vacantes. Mais 
Sa Majeste, etant conseillee par le cardinal de 
tout accorder a ces deux princes , pour s'assurer 
de leur amitie et de leurs services , fut bien 
surprise quand Monsieur lui demanda d'en vou- 
loir traiter pour lui. Ce prince done fit dire a 
M. de Schomberg qu'il ne pouvoit lui refuser ce 
qu'il avoit offert au prince de Conde; et a celui- 
ci , qu'il lui demandoit son suffrage pour faire 
reussir la chose , lui promettant le sien quand 
il y auroit occasion de lui rendre service. Le 
prince de Conde fut dans une aussi grande sur- 
prise que M. de Schomberg; mais il n'y eut que 
le cardinal seul qui ne s'apercut pas des incon- 
veniens qui pouvoient arriver si M. le due d'Or- 
leans etoit etabli dans une province aussi grande 
que le Languedoc , eloignee de la cour , et dont 
les dispositions pouvoient faire connoitre a Son 



86 



MEMOIRES DIJ COMTE DE BRlE^^E 



Eminence un mal inevitable , qui dans la suite 
en attirei'oit un autre. Enfin personne ne fut si 
etonne que le prince de Conde, qui se vit par 
la prive de la chose du mondequ'il souhaitoit le 
plus , et meme de I'esperance d'y pouvoir ja- 
mais revenir. Mais, faisant de necessite vertu , 
ii promit a Monsieur de le servir; et Monsieur, 
de son cote, lui donna une parole positive qu'il 
se joindroit a kii pour faire avoir au due d'En- 
ghien , fils de M. le prince , un gouvernement 
de province et une place. 

La blessure que le marechal de L'Hopital avoit 
recue a la bataille de Rocroy faisant croire qu'il 
en perdroit la vie , on promit au prince de Conde 
le gouvernement de cet officier de la couronne. 
C'etoit celui de Champagne; mais comme on vit 
que la plaie se fermoit et que le marechal re- 
couvroit ses forces , on traita avec lui et avec le 
gouverneur de Stenay: et , sur la demission 
qu'ils donnerent , le due d'Enghien fut pourvu 
de leurs charges. Le cardinal eut pourtant quel- 
que apprehension que cette seconde faute ne 
lui fut imputee, parce que la Champagne, 
jointe a la Bourgogne , donnoit une trop grande 
etendue de pays a la maison de Bourbou-Conde; 
et comme il cherchoit des raisons pour se de- 
fendre, il fut ravi de ce que je lui dis que si la 
paix qui se traitoit, et qui me paroissoit neces- 
saire, venoit a se conclure, et que la restitu- 
tion de la Lorraine au due Charles en fut une 
condition, il ne pourroit etre blame d'avoir 
etabli un prince du sang de Bourbon dans une 
province d'ou I'onput empecher la jonction des 
forces de Monsieur avec celles du due de Lor- 
raine , si celui-ci levoit un jour des troupes pour 
le service du due d'Or leans; en cas que ce 
prince , las d'obeir, vtnt a former un parti dans 
te royaume. Le cardinal trouva mes raisons si 
concluantes qu'il me pria de les mettre par 
ecrit , et de faire un journal de tout ce qui avoit 
ete fait pour s'opposer a I'agrandissement des 
princes , et pour prendre les precautions neces- 
saires pour empecher la trop grande union qu'ils 
ne manqueroient pas de contracter au prejudice 
de I'Etat. 

On avoit resolu que le vicomte de Turenne 
iroit servir en Italic: a quoi il paroissoit assez 
dispose , desirant de s'elever, ou du moins d'as- 
surer sa fortune , et de faire en sorte que les ser- 
vices qu'il y rehdroit ne lui fussent pas infruc- 
tueux. II n'ignoroit point que le feu Roi avoit 
souvent dc'(;lare qu'il ne lui donneroit ni le baton 
de marechal de France , ni meme un gouverne- 



(1) Cetlc prediction est raconti^e tres au long dans la 
parlie in(5dite des Memoires de Pierre tenet, que nous 



ment, tant qu'il feroit profession de la religion 
pretendue reformee , et que la Reine avoit con- 
noissance de cela. Cherchant done quelqu'un qui 
put lui servir pour engager cette princesse a 
avoir des sentimens qui lui fussent plus favora- 
bles , apres y avoir bien pense , il jeta les yeux 
sur moi. Je lui promis de I'aider en tout ce que 
je pourrois ; mais j'ajoutai que je croyois qu'il 
falloit qu'il commencat par faire quelque chose 
qui flit agreable a la Reine , en acceptant I'em- 
ploi qu'on vouloit lui donner en Italic , et qu'en- 
suite il me laissat faire. II suivit mon conseil : 
si bien qu'avant qu'il partit de Paris on I'assura 
que , si on ne lui donnoit pas le baton de mare- 
chal de France, personne du moins ne I'auroit 
avant lui. II partit satisfait, et apres la campa- 
gneil le fut entierement. Ceci doit etre remar- 
que pour faire connoitre qu'il se trouvoit sans 
excuse, manquant ensuite aux obligations qu'il 
avoit a la Reine. La meme dignite ayant ete 
demandee par le due d'Enghien pour Gassion, 
qui avoit servi sous lui, cette princesse s'y en- 
gagea un peu legerement ; et comme tous ses 
serviteurs Ten blamoient , elle chercha les 
moyens dese dedire. Mais Sa Majeste etant ce- 
pendant pressee de tenir sa parole , ceux qui 
y avoient ete le plus contraires ne changerent 
pas d'avis. On representa a Sa Majeste que les 
services de Gassion pourroient etre recompenses 
par quelque chose de moindre , et que sa nais- 
sance n'ayant rien d'illustre , c'etoit avilir cette 
dignite que de la lui couferer, a moins qu'il ne 
I'eut meritee par de longs, heureux et conti- 
nuels services. Gassion ne laissa pas que d'en 
etre honore au meme temps que M. de Turenne; 
et le marquis de Gesvres auroit recu comme 
eux le baton , s'il n'avoit pas ete tue au siege 
de Thionville, que le due d'Enghien prit avec 
autant de bonheur qu'il y donna de preuves de 
son courage , comme il avoit deja fait a la ba- 
taille de Rocroy. 

Les armes de la France prosperoient de tou- 
tes parts , et la prediction que le feu Roi avoit 
faite (i), que le due d'Enghien donneroit et ga- 
gneroit les batailles en meme temps , se trouva 
juste. II est vrai que les affaires de Sa Majeste 
n'alloient pas si bien en Allemagne, les Impe- 
riaux ayant repris toutes les places dont nous 
etions les maitres. Le marechal de Guebriant, 
qu'on y envoya, y fut tue, aussi bien que le 
marechal de Rantzau, son successeur. Enfm les 
affaires etant reduites dans un plus mauvais 
etat qu'elles n'etoient auparavant , on jeta les 

venons de publier. ( Tome 2 de la 3* sdrie de la Collec- 
tion de MM. Michaud et Poujoulat , page !i%2. ) 



DEUXIKME PAUTIIi. 



if;i:] 



87 



ycux sur le vicomte de Tureune , eleve depuis 
pen, comme je I'ai dit, a la dignite de raarechal 
de France, pour I'envoyer commander en Alle- 
niagne : commission qu'il accepta avec plaisir. 
[On fit ecrire par le Roy au Pape, vers ce 
temps-la , en reponse au bref de Sa Saintete en 
coudoleance sur le decez du Roy , une lettre par 
laquelleil fesoit de nouveiles instances , en fa- 
veur de M. de Beauvals ; je la redigeai ainsi : 

" Tres-Saint-Pere , 11 a pleu a Voire Sain- 
tete, par son bref, d'essayer d'alleger nostre 
juste douleur, et, pensaut la diminuer vous I'a- 
vez accreu en deduisant les vertues vrayement 
royales du feu Roy, nostre tres-honore seigneur 
et pere , de glorieuse memoire. II est vray qu'il 
a soutenu la cause de Dieu , qu'il a combattu 
pour soneglise el pour la liberie pubiique; que, 
par SOS actions, il a tant merite des princes et 
potentats, qu'ils recognoissent corabien 11 leur 
scroll a present nccessaire. Dieu I'a voulu reti- 
rer a luy pour le recorapenser de sa piete, nous 
laissant herilier de sa couronne, avec dessein 
d'iniiter sa verlu. La Royue regente , noire tres- 
bonoree dame et mere, prenant, comme elle 
fait , le soing de nous elever dans les vrais 
sentimens de devotion , nous serons toujours 
dispose a bonorer le Saint-Siege, et en imitant 
les roys nos predecesseurs nous vouions meriter 
a litre de defenseur de I'eglise; el Vostre Sain- 
tete se pent assurer que, pour lui conserver en 
son entier le patrimoine de saint Pierre , nous 
n'obmettrons aucuns debvoirs ny offices , sans 
neantmoins pretendre autres advantages de nos 
actions que la gloire immortelle de les avoir 
faites. Cependant nousavons aremercier Vostre 
Saintete de ce qu'elle a bieu receu les supplica- 
tions qui lui out ete faites de nostre part en fa- 
veur de nostre cousin, I'eveque et comte de 
Beauvais , pair de France; mais la grjice n'es- 
tanl point encore accomplie , nous vous laissons 
penser ce que nous nous prometlonssur son su- 
jet de Vostre Saintete , pour laquelle, du plus 
profond de nostre coeur , nous supplions inces- 
samment Sa Majeste Divine qu'il vous continue, 
Tres-Saint-Pere , longuement el heureusement 
au regne de son eglise , au bien et advantage 
et repos de tous les peuples qui y sont soumis. » 
Les affaires d'Angleterre se brouilloient de 
plus en plus ; on envoya au roy d'Angleterre 
une lettre du roy de France, en date du 4 de 
septembre , en creance sur M. de Grecy , pour 
I'exborter a s'accommoder etlui donnerpart de 
la destination de M. le comte d'Harcourt pour 
son ambassade extraordinaire : 

' Tres-hault, trcs-excellent et tres-puissant 



prince , nostre tres-cber et tres-ame bon oncle, 
cousin et ancien allie , la satisfaction que nous 
avons de vos bonnes intentions nous ont incon- 
tinent faict resoudre de destiner nostre tres- 
cher el bien-aime cousin, le comte d'Harcourt , 
cbevalier de nos ordres et grand escuyer de 
France , en qualite d'ambassadeur extraordi- 
naire pour agir de nostre part a la pacification 
des troubles d'Angleterre, et pendantqu'il s'ap- 
prestera pour faire le voyage, nous ferons re- 
tourner vers vous, en diligence, le sieur de 
Grecy , affin de maintenir la negociation qu'il a 
commencee, charge de cette lettre que nous vous 
escrivons par I'avis de la Reyne regente , nostre 
tres-bonoree dame et mere , pour vous assurer 
de plus en plus de nostre attention et singuliere 
bienveillance , et que nous n'espargnerons rien 
pour vous en donner des marques en toutes les 
rencontres ou nous pourrons procurer vostre 
contentement, etpar nostre entremiseconlribuer 
tout aulant qu'il nous sera possible a remettre 
les choses bors de la confusion , pour les veoir 
restablir dans I'ordre de la vraye justice, et 
pour parvenir a la paix et au repos que nous 
vous souhaitlons el a vos Estats : sur quoy vous 
prendrez , s'il vous plaist, toute creance a ce que 
ledit sieur de Grecy vous fera plus parliculiere^ 
ment entendre de nostre part , auquel nous re- 
mettant , nous prions Dieu qu'il vous ait , etc. « 
Lesresideus, lessieursDumoulinet de Grecy, 
rendoient comple des mouvemeus des partis a 
cbaque ordinaire. Voici les principales nouveiles 
qui nous furent envoyees jusqu'a la fin de cette 
aunee : 

De 3Ionsieiir Dumoulin , de Londres , le 4 sep- 
tembre tG43. 

« Ceste ville de Londres est le ressort de 
tous les mouvemens des partis de I'Anglelerre 
opposes au roy de la Grande-Brelagne , et ce 
qu'elle faict ou resould avec le parlement est 
rinstruclionetmodelle sur lesquelslout le reste 
de leur gouvernement est regie, sans excepter 
mesme I'Escosse, laquelle, par une certaine 
union , coutractee avec ce pays depuis deux ans 
el plus, s'est interessee avec ces gens-cy, en tel 
point que, quand ilsse trouvent presses, ils me- 
nacenl d'appeller leursfreres Ecossoisa leur se- 
cours, ainsy qu'ils ont faict depuis un moys 
par leurs commissaires partis pour cest effect et 
arrives depuis peu de jours en Ecosse : de sorte 
que , Monseigneur , en vous donnant advis de 
ce qui se passe icy , vous pouvez juger en gros 
du bien ou du mal des affaires du Roy ou du 
parlement. 



8S 



MEMOIKES DU COMTE DE 15iUE.\iNE 



>' Ensuite de ce que je vous ai mand^ par 
\ws dernieres du dessein dudit parlemeut de se 
niettre en estat de pouvoir faire une bonne paix 
on une bonne guene, ils ont presse deux mille 
bommes de ceste ville et ordonne que sept mille 
de la nouvelle milice levee pour la garde de 
Londres et de la ville partiront presentement 
pouraller joindre I'armee du eomted'Essex,eom- 
posee de quatre mille cinq ceus , tant sains que 
mulades, affin que tous ensemble , avee les deux 
mille chevaux que le comte de Manebester , ser- 
ueant-major-general , et a la tete des provinces 
associees, ils puissent faire une armee conside- 
rable pour secourir Glocester , que Sa Majeste 
de la Grande-Bretagne tient tousjours assiege. 
Les sages d'icy jugent que quand ceste armee , 
qui commence desja a marcber, sera toute as- 
semblee , Ton pourra proposer quelque sorte de 
paixde la part dudit parlement. 

» II fust ordonne avant-bier, par un cry pu- 
blic , que toutes les boutiques de ceste ville 
seront fermees jusques a ce que ledit Gloscester 
soitsecouru , affm de trouver plus degens pour 
y aller, de sorte que, depuis deux jours, elles 
n'ont point ete ouvertes. 

» Vous serez, avec cest ordinaire, instruit 
des affaires de ce pays : il vous dira les diffi- 
cultes qu'il y a de scavoir la verite des cboscs 
qui se passent hors de Londres , dont ces mes- 
sieurs tiennent severement les passages boucbes 
a ceux de qui ils se deffient. 

" Plusieurs se rejouissent icy de I'envoy de 
M. le comte d'Harcourt,-et souhaittent qu'il 
vienne avec diligence. II sera a propos , quant 
il sera resolu du temps de son depart , qu'il m'en 
doune advis pour luy trouver un logis,autre- 
inent il se trouveroit fort incommode. » 

De Monsieur de Grecy^ de Londres ce 6-16 
septembre 1643. 

" II y a deux jours que je suis arrive en ce 
lieu, auquelj'ai trouvepareille disposition a bien 
recevoir M. le comte d'Harcourt que celle que 
j'avois pressenti a Douvre, sur le sujet de la- 
(juelle je vous ay envoyeun courrier. II est vray 
qu'on avoit donne de grands ombrages de sa 
venue; mais a piesent tout cela est dissipe, et 
je suis assure qu'il sera receu aussi favorable- 
ment qu'il se pent desirer d'une nation que vous 
cognoissez. 

» J'ai obtenu aujourd'huy mon passeport, de 
sorte que demain , sans faute, j'espere partir 
et aller trouver Leurs Majestes de la Grande- 
Bretagne. .le crains que mon voiage ne soit plus 
long que je ne I'ai creu , a cause qu'ils son! , a 



ce qu'on dit icy, plus esloignes que je nepansois. 
Je feray le plus de diligence que je pourrai pour 
retourner a Douvre au-devant de M. le comte 
d'Harcourt , afin qu'il ne s'impatiente pas d'at- 
tendre a Calais. » 

De Monsieur Dumoulin^ de Londres le 17 
septembre 1643. 

» Le comte d'Essex s'advance tousjours vers 
Glocester que le Roy tient encore assiege, sans 
neantmoins s'y estre retranche, ce qui fait qu'il 
grossit son armee des garnisons de toutes ses 
petites places qui ne scauroient aussy bien re- 
sister a une puissante armee , pour prendre un 
poste advantageux , laissant six mille hommes 
devant ladite ville, et se mettant en estat d'at- 
tendre de pied ferme les forces du parlement, 
que le milord Willemot et le colonel Hurey sui- 
veut en queue avec de la cavallerie et infanterie 
capable de les incommoder. 

" Le comte de Neufcbastel a pris Beverley, et 
tient, par ce moyen, Hall comme blocque par 
la terre ; mais on ne tient pas pour cela qu'il le 
veuille assieger aultrement, parce que son ar- 
mee pourra estre utile a Sa Majeste en cas de 
necessite. 

' Le parlement a pris le covenant des Ecos- 
sois, dont le peuple de Londres se resjouit et se 
tient bien fort ; mais il s'accordera mal aisement 
quand il faudra agir, d'aultant que lesdits Es- 
cossois entendent de preserver faiUhorite et 
posterite royalle avec la relligion etprivilleges 
des peuples ^ et ledit parlement n'entend que 
I'Eglise, la liberie du parlement^ les privillcges 
des peuple s. 

» J'ay advis6 M. de Grecy d'adresser a 
M. le comte de Pembroches la lettre que vous 
avez escrite a monseigneur, pour response a 
celle que messieurs du parlement ont fait a la 
Reyne , d'autant qu'en I'absence du comte de 
Manchester, qui preside en la chambre baulte , 
c'est un des plus eininens seigneurs, et celuy 
aussy qui vous cognojst plus que les aultres,qui 
a pris ceste adresse en tres-bonnepart, et s'en 
tient fort honnore. » 

De monsieur Dumoulin , de Londres, le i\) 
novembre 1643; recucle 10 decembre. 

.. Les comtes d'Essex et de Manchester sont 
venus faire un tour en cette ville, pour resoudre 
leurs quartiers d'hiver , et comment ils employe- 
ront leurs troupes. Le prince Maurice, qui tenolt 
Plemutb assiege, s'en est retire, ets'est contente 
de laisscr les connnunes du pays affectionnees an 



DKUXlftME PAl\riF.. 1 G4 3 



89 



roi de la Grande-Bretagne , et a la prise de ceste 
place , qui est im port de mer d'importance , en 
charge de la tenir toujours iucommodee , et s'en 
est venu prendre ses quartiersd'hiver en la pro- 
vince de Ham , ou s'cst deja rendu le milord 
HoptoQ, avec les forces qu'il avoit en Corne- 
valle, pour deffendre le chateau de Barinstote 
t|ui tient pour Sa Majeste , lequel le chevalier 
Waler a dessin d'attaquer ; on dit mesme au- 
jourd'hui qu'ils sont aux mains en ces quartiers- 
la. Apres la prise de Neuport, Panel repris sur 
ledit Roy , ainsy que je vous ay mande par qies 
dernieres , le prince Robert , qui voltige aux en- 
virons de ce pays-la, a surpris la compagnie du 
colonel Herney qu'il a defaicte. 

" Le comte d'Holland , ennuye de la conti- 
nuation du mauvais traitement qu'il a recu en 
arrivant aupres dudit Roy , a enfiu quitte sa 
cour pour s'en revenir chez luy , mais il a este 
arreste en chemin etamene devant messieurs du 
parlement , qui I'ont desja examine sans resou- 
dre ce qu'ils feront de luy , qu'ils ont mis en 
bonne et seure garde chez le grand huissier du 
parlement. ■> 

De monsieur Dumoulin^ de Londres, le 4 de- 
cembre, recue le 11 decembre 1643. 

« Les nouvelles de ceste guerre sont que^Ple- 
muth est un peu incommode , ayant perdu tons 
ses dehors par terre , et estant empesche aussy 
d'avoir tout I'ayde dont il a besoing par mer ; 
on envoye de ceste ville des gens pour Taller 
secourir, mais les forces de ce Roy sont en 
campagne pour s'y opposer. 

»Les Irlandois entrent tousjours petit a petit 
en ce pays , depuis la cessation d'armes accor- 
dee; ceste nouvelle est plus assuree que I'entree 
desEcossois audit pays, que Ton a publieeil y a 
huit jours. Ou tient qu'il y a encore quelques 
divisions parmy eux dans leur pays. Ce n'est 
pas qu'ils n'ayent receu I'argent qu'ils deraan- 
doient , mais c'est qu'ils veulent venir forts ou 
point du tout. 

» Le prince Robert s'estoitun peu engage aux 
aproches de Nortumpton , et en sorte qu'il estoit 
quasy enferme ; mais trois mille chevaux de son 
party I'ont delivre avec la peur et fuite de ceux 
du party contraire. 

» Leurs Majestes de la Grande-Bretagne sont 
en parfaite sante et en quelque impatience de 
savoir ce qui se passe icy , sur le subject des 
affaires de monseigneur le prince d'Harcourt, 
qui leur envoyerabientostun gentilhorame pour 
k'uren faire part. » 



De monsieur Dumoulin ^ de Londres, le 17 
decembre ; recue le 24. 

« Monseigneur , j'ay veu par la vostre de 
I'unziesme de ce moys , que vous ecriviez que 
M. Faret estoit party d'icy pour retourner in- 
continent; j'estime que monseigneur le prince 
d'Harcourt I'adepescl^e pour luy donner liberte 
d'aller solliciter ses affaires particulieres et les 
siennes aussy , plustost que pour autre suject , 
la principale pour laquelle il est venu icy, n'es- 
tant pas encore assez advancee pour requerir de 
nouvelles instructions, dont je m'asseure vous 
vous apercevez bien. 

'< Les affaires du roy de la Grande-Bretagne 
deviennent tons les jours en meilleur estat;elles 
ont prospere a veue d'oeil depuis ceste ambas- 
sade. Sa Majeste s'aproche de Londres , et est 
venu visiter au chasteau de Faruon le chevalier 
Waler, lequel , apres avoir leve le siege de de- 
vant Buzin , se trouve maintenant assiege et 
foible audit Farnon , qui est une place impor- 
tante pour etre limitrophe, de trois ou quatre 
provinces qui faciliteront le passage des forces 
de Sadite Majeste au pays de Kent, s'ils en chas- 
sent les parlementaires. 

» Nous nous sommes estonnez icy de n'avoir 
point eu advis de ce qui se passe en Ecosse , qui 
pourroit servir a I'aftaire que Ton veult accom- 
moder. Je ne feray ceste-cy plus lougue, m'ima- 
ginant que monseigneur le comte vous informe 
parfaitement de toutes choses ; quand il sera ab- 
sent , je n'obmettray pas les moindres particula- 
rites dans mes lettres qui pourroient servir a 
vous donner lumiere des affaires. Cependant 
je me contenteray de le servk et obeir, avec de- 
sir de veoir une heureuse conclusion a I'affaire 
qu"il veult traicter." 

De Monsieur de Grecy , du dernier decembre 
1643; recue le 1 Janvier de I' an 1644. 

« Vous avez apris par les courriers que nos- 
tre negociation serable eschouee , dans la diffi- 
culte de la recoguoissance, opiniastree de part 
et d'aultre, ce qui est cause que monsieur le 
comte envoie demander son conge. S'il se parle 
de moy en ceste occasion , comme je n'en doubte 
point, je vous prie tres-humblement de vouloir 
appuier I'effet de ce qu'on m'a prorais. 11 est 
difficile qu'on se passe icy d'un ambassadeur 
ordinaire , eu esgard au dessein qu'on a , la con- 
sideration du traitte qui va se faire a Munster, 
I'evenement de cette guerre qui merite d'estre 
observe pour en tirer le fruit qu'on desire, et la 
faction espagnolle qu'il fault abatre ou centre- 



90 



MEMOIUES DU COMTE 1>E BlUEl^^E 



carer , demandont la resideuce d'une persone 
qui ait ce caractere, pour agir en eet occur- 
rence avec authorite. Ce qui, estant aiusy,j'es- 
pere de mes amis , mais particulierement de 
Yous, Monsieur, {'assistance et protection ne- 
cessaires en ce rencontre pour nos advaniages. 

» Si vous me voulez faire i'honneur de pen- 
ser aux ternies dans lesquels je vous ay parle 
des affaires de ce pais, il vous souviendra que 
je n'ay jamais estime qu'on deust fonder i'en- 
voy de monsieur le comte d'Harcourt , sur 
I'apparence certaine de i accommodement entre 
le roi de la Grande-Bretagne et ses sujets ; I'iiu- 
meur de la nation, et la raatiere du different, 
m'ont tousjours rendu doubteux revenement du 
traitte. II est vray qu'ils y estoient plus dispo- 
ses de part et d'autre quaud je partis d'icy pour 
retourner en France, que nous ne les avoiis 
trouves a nostre retour; mais il fault conside- 
rer que depuis ce temps le covenant fait avec 
les Ecossois, la levee du siege de Glocester, la 
bataille ou passage de Nieubourg, la cessation 
d'armer eu Irlande, et la nouvelle promotion 
aux principales charges de TEstat, a tellement 
enorgueilly et irrite ceux du parlement, qu'ils 
out absolument change de sentiment, de quoy 
je ne puis estre guarend. 

» Quant a la ligue que je croy estre I'effect 
asseure du voyage de Janotce , qui a este I'ob- 
ject du mien premier vers la chambre haute, 
il n'a tenu qu'a la France de la conclure ; mais 
comme ou nous I'a fait entendre, qu'on ne la 
veut plus sans la paix , permettez-moy aussy 
que je vous disc qu'on ne croitpas qu'elie se fasse 
jamais apres que la paix sera faite. On allegue 
force raisons capables de conlirmer la verite de 
ce sentiment, et de persuader qu'une ligue bien 
conditionnee, conclue avec le roy d'Angleterre, 
suivant le premier dessein, est un moyen ap- 
parent pour parvenir a la paix d'Angleterre, 
remettant ainsy le Roy dans son authorite legi- 
time, etmaintenant les privileges du parlement, 
avec la liberte des sujets, qui est, ce me sem- 
ble, ce qu'on demande en France. Pardonnes , 
Monsieur, si je parle de la sorte, sans faire 
pourtant jugement qu'on doive arguer de teme- 
rite. Lorsque vous me I'ordonneres, je ferai 
voir le fondement de ceste opinion. » 

[lG.14] Au commencement de I'annee, mon- 
sieur le marechal de Turenne nous escripvit de 
Brisacqu'il recognoissoitune obeissance parfaite 
uses commandans et a tons les chefs et ofilciers 
de notre armee,qu'il en tireroit de bons et utiles 
services quand il aura renforce le nombre, a quo! 
nous travaillamesavec tant de promptitude et de 
diligence, que nous eiunes une armee plus forte 



et plus puissante qu'auparavant pour entrer dans 
I'Allemagne, y establir de bons postes et donner 
moyen a M. Tartenson de continuer ses heureux 
progres; notre malheur, qui avoit cause quelque 
defaicte, etoitplus a plaindre qu'a blamer, puis- 
que ca este ensuitte de I'accident de la mort de 
notre general , qu'on peut dire bien extraordi- 
naire ; mais comme de la part de la Reyne 
et conseil de Suede , M. Grotius tesmoigna a 
Leurs Majestes une constante resolution de s'unir 
de nouveau de force, de moyens et de credit pour 
reparer notre perte, etque madame la Lantgrave 
monstra la vigueur de son courage en ce ren- 
contre, et messieurs des Estats de Hollande nous 
ayant donne de grandes assurances de leur bonne 
resolution de contribuer pour faire quelque chose 
de leur part , et nous de notre coste ayant deja 
grandement agy, pour augmenter le nombre de 
nos trouppes, je crois que cet estat servit a 
nous animer a faire de plus belles actions qu'au- 
paravant, pour le bien de la cause commune. Le 
due de Lorraine revint prendre ses anciens 
quartiers a Varms , et renvoya tons les prison- 
niers de sou partage , comme Ransau , Maugi- 
ron et les autres, ayant compose de leur rancon 
en argent. Hasfeld prit le chemin de Franco- 
nie et Baviere, songea a asseurer ses quartiers; de 
sorte que nous fi'imes en caime jusqu'au prin- 
temps , ou nous projetions d'agir avec grand 
effort et grande apparence de succes; de ma- 
niere que quand M. Tartenson et le general- 
major Komsniart , avec le comte d'Eberstein 
voudroientcommencer d'entreren action contra 
les ennemis , il est a propos que ce fut en bonne 
intelligence et de concert avec notre general. 

Enlin, Dumoulin nous informa que les affaires 
du Roy et la Grande-Bretagne etoient en grande 
decadence : « Si le chasteau d'Arondelle se prend 
par les parlementaires, nous annoncoit-il , et 
que Plimuth soit manque par les royalistes , el les 
iront encore pis. Je suis assure que si ces 
gens-cy out le dessus, que vous aurez par dela 
plus de peine a vous garder d'eux que de I'aulre 
party , dont le chef est bon , pacifique et 
juste , ou .les aultres sont entreprenans , amis 
des religionnaires et ennemis de notre estat 
dont ils sont envieux , et qu'ils craignent plus 
que celuy d'Espagne , qui est plus csloigne d'eux 
que nous. Monseigneur le prince d'Harcourt at- 
tend avec impatience son courrier Rochefort, le 
passeport duquel j'ay desja commence a dcman- 
der , affin qu'il ne tarde point icy. Je prie Dieu 
qu'il vous conserve et me face la grace d'estre 
cogneu de vous comme je suis veritablement , 
Monseigneur, vostre tres-humble et tres-obeis- 
sant serviteur. » 



UEIMEME PARTIE. [1644] 



Cette depeche, du I4 Janvier 1G54, fut re- 
cue le 22, et on resolut aussitot. de le rappeler 
en France, les ordres du Roi lui en furent ainsi 
expedies: 

« Ayantpermisa raon cousin, le comte d'Har- 
court, de se relirer d'Angleterre , pour retourner 
pres de moy, j'ay resolu de laisser par delii le 
sieur de Grecy, en qualite d'agent pour mes 
affaires, lequel pourra continuer les negotia- 
tions commencees et travailler a disposer les 
choses en sorte qu'il en puisse reussir quelque 
bon accomoderaent, que je desire procurer, tant 
pour !e bieu et repos du roy de la Graiide-Bre- 
tagne , que pour celui du parlement ; et pour ce 
que je n'auray pas besoing de vostre service par 
dela, estant bien satisfaictde celuy que vous m'a- 
vez rendu ,je vous escris celle-cy pour vous dire 
que vous ayez a revenir en France, laissant au- 
dict sieur de Grecy le soing de tout, et luy don- 
nant les avis et instructions de ce que vous sca- 
vez et cognoissez etre pour le bien de raon ser- 
vice; je leray pourveoir a ce qui vous pourra 
estre deu de vos appointeraens a vostre retour. 
Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ayt , Monsieur 
Dumoulin , en sa saiute et digne garde. » 

Par ma depesche particuliere, j'ajoustai : 

« Puisque I'estat des affaires d'Angleterre n'a 
peu comporter que I'entremise du Roy ayt esle 
utile au repos de I'Angleterre , et qu'une si cele- 
bre ambassade ayt ete fructueuse, Leurs Ma- 
jestesont permis a monsieur le comte d'Harcourt 
de retourner en France. »J 

L'hiver se passa assez tranquillement , et 
pendant ce temps-la Monsieur et M. le prince 
faisoient avec soin leur cour a la Reine, aussi 
bien que le due d'Enghien , qui pretendoit com- 
mander I'armee le printemps suivant. Monsieur 
faisant aussi entendre qu'il vouloit faire la cam- 
pague, on proposa au due d'Enghien d'aller en 
Allemagne : a quoi il n'eut point de repugnance, 
non plus que le premier a aller en Fiandres, 
ou la guerre se faisoit de concert avec les Etats- 
Generaux. Le prince d'Orange , ayant ete con- 
suite pour savoir quelle place on attaqueroit 
d'abord, fut d'avis que Ton commencat par 
Dunkerque et par Gravelines , assurant que si 
I'on commencoit par la premiere , elle feroit in- 
failliblement prendre la seconde : et sur ce que 
la difficulte d'y conduire des vivres paroissoit 
bien grande, ce prince disoit qu'il seroit impos- 
sible aux ennemis d'etre maitres de lamer; que 
lorsque le vent seroit au sud , Calais et la cote 
de Picardie fourniroient I'armee; que quand il 
seroit au nord , on auroit des vivres en abon- 
dance de Hollande et de Zelande. M. le due 
d'Orleans, etant persuade qu'il valoit encore 



91 

mieux dependre du Roi que d'etre a la discre- 
tion des etrangers, se determina a faire le siege 
de Gravelines. 

Le parlement de Paris commenca cet biver 
a s'en faire trop accroire, en prenant des deli- 
berations bien hardies et qui lui etoient defen- 
dues par les ordonnances. Le cardinal fut d'avis 
de le menacer ; mais le miuistre se relacha 
pourtant aussitot apres, et montra meme les 
consequences de ces menaces a la Reine , ajou- 
tant qu'il etoit du service du Roi de dissimuler 
plusieurs choses pendant la minorite ; mais que 
si apres cela Sa Majeste faisoit la moindre de- 
marche pour soutenirson autorite, il falloit ba- 
sarder tout au monde pour la conserver. M. le 
due d'Orleans et M. le prince , voulant se me- 
nager avec le parlement , entroient toujours 
dans les sentimens foibles et emportes du car- 
dinal , pour lui attirer le mepris et la haine du 
public. 

La saison s'avancant , on dressa I'etat de 
guerre pour les armees ; et Monsieur, suivi des 
marechaux de La Meilleraye et de Gassion et 
de plusieurs autres officiers , fit investir Grave- 
lines, qui fut prise, parce que les ennemis, etant 
presses de toutes parts , couroient risque de per- 
dre encore davantage. Son Altesse Royale re- 
vint ensuite a la cour, ou elle fut parfaitement 
bien recue. Le prince de Conde , etant arrive en 
Allemagne , examina avec les marechaux de 
Gramont et de Turenne ce qu'il etoit a propos 
de faire. Celui-ci proposa le siege de Fribourg : 
il fut resolu. Son raisonnement le plus apparent 
etoit foude sur la gloire qu'il y avoit de I'entre- 
prendre, et sur le fruit que le prince de Conde 
ou lui prendroient des quartiers ; mais que , s'il 
etoit contraint de se retirer de I'Allemagne, il 
le suivroit sans qu'on diit lui en rien imputer. 
Le due d'Enghien y acquit beaucoup de reputa- 
tion : ce qui lui fit oublier le mecontentement 
ou il devoit etre de ce que le combat avoit com- 
mence sans qu'il I'eut ordonne ; mais ce fut une 
adresse de M. de Turenne , pour les raisonsqui 
ont ete expliquees ci-devant. 

J'ai entendu dire qu'il se passa plusieurs cho- 
ses dans I'armee que commandoit M. le due 
d'Orleans , qui faisoient assez connoitre qu'il 
vouloit tout ce qui ne devoit pas couter beau- 
coup. Avec cela, sa vie etoit si precieuse a ses 
officiers, qu'ils le detournoient des grandes 
choses quand il falloit la hasarder. 

La Reine etant allee passer une partie de I'ete 
a Ruel pour donner le temps de nettoyer le 
Palais-Royal , on rapporta a Sa Majeste qu'il 
s'etoit fait une sedition a Paris, sur ce qu'on 
avoit ordonne le toise des maisons balies au-dela, 



!)2 



MEWOIRKS 1)11 COiMTE UE B1UE^N£ 



dcs bornes. On pensa d'abord a la repiimer par 
la force; mais on chan^ea aussitot d'avis, et 
Ton aima mieux que le peuple se diit son sou- 
lagement a lui-meme que de le faire ehatier. 
On prit pour pretexte que la Reine lui faisoit 
grace , a cause de I'affection qu'elle avoit pour 
lui ; mais le peuple n'en fut que plus fier, et 
celte foiblesse du ministere causa dans son 
temps plusieurs maux qui tlnrent I'Etat dans un 
t res-grand peril. 

Les grands paroissoient divises : et a Munster, 
nos pienipotentiaires etoient si deconcertes , que 
oeux des autres princes en faisoient des raille- 
ries; car 11 paroissoit clairement qu'on u'avoit 
nulle confiance ni au due de Longueville ni a 
M. d'Avaux , mais tout entiere a M. Servien. II 
est bien vrai que si les deux premiers s'etoient 
bien entendus ensemble, ils auroient pu conclure 
la paix, parce qu'ils avoient un ordre commun 
qui portoit que le troisieme seroit oblige de 
suivre I'avis des deux autres , quoiqu'on eut 
remontre les raisons qui pouvoient y etre con- 
tr aires. 

La nouvelle de la mort du pape Urbain VIII 
ne fut pas plus tot arrivee a Paris , qu'on ecri- 
vit a Rome pour empecher que le cardinal Pam- 
philio , depuis nomme Innocent X, ne fut eleve 
au pontificat. Mais soit qu'il eut I'adresse de 
menager le cardinal Antoine Rarberini , ou de 
faire craindre a Richi que ses parens serolent 
maltraites par le grand due s'ils lui donnoient 
I'exclusion , ou soit enfin qu'il eut engage I'am- 
bassadeur de France a ne s'acquitter qu'avec 
mollesse de sa commission , nous sumes bientot 
a Fontainebleau qu'il avoit ete elu. 

Ragni , destine par le defunt pape pour la non- 
ciature de France , prit les premieres audiences 
sous le nom d'Innocent , et fut recu avec beau- 
coup de froideur. Afin que le nouveau Pape ne 
doutat point de la mauvaise volonte qu'on avoit 
pour lui , on 6ta au cardinal Antoine Rarberini 
la protection des affaires de France. Pour ce 
qui est du nonce Richi , il s'excusa si bien qu'on 
fut satisfait de sa conduite. 

Le cardinal Mazarin etant tombe si dange- 
reusement malade , qu'on crut qu'il n'en releve- 
roit point., on ne peut dire I'inquietude qu'en 
out la Reine , qui s'apercut que plusieiu'S de 
ceux qui avoient ete attaches au cardinal de Ri- 
chelieu mettoient deja tout en oeuvre pour suc- 
ceder a Mazarin et pour surprendre Sa Majeste. 
Mais, pour empecher cette princesse de se de- 
terminer a rien dont elle eut sujet de se repentir 
dans la suite , je lui dis([uo le cardinal nc me 
paroissoit pas si malade qu'on le faisoit; que je 
lui trouvois beaucoup de force , et que les me- 



decins disoient que les parties nobles n'etoient 
point attaquees : d'ou je concluois qu'il y avoit 
bien plus a esperer qu'a craindre de sa sante ; 
mais qu'il etoit du devoir des medecins qui le 
traitoient , et particulierement du sien , d'aver- 
tir le cardinal s'ils le croyoient en peril , parce 
qu'en cas que DIeu vint a en disposer, il y avoit 
des choses dont Sa Majeste devoit etre avertie ; 
que, si elle ne vouloit point gouverner par 
elle-meme, plusieurs personues lui devoient etre 
suspectes, et qu'il falloit qu'elle eut le choix de 
celle qui lui seroit la plus propre, parce qu'elle 
devoit se mefier de tout horame qui etoit sou- 
tenu par M. le due d'Orleans , qui avoit des 
liaisons avec M. le prince , el qui n'avoit point 
ete auparavant dans ses interets. La Reine n'eut 
pas la peine de preferer I'un a I'autre , puisque 
le cardinal guerit. II fut visite plusieurs lois 
par cette princesse en sa maladie, et dans ce 
temps-la toutes les grandes affaires furent ne- 
gligees. Pour lui faire voir qu'on ne prenoit au- 
cune resolution sur les choses de consequence 
que par son avis , on ne I'entretenoit que de 
celles qui ne pouvoient point lui faire de peine , 
et Ton suivoit les ouvertures qu'il en donuoit 
lui-meme. 

On fit cette annee ou I'autre , d'apres tout ce 
que Ton put, suivant les apparences , pour avan- 
cer la negociation de Munster. Les Etats-gene- 
raux se tenoient fermes a preferer absolument 
une treve a la paix , quoiqu'on leur eiit otYert 
que , s'ils donnoient leur consentement a ce que 
les couronnes fissent la paix , la France s'obli- 
geroit de rentrer en guerre avec I'Espagne, si , 
cette treve etant expiree , Sa Majeste Catholique 
ne vouloit consentir a une seconde de pareille 
duree, laquelle, devant etre de douze annees, leur 
assureroit du repos pour vingt-quatre. Les de- 
putes des Etats commencerent done a ecouter les 
propositions du comte de Pignoranda (qui avoit 
ete substitue a I'archeveque de Cambrai) et de 
Castel-Rodriguo , revetus de la dignite de pieni- 
potentiaires du roi d'Espagne; et Ton s'apercut 
par leur maniere d'agir qu'il y avoit beaucoup 
a craindre de leur part. Le prince d'Orange re- 
marquaaussi que son credit diminuoit; et la 
princesse, sa femrae, pour profltcr de la con- 
joncture des affaires, prit des liaisons avec I'Es- 
pagne, au prejudice de son mari et des Pro- 
vinces-Unies. Les Espagnols persistant , aussi 
bien que les mediateurs , a vouloir que les Por- 
tugais fussent exclus du traite , nous fCimes con- 
traints d'y consentir ; mais nous ne laissames 
pas d'obtenir de ces mediateurs qu'ils nous don- 
neroientun ecrit par lequel il seroit porte qu'il 
avoit ete convenu , entre nous et les Espagnols , 



DEUXIEME PABTIE. [iGKi 47] 



que nous aurions la liberie d'assister reeiproque- 
ment nos allies, a la tete desquels Sa Majeste 
Tres-Chretienne avoit mis le roi de Portugal. 
Les Espagnols y consentirent, etant persuades 
d'avoir beaucoup fait que ce prince ne fiit point 
corapris dans le traite de paix , et de ce qu'il 
n'y seroit fait aucune mention de lui. 

[l()16.] II y a toutes les apparences qu'ils se 
seroient encore relaches bien davantage si on 
ue les avoit presses , parce que leur intention 
n'etoit pas de conclure la paix avec nous , mais 
de nous detacher nos allies, pour continuer en- 
suite la guerre , dans I'esperance d'en retirer de 
grands avantages. En effet , le comte de Pigno- 
randa ayant persuade aux Etats-generaux de 
convertir en articles de paix ceux dont il etoit 
convenu avec eux pour parvenir a une treve , 
il commenca a faire paroitre le peu d'inclination 
qu'il avoit poui un accommodement avec nous : 
ce qui donna lieu de soupconner qu'il avoit des 
ordres secrets de la cour de Madrid tres-diffe- 
rens de ceux qu'il montroit , et qu'il ne feroit 
seulement qu'amuser les mediateurs. 

L'Empereur etoit oblige d'aller plus ronde- 
ment ; car les arraees du Roi ayant paru sur le 
Danube, il craignoit qu'elles ne s'avancassent 
jusqu'en Boheme, ou Ton paroissoit dispose a 
une revolte. L'electeur de Baviere , qui jusqu'a- 
lors avoit fait la guerre sur les terres d'autrui , 
commenca a la ressentir dans son propre pays : 
de telle maniere qu'il pressoit que Ton s'accom- 
modat avec les Francois et les Suedois , don- 
nant a entendre que si ses conseils etoient ne- 
gliges, il en prendroit de convenables a la ne- 
cessite presente de ses affaires. On vit en ce 
temps-la quatre choses surprenantes : la pre- 
miere fut que les Etats des Provinces-Unies 
avoient traite la paix (l) avec I'Espagne sans 
que nous I'eussions conclue; et, croyant avoir 
satisfait a tout ce qu'on pouvoit pretendre d'eux, 
ils offroient de presser les Espagnols de s'ac- 
coramoder avec nous aux conditions qui leur 
avoient ete accordees , ou bien de rentrer en 
guerre avec nous centre eux. La seconde , que 
I'Empereur cedoit de grandes provinces aux 
Suedois , et consentoit que quelques-uns de ceux 
qui avoient ete depouilles pour Tagrandissement 
de cette nation, fussent dedommagesauxdepens 
de I'Eglise. La troisieme fut le peu de bonne foi 
dont les ministres de I'Empereur userent a 
notre egard , en avertissant les Suedois que nous 
offrions de nous joindre a eux pour faire en 
sorte que les biens ecclesiastiques leur demeu- 



(1) Cette paix parliculiere des Hollandois avec I'Es- 
pagne. ne fut conclue qu'en 16i8. (A. E.^ 



rassent , et de ne pas desapprouver ce qui avoit 
ete consenti par Sa Majeste Imperiale, et ac- 
corde par le roi d'Espagne. Nous eumes encore 
une autre disgrace, qui fut que les mediateurs 
nous donnerent le tort, sans considerer que 
I'Empereur, par un procede malhonnete , nous 
avoit obliges de nous engager de nouveau avec 
les Suedois , lesquels , ayant attaque , corame 
ilsfirent , le roi de Danemarck, augmenterent 
le nombre de nos ennemis , et fut cause que ce 
monarque le devint , apres avoir ete choisi pour 
I'un des mediateurs de la paix. II arriva encore 
par malheur que deux de nos plenipotentiaires 
se diviserent , et allerent si loin que chacun 
d'eux tit des ecrits pour justifier sa conduite aux 
depens de son collegue , sans etre retenu par 
I'autorite de M. de Longueville , qui les exhor- 
toit a I'union. Les Hollandois, ravis d'avoir 
conclu la paix avec I'Espagne , et voulant seu- 
lement conserver les apparences avec nous , 
continuerent de nous presser a nous servir de 
leur entreraise , et declarerent ouvertement 
que si nous remettions a leur jugement la diffi- 
culte que nous avions avec I'Espagne , ils mar- 
queroient n'avoir pas oublie les obligations 
qu'ils avoient a la France. N'osant pas les refu- 
ser absolument, nous leur ecrivimes des lettres 
qui pouvoient etre interpretees diversement en 
acceptant les Etats pour juges , a la reserve de 
ceux qui avoient signe avec I'Espagne , quoique 
I'un des deputes eut proteste contre ses colle- 
gues. Nous eussions bien voulu en pareille con- 
joucture avoir le prince d'Orange pour juge , et 
qu'on lui eut donne pour adjoints quelques-uns 
de ceux qui representoient I'Etat ; mais nous re- 
marquames bientot apres que nous n'y aurions 
pas trouve notre compte , car la princesse son 
epouse s'etoit laissee gaguer par les Espagnols , 
et cette princesse , a raesure que I'esprit de son 
mari baissoit , avoit toute I'autorite et lui fai- 
soit faire tout ce qu'elle vouloit. 

[1647] M. de Longueville , avant qu'il parti t 
de Muuster, fut I'arbitre du sort public, car il 
ne tint qu'a lui de signer la paix a des condi- 
tions tres-avantageuses , dont il futsollicite non- 
seulement par les mediateurs , par madame sa 
femme , et par tous ceux qui souhaitoient le re- 
pos de la chretiente, mais aussi particuliere- 
ment par M. d'Avaux , auquel il avoua que les 
conditions qui leur etoient offertes lui parois- 
soient tres-raisonnables. Mais M. Servien lui 
ayant fait entendre qu'il y en avoit encore de 
plus avantageuses a esperer, et ayant dit avec 
adresse que la cour s'en flattoit, M. de Longue- 
ville prit la resolution de suivre les conseils que 
Servien lui inspiroit , et partit de I'asserablee , 



94 



MEMOIBES DU COllTE I)E BniJuNXE 



qu'il laissa mortifiee et dans une graude confu- 
sion. II se servit du pretexte que M. d'Avaux, 
qui etoit alle a Osnabruck pour couferer avec 
les Suedois , avoit dit que sa voix etoit aussi 
considerable que la sienne 5 ayant oublie que 
la chose avoit ete ainsi coucertee entre eux , 
afin d'obtenir des Imperiaux et des Suedois des 
avantages qu'ils croyoient ne devoir pas etre 
negliges. D'Avaux s'en justifia fort bien , quoi- 
qu'il restat seul charge des affaires, Servien 
ayant eu ordre d'aller a La Haye. Si ce dernier 
y eiit pris autant de soin de menager les esprils 
des Etats qu'il s'en donna d'invectiver contie 
Pauw et Knuit, peut-etre eiU-il obtenu qu'ils 
eussent desavoue leurs deputes; niais en offen- 
sant les particuliers il offensa aussi I'Etat, qui 
etoit gouverne par les amis de ces messieurs. 
Apres avoir fait en HoUande un sejour inutile, 
il retourna ensuite a Munster, d'ou il fut permis 
a M. d'Avaux de revenir. 

L'Alsace leur fut offerte pour notre satisfac- 
tion , mais avec tant de restriction qu'on ne 
nous donnoit que fort pen. On les avertit de 
ne se pas laisser surprendre au nom specieux 
d'une grande province, dans laquelle differens 
princes ayant des Etats situes , ils etoient ex- 
€eptes de I'offre : comme les villes imperiales 
et la franche noblesse , de laquelle les liefs re- 
levoient directement de 1' Empire. Mais ils ne 
jugerent point devoir insister que I'Alsace nous 
fut entiereraent cedee, soit en souverainete, 
soit en fief, pour n'offenser pas, disoient-ils , 
les villes qui sont puissantes dans I'Empire; et 
celles-ci conservant leur liberte et leur souve- 
rainete , il n'etoit pas possible ,ni juste de don- 
ner atteinte a celle des autres. MM. de Lon- 
gueville, d'Avaux et Servien disputerent long- 
temps ensemble si I'Alsace devoit etre demandee 
en souverainete, ou possedee comme mouvante 
<le I'Empire. La chose fut aussi debattue dans 
le conseil du Roi. 

On ne doit point etre plus surpris de ce que 
M. de Longueville croyoit que c'etoit un plus 
grand avantage pour la coiironne de posseder 
cette province en souverainete que comme mou- 
vante de I'Empire, qu'il y a lieu de s'etonner 
qu'il se crut si distingue de ceux de son rang par 
le titre de souverain de Neufchatel, quoiqu'il 
n'exercAt pas la souverainete sur ses sujets. 
Ce n'est done pas une chose surprenanle qu'il 
eut pour son maitre les memes sentimens qu'il 
avoit pour lui. II n'est pas non plus etonnant 
que M. Servien ait ete d'un memo avis que 
M. de Longueville; car il lui suflisoit seulement 
que M. d'Avaux fut d'un autre sentiment pour 
lui en faire prendre un contraire ; mais il a paru 



fort Strange qu'il se soit trouve dans le conseil 
du Roi des personnes qui aient pu faire de 
meme que Servien. lis ne manquoient pas a la 
verite de raisons , dont la plus forte etoit qu'il 
n'est point honnete a un grand roi d'etre vassal 
d'un autre, parce qu'il pent encourir la commise ; 
et que si, dans une guerre arrivee en suite de 
la confiscation , on avoit perdu le fief , on ne se- 
roit pas recu par une paix a le rederaander. Les 
autres, du nombre desquels j'etois, disoient 
que les Allemands s'ouvriroient plus volontiers 
avec un prince qui seroit du corps de I'Empire, 
qu'avec un etranger que nous aurions depute 
dans les dietes ou les affaires les plus impor- 
tantes seroient deliberees , et que cette occasion 
ne devoit point etre negligee. Que , pour de- 
truire les raisons sur lesquelles ces messieurs 
s'appuyoient, il ne falloit que leur opposer que 
le roi d'Espagne possedoit, comme vassal de 
I'Empire, le duche de Milan et partie des Pays- 
Bas ; que la courounede Suede en relevoit aussi 
par les provinces qui lui avoient ete cedees, et 
qu'une imagination de grandeur ne devoit point 
empecher qu'on ne profitat d'avantages aussi 
sol ides que ceux qui avoient ete rcpresentes. 

[16-18] Le cardinal, qui ne pouvoit dedire 
Servien , etant peu eclaire ou pen zele pour la 
grandeur de la France, ayant emporte la ba- 
lance, manda que le Roi accepteroit non pas 
I'Alsace, mais le Landgraviat, pour sa recom- 
pense; et qu'il vouloit le posseder en toute sou- 
verainete, de meme que Brisach et son terri- 
toire, qui fait partie du Brisgaw, et Philis- 
bourg , sous le titre de garde , selon qu'il est 
plus amplement porte par le traite, qui ne fut 
signe que de Servien , et depuis ratiiie par le 
Roi, de meme que par I'Empereur et les princes 
de I'Empire : en consequence duquel traite la 
maison d'Autriche cedoit a Sa Majeste ce qui 
lui appartenoit en propriete dans I'Alsace. Sous 
le nom de protecteur, I'Empereur et I'Empire 
lui en abandonnerent la souverainete, a la charge 
qu'il seroit paye par le Roi a I'archiduc de Tyrol 
trois millions de li.vres pour son dedommage- 
ment , aussitot que le roi d'Espagne auroil re- 
nonce a tons les droits qui lui appartenoient ou 
pourroient appartenir sur les terres cedees a Sa 
Majeste. 

[Dans I'intervale M. le comte d'Avaux fut 
rappele par la lettre suivante du Roy que je 
fus oblige de contresigner , la resolution en 
ayant ete prise dans le conseil : 

« M. le comte d'Avaux , je vous ay cy-devant 
mande de vous retirer de Munster, pour vous 
rendre icy le plus tost qu'il vous seroit possible, 



DEUXIEMK PAKTIK. [1G48] 



95 



raais parceque vous avez tenu ime conduitequi 
ne m'a pas satisfaict , je me trouve oblige de 
vous escrire eelle-cy, de I'advis de la Reine re- 
gente notre dame et mere , et pour vous dire 
qu'ayant sceu que vous etes beaucoup advance 
de votre chemin, je ne trouverai pas mauvais que 
vous veniez en cette viile et que vous y demeu- 
riez , pourtant avec cette condition, que vous 
ne me verrez point , etque vous ne ferez aucune 
fonction de vos charges jusqu'a ce que j'en aye 
autreraent ordonne , et cependant je prieray 
Dieu qu'il vous ayt, M. le comte d'Avaux, en sa 
sainte garde. 

>' Escrit a Parrs , le 16 may 1G48, »] 

Servien, glorieux d'avoir mis la derniere 
main a ce grand ouvrage (1), obtint la permis- 
sion de revenir a la cour, et laissa les media- 
teurs dans I'etonnement de ce qu'on cessoit de 
s'appliquer a t'airefmir la guerre qui etoit entre 
les deux couronnes. On jugeoit bien, corame 
firent les personnes eclairees , que quelques pro- 
messes que TEmpereur cut faites de ne point 
assister TEspagne contre la France, il y donne- 
roit cette interpretation que ce seroit en qua- 
lite d'Empereur ; mais que, comme roi de Bo- 
heme, et possedant differens Etats dans I'Em- 
pire, il jouiroit de la liberte que chacun de ces 
princes avoit d'assister ses allies. 

Je ne juge point a propos de raconter de 
quelle maniere M. de Turenne perdit une ba- 
taille , et I'accueil qui lui fut fait par le land- 
grave de Hesse, parce qu'il a rendu depuis 
d'assez grands services pour faireoublier le re- 
vers de fortune qu'il eut pour lors. Je passerai 
aussi sous silence les belles et grandes actions 
que fit le due d'Enghien, particulierement a 
Nordlingen, ou il defit le general Mercy et ses 
vieilles troupes, sous I'effort desquelles I'Alle- 
magne a\oit plie. Je ne veux seulement parler 
que des chosesou j'ai eu part. 

[ Madame avoit accouche d'une fille , le 26 du 
, mois de decembre 1646, quinze heures avant la 
mort de feu M. le prince de Conde , lequel eut 
cette grace de Dieu de voir approcher sa derniere 
heure pendant deux jours : ce qui luy donna 
moyen, apres avoir pense aux affaires impor- 
tantes et fait son testament , de recevoir les sa- 
cremens et la benediction de M. le nonce , de 
M. Tarcheveque de Paris et de son cure avant 
que dexpirer. 

Monseigneur le due d'Enghien , qui ressen- 
tit cette perte avec de grands sentimens de 

(1) Les trait^s d'Osnabruck et de Munster. Le premier 
fut sigii('> le 16 aout 16i8, Ic second le 2i octobre de la 
nieinc aniiL^c. (A. E ) 



douleur, se trouva revestu de la dignite de pre- 
mier prince du sang et de la charge de grand- 
maistre ; et les gouvernemens de Bourgogne et 
Berry furent partages entre luy, le prince de 
Conty et le due d'Albret. Le Roy et la Reine 
sa mere firent la visite de condoleance a ma- 
dame la princesse la veuve , aux princes ses 
enfans , comme aussy a madame la duchesse 
d'Enghien, en son hostel. 

On se disposa a tout ce qui fut necessaire 
pour la pompe funebre. Et on pent dire que 
Leurs Majestes perdirent un de leurs proches, 
qui a paru tres-affectionne au bien de leur ser- 
vice, et qui avoit des qualites tres-elevees. 

Cela n'apporta aucun changement aux affai- 
res du dedans nidu dehors du royaume.Xane- 
gociation pour lapaix s'etoit continuee toujours, 
avec peu d'esperance d'y reussir si promptement 
qu'on avoit cru, par la longueur affectee des 
Espagnols, et par quelques autres obstacles ve- 
nus de la part des Suedois. Et Ton commenca 
d'agir pour preparer ce qu'il faloit pour la 
campagne prochaine, avec resolution de pousser 
si vigoureusement les ennemis qu'iis seroient 
forces de conclure ie traicte general. 

L'affaire de Naples tenoit les yeux des prin- 
ces de I'Europe occupes a considerer quelle 
en seroit Tissue, et on pent dire que les Espa- 
gnols tomboieut en sens reprouve. lis ne sen- 
toient point le mal reel et pressant qui leur 
arrivoit, et se fiattoient des esperances d'une 
diversion qu'iis s'imaginerent debvoir arriver 
en France , bastie sur des fondemens si legers 
que ce fut une pure chimere. Cependant la 
paix en fut retardee. On sut qu'un secretaire 
de M. de Vendosme, qui passoit en Allemagne 
avec lettres de creance , ayant este arreste et 
mene a Halbron , fit une confession ingenue de 
toute la negociation dont il estoit charge, par 
laquelle parut le desir qu'avoit ce prince de 
brouiiler et d'en faire concevoir les facilites aux 
ennemis. Et en mesme temps, un Francois, so- 
licite de mesme part , fit croire a I'archiduc que 
Monsieur et M. :le prince estoient malcontens, 
etavoient passe en Picardie avec le secretaire de 
Salamanca pour faire un abouchement avec 
Leurs Altesses ; mais ledit secretaire , ayant este 
arreste a Peronne , desclara qu'il avoit este se- 
duit par cet homme , qui ne luy avoit rien fait 
voir de tout ce qu'il lui avoit promis. Ces amu- 
semens frivoles ne laisserent pas que d'entrete- 
nir quelque temps les esprits dans la pensee d'en 
profiler. Mais apres que la chose fut decouverte, 
ils durent estre delrompes de toutes ces faulses 
esperances. 

Cependant la revolte de Naples continoa 



f)t) 



MEMOIRES DU COMTK DE BRIEXNE 



toujours, et le peuple elut douze d'entre eux qui 
prirent I'authorite. Le vice-roy avec la noblesse 
lie fuient pas les plus forts , et les choses furent 
disposees a telle aigreur et defliance , que par la 
erainte duchastiment ils se deciderent a chan- 
ger. Notre armee navale estolt assez proche 
(I'eux pour les assister dans ce dessein , s'ils de- 
mandoient notre secours et notre protection. 

En attendant, le Roi, informe de tout par 
le marquis de Fontenay, son ambassadeur a 
Rome, envoya promptement ses ordres au due 
de Guise (i),qui etoit a Rome. Ilssont eontenus 
dans la lettre suivante : 

« Mon cousin, ayant eu avis par vos lettres 
et par celles du sieur marquis de Fontenay, mon 
ambassadeur a Rome, de la recherche qui vous 
est faite par ceux de la republique de Naples 
pour ailer commander leur armee contre les Es- 
pagnols, j'ay bien voulu vous tesmoigner par 
celle-cy, que je vous escris par I'avis de la Reine- 
regente madame ma mere, que j'aggree que 
vous acceptiez les offres qui vous sont faites de 
leur part , et que vous ne differiez pas plus long- 
temps de vous rendre pres d'eux , estimant qu'il 
y va du bien de mon service qu'il y ayt 
line personne de vostre condition, en qui je me 
puisse confier, pour faire reussir a leur advantage 
I'establissement de leur repos et de leur liberte, 
toutes les assistances que j'ay resolu de leur 
donner, soit de trouppes qui seront en vostre 
commandement, soit de toutes les autres com- 
moditez qui seront en ma puissance, affin que 
cette affaire se face avec toutes les precautions 
necessaires. 

» Je desire que vous conferiez des voyes que 
vous aurez a suivre avec mon cousin le cardinal 
Grimaldi, Sainte-Cecille, et le marquis de Fon- 
tenay, mon ambassadeur a Rome, avec les- 
quelz ayant pris vostre resolution , vous execut- 
tiez ce qui sera a faire en eeste occasion pour 
I'advantage de mon service. La presente estant 
a ceste fin , je prie Dieu , etc. 

» Escriptele 1 0*" jour de fevrier 1648. 
<■ Louis , 

» Et plus has, DE LOME.NYE. " 

Le due de Guise, avec toute la resolution et 
la bravoure que Ton devoit attendre de liii , 
s'empressa de se conformer aux volontes du 
Roi , et parvint, non sans peril , a arriver a Na- 

(1) L'cxp^dilion du due de Guise a Naples perdia un 
pcu de son aspect romanesque , lorsque I'on verra que 
re personnagcnc I'cnliepril qu'a la sollicilntion du Hoi 
de Franco el sur la promesse formello qn'on lui doima 



pies. Aussitot que la nouvelle en fut arrivee a 
Paris, on la cour etoit pour lors, le Roi lui cti 
temoigna sa satisfaction en lui renouvelant ses 
promesses de secours : 

" Mon cousin , j'ay recu beaucoup de joye 
d'avoir appris par votre lettre votre heureuse 
arrivee en la ville de Naples, et la reception 
qui vous y a este faite, ce qui me donne lieu 
d'esperer des effects advantageux de ce bon 
commancement ; et affin de vous secourir promp- 
tement , je fais travailler aux prepai'atifs neces- 
saires pour tenir mon armee navalle preste de 
bonne heure, et assez forte pour combattrecelle 
des ennemis, cependant que vous disposerez les 
choses a attaquer les postes occupes par les Es- 
pagnolz, faisant en sorte de vous rendre maistre 
des chateaux le plus promptement qu'il sepoui- 
ra, et pour vous en faciliter les moyens,jeferai 
debarquer de I'infanterie et passer beaucoup 
d'officiers et de gens de guerre au royaume de 
Naples, qui vous obeiront suivant le pouvoir 
que je vous envoye, et de vous faire aussy four- 
nir toutes munitions de guerre et de bouche , et 
toutes autres choses necessaires pour I'execution 
d'un si grand dessein , duquel me reposant sur 
votre prudente valeur et bonne conduite , je prie 
Dieu qu'il vous ayt, etc. 

» Louis, 

« Eipliis has, de Lomenye. « 

Mais la trahison de Vencenzo et d'Annere li- 
vra M. le due de Guise aux Espagnols, ce qui 
leur donna quelqu'advantage. Quoiqu'il fut faict 
prisonnier, et que les Espagnols eussent ete mis 
en possession de plusieurs postes , ils ne furent 
pas encore les maistres ; il sembia que le peuple 
fiit encore plus aigri qu'auparavant , puisqu'il 
s'opiniatra a demander la tete dudit Annere, 
et qu'il refusa d'obeir aux commandemens de 
don Jouan d'Austria, de ne plus porter d'armes 
courtes; si bien que ceux du bon parti deman- 
doient toujours le secours de notre flotte, qui 
partit sous le commejidement de M. le prince 
Thomas de Savoye, qui fut fait general de nos 
armees de terre et de mer. Nous attendimes les 
nouvelles de Teffot que devoit produire le se- 
cours de nos vaisseaux et galeres, envoy es devant 
Naples au secours de ce peuple fidele. Notre am- 
bassadeur a Rome fut charge de suivre de pres 
I'utilitequi en adviendroit, si I'espcrance qu'on 



de lui fournir lous les secours ni^cessaircs a raccomplis- 
seniont d'un projet auquel la France ^(ait inu^ressee ; 
les ordres de Louis XIV determinerent seuls le due de 
Guise a cinder enfin a la demande des Napoliiaiiis. 



DEDMEMK I'AllTIE. 



16181 



97 



nous avoit domiee de leur disposition a etablir 
leur repos et leur liberie se trouvoit veritable. 
Quaut a ce qu'il nous avoit mande au sujet 
d'une ligue qui se pourroit former entre les 
princes d'ltalie, relativement aux mouvemens 
que les uns et les autres peuvent avoir dans les 
conjonetures presentes, on lui recommanda aussi 
de les observer et penetrer tant qu'il lui seroit 
possible, pour estre esclairci quelles seroient 
leurs veritables intentions, cellcs de Leurs Ma- 
jestes ne tendant qu'a la paix et leur plus 
grand desir etant de la procurer a leurs peu- 
ples, persuades que si les Espagnols en vou- 
loient toujours retarder la conclusion , ce ne 
seroit qu'a leur honte et au dommage de leurs 
affaires, d'autant que leur plus grande prospe- 
riteestoit, en recouvrant une place, d'eu per- 
dre une autre, et que ce qui se passoit alors en 
Allemagne, par la defiaicte de I'aiie droicte de 
I'armee imperial le et bavarroise par messieurs 
les marecbaux de Turenne et Chtangel, donnoit 
moyen aux eonfederes de se prevaloir de cet 
advantage , et de reduire nos ennemis communs 
a ne plus s'opiniatrer a la resistance, et a vou- 
loir tout de bou preferer la douceur d'un ac- 
commodement a la rigueur des armes qui aug- 
mentoit tons les jours leur mine. Vers ce 
temps-la, M. le due de Beaufort s'echapa du 
chateau de Vincennes, se sauva le jour de la 
Peutecoste, en plain midv', par le courage et 
I'adresse d'un garde qu'il avoit gagne; lequel 
pritson temps d'enfermer tons les compagnons 
dans la salle , et de lier et baillonner I'exempt 
pendant qu'il prist dans sa poche les clefs de la 
porte du donjon par ou il descendit dans le fosse, 
et feut recueilli sur la coutrescarpe par sept 
hommes habilles en femmes, et trouva a quel- 
que distance de la plusieurs cavalliers qui firent 
monter ledit due a cheval , I'accompagnerent 
hors le pare , d'ou 11 passa le pont de Charen- 
ton, gaigna un petit bois, et delaonnescut 
point quelle fut este sa route; maiscommecela 
ne fust denulle suitte ny consequence pour les af- 
faires generales,Sa Majeste ne s'enesraeut point. 
Nous eiimes bientot apres I'avis de la jonction 
destrouppesdeModeneauxnostres,etde lal'uite 
precipitee des Espagnols ; ce qui fut d'un tres- 
grand avantage a la reputation de nos armes, au 
commencement de cette campagne. Nous atten- 
dlmes impatiamment quel effet auroit produit 
le secours qui estoit alle a Naples, ou nous voyons 
que les peuples seroient contraints de faire un 
dernier effort pour secouer le joug qu ils ne pou- 
voient pas supporter. Mais M. le due de Guise 
fut ennnene prisonnier par les Espagnols , et 
onferme dans le chateau de Segovie. ] 

111. C. D. M., T. 111. 



L'AUemagne etant en paix, il ne nous restoit 
de guerre que contre I'Espagne ; mais Ton voyoit 
deja paroitre les etincellesd'un feu qui pen apres 
causa un grand embrasement. C'etoieut les offi- 
ciersdu parlement qui I'entretenoient, en sedon- 
nant la liberte de traverser les affaires du Roi , 
et de rendre des arrets qui excedoient leur pou- 
voir, qu'ils entreprirent encore plus d'etendre 
qu'ils n'avoient fait apres la mort du prince de 
Conde , pere du due d'Enghien , arrivee dans 
I'annee 1H46. Ce prince s'etoit retire de la cour 
nial content ; en voici le sujet : 

Le due de Breze, beau-frere du due d'Enghien, 
que le roi Louis XIII avoit pourvu du gouver- 
nement de Brouage, La Rochelle et lies voisines, 
et de la charge d'amiral , sous le titre de sur- 
intendantde la mer, commerce et navigation de 
France, ayant ete tue sur mer, apres la mort du 
cardinal de Richelieu , la Reine , mal conseillee 
par Mazarin , se voulant faire pourvoir de la 
charge vacante de surintendant des mers, etc. , 
sur la nouvelle qu'elle eut de cette mort , ne 
voulut point faire arreter Du Dognon , quoiqu'on 
I'eiit avertie que c'etoit une chose qu'il falloit 
faire, et qui pouvoit etre facilement execu- 
tee avant qu'il eut gagne Brouage. Sa Ma- 
jeste done , apres avoir ecoute la demande que 
lui fit des charges du due de Breze, le prince 
de Conde pour le due d'Enghien son Ills, me 
commanda de Taller trouver, et de lui dire 
qu'ayant pourvu M. le due d'Orleans du gou- 
vernement de Languedoc , et le due d'Enghien 
de celui de Champagne el de quelques places 
importantes, elle croyoit qu'il etoit temps qu'elle 
songeat a elle-raeme : ce qui I'avoit fait resoudre 
a garder pour elle cequi vaquoit par la mort du 
due de Breze. A quoi elle se portoit d'autant 
plus volontiers , qu 'ayant fait pour les autres ce 
qu'ils avoientsouhaite, elle ne se trouvoit point 
dans la necessite de moins faire pour elle-meme 
que ce qu'elle avoit bien voulu faire pour eux ; 
et qu'elle etoit persuadee qu'il seroit ie premier 
a la louer de sa moderation et de la resolution 
qu'elle avoit prise; d'autant plus qu'il I'avoit 
pressee et conseillee plusieurs fois de u'eu pas 
user autrement. Ce prince me repondit qu'il 
etoit vrai qu'il avoit conseille a la Reine de 
prendre un etablissement, mais qu'il nelui etoit 
jamais venu dans la pensee que ce dut etre aux 
depens de sa maison ; que Sa Majeste etoit la 
maitresse, et qu'elle pouvoit user du pouvoir 
qu'elle avoit; mais qu'il ne pouvoit croire qu'elle 
ne conservat point a son fils ce qui vaquoit par 
la mort de sou beau-frere. Je me crus oblige de 
lui remontrer que les charges ne passent point 
aux heritlers de ceux qui Ics ont possedees, et 

7 



98 



MEiMOiaES nil coMiE i)K I;nlF,^'^s'E 



que sa maison avoit rccu tar.t de marqiios de la 
liberalite de la Reine que j'etois persuade qu'il 
s'etoit deja repenti de cequ'il m'avoit dit. Blen 
loin de profiler de monavis, il me repondit avee 
aigreur et emportement : et comme je vis qu'il 
metenoit des discours menacans, je le quiltai, 
dans la resolution de dire la verite a la Reine, 
maisdc m'expliquer dans des termes si generaux 
qu'il ne lui put rester aucune mauvaise impres- 
sion de ce qui m'avoit ete dit par ce prince. J'a- 
vois appris de mou pere , qui etoit un homme 
tres-sage, et dont je ne puis m'empeeher de 
loner la prudence en cette occasion, qu'un ser- 
viteur ne doit jamais rien rapporter a son maitre 
qui le puisse aigrir contre quelqu'un , a moins 
qu'il n'y soit force pour le bien public on par 
I'eclat de la verite : ce qui le rend excusable de 
tout ce qui en peut arriver. 

Je rapportai done a la Reine , en presence du 
cardinal , que les premieres paroles de M. le 
prince avoient ete telles qu'on les pouvoit at- 
tendre d'un homme tres-sage ; que les secondes 
m'avoient paru melees d'un peu d'aigreur; et 
que , prevoyant que les troisiemes en auroient 
beaucoup plus encore , je I'avois interrompu , 
et m'etois separe de lui; que je croyois qu'il n'y 
avoit plus rien a faire que d'expedier les provi- 
sions de I'amiraute sous le nom de la Reine , 
aussi bien que celles du gouvernement de 
Brouage. Je ne dois pas oublier de dire que feu 
M. le prince m'avoit avoue qu'il y auroit de la 
justice de ne les pas donner a son fils ; mais que, 
pour la charge d'amiral , il n'en comprenoit point 
la raison. 

Je ne fus pas sorti de son hotel qu'il envoya 
querir le president de Nesmond. Ne pouvant 
croire que j'eusse eu assez de discretion pour ne 
rien rapporter, il fit savoir a la Reine tout ce 
qu'il m'avoit dit , en commencant par mettre 
en avant que je I'avois fait parler, ou comme 
il croyoit que je I'avois fait, ou bien comme 
il croyoit que je I'eusse desire pour le priver 
des bonnes graces de Sa Majeste. Quand j'a- 
bordai la Reine , elle me reprocha que je lui 
avoisdeguisece quej'avois entendu ou du en- 
tendre des discours de ce prince. Je suppliai 
la Reine de vouloir bien se souvenir de ce que 
je lui avois expose, et qu'elle trouveroit que 
je ne lui avois rien cache de ce qui devoit 
venir a sa connoissance. «Mais, ajoutai-je, 
puisque M. le prince a doute de ma bonne foi et 
de ma discretion, pour m'acquittcr entierement 
demon devoir, je me trouve dans ia necessite de 
rapporter a Votre Majeste jus(iu'aux moindres 
de ses paroles. » Et pour lors je les rapportai 
telles que ma memoire me les put fonrnir. Soit 



(]ue ce prince eiit du chagrin de ce qui s'etoit 
passe , ou que I'heure de sa mort approchat , il 
n'eut plus de sante depuis sa retraite de la cour. 
II est vrai que Leurs Majestes etant allees a Fon- 
tainebleau , il y fit un voyage de peu de jours , 
et se retira dans sa maison de Vallery, d'oii il 
revint a Paris ou il mourut. Sur le bruit de sa 
maladie, et lacampagne etant finie, le due d'En- 
ghieu s'y rendit en diligence. II fut bientot con- 
sole de la raort de son pere , toutes ses charges 
lui ayant ete consei-vees. II dit au cardinal qu'e- 
tant comble de graces comme i! venoit del'etre, 
il n'avoit plus rien a pretendre; et cette Emi- 
nence, au lieu de lirer de lui line parole posi- 
tive , lui repondit qu'on auroit egard aux pre- 
tentions qu'il pourroit avoir sur les charges qui 
avoient vaquepar la mort de son beau-frere. 

Les choses etant en cet etat, rien ne donnoit 
de la peine, a ceux qui avoient I'administration, 
que la liberie que le parlement se donnoit de 
rendre des arrets qui aulorisoient la compagnie 
en abaissant leconseil du Roi. Quoique la cour 
eut fait exiler ceux qui s'etoient le plus dislin- 
gues par leur emportement, elle n'avoit pas 
laisse de souffrir que I'autorile royale eut ete 
mepiisce , en ce que les chambres avoient cesse 
de rendre la justice , et que le parlement, non 
content d'avoir faitdessupplicationspour le rap- 
pel de ses confreres, avoit declare que leur exil 
etoit injuste et nul ; que la compagnie etant seule 
en droit de corriger ceux qui en eloient, ils ne 
pouvoient ni ne devoient plus travailler aux ju- 
gemens des proces pendans en la cour. Comme 
on manda a cette compagnie de faire ce que la 
conscience et ses obligations exigeoient , elle re- 
cut en apparence avec respect Ics ordres du Roi, 
et par mepris se dispensa d'y obeir. 

Soit que les plus considerables du corps vou- 
lussent avoir encore plus d'autorite que n'en avoit 
le cardinal, dont la puissance leur deplaisoil, ou 
qu'ils eussent dcssein d'augmenter la leur dans 
les desordres de I'Etat , ils n'appuyoienl point, 
comme ils y etoient obliges , les deliberations 
qui se prenoient dans le conseil. lis recevoient 
les visiter de ceux dont les actions etoient bla- 
mees; et, ayant I'esprit plein de leurs raisons , 
ils les venoient debiler au conseil : de maniere 
que I'autorite, d'une part, et la foiblesse du 
ministere, de I'autre, causoient de continuels 
desordres. Pour lesapaiser on accorda au parle- 
ment cequ'il demanda, c'est-a-dire, que ceux 
d'entre la compagnie qui auroient ete exiles par 
des lettres de cachet seroient rappelos par d'au- 
tres lettres dans I'exercice de leurs charges. 

Le cardinal, croyant regner par cette maniere 
foible, et nc voyant pas qu'il succomboit, ne 



BELiXIEME V 

s'occupa a lieii avec taut do soiu qifa tfnii" 
dans la division et en jalousie ccux qui etoient 
dans le service , avancant et invcntant iiardi- 
nient ce qui pouvoit les animer les iins contre 
ies aiitres. I! se conduisoit avec les princes avec 
plus de retenue. II seservoitde leurs creatures 
pour empecherqu'ils ne fussent unis. II n'y avoit 
point de graces qu'il ne promit a I'abbe de La 
Riviere (1) et a ceux qui etoient en liaison avec 
M. !e prince : et quand il arrivoit quelque me- 
contenteraent avec celui-ci et M. le due d'Or- 
leans , celui dont chacun d'eux se tenoit assure 
se meloit de les accommoder. 

Quelques considerations ayant oblige Son 
Altesse Royale a ne plus alkr a I'armee, le 
commanderaenten fut donneau prince de Conde. 
A peine ce prince y fut-il arrive qu'il s'avanca 
dans le pays de I'eiHiemi , qui , n'ayant pas ose 
en venir a une bataille , se campa avantageu- 
sement. Le prince s'etant avance demeura en 
presence , croyant attirer au combat I'ennemi ; 
maisil ne changea point la resolution qu'il avoit 
prise de leviter : ce qui obligea ce prince a de- 
fderet a se retirer. II i'entreprit en plein jour; 
et Tennemi , ayant voulu proiiter de I'occasion, 
attaqua son arriere-garde et la mit en deroute. 
Le prince de Conde accourut , fit avancer ses 
troupes et defit I'armee ennemie , signalant son 
courage et sa capacite dans cette fameuse jour- 
nee de Lens; car c'est la qu'il remportaune vic- 
toire des plus completes. 

Cependant le cardinal , anime par quelques 
personnes de la cour, crut que I'occasion etoit 
favorable pour prendre une autorite absolue. Au 
lieu qu'il se contentoit auparavant de faire exi- 
ler les officiers du parlement dont il n'etoit pas 
satisfait, il resolut de faire arreter le sieur 
Pierre Broussel. Le marechal de La Meilleraye 
fut du meme avis; et afin que la chose fit plus 
d'eclat , il voulut que remprisonnement se fit le 
jour que le Te Deuin seroit chante dans I'eglise 
de Paris, en actions de graces de la victoire rem- 
portee par le prince de Conde. Apres done que 
le Roi fut sorti de Notre-Dame , I'ordre d'arreter 
Broussel fut donne a Coraminges, lieutenant des 
gardes de la Reine, qui Texecuta avecautantde 
courageet d'experience qu'il en falloit dans I'en- 



(1) Louis Barbier (5toit favori dc Gaston, due d'Or- 
lOans. (A. E.) 

(2) On verra par la d(?peche suivante adrcss^e au comte 
(I'Alaix et aux autres gouverneurs des provinces par le 
secretaire d'Etat des commandemens du Roi , comte de 
Brienne, sous quelle apparence insignifiarite les miiiis- 
tres s'empresserent d'expliquer aux gouverneurs des 
provinces etaux anibassadeurs de France pres les cours 
elrangcres, un mouvement populairo , qui suspendit 



\KT1E. [lf>J8j ,),, 

droit ou devoit arreter Broussel, qu'il iit mon- 
ter dans un carrosse pour le conduire au lieu 
ordonne. 

Le bruit de la detention de ce magistral se 
repandit bientot dans Paris , parce que Broussel 
etoit fort aime dans son quartier, et qu'en plu- 
sieurs occasions il avoit ete regarde comme le 
tribun du peuple , qui prit les armes et com- 
menca a faire des bari'icades aux environs de 
I'Arcbeveche. La Reine, en etant avertie,fit dou- 
bler la garde ; mais on laissa aux capitaines la 
liberte de se porter comme ils le jugeroient k 
propos:et cela arrive ordinairement quand des 
gens sans experience commandent. 

L'archeveque de Corinthe , coadjuteur de 
Paris, prelatdont I'ambition etoit extreme, trou- 
vant que I'occasion se presentoit de se faire va- 
loir a la cour, ou croyant par la s'acquerir I'a- 
mitie du peuple , se fit voir par la ville , et paria 
comme s'il eiit voulu apaiser ces troubles sur 
lesquels il 6tablissoit pourtant sa fortune. Use 
rendit au Palais-Royal , de meme que le parle- 
ment, et se persuada qu'il falloit faire dire au 
peuple et aux bourgeois qu'ils devoient se bar- 
ricader pour assurer leurs vies et leurs biens. Le 
parlement et les officiers de la ville n'eurent 
pas le temps, ou peut-etre la volonte de s'y op- 
poser. L'ordre fut done delivre et execute • et 
la compagnie, apres avoir delibere dans le Palais- 
Royal , tira parole de la liberte de Broussel , qui 
fut elargi des le lendemain. Le chancelier, qui 
avoit eu ordre d'aller au parlement, couriit 
risque de la vie , et fut reduit a se refugier dans 
Thotel de Luynes, d'ou il fut tirti par le mare- 
chal de La Meilleraye. Celui-ci fut a la fin de 
meme avis que les autres du conseil , qui etoit 
de mettre en liberte Broussel et de calmer In 
ville; mais il y eut quelques personnages plus 
fcclairesou pins fermes, qui dirent a la Reine 
qu'il ne le falloit rendre qu'apres I'avoir fait 
etrangler : jugeaut bien que I'aulorite etoit abat- 
tue , puisque Ton se relachoit de ce que Ton 
avoit entrepris. C'est ce que la cour fit assez 
connoitreen se retirant a Ruel et puis a Salnt- 
Germain-en-Laye, oil le prince de Conde se 
rendit (2). 

Le parlement y envoya des deputes qui firent 



I'autorit^ royale pendant plusieurs jours dans la capi- 
tale du royaume, forfa la cour a capituler et a rendre 
les prisonniers qu'elle avail si maladroitement fait ar- 
reter. 

.... « J'ajouste ce qui s'est passd ces irois der- 
niers jours en cette ville, selon la verite , afin que vous 
ayez de quoi lu faire cognoistre et faire cesser toijs les 
faux bruits qui pourroient estre mandes au contraire. 

» Leurs Ulajcsles ayant grand subjet de r(^priiiier la 



100 



MEMOIRES DL COMTE UE BRIEiX'NF. , 



des demaiules entierement contraires al'autorite 
royale; mais ils obtinrent ce qu'ils vouliirent , 
pen de personnes s'y etaiit opposees. Le prince 
de Conti , le due de Longueville et plusieurs au- 
tres s'ctoient engages dans leur parti ; et M. le 
due d'Orleaiis et le prince deConde, qui jusques 
alors etoient demeures attaches a celui du Roi, 
furent neanmoins d'avis que la declaration 
de 164 8 fut scellee, par iaquelle Sa Majeste s'o- 
bligeoit de faire interroger les coupables dans 
les vingt-quatre heures, et de remettre aux 
juges ordinaires la connoissance des crimes des- 
quels on pourroit etre accuse a I'avenir , sans 
avoir egard que cet article etoit entierement op- 
pose a I'autorite royale , et qu'il servoit de fon- 
dement a quantite d'inconveniens qui en sont 
arrives. 

M. le prince dit a la Reine qu'elle prit bien 
garde a ce qu'elle feroit, et declara assez libre- 
ment au parlement qu'il seroit pour lui , et qu'il 
feroit observer cette declaration si elle lui etoit 
accordee ; donnant pourtant a entendre par ses 
discours qu'il la condamnoit , mais qu'il vouloit 
se conserver du credit dans la compagnie. La 
Reine m'ayant eommande d'examiner cette de- 
claration , je le fis en homme qui ne pouvoit 
s'eloigner de la fidelite qu'il avoit toujours con- 

mauvaise volonl(5 qui a paru en quelques-uns du par- 
lement, dans loulcs leurs assemblces , en se rendanl 
directement contraires a ses volont^s.prirent resolution, 
mercredi dernier, d'arrester prisonniers MM. Broussel, 
Blancinc^nil et Charton. Les deux premiers furent en- 
leves hers de la villc , et le troisienie trouva nioycn de 
s'eschapper. Quatre autres conseiilers furent aussi rc- 
l^gu^s , scavoir : M. Lesn6 a Compiegne , M. Kcnoist a 
Senlis, M. Loisel a Mante, et M. dc Charny a Provins. 
Le passage de ces prisonniers esmut queique popu- 
lace; ce qui obiigea MM. les mareschaux de La Meii- 
leraye et de L'Hospital d'alier par la ville, et apres leur 
relour, le rcste de la journeeetdelanuictdenicuierent 
calmo. Mais le lendomain survint un accident nouveau 
en la personne de M. le chancelier, qui , s'en allant au 
palais . seion I'ordre qu'il en avail regu, trouva queique 
obstacle au tournant du quay des Orphevres; ce quy 
luy fit prenlre son cheniin par le Pont-Neuf, et le long 
du quay des Augustins, oil quciques gens altroupes le 
suivirent , et par leurs discours icsmoigndrent en vou- 
loir a luy ; ce qui I'obligea d'entrer dans I'hosteld'O. Et 
I'avis estant veiiu a la Rtine , elle commanda deux coni- 
pagniesdcs gardes pourle desgager; et M. le mareschal 
de La Meillcraye, assist^ de dix ou douze cavaliers, 
voulut y aller pour ce mesmc effet, ct le ramena au Pa- 
lais-Royal. Cependant, pour sc garantir dc cette ca- 
naille , qui d(*ja estoit au pillage de I'hostel (TO , et cm- 
pechcr (juc le desordre ne vint plus avant , les bour- 
geois prirent les armcs au quartier du Palais, el du 
Pont-Nostrc-Dame , et rue Saint-llonor(5. 

» Le pai lenient , assemble en corps , vint au Palais- 
Royal, par ires-hutnbles remonstrances, demander leurs 
prisonniers et rcl(?gu{^s, a la Royne , qui denieura I'erme 
au refus pendant queique lenips, et a la fin, se laissant 
'.aincre par les pricresel supplications de la compagnie, 



serveepour le Roi. Je repondis done a Sa Ma- 
jeste : " Cette loi me parolt juste. » Etcommeje 
me regardois aussi en homme qui ne manqueroit 
pas d'etre mal dans I'esprit de ceux qui gouver- 
noient si je disois trop librement la verite, j'ajou- 
tai a la Reine : « Mais j'eusse souhaite pourtant 
que cette loi eiit pu etre publiee sous les regnes 
precedens. Je ne puis plus etre d'avis que le Roi 
s'y engage presentement : et il vaut encore mieux 
pour lui qu'il sacrifieune partie du royaume que 
de faire un tel prejudice a son autorite. Cepen- 
dant, si la necessite I'y reduit absolument, le Roi 
doit toujours avoir intention de I'annuller, et 
de retablir cette merae autorite qui, sans cela, 
seroit entierement abattue. » Enfin , soit que la 
necessite y contraignit ou que la foiblesse du 
gouvernement I'emportat, le parlement revinta 
Paris charge des depouilles de notre honte, et 
enregistra cette declaration. 

[ Vers ce temps-la , nous recumes diverses 
nouvelles importantes d'Angleterre et de notre 
resident a la Haye. Les premieres portoient que ] 
le general Cromwel , avec huit raille six cents 
Anglois , avoit livre bataille'aii due d'Amil- 
ton, commandant I'armee d'Ecosse , Iaquelle es- 
tant forte de vingt-deux mille homme ne laissa 
pas de perdre le comba»^ , trois mille etant de- I 

consentit leur ddlivrance, a la charge que la declaration 
port^e par le Roy au parlement n'y seroit plus conlredite. 
En marchant en corps vers le palais, ils trouverent lou.s 
de la difficult^ a passer, a cause que le bourgeois avoient 
tendu les chaisnes, faitquelques barricades a la Croix du 
Tirouer, de sorte qu'ils retournerent dans la maison du 
Roy ou la matiere fut mise en d^libc^ration par ceux du 
parlement, qui estoient au nombre de plus de cent cin- 
quante, presides par M. le chancelier, et honort^s de la 
presence de Son Altesse Royale et de plusieurs dues et 
pairs. ■ 

» II fut convcnu que tres-humbles remonstrances se- * 
roient faites a Sa Majest(^, de la bont^ qu'elle avoit eue de 
faire revenir leurs confreres, et que la declaration der- 
niere seroit ex^cut^e sans nouvelie deliberation ; que la 
compagnie continueroit a rendre la justice jusques aux 
vacations, sans faire assemblee deschambres, que pour 
procedcr au larif et au reglement des rentes, ainsi qu'il 
avoit este fait : et toutes choses se sont paciOees, de telle 
facon que les marchands ont pose les amies , ouvert 
leurs boutiques , et tous les artisans retournerent a leur 
travail, sans qu'il y ait le moindre vestige d'esmotion. 
La Reyne a use de ciemence ; le parlement s'est mis 
dans I'obeissance, et raulorite est demeuree a nosire 
maistre. 

» Je n'ai pu parler de I'ordre qui doit eslre envoye 
pour le nouvel estat de la ville d'Aix ; et vous pouvez 
vous assurer que ce qui s'est passe ici rendra Leurs Ma- s 
jestes encore plus fermes a vouloir I'execution de leurs 
volontes, taut en Provence qu'ailleurs. Vous aurez done 
a y conserver leur autorite , et user du pouvoir que vous 
avez par vostre naissance et par vosire charge, avec vostre 
courage et prudence accouslumec. Je suis , etc., 

» DE LOMKME. 

» A Paris, ce 28 aoiit 16i8. » 



DEL.XIEMK PAUriE. 



I(i-i8l 



101 



meurez sur la place et Irois mille deraeurez pri- 
sonniers. Ce mauvais evenement, qui fut au desa- 
vaiitage du roy d'Angleterre, ne divertit pas les 
parleraentaires de continuer leur traite corame 
nuparavant. 

La seconde fut une depeche chiffree de 
M. Biasset, notre resident, qui m'informoit dun 
projet de I'archiduc sur Saint-Quentin, et d'un 
complot contre la vie de M. le prince de Conde 
et contre le cardinal Mazarin ; on fesoit aussi 
offrir de livrer a la France le chateau de Tour- 
nay. Voici cette depeche : 

A M. le comte de Brienne. 

« Monsieur, quelques iuterets, joints a ['incli- 
nation de servir la France , ont fait prendre reso- 
lution a un maistre-de-camp et a son officier-ma- 
jor de declarer a quelques uns des ministres du 
Roy Tres-Chrestien , ce qui est venu a leur co- 
gnoissance, qui conserne entiereraent Sa Ma- 
jeste et le bien de la couronne , et de faire en ou- 
tre quelque proposition qui ne lui sera pas moins 
glorieuse et utile , si elle reussit. 

"Etpourcesubjet ont passe lesdits nommezde 
Bruxelles a La Haye, pour coramuniquer avec 
M. Brasset, auquel ilz ont faict entendre ce qui 
s'ensuit : premierement , que des ehoses venues 
a leur connoissance , I'une etoit que depuis un 
an I'archiduc ayant forme dessein sur Saint- 
Quentin , I'avoit faict recognoistre au-dedans et 
au-dehors, etvoyantque I'entreprendre a force 
ouverteillui estoit impossible, il le voulut faire 
par intelligence , et renouvella celLe qu'un capi- 
taine Bourguignon y avoit coramencee du temps 
du gouvernement de dom Francisco de Mello, 
avec un nomme Caboche , bourgeois et eschevin 
de la ville ; raais celuy qu'il envoya a cet effect 
ayant trouve ledict Caboche mort, il s'avisa de 
pratiquer mi bote duquel il jugea I'humeur et 
la maison propres a son dessein. 

" Cet bote ayant continue dans sa pratique, 
I'affaire avoit este mise en terrae d'execulion au 
mois de juillet dernier , raison pourquoy I'ar- 
chiduc, apres la prise d'Ipre , tira sonarmee de 
Flandres , la conduisit en Haynaut , et fit avan- 
cer pour aller atteuter a la vie de son Eminence 
le cardinal Mazarin, et peut-estre du prince de 
Conde : et sont tons faits de la cognoissance dudit 
Piguenet. 

" Quant a la proposition , c'est qu'on pent re- 
mettre le chasteau de Tournay dans I'obeissance 
du Roy Tres-Chrestien, aux conditions qui seront 
desduites et presentees par celuy que M. Brasset 
fcra conduirea Paris. » J 

Le Roi continua a faire son sejour ordinaire 



a Saint-Geimaiu-eu-Laye ; mais , se rendant aux 
prieres de la Maison-de-Ville , il revint a Paris 
la veille de la Toussnint. La Reine ne pouvoit 
ouhlier la conduite que Ton avoit tenue a son 
egard , et le cardinal , au lieu de I'apaiser, lui 
inspiroit continuellement la vengeance , s'etant 
persuade que tons les grands ne manqueroient 
pas de prendre son parti. Maisil etoit bien mal 
informe de ce qui se passoit ; car il ignoroit que 
le prince de Conti et M. de Longueville avoient 
pris des engagemens avec le parlement , et que 
le due de Bouillon n'etoit point content de ce 
qu'on ne I'avoit pas encore mis en possession des 
domaines qui lui avoient ete promis en echange 
de Sedan. 11 ne savoit pas non plus que M. de 
Tureune suivroit les mouvemens de son frere , 
et il le laissoit, cependant, commander I'armee 
d'Allemagne , et, pour mieux cacher le dessein 
qu'il avoit de se venger de Paris , il permettoit 
que toutes les ehoses dont cette capitale avoit 
bcsoin pour sa subsistance y entrassent. Cepen- 
dant il projetoit d'en faire sortir le Roi et de faire 
venir des troupes auxquelles on donneroit la li- 
berte de piller les lieux voisins , etant persuade 
qu'elles retourueroient volontiers au camp apres 
s'etre enrichies de depouilles. 

II proposa a ses plus intimes amis , du nombre 
desquels etoit le marechal de La Meilleraye, de 
se retirer de Paris ou bien de s'en rendre mai- 
tres : ce qui souffroit sa dilficulte de part et d'au- 
tre. Le prince de Conde et le marechal furent 
du second avis , prevoyant bien que I'exil de 
quelques conseillers et la detention de plusieurs 
autres retabliroient I'autorite royale et remet- 
troient le calme dans la ville. M. le due d'Or- 
leans n'approuvoit ni Tun ni I'autre de ces avis, 
et M. le prince s'etoit reuni a lui pour empecher 
la sortie du Roi , a laquelle la cour paroissoit re- 
solue. 

Ce fut en ce temps-la que le cardinal fit arre- 
ter prisonnier et conduire au Havre un oliicier 
du parlement , parce qu'apres lui avoir conseille 
de faire arreter Broussel , et ayant ensuite loue 
la resolution que Son Eminence en avoit prise , 
jusqu'a I'animer continuellement contre plusieurs 
autres membres de la compagnie , il ne laissoit 
pas de les avertir de ce qui avoit ete resolu, et 
qu'ainsi une pareille perfidie ne devoit point etre 
dissimulee. Le parlement s'en chociua , et fit des 
remontrances pour son elargissement. Cependant 
M. le prince avoit obtenu la cession et le don 
des lettres de Stenay, Clermont et autres places; 
j'eus ordre de les expedier et de les lui porter. 
J'avois pris plusieurs fois la liberte de repiesen- 
ter a la Reine qu'elle excedoit son pouvoir, et 
qu'elle pourroit bien s'en repentir un jour, le 



lo-i 



A!EN!Oir.lS 1)U COMTi' UK liUlE^^E, 



Regent pouvant tout faire ii favantage de son 
peuple , maisnou pas en deteriorer la condition. 
J'allai done, comme il m'avoit ete ordonne, chez 
M. le prince , qui me retint, ayant en vie de me 
pressentir sur ce qui se passoit : et comme il 
commenca a entamer le discours assez librement, 
je lui repondis avec la meme liberte que ce se- 
roit a lui a qui je m'adresserois pour savoir ce qui 
se passoit , si je pouvois me flatter qu'il eut tou- 
jours pour moi la meme conliauce dont il m'a- 
voit honore jusques alors ; et que d'ailleurs il sa- 
voit que j'avois si peu de part aux affaires, que 
je ne pouvois pas satisfaire sa curiosite, a moins 
qu'il ne voulut se fier a moi autant que tout le 
monde etoit persuade qu'il le faisoit; et sur ce 
qu'il me dit qu'il folloit lui parler plus ouverte- 
ment : « Je ne craindrai point, lui repliquai-je , 
pour vous obeir , de m'avancer, et de vous dire que 
la peur du cardinal fera sortir le Roi de Paris; 
a quoi vous consentirez, vous et Monsieur: ce 
qui sera la mine du royaume. - Nous ne som- 
mes point, me dit-il , Monsieur ni moi, cnpa- 
bles d'un si pernicieux conseil ; car il faudra que 
le cardinal prenne confiance dans notre credit. 
— La peur, lui ajoutni-je alors , en est incapa- 
ble, et vous ne manquerez point d'avoir cette 
complaisance pour le cardinal, — ParDieu, te- 
nez-moi , reprit-il en jurant, pour un schelme si 
jeconsens que le Roi se retire de Paris. — Sou- 
venez-vous de ce que vous affnmez , lui dis-je, 
car je suis assure que Votre Altesse suivra les 
sentimens du cardinal. 

Ce prince ayant ete conseille de poursuivre 
au parlement I'enregistrement du don que le Roi 
lui avoit fait , madame de Lorraine s'y rendit 
opposante , et y fut recue; dont M. le prince se 
tint si offense , qu'il prit alors la resolution de 
sejoiudreau cardinal. Celui-ci , se trouvant ap- 
puye de I'avis du prince, persista de plus en plus 
a vouloir que le Roi sortit de Paris; mais ceci 
ne se trouva pas du gout de M. le due d'Or- 
leans, qui n'etoit pas fache de I'arret qui avoit 
ete rendu par le parlement. Car, quoiqu'il ne 
lut pas satisfait de la conduite de M. de Lor- 
raine, il ne laissoit pas de prendre part a ses 
interets, a cause de I'amitie qu'il avoit pour sa 
femme , qui etoit soeur de ce souverain. Cepen- 
dant la Reine, ayant entrepris d'attirer Mon- 
sieur dans ses sentimens, I'alloit visiter sou- 
vent, et gagna I'abbe de La Riviere , qui lui 
conseilla de le faire. M. le due d'Orleans lui re- 
montra d'abord la necessite qu'il y avoit de re- 
primer I'audace des Parisiens et du parlement ; 
mais enfin il se rendit, n'ayant pas la foice de 
se delendre , et par une fatalite qui a pense 
perdre I'Ktat. 



La chose ne fut dite qu'a ceux qu'on nom- 
nioit les confidens , c'est-a-dire a M. le due d'Or- 
leans, au prince de Conde, au marechal de La 
Meilleraye et a M. Le Tellier. Elle fut executee 
avec tant de precipitation et d'imprudence, que, 
le jour meme que le Roi se rendit a Saint-Ger- 
main, on trouva qu'il n'y avoit point d'argenta 
I'epargne. Les flatteurs, dont les cours des prin- 
ces sonttoujours renipiies, louerent la resolution 
qui avoit ete prise, aussi bien que les foibles et 
les interesses , pour s'aquerir les bonnes graces 
de ceux qui pouvoient contribuer a leurs fortu- 
nes ; mais les gens de bien plaignirent I'Etat et 
prirent la liberte d'en dire leurs raisons a la 
Reine. 

[1649] L'ordre m'ayant ete donne d'aller a 
Saint-Germain, le jour des Rois, a six beures du 
matin , je n'y obeis qu'apres avoir ete a la messe 
demander a Dieu qu'il prit le Roi sous sa pro- 
tection et qu'il I'assistat de son conseil, puisque 
ceux de qui il pouvoit en esperer de salutaires 
avoient , par un aveugiement extreme , mis les 
affaires en un point qu'on en pouvoit craindre 
la perte de I'Etat. Je fus un de ceux a qui la 
Reine voulut justifier ce qu'elle avoit fait, en 
me disant que je la louois sans doute. Je repon- 
dis a Sa Majeste que , comme les raisons de la 
louer m'etoient inconnues,jene pouvois ni louer 
ni blamei ce qui avoit ete fait ; mais que , par le 
respect que javois pour elle, j'etois persuade 
que ce qu'elle avoit entrepris etoit entrepris a 
bonne fin; que cependant le peu de lumieres 
que j'avois me faisoit craindre les suites, parce 
qu'apres la complaisance que les princes avoient 
eue pour le cardinal , ils croiroient qu'il ne pour- 
roit plus leur refuser aucune grace, et que Sa 
Majeste elle-meme auroit bien de la peine a s'en 
delVndre , quelque injuste que put^tre leur de- 
mande. « J'ai vusouvent, continual- je, un ava- 
ricieux , presse du desir d'augmenter sou bien , 
hasarder cent mille ecus, dans I'esperance d'en 
gagner autant ; mais de mettre son argent con- 
tre rien , de ma connoissance cela n'est arrive a 
personne. Le royaunve est en peril par la demar- 
che quC' Votre Majeste vient de faire , et Ton 
verra des villes et des provinces entieresse sou- 
lever, parce qu'elles se reglerontsur ce que Paris 
fera. Et puisque Votre Majeste agree ma liberte, 
je prendrai celle de lui dire que la peur et I'in- 
teret ont ete les bases sur lesquclles tout ceci a 
ete entrepris. Ce sont la les piusdangereux con- 
seillers qu'un prince puisse ecoutcr. » A peine 
eus-je temoigue qu'il etoit lache et honteux d'a- 
voir peur, que Ton me proposa de rentrer dans 
Paris pour une affaire si importante, a la verite, 
qu'elle ne pouvoit ctrc conflee a un gentilhomme 



DEUMEME PAllTili. [ 1(349] 



t03 



particulier comiiie a moi. II s'ligissoit de conso- 
ler la reiiie d'Anglelerre , et de {'assurer que le 
Roi preiidroit ton jours beaucoup de part aux in- 
terets de sa maison. Quelques-uns de mes amis 
furent surpris du parti que je pronois, et me de- 
maiiderentsi j'y avois bien pense, Je leiir repon- 
dis qu'oui , et qu'ayaut blame la peur dans les 
autres, je blesserois ma reputation si j'en fai- 
sois paroltre. « Le de est jete : je suis resolu 
de voir ce qu'il amenera. » 

Le marechal de Villeroy, que je trouvai etonne 
de ce qui avoit ete fait , quoique vraisemblable- 
ment il y eiit part , m'ayant demande en parti- 
culier ce que je prevoyois que feroient les Pari- 
siens , et (juel parti je croyois qu'on diit prendre 
pour sortir de ce mauvais pas: «Vous ne tarde- 
rez point , lui repondis-je selon mon sentiment, a 
avoir bientot les gens du roi du parlement qui 
vous demanderont quelle raison a oblige Sa Ma- 
jeste de sortir de Paris pendant la iniit , et qui 
Tinviteront a y rentrer. lis offriront d'eu chas- 
ser ceux dont la conduite a deplu. Si Ton savoit 
menager les esprits, on trouveroit son salut dans 
une grande faute ; mais si Ton s'emporte, comme 
je suis persuade que Ton fcra , on tombera dans 
la guerre civile , et Paris ne manquera ni d'bom- 
mes ni d'argeut pour se defendre. Tantde villes 
se trouveront interessees a la conservation de 
cette capitale, qu'ellesprendront lesarmesen sa 
taveur. Si vous ne pouvez obtenir qu'on prenne en 
bonne part ce qu'iis diront , empechez du moins 
qu'on ne rompe avec eux; car, pourvu que le 
fuseau tienne a un fil , nous le tournerons si 
bien, que nous garantirons la mouarchie du pre- 
cipice dans lequel on I'a jetee. » Au lieu de pren- 
dre ce temperament, la Reine s'emporta et me- 
naca de cbatier ceux qu'elle croyoit coupables ; 
et, dans le meme instant, on fit avancer des 
troupes pour investir Paris. J'y arrival sur le 
soir, et je ra'y acquittal de ce qui m'avoit ete 
ordonue. J'y fus visite par les presidens de Bel- 
lievre et de Nesmond , qui eussent bien desire 
de savoir ce que le Roi vouloit, afm de contri- 
buer a lui donner satisfaction , mais en me lai- 
sant entendre pourtant que, si Ton en venoit a 
la derniere extremite, ils ne pourroient s'empe- 
eher d'opposer une defense legitime a une op- 
pression sans exemple, II leur paroissoit injusle 
qu'un particulier ayant fait une faute , on en fit 
une querelle publique, et que Ton affectat une 
vengeance qui ne pouvoit qu'etre tyrannique et 
desagreable a Dieu. M'etant , des le lendemain , 
dispose a sortir de Paris pour retourner a Saint- 
(jiermain , j'appris que les avenues du faubourg 
eloieut gardees , mais qu'il y avoit toujours un 
moyen de gagner la campagne en passant par des 



rues que la riviere avoit inondees. Je les lis recon- 
noitre; et sur le rapport d'un gentilhomme qui 
avoit sonde I'eau , par ou on pourroit remonter 
dan.s une rue plus baute , je voulus basarder de 
passer par cet endroit. INIais des personnes sa- 
ges m'en detournerent , en me disant que si je 
demandois un passeport au prevot des marchands 
qui avoit la conduite de la ville , il ne me le re- 
fuseroit pas, et que j'en sortirois librement. Je 
me rendis a leur avis , et j'obtins le passeport qui 
me fut pourtant inutile , la populace nous ayant 
pousses , sans nous permettre seulement d'aller 
au corps-de-garde , ou nous devious le montrer 
au commandant. Heureusement Dieu conserva 
la raison a I'abbe de L'Escalle; car sans cela 
nous eussions ete tues , quelques gentilsbommes 
et moi , parce que , nous sentant pousses et nos 
chevaux frappes , nous eumes envie de tourner 
bride ; mais nous suivimes le conseil de cet abbe, 
et nous fumes tous surpris de trouver les cbaines 
levees et le cbemin de notre retraite coupe. Nous 
presentames les cbaines a nos chevaux , qui 
les franchirent. En nous retirant , nous vimes 
la viile tout en emeute, et le peuple dans 
le dessein d'arreter les serviteurs du Roi , 
qu'on appeloit Mazarins , pour les rendre plus 
odieux. 

Je trouvai un officier de ma connoissance qui 
comraandoit la garde de mon quartier, auquel 
ayant montre mon passeport , il permit de me 
laisser sortir, pourvu que je me rendisse avant 
quatre beures proche du poste ou il comman- 
doit. L'envie que j'avois de me rendre aupres du 
Roi me fit prendre ce parti , et cet officier me 
tint parole. Quand je fus a Saint-Germain, je 
trouvai que la guerre y etoit resolue , et qu'on se 
mettoit peu en peine de ce qui arriverolt aux 
serviteurs du Roi. On y faisoit meme des rail- 
leries de ceux qui s'exposoient a quelque peril 
pour s'y rendre; et eufin , comme si Dieu avoit 
ordonne la mine de I'Etat, il fut resolu , pour 
intimider la ville de Paris, de la faire sommer 
par un heraut que ceux qui commandoient em- 
pecherent d'entrer. 

[ En meme temps, je fus charge d'ecrire a 
monsieur Davaugour pour I'informer qu'on ra- 
massoit le plus de force qu'il estoit possible, 
pour reduire ceux du parlement et du peuple de 
Paris qui s'opiniatroient dans la rebellion , 
qu'il faloit reprimer pour conserver I'autorite 
royale, et lui recommander de travailler a ce 
que nous ayons le plus qu'il se put des trouppes 
etrangeres, et que tout fut si bien conduit, 
que nous en tlrions le fruit que Ton esperoit. Je 
lui disois aussi que : - Les autres parlemens , 
villes el provinces du royaume demeuroient 



iO( 



MEMOIWES uV COAITE l)E \il\lEMSV. 



fermes dans I'obeissance (l), si bien qiril n'y 
auroit rien qui empescha an Roy de faire sentir 
a cette ville celebre de Paris le poids de sa 
main de justice et de chastiment ; et apres cela , 
que nous serions plus puissamment armez pour 
la campagne prochaine , et les Espagnols n'au- 
ront pas les avantages qu'ils pensoient de nostre 
division , qui sera bientost assoupie, pour aller 
centre eux avec plus de force; qu'il ne faioit 
point que nos eunemis s'immaginassent tirer 
avantage du desordre present de nos affaires , 
ear elles se releveront en peu de jours a leur 
confusion, ceux de Paris estant en estat de 
craindre un chastiment plus rigoureux,devoient 
avoir bientost recours a la bonte et a la cle- 
mence de Leurs Majestes par la voye de la sou- 
mission et de I'obeissance , ne pouvant plus 
long-temps demeurer en leur opiniastrete , sans 
tomber dans une rulne inevitable ; et qu'ils 
estoient persuades de leur foiblesse, puisque 
deux mille cinq cens hommes enfermes dansCha- 
renton avoient ete forces , a la vue de six mille 
Parisiens , qui n'oserent attaquer nos trouppes 
pour deffendre les leurs. II est vrai que Son Al- 
tesse Royale et monseigneur le prince de Conde 
y estoient en personne , et que rien ne leur 
pouvoit resister; mesme qu'un grand convoi , 
qui vouUoit entrer dans Paris , fut entierement 
deffait par les soins de Son Altesse et du prince 
de Conde, se trouvant toujours ou il y a de la 
gloire a acquerir et des avantages a eraporter 
sur les ennemis du Roy. » 

Enfin le Roi ecrivit aussi a Sa Salntete pour 
I'informer de ses projets contre Paris , par la 
lettre suivante : 

« Tres-Saint Pere, comme Vostre Saintete 
a interest a la conservation de cette monarchic , 
qui a tousjours recu beaucoup d'assistance du 
Saint-Siege , lorsqu'elle a este esbranlee par les 
emotions civilesqui s'y sont formees en divers 
temps , nous avons creu estre a propos de Tin- 
former presentement des justes raisons de lem- 
ploy de nos armes contre ceux du parlement 
qui est en nostre ville de Paris. C'est pourquoy 
nous escrivons celle-ci , par I'advis de la Reyne 
regente , madame ma mere , a Vostre Saintete, 
pour lui faire scavoir que ceste corapagnie , par 
plusieurs attentats contre nostre autorite , s'est 
inconsideremment precipitee dans le crime , et , 



(1) On trouvre encore parmi les papicrs de Brienne 
les letlrcs que Louis XIV Ecrivit au prince Charles pa- 
latin et a la reinc de Suede , pour faire passer d son 
service toutes leurs troupes , lorsqu elles seront ar- 
rivees, en execution du traitede paix, pour qu'il ait 
plus de force, pour s'en servir n reduire quclques-uns 
dc mes offuiers cl sujets de ma ville vapitale a leur 



pour s'y mettre a convert du chastiment, a sus- 
cite la revolte ger.erale de tous les habitans , qui 
se sont interesses dans leur cause, et ont attire 
a leur pnrti un prince de nostre sang et quelques 
officiers de nostre couronne, qui, contre les 
obligations de leurs naissances et de leurs ser- 
mens, travaillent maintenant a la detruire. Et 
pour colorer davantage leur rebellion , qui a 
son fondement dans leur propre ambition , ils 
ont tourne leurs plaintes contre nostre tres-cher 
et tres-ame cousin le cardinal Mazarin , pre- 
mier ministre de nostre Estat, qu'ilz ont accuse 
d'estre nostre ennemi et perturbateur du repos 
public , afm de I'exposer aux yeux du monde 
coupable de la faute qu'ils commettent eux- 
mesmes; sous ce faulx pretexte, se sont engages 
a soustenir par les armes la demande qu'ils font 
de son esloignement , corame si des subjets 
avoient quelques droits de contraindre leur sou- 
verain au choix des personnes a qui il confie le 
soing de ses affaires. Cependant ils ont or- 
donne des levees de gens de guerre et de de- 
uiers , et par diverses circulaires recherche d'u- 
nir les autres parlemens et les principales villes 
de nostre royaume, pour en avancer la desola- 
tion , pensant, dans un si grand exces de confu- 
sion , mieux establir leur puissance et aneantir 
la nostre. Ainsi, pour esviter un plus grand pe- 
ril , Dous nous somraes resolus de bloquer cette 
ville rebelle, et de faire cognoistre a nos amis 
subjects, aux princes nos allies, et a Vostre 
Saintete mesme, comme quoy nous somraes 
tombes dans cette necessite fatale d'employer 
nos principales forces a flechir des coeurs ob- 
stines, qui ne peuvent trouver leur salut que 
dans un veritable repentir de leurs fautes , el 
dans une parfaite soumission. Nous supplions 
done Vostre Saintete d'entrer en consideration 
des malheurs auxquels nos peuples s'exposent 
en manquant a leur legitime debvoir, qui les 
tieut assubjectis, et de les rammener a I'obeis- 
sance par vos exortations paternelles, et par 
toutes les voies ^que Vostre Saintete jugera les 
meiileures et les plus promptes, afin qu'ils ne 
s'escartent pas davantage du ehemin qui les 
doibt conduire dans leur repos et tranquilite ; 
n'estant pas possible qu'ils puissent accom- 
plir les preceptes de Dieu etde la religion , en 
prevaricant, comme ils le font, au prlnci- 

devoir, et se deffendre en meme temps des attaques 
de ses ennemis. 

On peut voir aussi par les fragments inedits ci-aprcs 
des Memoires de Brienne relalifs aux troubles de Pro- 
vence ct a ceux de Bordeaux , comment les autres par- 
lemons , villes et provinces da royaume demeurent 
fermes dans I'obeissance. 



DEHXIKME PABTIE. [l6l9] 



pal, qui est le fondemenl de tous les autres. 

» Nous voiilons bieu encore tesmoigner a 
Vostre Saintete que nous sommes obliges, par 
beaucoup de respect , a maintenir nostredit 
cousin a sa place, non-seulement a cause que 
nous le debvons a nous-mesme pour ne recevoir 
point de contradiction a nos volontes , mais en- 
core parce qu'il a assez justifie sa bonne con- 
duite par tant de succes glorieux arrivez depuis 
nostre regne, et que ses bons conseils ont este 
si fort approuves de nostre tres-cber oncle le 
due d'Orleans , et de nostre tres-cher et tres- 
ame cousin, le prince de Conde , qui ont pris 
sa deffense, voyant que par tant de signales et 
recommandables services , il s'est acquis uostre 
protection royale. Nous ne doubtons pas aussi 
que Vostre Saintete et tout le sacre college ne 
s'interessentanepas souffrir qu'un cardinal, qui 
a tant merite de nostre Estat , recoive uii trai- 
tement si injurieux , sans nous aider a reprimer 
I'audace de ceux qui I'ont ause entreprendre. 
C'est ce qui nous fait supplier de nouveau 
Vostre Saintete d'entrer dans des sentimens si 
justes, et de prononcer contre les coupables, 
apres avoir beni nos bons desseins, qui n'ont 
point d'autre but que celui d'etablir nostre do- 
mination dans les termes que Dieu nous I'a 
prescrit , d'empecher la ruine propre de nos sub- 
jets , a laquelle ils travaillent avec trop d'aveu- 
glement. 

>> C'est le seul fruit que nous comptons rempor- 
ter de nos travaux , et que tout nostre royaume 
puisse , en paix , prier avec nous sa divine 
bonte, qu'il vous conserve, Tres-Saint-Pere , 
longuement et heureusement au regne et gou- 
vernement de la Sainte-Eglise. » ] 

M. de Longueville, qui etoit alle a Coulom- 
raiers en Brie , evita de passer par Paris, et alia 
a Saint-Gerniain-cn-Laye , quoiqu'il eut promis 
aux chefs de la cabale opposee au Roi d'etre de 
leur parti. Je crois que ce qu'il en faisoit n'etoit 
seulement que pour assurer les creatures qu'il 
avoit dans la ville de Rouen, qu'il vouloit emme- 
ner avec lui le prince de Conti son beau-frere, 
qui s'etoit aussi engage a accorder sa protection 
aux Parisiens. M. de Longueville fit sa cour ; 
et quaud je le complimentai sur ce que le parle- 
ment de Normandie avoit depute au Roi pour 
I'assurer de son service, il me dit avec une en- 
tiere confiance etavec beaucoup d'imprudence : 
" Ce ne sont que ceux du semestre ; » d'ou je 
conclus qu'il n'etoit pas autaut attache a Sa Ma- 
jeste qu'il affectoit de le paroitre. Je lui dis a 
cette occasion un mot en plaisantant : et comme 
je ne croyois point qucsondiscours dut cfrc rc- 
leve, jc n"c!i dis rioii a la rcinc ; maisje fus bicn 



105 

surpris d'apprendre le lendemain que le prince 
de Conti et le due de Longueville , accorapagnes 
du due de La Rochefoucauld , s'etoient venus 
enfermer dans Paris , qui avoit deja accepte 
pour commandans les dues d'Elboeuf et de Bouil- 
lon. 

Le prince de Conti fut prendre sa seance au 
parlement , et y protesta qu'il etoit resolu de 
mourir pour la defense de la cause commune et 
pour les interets du public. M. de Longueville 
y alia aussi ; mais il ne put obtenir de la com- 
pagnie de s'asseoir sur le banc des princes du 
sang , pairs de France et conseillers d'honneur, 
soit de robe ou d'epee. Le parlement ayant donne 
a M. de Bouillon une place pareille a celle de 
celui-ci, M. de Longueville en temoigna du 
mecontentement. II partit peu de jours apres 
pour se retirer a Rouen , qu'il fit declarer pour 
Paris , quoiqu'on n'eiit pas laisse de lui temoi- 
gner de la mefiance , et que madame son epouse 
eut ete obligee a faire sa demeure a I'Hotel-de- 
Ville , pour servir en quelque facon d'otage a 
la fidelite de son frere et de son mari. 

La maison de Vendome se declara aussi pour 
le parlement dans la personne de M. de Beau- 
fort , et la cour ne songea plus qu'aux moyens 
de reduire Paris ; mais on fut bien surpris quand 
on apprit qu'on faisoit marcher des troupes en 
Flandre pour secourir cette capitale ; et Ton vit 
pour lors ce qu'on n'auroit point du croire ni ap- 
prehender : I e parlement recevoir des lettres des 
etrangers, et deputer des personnes de conside- 
ration pour demander du secours a ces memes 
etrangers qui faisoient actuellement la guerre 
au Roi. 

La cour s'appliqua de son cote a reduire cette 
capitale par la force. Pendant que ceux qui y 
etoient enfermes firent des merveilles pour avoir 
des vivres, ceux qui etoient au dehors faisoient 
tout ce qu'ils pouvoient pour I'empecher ; mais 
parmi ceux-ci il y en avoit toujours quelques- 
uns qui , pousses par le desir de s'enrichir , et 
par I'affection qu'ils portoient aux assieges , 
trouvoient les moyens d'y faire entrer des pro- 
visions. Je fus surpris d'apprendre que le pre- 
sident LeBailleul, qui avoit ete lieutenant civil 
et prevot des marchands , s'etoit persuade , ou 
feignoit de I'etre, qu'en empechant les boulan- 
gers de Gonesse d'y porter du pain , la ville pa- 
tiroit et seroit contrainte de se rendre. M. Le 
Tellier, qui avoit beaucoup d'esprit, n'etoit 
point de cet avis ; mais il s'etoit imagine que les 
troupes s'engraisseroient si elles sejournoient aux 
environs de Paris, qui, disoit-il, seroit contraint 
de demander grace apres six mois de souffrancc 
II croyoit qu'ensuite ces memes troupes seroient 



100 



INIi: MOli'.tS nii GOMTi: l)i: lUill-N.Mi, 



en etat d'aller servir ou Ion Noudroit : de quoi 
M. Le Tellier s'etant ouvert a moi , je ne pus 
m'empecher de lui dire que je ue concevois pas 
comment uu hommeaussi eclaire que lui, pou- 
voit croire qu'une pareille affaire put durer seu- 
lementquatre mois. 

On nesongea plus , comme il a deja ete dit, 
qu a cherclier a Saint-Germain les moyens de re- 
duire a Textremite Paris , qui ne pensoit qu'a 
se bien defendre. Le cardinal crutpendant quel- 
que temps que le prince de Conde etoit alors 
d'intelligence avec son frere etavecM. de Lon- 
yueville; mais il connut dans la suite qu'il s'e- 
toit mepris. Ce prince faisoit tout ce qui pou- 
voit dependrede lui pour reduire les Parisieiis 
a rentrer dans leur devoir : ct, autant que j'ai 
pu en avoir connoissance , il n'epargnoit ni sa 
peine ni sa vie pour faire reussir son dessein. 

La peur prit de telle maniere au cardinal Ma- 
zarin , qu'il envoya ses nieces a Sedan. M. le 
prince fut recherche pour se rendre niediateur 
de raccomraodement dcs Parisiens, et parut dis- 
pose a le faire ; mais , quelque envie qu'il en eut, 
il n'oublia pour lors aucune des choses qui pou- 
voient convenir a un homme de guerre et a un 
iidele serviteur du Roi. Ons'apercut bien toute- 
fois qu'il n'approuvoit pas la eonduite du cardi- 
nal , qui u'oiiiit lien de ce qui dependoit de lui 
pour faire en sorte que les Parisiens eusseut re- 
eours a son intercession , affectant de vouloir 
procurer leur paix , sans que M. le due d'Or- 
leans et M. le prince y eussent aucune part. 

Cependant les ennemis , ayant fait avancer 
leurs troupes , proposerent d'envoyer quelqu'un 
a Saint-Germain, pour essayer.de trouver les 
moyens d'ajuster les differendsqui eloient entre 
les couronnes. On ne jugea point a propos de 
refuser cette ouverture, et Ton depeeha aussi 
quelqu'un sur la frontiere pour recevoir cet en- 
voye , pour le conduire a lacour , et pour pren- 
dre garde qu'il n'ecrivit ni ne recut des lettros 
de ceux qui etoient dans Paris. Ce fut Triquet 
([ue I'archiduc depula. Le cardinal lui donna 
une premiere audience oil j'assistai , et dans la- 
quelle cette Eminence temoigna assez de dispo- 
sition de la part de Leurs Majestes a entendre a 
une bonne "paix , sansneanmoins faire compren- 
dre , sinon en termes generaux , qu'on rendroit 
quelques-unes des places occupees par les ar- 
mees du Hoi : ce qui ne contenta pas Triquet, 
parce qu'il pretendoit, avant que d'entrer en 
matiere , d'etre assure que ce qui avoit ete con- 
quis seroit rendu. Je ne puis pas dire cequi se 
passa dans une seconde audience que lui donna 
le cardinal, ne m'y etant pas trouve; mais 11 y 
H beaueoup d'npparence que celle Eminence lui 



(it (k's olTres considerables pour engager I'ar- 
cliiduc a abandonner les interets du parlement 
et de la ville de Paris. C'est pourlant de quoi 
on ne peut parler avec certitude. 

Triquet ayant ete congedie et reconduit jus- 
ques a Cam])rai , Ton continuaa faire deux cho- 
ses, I'une d'incommoder Paris, et I'autre d'e- 
couter les propositions qui etoient faites d'une 
conference dans laquelle on esperoit de pacifier 
tons les differends. Eiie fiit enfin resolue, et le 
lieu de l\uel indi([ue ponr en faire I'ouverture. 
Le parlement et la ville envoyerent des deputes, 
comme aussi les princes qui etoient dans leurs 
interets. Ceux du Roi furent M. le due d'Or- 
leans , M. le prince le cardinal , le chancelier 
de France , le marechal de La Meilleraye , I'ab- 
be de La Riviere, M. Le Tellier et moi. Nous 
trouviimes d'abord une difficulte qu'on ne put 
surmonter , quoi qu'on eut fait pour I'eviter, en 
cherchant des temperamens pour ne pas blesser 
I'autorite royale. Cette difficulte etoit que les 
deputes du parlement avoient fait defense de 
traiter avec le cardinal , declare ennemi de la 
patrie et criminel de lese-Majeste,et comme tel 
condamne et sa tete mise a prix , contre ce qui 
s'etoit pratique de tout temps dans le royaume. 
A cela nous leur repondimes que ce n'etoit point 
a eux a prescrire au Roi de qui il devoit se ser- 
vir , et que meme c'etoit leur faire une grace 
que d'entrer seuleraent en conference avec eux. 
Leur opiniatrete nous contraignit d'en passer 
par ou ils voulurent, sur les raisons que Ton 
nous dit que si la conference se terminoit de 
maniere que le calme et la tranquillite se reta- 
blissent dans le royaume , toute la gloire en res- 
teroit a Sa Majcste. Mais , pour ne point auto- 
riser leur deliberation, il futarrete que le chan- 
celier et M. Le Tellier passeroient dans une au- 
tre chambre pour entendre les propositions des 
deputes de Paris , dont ils nous viendroient faire 
le rapport; et qu'ensuite ils retourneroient leur 
dire ce que nous aurions accorde ou refuse. On 
tint plusieurs conferences ou les affaires furent 
assez avancees; mais' il se presenta une diffi- 
culte , qui etoit de faire consentir la Reine a ce 
qui etoit demande aux deputes, en leur faisant 
comraandement de s'y soumettre; a quoi ils 
avoient deja consenti. Comme, pour conserver 
leur reputation, ils vouloient blesser cellede la 
Reine, Ton me choisit pour aller disposer cette 
princesse, et je fus charge de lui deguiser ce 
qui etoit venu a ma connoissance. N'etant point 
capable d'une pareille iufidelite, je conseillai a 
la Reine, apres lui avoir fait mon rapport, de 
s'cn rapporter a ses miuistrespour faire ce qu'ils 
jugeroient a propos, et qu'elle app'ouveroit; mais 



DELXIEME PAllTIE. [164 9] 



107 



que d'elle-meme, et sans leur avis, elle ne pouvoit 
se portera ce que I'onsouhaitoit. Lc terrae du saiif- 
eonduit etant expire, on se separa, et Ton eon- 
viiit que , si Leurs Majestes I'avoient agreable, 
on enveiToit une prolongation, etque les sean- 
ces se tiendroieut a Saint-Germain-en-Laye. 

On s'y rassembla, et les aflaires gencralcs 
etant reglees (l), on discuta lesinterets des par- 
ticuliers avec les deputes des princes. Le comte 
de... (2), portant la parole, demanda Texpul- 
sion du cardinal hors du royaume. On lui re- 
pondit que le Roi douuoit la loi a ses sujets, et 
ne la recevoit pas d'eux. Les deputes du parle- 
ment et de la ville, ayant tenu lememediscours 
que le comte, demandoient encore que le se- 
inestre etabli a Rouen fM supprime;ce qui leur 
ayant ete accorde , ce fut le seul avantage que 
M. de Longuevilie remporta de s'etre eloigne 
de son devoir. On demanda aussi qu'il lut fait 
droit a M. de Bouillon sur ses pretentions , 
eomnie aussi a la maison de Vendome. Chacun 
donna les mains a !a derniere de ces demandes ; 
raais , a I'egard de celle de M. de Bouillon, le 
premier president Mole ayant dit, pour le favo- 
riser, que c'etoit une souverainete de laquelle 
on augmentoit la monarchic , et qu'on avancoit 
que j'avois promis au proprictaire qu'il seroit 
bien traite , je lui repondis que cela etoit vrai , 
et que je n'avois fait en cette occasion que ce 
qui ra'avoit ete ordonne ; mais que je m'etois 
bien doune de garde de Convenir que Sedan fut 
une souverainete , etant trop instruit des droits 
du Roi pour faire une pareille bevue; et que 
lui-meme ne pouvoit pas avancer honnetement 
cette proposition , puisqu'ayant ete procureur- 
general il avoitsouvent vu les titres de Sa Ma- 
jeste, desquels il pouvoit avoir appris que le 
roi Charles VIn'avoitque permis aux seigneurs 
de Sedan ( cette terre etant pour lors possedee 
par indivis par deux freres ) d'y eonstruire des 
murailles. D'ou il paroissoit clairement que ces 
gentilshommes ne pretendoient pas la posscder 
*• dans ce titre eminent qu'on faisoitsonner si haut 
pour en augmenter le prix. A I'egard de M. de 
Vendome, je dis qu'il etoit bien vrai que, trai- 
tant avec M. de Vendome de la recompense 
qu'il pretendoitdu gouvernement de Bretagne, 
je lui avois dit que la Reine feroiten sorteque 
I'amiraute lui seroit resignce; mais que je me 
croyois oblige de dire deuxchoses, dont je m'as- 
surois qu'on conviendroit infailliblement. C'est 
que, qui offre son entremise pour faire reussir 
une affaire, ne se rend pas responsable de I'eve- 
nement, et que je n'avois pas puprevoir que la 

(1) Cct arrangement fut coaclu lc 11 mars. ( A. E.) 



maison de Vendome se detacheroit du service 
du Roi , et manqueroit de respect a la Reine : 
dont je tirois telles consequences que je devois, 
me reraettant a Sa Majeste de declarer sa vo- 
lonte. L'accommodement fut enfin resolu apres 
plusieurs conl'erenoes, et le cardinal se deter- 
mina a s'allier a la maison de Vendome. Ce que 
M. le prince approuva d'abord, mais qu'il bla- 
ma dans la suite. 

Le comte d'Harcourt, ayant deja servi le Roi, 
fut destine a commander I'armee, et le prince 
de Conde, ayant declare qu'il vouloitaller pren- 
dre possession de son gouvernement de Bour- 
gogne, etprofiter de la saison de I'ete pourtra- 
vailler au retablissement de sa santeet de ses 
affaires, s'eraploya aussi avec chaleur a mena- 
gcr lesinterets de ceux qui avoient ete les chefs 
de la revolte de Paris. 

Je suppliai la Reine de bien examiner ceci 
et d'en tirer les consequences necessaires, ajou- 
tant que j'etois persuade que ce prince se trou- 
voit en liaison avec eux. Car ce qui etoit soute- 
nable pour son frere et pour son beau-frere,ne 
me le paroissoit pas quand il prenoit avec cha- 
leur les interets de M. de Bouillon. Jeme crois 
pourtant oblige de dire, a la louange de M. le 
prince, qu'il deconseilla pendant quelque temps 
le roi de pourvoir M. de Longuevilie du gou- 
vernement du Pont-de-l'Arche; mais depuis il 
changea d'avis, et cela sera explique dans la 
suite. A regard de M. de Bouillon, il appuya 
ses demandes, quoique tres-injustes , comrae 
nous I'allons remarquer. 

La terre de Sedan, qui avoit ete evaluee a 
une somme considerable, fut, a la priere du 
due , portee a trois mille livres de rente de plus 
que ne montoitl'estimation du revenu; de sorte 
que le cardinal , sans savoir pourquoi , lui fit 
donner cent quatre-vingt mille livres, ce qui fit 
esperer a M. le prince et a M. de Bouillon qu'on 
en passeioit par tout ce qu'ils voudroient sans 
aucun examen. Le prince de Conde se tenant 
assure de M. Le Tellier, lui proposa de lire, a 
la requete de M. de Bouillon , le proces-verbal 
dresse par les commissaires du Roi. Mais M. Le 
Tellier s'en excusa, disant que Sedan etoit de 
mon departement, et que ce seroit entreprendre 
sur ma charge ; ce qu'il n'avoit garde de faire. 
M. le prince, ne I'ayant pu persuader, me vint 
trouver, et me fit la meme demande qu'a mon 
confrere. Je lui repondis que je serois toujours 
pret a lire et le proces-verbal et la requete , 
mais que, pour appuyer les pretentions de M. de 
Bouillon comme il me paroissoit le souhaiter, 

(2^ II esl quest on du comto (ic Mauic {A. E., 



lOS 



MEMOIUKS 1)U COiMTli DP. lilUli^^E , 



il falloit que je susse ses raisoDs, aussi bien que 
celles des commlssaires du Roi , pour approu- 
ver et pour blaraer ce qu'ils avoient fait. lis se 
retirerent en me laissant les papiers de M. de 
Bouillon, par lesquels ses pretentions, excepte 
la premiere, me parurent mal fondees. C'est ce 
que je fis entendre au due qui , n'etant pas sa- 
tisfait de ma reponse, s'en fut en diligence chez 
M. le prince pour lui en faire ses plaintes, et 
I'amena chez moi. Je lui expliquai mes raisons, 
auxquelles n'ayant su que repondre , Son Al- 
tesse me dit en colere : « II paroit que vous ne 
voulez pas favoriser M. de Bouillon. » A quoi 
je lui repliquai , en me possedant le plus qu'il 
me fut possible, que, faisant lafonction dejuge, 
je ne voulois me declarer ni pour ni contre , 
raais etre equitable ; et que si j'etois capable 
de corruption , ce ne seroit qu'au profit de mon 
maitre, persuade que j'etois que Dieu me le 
pardonneroit bien plutot qu'il ne le feroit , si 
j'abandonnois ses interets pour ceux d'un au- 
tre. M. le prince et M. de Bouillon , commen- 
cant a craindre que si je faisois mon rapport de 
cette affaire elle ne tourneroit point a leur sa- 
tisfaction, s'aviserent d'aller trouver le cardi- 
nal, et de lui dire qu'ils recevroient comme 
une grace ce qui seroit ajoute a I'augmentation 
faite par les commissaires. II leur fit reponse 
qu'il falloit m'entendre, mais qu'ils pouvoient 
tout esperer de son credit et de la joie qu'il 
avoit de leur faire plaisir.Cepremierministre,ne 
pouvant se donner la patience d'ecouter ce que 
j'avois a dire , me fit bien comprendre qu'il 
croyoit que je voulois favoriser M. de Bouillon: 
a quoi je repondis qu'il se donnat au moins le 
temps d'entendre mes raisons. Cela lui fit ju- 
ger qu'il s'etoit mepris, ou laisse surprendre 
par iM. le prince et par M. de Bouillon , et 
comme il leur avoit promis satisfaction , il dit 
a la Reine que, sans entrer en discussion du 
droit du Roi et de celui de ce due, il falloit ac- 

(1) Turenne raconte dans ses Memoires que, malgr^ 
les offrcsdu cardinal, il le traita toujours tres-froide- 
ment , et lui fit comprendre qu'il ne devait pas compter 
surlui. 

(2) D^pelhc do 31. de Brienne a ce sujet , twie des 
papiers dc ce personnage : 

A Monsieur de La Barde, resident. 

« Je vous avois mand(5 le si^ge de Cambray, et qu'il 
n'y avoit pas quinze cenls liommes dans la place, si bien 
que nous esp(5rions la forcer dans un mois au plus : mais 
il est arrriv(5 que les ennemis ayant attaque deux quar- 
tiers d'ou ils ont M repouss(5s, se sont pr6senl6s a celui 
dn colonel Fiek , dans le lemps qu'il osloit alkV au se- 
cours de ceux qui estoicnl altaquc's , et ont fail ontrer 



corder a celui-ci cinq mille livres de rente au- ! 
dessus de revaluation. Outre cela, il lui fit ! 
donner un present decent mille ecus , sans en 
pouvoir alleguer d'autres raisons que la passion 
qu'il avoit de faire voir que les graces depen- < 
doient de lui seul. I 

On sera toujours etonne que le cardinal ait j 
menage des graces a la maison de Bouillon , I 
quand on saura que M. de Turenne fit son pos- ' 
sible pour debaucher I'armee du Roi (1) qu'il | 
commandoit, et pour prendre le parti des re- ! 
voltes, aussi bien que son frere , auquel ce 
monarque avoit pardonne le crime de lese-ma- 
jeste ; car il avoit fait ligue avec les ennemis 
de I'Etat , et paru se declarer le chef de la re- 
volte de Paris. On s'etonnera , dis-je , de la 
conduite de cette Eminence , a moins qu'on ne 
I'accusat de s'etrevoulu assurer des deux freres 
pour les opposer au Roi en cas de disgrace ; ou 
bien aux ennemis qu'il pourroit avoir. II s'etoit 
aussi persuade que par leur entremise il se rac- 
commoderoit avec M. le prince, lequel disoit 
hautement que le cardinal n'avoit pu avoir la 
pensee de s'allier a la maison de Vendome que 
pour s'assurer de la protection de M. d'Orleans 
et de celle de cette meme maison, en meprisant 
la sienne. 

Le comte d'Harcourt ayant eu ordre d'inves- 
tir et d'assieger Cambrai , cette entreprise eut 
reussi s'il eut pu mieux esperer de la bonne 
fortune du Roi ; car un petit secours de cavale- 
rie ne devoit pas empecher d'en continuer le 
siege. Mais, pour avoir cru le secours plus con- 
siderable qu'il n'etoit , il estima devoir se reti- 
rer , apres que nos gardes eurent ete forcees 
dans I'endroit ou les troupes commandees par 
M. de Turenne etoient postees. La cour en ap- 
prit la nouvelle avec douleur [2) ; mais 11 y a 
beaucoup d'apparence que M. le prince n'en fut 
pas fort sensiblement touehe. Madame sa mere, 
qui , pendant le voyage de Bourgogne, n'aban- 



dans la place mille chevaux et cinq cents hommes de pied. 
Si bien que M. le comte d'Harcourt n'ayant pas jug^ de- 
voir s'allacher davanlage a cette entreprise , a lev6 le 
silage. Je sais bien que les Espagnols en lireront beau- 
coup de gloire, car ils sont accoutum(5s a faire grand 
bruit, quand ils en ont assez pour se garantir de pertes ; 
mais nous verrons dans peu jours ce qui se pourra en- 
ircprendre, car nous sommes plus forts qu'eux, en re- 
solutions de faire quelque efTort qui fasse cognoistre 
que nous avons les advantages tels sur nos ennemis, 
qu'ils ne pcuvent ricn attendre de favorable , bien qu'ils 
se soyent toujours flattds d'esp^rer faire de grands pro- 
fits durant nos divisions qui sont totalemenl cess^es 



DK LoMKMi:. 



» A Cumpieyne, le bjuillet iGW^v 



DErXIEMR PARTIE. [f649] 



donna pas la Reine, le raccommoda avec le 
cardinal , de I'amitie duquel il se crut ensuite 
assure. Le gouvernement de Damvilliers, don- 
ne par le traite au prince de Conti, persuada 
rafime toute la maison de Conde que le prince 
etoit en faveur , quoiqu'il est bien vrai que ma- 
dame sa mere avoit i'esprit plein de mefiance ; 
raais elle la dissimula. M. de Longueville con- 
tinua de son cote a demander le Pont-de- 
I'Arche ; et le gouverneur de cette place, qui 
avoit resiste pendant quelque temps, se rendit 
a la fin. 

Ce fut pour lors que les troubles dont le 
royaume etoit agite s'augmenterent et se firent 
sentir dans les provinces les plus eloignees , et 
raemejusque dans celle de Provence, qui en- 
treprit de faire ce que Ton n'auroit jamais cru. 
C'est ce qui engagea M. d'Emery de proposer 
au Roy d'y creer un semestre, en alleguant pour 
ses raisons que Sa Majeste en tireroit des sommes 
considerables , et que son autorite s'affermiroit 
pour toujours dans cette province ; parce que , si 
I'un des semestres etoit capable de prendre un 
raauvais parti , le second s'y opposeroit , et qu'a 
I'envi I'un de Tautre , pour se maintenir et pour 
obtenir la suppression I'un del'autre, ils ne son- 
geroient uniquement qu'a bien servir le Roy. Le 
chancelier s'etant laisse gagner par Emery, un 
jour que nous nous trouvames ensemble dans la 
chambre du cardinal oil cette affaire fut agitee, 
je contredis a ce chef de la justice et a Emery , 
et je fis connoitre a I'Eminence que si le Roi 
pretendoit faire reussir ce dessein , la Provence 
se souleveroit infailliblement. Je dis, pour mes 
raisons , que le parlement d'Aix etoit rempli de 
gens de qualite , et que leur ruine etant inevi- 
table si la chose avoit lieu , ils ne manqueroient 
point de prendre parti ^ que leurs femmes, voyant 
leurs biens diminuer , animeroient leurs maris 
et leurs poches a s'y opposer , et que tout ceci at- 
tiraut enfin sur quelques-uns I'indiguation du 
Roi , qui les voudroit punir , cette province ne 
raanqueroit pas de se soulever. Le chancelier et 
Emery , ne se voulant point rendre a mes rai- 
sons , attirercnt le cardinal dans leurs sentimens, 
et Son Eminence me dit : « lis sont deux contre 
vous, et vous voulez encore que votre opinion 
pr^vale dans les affaires de cette consequence ? 
— II faut, lui repliquai-je , peser les voix et non 
pas les compter. » Ce que je viens de rapporter 
me fait souvenir d'une chose qui donnoit assez a 
connoitre le peu de lumieres qu'avoit le cardi- 
nal sur nos affaires. Lui disant un jour qu'il fal- 
loit faire la paix , il en tomba d'accord , et ne 
laissa pas de me demander pourquoi je la con- 
seillois avec tant d'empressement. A quoi lui 



io«> 

ayant repondu que je la conseillois non-seule- 
ment parce qu'elle me paroissoit necessaire , mais 
encore parce que j'etois assez eclaire pour com- 
prendre que la guerre ne se pouvoit continuer 
sans laisser les impots qu'on levoit sur les peu- 
ples , qu'etant epuises et par consequent hors 
d'etat de supporter un tel fardeau , ils ne man- 
queroient pas de se soulever, et que le Roy 
ayant alors deux guerres sur les bras , il seroit 
bien empecbe de se defendre de tant d'ennemis : 
» Eh! quoi , me dit le cardinal , une charge qui 
subsiste depuis vingt annees peut-elle done etre 
insupportable? C'est ce que je ne puis croire. » 
Je changeai la-dessus de discours. 

M. le prince , qui avoit appuye pendant un 
certain temps les interets de M. le due d'Angon- 
leme, s'en detacha quand il se fut lie avec le 
parlement de Paris. Cette compagnie ayant pris 
raffirniative pour les autres parlemens , mais 
particulierement pour ceux de Rouen et d'Aix , 
le semestre etabli a Rouen du vivant du feu Roi 
fut revoque aussi bien que celui de Provence. 

[Mais avant cette revocation , la mesintelli- 
gence du parlement d'Aix avec M. le comte 
d'Alais, excita de nouveaux ressentimens , et des 
troubles assez graves eurent lieu dans la Pro- 
vence. J'en fus informe par differens personnages 
de cette province , comme on le verra par les 
depeches que je rapporterai textuellement : 

« Monsieur, bien qu'on ne me communique 
pas beaucoup les affaires qui regardent le ser- 
vice du Roy dans cette province , je ne laisse 
pas de le passionner et de le faire valoir tout 
austant qu'il m'est possible. 

» Je ne pense pas que messieurs du parlement 
ayent aulcun desseing de se restablir par vio- 
lence; ce sont des voyes, Monsieur, trop dan- 
gereuses et qui ne peu vent etre aprouvees par 
les bons serviteurs du Roy , quant a moy je m'y 
opposeray tousjours avec vigueur a tout ce qui 
se pourroit faire contre le respect et I'obeissance 
que nous luy debvons. 

» Je m'asseure , Monsieur , que vous me cau- 
tionnerez tousjours pour ce point-la, et je vous 
proteste que vous n'y aurez jamais point de re- 
gret , et que je serai toute ma vie avec grande 
passion vostre, etc. 

» Caeces. » 

Lettre de Monsieur cVOppede. 

« Monsieur , je suis contraint de recourir a 
vous pour vous demander et protection et justice 
d'une procedure la plus inouie et la plus estrange 



1 10 



MUMOIRKS Dll COMTK HE r.niF.NNF., 



dii raoiule. Vous scavcz , Monsieur , I'exil que 
je souflVe dei)uis Pasques , et le sujet qui me 
cause toutes les poursuites de M. le comte d'A- 
lais vous est connu , ce qui est cause que je ue 
vous diray point avec quelle chaleur il s'estservi 
des ordres du Roi pour satisfaire sa passion par- 
ticuliere. Nousavons trouve quelque abii contre 
cette tempesle par la protection de monseigueur 
le cardinal de Sainte-Cecile , qui a obtenu de 
Leurs Majestes que notre sejour seroit libre dans 
le comfat. Maintenant, Monseigneur, pour nous 
priver de cette grace , M. le comte d'Aiais a fait 
courir le bruit que notre compagnie avait fait 
dessein d'authorite privee d'aller reprendreses 
places , et qu'a cet effet nous faisions levees de 
gens de guerre dans le Comtat, nous ayant, pour 
raison due , voulu rendre de tres mauvais offices 
aupres de M. le vice-legat. 

» Je viens aussi d'apprendre corame M. le comte 
d'Aiais fist proceder contre nous a une informa- 
tion par le sieurde Senee, notre ennemi capital, 
et avec qui nous sommes tons hors de salut , 
et que meme ils emprisonnent des gens pour 
leur servir de tesmoings ; cette procedure me 
fait souvenir de toutes les autres qui out este 
cy-devant faites, ou ils ont achepte ties te- 
moings a prix d'argent ; je n'advance rien que 
nous ne prouvions quand il vous plaira de nous 
y admettre. Cette violente poursuite, qui nous 
est faite par nos partis et non pas par nos juges , 
nous oblige de vous suplier , en cas de plainte 
contre nous, de nous en donner qui ne nous 
soyent pas suspects, et dependans de nos partis 
ennemis , corame est le sieur de Seve, et devant 
lesquels nous puissions faire paroitre la verite 
de notre innocence et la sincerite de nos ac- 
tions. Ce qui a donne pied a M. le comte d'Aiais 
il cette nouvelle procedure , c'est que dans une 
visite qui lui fut rendue par monseigneur le car- 
dinal de Sainte-Cecille, pour le prier de nous pro- 
curer la paix et le repos dans nos families , M. le 
comte d'Aiais auroit repondu avec une telle ai- 
greur et une telle passion contre nous , que toute 
la province en auroit deraeure extremement sur- 
prise , jusque-la meme de tesmoigner qu'il empe- 
cheroit I'execulion des ordres du Roy en cas que 
nos deputes en obtinssent quelqu'un,ce qui a don- 
ne sujet a quelques-uns de nos amis et de nos pa- 
rens de nous rendre visite et denous tesmoigner 
le desplaisir qu'ils prenoyent a cette mauvaise 
humeur de M. le comte d'Aiais ; personne ne pent 
dire que nous ne lui ayons repondu que nous ne 
demandions autre protection que celle du Roy , 
et que quand nous I'aurions, nous ne craindrions 
pas que personne nous inquietast; que nous 
avions mande des deputes vers Leurs Majestes 



pour obtenir notre retablissement , et que quand ! 
nous aurions receu la-dessus les ordres necessai- 
res, nous croyons que, quoi que M. le comte d'A- 
iais eutdit, nous netrouverions, dans I'execution. 
aucune difficulte. Voyla , Monsieur , la verite ,: 
de toutes choses ; je vous supplie de croire que | 
toutes les informations ou verbaux qu'ils vous \ 
pourront mander au contraire sont faux. M. le | 
comte d'Aiais se debvroit bien contenter de nous | 
avoir esloignes de nos parens , de nos biens et de j 
nos amis , et qu'apres la perte de la moitie de nos j 
charges , nous avons ce deplaisir de consumer j 
dans un exil ce pen qu'il nous reste de bien. j 
Si je n'estois point olficier, je pourrois passer j 
fort doucement mes jours; seray-je si malheu- ' 
reux qu'une charge que je n'ay prise que pour 
y servir le Roy, comme les miens ont toujours 
fait, ne me produise que des disgraces et per- 
secutions de mes ennemis ? Que si , Monsieur, 
on est en estat de doubter de ma fidelite, je 
vous conjure de me donner un parlementou, 
sans craintede la corruption des juges, je puisse 
faire voir la calomnie et la faussete des deposi- 
tions fabriquees et achetees ; je m'iray remettre 
dans la Conciergerie comme le plus infame cri- 
minel , et apres qu'on aura examine toutes mes 
actions, on trouvera qu'il n'y en a jamais eu 
qui ayent empire au service du Roy, et j'ayme- 
ray mieux mourir que de m'en estre jamais des- 
tache. 

» J'espere , Monsieur, de vous la protection de 
mon innocence et la continuation de vos bontes, 
et que vous respondrez de ma fidelite sur le ser- 
ment queje vous fais que je ne vous causeray 
jamais du deplaisir d'avoir protege , Monsieur, 

>• Votre tres-humble et tres-obeissant serviteur, 

» Oppi-:DE. » 

« Monsieur, nous avons tant de subject d'a- 
prehender dans cette province , voyant que , 
des que nous sommes aimes de quelques-uns, 
les autres nous croyent ennemis , que en cette 
pensee j'ay vouleu .prevenir les orages qu'on me 
pourroit susciter, parce que j'ay creu le sinistre 
mauvais pour ce pays, quelques parentes et 
amilie que j'ay avec les vieux officiers m'atti- 
rent tant de baine , que ce venin pourroit bien 
me nuire jusque dans la cour. Je scay que cette 
affaire passe le service du Roy, et le bien publi- 
que s'en esloigne; on voile toutes choses du 
manteau de la justice ; tons ceux qui ne sont 
adherans sont criminels, et ce malheur se re- 
pand sy fort partout, que toutes nos families 
■ sont divisees. J'ai grand deplaisir de me voir 
: en charge en une si mauvaise saison , ou Ton 



oKj; XI i:\iK pat. r if.. , 1(N9! 



1 1 1 



blasme les meil'.curs senlimens, s'ils ne sc lais- 
sent entrainer aux passions particulieres; qui 
parle de paix et d'union est un mechaiit homme. 
Les maximes retenues ne se publieut pins icy 
sans danger; faire ie service du Roy doucement 
et en repos, c'est estre un mauvais subject. En- 
fin, Monsieur, je vous promis, en respectant vos 
commendemens, de faire mon possible pour 
bien servir; mais quoique mon zele soit grand, 
il faut estre monstre par des personnes qui font 
de la vertu un monstre , sy ceulx qui la prati- 
quent ne leur sont point agreables. Je vous su- 
plie tres-bumblement , Monsieur, de ne con- 
dempner quepar lesceuvreset soubcons de quel- 
que interest particulier, les rapports qui vous se- 
ront faicts,et je vous responds, Monsieur, sur la 
foi que je doibs a Dieu, que vous me cognois- 
trez toujours , s'il vous plaist de me faiie cet 
honneur, tres-fidelle subject du Roy, tres-inte- 
resse et obeissant aux volontes de nosseigneurs 
lesministres, et particulierement. Monsieur, vo- 
ire tres-humble et tres-obeissant serviteur, 

» Bras. " 

Toutes ces divisions , qui existoient en Pro- 
vence, ne firent que s'accroitre, et I'opiniatrete 
du comte d'AIais amena enfm des troubles se- 
rieux. L'archevesque d'Arles m'en rendit compte 
dans une lettre , et le parlement en ecrivit a 
la Reine la relation. En voiei les principaux 
points : 

" Monsieur, je m'estois donne I'bonneur de 
vous escrire , il y a quelques temps , que j'ap- 
prehendois grand desordre en cette ville , si I'af- 
faire du semestre n'etoit promptement terminee ; 
et vous scaurez maintenant que mon apprehen- 
sion n'estoit pas mal fondee, puisqu'il est vray 
que, sans lessoins extraordinairesde monsieur le 
comte de Carces . qui ont ete secondes par mes- 
sieurs les presidens de Seguiran, et de Deanville 
et monsieur de Seve, il y airroit eu una es- 
trange confusion dans la journee d'bier et d'au- 
jourd'huy. Et je crois vous dire , Monsieur, que 
j'y ay contribue des mieus, a un point que fen 
ai demeure vingt-quatre heures de manger et 
dormir, pour esviter le plus grand malheur qui 
pouvoit arriver en cette ville. 

Et pour vous Informer du detail , je vous 
dirai que monsieur le comte d'AIais, se prome- 
nant a la place des Pecheurs, un lacquais d'un 
conselller du vieux corps, n'ayaut pas salue , un 
garde luy donna quelques soufflets, et ce lac- 
quais , qui a monadvis estoit yvre , ayant voulu 
' vesister, le garde lui lacha un coup de carra- 



bine , et on le mena en prison. Cela fit quelque 
bruit dans la place , qui augmenta dans le reste 
de la ville; et quelqucs-uns de ces messieurs du 
vieux corps , ayant creu qu'on les vouloit arres- 
ter, se retirerent dans lamaison de monsieur le 
president d'Oppede , avec leurs amys , quoique 
ledit sieur president fust absent. Quelques au- 
tres se retirerent dans la maison de Beauvou- 
reil , advocat-general ; et ces derniers se rendi- 
rent a la maisou d'Oppede, qui, estant de retour 
cbez eux et se voyant envelope de tant de 
gens, fust contraint de demeurer avec eux. Et 
la troupe grossit sy fort, qu'il y eust de buit cens 
a mil bommes , et il y en avoitbien quinze cens 
ce matin. 

Monsieur le comte d'AIais I'ayant sceu , ra- 
massa tout son monde et les vouloit aller atta- 
quer. Je vous advoue que je vis I'heure que 
toute la ville estoit en feu. J'allai dans le com- 
mencement chez M. d'Oppede, et envoye prier 
monsieur le comte de Carces de s'y vendre. 
J'eus peine d'en pouvoir sortir: ce fust encore 
a conduition que M. le comte de Carces ne les 
quiteroit pas. L'ayant prie de demeurer la, pour 
empecher qu'ils ne sortissent pas pour venir 
faire desordre dans le reste de la ville , je fis 
divers voyages , le jour et la nuit , chez M. Ie 
comte d'AIais ; et enfm , ce matin , nous les 
avons separes avec des peines iucroyables , parce 
qu'ils vouloient aller remettre les anciens offi- 
ciers au palais. Ce fut a condition qu'ils ne 
pourroient pas estre recherches de ceste jour- 
nee, et qu'il n'en seroit faict aucune information 
ni escrit a la cour, monsieur le comte d'AIais 
nous ayant remis un escrit de sa main pour leur 
assurance , et je suis certe oblige de dire , que 
sans monsieur le comte de Carces , nous ne 
pouvions pas les faire separer,et qu'il a tres-bien 
servi le Roy en cette occasion , aussi bien que 
tons ceux que je vous ai nommes cy-devant. La 
ville est maintenant assez calme ; mais a ne rien 
desguiser, il est a craindre qu'on ne tombe 
bientost dans un semblable malheur, si les af- 
faires du parlement ne s'acheveut bientost. Et 
vous voyez bien que j'avois grande raison de 
vous en escrire aux termes que j'ai faict. Je ne 
crois pas qu'il faille faire recherche de cette 
action , puisque monsieur le comte d'AIais a 
donne sa parole et nous la uostre sur la sienne ; 
nous nous rendrions autrement tout a fait inu- 
tils dans des pareilles occasions, qui n'arrive- 
ront peut-estre que trop sou vent : et je puis vous 
asseurer que sy la chose feust alle de longue , la 
province eust este en danger. Je vous ay deja 
escrit que je ne puis plus demeurer en ceste 
ville, et je prie le comte d'AIais...., inviolable 



112 



MEMOIKES 1)U COIWTE DE BRIENNE , 



pour le service du Roy, el que je serai , avee 
passion et respect , vostre , etc. 

). De GiUGNAN , archevesque d'Arles. » 

A la Reyne. 

„ Deux jours apres, qui estoit le jour de 

saiutSebastien,qui se fait une procession gene- 
ralle pour la peste en laquelle tout le menu 
peuple a de coustume d'adsister et faire au de- 
hors des murailles de la ville, le bruit courut 
qu il y avoit des soldats cachez dans la maison 
de ville, comrae, en effet , il s'y trouva vingt 
corps de garde de trente soldats. Le peuple 
d'abord esclame et s'en plaint ; les eonsuiz 
les vouleurent rudoyer ; et , comme ils n'ont 
pas I'aprobation du public , ilz sont d'abord 
poursuivis et mal menes jusques dans la sacris- 
tie de I'eglise Saint-Sauveur, ou les gens de 
la ville eurent de la peine de les garantir de la 
fureur du peuple ; lequel gagne le clocher de la 
mesme eglise pour sonncr le tocsin. Sur ce 
bruit, toute la ville fut en mesme temps en 
armes : ledict sieur comte d'Alais est investi 
dans le palais sans qu'il peut sortir, non plus 
que les officiers du semestre qui se trouvoient 
enfermes aupres dudict sieur comte d'Alais. Le 
sieur comte de Carces va par la ville avec 
quanlite d'officiers de nostre compagnie , et se 
rendent a ladite maison de ville pour arrester 
ce desordre ; et comme ce peuple n'estoit pas 
satisfait, pour n'avoir peu assouvir sa passion 
sur la personne des cousulz , il demande que 
les gens de guerre ayent a sortir de la ville le 
jour mesme. Et, apres que messieurs du parle- 
ment sont restablys, quatre de messieurs sont 
contrains , avec ledit sieur archevesque d'Ar- 
les , le sieur de Seguiran , president , et de Bar- 
bantane , d'aller chez ledit sieur comte d'Alais, 
en robe rouge , pour le suplier d'esviter la ruyne 
de la ville et consantir au dessin du peuple : de 
sorteque, I'ayant treuve bon , nous entrous le 
mesme jour dans le palais, en robe rouge, el le 
lendemain se fist I'ouverture du palais. Le 
peuple ayant tousjours demeure soubz les ar- 
mes , le mesme jour est fait arrest , portant su- 
pression du semestre , et (ju'il sera procede a 
nouvelle election du consulat, soubz le bon plai- 
sir de Voire Majeste ; et encore il a este neces- 
saire, pour mettre le calme dans vostre ville, 
de casser une imposition sur la farine, establie 
pour les necessites de vostredite ville. 

» Nous vous suplions tres-humblement, Ma- 
dame , de croire que ce nous est ung extresme 
desplaisir que toutes ces choses soient arrivees; 
mais, comme nous n'y avons auculnement con- 



tribue , et que les petits incidens , qui estoient 
survenus, rendent la faultedu peuple escusable , 
nous esperons de vostre bonte le moyen de con- 
server le repos en ceste province. Elle vous tend 
les mains aussi bien que nous , pour asseurer 
Vostre Majeste que nous manquerons plustost 
de vie que de fidelllte et obeissance , ainsy que 
nous avons declaire audit sieur comte d'Alais; et 
que nous tiendrons pour ennemis de I'Estat ceux 
qui s'opposent a vostre authorile , et que nous 
y employerons et nos biens et nos vies , n'ayant 
plus grande gloire que celle d'estre , etc. 

» Les gens tenant la cour du parlement 
de Provence^ 

» ESTIENNE. » 

Mais le comte d'Alais ne songeoit qu'a tirer 
vengeance des gens qui s'estoient mutines. II 
m'escrivit que je verrois , par la depesche de 
M. de Seve , ce qui estoit arrive en ce pays. 
« J'espere , ajoustoit-il , tirer un grand bien du 
mal qui est arrive. Je vous conjure d'apporter 
toutes les facilites qui se pourront, et de ren- 
voier promptement les expeditions que nous de- 
mandons : c'est le moien qui reste pour estoufer 
les divisions passees, et d'empescher que les 
ennemis ne s'en puissent prevaloir. » 

Pour arreter le cours d'un mal si dangereux , 
Sa Majeste envoya ses oidres a M. le cardinal 
Bichi, pour se transporter en la ville d'Aix , 
avec plein pouvoir de composer toutes choses 
par les voies les plus convenables au bien el re- 
pos de la province , lequel accorda , au nom de 
Sa Majeste, la suspension des semestres et I'abo- 
lition de ce qui s'estoit passe. Aussitot les expe- 
ditions en furenl envoy ees et portees dans Aix 
par le sieur Le Feron , des mains duquel aucuns 
dudit parlement ayant pris ladite deliberation 
et icelle enregistree secrettement, se servirent 
du temps et continuation des troubles de Paris 
pour ameliorer encore leurs conditions. Enlin le- 
dit cardinal fut rediiit a accepter cinq cent mille 
livres,savoir : deux cents en deniers clairs pour 
Sa Majeste et trois cents pour ser^ir au rembour- 
sement des parties des affaires des requettes sup- 
primees, laissant a Sa Majeste de pourvoir a tons 
les autres offices ; et I'accord ayant ete signe en 
cette sorte, nouveiles expeditions furenl deli- 
vrees. Aussitot qu'ellesfurent arrives a Aix, ceux 
du vieux corps firent mettre les armes has aux 
bourgeois et mirent en liberie ledit sieur comte 
d'Alais, qui depuis fut dans plusieurs villes de 
la Provence et dans celle de Tarrascon. Ceux 
du vioux corps conservercnl beaucoup d'aigreiir 



I 



DEliXlEMK PARTIE. [iGlO] 



contre ledit sieur comte d'Alais u I'occasion du- 
dit semestre , s'estant imagine qu'il avoit favo- 
rise ce nouvel etablissement a leur prejudice, 
pour diminuer leur puissance et autorite, et 
avantager la sienne, et que pour son propre in- 
teret il s'etoit porte en toutes rencontres a les 
maltraiter ; aussi ils le regardoient corame I'au- 
teur et I'executeur de tout le mal qu'ils avoient 
souffert, et cette meme raison d'autorite par la- 
quelle ils combattolent les engageoit a fortifier la 
leur et diminuer celle du gouverneur. Ce qui 
les obligea encore plus a suivre ce raouvement , 
c'est qu'iis estoient touches de crainte de s'estre 
attire par leur conduite I'indignation du Roy et 
le desir de vengeance dudit sieur comte d'Alais, 
comma les consuls d'Aix me le temoiguerent 
par la lettre qu'ils m'adresserent a ce sujet : 

« Monsieur , nous avons cru necessaire d'en- 
voyer ce courrier expres pour vous advertir de 
ce qui se passe icy despuis que monseigneur le 
comte d'Alais est hors de la ville et que nous 
avons obey aux ordres du Roy. Premierement 
les officiers de I'armee \enant de Modene out 
diet a celluy que nous avons comis pour leur faire 
prendre route, affin de sortir de la Provence, 
qu'ils y vouloient sejourner : ce qui est au pre- 
judice de la promesse qui nous a este faicte. La 
ville de Tarascon, qui devoit desarmer a Texem- 
ple de celle d'Aix , est encore sous les armes, 
ce qui ue cause pas peu de trouble en ce pays. 
La cour du j)arlement a faict arrest portant in- 
hibitions aM. de Seve de s'ingerer dequoy que 
ce soit , si ce n'est au fait de la guerre , bien 
que monseigneur le comte d'Alais I'ayt comis 
pour adsister tant a Tassemblee du clerge que 
de la noblesse : ce quy pourra causer beaucoup 
de desordre. M. de Grilles , gentilhomme d'Ar- 
les, a dit, partant pour la cour, qu'il y alloit 
pour demander qu'il plust au Roy de restablir 
le regiment qui a este liscentie, pour le faire 
servir a la place des quinze compagnies qu'on 
doibt envoyer pour garder la cote et pour obte- 
nir que Tassemblee quy a este assignee par mon- 
seigneur le comte d'Alais dans Aix , au vingt- 
deuxieme du courant, et du depuis renvoyee au 
douze du mois prochain , soit tenue ailleurs. Ces 
considerations touchent sy sensiblement les es- 
prits qui s'etoient persuades un asseure repos 
et une entiere et ferme execution de tout ce qui 
avoit este resolu, qu'il est a craindre qu'il ne 
nous arrive quelque nouveau malheur, si la 
bonte et la justice du Roy, en prevenent les in- 
eonveniens qui peuvent arriver, n'apportent les 
lemperamens et les remedes propres a tclles oc- 
casions. Nous apprenons icy joiirnellement que 

HI. C. D, M., T. III. 



lis 

tons les officiers qui estoient au regiment qui a 
este licencie sont toujours aupres de monsei- 
gneur le comte ; que les soldats ont este rete- 
nus pour la garde de Tolon , d'Antibes et aultres 
lieux autour de lacoste ; qu'on parle d'Aix avec 
grande passion etaigreur, que tons ceux qui 
sont aupres de monseigneur le comte et plusieurs 
autres dans la province , portent du ruban bleu 
pour se distinguer et faire un party : ce qui a aus- 
sitost produit la monstre de plusieurs rubans 
blancs. Tout ca est plus propre a produire une 
guerre civille qu'a niaintenir en paix les subjets 
du Roy, qui, n'ayant qu'un mesme raaistre , ne 
doibvent avoir d'austre livree que celle de son 
service, et n'espouser en rien les ressentimens et 
quereiles particulieres qui ne vont qu'a la mine 
du public. On nous advertit et menasse de toutes 
parts que I'assemblee de la noblesse, qui a este 
convoquee a Marseille au quatre du mois pro- 
chain, aux fins de desputer pour les Etats-gene- 
raux, doit estre le theatre de quelques sinistres 
evenemens; qu'a ces fins on ramasse du monde 
partout , et que mesme plusieurs gentilshommes 
du Languedoc et du Dauphine ont este con vies 
de s'y trouver. II faut que nous vous disions 
franchement , Monsieur, que cella nous perce le 
cceur de voir qu'au lieu de nous unir , on pra- 
tique de tons costes la division , et que les mau- 
vais esprits font plus de mal dans un quart 
d'heure que tons les gens de bien ne sauroient 
reparer dans un long espace de temps ; pour- 
voyez-y , s'il vous plaist , Monsieur , et faites 
tomber les armes des mains de ceux qui ne se 
nourrisent que dans le desordre et la confusion. 
Nostre province jouiroit maintenant du bon- 
heur oil vostre prudence et les graces du Roy 
font mise , sy quelques esprits ne faisoient co- 
gnoistre par leurs menees qu'on veut entre- 
prendre au prejudice de ce restablissement que 
toute la cour a approuve et dans lequel les gens 
de biens commenceut de ressentir les fruitz de 
la justice divine inspiree a Leurs Majestes ; si 
bienqu'aujourd'huy il seroit tres aise, si on vou- 
loit porter les espritz a la paix et union, de faire 
concourir tout le monde au veritable service. Ce 
seroit par ce moyen que les assemblees produi- 
roient de bons effects , autrement il faudra ou 
en dillmjer la tenue, ce quy fera tort aux af- 
faires du Roy et a celles de la province, ou s'as- 
seurer en la tenant d'y voir arriver quelques es- 
tranges evenemens , ou du moins de sy grandes 
contentions , qu'il sera impossible que cella n'al- 
tere les effects que le Roy se pent promettre 
pour les advantages de son service. Nous avons 
depuis deux jours procede a la creation du se- 
cond et troisieme consul? de nostre ville, con- 

8 



1 14 



MEMOIBF.S nil r.OMTE DL BRIENNE 



form^ment aux lettres patentes du l\oy qu'il 
vous a phi, Monsieur, de nous procurer. Cos 
charges ont este remplies d'un consentement 
universel des personnes des sieurs de Momple- 
sant, Duranti et Barthellemi : ce qui nous faict 
oroire qu'ils s'acquitteront tres-dignement de 
leur employ pour le service de Sa Majeste et le 
bien de cette province. Nous sommes, Monsieur, 
vos tres-humbles et tres-obeissans serviteurs , 

» Les consuls (VAix ^ procureurs dupays 
de Pravence, 

» Bras. Seouirav. 

"Aix, le 20 avril 1649. » 

Apres avoir pris les ordres de rErainence sin- 
la reclamation des consuls et procureurs d'Aix , 
il fut resolu que Ton en\erroit en Provence 
M. d'Estampes , pour tocher de pacifier les es- 
prits. On lui remit la lettre suivante du Roy , 
en creance sur M. le comte d'Alais : 

" Mon cousin , ayant juge necessaire d'envoyer 
en Provence quelque personne des plus quali- 
fiees, j'ay faict choix du sieur d'Kstampes , con- 
seiller de mon conseil d'Etat , pour agir avec 
auctorite et travailler efficacement a la reunion 
des esprits , ajuster et dominer tous differens et 
contestations qui pourroient troubler le repos 
de cette province , ramener tous ceux qui s'es- 
cartent de leur devoir , expliquer mes intentions 
sur le traicte signe par mon cousin le cardinal 
Bichi avec ceux de ma cour de parlement et en 
faciliter I'execution , assister aux conseils que 
vous tiendrez, preslder en toutes assemblees, et 
generalement faire tout ce qu'il jugera a propos 
pour le bien de mon service. Je vous envoie 
celle-cy , par I'advis de la Reine regente notre 
dame et mere , pour vous dire que vous ayez 
a apporter de vostre coste tout ce qui en depen- 
dra pour donner le calme a la Provence , a ce 
que chacun y puisse vivre en repos, oublier tout 
ce qui est convert par ledit traicte , donner vos 
ressentimens au bien public, et pour cet effet, 
defferer aux bons avis dudit sieur d'Estampes , 
qui vous expliquera plus particulierement mes 
intentions., portant creance de confiance a tout 
ce qu'il vous dira de ma part. Auquel me remet- 
tant, je prieray Dieu qu'il vous ayt, mon cou- 
sin , en sa sainte garde. 

» Ecrit a Compiegne, le 7 juing 1649. » 

Dans I'intervalle , de nouvelles reclamations 
nous arriverent de la part du parlement de 
Provence : 

" Monsieur, vous ne doubterez plus du des- 



sein de M. le comte d'Alais , quand vous saurez 
qu'il a faict saisir des chasteaux , faict faire des 
prisonniers de son auctorite privee, a faict sous- 
lever BrignoUe et prendre les armes , ou il a 
mis pour gouverneur le chevalier de Vins , et 
faict tanter plusieurs aultres lieux pour s'en 
saisir. II faict faire des levees de gens de guerre 
dans le Languedoc, le Dauphine et Provence, 
oil il donne des commissions de son auctorite 
privee, ayant sucite les huguenots, et fait eii- 
trer, sans ordre du Roy, des troupes de caval- 
lerie dans la province, qui ont cause tant d'actcs 
d'hostilite par les lieux qu'ils ont passe, que 
toute la Provence s'est emue , et a prins les 
armes pour leur commune deffanse. II a envoyc 
une lettre a toutes les communautes pour n'o- 
beir point a nos arrests , sans considerer qu'il 
n'appartient qu'a Sa Majeste. De quoy nous 
croyons, Monsieur, etre obliges de vous don- 
ner cognoissance, et comme la ville d'Aix a 
este necessitee de recourir aux armes pour se 
deffendre des maux dont on la menasse, et d'un 
degast universel par toute la province dans la 
saison des fruits, quy seroit reduire les peuples 
a une estrange extremite, quy tous, d'un com- 
mun concours , demandent justice a Sa Majeste, 
cependant que M. le comte de Carces a coureu 
pour esteindre le feu dans son commencement , 
attendant quil plaise a Sa Majeste luy donner 
ses ordres pour y faire valloir son auctorite 
violee, aussy bien que la declaration de pacifi- 
cation octroyee sur les derniers mouvemens. Ce 
procede a sy fort agite les esprits, qu'il sera bien 
difficile de les arrester, sy, par vostre prudance 
et par vostre bonte ordinaires, vous ne daigniez 
promptement y pourvoir par la volonte expresse 
du Roy. De quoy nous vous supplions comme 
le seul remede pour finir une guerre civiile qui 
pourroit s'estendre dans les provinces voisines , 
d'ou pourroient naistre d'estranges maux par 
ceux de la relligion pretendue, qui sont ravis 
d'aise de trouver occasion pour armer ; outre que. 
Monsieur, vous ferez une action tres-agreable a 
Dieu, nous vousen-serons obliges comme estant 
vos tres-obeissans serviteurs, 

" Les gens tenant la cour du parlement 
de Provence. 

>' D'Aix, le 15 juin 1649. » 

Dans cet estat, ils songerent a s'aequerir les 
communautes en soulevant la brigue pour les 
consulats d'Aix qui leur sont affectionnes , et 
se precautionnerent en faisant amas de munitions 
dans la ville , s'assurant de leurs amis et des 
soldats, et cherchant tous moyens pour se main- 
tenir en puissance et accroistr& le nombre de 



nF.UXlEME I'AP.TIE. 



1649 



1 !.'> 



leurs partisans , affin de prevenir les menact^s 
qu'ils disent leur estre faictes, et qu'ils se troii- 
vent en estat d'en empescher I'effet ; ct deja 
dans toute la province les iins et les autres se 
divisent pour le gouvernement et pour lepar- 
lement , et s'en declarent par le ruban des deux 
differentes couleurs, qui marquent ceux de clia- 
cun des partis. 

Cepeudant , comrae il etoit de la prudence 
du Roy d'aller au-devant de ces emotions, qui 
pourroient raettre toute la province en confusion 
dans peu de temps , Sa Majeste envoya des in- 
structions audit sieurd'Estampes, lequel ayant 
la naissance , la suffisance , la probite et le zele 
au bien de I'Estat , donne lieu de croire qu'il 
sauraslbienmesnagerles esprits, qu'il retabliroit 
et le repos et le calme dans cette province. Ces 
instructions portoient : « M. d'Estampes saura 
premierement que I'intention de Sa Majeste est 
d'observer ponctuellement le traicte faict par 
M. le cardinal Bichi , et de regler les fonctions 
du gouverneur et du parlement. 

» Et pour y parvenir, ledit sieur d'Estampes 
aura uneparticuliere connoissance, sur les lieux, 
de ce qui s'est fait, tant par ledit sieur comte 
d'Alais que par ceux du parlement , au preju- 
dice les uns des autres , et essayera de remettre 
chacun dans sa naturelle fonction , guerira la 
mefiance , rassurera les esprits, et les persua- 
dera , par toutes sortes deraisons, de ne plus 
rien entreprendre ni innover, et fera cognoistre 
a ceux du parlement que, s'ils continuoient de 
blesser I'authorite du Roy, Sa Majeste seroit 
obligee dese servir de la puissance que Dieu lui 
a mise en main pour les chatier; mais qu'elle 
desire auparavant les exhorter a vivre en bons 
et loyaux subjects, et jouir paisiblement de la 
gr^ce de I'oubli de toutes leurs fautes passees. 

>' Si ledit sieur d'Estampes trouvoit ledit sieur 
comte d'Alais irrite contre ceux du parlement, 
et que ceux qui I'approchent , et mesme la plu- 
part de la noblesse du pays , voulussent suivre 
ce raouvement pour trouver employ dans les 
armees, s'imaginant qu'il la faut employer en 
ce rencontre , il fera bien comprendre audit 
sieur comte qu'il doit faire ceder au bien pu- 
blique ses passions particulieres, et qu'il iraporte 
presentement au service du Roy de ne point en- 
trerdans la voye de fait , mais plutot difierer les 
contestations, de telle sorte qu'il ne reste plus 
aux uns ni aux autres de sentimens d'animosite 
ou de vengeance, et que, quand il jouira du 
coramandement et du pouvoir sur les armees, 
ainsi que luy donne sa charge , et que de son 
c6te le parlement ne se melera que des ordon- 
nances, ils doivent etre tous satisfaits; et a 



regard de ceux dudit parlement , ledit sieur 
d'Estampes les persuadera que la compagnie se 
doit renferm.er dans les seules bornes du pouvoir 
de leur charge, sans les etendre au-dela ; et que 
tout ce qu'elle pourroit faire par mefiance et 
pour se premunir contre I'authorite de Sa Ma- 
jeste et celle du gouverneur de la province, ne 
leur pent servir qu'a exciter d'avantage I'envie 
de reprimer leurs entreprises par la force, et 
que le meilleur pour eux seroit de se tourner 
du coste du respect, de la soubmission et de I'o- 
beissance qui est due a Sa Majeste, laqueile a 
accoustume de pardonner a ceux qui s'humi- 
lient, et de renverser les desseins de ceux qui 
s'opposent a ses volontes. 

» Ainsi , toute cette conduitte consiste a re- 
mettre un chacun dans son droit , et qu'il ne 
reste aucun ombrage , ny soubcon , ny crainte , 
au contraire, une confiance toute entiere a la 
parole qu'il leur donnera de la part de Sa Ma- 
jeste , qu'elle est bien eloignee de cette pensee 
d'envoyer des gens de guerre, et qu'elle vent 
proteger et couserver son pays en usant de sa 
bonte paternelle ; neanmoins , si on s'opiniatroit 
a mepriser les voyes de douceur qu'elle em- 
ploye en cette occasion , il est sansdoute qu'elle 
se resoudra de faire sentir la pesenteur de sa 
main a tous ceux qui se rendront coupables de 
d^sobeissance et de rebellion. 

» Ledit sieur d'Estampes suppleera encore 
d'une infinite de raisons que son bon esprit lui 
suggerera,et pour s'instruire d'avantage de cetfe 
affaire , passera a Carpentras pour y veoir M. le 
cardinal Bichy, lequel lui pourra dire tous les 
sentimens des uns et des autres , et lui donner 
ses bons advis et conseils, que ledit sieur d'Es- 
tampes suivra , comme venans d'une personne 
en qui Sa Majeste a pleine confiance , et qui , 
outre sa grande suffisance et dexterite, fait con- 
tinuellement parojtre une tres forte passion pour 
les interests du bien du service de Sa Majeste. 
» II sera bon aussi de conferer avec le sieur 
de Seve , intendant en Provence , qui a veu la 
naissance et le progres de toutes ces esraotions , 
et donnera une connoissance exacte de toutes 
choses audit sieur d'Estampes , lequel , confe- 
rant aussi avec le sieur archeveque d'Arles, qui 
a souvent este employe en cette affaire , pourra , 
estanteclaire de tant de diverses choses, trouver 
avec plus de facilite I'ajustement de toutes choses, 
et surtout conservera audit sieur comte d'Alais 
tout ce qui est attache a sa personne et a la di- 
gnite de sa charge, de telle facon qu'il puisse 
en continuer les fonctions et se faire obeir sans 
repugnance de tous ceux de son gouvernement, 
en tout ce qu'il leur commandera pour le service 

8 



I IG 



MEMOIRES DV COMTE DE BRIKNKR, 



de Sa Majeste , et fera si bien , que I'uuion et 
rintelligence qui doit estre entre luy et eeux 
dudict parlement paroisse , par les effets , et 
qu'elle soit establie en sorte que rien ne la puisse 
plusalterer. 

.. Le sieur d'Estampes prendra grand soin de 
faire entendre au sieur eomte de Carces, lieu- 
tenant-genera! audit gouvernement, qu'il doit 
bien prendre garde de ne pas appuyer ceux du- 
dit parlement contre le gouvernement, non seu- 
lement parce que leurs entreprises seroient pre- 
Judieiables au repos de la province, mais aussi 
par son propre interest, parce qu'il ne pent 
coDsentir a I'affoiblissement de I'authorite dudit 
gouvernement, que la sienne , qui est la meme, 
n'en soul'fre ; si bien , qu'il sera aise de lui faire 
tenir une conduicte telle qu'il balance et mo- 
dere Temportement de ceux de la compagnie, 
qui ont quelque creance et attachement a sa 
personne. 

.' Le seul et unique but que doit avoir ledict 
sieur d'Estampes , en tout son employ, est de 
conserver la province dans I'obeissance de Sa 
Majeste, empescher qu'elle ne se divise et qu'il 
ne s'y fasse aucun parti; que la noblesse, les 
magistrals , consuls et syndics des coramunau- 
tes , se rangent chacun a leur devoir et trou- 
vent son repos dans une veritable soubmission. 
" 11 a este expedle audit sieur d'Estampes 
une commission du Roy pour avoir entree et 
voix deliberative au parlement, comme con- 
seiller d'Estat honoraire, afin qu'il puisse , tou- 
tes les fois que bon luy sembiera , conferer et 
faire resoudre les ditiicultes qui pourroient sur- 
venir avec ceux de cette compagnie. 

» II a este aussi expedie une commission [)his 
generale pour agir en tout ce qu'il jiigeta estre 
a propos pour le bien du service de Sa Majeste, 
assister aux conseils qui se tiendront chez le- 
dit sieur comte d'Alais, presider aux assem- 
blees des communes et reunions des consuls, 
comme en tons sieges et justices ; et parce que 
U's cxpcdilioiis pour les assemblecs des commu- 
»\autes ont este deja faictes et adressees audit 
sieur deScve, il se servira de ces memes let- 
tres et instructions , et effectuera ce qui lui au- 
roit este ardoniie pour le service de Sa Majeste. 
En cas qu'il juge devoir retarder ladUte assem- 
blee, il en donnera son advis a Sa Majeste , et 
si la tenue des Etats de la Provence se pcut faire 
avec faciliteou non pour le repos de la province. 
» II y a encore un autre different dans la ville 
d'Arlcs , pour la suppression du quatrieme cha- 
peron et retablissement d'iceluy ; mais comme 
il a ete renvoye audit sieur comte d'Alais, on 
croit qu'il aura faict cet accord ; neanmoins, en 



cas qu'il ne fust point acheve, ledit sieur d'Es- 
tampes y contribuera en tout ce qu'il pourra , a 
ceque cette affaire se termine au contentement 
universel de ceux de ladite ville, qu'il importe 
decontenter; ledit sieur d'Estampes sera soi- 
gneux d'advertir Sa Majeste de tout ce qu'il aura 
faict , etreglera tout ce qu'il pourra sur les lieux 
avec promptitude et diligence, entierement en sa 
prudence et bonne conduite. « 

Enfin, M. d'Estampes dressa des articles 
avec messieurs du parlement , cour des comp- 
tes, aides et finances, ville d'Aix et pays de 
Provence , pour parvenir a une bonne paix , 
lesquels furent ajustes et signes a Aix, le :ui 
juillet, et dont voici les articles secrets : 

« Messieurs du parlement, ville d'Aix et pais 
de Provence, declarent qu'encores que, par leur 
response n I'article sixieme des propositions a 
eux faictes par M. d'Estampes de Vallencay, ils 
ayent dit qu'ils u'y pouvoient entendre de faire 
present a Sa Majeste de la somme de cent mi lie 
escus pour survenir a ses affaires presentes , 
neanmoings , pour tcsmoigner leur zele et pas- 
sion au service du Roy, encore que, pour leur 
defense legitime , ils ayent beaucoup ^consume 
d'argent , et que leurs biens a la campagne 
ayent este grandement gastes par les troupes 
que M. le comte d'Alais a fait venir dans le 
pais au temps de leur recolte, promettent de 
mettre es coffres de Sa Majeste, dans la Saint- 
Michel prochain , la somme de cent cinquante 
miile livres , qui lui seront payes et portes en 
son espargne par M. Raiilon, tresorier de la 
bourse commune dudit pais, a prendre sur les 
deniers de la derniere imposition de cent livres 
par feu , laquelle sortira a son effet et a ses fins. 
Sa Majeste en accordera les expeditions neces- 
saires pour I'entiere execution , et fera cesser 
tons empeschemens. 

" Itein, sur I'article huictieme eoncernant les 
evocations generales demandees, le parlement 
declare qu'encore qu'il n'ayt consenti qu'a celle 
pour les officiers dii seinestre , qu'ils veuUent 
bien les etendre jusqu'a viugt personnes que 
M. le comte d'Alais nommera , et mesme jus- 
qu'a trente, si ledit sieur d'Estampes le trouve 
ainsi se devoir faire; et sera monseigneur le 
chancelier supplie par lui de vouloir restraindre 
que lesdites evocations ne seront que pour 
sommes excedant deux cents livres en princi- 
pal , et dix livres de rente fonciere, et non pour 
les provisions alimentaires. 

» Item , sur I'aiticle neuvieme touchant les 
consulats , declarent qu'ils consentent que les 
consuls de Montauroux esfant en charge soient 



UKLIMEMIi PAUTIE. [lG-19] 



117 



eontinuez, t'licorc qu'il y ayt arrest dii parle- 
inent sur I'appel interjette sur leur election, 
achevaut le reste de leur annee. Et pour ce qui 
est des consuls de Tannee, estremis a la prudence 
de M. d'Estampes seul d'en user comme ii 
trouvera bon pour le service du Roy et repos 
de ladite vilie. Et messieurs du pariement ont 
sigue sur roriginai. 

"Faict a Aix , le vendredy trentierae jour de 
juillet mil six ecus quaraute-neuf. » 

Bientot apres le calme se retablit uii peudans 
cepays eta Paris meme, etj'informois les am- 
bassadeurs que quand Ton sauroit I'entree triom- 
phaute du Roi, son remerciement a INotre- 
Dame et sa cavalcate a Saint-Louis , et puis 
encores le divertissement des batteliers a faire 
la jouste et tirer I'oye , avec tant|d'acclamations 
publiques et de marques d'affection des peu- 
ples , et le festin royal qu'on lui proposoit pour 
le jour de sa feste , dans rHostel-de-\ ille , le 
bal , la comedy et un feu d'artiffice , on croi- 
roit certainement chez tous les etraugers qu'il 
n'y avoit rien de plus veritable que le zele dn 
peuple envers Leurs Majestez, el un desir uni- 
versel de leur rendre toutes sortes d'obeissance 
et de respect. Quand on scauroitde plus , que la 
Provence est tout-a-faict paciffiee ; que le par- 
iement et ceux de la ville d'Aix avoient receu 
en joye les conditions de la paix que Sa Ma- 
jeste leur avoit voulu imposer; que les deputes 
du pariement etoient venuz faire excuses et 
soubmissions a M. le comte d'Alais, et des 
bourgeois en grand nombre venus luy deman- 
der pardon de tout ce qui s'estoit passe ; qu'on 
donnoit ordre a Bordeaux pour y establir le 
calme par la mesme voye ; il faudroit aussi que 
nos ennemis avouassent qu'iis s'etoient mes- 
pris , et que nous ne manquions ny de moyens, 
ny de force pour les pousser aux extremitcs oii 
ils nous vouloient reduire , si eux-raesmes ne 
nous prevenoient par la paix , laquelle nous 
souhaittions toujours, quelque prosperite qui 
nous arrival ; et que nos alliez auroient main- 
tenant plus de confiance en nous qui avions 
faict parroistre notre constante fidelite envers 
tous ceux a qui nous I'avions promise. 

La cour fit dans ce temps- la un voyage a 
Amiens. II ne se passa rien d'extraordinaire 
pendant lacampagne, sinon que, tandis qu'elle 
dura, il y eut des personnes qui s'entremirent 
pour reunir parfaitement M. le prince avec le 
cardinal. Le premier, s'etant persuade que Ton 
traitoit sincerement avec lui , revinl a Paris , 
oil son frere el M. de Longucvillcse rendirent 
aussi. Le prince de Conti ful admis dans le con- 



seil ; et , par malheur. Ion eut I'adresse de de- 
tacher M. le due d'Orleans d'avec le prince de 
Conde. Le coadjuteur de Paris se declara I'en- 
nemi de celui-ci. Ce qui se passa entre eux est 
un evenement des plus remarquables de I'his- 
toire , que je n'entreprendrai pas d'ecrire, mon 
intention , comme je I'ai deja dit, n'etant que 
de parler seulement des choses auxquelles j'ai 
eu part. 

[ Le roy d'Anglelerre avoit ete arrete dans 
rile de Wight et enferme dans le chateau 
Hurst, puis transfere a Windsor, ou il resta 
jusqu'au 19 Janvier 1649. De la, on le condui- 
sit a Londres , ou soixante-dix juges , dont 
Crorawel etoit le chef, lui firent son proces. 

II fut interroge, eux converts et assis, dans 
la salle de Woestmenster. Ce prince les confon- 
dit par ses reponses fermes et hardies , leur de- 
mandant de qui ils tenoient I'auctoritede juger 
leur souveraiu ; mais ces gens-la avoient preme- 
dite leur action et rien ne pouvoit les erapecber 
de I'achever, sans quelque coup du ciel qui peut 
detourner leur fureur. 

Leurs Majestes firent faire divers offices par 
M. de Bellievre , ambassadeur a Londres, et en- 
voyerent expres M. de Varenne , avec lettre 
de creance , pour faire des instances vives et 
affectionnees en faveur dudit roy. La seule 
pensee de I'estat ou il etoit reduict fesoit bor- 
reur, et on ne sauroit assez s'estoner d'un at- 
tentat si funeste. M. de Varennes partit charge 
de lettres signees du Roi pour Cromwel , Jer- 
ton , le general Fairfax, et pour ceux de la 
chambre des communes , dont suit la teneur : 

« Monsieur Cromwel, j'ai le coeur si louche 
du mauvais etat auquel est reduit mon frere , 
oncle et cousin, le roy de la Grande-Bretagne , 
que je ne puis plus long-temps dissimuler sans 
estre esclaire des verilables intentions de ceux 
qui ont sa personne royale en leur pouvoir , ne 
pouvant pas m'imaginer que ce qui s'est diet 
icy puisse avoir autre fin que de justifier son 
innocence , affin de faire honte a tous ses ac- 
cusateurs ; et comme vous etes un deceux qui 
y pouvez beaucoup contribuer , je vous escris 
eelle-cyenparticulier, de I'avis de la Reyne re- 
gente notre dame et mere, qui vous sera rendue 
par le sieur de Varenne, conseiller de mon 
conseil d'Elat et I'un de mes gentilshommes or- 
dinaires, que j'envoye expres pour vous faire 
cognoistre que vous avez en main une occasion 
de vous signaler , en faisant une action juste en 
faveur de voire souverain, en usant bien du 
pouvoir que les armes vous ont donne sur luy , 
pour Ic romcttre dans sa dignitc el dans ses 



1 18 



MK.ViOiaiiS 1)11 COMTK I)E lilUEAMi, 



droicts : ee qui vous seroit avantageux par la 
recompense que vous auriez meritee et par le 
bieu qui en reviendroit a vostre patrie, le re- 
pos de laquelle vous devriez procurer : et ce 
faisant, je vous en seray oblige et vous donne- 
ray de solides effets de ma bonne volonte. Je 
veux bien juger de votre interieur , et croire 
que vous vous servirez de I'occasion pour re- 
donner a votre prince les marques de la gran- 
deur et de Tautorite qui lui appartienuent, fai- 
sant une chose fortglorieuse et qui vousrendra 
digne de toutes les graces et faveurs , particu- 
iierement de la royaute, et qui vous seront as- 
seurees par la parole que je vous ai donnee et 
parce que mes intentions vous seront plus par- 
ticuliereraent expiiquees par M. de Bellievre, 
mon ambassadeur , et par ledit sieur de Va- 
renne , en qui vous prendrez toute creance, je 
m'en reniets a eux de s'etendre davantage sur 
ce sujet j et ce pendant je prieray Dieu qu'il 
vous ait , etc. 

>• A Saint- Germain^ le '2f('vjierl(j49. » 

•' Monsieur Jerton, j'envoye exprez le sieur 
de Varenne , conseiller de mon conseil d'Etat 
et Tun de mes gentilshommes ordinaires , pour 
faire instance en mon nom partout ou sera be- 
soing , avec toute la chaleur d'amitie qui m'en- 
gage aux interets de mon frere , oncle et cou- 
sin, le roy de la Grande-lJretagne, a ce que son 
innocence soit recogneue, et que la paix entre 
luy et ses sujets se puisse terminer par une voye 
convenable a sa dignite, et qui soit glorieuse et 
utile a son parlement et a ceux qui comman- 
dent les armees , ne pouvant pas m'imaginer 
que ceux qui tiennent sa personne en leur pou- 
voir ayent d'autre pensee que celle de la resta- 
blir danssa puissance legitime, et d'assurer 
par ce moyen le repos de ses sujets. Je veux 
croire que vous prendrez un conseil genereux , 
et que vous vous servirez de vos avantages pour 
contribuer au retablissement de sa dignite, 
ainsy que je vous en prie , et d'ajouter creance 
a tout ce qui vous sera diet par le sieur de Bel- 
lievre , mon ambassadeur , et le sieur de Va- 
rennes, et aux asseurances qu'ils vous donne- 
ront de ma bonne volonte , priant Dieu, etc. » 

" Monsieur le general Fairfax , nous avons 
tousjours creu que vous aviez pris le comman- 
demcnt des armees d'Angleter re avec cette senile 
intention d'asseurer le repos des peuples sous la 
juste et legitime domination de leur Roy, et 
nous nc pouvons pas nous imaginer que sa per- 
sonne royalle eslant tombee sous votre pouvoir 
puisse davantage estrc maltraictee , et que , si 



vous avez quelques raisons qui vous ayent en- 
gage d'eu venir si avant, vous serez maintenant 
plus eclaire , et apres avoir recogneu ce qui est 
seul de sa dignite , ne perdrez pas I'occasion 
d'agrandir vostre fortune en retablissant la 
sienne. En quoy , si mes prieres peuvent etre 
efficaces et qu'il se traicte quelqu'accommode- 
ment en la conjoncture presente , non-seule- 
nient je vous en sauray gre, mais je veux estre 
le garant de I'execution des promesses qui vous 
seront faictes par ledit Roy , mon frere , oncle 
et cousin ; et faisant reflexion sur ce qui vous 
sera plus particulierement expose par M. de 
Bellievre, mon ambassadeur, et par le sieur 
de Varenne, conseiller de mon conseil d'Etat et 
I'un de mes gentilshommes ordinaires, que j'en- 
voye exprez vers vous, je prens sujet de bien es- 
perer de vostre humeur genereuse, qui donnera 
beaucoup d'eclat a sa reputation , si I'innocence 
dudit Roy est manifestee; et ne pouvant m'ima- 
giner qu'on voullut mespriser mes instances en 
une chose si juste et raisonnable, etqui metient 
au coeur par le lien du sang et de la fraternite, 
aussy je me persuade qu'aprez avoir ouy ce que 
j'ay mis en creance sur mon ambassadeur et 
sur ledit sieur de Varenne , vous prendrez des 
resolutions conformes a I'honneur de nostre pro- 
fession , et a ce que doibt un suject a son roy 
et a sa patrie. Sur vos assurances , je prieraj' 
Dieu qu'il vous ayt , etc. 

» A Saint- Germain , le 2 fevrier 1649. » 

« Cher et bien ame , ayant sceu I'etat auquel 
se trouve reduicte la personne de nostre frere , 
oncle et cousin, le Roy de la Grande-Bretagne; 
le mauvais traictement qu'il continue de rece- 
voir nous faisant craindre qu'il ne soit encore 
pire , nous a oblige d'envoyer exprez ledit sieur 
de Varenne , conseiller en nostre conseil d'Etat 
et I'un de nos gentilshommes ordinaires , le- 
quel nous avons charge de ceile-cy que nous 
vous ecrivons de I'avis de la Reyne regente 
notre dame et mere , pour vous prier d'entrer 
en consideration dece qui est du audit Roy, et 
de conti-ibuer de tout vostre pouvoir a faire en 
sorte qu'il puisse changer sa mauvaise fortune 
en une meilleure , et que le respect dont les An- 
glois out este tousjours jaloux pour leur souve- 
rain ne se perde pas en celui-cy ; vous assurant 
que nous nous tiendrons tres-obliges , si vous 
defferez a nos prieres tres-instantes et affection- 
nees en laveur dudit Roy, et nous en conserve- 
rons un lessentiment parfait pour vOus faire co- 
gnoistreen toute occasion nostre bonne volonte 
envers vous, laissant a Nostre prudence dc- 



penser eombien il nous seroit sensible si nous 
n'estions pas assez consideres en une demande 
si juste et a la poursuite de laquelle nous som- 
mes interesses par le sang et la fraternite. Et 
parce que ceux de la chambre des Communes 
du parlement d'Angleterre , a qui vous com- 
muuiquerez ces presentes seront pins particu- 
lierement informes de nos intentions par le sieur 
de Bellievre , nostre anibassadeur , et par ledit 
sieur de Varenne , nous nous en remettrons a 
ce qui sera diet par eux de nostre part , leur 
donnant creance pour cette affaire. Cependant 
nous prierons Dieu qu'il vous ait , tres-chers et 
bons amis , en sa tres-sainte garde. » 

Nous eumes bientot apres avis de la con- 
damnation a mort du roy de la Grande-Bre- 
tagne , par ies commissaires constitues ses ju- 
ges , qui luy prononcerent Tarret le huictierae 
fevrier, et firent faire I'execution le lendemain, 
en place publique , vis-a-vis de la porte de son 
palais. Cette Majeste souffrit avec beaucoup de 
patience et de courage Ies derniers efforts de la 
malice de ses ennemis , lesquels dcpuis ordon- 
uerent que tons Ies actes ne se i'eroient plus 
soubz le nora de Roy , mais soubz le nom de 
Custocles libertatis Anglicv.^ auctoritate Parlu- 
tiienti. Get accident est si estrange qu'on ne 
pent y penser sans horreur. 

Ce fut notre resident de La Haye qui nous 
en informa le premier par sa lettre du I7 le- 
vrier, dont voici I'extrait : 

« Monsieur , vous aurez seu , en droiture de 
Londres, la mort pitoyable du roy d'Angle- 
terre. Les uns disent que cette barbaric s'est 
comise dans la salle de Wintal , d'autres dans 
une place publique. J'ai veu deux lettres : lune 
a la contesse d'Arondel , I'autre de I'ambassa- 
deur Paw a son fils, quidemeure en cette villej 
toutes deux ne marquent rien de cette circon- 
stance , qui est bien vaine dans une si haute in- 
liumanite. On nous a dit qu'il y avoit lettre de 
Necuastel a Roterdam,par laquelle les deputes 
d'Ecosse devoient venir a La Haie , vers leur 
nouveau Roy ; nous n'en avons aucune certi- 
tude. ■> 

Les affaires d'Ecosse continuerent de fixer 
notre attention. Je mandai a M. de Graymont 
que « les affaires de ce pays , encore chauce- 
lantes, avoieut fait un grand pas pour leur su- 
rete et leur repos , en proclamant roy le prince 
deGalles ; mais que, s'ils maiiquoient a I'affermir 
en ses droicts el en sa dignite, leur seconde 
faute deviendroit pire que la premiere ; que les 
intentions de Sa Majeste etoient toutes bonnes 



DEUXIEME PARTIE. [1G49J 119 

et avantageuses a cette nation , qui devroient 
recompenser, par un exces defidelite etd'amour 



pour le tils, ce qu'ils ont perdu de reputation 
en livrant le pere aux Anglois. Vous continue- 
rez a nous donner avis de la pente que prendront 
les affaires , et direz a M. le marquis d'Argueil 
qu'il y a tousjours plus de fortune et d'honneur 
a esperer dans les bonnes graces de son souve- 
rain et dans I'araitie d'un Roy de France , que 
dans le tumulte populaire dont le caprice faict 
tousjours perir les grands seigneurs. » 

En reponse a cette depeche, M. de Graymont 
me rendoit compte de ce qui se passoit en ce 
pays, par sa lettre du 23-13 mars 1649 , recue 
a Saint-Germain le 4 avril , et que voici : 

« Monseigneur, je raisonnois fort mal dans 
une de mes precedentes lettres : je disois que la 
difference de religion susciteroit tousjours assez 
dequerellesentre I'Ecosseet les ludependans, 
desquelles le roy d'Angleterre pouvoit tirer 
beaucoup d'avantages; mais a present je vois 
que le Covenant est une chose qui sert a dimi- 
nuer I'autorite du Roy, traverser les Malignans, 
quisont ses serviteurs , donner quelque appre- 
hension aux Independans , s'acquerir beaucoujJ'" 
de bonne ophiion vers le peuple, href, a se def- 
fendre et offenser soubz ce specieux tittre de 
religion, sans epouser des querelles contraires 
aux intentions des Covenantaires. Les chefs 
de ce parti disent tout nettement que si le roy 
d'Angleterre ne I'accepte pas et ne donne toute 
sorte de satisfaction a t'Eglise , ils u'ont que 
faire d'entreprendre une nouvelle guerre contre 
leurs voisins , et ne parlent pas de ce qu'ils fe- 
roient pour luy s'il vouloit signer le Covenant, 
sinon en termes generaux; si bien que je ne 
scay comment il se comportera avec eux. 

' « Le chevailier Flaming, qui arriva icy di- 
manche pour ses affaires particulieres, comme 
il dit, mais en elfet pour espier la contenance 
de ces messieurs-cy. temoigneque le roy d'An- 
gleterre veut donner toute sorte de satisfaction a 
I'Eglise ; mais qu'il se veut conserver son auto- 
rite toute entiere. S'ils en demeurent la, et eux 
dans les termes et fins du Covenant, ils sont bien 
loing de s'accorder,puisque ledit Covenant de- 
roge entierement a son auctorite; si bien qu'il 
pourroit peut-estre faire un tour en Irlaude de- 
vant que de venir en Escosse on autre part. 
Mais il y a aussy danger que cela n'aigrist ce 
parlement , qui , apres tout , a grand subject de 
desirer son prince en I'etat qu'il le pretend 
avoir, c'est-a-dire sans autre pouvoir que celuy 
de les autoriser en toutes choses : ce qui les fe- 
roit redouter de ceux qui peuvent devenir leurs 



120 



MEMOIRHS l)U COMTE DK KlUE.MNi:, 



eniiemis et les mettroita Tabry de la liayne des 
Maliguans, qui seroient par ladite prise du Co- 
venant qu'auroit fait leur Roy, exclus de toutes 
charges et denues des moyens de se venger des 
injures qu'ils ont rccues. Partant , Monseigneur, 
il me semble qu'ii ny a pour luy que deux 
voyes de venir en Escosse : la premiere est d'y 
entrer bien accompagne, tant des forces etran- 
geres que de ses anciens serviteurs, ce qui, es- 
tant directement contraire an Covenant, donne- 
roit subject a ce parlenient de prendre acluelle- 
ment les armes contre eux , et de se joindre 
avec I'Angleterre, qui ne pourroit pas avoir 
une meilleure occasion d'executer ses desseins ; 
I'autre est de venir lui seul avec commission- 
naires des Estats du parlement qu'on luy veut 
envoyer cette semaine , et se jetter entre les 
bras de ceux qui ont vendu son pere : car de 
croire qu'il obtiendra d'eux, par traile, des con- 
ditions plus douces , comme seroient eel les de 
maintenir ses serviteurs et de passer un acte 
d'oubli de toutes les vieilles querelles et de ce 
nom de Malignan , il n'y a pas grande appa- 
rence , parce que cela reculeroit bien loing du 
gouvernement des affaires ceux de ce party-cy, 
et les apauvriroit beaucoup, la pluspart de leurs 
rentes estant fondees sur des Malignans, qu'ils 
se sont confisquees. Je n'ay point, Monseigneur, 
fait cy-dessus particuliere mention du parti de 
Innernesse , parce que s'il n'est assiste de son 
Roy, il ne pourra pas subsister, et s'il en est 
ayde, cela derogera au Covenant et sera un 
fondement a ceux-cy d'entrer en guerre ouverte 
contre leur prince. Les dernieres nouvelles qui 
en sont venues disoient que les Malignans 
avoient demantele la ville, et s'etoient retires 
de I'autre coste de la Spare, ayant rompu le 
pontapres eux, et qu'ils gardoient les passages 
de cette riviere, et par mesme moyen trois pro- 
vinces derriere eux, qu'ils veulent faire souslever 
contre le lieutenant-general David Leslay, qui 
est arrive la : ce qui me fait croire qu'ils ne 
sont pas cinq ou six mille homraes comme on 
disoit , et je vois que les autres Malignans ra- 
battent beaucoup de la joye qu'ils avoient con- 
ceue au premier bruit de ce remuement. Crom- 
well a envoye icy le colonel Roc pour voir si ce 
parlement vouloit maintenir tout de bon la pro- 
testation de ses commissionaires. On le doit ex- 
pedier aujourd'hui et luy donner reponse a la 
lettre qu'il a presentee. Je ne scay pas quelle 
elle sera, mais on m'a diet de bonne part que, 
outre celle qu'on a envoyee avec une qui auc- 
torisoit la protestation faicte , laquelle adoucit 
touttes choses , il y a apparence qu'on luy en 
donnera encore une autre pour asseurer les in- 



dependans de leur bonne volonte, et affermir la 
bonne intelligence qu'ils sont obliges d'entrete- 
nir avec eux pour parvenir a leurs intentions, 
quel les qu'elles soient. 

>' Ce parlement a dispose , la semaine passee , 
entre ses membres, des principaux offices du 
royaume , dont je remetsa vousentretenirquand 
j'en auray I'imprime. II est a present a ordon- 
ner de ceux de la justicedans lesquels il ne souf- 
frira pas un qui ait seulement quelque bonne 
volonte pour les Malignans, c'est-a-dire pour 
les serviteurs et service de leur Roy, Surquoy, 
Monseigneur, je vous prie de remarquer qu'il a 
dispose de ces offices de sa propre auctorite 
sans le consentement duditRoy, cequi estabso- 
lument contre les lois et coustumes du royaume. 
Au reste, on travaille tousjours aux levees sans 
donner a connoitre precisement a quelle fin , 
lesquelles se font, pour la pluspart , aux depens 
des Malignans et de quelques nouveaux impots. 

>' On disoit ce matin que le party qui estoit a 
Innernesse estoit dissipe, et que les principaux 
chefs d'iceluy s'estoient rendus a David Leslay. 
On rapporte d'Hollande que M. Montross est 
en grande auctorite vers son Roy ; que les 
inimities entre luy et les Hamiltons ne sont 
pas encore assoupies , et que le chevalier Dou- 
glas , qu'on me vient de dire arriver, en estoit 
parti pour Escosse, avec commissions du roy de 
la Grande-Rretagne au parlement. On parle du 
marquis d'Hunteley. Reste, Monseigneur, a vous 
souhaiter toutes sortes de prosperites , et vous 
demander la permission de me dire , avec toute 
sorte de respect , votre , etc. » 

Par ma depeche datee de Compiegne le 14 
mai , je recommandois surtout a M. de GrouUe, 
qui etoit aussi charge de nos affaires en 
Ecosse , qu'en s'expliquant avec les An- 
glois de ce qu'on pensoit d'eux en ce royau- 
me , de ne point advouer que nous eussions 
le desir d'assister le roy de la Grande-Rre- 
tagne , affin que ces gens-la ne songeassent 
point a nous prevenir; mais leur laisser croire 
que nous etions occupes a nos propres affaires , 
et que ndus n'etions pas pour nous ingerer des 
leurs , ny contrarier tout ce qu'ils fesoient. Et 
pour moy, je croiois qu'il suffisoit de les aban- 
donner a leur piopre confusion, et qu'elle de- 
voit croistre parmi eux si fort, qu'il ne faudroit 
point d'autres voyes ni pratique pour les des- 
truire ; qu'il faloit continuer de m'avertir avec 
soin de tout ce qu'il pouvoit penetrer. « Si le 
roy d'Angletcrre , lui ecrivois-je , vient en cette 
cour, ce ne sera que pour faire compliment a 
Leurs Majestes , qui sont a present occupees an 



DEUXIEME PAKTIK. Il6l91 



121 



principal effort de la guerre, qui sera faite en 
Flandres. Notre armee allemande ayaiit passe 
des avant-hier la riviere, est entree dans le 
Haynault , et va joindre notre armee francoise 
pour entreprendre quelque grand siege. » 

Nous eumes , vers ce meme temps , avis par 
le residant de La Haye , que <■ le nomme Dau- 
ristaus, hollandois, et qui, servant de fiscal 
dans I'armee de Fairfax , a poursuivi en juge- 
inent le feu roy d'Angleterre , fut atrape , le 1 a*" 
du raois , a dix heures du soir, a La Haie , en 
soupant, et perce decinq coups, dontil mourut 
a la raesme heure ; qu'il etoit envoye par la Repu- 
blique angloise vers lesEtats, etque Ton faisoit 
perquisition de ceux qui I'ont paie. Enfin le roy 
de la Grande-Bretagne arriva en France et 
vint diner a Compiegne , au mois de juillet, 
avec Leurs Majestes, monsieur le due d'Anjou , 
monsieur et raadame d'Orleans et Mademoi- 
selle. Cette Majeste fut fort bien recue en la 
cour, et eupartit satisfaite, pour aller trouver la 
Hoyne , sa mere , a Saint-Germain , et prendre 
avec elle ses resolutions pour son voyage d'lr- 
lunde. »] 

M. le prince ne fut pas plus tot de retour a 
-Paris, qu'il s'apercut que M. le due d'Orleans 
avolt du refroidissementpour lui , et neanmoins 
ils vivoient en apparence avec beaucoup de ci- 
vilite. Le cardinal, dont I'esprit etoit fort capa- 
ble de causer leur mesintelligence, fit naitre 
des soupcons dans celui de M. le prince, et lui 
persuada que le coadjuteur , qui etoit ennemi 
de Mazarin, avoit beaucoup de credit sur Mon- 
sieur, et que ce prelat avoit resolu de faire as- 
sassiner Son Altesse, un jour qu'elle passeroit 
dans son carrosse sur le Pont-Neuf. Dans ce 
meme temps-la, le cardinal , pour mettre dans 
ses iuterets les dues d'Epernou et de Bouillon , 
la maison de Rohan de la branche de Gueme- 
ne , et la comtesse de Fiesque, fit consentir Sa 
Majeste qu'ils se couvriroient tons aux audien- 
ces, et que leurs fillesauroient le tabouret, de 
meme que cette comtesse. lis furent done mis 
en possession de cet honneur ; mais la noblesse 
s'en formalisa, endisant, entre autres raisons, 
que sous le gouvernement d'une femme et d'un 
enfant on oseroit tout entreprendre. Elle forma 
une assemblee qui se joignit a celle du clerge , 
qui se tenoit pour lors. Ces deux corps depute- 
rent conjointement pour faire des plaintes com- 
munes sur les desordres de I'Etat, qui ne pou- 
voient etre corriges que par une assemblee des 
notables du royaume. Les nobles firent une 
plainte, en particulier, de ce qu'on vouloit dis- 
tinguer de certaines maisons d'avec d'autres 
qui ne leur cedoient en rien. On fit toutes les 



diligences possibles pour faire cesser cette as- 
semblee ; mais tous les moyens qu'on s'etoit 
proposes s'etant trouves inutiles , les graces fu- 
rent revoquees, et Ton promit la convocation 
des Etats-generaux. 

II est bien vrai que M. le prince n'approu- 
voit pas que ces honneurs eussent ete commu- 
niques a tant de maisons ; mais ii y en avoit 
aussi qu'il vouloit favoriser, comme celle de 
Bouillon : ce qui fut cause qu'il ne cessa de 
supplier la Reine que I'acte par lequel le Roi 
s'etoit engage d'elever les uns au prejudice des 
autres fut supprime. J'en avois, par malheur 
pour lui, ete rendu ledepositaire, et je ne crai- 
gnis point de dire a cette princesse que ceux 
qui me pressoient de rendre cet acte se met- 
toient peu en peine de ce qui pouvoit lui en ar- 
river, et negligeoient son service pour des in- 
terets particuliers. 

Sa Majeste m'ayant presse deux differentes 
fois de lui reraettre cet ecrit que nous avions 
signe M. Le Tellier et moi , je lui dis pour 
m'en defendre qu'il pouvoit etre revoque par 
un posterieur : cequi ne satisfaisant point ceux 
qui s'y trouvoient interesses, ils eurent recours 
au cardinal pour I'obliger a m'en parler. C'est 
ce qu'il fit , en me blamant de la difficulte que 
je faisois d'obeir a la Reine. Mais , apres qu'il 
eut epuise toute son eloquence pour me faire 
consentir a ce qu'il vouloit, je ne pusm'empe- 
cher de lui repondre, en me servant des termes 

des paiens, qu'il parloit 

Mais qu'il se trompoit, s'il croyoit pouvoir m'o- 
bliger par force a faire pour lui ce que j'avois 
refuse a la Reine ; que Sa Majeste etoit en droit 
de me commander ; que les autres pouvoientta- 
cher de me persuader, mais qu'il ne seroit pas 
aise d'y reussir. Cette Eminence eut alors re- 
cours a la Reine, qui me dit : « J'ai une preuve 
a desirer de votre affection ; voyez si vous me 
la devez refuser. » J'eusse volontiers repondu a 
cette princesse comme Eole fit a Juuon (1) ; 
mais , sans me servir des paroles du poete, j'as- , 
sural la Reine qu'il n'y avoit rien que jene fisse 
quandil s'agiroit de lui plaire. « Eh bien, me 
dit-elle, remettez a M. le prince I'ecrit qu'il y a 
si long-temps qu'il presse pour le ravoir. » Je 
m'y engageai, et je le dis a M. Le Tellier, qui 
m'en sollicitoit continuellement, et qui crut ne 
pouvoir porter a ce prince une nouvelle qui lui 
fut plus agreable , en lui disant que je lui avois 
meme offert de le lui remettre. Son Altesse 

(1) Tuus, Rcgina.quid oples 

Expiorare labor : mihi jussa capessere fas est. 
(Eneide, livre 1, vers 76.) 

(A. E.) 



122 



MEMOIUKS UU COMT£ UE I5IUE^^E, 



m'envoya un de scs offlciers pour m avertir de 
I'attendre le lendemain matin, ajoutant qu'elle 
ne vouloit point que j'allasse a son hotel. Je fus 
surpris de ee discours, et je m'engageai d'at- 
tendre M. le prince , qui ne manqua pas de \e- 
nir chez raoi a ncuf heures precises. J'allai a sa 
rencontre , et je lui remis les papiers qu'il avoit 
souhaitesavec tantd'empressement, et lui ayant 
demande, en lui faisant mon compliment, pour 
quelle raison il s'etoit donne tant de peine , et 
navoit point voulu que j'allasse chez lui : 
« C'est, me dit-il, qu'ont eutpu croire que vous 
y seriez venu pour negocier. — Bien d'autres , 
lui repondis-je , s'eu donnent la liberte ; et 
quand je la prendrois , je ne croirois pas qu on 
y dut trouver a redire. Mais j'entends bien ce 
quecela signifie : c'est que, ne I'ayant pas fait, 
vousle trouverez mauvais. J'aurai a I'avenir 
une conduite plus reguliere. — Faisons , me 
dit-il , deux tours dans votre cabinet, et fermez 
la porte. » Ensuite, continuant son discours , il 
m'ajouta : « Vous avez blame la maniere dont 
j'en ai use avec la Reine ; mais c'est sans doute 
parce que vous ignorez qu'elle m'avoit promis 



me, rinterpretatiou est toujoursmauvaise; par- 
ce que si on lui doit du respect , on est bl^me 
de lui en manquer. Vous savez bien que la Relne 
ne doit point etre traitee de la sorte, n'y ayant 
bienfaits ni graces que vous ayez desires d'elle 
que vous ne les ayez obtenus. — Quelles sont 
ces graces? me dit-il ; voudriez-vous mettre en 
ligne de compte qu'elle m'a duune le gouverne- 
ment d'une province et d'une place ? C'est ce 
qu'on avoit promis a feu mon pere avant la 
mort du feu Roi. » Je lui dis que j'en convenois, 
que I'eveque de Beauvais I'avoit promis, mais 
que la Reine avoit tenu parole a ce prelat. Ce 
prince, transporte de colere, me dit alors : 
« N'estimez-vous done point mes services ? — 
Bien plus, lui repondis-je, que Votre Altesse 
ne le pourroit faire elle-meine, parce que la 
raodestie Ten empeche. Mais, puisque I'occa- 
sion s'en presente, je me crois oblige de vous 
dire, Monsieur, que ce n'est point votre fortune 
qui fait la grandeur de I'Etat, mais qu'au con- 
tiaire la puissance royale a contribue a votre 
gloire. Tel autre auroit pu commander les ar- 
mees du Roi, qui auroit ete aussi heureux que 



le gouvernement du Pont-de-I'Arche, dont elle | Votre Altesse. Avant que vous eussiez rendu a 
s'est dedite. « Je lui avouai que la nouvelle 
m'en surprenoit, et que j'en etois d'autant plus 
surpris qu'il cut insiste pour le faire donner a 
M. de Longueville , apres ce que je lui avois 
entendu dire qu'il valoit mieux hasarder le tiers 
du royaume que de le faire; que je ne compre- 
nois pas , par plusieurs raisons que je lui alle- 
guai, quelles etoient celles qui avoient pu le 
faire changer de sentiment ; mais que je le sup- 
pliois de ne point trouver mauvais si je doutois 
que la Reine s'y fiit engagee. « II est vrai , me 
dit-il , que ce n'est pas a elle a qui je me suis 
adresse , mais au cardinal , qui m'a promis de 
faire tout ce qu'il pourroit pour me contenter. 
— II peut , lui repondis-je, y avoir fait de son 
mieux sans I'avoir obtenu de Sa Majeste. Et en 
cela vous n'avez aucune raison de vous plaindre 
de la Reine , mais beaucoup de vous louer du 
cardinal. » II me fit une reponse qui me surprit 
autant que les paroles aigres et emportees dont 
il se servit pour exprimer sa colere ; ce qui 
m'obligea de lui dire : « Vos expressions et vos 
pensees , Monsieur , sont outrageantes par rap- 
port aux obligations que vous avez a la Reine; 
car Votre Altesse salt bien que la Reine ne me- 
rite pas d'etre maltraitee. Quand il arrive que 
le maitre , pour empficher qu'un ancien sersi- 
teur ne soit opprime par un plus puissant , fait 
quelque chose qui pourroit etreblcirae, il s'cn 
discuipe sur I'amitie qu'il porte a celui qu'on 
>cut opprimei- ; mais lorsqu'il s'agit d'une fera- 



Etat des services considerables , d'autres I'au- 
roient pu faire aussi ; mais s'il avoit fallu les 
recompenser comme vous I'avez ete, on se se- 
roit vu contraint de demembrer la monarchic. » 
L'horloge sonnant midi , comme c'etoit un di- 
raanche et que M. le prince n'avoit pas encore 
entendu la messe, le prince de Conti, qui etoit 
devot , et qui attendoit dans la salle, frappa a 
la porte de mon cabinet , pour avertir sou frere 
d'al!er a la messe : cela finit notre conversation. 
II me parut que depuis ce jour-Ia le prince de 
Conde n'eut plus la meme confiance en moi. Ce^ 
pendant il se croyoit assure de la cour qu'il s'i- 
maginoit gouverner absolument, et n'avoirrien 
a craindre de M. le due d'Orleans, persuade 
qu'il etoit que Son Altesse Royale avoit moins 
de credit que lui. Madame la princessedouai- 
riere entra en quelque mefiance , parce qu'elle 
rcmarqua que la Reine avoit du refroidissement 
pour elle ; mais le cardinal se conduisoit avec 
tant de dissimulation a I'egard de M. le prince , 
que It's plus eclaires entroient dans les senti- 
mens de celui-ci , qui raisonnoit de cette ma- 
niere : «0n ne peut m'arreter que tres-difficile- 
ment, a moins que M. le due d'Orleans n'y 
consonte. Et comme il n'auroit pas de secret 
pour I'abbe de La Riviere , je suis assure que 
je n'ai rien a craindre; car it ne manqueroit 
pas de m'avertir de ce qui pourroit venir a sa 
connoissance. » II y eut pourtant de ses crea- 
tures qui enlrcrent dans la mefiance , et qui lui 



DELXIEME PABTIE. [lOSOJ 



123 



conseillerent de se tenir plut6t a Saint-Maur 
qu'a Paris , afin d'etre plus en etat de se reti- 
rer s'il venoit a decouvrir qu'on eiit quelque 
dessein de I'arreter, Mais on n'evite jamais ee 
que la providence de Dieu a resolu (1). 

[1G50] Le cardinal fit naitre du soupcon dans 
I'esprit de M. le due d'Orleans pour Tabbe de 
La Riviere, en ce qui regardoit M. le prince 
de Conde, et sut ensuite I'engager a consentir 
que ce prince fut arrete prisonnier. L'Eminence 
lui representa que c'etoit un esprit altier qui , 
en plusieurs occasions, lui avoit manque de 
respect, et que le consentement qu'il donneroit 
a ce que le prince fut arrete , etoit un moyen 
pourfaire voir que lui, Monsieur, ctoit unique- 
ment attache au Boi; que ce!a affermiroit Tau- 
torite royale. D'ailleurs M. le due d'Orleans 
etant obsede par les amis du coadjuteur, qui 
etoient ennemls declares du prince, Monsieur 
n'en consentit que plus facilement a tout ce que 
Ton souhaitoit de lui. L'execution d'un pareil 
dessein etoit pourtant tres-difficile; car il t'al- 
loit faire arreter en meme temps les deux freres, 
et M. de Longueville, leur beau-frere. Tout 
autre lieu que le Palais-Royal y paroissoit peu 
propre. II falloit des forces considerables pour 
les conduire a Vincennes, parce que le prince 
de Conde avoit a sa devotion , dans la ville de 
Paris , un grand nombre d'officiers des troupes 



(1) Le comtc de Brienne parte peu dans scs Mc- 
moiresdu pr(ilendu assassinat de Joly, (?v6nenient assez 
important, puisqu'il pr^para I'arrestation du prince de 
Coiid(?. La depeche suivante de ce personnage, adress^e 
a M. Matharel , supplecra a ce silence. Ella est dgale- 
inent tiree des papiers de Brienne : 

« Get ordinaire vous portera des nouvelles de cette 
ville qui estonneront nos ennemis. Jeudi dernier, sur 
I'occasion d'un coup de pistolet tir6 dans Ic carosse du 
sieur Joly, conseiiler au Chatelet, par quelques person- 
nes incognues , sans toutefois le blesser, quelques s6di- 
ticux vinrent au palais pour y esmouvoir le peuple , et 
s'en trouva d'assez insolens pour crier aux armes, et 
qu'on avoit assassind des conseillers, pour faire Tefrect 
qu'on s'estoit promis. Les bourgeois se mocquerent du 
bruit et dirent tout hault qu'ils n'avoient que faire 
des querelles particulieres, et qu'ils n'armeroient point 
sans le commandement du Roy. 

» Le lendemain, plusieurs vagabons s'assennblerent sous 
le mot de Bordeaux, en place Dauphine , a dessein d'as- 
sassiner monseigneur le prince ; lequel, en ayant est^ 
adverli, envoya M. Violard, son escuyer, recognoistre. 
II fut pouss6 par cette canaille qui lira sur luy, et apres 
.s'eslre retire, fit passer un des carosses de Son Altesse 
avec cinq valets de pied derriere et deux devant, por- 
tanl des flambeaux. Ces gens-la vinrent au carosse au 
milieu du Pont-Neuf, et ayant veu quil n'y avoit per- 
sonne dedans, attaquerent le carosse de M. le marquis 
de Durasqui le suivoit, et tirerent deux coups de pis- 
tolet dedans, croyant que monseigneur le prince y sc- 
roll , et blesserent un laquais qui estoit seul, leque! en 
lliourut quelques heures apres. 



qui avoient et6 levees sous son nom , et dont la 
bravoure pouvolt faire craindre qu'elles ne fus- 
sent capables de tout entreprendre pour procu- 
rer la liberte de ee prince. Le jour de l'execu- 
tion etant arrete, on fit monter a cheval les 
compagnies de la maison du Roi , qui se mirent 
en bataille au marche aux chevaux. M. le 
prince, en etant averti , en demanda la raison 
au cardinal , qui lui repondit qu'on avoit eu 
avis que Descoutures vouloit se sauver, et qu'on 
avoit assemble des troupes pour I'arreter. Comme 
il etoit ennetni declare de ce prince, Son Altesse 
en temoigna beaucoup de joie, et u'examina 
pas davantage la chose. On I'avoit long-temps 
amuse de I'esperance de faire arreter Descou- 
tures, et Ton avoit meme fait toutes les dili- 
gences apparentes pour y reussir. Beaucoup de 
gens croyoient qu'on affectoit de paroitre desi- 
rer ce qu'on ne vouloit pas executer ; mais il n'y 
avoit que M. le prince qui , etant persuade de 
la bonne foi du cardinal , prenoit pour argent 
comptant les raisons qu'on lui donnoit. 

Je me souviens que , s'en etant un jour entre- 
tenu avec moi, et ne croyant pas la chose si 
difficile qu'on la lui representoit , je lui deman- 
dai si c'etoit tout de bon qu'il desiroit que Des- 
coutures fut pris ; et m'ayant dit qu'oui , je I'as- 
surai qu'il ne me falloit que trois jours pour de- 
couvrir I'endroit ou il etoit retire; que, quand 

» Tout cela obligea Son Altesse Royale et monsei- 
gneur le prince d'aller au parlement , ou les chambres 
estoient assemblees , pour y deraander justice ct de I'as- 
sassinat contre M. Joly. et des actions s^ditieuses de ceux 
qui avoient cri6 aux armes. II fut arreste qu'il en scroll 
inform^, et deux conseillers deputes a cet ellet : lesquels 
ont aujourd'huy rapporte lesdites informations, en pre- 
sence de Leurs Altesses, et a est(5 decreste prise de corps 
contre le sieur de La Boulaye et un nomm6 Germain 
Lagneau et autres. 

» Si bien que voila les raeschans escart(5s et rautorU6 
du Roy restablie, aussi bien que celle de la cour de par- 
lement qui veut faire justice des auteurs et complices de. 
ces d(?sordres, afin que la punition en soil exemplaire et 
retienne chacun dans son debvoir. 

» Les colonels des quartiers sont venus asseurer Leurs 
Majest^s de la fid^lit6 des bourgeois, et qu'ils ne se mes- 
leront en aucune sorte des allalres de particuliers , et 
qu'ils ne prendront les armes que parle commandemenl 
du Roy et pour son service , tons piests d'exterminer 
tous les Frondeurs et les perlurbateurs du repos public. 
C'est la verity de tout ce qui s'est pass(5, et s'il en estoit 
^crit autrement, vous aurez de quoi destromper celuy 
qui en auroit des informations contraires. 

)) Ceux de Bordeaux sont bien eslonn^s de ce que M. le 
comte Du Dognon a combattu dans la riviere et coul^ 
deux de leurs grands vaisseaux a fond. lis viendront 
bientost au repenlir et a demander grace , el nous croyons 
que tout sera calme dans deux jours. 

» De Lomeme. 

» Du iiderembrc 1049, a Paris. » 



124 



MEMOIKIiS DLI COMTF. HE BUIl:^i^E, 



cela seroit fait , je manderois des officiers du 
guet de ma connoissance, qui me donneroienl 
les moyens dont il faudroit se servir pour arre- 
ter Descoutures. C'est a quoi je m'employai : et 
lis me promireut de faire loutes les diligeuces 
qui dependroient d'eux. Elles ne furent pas inu- 
tiles, puisqu'ils decouvrirent sa deraeure, et 
me dirent ce qu'il falloit faire pour s'assurer de 
sa personne. L'ayant redit a M. le prince , il en 
parla au cardinal , qui lui repondit : « Ce seroit 
commettre I'autorite royale que de vouloir faire 
prendre un homme loge dans la ville, proche 
I'eglise metropolitaine. » Ce prince , sans y faire 
beaucoup de reflexion , se contenta de cette rai- 
son , et me la redit. Je lui repondis : « On u'a 
pu croire qu'un bomme qui a peur ne chercbe 
et ne prenne sa retraite dans un lieu ou il ne 
pourroit pas facilement etre arrete ; mais, puis- 
que c'est une affaire a peser, c'est aussi a vous 
de voir si la monnoie qu'on vous presente est 
d'un bon aloi. Qua)it a moi , je vous avouerai 
franchement que je ne la prendrois pas en paie- 
ment. » 

Les princes de Conde (1) etde Conti, et M, de 
Longueville se rendirent au Palais-Royal , sous 
pretexte de tenir conseil. Avant que le premier 
sortit de chez lui , il fut averti par madame sa 
mere qu'il se passoit des cboses qui pouvoient 
faire soupconner qu'on les vouloit arreter. Ma- 
dame la princesse ajouta qu'elle connoissoit la 
cour par sa propre experience. « Qu'ai-je a 
craindre ? lui repondit le prince : le cardinal est 
mon ami. — J'en doute, lui dit-elle. ^ — Vous 
avez tort, lui repliqua son fils, car je compte 
autant sur lui que sur vous. » Madame la prin- 
cesse finit son discours en lui ajoutant : « Dieu 
veuille que vous ne vous y trompiez pas ! » 

La Reine feignit une Incommodite et de- 
meura toujours sur son lit, afm qu'on ne remar- 
quat point de changement a son visage. Tons 
les ennemis du prince se trouverent au palais 
avec leurs epees. Ceux qui devoient assister au 
conseil s'y rendirent a I'beure qui leur avoit ete 
donnee , qui etoit celle dans laquelle la chose de- 
voit etre executee. La Reine ayant dit que Ton 
passat dans la galerie , afin qu'elle se piit lever, 
M. le prince s'avanca, et peu apres lui I'abbe de 
La Riviere. 

Comme nous etions entres, M. d'Avaux et 
moi, avant M. le chancelier, nous fumes sur- 
pris de n'y point trouver le cardinal. Mais, fai- 
saut reflexion qu'on y pouvoit passer de son ap- 
partement, nous jugeames qu'il I'auroit fait. 
Ce fut la que ce saint ministre declara a La Ri- 

(1) L'anestation des princes cut lieu Ic ISjanvior 1650. 



viere ce qui avoit ete resolu. Gelui-ci lui repon- 
dit: « Vous ra'en avez fait un secret, je suis 
perdu avec mon raaitre. » Le cardinal le vou- 
lut rassurer ; mais revenement fit connoitre que 
I'abbe de La Riviere connoissoit a fond I'esprit 
de M. le due d'Orleans , et que la cour I'avoit 
voulu perdre. « 

Nous avions commence une conversation, 
M. d'Avaux et moi. INous nous mimes sous la 
cheminee pour la finir. Le chancelier s'eu 
approcha, et messieurs les princes. Celui de 
Conde dit a ce magistrat : ■< II se passe une af- 
faire qui interesse les rentiers, et qui me paroit 
d'une assez grande consequence pour I'examiner 
avec plus de loisir qu'on ne le fait, car elle 
pourroit avoir des suites facheuses. » Le chan- 
celier, voulant justifier la conduite du conseil, 
M. le prince lui repondit , en temoignant la de- 
sapprouver : ■< Cette affaire merite bien d'etre 
examinee a tete reposee : mais, quoi qu'il en 
puisse arriver, je n'en serai pas plus blame , et 
peut-etre encore moins que ceux qui s'en me- 
lent. » 

Pendant que ce prince parloit au chance- 
lier, Guitaut , capitaine des gardes de la Reine , 
accompagne de Comminge et de quelques offi- 
ciers de sa compagnie , entra dans la galerie , et 
le prince de Conde, qui s'y promenoit, s'etant 
avance vers lui , fut fort surpris quand il lui dit 
qu'il avoit ordre de I'arreter, avec M. le prince 
de Conti et M, de Longueville. Celui de Conde 
revint oil nous etions, pour dire aux autres 
qu'ils etoient prisonniers de la part du Roi, et 
que M. Guitaut avoir ordre de s'assurer de leurs 
personnes. Le chancelier, surpris de ce discours, 
et qui n'avoit aucune part a la resolution ((ui 
avoit ete prise, lui dit que c'etoit une plaisan- 
terie que Guitaut faisoit; et sur cela le prince 
lui repondit: « Allez done trouver la Reine, 
pour I'avertlr de la plaisanterie qui se fait. Pour 
moi , je tiens pour une chose tres-siire que je 
suis arrete. » Alors Guitaut s'avanca pour faire 
descendre M. le prince dans le jardiu. II y avoit 
un carrosse pret a la porte. Le prince me dit , 
avec beaucoup de boiiteet de fierte tout ensem- 
ble :« Monsieur, comme j'ai souvent recu des 
marques de votre amitie et de votre generosite, 
je me promets que vous direz un jour au Roi les 
services que je lui ai rendus. » Le prince de 
Conti m'embrassa, et me dit adieu. Jamais per- 
sonne, de quelque naissance qu'elle ait ete, n'a 
recu un revers de fortune avec moins d'etonne- 
ment que ces princes. M. de Longueville ayant 
dit (ju'il falloit songcr a sesauver, M. le prince 
repondit : " II n'y a point d'avenues qui ne 
soient gardees, >■ Et celui de Conti ajouta : 



DEUXIEME PARTIE 



« Dieu ra'a exauce, car j'ai souvent souhaite , 
s'il vous arrivoit quelque disgrace, de la par- 
tager avec vous. » Guitaut les pressa de mar- 
cher, lis n'y temoignereiit aucune repugnance ; 
et comrae ils descendoient dans le jardin , la 
Reine , M. le due d'Orleans et le cardinal vin- 
rent dans la galerie. Celui-ci voulutexposer les 
raisous que Sa Majeste avoit cues d'en user de 
cette maniere ; et , temoignant ouvertement la 
joie qu'il resseutoit de celle que le peuple feroit 
paroltre, il me demanda ceque j'en pensois. Ma 
reponse fut que je n'avois pas accoutume de 
blamer ce que les maitres faisoient ; que la joie 
publique ne venant que de la haine qu'on avoit 
coucue coutre le prince , parce qu'on le croyoit 
ami de Son Eminence, dans huit jours on plain- 
droit son malheur, et que dans quinze le monde 
le regretteroit , et ne s'entretiendroit que des 
grandes actions qu'il avoit faites pour le ser- 
vice du Roi. Le cardinal, pique de ce que je 
n'etois pas de son avis, me dit : « Le prince ne 
vous aimoit pas. — J'en convieus, lui repon- 
dis-je, et je vous en avois Tobligation; mais nos 
querelles n'etant marquees qu'avec de la craie , 
nous avons passe par dessus une eponge mouil- 
lee. Ainsi elles sont oubliees et effacees. » Le 
cardinal fut fache de ce que je n'avois pas pris 
feu a sou discours , et m'ajouta : « Le prince ne 
vous estimoit pas. » Alors je fus oblige de lui 
repondre que j'avois sujet d'etre persuade du 
contraire, non-seuleraent parce que la conduite 
qu'il avoit teuue a raon egard dans le moment 
de sa disgrace m'en donnoit des assurances , 
mais parce que d'ailleurs , en examinant ma ma- 
niere d'agir, je la trouvois si pure , que je ne 
pouvois avoir perdu I'estime de ceux qui fai- 
soient profession d'honneur et de vertu. Le pre- 
mier ministre, pour metlre fin a la conversa- 
tion, me dit : « La Reine veut que ce soit vous 
qui alliez trouver madame la princesse, pour 
lui faire savoir oe que Sa Majeste a ordonne , et 
qu'on n'a rien fait que pour I'avantage des prin- 
ces et de leurs niaisons. Car il est bien plus a 
propos que des nouvelles de cette nature nous 
soient annoncees par des amis que par des en- 
nemis , quand ce ne seroit que parce que ceux- 
la font des rapports fideles , et que ceux-ci y 
peuvent ajouter ou diminuer : ce qui cause sou- 
vent beaucoup de mal. » J'executai I'ordre qui 
me fut doune, et j'allai a I'hotel de Conde, ou 
j'attendis assez long-temps madame la princesse, 
qui etoit sortie , et qui n'apprit pas de raoi cette 
nouvelle desagreable, maisde madame de Lon- 
gueville , qui lui dit un mot a I'oreille avant 
que j'eusse commence a lui parler. Elle en pa- 
rut troublee; mais la presence et la force de son 



[1650] ,25 

esprit firent qu'elle ne dit rien qui ne put etre 
rapporte. 

Madame de Longueville sortit de Paris et se 
determina d'aller en Normandie. Elle fut cause 
en partie que le Roi fit le voyage de Rouen, d'ou 
il envoya sommer les villes de Dieppe et de 
Caen , qui se rendirent. Cette princesse , apres 
s'etre tenue un temps considerable cachee en 
differens endroits du royaume , alia a Stenay, 
d'ou elle fit la guerre , sous le pretexte de I'injuste 
detention de messieurs ses freres et de monsieur 
son mari. Le Roi , ayaut fait quelque sejour a 
Rouen , revint a Paris , d'ou il partit pour aller 
en Rourgogne. M. de Veudome , qui avoit le 
gouvernement de cette province , assiegea la 
ville de Bellegarde, qui capitula , et suivit 
I'exemple du chateau de Dijon et des autres 
places qui en avoient fait de merae. La pro- 
vince de Rourgogne etaut calmee , Sa Majeste 
revint a Paris, d'ou elle alia en Guienne , sur 
la nouvelle qu'elle recut que Bordeaux s'etoit 
declare pour les princes, apres avoir donne re- 
traite a madame la princesse et a madame de 
Longueville. Le Pioi se determina a en faire le 
siege ; et , pour oter tout sujet de mefiance aux 
babitans , il en retira le gouvernement des 
mains de M. d'Epernon, dont la maisou , de 
meme que le Chateau-Trompette , avoit ete 
rasee par le peuple , ([ui avoit depute en Espa- 
gne et en Angleterre pour avoir du secours. 
M. de Bouillon, s'etant enferme dans cette ville 
avec les princesses du sang qui y etoient , prit 
les armes contre le Roi , aussi bien que le vi- 
corate de Turenne son frere, qui passa dans le 
service d'Espagne, Le commandement de I'ar- 
mee de terre fut donne au marechal de La Meil- 
leraye. Celle de mer fut donnee a Du Dognon. 
Apres quelques jours de siege , Bordeaux capi- 
tula et ouvrit ses portes au Roi , auquel le 
parlement de Paris avoit envoye quelques-uns 
de son corps qui favorisoient en tout ceux de 
Bordeaux. 

Sa Majeste se rendit en Guienne par le che- 
min ordinaire. Je la suivis , aussi bien que Ser- 
vien qui , pretendant etre loge avant les secre- 
taires d'Etat , se servit du cardinal pour en 
faire donner I'ordre aux marechaux de logis. 
Cela lui reussit a Angouleme : et comme e'e- 
toit une chose inouie, on la tint fort secrete. 
La cour en etant partie pour aller a Aubeterre, 
ce fut la que la dispute commenca tout de 
bon, et qu'une affaire de tres-petite consequence 
donna lieu a une querelle a laquelle Servien ne 
s'etoit point attendu. Le bruit fut excite par 
mes gens , qui me rapporterent I'ordre donne 
aux marechaux de logis , et je me trouvai 



120 



»i !:r.;o:r.r.s m: cov.Tr. \-.r. bi'.ikwf. , 



oblige d'eu faire mes plaintes a la Ueine , a !a- 
queUe ( je ue puis m'cmpecher de Tavoner ) je 
parlai avec plus de chaieur que je ne devois. 
Mais on ne garde pas toujours les regies de la 
bienseance quand on est veritablement offense. 
Je dis done a Sa Majeste que je n'aurois jamais 
cru qu'elle eut voulu m'oter Thonneur. « Com- 
ment , me dit cette princesse , cela pourroit-il 
6tre arrive? Je n'en eus jamais la pensee. — 
Cela est arrive en commandant , lui ajoutai-je, 
que M. Servien fut loge avaut moi , lequel a 
si bieu reconnu mon droit , qu'ayant souvent 
loge ensemble, il a souffert que mon nom fiit 
ecrit avant le sien; et sans que j'aie ete en- 
tendu , ni messieurs les secretaires d'Etat, nous 
apprenons , Madame, qu'il a obtenu un juge- 
ment en sa faveur. » La Reine me dit ce qu'on 
lui avoit expose pour I'engager a donner gain 
de cause a Servien , et ajouta qu'il etoit mi- 
iiistre. Je lui repondis, avec un peu trop de 
chaieur, que je n'en connoissois qu'aCharenton 
et aux Mathurins. Cela deplut a Sa Majeste; 
raais elle n'en fit rien paroitre alors , compa- 
tissant peut-etre a ma peine. J'obtins meme 
de sa bonte que nos raisons seroient ecoutees , 
et qu'elle nous feroit droit. Le lendemain ma- 
tin j'allai chez le cardinal pour lui faire mes 
plaintes de ce qu'il avoit pris le parti de M. Ser- 
vien contre moi, II fit ce qu'il put pour me 
lasser , et pour faire en sorte que mon impa- 
tience me fit retirer ; mais j'etois resolu de lui 
parler : de maniere que , voyant que son arti- 
fice lui etoit inutile , il ne put se defendre de 
me voir. Je lui remontrai mon droit et le sujet 
de mes plaintes , et , voyant qu'il ne me repon- 
doit rien: « M. Servien, lui dis-je, a voulu 
m'attaquer , mais je me defendrai , puisqu'on 
ne me rend pas justice. » Le cardinal prit oc- 
casion de me repondre : « II s'en tirera bien; et 
s'il n'etoit pas assez fort, je lui servirois de 
second. » Alors, sans m'etonner , je lui repon- 
dis : « Monsieur , avec la qualite dont vous etes 
revetu et celle que vous avez en France , vous 
ne devriez point me tenir un tel langage. Mais 
ce que Votre Eminence me dit ne m'empechera 
point d'aller mon chemin , et nous verrons ce 
qui en arrlvera. •' Je me rotirai ; et le jour que 
le Roi alia coucher a Coutras je fus remis en 
possession de mon droit , celui de Servien de- 
meurant pourtant en son entier; c'est-a-dire que 
la liberte lui fut laissee de contester au fond. 
La cour se rendit de Coutras a Libourne, oil les 
deputes du parlementde Paris eureut audience. 
Les sceaux qu"on avoit otes au chancel ier 
furent donnes a M. de Chciteauneuf , qui resta 
a Paris avec M. Lc Tellier , pour voir ce qui 



s'y passeroit et pour contenir M. le due d'Oi - 
leans , c'est-a-dire pour prendre garde qu'il ne 
se laissat surprendre ni par les factieux du 
parlement , ni par les amis du princes , ni par 
ceux du coadjuteur ; car , quoiqu'il eut peu d'a- 
mitie pour eux , on s'apercut qu'il avoit aussi 
de la haine et du mepris pour le gouvernement. 
M. Le Tellier remarquoit que , lorsqu'il parloit le 
premier a Monsieur, il avoit assez sujet d'etie 
content de ses raisons; mais qu'il paroissoit tout 
autre, aussitot que le garde-des-sceaux ou 
quelque autre I'avoit entretenu. 

Notre retour a Paris fut precipite , sur une 
terreur panique que le cardinal ne sut dissimu- 
ler etant a Bordeaux , et par I'envie qu'il avoit 
d'empecher que M. le due d'Orleans ne se fit 
chef de parti dans les provinces qui sont au-dela 
de la Loire. Je n'eus aucune part a I'accommo- 
dement de Bordeaux parce que je n'etois pas 
dans les bonnes graces du cardinal qui ne pre- 
noit conseil que de Servien , et aussi parce que 
je tombai malade a Bourg. Je me trouvai hors 
d'etat d'entendre parler d'affaires , et j'etois 
meme si foible, quand le Roi en partit pour Bor- 
deaux , que je ne pus le suivre. Je recus pen- 
dant ma maladie tant de marques des bontes de 
Leurs Majestes , que je me crois oblige de n'en 
rien dire par modestie. La Reine m'ayant com- 
raande de me rendre aupres d'elle aussitot que 
ma sante pourroit me le permettre , je m'em- 
barquai a Blaye, ou j'etois alle pour changer 
d'air ; et je ne fus pas plus tot arrive a Bor- 
deaux , que j'appris que les synodes de la haute 
Guienne et du haut Languedoc s'etoient assem- 
bles, quoiquecela leur fiitdefendupar les edits, 
et qu'ils avoient eu meme la temerite de depu- 
ter au Roi. Je fus d'avis qu'on ne recut point 
leurs deputes ; mais Servien , ayant soutenu 
I'afflrmative au contraire , obtint qu'ils auroieut 
audience. Je fis ce que je pus pour I'empecher ; 
et comme le droit etoit en cela de mon cote, 
on me dit pour raison que si le Roi n'entendoit 
pas ces deputes , cela produiroit un mauvais ef- 
fet, et seroit mal reeu non-seulement par ceux 
qui les avoient deputes, mais generalement par 
tons les religionnaires; que, dans I'etat present 
des affaires, il n'etoit pas du service du Roi de 
les aliener, et qu'il y avoit meme un tempera- 
ment a prendre avec eux , dont ils ne parois- 
soient pas bien eloignes : c'etoit de se servir de 
ces termes, ceux qui nous ont etc deputes, 
sans nommer les synodes de Guienne et de Lan- 
guedoc assembles. Je repondis que c'etoit sau- 
ver en quelque facon les apparences ; mais qu'il 
falloit pourtant vS'assuror d'eux , et prendre 
garde de les faire taire s'ils venoient a manquer 



a ee qu'ils avoient promis. Cela fut aiiisi ac- 
corde , a ee qu'on nous rapporta , niais ne fut 
pas execute de meme ; car le Roi eut le deplai- 
sir de voir qu'un de ses sujets lui manqua de 
respect. 

La cour se disposa a revenir a Paris, ou les 
amis des princes avoient tellement iiagnel'es- 
prit de M. le due d'Orleans , qu'ii deraanda 
que la garde lui en fut donnee. La cour en vit 
les consequences , et ceci donna matiere a plu- 
sieurs affaires. La Reine tomba malade sur la 
route , et fut obligee de sejourner a Amboise , 
oil elle eut des accidens qui firent craindre pour 
elle a ses serviteurs, et ([ue le Roi ne tombat 
sous laconduite de monsieur son oncle. lis tin- 
rent entre eux des conseils pour contribuer a la 
liberie des princes si ce malheur arrivoit : 
voyant bien que pour affermir I'autorite royale 
il falloit qu'il y eut deux partis dans la cour, 
puisqu'il y en avoit un de forme dont tout etoit 
a craindre ; que plusieurs officiers s'etoient don- 
nes a M. le due d'Orleans; que des esprits fac- 
tieux recherchoient sa protection , et que tous 
concouroient a le rendre puissant et a reduire 
la Reine a abandonner les affaires. La sante de 
cette princesse s'etant un peu retablie, Sa Ma- 
jeste partit d'Araboise , et resolut, pour se forti- 
fier, de faire quelque sejour a Fontainebleau. 
M. Le Tellier vint au devant de la cour, et ne 
manqua pas de confirmer ce qu'il avoit mande 
qu'il ne seroit point difficile de gouverner M. le 
due d'Orleans, pourvu qu'il n'y eut personne 
aupres de lui qui put prendre sur son esprit un 
ascendant pareil a celui que le garde-des-sceaux 
savoit prendre. Celui-ci ne disoit rien contre 
M. Le Tellier, et le prenoit a temoin comment 
il lui avoit offert de faire arreter M. de Beau- 
fort. M. Le Tellier convenoit de I'offre , mais il 
doutoit qu'il en fut jamais venu a I'execution , 
et croyoit en avoir des preuves bien sures. 
Monsieur, ayant de la repugnance pour venir a 
Fontainebleau , faisoit bien connoitre que sa 
conscience lui reprochoit beaucoup de cboses ; 
et il n'y avoit rien de plus sur qu'il prenoit des 
liaisons avec les rrondeurs,et des mesures pour 
eloigner des affaires le cardinal. Celui-ci, ne 
songeant qu'a se maintenir, disposa la Reine , 
pendant qu'elle etoit a Bourg , a voir madame 
la princesse et madame de Longueville, non pas 
dans I'intention de leur faire des honnetetes , 
mais pour gagner M. de Bouillon ; et cela donna 
lieu a beaucoup de gens de croire que ce fut la 
qu'ils commencerent a jeter les fondemens de 
cette amitie qui adure jusqu'a la mort de ce due, 
qui ne put pas retirer sitot du service espagnol 
M. de Turenne , son frere, quelque envie qu'eiit 



)F,i'xiF.MF. pahtik. [10.51] 127 

e dernier de s'accommoder et de suivre ses con- 



seils. Madame de Longueville s'en alia de Bor- 
deaux a Stenay, et fit au contraire tous ses el- 
forts pour engager M. de Turenne a rester dans 
le parti d'Espagne, se promettant de cette cou- 
ronne une entiere protection pour messieurs ses 
freres. Le cardinal , ne se croyant point en sii- 
rete a Paris , dit que les affaires du Roi I'appe- 
loient en Champagne. II y alia , et, ayant ga- 
gne sur lui de faire de la depeuse , il causa la 
prise de Rethel. M. de Turenne , qui craignit 
que, s'il ne s'avancoit pour secourir cette place , 
on ne lui en imputat la perte, se mit en chemin 
pour la secourir ; mais il fut attaque et defait 
par le mareschal Du Plessis-Praslin (l), qui 
avoit eu le commandement de I'armee destinee 
pour la conservation des frontieres. Cette vie- 
toire enflant le coeur du cardinal , il demanda 
qu'on fit marechaux de France ceux qui avoient 
commande sous M. Du Plessis ; et , pour faire sa 
cour a M. le due d'Orleans, il fut d'advis que 
d'Etampes fut du nombre. Grancey, qui crut 
I'avoir aussi bien merite que ceux-la , demanda 
la meme grace en menacaut , et I'obtint a cause 
du peu de vigueur du gouvernement. Comme il 
commandoit dans Gravelines , il se mit en che- 
min pour y aller, et dit tout haut qu'il feroit 
ce qu'il jugeroit a propos s'il n'etoit fait mare- 
chal. Ou le fit revenir en lui accordant sa de- 
mande. 

[iG51] La maladie de la Reine continuoit , 
et M. le due d'Orleans, qui lui rendoit tous les 
jours visite quand elle etoit dans son redouble- 
ment , ne lui parloit d'ordinaire que de choses 
desagreables. Le cardinal , croyant avoir beau- 
coup fait pour I'Etat, s'attribuoit la gloire d'a- 
voir vaincu une armee qu'il n'avoit jamais vue , 
et, sous ce pretexte , ses amis avoient ete ele- 
ves a la premiere dignite de I'Etat. Son Emi- 
nence se reconcilia avec Monsieur par le moyen 
du mareehal d'Etampes, et cela le determina 
de revenir a Paris ; mais parce qu'il craignoit 
le peuple , on fit si bien que le Roi alia a sa ren- 
contre : et la presence de Sa Majeste le mettant 
en siirete , il reparut en public et reprit le ma- 
niement des affaires qu'il n'avoit point aban- 
donnees , tout eloigne de la cour qu'il etoit ; car 
il ne s'y faisoit rien sans la participation de Son 
Eminence. Cependant le cardinal y recut deux 
mortifications. Le parlement ne cessoit de faire 
des remontrances contre lui , meme en sa pre- 
sence , et de le marquer comme I'auteur des 
troubles de I'Etat. Les Frondeurs faisoient de 
continuelles instances afin que les princes qui 

(1) Cette bataillefut livr^e lelad^cemLre 1650. (A.E.) 



128 



MF.MOIRES DU COMTE DE BRIENNE 



etoient a Vincennes fussent amenes a la Bastille, 
et qii'on leur en confiat la garde , disant ouver- 
tement que le cardinal se rendoit le maitre de 
leur destinee , et que, venant a former un parti 
avee eux , le leur s'affoibliroit de beaucoup. 

La raort de madame la princesse douairiere 
augmenta les esperanees des ennemis de ses en- 
fans , et ceux-ci craignoient avec raison que la 
cour ne les livrat a la fin a ceux qui etoient con- 
tre leurs interets. II etoit assez extraordinaire 
de voir que les Frondeurs vouloient paroitre les 
defenseurs des princes quand ils croyoient of- 
fenser le cardinal , ne pouvant cacher la haine 
qu'ils avoient pour lui. Un jour je demandai a 
Son Eminence si elle ne se lassoit point de voir 
decrier sa conduite , et s'il ne vaudroit pas raieux 
se raccommoder avec les princes que de souf- 
frir tant d'outragcs de leurs ennemis communs. 
Le cardinal me repondit : » Si dans deux jours 
precis les Frondeurs n'en passent par ce que Ton 
souhaite , je prendrai le parti que vous me pro- 
posez. » Je lui repliquai qu'il prit bien garde 
qu'il n'en fut plus temps. II obtint de la du- 
chesse d'Aiguillon qu'elle conlieroit la citadelle 
du Havre au sieur de Bar, en qui il avoit une 
entiere confiance , qui gardoit les princes a Vin- 
cennes , et qui continua de les garder au Havre. 
Cela surprit et les serviteurs et leurs amis. 
II y en avoit qui les croyoient perdus sans res- 
source , puisqu'on les cbangeoit de prison ; et 
un des plus attaches a leur service m"en temoi- 
gna son chagrin. Je lui dis qu'il se consolat, 
parce que les princes seroient bientot en liberte. 
Les raisons que je lui donnai pour le convain- 
cre furent que nous en etions soliicites par leurs 
ennemis , et que Tinteret du cardinal s'y ren- 
contrant, il ne raanqueroit pas de s'y determi- 
ner apres en avoir arrete les conditions , et pris 
ses precautions avec eux. C'est en quoi les en- 
nemis des princes ne purent cacher leur deses- 
poir ; car ils craignoient avec raison que , ne 
cessant de maltraiter le cardinal et d'offenser 
la cour, on ne vint a leur opposer des per- 
sonnes capables d'arreter leur insolence et leur 
presomption. 

Des que les Frondeurs surent que les prison- 
niers avoient ete transferes au Havre , ils firent 
au cardinal de continuelles remontrances pour 
obtenir la liberte des princes , disant pour rai- 
son qu'il falloit qu'ils fussent innocens,puisque, 
depuis un an qu'on les tenoit en prison , on n'a- 
voit point fait leur proces. 

Le premier ministre, ne voyant pas de pou- 
voir se soutenir plus long-temps par I'autorite 
(le la Reine qu'il avoit affoiblie pendant son mi- 
uislere, resolut de sorlir du royaume apres avoir 



obtenu les ordres necessaires pour mettre \es 
princes en liberte. II prit meme la resolution de 
se rendreaupresd'eux etde voir s'il pourroit Ics 
disposer a entreprendre sa defense et de le pro- 
teger. II tint ceci fort secret ; mais le jour etaut 
arrive qu'il avoit fait dessein de se sauverdans 
lanuit, il s'en ouvrit a quelques-uns et m'en 
parla en presence de la Reine, ajoutant que, dans 
les occasions ou je voudrois etre conseille pour 
le service de Sa Majeste, il me manderoit since- 
rement ses sentimeus. II voulutqueje lui disse 
quels etoient les miens sur ce qu'il alloit execu- 
ter, ra'ayant auparavant declare qu'il n'en avoit 
point d'autres que de faire connoitre au public 
que ce n'etoit pas a lui qu'on en vouloit, mais a 
i'autorite royale , etant assure que les esprits 
mal intentionnesne s'erapecheroient pas de faire 
des choses qui ne pourroient etre tolerees dans 
une monarchic. Je le louai en le remerciant des 
honnetetes qu'il m'avoit faites; mais pour cela 
Son Eminence ne voulut pas etre de mes amis , 
ni que je fusse son serviteur. II ne put dissimu- 
ler la haine qu'il portoit a la marquise de Gama- 
ches, ma fille ; car il me dit : « Eile s'est bien de- 
chainee contre moi dans le carosse de made- 
moiselle d'Orieans. » Je I'assurai que cela n'e- 
toit pas veritable , et que ma fille et M. de Ga- 
maches etoient trop serviteurs de Son Eminence 
pour cela. Mais il me repliqua que Je me trom- 
pois si j'etois dans cette opinion. Je lui repondis 
alorsque jeneme trompois point; mais que, s'ils 
s'etoient oublies en quelque facon a I'egard de 
Son Eminence , ils en etoient excusables en ce 
qu'ils avoient ete tres-maltraites. Le feu lui 
monta pour lors au visage , et la colere lui otant 
la i-aison , il me dit : « Vous montrez bien que 
vous etes mauvais courtisan ; je veux que vous 
sachlez que je vous considere moinsque la terre 
sur laquelle je marche. — Vousdevriez, Mon- 
sieur, repondis-je, etre persuade de ma pro- 
bite, et ne point ignorer que vous ne parlez 
pas a un faquin. Mais , apres vous etre emporte 
comme vous avez fait , je suisbien aise que vous 
sachiez que , sans le respect que j'ai pour la 
Reine, vous ne sortiriez pas de la ville aussi fa- 
ciiement que vous y etes entre.» Cependant , 
pour ne point faire de peine a Sa Majeste , jo 
sortis de son oratoire, et j'attendis dans la cham- 
bre pour voir si elle n'avoit rien a me com- 
mander. 

J'appris que le cardinal, etant en particulier 
avec Sa Majeste , lui avoit temoigne son chagrin 
de ce qu'elle ne m'avoit pas gronde de la bonne 
sorte, et que la Reine lui avoit dit : « Vous avez 
voulu pousser a bout un gentilhomme dont les 
actions ont du vous faire connoitre qu'il n'etoit 



DEIIXIEMK PAllTIE. [Uiolj 



pas d'humeur a se laisser insulter impunement, 
et qui d'ailleurs ne vous a rien dit dont vous 
puissiez vous offenser. » 

Sod Eminence , voulant apres cela se raccom- 
moder avec raoi , m'envoya M. Le Tellier pour 
me prier d'aller dans sa charabre. Je dis a M. Le 
Tellier que je n'y avois point de repugnance, 
mais que j'etois bien aise de savoir auparavant 
de quelle maniere I'Eminence me parleroit; 
« car, ajoutai-je , si c'est avec la merae hauteur 
qu'elle I'a deja fait, je ne pourrai me contenir. 
Je vous prie done de ne me point engager a 
faire ce que je veux eviter. » M. Le Tellier me 
repondit du cardinal , et me conduisit dans sou 
appartement , d'ou je revins sans avoir aucun 
sujet de me plaindre. Je me retirai ensuite chez 
moi, et j'y apprisque ce premier ministre, etaut 
peu accompagne et ayant trouve a sa rencontre 
ses meilleurs amis, avoit pris le leudemaia 
le chemiu de Normandie , dans I'intention de 
trailer avec les princes et de se servir des ©r- 
dres qu'il avoit obtenus , ou de les bruler s'ils 
etoient inutiles. Ces ordres etoient adresses a de 
Bar, pour executer de point en point ce qu'il lui 
ordonneroit. Les personnes qui furent temoins 
de ce qui se passa au Havre ont declare que le 
cardinal y parut plus humilie que ceux qu'il pre- 
tendoit n'en pouvoir sortir que par son consen- 
tement. Apres quelques conferences , dans les- 
quelles les princes ne lui promirent ni protec- 
tion ni assistance, ils furent mis en liberie (1). 
Son Eminence passa la riviere de Sorame , et se 
retira dans le pays de I'eveque de Liege dont il 
etoit assure. 

Les princes, etant arrives a Paris , saluerent 
Sa Majeste; mais , craignant tout de la cour, ils 
s'attachereut a M. le due d'Orleans pour s'en 
raettre a couvert , en cas qu'ils pussent parvenir 
a avoir part aux conseils de Son Altesse Royale, 
qu'ils se promettoieut de mettre si fortement dans 
ieurs interets , qu'ils ne paroitrolent point divi- 
ses. Les affaires se conduisirent pour lors avec 
beaucoup de foiblesse. La Reine ne faisoit rien 
que Monsieur n'en fut averti , qui, persuade 
qu'elle avoit promis au cardinal de le considerer 
toujours , et de faire prendre au Roi ces memes 
sentimens , pour Ten empecher, proposa a la 
Reine de faire garder les portes par la bourgeoi- 
sie. Sa Majeste y consentit, et Monsieur, pour 
s'assurer plulot par sesyeux qu'en se rapportant 
a la fidelite des bourgeois, envoyoit souvent 
voir ce que faisoient Leurs Majestes. II faisoit 
cependant faire des rondes par la cavalerie, et 
tenoit comme en esclavage ceux a qui il devoit 



(1) Ils sorlirent du Havre le 13 f^vrier 1631. 

111. C. D. M., T. III. 



(A. E. 



129 

la fidelite et I'obeissance. On soupconna , mais h 
mon sens , mal a propos , le marechal de Ville- 
roy d'etre I'auteur des mauvais conseils que pre- 
noit Monsieur. II est bien certain que le cardi- 
nal avoit voulu engager la Reine a sortir de Pa- 
ris , et que le mepris qu'y recevoit son autorite 
lui en avoit fait prendre I'envie; mais mettant 
d'un cote sa reputation en balance avec le ser- 
vice du Roi , et de I'autre ce qui pouvoit satis- 
faire une princesse aussi courageuse et aussi bar* 
die qu'elle etoit : "II vaut mieux, me dit-elle , 
souffrir, que de rien hasarder mal a propos et 
se deshonorer. — Madame, lui repondis-je , la 
resolution que vous prenez est digne de votre 
courage et de votre vertu. Pour faire counoitre 
a Votre Majeste quelle en est la grandeur, je 
vais lui faire voir la facilite qu'il y auroit a la 
faire sortir de Paris avec le Roi ; mais apres 
cela, je ne puis prevoirce qu'elle aura intention 
de faire , car il n'y auroit rien de plus aise que 
de couteuter votre passion , si elle n' etoit pas 
soumise a la raison. » 

Chateauneuf paroissoit si fort attache aux in- 
terets de Monsieur, que la Reine ne pouvoit pren- 
dre confiauce en lui. Sa Majeste lui ota les sceaux 
pour en honorer le premier president Mole; mais 
Monsieur s'en etant plaint, elle ies ota encore k 
celui-ci et les renditau chancelier.Le parlement 
ne raanquoit pas de s'assembler tons les jours. 
M. le due d'Orleans et les princes s'y trouvoient. 
J'y avois ete prendre aussi ma place, pour dire 
a la corapagnie (si je m'en souviens , avant que 
le cardinal eiit pris la resolution de se retirer 
dans les pays etrangers) qu'il etoit de la pru- 
dence de conseiller a Monsieur d'aller trouver 
la Reine, avant que la compagnie deliberat de 
faire des remontrances au Roi pour eloigner le 
cardinal de son service , et de I'assurer que Sa 
Majeste etoit tout-a-fait disposee a se leunir a 
lui, de I'ecouter et de prendre ses conseils. 
Comme done j'eus ordre de me trouver dans 
toutes ces assemblees , on mit un matin en de- 
liberation que le Roi seroit supplie d'eloigner 
Mazarin de son service, avec Servien, Le Tellier 
et Lyonne. Les gens du parquet en requirent la 
compagnie. Les plus moderes crurent qu'il fal- 
loit suivre cet avis ; mais les autres furent d'un 
avis plus rigoureux. Quand mon tour vint d'o- 
piner , je dis que je prenois le plus modere , 
non que je le crusse juste, mais parce que je 
m'y trouvois oblige, y ayant peu d'apparence 
que ceux qui avolent deja ouvert leur avis en 
changeassent , et que je me croyois oblige de 
dire que la nouvelle jurisprudence qui s'etablis- 
soit me surprenoit. "Est-ce , ajoutai-je, un crime 
d'etre mal avec les grands ? Je ne desavoue point 





130 



MEMOIRES Dt) COMTE DE BRIENNE , 



que ce ne soit un malheur; mais on ne chatie 
jamais un homme pour etre tombe en disgrace, 
quand on ne I'accuse d'aucun crime. » 11 y eut 
enfin un arret qui ordonna que le Roi seroit 
supplie d'eioigner le cardinal, Servien et Le 
Tellier, et la Reine de se defaire de Lyonne. La 
compagnie etant levee , je me rendis au Palais- 
Royal, ou je trouvai Servien qui, sachant deja 
ce qui avoit ete resolu au parlement , me vou- 
lut remercier de la raaniere dont j'avois opine. 
Je coupai court a son compliment , et lui fis en- 
tendre queje le recevrois si je I'avois eu en vue 
en opinant ; mais que, n'ayant pense qu a la jus- 
tice et au service du Roi , j'avois la recompense 
que j'eu devois esperer, par le seul plaisir d'avoir 
rempli mon devoir. Le Tellier se retira et me 
pria de me charger de son departemeut , lais- 
sant Le Roi , qui etoit son premier commis , et 
quelquesautres, pour travail ler sous moi, comme 
ils avoient deja fait aux voyages de Norraandie, 
de Bourgogne et de Guienne. Quelques jours 
avant que Lyonne eut ete oblige de se retirer , 
il Kie demanda si je serois bien aise que la Reine 
me fit une priere pour quelques interets qui re- 
gardoient le cardinal. A quoi je repondis que 
Sa Majeste etoit en droit de me commander ; 
quMl ne falloit point s'adresser a elle , si la chose 
que Ton souhaitoit de moi etoit juste, parce que 
le procede peu obligeant du cardinal a mon egard 
ne m'erapecheroit pas de faire ce qui etoit de 
mon devoir ; mais que , suppose que ce ne fut 
qu'une simple grace dontje fusse le maitre, je 
m'y porterois d'autant plus volontiers, que je fe- 
rois connoitre par la au cardinal que j'avois ou- 
blie tout ce qui s'etoit passe entre nous. II s'agis- 
soit d'une ordonnance a la dechai-ge du tresorier 
de la marine, pour lui remettre une somme de 
trente mille ecus qui avoient ete adjuges au Roi , 
qui jusqu'alors avoit voulu qu'iien eiit la disposi- 
tion. Je promis ce que Ton souhaitoit de moi, et je 
signal le meme jour cette ordonnance. Cela m'at- 
tira une lettre fort civile de Son Eminence , 
qui, pour me remereier, se servit presque des 
termes qu'employa la reine de Saba pour flatter 
Salomon. Je repondis a cette lettre comme je 
devois. La majoriteduRoi s'approchant, on vit 
bien que Monsieur se seroit volontiers soumis a 
la Reine pour rentrer dans ses bonnes graces, 
sans une chose qui Ten empechoit : c etoit la 
eraintequ'il avoit d'etre arrete eu venant trou- 
ver Sa Majeste; car la bourgeoisie, dont il se 



(i) Avant (Ic se rendioen (iuienne, il y eut a Clian- 
tilly un grand consoil, minposJ^ des princes <lc Condd, 
(les dues lie Nernours et de La Rochefoucauld , de Viole, 
Lend, etc., dans le(iuol le parli des princes se decida a 



faisoit fort , n'etoit plus armee. M. le prince fai- 
soit aussi des avances pour le meme sujet ; mais 
c'etoit seuiement a dessein d'amuser la cour, et 
de donner le temps a ses troupes de passer dans 
le service d'Espagne, qu'il vouloit embrasser. 
Monsieur, sans peut-etre savoir ses intentions , 
les favorisoit, erapechant qu'on ne fit separer 
les troupes , en leur ordonnant de servir dans 
differentes armees. Je conseillai a la Reine de 
s'en assurer, et de les faire tailler en pieces si 
elles faisoient mine de desobeir. L'ordre en fut 
donne au marechal d'Aumont, qui commaudoit 
I'armee , et au marquis de Castelnau , qui ser- 
voit sous lui en quallte de lieutenant-general. 
Je veux croire qu'ils firent leur devoir; mais les 
soldats, ayant pris les devans, entrerent dans 
le pays de Liege avant qu'on les eiit joints. Si 
Ton se fut presse davantage , on les eiit ou dis- 
sipes ou retenus dans le service du Roi. M. le 
prince, ne se croyant point trop en surete a la 
cour, prit pretexte d'aller prendre possession de 
son gouvernement de Guienne (I), s'etant de- 
mis de celui de Bourgogne, dont le due d'Eper- 
non fut pourvu. Son frere et sa soeur se retire- 
rent en Berry sous les memes pretextes. Les ap- 
parences sont qu'ils s'etoient assures de Mon- 
sieur, qui leur avoit promis de se declarer pour 
eux si le cardinal revenoit en France, jugeant 
bien qu'il ieroit de son cote tout ce qu'il pourroit 
pour cela, et que c'etoit toujours rinclinationet 
la volonte de la Reine. Cependant Sa Majeste, 
etant pressee par madarae d'Aiguillon qui en 
avoit ete recherchee par Monsieur, lui fit ecrire 
qu'il eut a se retirer en Italic , parce que son 
sejour sur la frontiere donnoit des soupcons a 
plusieurs personues. J'en expediai et signai la 
depeche : ce qu'il ne m'a jamais voulu pardon • 
ner jusqu'a la mort. 11 est bon de remarquer ici 
renvoi et la reception de cette depeche , parce 
qu'il en sera fait mention ailleurs. Le jour que 
le Roi devoit etre declare majeur etant fort pro- 
che , les frayeurs de Monsieur augmenterent de 
telle maniere , qu'il ne veuoit plus au Palais- 
Royal. II setenoit, sous differens pretextes, hors 
de Paris, et alloit souvent a Limours. On nous 
commanda, au due de Damville et a moi, d'al- 
ler trouver ce prince pour le convier, de la part 
de Leurs Majestes, d'assister au lit de justice 
auquel le Roi seroit declare majeur. II nous pa- 
rut que ce prince y avoit de la repugnance, et 
qu'il ne put deguiser le veritable sujet de son 



faire alliance avcc I'Espagne ol la guerre au Roi de 
France. ( Voyez , a ce sujet, la partie in^dite des Me- 
nioircsdc Lenet (page r)27) que nous avons publicV dans 
cette s(irie.) 



DEUXIEMK PAIITIE. [lG5l] 



apprehension ; et sur ce que je iui dis qu'elle 
etoit sans fondement, il me repliqua : « J'ai of- 
fense la Reine, ayant ete cause que le cardinal 
a ete chasse du royaume. Ainsi je ne puis me 
fier a elle, ni me trouver en lieu ou je puisse 
etre arrete. — Plusieurs , Iui repondis-je , ont 
offense Sa Majeste pour avoir contribue a la 
meme chose, et cependant aucun d'eux ne fe- 
roit difticulte de se fier a sa parole. — Mais, 
me dit-il , j'ai encore plus a craindre que les au- 
tres , parce que je suis bien plus eleve qu'eux , 
et que j'ai donne plus de chagrin a la Reine. » 
Je pris la liberie de Iui parler ainsi : " Dans six 
mois que je reviendrai trouver Votre Altesse 
Royale pour la convier de revenir a la cour, 
vous y aurez encore de la repugnance. Je vous 
presseral pour m'eu declarer le sujet, et vous 
me direz alors pour raison : « N'ayant pas voulu 
)ne trouver au palais quand le Roi a Ote declare 
majeur,je I'ai offense, et je crains qu'il n'en ait 
du ressentiment. » Ainsi, Monsieur, vousrefuse- 
rez toujours de rendre aucun service a Sa Ma- 
jeste. II faut done (pardonnez-moi si je parle si 
librement) que vousayez une si grande aversion 
pour sa personne, qu'elle puisse vous porter a 
attenter a sa couronne; et votre crime, si cela 
etoit , trouveroit son excuse dans le grand bien 

que vous vous en seriez propose — Me 

croyez-vous, interrorapit-il, assez mechant pour 
avoir une semblablepensee? — Non, Monsieur, 
Iui repondis-je ; mais puisque vous la detestez, 
pourquol ne voulez-vous point recevoir la re- 
compense que vous avez raeritee par tant de 
services , et ne pas tenirune conduile qui puisse 
clever au trone une de mesdames vos filles? — 
L'une est trop vieille , me repliqua-t-il , et I'au- 
tre trop jeune, ainsi je ne ra'en flatte pas ; car 
quand meme la seconde seroit en age d'etre 
mariee, on se moqueroit encore de raoi. — Vous 
ne perdrez rien , Iui dis-je , en satisfaisant a vo- 
tre devoir, et vous meriterez I'approbation des 
gens de bien. Vous aurez la satisfaction de voir 
qu'ils vous plaindront tons. » Quoique ce prince 
ne voulut point me declarer s'il viendroit a Pa- 
ris ou non , je jugeai qu'il n'y manqueroit pas , 
mais qu'il y arriveroit tai'd , qu'il se rendroit le 
lendemain au Palais , et qu'il se relireroit en- 
suite a Liraours, aussitot que la ceremonie de la 
majorite seroit finie; ce qui fut ainsi execute. 

Le Roi n'eut pas plus tot ete declare majeur, 
qu'il 6ta les sceaux au chancelier pour les don- 
ner au premier president Mole. II etablit Cha- 
teauneuf chef de sonconseil, et partit ensuite 
pour Fontaincbleau, ou il fit quelque sejour. Je 
m'y rendis deux jours apres Sa Majeste. Je trou- 
vaj qu'on Iui avoit fait prendre la resolution 



131 

d'aller a Bourges : ce que j'appris par un de 
ceux qui eurent part au couseil, etqui me de- 
manda en presence de la Reine si je ne I'approu- 
vois pas. Ma reponse fut que, pour etre d'un tel 
avis, il falloit etre assure que M. le prince de 
Conti n'y eut point fait entrer de soldats; qu'il 
n'etoit pas le raaitre de la bourgeoisie , et que 
s'il y avoit une garnison dans Bourges, le con- 
seil qu'on avoit donne au Roi me paroissoit 
bien hardi. Je ne m'attendois point a la reponse 
qu'il me fit, qu'il y avoit beaucoup de gens qui 
ne le vouloient donner qu'a coup sur. Me sen- 
tant pique d'un tel discours , je Iui repondis : 
« Nous nous connoissons de longue main. Vous 
etes brave a Fontaincbleau ; mais je crains fort 
que demain , quand nous serous vers la riviere 
de Loire, vous n'ayez peur ; et pour lors je se- 
rai brave a mon tour. » M. de Chateauneuf, qui 
etoit present et qui avoit part a ce conseil , ne 
dit rien. 

La cour partit de Fontaincbleau le surlende- 
main , alia loger a Montargis , et le jour suivant 
a Gien , ou la nouvelle s'etant repandue que le 
prince de Conti avoit fait entrer dans Bourges 
deux ou trois mille hommes de pied et quelque 
cavalerie, la meme personne dontj'ai parle, 
m'ayant rencontre aupres de la Reine et m'ayant 
expose ce qu'elle savoit, me demanda ce que 
je croyois qu'il y cut a faire. Je Iui dis d'aller k 
Bourges. « Mais quoi! me repliqua-t-elle, les 
ennemis en sont les maltres , y ayant fait rece- 
voir une forte garnison. » Je ne pus alors m'em- 
pecher de Iui repondre en souriant : « Je vous 
avois bien dit a Fontaincbleau que vous y etiez 
brave , et que j'avois peur ; mais que quand nous 
serious sur la Loire je serois brave a mon tour, 
et que !a peur passeroit de votre cote. Afin que 
vous ne croyiez point que je parle comme un in- 
sense, je vous dirai natureliement ce que je 
pense : c'est qu'il n'y aura pas plus de honte a 
se retirer ou a Nevers ou en Lyonnois , ou bien 
en Bourgogne , apres avoir baise le verrou des 
portes de Bourges, que d'y aller partant de ce 
lieu. II ne nous est plus permis de faire un pas 
en arriere : il faut hasarder tout. Qui salt si I'a- 
vis qu'on nous a donne est veritable et ce que 
Dieu voudra faire pour nous? II pourra bien ar- 
river que les habitans de cette ville, etant pi- 
ques de ce qu'on s'est mefie d'eux, feront quel- 
que mouvement dont nous pourrons profiter. » 
Cela Iui redonna du courage; et Chateauneuf, 
qui se promettoit beaucoup des habitans, avec 
lesquels il avoit toujours conserve quelque in- 
telligence , leur ayant meme promis le demolis- 
sement de la grosse tour de leur ville s'ils te- 
moignoient de la fidelite au Roi , conciut que 

9. 



132 



MKMOIHES nU COMTE DE BRIENAE 



Sa Majeste continueroit son voyage et ne feroit 
que de tres-petites journees; qu'ainsi on auroit 
le temps de deliberer sur ce qu'on auroit a faire. 
L'ordre ayant ete donne pour aller a Aubigni , 
Leurs Majestes n'y furent pas sitot arrivees, 
qu'un eehevin , depute de la maison de ville de 
Bourges , s y rendit pour les assurer de la fide- 
lite des habitans, et qu'ils les supplioient de s'a- 
vancer, voulant leur remettre leur ville. On 
peut juger si cette nouvelle fut bien recue. La 
cour continua son chemin , et I'evenenient fit 
connoitre que cet eehevin n'avoit rien avance 
que de vrai. On eut aussi la nouvelle qu'une 
eompagnie de eavalerie, levee sous la commis- 
sion du prince de Couli , avoit ete defaite , et 
que ce prince, madame de Longueviile, sasoeur, 
et ceux qui etoient aupres d'eux, etonnes de 
tons les avantages de la cour, se disposoient a 
quitter le Berry et a aller a Bordeaux se joindre 
au prince de Conde. Les troupes du Roi qui pa- 
rurent, servant a augmenter leur peur, ils exe- 
cuterent ce qu'ils avoient projete; et leRoi, pour 
recompenser la fidelite des habitans de la ville 
de Bourges , en fit demolir la tour. Chateauneuf 
fut d'avis que la cour allat a Poitiers ; et les ser- 
viteurs du Roi , qui etoient restes a Paris , qu'il 
ne falloit point s'eloigner de cette capitale, 
mais au contraire s'en approcher. J'etois de I'a- 
vis de ceux-ci; mais M. de Chateauneuf me fit 
changer, en me montrant des lettres qu'il avoit 
recues de Poitiers , qui portoient que le prince 
de Conde y etoit attendu, et que , s'etant rendu 
maitre de cette grande ville , il s'assureroit par- 
la des provinces dont elle est la capitale, comme 
I'Angoumoiset laSaintonge , et meme laGuien- 
ne, dans laquelle il etoit si puissant qu'il parta- 
geoit enquelquefaconla monarchic avecle Roi. 
Je crus, aussi bien que M. de Chateauneuf, 
qu'il falloit prevenir le mal , et que Leurs Ma- 
jestes partissent au plus tot de Bourges pour se 
rendre promptement a Poitiers. Avant que la 
cour se fut mise en chemin , je recus une lettre 
du cardinal, bien differente de la premiere qu'il 
m'avoit ecrite, et qui etoit la repouse a la 
mienne, qui etoit jointe a celle du Roi , et dont 
il a ete fait mention. Elle contenoit : qu'il 
avoit I'experience que ceux qui eloient en 
mauvaise fortune ne conservoient point d'amis; 
qu'il etoit surpris que je lui eusse conseille et 
raeme present , par une lettre du Roi , d'aller en 
Italie, puisqu'il n'avoit pu obtenir les ordres 
sans lesquels il n'y seroit pas en surete ni en 
etat de servir Sa Majeste. Cette Eminence, se 
figurant que je ne parlerois point de cette belle 
lettre, et affectantde la rendre publique, en fit 
courir des copies par toute la cour, avant qu'elle 



m'euteterendue. Jeprismon parti sur-le-charap, 
qui futde la porter a la Reine, et de la supplier 
de la voir et de me permettre d'y faire reponse. 
Sa Majeste s'en defendit assez long-temps ; 
mais, etant pressee par mes importunites, elle 
la prit et me la rendit le lendemain , en me di- 
sant : « II faut excuser le chagrin du pauvre car- 
dinal qui souffre. Je vous permets d'y faire re- 
ponse, mais je veux qu'elle soit honnete. » Je 
me servis de la permission qui m'avoit ete don- 
nee, etje ne depassai point les regies de la bien- 
seance. Je commencai ma lettre par dire que 
le secretaire qui avoit ecrit celle que je venois 
de recevoir avoit pris un chiffre pour un autre ; 
qu'il n'y avoit point d'honnete homme dans le 
royaume qui put croire que, si j'avois promis 
mon amitie et mes services a quelqu'un, je 
fusse capable de manquer a ma parole, parce 
qu'il seroit tombe en disgrace. Que la lettre dont 
il se plaignoit m'avoit ete commandee, et que 
je n'avois pas oublie de remontrer que les diffi- 
cultes qu'on faisoit de lui accorder ce qu'il de- 
mandoit etoient une cause legitime de le dispen- 
ser de ce qu'on vouloit de lui. Et puis je finis- 
sois par les complimens ordinaires. 

Le Roi , ayant resolu de s'avancer en Poitou , 
ordonna au comte d'Harcourt , qu'il avoit de- 
clare general de ses armees , de le suivre : ce 
qu'il fit en s'avancant du cote de La Rochelle , 
et se rendit maitre de la tour. II passa ensuite 
en Angouraois , et il vouiut tenter le secours de 
Cognac; mais comme il n'etoit point en lieu de 
le pouvoir hasarder, Dieu fit une espece de mi- 
racle en faveur du Roi ; car les grandes eaux 
rorapirent le pont qui donnoit communication 
au quartier du prince de Conde , qui fut charge 
par le comte d'Harcourt , qui , s'etant prevalu de 
I'occasion , s'en rendit le maitre ; et , par le 
moyen de quelques bateaux qui lui furent en- 
voyes par ceux de la ville de Cognac, il y fit en- 
trer le secours. M. le prince , surpris de ce mal- 
heur et de la resolution du comte. prit celle de 
lever le siege, et M. d'Harcourt celle de le pour- 
suivre. 11 defit une partie de ses troupes a Ton- 
nay-Charente, et le poussa jusque sur la Dor- 
dogne, sur laquelle Son Altesse s'embarqua pour 
passer a Bordeaux , d'oii M. le prince se rendit 
dans la haute Guienne. Ily vouiut prendre Mi- 
radoux , ou les regimens de Champagne et d'Au- 
vergne etoient entres, et qui se defendirent si 
bien qu'ils donnerent le temps au comte d'Har- 
court de s'avancer. M. le prince, craignant d'en 
venir aux mains avec lui , prit le parti de se re- 
tirer : ce qu'il ne put faire sans avoir une partie 
de son armee defaite. Le bon traitement que la 
Reine avoit consenti qui fut accorde a ces deux 



DBi;ili;ME PARTIE. [l65l] 



regimens, sauva la Gulenne ; car, ay<mt eu des 
recrues considerables , ils se trouverent par la 
en etat de faire cette belle defense ou ils acqui- 
renttant d'honneur. C'est ce queje dis dans la 
suite au cardinal , quand il nie reprocha d'avoir 
mal menage la bourse du Roi. Jl faiit croire 
qu'etant averti de la maniere dont les affaires 
prosperoient , s'il en eut de la joie , il ue laissa 
pas de craindrequ'on ne les otat point des mains 
de ceux qui les faisoient si bien reussir : ce qui 
lui fit prendre la resolution de revenir a la cour. 
D'un autre cote, sou naturel timide lui repre- 
sentoittant de perils, qu'etant combattu de deux 
passions differentes , il ne savoit quel parti pren- 
dre ; mais il paroissoit que , pourvu qu'il fut 
mande et qu'on levat des troupes pour sa su- 
rete , il ne demandoit pas mieux que de revenir. 
II ecrivit meme qu'il avoit une armee qu'il vou- 
loit amener au Roi; mais elle etoit reduite a sa 
seule maison : et si Sa Majeste n'avoit pas or- 
donne au marechal d'Hocquincourt d'en lever 
une , de se mettre a la tete et de conduire le 
cardinal , il se seroit bien donne de garde de 
passer la Meuse. II avoit des amis a Poitiers ; 
mais ce n'etoit pas d'eux qu'il etoit si bien servi 
que de ses ennemis , qui , pour s'insinuer dans 
i'esprit de la Reine , lui proposoient tous les 
jours de faire revenir cette Eminence. J'etois le 
seul d'un avis contraire, parce queje prevoyois 
qu'il ne seroit pas sitot rentre dans le royaume , 
que la ville de Paris et Monsieur se declare- 
roient contre le Roi. La Reine ecoutoit les rai- 
sons des uns et des autres sans declarer sa vo- 
lonte. Je dis un jour a MM. de Chateauneuf et 
de Villeroy : <• Si vous croyez qu'il soit hors du 
service du Roi que le cardinal revienne , avouez- 
le. Rien loin de m'y opposer, je seconderai vos 
desseins. Mais si vous en avez d'autres que ceux 
que vous faites paroitre, a quoi bon dissimuler ? » 
lis se mirent a rire , sans vouloir s'expliquer da- 
vantage. Cela m'obligea de leur ajouter : « Vous 
en serez siirement les dupes; vos finesses n'em- 
pecheront point qu'il ne revienne. La Reine, qui 
se fiera a moi , m'en dira le jour et le moment; 
et ce sera de ma plume qu'il en recevra I'ordre 
du Roi , tandis qu'aucun de vous n'en aura con- 
noissance. » Ce que j'a vols predit arriva; car si 
la Reine voulut bien me faire part de son secret , 
je puis assurer qu'elle ne s'en est pas repentie. 
Pendant le sejour que la cour fit a Poitiers , 
le due de Mercoeur , qui avoit epouse une niece 
du cardinal , voulant intimider ceux qu'il savoit 
n'etre pas dans ses interets , me dit d'un air un 
peu cavalier, que cette Eminence avoit des amis 
qui , ayant une bonne epee , tireroient raison de 
ceux qui s'opposeroient a son retour. Je souffris 



1.33 

cela sans rien dire la premiere fois ; mais M. de 
Mercoeur me I'ayant repete une seconde, je lui 
repondis d'une maniere a lui faire connoitre que 
je ne craignois point ses menaces , et que je ne 
tenois en rien ma fortune du cardinal. M. de 
Mercoeur ne m'entendit pas ou ne voulut pas 
m'entendre, et nous nous separames. 

La cour etant encore a Poitiers , Vineuil , qui 
appartenoit a M. le prince , entreprit d'aller de 
Rordeaux a Paris , etant charge d'une lettre de 
creance de la part de son maitre pour M. le due 
d'Orleans, et de quantite d'autres lettres. Et 
comme il craignoit d'etre arrete , il crut qu'il se 
garantiroit de cet accident s'il m'ecrivoit pour 
obtenir un passeport , avec lequel il pourroit 
achever son voyage. Son intention n'etoit pas de 
me faire rendre sa lettre , mais de I'envoyer a la 
poste en cas qu'il fut arrete. Etant entre dans la 
ville, il crut qu'il la traverseroit sans y etre vu 
de personne de sa connoissance : ce qui ne lui 
reussit pas comme il pensoit, car il fut rencon- 
tre dans la rue par Bois-Dauphin , intime ami de 
M. de Chateauneuf, par lequel ayant ete arrete, 
il ne trouva point de raeilleur expedient pour 
s'en debarrasser que de dire: « J'ai ete trois 
heures avec M. de Brienne^ je I'ai informe de 
toutes choses , et il m'a donne un passeport pour 
continuer mon voyage en assurance. » Bois-Dau- 
phin , curieux de savoir ce que j'avois pu ap- 
prendre de Vineuil , courut chez M. de Cha- 
teauneuf pour lui dire la rencontre qu'il avoit 
cue , etil le pressa de lui faire part des nouvelles 
dont sans doute je I'avois informe. M. de Cha- 
teauneuf soutint qu'il ne pouvoit pas etre veri- 
table que Vineuil eut ete avec moi autant de 
temps qu'il I'avoit dit , parce que nous avions 
passe une partie de I'apres-midi ensemble , et 
que d'ailleurs il y avoit bien peu d'apparenee 
que, si j'avois eu des lettres de Bordeaux, je 
ne lui en eusse rien dit , a cause de I'etroite 
liaison qui etoit entre lui, M. de Villeroy et moi ; 
laquelle, pour parler a notre honueur , fut si 
sincere , que le service du Roi en alloit bien 
mieux , nous entrecommuniquant ce qui etoit de 
quelque consequence. Nous etions meme si sou- 
vent assembles que ceux qui avoient des affaires 
a nous proposer etoient expedies avec une telle 
diligence qu'ils en etoient surpris , n'ayant point 
oublie que la raoindre affaire dont il falloit 
parler au cardinal leur faisoit perdre bien du 
temps et depenser beaucoup d'argent inutile- 
ment. M. de Chateauneuf ayant pourtant quel- 
que raefiance que j'aurois voulu lui cacher ee 
que Vineuil m'avoit dit , ou que j'agissois peut- 
etre par I'ordre de la Reine, envoya a cette 
princesse un horame de sa part pour lui dire ee 



134 



MEMOIKES DU COMTE DE BI5IRNINE , 



que Bois-Dauphin lui avoit expose. Sa Majeste 
lui fit reponse qu'eile doutoit que cela put etre 
vrai , parce que je ne Ten avois pas iiiformee , 
ni pris son ordre pour expedier le passeport dout 
Vineuil se vantoit. Mais comme il nait facilement 
du soupcou dans Tesprit des princes, quelque 
confiance qu'ils puissent avoir en leurs servi- 
teurs , la Reine , desirant savoir ce qui s'etoit 
passe , m'envoya querir , et me demanda si j'a- 
vois vu Vineuil. Sur ce que je lui repondisque 
non , elle s'etendit sur toutes les choses qui lui 
avoientete rapportees. Je crus qu'il etoit de mon 
interet et de mon devoir de faire perdre a Sa 
Majeste la mauvaise impression qu'elie auroit 
prise et qu'on pourroit lui faire prendre , en lui 
soutenaut que je lui avois cele la verite , quoique 
ce fCit une chose que je ne dusse point appre- 
hender , lui ayaut donne en tant de rencontres 
des preuves de ma fidelite. Pour y reussir , et 
faire connoitre a Chateauneuf qu'il n'avoit pas 
fait a mon egard ce qu'il devoit dans cette ren- 
contre, je dis a Sa Majeste : « Madame , puisque 
Vineuil a ete assez imprudent pour passer par 
cette ville , et assez indiscret pour s'y etre entre- 
tenu avec Bois-Dauphin , il pourra etre assez te- 
meraire pour ne se pas presser. De sorte que , si 
Votre Majeste I'avoit agreable , je ferois partir 
en diligence un courrier charge d'un ordre pour 
le faire arreter en quelque endroit qu'il se put 
trouver. Peut-etre que cela nous reussiroit , et 
que nous tirerions de lui des lumieres qui ne 
seroient pas inutiles au service du Roi ; car il 
est certain qu'il ne m'a ni vu ni rencontre. — 
Quoique je sois bien persuadee , me repondit 
cette princesse, de la verite de ce que vous me 
dites, je vous avouerai quej'aurois beaucoup de 
joie s'il pouvoit etre pris. » Je fis expedier un 
ordre tel qu'il falloit pour faire arreter Vineuil , 
et j'en chargeai un couirier , en lui recomman- 
dant de faire la derniere diligence et de s'infor- 
mer par les postes s'il y avoit passe ; et , quand 
il en auroit appris des nouvelles , de faire si bien 
qu'il le put joindre. Je preferai un garde de la 
Reine a d'autres courriers qui etoient a ma suite, 
parce qu'outre qu'il counoissoit Vineuil , on n'eiit 
pu m'accuser de 1 'avoir voulu favoriser si Ton 
n'avoit pas reussi. Le courrier n'eut point de ses 
nouvelles jusqu'a Chatellerault, parce qu'il ne 
changea pas de cheval ; raais il apprit seulement 
qu'il y avoit passe un homme suivi d'un autre. 
II continua sa route jusqu'a.... , ou il sut du mai- 
tre de la poste que Vineuil etoit chez lui et de- 
voit continuer son chemin par celui des cour- 
riers. Celui-ci ayant eu un cheval frais , parce 
qu'il etoit connu du maitre des postes , prit les 
devans, arriva a Loches, et fit voir au com- 



mandant Tordre dont il etoit charge. II lui pro- 
mit de I'executer , suppose que Vineuil passat. 
A peine les ordres neeessaires pour sa capture 
avoient-ils ete donnes, qu'il parut. Le comman- 
dant I'arreta , le fit conduire au chateau , et, pre- 
nant les lettres dont il le trouva charge, il en fit 
un paquet qu'il donna au courrier, et qu'il m'en- 
voya. Celui-ci fit une pareille diligence pour re- 
venir ; et ayant su que j'etois a la messe , il m'y 
Vint trouver et me rendit compte de son voyage 
en me remettant le paquet. Cela me causa d'au- 
tant plus de joie que je savois celle qu'en auroit 
la Reine , et que ma conduite se trouvoit justi- 
fiee par la. Je me rendis aupres de Sa Majeste 
qui etoit alors a sa toilette, et qui venoit d'ap- 
prendre par le marechal de Villeroy que Vineuil 
avoit ete arrete. 11 ne le disoit que par conjec- 
ture. M'ayant vu appuye sur le courrier, il rai- 
sonnoit de cette maniere : « Si Vineuil n'avoit 
pas ete joint , le courrier I'auroit suivi ; mais 
puisque le courrier est deretour, c'est une mar- 
que que Vineuil est arrete. >- Je presentai a la 
Reine les lettres qu'on lui avoit trouvees , dont 
il y en avoit une entre autres qu'il m'ecrivoit 
datee de Virone, par laquelle il me prioit qu'il 
me put voir en passant a Poitiers , et de lui ob- 
tenir un passeport du Roi pour aller a Paris, oil 
il etoit envoye par M. le prince charge de lettres 
pour Monsieur. Toutes ces lettres furent ou- 
vertes, a la reserve de celles qui s'adressoient a 
Monsieur. Apres qu'elles eurent servi a divertir 
la Reine , on les lui reuvoya avec le passeport 
qu'il avoit demande. 

Quelques jours apres , Leurs Majestes reso- 
lurent de faire revenir le cardinal , soit par un 
effetde leur bonte, ou a sa sollicitation. La lettre 
du Roi que j'eus ordre de lui ecrire etoit si pres- 
sante qu'eile ne lui laissoit pas la liberte de de- 
liberer sur ce qu'il avoit a faire , ni d'y former 
la moindre difficulte. Je fis aussi une lettre 
pour le marechal d'Hocquincourt, par laquelle 
il lui etoit enjoint d'accompagner Son Emi- 
nence. On eut bien voulu aussi lui donner une 
patente de general d'armee ; mais parce que le 
sceau etoit a Parii?, on craignoit que, I'en- 
voyantpour I'y faire apposer, le dessein qu'on 
avoit ne fut decouvert. La Reine agitant la 
question pour savoir si sans cette patente 
M. d'Hocquincourt pouvoit commander, je la 
resolus en disant que les marechaux de France, 
pour commander les armees, n'ont pas besoin 
d'un autre pouvoir que du leur ; mais que pour 
donner bataille , recevoir a capitulation ceux 
qui sont dans une place, et imposei- sur les su- 
jets du Roi , on avoit juge qu'il leur falloit une 
patente, par laquelle ils etoient aussi autorises 



DKUXIEMK PAKTIK. fiGiil 



13; 



d'ordonner du paiement des troupes et des de- 
niers de Sa Majeste. Je lis toutes ces depeches 
avec un si grand secret , que ni Cliateauneuf , 
ni Villeroy , ni le garde-des-sceaux , auquel on 
envoyoit des commissions a sceiler, n'eu eurent 
aucuue connoissance. En gardant pour Le Tel- 
lier le meme secret que j'avois eu pour les au- 
tres, je ne laissai pas de I'avertir qu'il etoit 
temps qu'il viut reprendre I'exercice de sa 
charge. 11 se souvint de ce que je iui avois 
promis , et , m'entendant a demi-raot, il se mit 
en chemin sans en rien dire qu'a ses plus in- 
times amis. 

Yineuil prit aussi la resolution de retourner 
a Bordeaux, et , craignant que les lettres qu'on 
Iui donneroit ne le chargeassent trop ou son 
valet , 11 se fit suivre par un officier du prince 
de Gonti. Get officier n'etoit pas nomme dans 
son passeport. II Iui laissa toutes les depeches 
qu'ou pouvoit avoir la curiosite de voir ; il ar- 
riva en cet equipage a Poitiers, oil on Iui garda 
la foi du passeport , mais non pas a I'autre , 
qui, n'y etant point compris, futarrete. Les de- 
peches dont on le trouva charge ay ant ete vues, 
il s'en trouva une ecrite en chiffrts d'une per- 
sonne de la cour, a laquelleon en fit reproche, 
parce qu'on conuut par la qu'elle avoit des in- 
telligences avec les ennemis du Roi. Onresolut 
de mander le garde-des-sceaux, parce qu'on 
craignoit que Monsieur ne se saisit du sceau 
pour autoriser ce qu'il voudroit eutreprendre. 
On doutoit pourtant qu'en Iui envoyant un 
ordre pour revenir il le put executer, parce 
que , s'etant toujours fait connoitre pour un des 
plus zeles serviteurs du Roi et incapable d'avoir 
peur raal a propos, il etoit a craindre que, pour 
affoiblir d'autant le conseil , on ne le retint a 
Paris , ou qu'on ne Iui otat le sceau par vio- 
lence. Je dis a la Reine que je repondois que 
M. Mole mettroit plutot le sceau en pieces que 
de se le laisser oter par force, et que,s'il ne 
pouvoit en apporter les morceaux, il me les eu- 
verroit pour les remettre au Roi; que je ne 
pouvois me persuader qu'on usat de voies de 
•fait contre ce magistral pour le retenir ; mais 
que ce n'etoit pas une chose qu'on put garantir. 
Cependaut ce qu'on craignoit n'arriva point; et 
le garde-des-sceaux, ne trouvant aucune diffi- 
culte asortir de Paris, se rendit a Poitiers , en 
conformite de I'ordre qu'il avoit recu. Le Tel- 
lier , suivant les nouveiles qu'il avoit cues de ses 
amis , y arriva avant le cardinal , et y fut aussi 
bien recu que M. Mole , qui ne fit point de dilfi- 
culte de ceder la premiere place dans le conseil 
a M. de Chateauneuf. Gela fait voir que celle 
de garde-des-sceaux ( et par consequent celle de 



chancelier ) n'est point fixe , coinme on I'avoit 
publie autrefois; mais, pour n'occuper pas la 
premiere charge, la presidence du conseil ne 
ieur appartenoit pas moins. Le chancelier en 
avoit ete prive par Monsieur , par M. le prince 
et par le cardinal , s'etant ingeres pendant la 
minorite , non-seulement de signer les arrets , 
mais meme de recueillir les voix : ce qui etoit 
une entreprise contre I'autorite royale , comme 
fexemple qu'on alleguoit de ce qui avoit ete 
consenti en faveur du detunt prince de Conde 
par le traite de Loudun , dont la meraoire de- 
voit etre etouffee , cet expedient n'ayant ete 
pris que par les ennemis du chancelier de Sil- 
lery , qui se croyoient dans la necessite d'en 
sacrifier I'autorite, ou de rentrer dans la guerre 
civile. Ge furent au moins les bonnes ou les 
mauvaises raisons qu'on allegua ; mais il faut 
se souvenir que les monarchies doivent etre 
gouvernees par de justes lois ; et comme fexem- 
ple est la derniere des raisons, il n'etablit jamais 
rien de soi , et ne doit etre propose que pour 
soutenir ce qui est juste. 

[La chambre des communes d'Angleterre , 
apres avoir deffendu de reconnoistre pour Roy 
le fils de Gharles T'' , et s'etre declaree en Re- 
publique, en donna part a tons les Etats, excepte 
au roy de France. Les grands succes remportes 
en Iriande par Gromwel , pendant I'annee pre- 
cedente, et rien ne faisant prevoir un revers qui 
fit changer de face aux affaires , le Roi se decida 
a reconnoitre le nouveau regime d'Angleterre, 
et je fus charge de transmettre des instructions 
plus precises a M. Gentillot, notre agent a 
Londres , pour tocher de renouer avec ce gou- 
vernement. Eiles etoient datees du 7 avril lG5t 
et ainsi concues : 

« Je me suis assez explique des intentions 
de Leurs Majestes et de leurs dispositions a re- 
cognoistre le nouveau regime , si de Ieur part 
ils font des avances necessaires , en faisant pas- 
ser en ce royaume un envoye ou un ambassa- 
deur , ce qui nous engageroit a en user de la 
meme sorte en Ieur endroit, en faisant aussi 
partir d'ici une personne de la meme qualite, 
chargee des pouvoirs et instructions pour agir 
avec la Republique, dans le sens de ma derniere 
lettre , que vous aurez a suivre. Je vols bien 
qu'il y a du malentendu dans la fierte des leurs ; 
mais comme ils ont envoye chez tons nos voi- 
sins donner part de I'etablissement de Ieur Re- 
publique, ils peuvent bien juger que nous ne 
pouvons pas faire avec bienseance cette demai - 
che de les rechercher les premiers : ainsi je pense 
que , vous laissant entendre que ceux qu'ils en- 



13G 



MEiMOlHKS m COMTK DK I!r,IEI\\E, 



voyeront seront bien receus , je ne fais aucun 
doute qu'ils ne depechent bientost quelqu'un 
vers nous pour y negocier leurs interests. Le 
premier article doit estre la cessation de toutes 
prises sur mer et des defenses aux sujets de part 
et d'autre d'en faire plus aucune, afin de facili- 
ter la justice qui doibt estre rendue aux uns et 
aux autres de toutes les depredations ci-devant 
faites. Je me remets sur tout cela a ma prece- 
dente ; et quoyqu'il y ait eu depuis mutation 
de ministre, on ne changera pas pour cela de 
sentimens; ainsi, apres que vous aurezagi par- 
dela a I'effet qu'on s'en propose , vous pourrez 
vous retirer, et seray bien aise que vostre voyage 
ayt produit quelque effet. 
» Je suis , etc. » 

Mais ceuxde cette Republique recurent assez 
mal ces avances de la part de Leurs Majestes, et 
nousobligerentde rappeler M. de Gentiilot: ce 
qui eut lieu par la depeche suivante , datee de 
Paris du 2 1 du meme mois : 

« Monsieur , j'avois une depeche toute preste 
a vous envoyer, elle estoit meme signee, par 
laqueile je vous donnois des ordres de la part 
de Leurs Majestes , qui eussent ete agreables au 
nouveau regime d'Angleterre, s'il ne vous eut 
pousse hors du royaume avec tant de precipita- 
tion ; mais ayant appris par vostre derniere que 
vous partiez de Gravesende et que vous passiez 
en Hollande, j'adresse a M. Brasset celle-cy , 
par laqueile vous aurez le tesmoignage du bon 
devoir que vous avez rendu pendant vostre se- 
jour a Londres, et que Leurs Majestes en ont 
receu satisfaction, ayant eu bonne connoissance 
de votre zele a leur service et de votre prudente 
conduite. Vous pouvez , au lieu oii vous etes, 
faire remarquer a quelques-uns de TEstat, avec 
lesquels vous avez habitude, combien seroit 
dangereuse et prejudiciable leur alliance avec 
cette Republique naissante, qui ne cherche qu'a 
s'affermir pour miner celle des Etats-Generaux 
avec plus de facilite , comme il est evident qu'ils 
en viendront a bout, sous pretexte d'amitie. 
Vous rendrez compte a M. de Bellievre de toute 
votre negotiation, eten son absence a M. Bras- 
set , et ferezce qui vous sera conseille pour agir 
et pour parler a I'avantage du service de Sa Ma- 
jeste, qui vous laisse la liberte de vcnir icy, ou 
de demeurer par-dela. » 

Vers la fin de mai, nous fumes informes de 
I'etat assez favorable de I'armee du roy d'An- 
gleterre , reunie en vertu de son traiteavecceux 
du royaume d'Ecosse : ce qui rejouit fort notre 



cour, et la valeur et diligence dudit Roy nous 
fit concevoir bonne esperance de ses affaires , et 
qu'il pourroit prendre de tels avantages en 
Eeosse, que son parti seroit releve. Lorsque j'en 
donnai part a la reine d'Angleterre, je la trou- 
vai desja advertie de ces bonnes nouvelles par 
un gentilhomme arrive tout fraichement de La 
Haye. M. Gentiilot, qui s'y etoit aussi retire en 
quittant I'Angleterre, eut ordre de contitiuer de 
nous mander les nouvelles qu'il auroit de ce 
pays, et surtout de veiller a ce quefesoient les 
Anglois aupres des Etats, et d'en tenir informe 
M. Brasset, qui devoit mettre a profit ces nou- 
velles, selon les instructions plus particulieres 
qu'il avoit deja.] 

[1652] Leurs Majestes commencant a dire 
ouvertement qu'elles avoient mande le cardi- 
nal (1), Ton publioit qu'il amenoit avec lui une 
armee ; mais Ton vit dans la suite qu'il ne fut es- 
cortequedes seules troupes que le Roi avoit fait 
lever. Tout lui faisoit peur, et les moindres ob- 
stacles qu'il rencontroit dans son chemin lui cau- 
soient du repentir d'etre rentre dans le royaume; 
mais faisant , pour ainsi dire , de necessite 
vertu , et le due d'Orleans , au lieu d'envoyer 
des troupes pour s'opposer a son passage, ayant 
envoye des conseillers du parlement , il passa 
les rivieres , ou il ei'it ete facile de combattre les 
gens qu'il avoit avec lui. Un petit desavantage 
lui auroit fait prendre le parti de s'en retourner. 
Comme il s'avancoit, Le Tellier alia au devant 
de lui et en fut fort bien recu. Le cardinal vou- 
loit lui persuader qu'il I'avoit toujours regarde 
comme son meilleur ami , et lui faisoit oubiier 
qu'il avoit offert sa charge au president Viole , 
pourvu qu'il lui menageat I'amitie de M. le 
prince. Le marechal de Villeroy eiitbien voulu 
suivre fexemple de Le Tellier; mais il etoit 
retenu par la crainte qu'il avoit d'etre blame 
s'il se separoit du Roi , qui prit la resolution 
d'aller au devant du cardinal. Nous fumes , 
M. de Chateauneuf et moi , les seuls qui vou- 
liimes attendre a Poitiers , dans I'appartement 
de la Reine, afin de n'etre pas obliges de nous 
trouvcr chez lui a son arrivee. La foule y fut 
tres-giande , comme c'est la coutume de la 
cour en de pareilles rencontres ; mais cela ne 
I'empecha pas de nous i-ecevoir honnetement. 
La discretion obligea les plus sages a se retirer, 
y ayant beaucoup d'apparence qu'il seroit bien 
aise d'entretenir Leurs Majestes de ses aven- 
tures. C'est ce qu'il fit , en commencant par les 
remercier de tout ce qu'elles avoient fait pour 

(1) Mazaiin enlra dans Stcnay le 2 Janvier 1652. 

(A. E.) 



DELXltME PARTIE. [l652] 



1S7 



lul , et des extr^mites auxquelles elles s'etoient 
exposees pour ne le pas abandonner. Nous etant 
retires des premiers, M. de Chateauneuf et 
raoi, nous allames le lendemain lui rendre vi- 
site cliez lui. II parut fier du bon accueil qui lui 
avoit ete fait , quoiqu'il s"y fut toujours attendu ; 
et il voulut , par la maniere dont ii recevoit le 
monde , qu'on conuut ceux qui etoient ses veri- 
tabies amis , et ceux qui lui etoient indifierens. 
II caressoit les uns, et a peine saluoit-il les au- 
tres. Je fus des derniers , et je m'aper^us que 
j'avois eu raison , quelques jours avant son re- 
tour , de supplier la Reine de me permettre de 
me retirer. Chateauneuf, qui en avoit aussi la 
resolution , persista si fort, qu'il eut la liberie 
de faire ce qu'il voudroit. On dit avec quelque 
foudement qu'etant aceoutume a occuper la 
premiere place dans le conseil , il ne pourroit 
se resoudre a servir en second sous le cardinal, 
pour qui il n'avoit pas beaucoup d'estime. Pour 
moi , je ne pus me dispenser d'obeir a la Reine, 
qui me commanda de rester a la suite du Roi. 
II est vrai que, ne pouvant me resoudre de ren- 
dre d'assidus devoirs a cette Eminence, qui 
m'avoit offense dans une de ses lettres et te- 
moigne toujours beaucoup de froideur , je sui- 
vis la pente de mon naturel , qui etoit de me 
trouver chez la Reine aux heures qui m'etoient 
ordonnees, afin de m'abstenir d'aller chez le 
cardinal , et de faire connoitre que je n'en de- 
pendois en rien. II ne fut pas long-temps a 
s'apercevoir que je tenois a son egard une con- 
duite affectee, et, soit qu'il crut me rendre un 
mauvais office aupres de cette princesse , ou 
qu'il faisoit une chose agreable a Sa Majeste en 
temoignant qu'il avoit envie de bien vivre avec 
moi, il lui fit ses plaintes de ce que je ne I'allois 
point voir. La Reine, voulant m'y engager, non 
par un coramandement absolu , mais en me fai- 
sant connoitre que je lui ferois plaisir si cela 
venoit de moi, ordonna a M. Le Tellier de me 
voir pour m'y porter, et pour me faire entendre 
que , pour peu que j'y eusse de repugnance , 
* Sa Majeste attendoit ceci de la fidelite et du 
respect que j'avois toujours eus pour elle. J'ex- 
pliquai a M. Le Tellier les raisons que j'avois 
cues pour ne le pas faire , et je finis mon dis- 
cours en lui disant que ia Reine n'avoit qu'a me 
commander , et qu'il me suffiroit de connoitre 
sa volonte pour y obeir d'avance. Je lul tins pa- 
role des le soir meme , et le lendemain nous 
partimes de Poitiers. Etant arrives a Mirebeau, 
le cardinal nous dit en presence de la Reine , a 
M. de Villeroy et a moi , de nous trouver chez 
lui le jour suivant de grand matin. Nous nous y 
rendimes; et nous remarquames que sou eloi- 



gnement de la cour , bien loin de lui avoir fait 
changer de conduite , n'avoit servi qu'a le ren- 
dre plus fier , en reprenant I'autorite qu'il avoit 
cue; et que meme il avoit concu un grand me- 
pris pour la nation francoise , de n'avoir pu se 
defaired'unetranger qui lui etoit odieux. Ayant 
promis au marechal d'Hocquincourt qu'il com- 
manderoit I'armee , il voulut lui tenir parole , 
et le preferer , pour faire les sieges du Pont-de- 
Ce et de la ville et chateau d'Angers , au due 
de Rouillon et a M. de Turenne qu'il trouva a 
la cour, et avec lesquels il etoit souvent en con- 
ference. Comme je jugeai que de s'arreter en 
Poitou ou en Anjou , cela pourroit etre prejudi- 
ciable aux affaires du Roi , je ne pus m'erape- 
cher de le lui dire. Et afin qu'il abandonnat ces 
provinces sans craindre que M. de Rohan , qui 
commandoit en Anjou , y put faire du mal , je 
lui representai que le marechal de La Meille- 
raye entreprendroit volontiers de reduire ces 
places a I'obeissance du Roi, m'ayant assure 
qu'il avoit a Nantes treize canons en etat de 
servir, et que dans peu de jours il auroit quatre 
mille hommes d'infanterie et encore plus de 
cavalerie, dont il pourroit avoir besoin pour les 
reduire; qu'ainsi, pour peu qu'on lui laissat d'in- 
fanterie , il feroit si bien que le Roi seroit obei 
dans I'Anjou. 

Soit que le cardinal ne put prendre creance h 
ce que je disois , ou que je n'eusse pas le don de 
me faire entendre, ou qu'enfin il crut devoir 
preferer le marechal d'Hocquincourt aux autres, 
et qu'il pretendit payer ses services par la gloire 
qu'il lui feroit acquerir, les deux sieges furent 
entrepris par ses ordres. L'un fut de peu de du- 
ree ; I'autre donna de la peine. Enfin ces deux 
places ayant ete reduites a I'obeissance du Roi, 
Sa Majeste resolut de remonter la Loire, de pas- 
ser par Tours pour se rendre a Blois, et d'envoyer 
a Orleans le grand conseil qui tenoit sa seance a 
Tours , oil les generaux avoient ete convoques. 
Quelques considerations particulieres ne laisse- 
rent pas d'empecher cette compagnie de partir 
de Tours le jour qui lui avoit ete prescrit. Le 
Roi recut a Blois des assurances des respects de 
ceux d'Orleans; et si le cardinal eiit pu prendre 
la resolution d'y entrer, cette ville, qui etoit 
dans le parti des princes et de Paris , flit restee 
sous I'obeissance de Sa Majeste. On eut beau 
remontrer au premier ministre que les troupes 
du Roi, postees comme elles etoient , seroient 
suffisantes pourcontenir lepeuple d'Orleans dans 
son devoir, s'il vouloit s'en eloigner : il parut bien 
que la prudence humaine ne pent rien contre les 
decrets de la Providence divine , ni contre la 
peur; car mademoiselle d'Orleans s'etant pre- 



138 



MKMOIUES DV COMTK DE Bi;iEN.\E. 



sentee pour entrer dans la ville, y fut recue ; mais 
les portes fiirent refiisees au grand conseil , et le 
Roi fnt conti-aint de passer, pour ainsi dire, a la 
portee du canon et a la vue des remparts , sans 
pouvoir y entrer. On eut nouvelle que M. le 
prince, qui avoit eu du desavantage en Guienne, 
avoit traverse le royaume , et s'etoit rendu a 
I'armee qui s'opposoit a celle du Roi, sous son 
comraandenient et sous ceiui de Monsieur. Trois 
raisons, selon raon avis, engagerent ce prince a 
prendre cette resolution. La premiere, parcequ'il 
oroyoit cette armee en mauvaises mains ; la se- 
conde, que le retour du cardinal le mettroit plus 
tot eu etat d agir qu'il n'eut fait avec dix mille 
liommes; et la troisieme, que, ne faisant point 
sou accommodement avec la cour , il lui etoit 
plus avantageux de passer en Flandres qu'en 
Espagne. I! avoit d'ailleurs assez de lumieres 
pour connoitre qu'il n'avoit pins rien a faire en 
Guienne , ou plusieurs de la plus considerable 
noblesse lui avoient tourne casaque. Sa presence 
n'etoit pas necessaire pour conserver Bordeaux, 
et il y avoit beaucoup de difficulte a pretendre 
de faire une irruption dans le royaume, soit par 
Ja Navarre en Guienne, ou par la Catalogue en 
Languedoc. Les forces de ces seules provinces 
etoient assez grandes pour arreter celles qu'on 
leur opposeroit; et il etoit comme impossible de 
passer en Languedoc par la Catalogue, parce 
que cette derniere province n'etoit pas entiere- 
ment soumise a Sa Majeste Cathollque , et que 
le Roussillon etoit sous la domination du Roi. 

[Nous continuames d'etre informes des affaires 
d'Angleterre par M. Choqueux , de qui je rece- 
vois de frequentes lettres. II nous expediaexpres 
un courrier pour nous prevenir des negotiations 
du prince de Gonde avec Crom^vel , et nous fe- 
soit part en meme temps d'autres nouvelles cou- 
tenuesdans ladepeche suivante, datee de Lon- 
dres , 14 fevrier 1652. 

« Le meme jour que je fis partir d'Estrade de 
cette ville, il nousy arriva le sieur de Bariere, 
que Ton a dit en parlement y estre venu de la 
part de Messieurs de Bordeaux, pour agir et 
traiter , conjointement le sieur de Coignac et luy, 
avec cette Republique , selon les nouvelles ins- 
tructions que M. le prince a envoyees par ledit 
sieur de Bariere ; ce qui m'obligc davantage a 
le croire ainsi , est que ledit sieur de Bariere n'a 
encore fait autre visite que celle de I'ambas- 
sadeur d'Espagne , ou il fut hier la plus grande 
partie de I'apres-diner , s'etanttoujours conserve 
a Chelsay en de continuelles conferences avec 
les sieurs de Coignac et de Maserne. 

Le sieur de Coignac a ce matin envove son 



gentilhomme chez Cromwel, pour savoir le joui 
et rheure qu'il leur voudroit donner audience, 
que ledit gentilhomme me vient presentement 
de dire luy avoir este accorde a demain deux 
heures apres midi. Je ferai en sorte d'estre 
instruit de ce qui se passera et vous en infor- 
mer au plustost. 

» Le secretaire de Cromwel m'a dit avoir lu 
la lettre que M. le prince avoit envoyee par 
le sieur de Coignac a son maistre , laquelle n'es- 
toit qu'en des termes obMgeans et qui font pa- 
roistre la haute estime qu'il en fait, le priant 
d 'avoir toute creance en ce que ledit sieur de 
Coignac lui dira et proposera de sa part , s'a- 
dressant a lui seul, auquel il vent estre oblige 
des faveurs et assistances que ce parlement 
luy accordera ; et il me dit aussi que la liberte 
de transporter les vins de Bordeaux en ses lieux 
etoit accordee , et que , pour cet effet , force 
vaisseaux marchands se preparent pour y aller: 
en quoy Ton dit que M. de Maserne travaille. 

» II vous ressouviendra que , par raa der- 
niere , je vous ay louche d'un ami qui soub- 
sonnoit ledit sieur de Maserne estre porte pour 
faire des propositions a ses gens icy, sur les- 
quels depuisce temps je I'ay si forteraent presse, 
qu'il m'a declare que ledit M. de Maserne par- 
leroit ou feroit agir au nom des religiounaires 
de France, estant tres-constant que c'est la chose 
du monde que ce personnage ambitionne le plus , 
et donneroit volontiers sa lille et tout son bien 
au sieur de Coignat ou autre, qu'il reconuoitra 
pour effectivement embrasser les interests des- 
dits religiounaires; cet ami est affectionne aux 
affaires de France , bon catholique, et qui a 
particuliere connoissance dudit sieur de Maserne. 

» L'on m'a fait voir la commission de I'admi- 
ral Blaicke , en laquelle il n'est specifie aucun 
nombre de vaisseaux ni la route qu'ils doivent 
tenir, non plus que les choses qu'ils out a entre- 
prendre ; ladite commission estant des plus am- 
ples et generates que ce parlement ayt fait deli- 
vrer a qui que ce soit , donnant un pouvoir ab- 
solu audit Blaicke de commander et faire join- 
dre a sa tlotte toute's les autres de la Republique 
qui serOnt en mer, les faisant rester pres de luy 
taut et si pen de temps qu'il le jugera necessaire 
pour le service de ladite Republique, separer, 
envoyer seuls ou de compagnie , tels desdits 
vaisseaux , en tels lieux et places qu'il avisera 
bon estre , nommer et changer tels des olficiers 
qu'il lui plaira , et autrement. 

>' II m'a este impossible de pouvoir encore 
evnnter leur dessein , mais bien que ledit admi- 
ral Blaicke n'est pour avoir ses ordres secrets 
que lorsqu'il aura la flotte en estyt de faire 



DEDXIEMB PARTIE. Il652 



139 



voiles , cependant Us font marcher et assembler 
des hommes vers Southamton et I'isle de 
Weithe , ou est le lieu du rendez-voiis general 
de leurs vaisseaux , trois desquels sont pour sor- 
tir des Dunes et d'autres de Porthmouth , Ple- 
mout , d'Arthmout et des ports le long de cette 
tote-la. 

» Le parlement ayant ordonne que le conseil 
d'Etat et le general Cromwel nomraeroient un 
general pour aller commander en Irlande , en la 
place de feu Jerton, ilss'assemblerent deux'jours 
apres et firent election du major-general Lam- 
bert , que ledit parlement a cejourd'huy ap- 
prouve. 

» Les ambassadeursdeHoUande, ayant receu 
la uouvelle de quarante-cinq de leurs vaisseaux 
saisis par cent de cette Republique, allerent 
s'en plaindre au parlement , qui ordonnaque les 
papiers par eux ci-devant fournis, et autres de 
ce jour, seroient referes a six du conseil d'Etat, 
entre lesquels le general Cromwel devoit presi- 
der et en ordonner aiusi qu'il le jugeroit a 
propos. 

•' Six vaisseaux hollandois , faisant nombre 
des quarante-cinq , furent hier consignes a cette 
Republique , qui obligea sur Theure lesdits am- 
bassadeurs de se transporter devant les juges 
de I'admiraute, lesquels, nonobstant les plaintes 
et la furieque temoignalesieurCatz, arreterent 
que la sentence subsisteroit, si raieux n'aimoient 
lesdits ambassadeurs composer desdits vais- 
seaux et marchandises contenues en iceux , 
qu'ils accepterent avant que sortir dudit lieu. 
" L'agent de Suede eut, vendredy dernier, la 
premiere audience de ce parlement , auquel il 
presenta une lettre de la reyne de Suede , sur 
laquelle ces messieurs flrent des difficultes, a 
cause que la superscription d'icelle n'estoit en 
forme, ayant Serenissiince Re'qmhlicce Angli- 
cance. Neanmoins elle fut ouverte et lue, et 
la reponse remise a un autre jour. L'on me vient 
presentement assurer, et de tres-bonne part, 
^ que Cromwel embrasse fort le parti des Hol- 
landois , auxquels il vent faire donner satisfac- 
tion , pour avoir lieu d'entreprendre plus puis- 
samment contre la France. 

» II est arrive ce matin un expres aux am- 
bassadeurs de Hollande , qui dit que messieurs 
des Etats estoient pour en envoyer encore 
quelques autres pour joindre a ceux qui sont 
ici. " 

Ces intentions de Cromwel et I'etat interieur 
du royaume firent redoubler de soins pour en 
detourner les effets, etun plain pouvoir de trai- 
iv'r avec la Republique angloise fut envoye a 



M. d'Estrade; il etoit aecompagne de la lettre 
suivante , signee de la main du Roi : 

« Monsieur d'Estrades, je vous envoye le pou- 
voir authentique en bonne forme pour traicter 
en mon nomune nouvelle alliance avec la Repu- 
blique d'Augleterre , affin qu'il y ayt bonne voi- 
sinance et amitie entre les deux nations, de sortc 
que la liberie du commerce, egalement avanta- 
geuse aux uns et aux autres , soit entierement 
conservee ; et jugeant que le sieur Cromwel 
pourroit envoyer vers vous quelqu'un pour etre 
davantage eclairci de raes bonnes intentions, 
vous aurez a les lui faire cognoistre et vous ou- 
vrir en toute confiance , non seulement sur ce 
qui s'y peut traicter avec la Republique , mais 
encore avec la personne dudit sieur Cromwel , 
tant pour le bien commun des deux royaumes 
que pour ses interests particuliers , vous don- 
nant par la presente pouvoir d'agir, negocier, 
traiter et promettre en mon nom tout ce que 
vous jugerez a propos audit Cromwel, etje ra- 
tifieray et executeray tout ce que vous aurez 
promis et signe en mon nom , avec la raeme 
bonne foi et sincerite que je prie Dieu de vous 
avoir, monsieur d'Estrades , en sa sainte garde. 
Escript a Blois , le 24 mars 1652. » 

Mais la negociation trainant en longueur, et 
sur le compte que j'en rendis, il fut resolu que 
Ton enverroit de nouveau le sieur de Gentillot 
aupres de Cromwel , et qu'on lui remettroit des 
instructions detailleesde ce qu'il auroit a nego- 
cier aupres du parlement et du conseil d'Etat de 
la republique d'Augleterre, On lui remit aussi 
une lettre que Sa Majeste ecrivoit au protec- 
teur. 

Lettre du Roy a Cromwel. 

« Monsieur Cromwel, envoyant expres a Lon- 
dres le sieur Gentillot , gentilhomme de ma 
chambre , avec lettre de creance au parlement 
de la republique d'Augleterre et au conseil d'E- 
tat , pour leur faire entendre mes bonnes inten- 
tions ; et comme il est avantageux a I'un et a 
I'autre Etat de vivre en bonne voisinance, paix 
et amitie , je I'ay charge de cette lettre pour 
vous , pour vous assurer de ma bonne volonte et 
disposition entiere a faire ce qui servira a la su- 
rete et liberte du commerce , bien et utilite re- 
ciproque des deux nations : et m'assurant que 
vous contribuerez volontiers a un si bon effet , 
je me remets audit sieur de Gentillot de vous 
en dire davantage , vous priant de lui donner 
creance comme a une personne en qui je prens 
une confiance entiere ; cependant je priray Dieu 
etc. » 



1 10 



MiCMOlllKS l)i; COMTF. UK ^^I\1E^NE, 



Instruction an sieur de Gentillot , (jentU- 
homnie de la chambre du lioij, s'en al/ant, 
pour le service de Sa 3Iajeste , en Anrjlc- 
terre. 

« Sa Majeste, jugeant qu'il est de I'utilite 
commune des deux nations de France et d'Angle- 
terre de nourrir paix et amitie, bonne voisi- 
uance et toute sorte de liberte et securite de 
commerce entre les subjects de I'un et I'autre 
Etats,a bien voulu envoyer un gentilhomme 
expres a Londres vers le parlement de la repu- 
blique d'Augleterre , etafaiet choix dudit sieur 
Gentillot , dont la suffisance, fidelite et affection 
a son service luy sont cogueues, I'ayant charge de 
lettre de creance audit parlement , conseil d'E- 
tat et au sieur Cromwel. 

» Le sieur de Gentillot s'acheminera inces- 
samment a Londres et envoyera devant le sieur 
de Viliers , avec lequel il s'est deja abouclie , 
ou bien le fera ecrire pour avertir ceux dudit 
parlement du sujet de son voyage ; et comme il 
vient recognoistre au nom du Roy ladite Kepu- 
blique , estant porteur de lettres de Sa Majeste, 
en creance a cet effet, pourveu neanmoins qu'on 
lui rapporte parole et asseurance qu'au preala- 
ble touttes lettres de marque et repressaillesse- 
ront surcises et tons actes d'hostilite cesses , 
pour parvenir plus facilement aurestablissement 
du commerce. 

» Ledit sieur Gentillot, estant a Calais et ne 
pouvant aller a Dunkerque a cause que les en- 
nemis ont assiege Gravelines, ecrira en chiffres 
au sieur d'Estrades le sujet de son envoy a Lon- 
dres , et le priera de I'advertir audit Calais ou a 
Douvre de ce qu'il pourroit avoir negocie avec 
ledit parlement, et par quelle adresse , aftin 
qu'il s'en serve , ayant besoing de bons advis 
dudit sieur d'Estrades , auquel il fera savoir I'or- 
dre qu'il a de Sa Majeste de s'y conformer et 
continuer sa correspondance avec luy par lettres 
frequentes. L'inscription et la suscription des 
lettres de creances ont este laissees en blanc, 
affin que ledit sieur Gentillot les remplisse de la 
meme sorte dont il a este use envers eux , par la 
reine de Suede ou par le roy d'Espagne, Sa 
Majeste youlant bien leur faire autant d'hon- 
neur et d'amitie qu'aucun autre des princes qui 
les ont recogneus pour Republique. Ledit sieur 
de Gentillot , aussitost que la cessation d'hosti- 
lite et suspension de repressailles aura ete ac- 
corde, ou qu'il en aura eu de bonnes asseuran- 
ces , rendra ses lettres audit parlement de la 
Republique, et expliquera sa creance, en sorte 
qu'il leur persuade les bonnes intentions de Sa 
Majesty et son desir d'entretenir paix, amitie et 



bonne voisinance et correspondance enlre les \ 
deux nations , raesmes nous alliant plus etroicte- 
ment avec ladite Republique pour le bien et 
avantage reciproque , et qu'il use des termes ci- 
vils et obligeans, sans toutefois rien dire qui 
puisse mai'({uer foiblesse ou crainte de leurs ar- 
mes, s'ils avoient envie de nous les faire appre- 
bender. II faira aussi faire cognoistre a tous 
ceux a qui il aura a parler , que nos divisions 
domestiques auront bientost cesse, et que les 
princes recherchent les bonnes graces de Sa 
Majeste, et de sortir du mauvais pas ou ils se 
trouvent , par un bon accomodement , dont les 
ouvertures ont deja este faites de leur part ; en 
sorte qu'il y a apparence que la negociation qui 
se continue prendra bientost fin pour le repos 
du royaume : a quoy aidera beaucoup la victoire 
que les armees du Roy viennent de remporter 
sur celles de ses ennemis, qui lui donneronl 
d'autant plus de facilites et de moyens de bien 
faire a ses voisins et a ses subjets. 

» Ledit sieur de Gentillot, voyant les Au- 
glois en resolution d'envoyer enfin un ambassa- 
deur, conviendra avec eux , des a present, qu'on 
nommera des deputes de part et d'autre pour 
entrer en cognoissance des pertes et depre- 
dations souft'ertes par les subjects de I'un et de 
I'autre Etat, et qu'ils auront le pouvoir d'ajus- 
ter les ditferens , mesme de faire un traicte de 
commerce pour I'adveoir, Sa Majeste trouvant 
bonnes loutes les conditions dont on demeurera 
d'accord , pourveu qu'elles soient egales et reci- 
proques. 

» Donnera advis soigueusement de tout ce 
qu'il avancera , et s'en reviendra quand il aura 
mis les choses au point porte par la presente ins- 
truction , et prendra garde de ne rien gater de 
ce qui pourroit avoir este negotie ou avance a 
mesme effect par ledit sieur d'Estrades , en la 
prudence et conduite duquel on a grand con- 
liance. 

» Faicta Saint-Germaiu-eu-Laye , le l"^ may 
1G52. »] 

Pendant lesejourque nous fimesa Blois, nous 
apercun^es avec chagrin que, sans un puissant 
secours, nous perdrions la ville de Barcelone , 
et ensuite la Catalogue. Le cardinal ne trouvant 
point dans les cotfres de I'epargne I'argent qu'il 
falloit pour prevenir ce mal , apparemment par- 
ce que son attention etoit a s'amasser des tre- 
sors, me demanda quelle raison avoit empeche 
I'annee precedente le roi de Portugal de nous 
aider a defendre la Catalogne. Je lui dis qu'au- 
tant que je I'avois pu counoitre , il y en avoit 
deux sur lesquelles il s' etoit fonde : la premiere, 



UttXIEME VA 

qu'il croyoit la France perdue ; la seconde, que 
pour avoir de son argent il nous mettroit en 
obligation de ne faire jamais ni paix ni treve 
avec I'Espagne sans I'y faire conoprendre; « de 
quoi, ajoutai-je, jusqu'a present on s'estdefendu 
par les raisons dont Votre Eminence peut bien 
se ressouvenir. Je crois que si Ton vouloit en ve- 
nir la, il seroit a proposde faire partir I'ambas- 
sadeur de Portugal qui est a la suite de la cour, 
pour engager son maitre, en lui faisant cet 
avantage, de donner deux millions d'or, non pas 
en un seul paiement, mais payables en termes 
annuels, en I'assurant que cette somme ne se- 
roit employee qu'a faire la guerre a FEspagne: 
ce qui procureroit infailliblement le repos du 
Portugal , en lui donnant les moyens de s'agran- 
dir. » 

J'eus ordre de voir cet ambassadeur, a qui je 
n'eus pas de peine a persuader de faire ce voyage, 
ses propres interets le voulant, et a lui faire en- 
tendre ce dont il etoit question : que le Roi son 
maitre nous paieroit huit cent mille ecus dans la 
premiere annee , qui etoit la presente , et trois 
cent mille chacune des quatre suivantes, sur la 
parole que je lui donnai que cet argent seroit em- 
ploye au service commun des couronnes de 
France et de Portugal. Comme on ne le char- 
geoit que d'une simple proposition, et qu'on 
n'exigeoit point de lui qu'il signat de traite, il 
prit conge de Leu is Majestes et descendit la ri- 
viere de Loire jusqu'a Nantes, oil il pretendoit 
s'embarquer, ou a La Rochelle, pour se rendre 
a Lisbonne. J'appris quelques mois apres son 
arrivee en Portugal , et que les ouvertures qu'il 
avoit faites au Roi son maitre avoient ete agrea- 
blement recues. A la verite, le terme de payer 
une somme si considerable en cinq annees lui 
avoit paru bien court , de meme qu'a ceux de 
son conseil , et surtout de ce qu'on vouloit que 
le premier paiement fut presque de la moitie de 
cette somme. L'ambassadeur ajoutoit que si Ton 
pouvoit se resoudre que tout le paiement ne se 
fit qu'en dix annees, de deux cent mille cruza- 
des par an , il croyoit que son maitre pour- 
roit y passer , malgre I'opposition du peuple de 
Lisbonne a laisser aller cet argent dans un pays 
etranger; mais que si Ton pretendoit plus que ce 
qu'il offroit, et en moins de temps , il jugeoit la 
chose tres-difficile. Je lui fis reponse qu'ayant 
parle d'ecus , et evalue les six cent mille pis- 
toles du cours de Castille , faisant les deux mil- 
lions d'or, il etoit de mauvaise grace d'offrir 
moins , et de prendre un terme aussi long que 
celui qui etoit propose : ce qui faisoit juger que 
le Roi son maitre et son conseil vouloient voir 
quel train prendroient nos affaires ; que nous 



ariE. [IG52] Ml 

les avions bien mainlenues jusqu'alors , par la 
grace deDieu , sans leur secours-, et qu'avec la 
meme assistance nous esperions de pouvoir con- 
tinuer;quesi le roi de Portugal laissoit echapper 
cette conjoncture, il ne la retrouveroit jamais 
ou tres-dilficilement , la France n'etant point en- 
gagee a sa defense suivant son traite ; que quand 
on lui offroit des conditions avantageuses il de- 
voit les accepter ; que j'avois obtenu que , pour 
le premier paiement , on se contenteroit de six 
cent mille ecus au lieu de huit, et que, pour les 
quatorze cents restans, je pourrois faire en sorte 
qu'on se contenteroit de les recevoir en cinq an- 
nees, pourvu qua chacune des quatre premieres 
Ton nous fit toucher trois cent mille ecus, et 
deux cent mille dans la derniere; que si meme 
on demandolt sept annees ou lieu de cinq, je 
pourrois y faire consentir le Roi mon maitre ; 
qu'on desiroit d'etre informe promptement des 
intentions de Sa Majeste portugaise, et qu'ainsi 
je priois qu'on ne diflerat point a me les faire 
savoir. Comme il faudra parler de ceci a la fin 
de la meme annee , ou au commencement de la 
suivante, je n'en dirai rien de plus presente- 
ment , pour ne pas user de redite , et jeme eon- 
tenterai de le faire quand il en sera temps. Le 
Roi , ayant passe a la vue d'Orleans et etant sur 
la route de Sully, apprit que les ennemis avoient 
attaque Gergeau ; on crut meme qu'ils en avoient 
force le pont. Mais la resolution que M. de Tu- 
renne fit paroitre en commandant qu'on ouvrit 
la porte , apres s'etre mis sur le seuil pour en 
defendre I'entree, fit croire aux ennemis que 
toute I'armee s'y etoit rendue : de sorte qu'ils 
cesserent de se servir de leur artillerie, et re- 
garderent comme un grand avantage pour eux 
de la pouvoir degager le soir. 

Leurs Majestes se rendirent a Sully, ou elles 
firent leurs Paques, et n'en partirent que le mer- 
credi ou le jeudi pour venir a Gien. On y eut 
des nouvelles certaines que le prince de Conde 
avoit joint ses troupes , et Ton y prit la resolu- 
tion de faire avancer celles du Roi pour les met- 
tre entre Paris et I'arniee ennemie. Le com- 
mandement de celle du Roi fut donnea M. de 
Turenne sans Toter a d'Hocquincourt , qui fut 
surpris et defait dans sa marche par M. le prince. 
La nouvelleen etant venue a Gien, la cour pensa 
a se retirer ; mais avant que d"en venir a ['exe- 
cution, elle voulut attendre M. de Turenne. Le 
cardinal , pour faire voir son courage , sortit de 
la ville et monta sur une eminence qui la cou- 
vre du cote du Gatinois, ou il n'avoit rien a 
craindre. On fit mettre sous les armes les gar- 
des et le regiment de la marine , a la tete duquel 
etoit Guadagne , gentilhomme de bonne maison, 



M2 



aJEIVlOIRES DV COMTK DE BBIENINE 



et qui s'etoit acquis de la reputation par sa bra- 
voure et par spn experience. On lui proposa , 
suppose que I'armee du Roi eut ete entierement 
defaite , de delendre ce passage , pour donner 
le temps a Leurs Majestes de se retirer et de 
gagner Amboise, dou elles pourroient passer 
en Bretagne si la necessite des affaires le vou- 
loit. Guadagne recut corame uue tres - grande 
grace cette commission , qui etoit des plus pe- 
rilleuses; et il est bien certain que , s'il avoit etc 
attaque , il s'y fut signaie comme ii avoit fait en 
plusieurs rencontres oil il s'etoit trouve. Le car- 
dinal , ennuye d'etre a I'air, crut qii'il n'avoit 
point de moyen plus honorable pour rentrer 
dans la ville que d'engager le Roi a monter a 
cheval et a le venir querir. On y passa de fa- 
cheux momens ; mais on apprit a la fin que 
M. de Turenne s'etoit avance avec quelques es- 
cadrons , ayant commande a son infanterie de le 
suivre , et oppose a I'armee victorieuse de M. le 
prince quelques pieces d'artillerie : ce qui I'a- 
voit contraint de faire halte et de prendre des 
quartiers. M. de Turenne , qui en fit autant, se 
fit par ce service un grand merite aupres du 
Roi et acquit beaucoup de gloire ; car il reus- 
sit dans son dessein , qui etoit de se camper en- 
tre I'armee du prince et Paris, pour lui oter toute 
communication. N'ayant pas cru qu'il fut a pro- 
pos que le Roi se tint eloigne de la sienne, il s'a- 
vanca jusqu'a Auxerre, descendit la Seine et 
se rendit a Melun ; mais , sur I'avis qu'on eut 
que les troupes de Monsieur et de M. le prince 
avoient pris Etampes , on forma le dessein d'as- 
sieger cette ville , dont I'entreprise , qui etoit en 
soi fort difficile, fut encore accorapagnee d'une 
disgrace. Cest que cette place , qui est tres-lon- 
gue , ne fut attaquee que par les extremites ; et 
cela donna lieu a plusieurs combats oil nous rem- 
portames des avaiitages. Mais nous n'eumes pas 
celui pour lequel ce siege avoit ete forme, car 
I'arrivee du due de Lorraine avec sou armee 
obligea M. de Turenne a se retirer, et, pendant 
qu'il s'avancoit pour en traverser la marche, les 
troupes des princes approcherent de Paris. L'in- 
fidelite de M. de Lorraine parut en cette ren- 
contre, car il pubiioit ne venir que pour le ser- 
vice du Roi. II demanda du pain pour son ar- 
mee ; et apres avoir fait plusieurs traites avec 
Sa Majeste , il se declara contre. II est vrai qu'il 
recut un affront considerable , ayant ete oblige 
de promettre de se retirer pour eviter d'en ve- 
nir a une bataille, qui sans doute lui eiit ete li- 
vree si le roi d'Angleterre , qui s'entremettoit 
pour un accommodement , n'eut erapeche M. de 
Turenne de commander qu'on le chargeat.M. de 
Lorraine s'etoit jwste en liommedc guerre ; mais 



ses troupes, manquant de vivres, n'auroient pu 
faire uue grande resistance. II jugea done qui! 
etoit de son a vantage de se retirer, et de suppo- 
ser une negociation vive avec la cour, pour pro- 
fiter des occasions qui se rencontreroieut pour 
encourager I'armee et pour presser se siege d'E- 
tarapes. Le Roi quitta le logement de Meluii 
pour prendre celui de Corbeil , apres avoir etc 
averti qu'un courrier du Pape opportoit au coad- 
juteur de Paris le chapeau de cardinal , que S.-^ 
Majeste avoit demande pour lui. Quelques-uns 
croyant que le courrier iroit tout droit a Par: 
le remettre au nonce qui le pourroit donner ar 
coadjuteur, je fus d'avis qu'on lui fit dire que , 
s'il faisoit cette faute, il pouvoit le remporter , 
et qu'on iit bien entendre au coadjuteur que, s'i! 
manquoit au respect qu'il devoit au Roi , il ne 
seroit jamais reconnu en France comme cardi- 
nal. Pendant qu'on exarainoit ce qu'il falloit 
faire , le courrier de Sa Saintete se rendit a Pa- 
ris , et les choses s'accommoderent ensuite a la 
satisfaction du cardinal de Retz. 

Pour donner plus de hardiesse aux bons bour- 
geois de Paris , on leur proposa de se declarer 
pour le Roi, a qui Ton conseilla d'aller a Saint- 
Germain-en-Laye. Sa Majeste y fit quelque se- 
jour, sans en retirer aucun avantage : ce qui lui 
fit prendre le parti de revenir du cote de Melun, 
en s'arretant quelque temps a Corbeil. Et comme 
on avoit dessein de retourner a Saint-Germain, on 
se rendit a Saint-Denis , oil le Roi resta quelques 
jours. Quoique les princes fussent en etat de 
donner la loi , iis ne laisserent pas de s'offrir a 
se soumettre, a condition que le cardinal seroit 
bnnni du royaume. Son Eminence, craignant 
que I'armee d'Espagne ne se joignit a la leur , 
proposa que le Roi se retirat en Bourgogue , et 
de laisser les marechaux de Turenne et de La 
Ferte aux environs de Paris, pour s'opposer aux 
desseins des princes. M. de Bouillon , qui etoit 
en tres-grand credit , avoit ete du meme avis ; 
mais M. de Turenne, son frere, qui fut appele 
dans le conseil secret, le fit changer. « Je mo 
charge, dit-ii, de faire perir les ennemis, pour- 
vu que la personne du Roi soit en lieu de sure- 
le. » Et pour avoir quelques a\antages sur les 
princes, qui s'etoient campes dans Tile de Saint- 
Denis, il proposa de construire un pout sur la 
Seine , pour les pouvoir aller attaquer. Soit que 
M. le due d'Orieans et le prince de Conde s'aper- 
cussent que Paris leur echapperoit, ilsdemande- 
rent une assemblee generale, dans le dessein de se 
defaire de ceux qui paroissoient etre dans les in- 
terets du Roi. La conduite qu'ils tinrent pour y 
reussir a ete decrite par bien des gens , qui ne 
Tout pas rapportee au juste. J'ajouterai done que. 



I 



DEUXIEME PARTIE. [1652] 



\4Z 



deux jours avant qu'ils commissent une action 
aussi terrible, M. de Bouillon dit : « lis sont 
perdus s'ils ne font un coup assez hardi pour 
soumettre Paris. » Ce discours rapporte, et 
I'execution qui en fut tentee, firent qu'il y cut 
differens avis que ceci avoit ete execute de con- 
cert avec lui, a moius que la profondeur de son 
experience ne lui eiit faitprevoir ce que les au- 
tres feroient. Enfiu, il ne laissa pas de paroitre 
surpris quand la nouvelle de cette execrable en- 
treprise lut divulguee. Les apparences faisoient 
juger que si Ton attaquoit Tarraee de M. le 
prince , elle ne seroit pas recue dans Paris. II 
faisoit meme paroitre quelques escadrons a la 
tete de plusieurs villages qui sont dans I'ile de 
Saint-Denis , comme s'il avoit voulu nous en 
defendre Tentree ; mais son dessein n'etoit que 
de nous amuser , et de faire passer son armee 
sur le fosse de la ville pour gagner ensuite Cha- 
renton , en rompre le pont , et nous necessiter 
par la de chercher les raoyens d aller a lui , 
ayant la liberte de nous combattre en passant 
la Marne , et en tout cas de pouvoir fourrager 
plusieurs provinces , si Ton ne se mettoit point 
a lepoursuivre , la liberte lui restant toujours 
de passer en Flandre quand il voudroit. On fut 
averti que sou armee avoit marche le soir ; mais, 
soit par desobeissance , soit parce qu'elle etoit 
trop fatiguee , elle campa a la tete du faubourg 
Saint-Honore. Le prince , en ayant ete averti, 
s'en plaiguit et querella ses officiers. Ensuite, 
usant de tout son pouvoir, il fit marcher toutes 
ses troupes , auxquelles les bourgeois ne voulu- 
rent jamais permettre de traverser la ville , crai- 
grant peut-etre que ses soldats ne leur causas- 
sent de Tincomraodite, ou bien que ce prince 
voudroit s'en rendre le maitre; car , quoique ses 
forces ne fussent pas proportionnees a une pa- 
reille entreprise, les apparences trompent sou- 
vent ceux qui sont capables d'avoir peur. 

M. de Turenne fut averti de la marche de 
M, le prince , et le raarechal de La Ferte aussi, 
iqui , etant le plus eloigne de Paris , ne le joignit 
qu'apres que le combat fut commence. Ce n'etoit 
pas ou le prince le craignoit leplus ; mais, ayant 
tout le chagrin imaginable de ne pouvoir eviter 
ce general , il mit sa cavalerie en bataille pen- 
dant que son infanterie defiloit par derriere ; et 
M. de Turenne, qui lereconnut, ne crut pas le 
devoir attaquer taut qu'il seroit dans un lieu 
avantageux. 

M. le prince quitta ce poste pour joindre son 
infanterie et voulut toujours gagner Gharentou: 



(i) Le combat du r.uibouig Saint-Anloine fut livre Ic 
2 juillet 1().j2. Deux jours apies eut lieu le massacre de 



mais il fut surpris quand il se vit attaque dans 
le faubourg Saint-Antoine , et voulut defendre 
les barricades qui y avoient ete dressees par les 
bourgeois. Le combat fut des plusopiniatres (i). 
Le Roi en fut spectateur , et si mademoiselle 
d'Orleans n'eut obtenu de la bourgeoisie qu'elle 
ouvrit les portes aux troupes du prince, elles 
auroient ete entierement defaites. Pour faire 
croire aux Parisiens qu'ils n'avoient plus lieu 
d'esperer que le Roi leur pardonnat , elle fit 
tirer le canon du cote qu'elle remarqua que Sa 
Majeste etoit. Quelques-uns disoient d'aller a la 
porte de Saint-Denis, que Ton trouveroit ouverte. 
J'avoue qu'il me sembloit que j'aurois conseille 
de faire entrer I'armee dans le faubourg Saint- 
Germain et d'y donner bataille , dont le gain 
me paroissoit assure ; mais je n'osai plus etre de 
cet avis, y trouvant beaucoup d'inconveniens ; 
car la prudence defendoit de se fier a un peu- 
ple qui avoit sujet de tout craiudre, et d'ailleurs 
il y avoit peu d'apparence que le cardinal piit 
concourir a cette resolution qui s'evanouit bien- 
tot , car on vit dans Paris des echarpes de dif- 
ferentes couieurs. Les rouges etoient admirees, 
et quiconque eut parle de rendre au Roi I'obeis- 
sance qu'il lui devoit , eut couru risque deper- 
dre la vie. 11 falloit trouver les raoyens de de- 
charger les Parisiens des troupes qui les soute- 
noient , et il y avoit tout lieu de croire ensuite 
qu'etant devenus sages par leur propre expe- 
rience, ils ne songeroient qu'a implorer la mise- 
ricorde du Roi. 

Le sejour de Saint-Denis etant devenu insup- 
portable par une infection horrible, il fallut 
songer a le quitter , et neanmoins ne se pas tant 
eloigner de Paris qu'on perdit ce qu'on avoit 
gagne sur les esprits des plus sages , et meme 
de la populace. On proposa d'aller a Pontoise , 
qui etoit un lieu bien commode et bien situe pour 
vivre , et d'ou meme Ton s'aprochoit de la Nor- 
mandie , qui etoit restee dans I'oljeissance. On 
eiit bien pu trouver desendroitsconvenablesau 
sejour de la cour , mais on craignoit de donner 
de la jalousie et du soupcon a M. de Longue- 
ville , qui faisoit en sorte que le Roi y jouissoit 
d'une partie de ses revenus , et qui empechoit 
qu'on ne s'y soulevat ui qu'on y causat le moin- 
dre prejudice au service de Sa Majeste ; mais il 
donuoit assez a entendre qu'il ne falloit pas en 
demander davantage de lui. La cour ne fut pas 
plustot arrivee a Pontoise qu'on publia qu'elle 
en devoit parti r le lendemain pour aller a Man- 
tes, dont le gouverneur avoit ouvert les portes 



l'H6tel-de- Ville, dont il est pail(^ dans la page pr^ce- 
dente et dans celle-ci. (A. E.) 



1 44 



MEMOIRES DU COMTK IJE BHIEAINE. 



aux Espagnols et leuravoit facilite le passage 
(le la Seine sur le pont de cette ville. On accusa 
nieme le chancelier d'y avoir contribue , tant 
parce qu'il etoit beau-frere du gouverneur, que 
par la ciainte qu'il avoit de voir sa maison brii- 
lee. II s'etoit trouve aux conseils qu'on avoit 
tenus au Luxembourg. La denieure de Pontoise 
ayant ete jugee meilleure que celle de Mantes, 
la cour y resta et n'en partit que pour alter a 
Compiegne, oil le cardinal de Retz se rendit, et 
d'ou le cardinal Mazarin sortit une seconde fois 
du royaume, soit que sa peur en fut cause , ou 
leloquence et I'intrigue du cardinal de Retz. 

M. de Bouillon niourut a Pontoise d'une 
grosse flevre , qui lui causa un transport au 
cerveau. J'allai pour le voir, et ce fut la der- 
niere visite que je rendis en cette ville, carje 
fus le Icndemain attaque de la meme maladie. 
On ne doit point etre surpris si je ne dis rien de 
cequisepassa pendant trois niois, ayant ete 
abandonne de la plus grande partie des raede- 
cins. Je ne dois la vie qu'a Dieu , qui ne rae la 
voulut conserver qu'afin que je le servisse avec 
plus de fidelite que je n'avois fait. II permit, raes 
enfans, que voire mere contribuat plus a ma 
guerison que ne firent les remedes. Les soins 
qu'elle prit de moi et lestemoignages qu'elleme 
donna de son amitie surpasseut de beaucouptout 
ce que j'en devois attendre et ce que I'on pou- 
voit en espei er. Leurs Majestes eurent la bonte 
d'envoyer savoir de mes nouvelles , et le cardi- 
nal meme se donna la peine de me venir voir 
avec tout ce qu'il y avoit de personnes conside- 
rables alacour. Mes amis particuliersprirentde 
moi des soins que je ne puis exprimer. Je tairai 
leurs noms , de crainte que si j'en oubliois quel- 
qu'un , il n'ei'it sujet de se plaindre. Je fus ainsi 
raaladea I'extremite ; mais celui qui est le mai- 
tre de notre vie me la conserve , et me donna de 
bons intervalles pour recevoir son corps et son 
sang. Celui-la est heureux a qui cette grace est 
accordee, qui la recoit et en fait un bon usage 
pour son salut. Un de mes premiers soins, apres 
avoir remercie Dieu de m'avoir rendu la vie, fut 
de faire mes tres-humbles remercimens a Leurs 
Majestes de toutes les marques de bonte qu'elles 
ra'avoient donnees , et de faire savoir a ma fa- 
raille Tetat ou j'etois. Je ne puis m'empecher de 
dire ici que, quand j'avois un peu de raison , je 
souffrois beaucoup de la situation ou je laissois 
votre mere et vous aussi , mes enfans. Je ne vou- 
lus pas la prier, si Dieu disposoit de moi, de con- 
tinuer d'aller au Louvre pour y representer raes 
services, sachant combien cela seroit inutile; 
mais j'esperai que Dieu auroit compassion de 
vous, puisqu'il vous avoit conserve une mere 



qui s'est toujours attachee a le servir , qui sert 
d'exemple a beaucoup d'autres, et particuliere- 
ment a vous , qui n'en pouvez jamais suivre de 
mcilleur. 

Le Roi etant parti pour aller a Compiegne , 
apres y avoir fait quelque sejour alia a Mantes, 
d'ou il revint a Pontoise , et retourna ensuite a 
Mantes. Comme je commencois a me mieux por- 
ter, j'allai a Saint-Germain, oil Sa Majeste ar- 
riva deux jours apres moi. Je me rendis meme 
assiduaupresd'elle lorsqu'on parloit de quelque 
affaire iraportante , non que je fusse en etat de 
rendieaucun service , mais seulement pour faire 
voir que je n'etois pas mort , ni hors d'espe- 
rance de coutinuer a servir comme j'avois tou- 
jours fait. J'ai oublle de dire que , pendant que 
la cour etoit a Saint-Germain , M. le due de 
Rohan , Goulaset quelques autres y vinrent pro- 
poser au Roi , de la part de Monsieur, des con- 
ditions d'accommodement qui parurent si ex- 
tiaordinairesqu'ellesfurentrejetees. Laduchesse 
d'Aiguillon s'y rendit aussi pour faire celui de 
M. le prince; et comme je n'ai point su quelles 
etoient ses demandes , je n'en dirai rien. Les 
deputes de la Maison-de-ville et les colonels 
de Paris y vinrent aussi, les uns demandant 
grace , et les autres pardon du passe, tous assu- 
rant que, si le Roi y vouloitrentrer, il y seroit 
obei. M. de Seve , qui pour sa recompense fut 
fait prevot des marchands , porta la parole avec 
tant d'eloquence qu'il fit impression sur I'esprit 
de Leurs Majestes , et leur persuada de rentrer 
dans la ville de Paris (l), oil je me rendis un 
jour avant le Roi , avec beaucoup d'impatience 
d'apprendre a quelle heure ce monarque y se- 
roit rentre. Mais Monsieur , qui n'avoit point 
cru que Sa Majeste voulut s'y hasarder , n'ayant 
point mis ordre a ses affaires , demandoit qu'on 
sursit I'entree d'un jour , donnant a entendre 
qu'il pouvoit la retarder ; et le Roi, qui ne s'en 
mit pas beaucoup en peine , dit qu'il iroit lui 
rendre visite , puisqu'il faisoitdifficulte de venir 
au devant de lui. Monsieur en fut si etonne qu'il 
ne sut prendre d'autre parti que de demeurer 
enferme dans sa maison, de demander une sii- 
rete poiir la nuit , et celle dont il paroissoit avoir^ 
besoin pour aller a Limours , oil Ton envoya 
pour trailer avec lui Le Tellier, qu'on savoitne 
lui etre pasdesagreable. Mademoiselle d'Orleans, 
qui fut surprise de ce qu'on se mettoit si peu en 
peine de rechercher monsieur son pere, se tint 
cachee, et puis sortit de la ville dans un car- 
rosse d'emprunt. 

(1) Louis XIV cntra dans Paris le 21 octobre 1652. 

(A. E.) 



DEUMEME PAHTIE. f 16.53 



14', 



Le Roi , pour faire voir qu'il etoit le maitre , 
ordonna que le parlement s'assembleroit au 
Louvre le lendemaiu. Ceux des officiers qui I'a- 
voient tenu a Pontoise y priient leurs places , 
et, a rexelusion de quelques-uns qui n'y furent 
point mandes , ceux qui etoient restes a Paris y 
furent admis. Le ehancelier, qui s'etoit evade 
et ensuite rendu aupres du Roi , y porta la pa- 
role , exagerant le crime de plusieurs , louant 
la fidelite des autres , et fit remarquer la reso- 
lution sainte et digne d'un roi tres-chretien , 
que Sa Majeste avoit piise, de pardonner le 
passe et d'en faire perdre la memoire. II ajouta 
que le chatiment s'etendroit sur un tres-petit 
nombre de personnes , et seroit plulot une mar- 
que de la clemence du prince que de sa juste in- 
dignation. Broussel , qui dans les desordres 
avoit ete prevot des raarchands, fut destitue , 
et quelques conseillers exiles, sans toutefois etre 
notes, Plusieurs d'entre eux out eu leurs graces 
dans la suite des temps. On oublia dans cette 
assemblee de demander que les registres de ce 
qui avoit ete ordonne par le parlement pendant 
la revoke fussent apportes ; car ils devoient 
etre laceres et meme brules par la main du 
bourreau (1). C'est ce qu'on ne fit point, parce 
que je ne m'y trouvai pas pour le dire. Je m'en 
plaignis aussitot que je fus au Louvre. 

Le cardinal de Retz y alloit de fois a autre ; 
raais les discours qu'il y tenoit n'avoient aucun 
rapport avec ce qu'il disoit ailleurs. La dignite 
oil il avoit ete eleve , bien loin de le faire sou- 
venir de ce qu'il devoit au Roi , lui faisoit 
croire qu'elle lui obtiendroit I'impunite de tout 
ce qu'il pourroit et dire et faire. Le cardinal 
Mazarin , tout eloigue de la cour qu'il etoit , ne 
laissoit pas de la gouverner. II y a toutes les ap- 
parences qu'il faisoit avertir le Roi de ne se pas 
fier au cardinal de Retz , et que si cette Emi- 
nence tomboit en faute ou qu'on put s'assurer 
de sa personne, on n'en perdit pas I'occasion. 
Elle se presenta un jour que ce cardinal vint 
au Louvre. II y fut arrete (2) prisonnier et con- 
duit ci Vincennes , oil il a ete assez long-temps , 
quelque diligence ({ue fit le nonce pour le faire 
mettre en liberie ou pour renvoyer au Pape la 
connoissance de ses crimes , assurant ques'il en 
avoit commis qui meritassent punition , il ne se- 
roit pas epargne. 

(1) lis le furent quelques annees plus lard par ordrc 
de Louis XIV. 

(2) Le cardinal de Retz fut arret(51el9d^cembre4652. 
On le conduisit au chateau de Vincennes , puis a celui 
de Nantes , d'oii il s'^cliappa. (A E.) — Nous avons re- 
trouve a la Bibliotheque du Roi ies papiers qu'il avail 
dans sa poche au moment dc son aneslation. 

III. c. D. M., T. 111. 



[1G53] Le cardinal Mazarin (3) , delivre de la 
crainte que lui causoit celui de Retz , prit la re- 
solution de venir trouver le Roi; mais, pour 
contenter sa vanite et pour s'assurer entiere- 
ment contre la mauvaise volonte du peuple de 
Paris, il obtint que Sa Majeste vlut a sa ren- 
contre (4). Le Roi le conduisit au Louvre, oil 
Ton lui avoit fait preparer un appartement, Sa 
Majeste ayant juge qu'il y seroit mieux qu'au 
Palais-Royal , ou il etoit alle descendre, apres 
avoir ordonne que la porte de la conference fiit 
gardee par une compagnie du regiment des 
Gardes : ce qui a continue depuis. Le nonce 
crut ou fit semblant de croire que I'arrivee du 
cardinal Mazarin faciliteroit la liberte du car- 
dinal de Retz. Quand il pressoit trop , on lui 
disoit qu'il avoit vu la tete du premier mise A 
prix , sans s'en etre beaucoup mis en peine : de 
quoi le nonce s'excusoit le moins mal qu'il pou- 
voit; et quand il recoramencoit ses poursuites 
on lui repondoit que quoique, par le concor- 
dat , le Pape se fut reserve le jugement des cau- 
ses majeures, particulierement lorsqu'un car- 
dinal etoit accuse , cette clause etoit si contraire" 
aux privileges du royaume, qu'il n'etoit pas pos- 
sible que le Roi y consentit. On lui ajoutoit 
que, pour le delit, I'archeveque de Rennes et 
ses suffragans avoient procede contre le cardi- 
nal de Chatillon , qui etoit eveque de Beauvais 
et du nombre de ceux-ci , et le juge royal pour 
les crimes de felouie et de lese-majeste ; que les 
eveques memes craignoient la consequence de 
pouvoir etre cites et juges a Rome, se souve- 
nant que le feu Roi avoit obtenu des commissai- 
res dans le royaume , pour proceder extraordi- 
nairement contre quelques prelats qui etoient 
compris dans la reserve , de meme que les car- 
dinaux; et qu'ainsi le Pape ne pouvoit pas leur 
oter la connoissance ni le jugement des crimes 
dont le cardir.al de Retz etoit convaincu. Cette 
contestation favorisoit le prisonnier, car il n'e- 
toit pas encore cite a aucun tribunal. Je dis un 
jour a Mazarin que j'etois surpris que si pen de 
chose nous arretat, qu'il failoit demander des 
commissaires au Pape. « S'il les accorde , di- 
sois-je, nous aurons ce que nous voulons, qui 
est de faire proceder contre le cardinal de Retz ; 
et sur le refus de Sa Saintete , le Roi fera ce qui 
a ete mis en usage par ses predecesseurs , qui 

(3) Ce ministre fit son entree a Paris le 3 fevrier 1653, 
(etnonpas leOdc ce meme mois), comme le prouveune 
lettre autographe de lui , inscribe dans noire Edition des 
M^moires de Retz , page i-25. 

(4) Voyez a ce siijel la Ictire que Mazarin dcrivit au 
ministre Le Tellier ; elle est ins6r(?e dans les Mdmoires 
de Retz, note 2, pnge 425. 

10 



146 



MEMOIRES DU COMTE DE BRIENNE , 



est de deraander justice aux eveques de son 
royaurae de I'un d'entre eux qui lui a manque 
de fidelite. Les eveques s'y porteront ou en fe- 
ront difficulte , soit pour etre intimides par le 
Pape , ou par des considerations particulieres 
qu'ils u'oseront declarer. Le refus du Pape a de- 
leguer des juges sur les lieux, et celui que feront 
les eveques de France , mettront le Roi en droit 
de renvoyer la connoissance de ce crime a son 
parlement. INous avons plusieurs exemples dans 

I antiquite qui etablissent le droit de Sa Ma- 
jeste,et qui sont fondes sur le bon sens, qui 
veut que les privileges et autres graces accor- 
dees exemptent bien un eveque de la jurisdic- 
tion temporelle, mais ne lui donnent pas pour 
cela la liberie de tout oser impunement. D'ou 

II faut conclure que la lenteur des eveques a 
faire justice , ou le refus de la rendre , remet- 
tront le Roi dans les droits qu'il a, sans avoir 
egard aux exemptions accordees par les empe- 
reurs et les rois ses predecesseurs : de animad- 
vertere in clericum cujuscunque dignitatis vel 
gradus; et qu'ainsi le bref du Pape pouvant 
etre autorise , soit par les coramissaires delegues 
par Sa Saintete et recus par le Roi , ou par les 
eveques du royaume , ou par le parlement, le 
cardinal de Retz seroit juge. - 

Mazarin ne voulant point faire de prejudice a 
sa dignite , ni consentir a cc que le Papedeman- 
doit , s'excusoit aupres du nonce tant6t par une 
raison , tantot par une autre , et tenoit toujours 
en prison celui dont il craignoit I'esprit. Pen- 
dant qu'on agita la question pour savoir qui 
devoit etre juge du cardinal de Retz , I'hiver se 
passa , et le printemps s'approchant, il fallut 
songer aux moyens de continuer la guerre. Le 
Roi etoit a la verite delivre de eelle qu'il avoit 
eu a soutenir contre ses sujets , mais il ne lais- 
soit pas d'cu avoir encore a reduire, et d'etre 
occupe a faire tete a ses ennemis. II cut aussi, 
raaigre tout ce qu'on put faire, le malheur de 
perdre dans la meme annee trois places de con- 
sequence. Barcelone se perdit faute de moyens 
pour etre conservee. Dunkerque eut le meme 
sort, parce que les Anglois , anciens ennemis de 
la France, nous empecherent d'y faire entrer 
du secours , et , sous pretexte de represailles , 
favoriserent ceux qui etoient en guerre avec 
nous, sans avoir fait d'alliance avec eux. La 
meme chose arriva a Casal , pour avoir cte ne- 
gligee depuis la mort du feu Roi , quoique les 
ministres de Mantoue nous avertissent souvent 



(1) Jean Silhon fut I'un des preniiirs inembres dc 
I'Acafiemic franfoise. II servit successivcmcnt Richelieu 
el Mazarin ; il fit I'apologie dc ic dernier dans un ou- 



du mauvais etat de la place , que les magasins 
des vivres avoient ete epuises pour faire subsis- 
ter la garnison , qui depuis un tres-long temps 
n'avoit pas ete payee ; que les canons n'ayant 
point d'alTut etoient hors d'etat de servir, et les 
poudres reduites en pate , parce qu'on avoit ne- 
glige de les rebattre , et qu'il etoit a craindre 
que lesEspagnols ne s'en emparassent, ou meme 
M. de Mantoue, pour eviter qu'ellesne tombassent 
entre leurs mains. Mais il arriva ce qu'on n'au- 
roit jamais cru : c'est que I'armee d'Espagne en 
tit le siege pour la remettre au due de Mantoue. 
La citadelle de Turin avoit ete autant negligee ; 
mais I'affection que Madame Royale a toujours 
conservee pour la France empecha que Ton ne 
nous en fit sortir avecbonte ; et Ton permettoit 
tous les jours aux soldats , qui y etoient en petit 
nombre , de se fournir de pain dans la ville. On 
ne fit rien de considerable cette carapagne qui 
put reparer tant de pertes, et celle que Ton fit 
de Rocroy diminua beaucoup la joie qu'on eut 
de la prise de Montrond. Sainte-Menebould, 
qui fut la derniere de nos conquetes , ne put pas- 
ser pour un gain considerable , apres tous les 
malheurs qui nous etoient arrives ; mais ce qui 
nous consola fut qu'etant vaincus dans les pays 
etrangers , nous etions victorieux dans le notre. 
[1654] Le Roi etaut rentre dans Paris, tout 
le peuple temoigna une joie extraordinaire de 
revoir Sa Majeste. On croiroit que le cardinal 
avoit beaucoup de bonne volonte pour moi , 
apres I'exactitude avec laquelle il envoyoit sa- 
voir de mes nouvelles, ou se donnoit la peine de 
venir lui-meme dans le temps de ma maladie. 
J'avoue que c'est le jugementque j'en fis ; mais 
je m'apercus bientot que je m'etois trompe , son 
dessein ayant toujours ete de me perdre et de 
me deshonorer. II me fit proposer, sous le spe- 
cieux pretexte de retablir ma sante, de me ser- 
vir d'un nomme Silhon (1) pour faire les de- 
peches du Roi sous mes ordres, et s'etant per- 
suade que je m^ iaisserois surprendre a cet arti- 
fice , il declara la chose comme resolue, Silhon 
en recevoit des complimens de beaucoup de 
monde. La chose" etant venue a ma connois- 
sance, je disqueje n'y consentirois jamais. Le 
Tellier ayant voulu m'en faire I'ouverture , je 
lui repondis d'une manicre que le cardinal put 
connoitre qu'il falloit me faire plus de mal ou 
me laisser eu repos , et que je mettrois le tout 
pour le tout , plutot que de souffrir qu'on don- 
nat la moindre atteinte aux droits de ma charge 



vragc intiHile : Edaircisscmens de quelques difficultcs 
touchanli'administration du cardinal Mazarin.SW- 
lion rnourul en 1C(»7. (A. E.) 



-1 



DEIIXIEMK PABTTK. | ni54 



1. 17 



et a raon honneiir. Ce n'est pas que je n'eusse 

■ beaucoup de peine a me donner garde de tout 

' ce que ce premier ministre entreprenoit contre 

moi ; mais la raison demandoit que je dissimu- 

lasse avec lui , parce que Son Eminence avoit 

toute la confiance du maitre et tout le pouvoir 

I de I'autorite royale. J'eus,quelques jours apres, 

I une ficvre tierce qui ne servit qu'a retablir par- 

faitement ma sante. 

[ Leurs Majestes ayant passe I'hiver a Paris, 
on se prepara pour entrer en campagne au prin- 
temps. On disposa tout pour le sacre du Roi , et 
I'onfit pressentir le due d'Orlcans pour savoir 
s'il s'y trouveroit ; mais il ne repondit pas posi- 
tivement , et il ne put si bien dissimuler qu'on 
ne s'aperci'itqu'il s'en vouloit excuser. Le prince 
deConti, qui avoit epouse une niece du cardinal, 
ne jugea pas devoir sy trouver, ni altendre que 
cette ceremonie tut achevee pour aller servir au 
lieu qui lui etoit destine. Ainsi le Roi n'eut a son 
sacre de princes de son sang que Monsieur, son 
frere unique , et M. de Vendome, qui , a la ve- 
rite , etoit sorti de sa maison , mais qui , n'en 
pouvant pretendre ni le rang ni les avantages , 
ne laissa pas d'occuper la seconde place. Entre 
les pairs, le due d'Elboeuf eut la troisieme, le 
due de Candale la quatrieme , et les dues de 
Roannes et Bournonville les deux dernieres. 
Lorsqu'il n'y avoit que six pairs de France , les 
rois en etoient servis aux actions solennelles. 
II y avoit bien plus de pairs au temps du sacre 
de notre monarque ; mais comme il n'y en as- 
sistapasunnombre suffisant, il fallut remplacer 
ceux qui manquoient par des seigneurs dont la 
fortune seroit parfaite s'ils pouvoientetre eleves 
a la meme dignite. Le commandement de I'ar- 
mee fut donne aux marechaux de Turenne et 
de LaFerte ; et pendant qu'elle s'assembloit , le 
Roi vint a Sedan, oil Ton resolut le siege de 
Stenay sous les ordres de Fabert. Le cardinal , 
se souvenant des services qu'il lui avoit rendus, 
songea a I'elever et a recompenser sou raerite 
et sa valeur. Le prince de Conde ayant de- 
mande aux Espagnols de ne le point abandonner 
dans cette rencontre, il se trouva tant de diffi- 
cultes a le secourir, que ce prince , jugeant bien 
qu'il lui seroit impossible de les surmonter, leur 
fit une proposition bien bardie : c'etoit de faire 
le siege d'Arras. « Si je le prends , leur dit-il, 
vous y gagnerez et moi aussi avec usure , etant 
dans vos interets et ne m'en voulant pas deta- 
cher. >' Le siege etant forme , les marechaux de 



(1) Nous avons doniK" dans iinlrc (Edition do Rplz ' 
' page 435, note 1 ), la leure du Roi au Pape au sujei Of 
la sonic de Vinceiincs du cardinal de Retz , et le Mc- 



Turenne et de La Ferte eurent ordre de faire 
I'impossible pour le faire lever. Le Tellier fut 
envoye a Peronne pour diligenter les choses 
dont ils pourroient avoir besoin ; et le bonheur 
du Roi fut si grand en cette rencontre, qu'ils en 
vinrent a bout avec tres-peu de forces. Sa Ma- 
jeste, pour encourager son armee, se rendit a 
Peronne, ou elle recut I'agreable nouvelle qu'elle 
avoit force les ennemis dans leurs lignes ; et vou- 
lant voir la viile d'Arras qu'elle avoit delivree, 
le Roi y alia , et revint ensuite a Peronne, ou il 
apprit que le cardinal de Retz s'etoit sauve du 
chateau de Nantes oil il etoit prisonnier sur sa 
parole. Nous I'etions alle trouver, le nonce et 
moi, I'annee d'auparavant, pour le disposer a 
renoncer a I'archeveche de Paris, moyennant 
une grande recompense (l) que nous lui offrimes 
et qu'il ne voulut point accepter. De quoi s'etant 
repenti toutde bon ou en apparence, il souhaita 
que le marechal de La Meilleraye fiit charge de 
sa personne , jusques a ce que le Pape eiit ac- 
cepte la resignation qu'il feroit. Le marechal y 
avoit de la repugnance; mais etant presse par sa 
femme , dont le frere avoit epouse une cadette 
de la maison de Retz, et etant d'ailleurs prie 
par le cardinal de le faire, il se laissa persua- 
der, apres avoir tire parole du Roi qu'il pour- 
roit donner toute liberte au prisonnier, excepte 
celle de sortir de sa prison, et du cardinal de 
Retz qu'il ne feroit rien qui put I'obliger a le 
maltraiter. Peut-etre que si Sa Majeste avoit 
des alors nomme quelqu'un a I'archeveche de 
Paris, le cardinal eiit ete trop heureux d'ac- 
cepter la recompense dont on etoit convenu. 
Mais etant averti que le Pape ne vouloit depu- 
ter personne pour gouverner le diocese pendant 
son absence , faisant serablant d'ailleurs de 
croire qu'on le vouloit resserrer, et craignant 
que les incommodites du marechal de La Meil- 
raye ne donnassent lieu a le transferer dans une 
autre prison , il ne songea uniquement qu'aux 
moyens de pouvoir se mettre en liberte. Je n'au- 
rois jamais parle de cette affaire, parce que je 
n'y eus aucune part , si ce n'etoit par la raison 
que ce fut a moi que le cardinal de Retz depecha 
un gentilhomme pour me prierde faire entendre 
au Roi que la seule necessite d'assurer sa vie et 
de se mettre a convert de ses ennemis I'avoit 
oblige a prendre la resolution qu'il avoit execu- 
tee; mais qu'en quelque endroit qu'il fut, Sa Ma- 
jeste auroit en lui un fideie serviteur, et quiam- 
bitionneroit toute sa vie I'honneur de ses bonnes 



moire, rddige par Biienne et adresse au cardinal d'Est, 
des graces accordees par le Roi au cardinal de Rclz. 



to. 



I iS 



MBMOIOES DU COMTE DK BRIEIVXE 



graces , etant assure que si le Roi \enoit a con- 
noitre son innocence , il le protegeroit contre la 
persecution de sesennemis, qui , pour le rendre 
odieux , avoient prevenu Sa Majeste. Je dis au 
gentiihomme que je le trouvois bien hardi de 
s'etre charge d'une pareille commission sans sa- 
voir auparavant si le Roi Tauroit agreable, et 
d'etre venu a la cour de la part d'un sujet re- 
belle, duquel Sa Majeste avoitde justesraisons 
de se plaindre; que j'allois lui rendre compte 
de ce qu'il m'avoit dit; qn'ensuite je lui fe- 
rois savoir la volonte du Roi , et ce qu'il y au- 
roit a faire. Je rapportai au cardinal Mazarin 
ce qui etoit venu a ma connoissance. II balanca 
pour savoir s'il devoit faire arreter ce gentii- 
homme ; mais je m'y opposai en lui disant : 
<. Qu'a-t-il fait que ce que vous pourriez desirer 
qu'il fit, qui est de vous avoir eclairci des rai- 
sons que le cardinal de Retz veut publier dans 
le monde pour se justifier ? Sa conduite vous 
donnera assez de prise sur lui, car il n'y a au- 
cuue apparence qu'il reste dans le royaume; et 
je ne vols point qu'il y ait d'autre reponse a lui 
faire, sinon une forte reprimande au gentii- 
homme, en lui disant que le cardinal de Retz, 
ayant manque a ce qu'il doit au Roi , pouvoit 
bien aussi manquer de parole au marechal de 
La Meilleraye. » J'ecrivis a Rome la conduite du 
cardinal de Retz , et nous juge^mes qu'il passe- 
roit en Espagne , comme il le fit en effet ; et cela 
donna lieu de le blamer de plus en plus. 

On manda avec un soin extraordinaire en 
Angleterre I'avantage que les arraees du Roi 
avoient remporte, afm de detourner le protec- 
teur Olivier Cromwel de faire alliance avec 
I'Espagne (I), comme il en etoit recherche. Et 
comme nous en eumes connoissance , aussi bien 
que des dispositions deson esprit et de sa nation, 
nous le recherchames de notre cote. La com- 
mission en fut donnee a Bourdeaux. II y reus- 
sit; mais il nous engagea a ne point contraindre 
les Anglois a decharger leurs canons et leurs 
armes a Blaye en remontant la Garonne. Quoi- 
qu'ils eussent ete decharges de cette condition 
par un traite del'annee 1610, nous ne laissions 
pas d'en etre toujours en possession , et de nous 
prevalolr de cet avantage pour reduire sous I'o- 
beissance du Roi la ville de Bordeaux , qui etoit 
toujours dans le parti des revoltes, nonobstant 
le pardon qui lui avoit ete accorde deja pour le 
meme sujet. L'armee de terre fut coramandee 

(1) Le prince de Conde enlretenail aussi a cettc 
mcme <5poquc dc grandes relations avec Ic Prolccteiir. 
etil en obtiiil quelqucs secours pour son parli. 

(2) Le cardinal dc Retz repousse cette impulalinn 
dans ses Mfiinoires. (A. E.) 



par Ic due de Candale, celle de mer par M. de 
Vendome; et le bonheur de la France fit qu'elles 
reussirentdansleur entreprise,etque la province 
de Guienne et sa capitale, qui croyoient faire 
la loi, la recurent : cequi contribua beaucoup 
au retablissement de I'autorite royale. Leurs 
Majestes revinrent de Peronne a Paris , et re- 
tournerent ensuite a La Fere ou elles passerent 
tout le reste de la belle saison, l'armee du Roi ' 
ayant sejourne dans le pays des ennemis, pour 
leur faire sentir les incommodites de la guerre. 
On cut avis alors que le cardinal de Retz , ayant 
debarque en Espagne et recu de I'argent du Roi 
Catholique (2), s'eloit eufin rendu a Rome. Ses 
revenus furent mis sous la main du Roi , qui 
pretendoit avec justice que la regale de I'arche- 
veche de Paris lui appartenoit, parce que cette 
Eminence ne lui avoit pas fait le serment de 
fidelite qu'elle lui devoit , et sans lequel elle 
ne pouvoit jouir du temporel , et pourvoir aux ; 
benefices qui etoient vacans. II se fit un grand 
nombre d'ecrits , tant pour etablir le droit du 
cardinal de Retz que pour le detruire. II y vou- 
lut embarrasser les consciences, en etablissant 
des vicaires-generaux qui devoient, sous son 
autorite, gouverner I'eglise de Paris. On fit en- 
tendre au Papequ'on ne le souffriroit pas ; mais 
enfin, par un accommodement, le cardinal fut 
reconnu archeveque, et Sa Majeste eut le choix 
de ceux qu'il presenta pour gouverner a sa 
place (3). 11 n'y eut rlen de nouveau pendant 
I'hiver : cependant le credit du cardinal Maza- 
rin augmentoit toujours, quoique le Roi avan- 
cat en age. Les graces dependoient du premier 
ministre, a qui tout le monde faisoit la cour; et 
grand nombre de gens , qui n'osoient pas bla- 
mer ouvertement la conduite de Son Eminence, 
ne laissoient pas de le faire dans leur coeur. 
Comme on se disoit deja qu'il etoit temps de 
songer a marier le Roi , le cardinal , qui n'osoit 
contraindre les voeux publics, les eludoit en de- 
mandant quelle princesse on devoit choisir. II 
proposa d'abord celle de Savoie , dont on fit voir 
le portrait, mais si desagreable qu'il la rendoit 
odieuse. On en fit voir des princesses de Parrae 
et de Modene , qui ne servirent qu'a leur don- 
ner I'exclusion. L'embonpoint qu'elles avoient 
pouvoit les rendre steriles a I'age de vingt ans. 
Son Eminence ne laissoit pas de souffrir que le 
monarque fit plusieurs galanteries a I'une de ses 
nieces , disant pourtant qu'il ne consentiroit ja- 

(3) Dans notre Complement de la vie du cardinal de 
Retz, nous avons donn6 , d'apres les documents origi- 
ginaux , tous les faits qui se rapportcnt a cette ^poquc 
de la vie de Retz, et a ses intrigues pendant son s^jour 
a Rome , durant les ann<5es suivanjes. 



UEIJMIiME PAKTIE. [ I Cio] 



J4» 



maisqu'il I'epouscit; mais, quelquecreanceque 
la Reiiie pdt en ce que le cardinal lui disoit , 
elle ne laissoit pas d'en avoir de Tinquietude. II 
me souvient que ce premier ministre me faisant 
voir un jour les deux portraits qui lui avoient 
ete euvoyes des princesses de Parrae et de Mo- 
dcne , il lui echappa de me dire que ce qui les 
excluoit de parvenir a de grandes fortunes etoit 
detretrop grasses. Jeluirepondis :« Je Tavoue. » 
Mais nion intention etant de lui oter la pensee 
de nous donner pour Reine une de ses nieces , 
je lui ajoutai qu'un mauvais mariage causoit 
beaucoup de desordres , et que celui qui avoit 
ete contracte par les Farnezes avec une Aldo- 
brandine etoit un grand obstacle a la fortune des 
princesses qui en etoient issues. Quant a celle 
de Savoie , il n'eut jamais la pensee de la faire 
epouser au Roi ; car, bieu qu'il Cut partial de 
cette maisou, ne I'etant que pour les pulnes , 
Madame Royale ne pouvoit se resoudre a les 
elever si haut. Je le disois quelquefois a la 
Reine en lui ajoutant : « Priez Dieu , Madame , 
pour la paix , et, en exaucant Votre Majeste , 
il lui donnera pour belle-lille une niece. » Plus 
la chose paroissoit eloignee au sentiment des 
autres , et plus j'eu etois persuade : non que je 
crusse le cardinal capable de reconnoitre les 
obligations qu'il avoit a la Reine, mais parce 
qu'il comprendroit qu'on ne pouvoit faire de 
mariage qui fut plus avantageux. Celui du Roi 
avec la princesse de Savoie avoit ses difficultes, 
en ce que ce monarque n'avoit pas encore at- 
teint I'age prescrit par les canons de I'Eglise 
pour avoir la disposition de sapersonne. C'etoit 
un obstacle pour la niece de Mazarin, a qui je 
ne manquai pas de dire dans les occasions : « Un 
roi majeur a le gouvernement de son Etat, mais 
non pas la liberte de disposer de lui-merae, les 
lois de I'Eglise y etant entiereraent contraires ; 
car, quand il seroit marie au prejudice de ses 
canons , ils sont en sa faveur pour rompre un 
mariage qui ne pourroit etre approuve ni de 
♦Dieu ni des hommes. » Je faisois mal ma cour; 
mais je me satisfaisois moi-meme de telle ma- 
uiere que je meprisois des choses que je devois 
craindre , pour faire naitre dans I'esprit du car- 
dinal plusieurs soupcons qui favorisoient le des- 
sein de la Reine , et qui ont pu contribuer au 
bonheur dont nous jouissons presentement. 

[1655] La Barde ne cessoit point de travailler 
au renouvellement de I'alliance avec les Suisses. 
S'il eut ete aide d'une somme d'argent conside- 



(1) Les fragments inddils que Ton a trouvf^s ci-dessus. 
Indiquent aunioins a quelle ^poque le cardinal Mazarin 
fit de tres-hurables instances pour arriver a ce traite , et 



rable , il eut pu y disposer les cantons. Quand 
on pressoit le cardinal de le faire, il demandoit 
quel en seroit le fruit; mais , quand il avoit be- 
soin de recrues , il louoit I'ambassadeur du Roi 
de I'application avec laquelle il travailloit a 
cette affaire. Un jour qu'il m"en parloit , je lui 
dis que le sentiment de plusieurs de nos rois et 
de leurs ministres avoit ete d'attacher a la France 
cette nation , qui en beaucoup d'occasions avoit 
rendu de tres-grands services ; que quand elle 
en avoit ete detachee , on s'en etoit toujours 
tres-maltrouve. «Cequi etoit bon alors , repon- 
dit Son Eminence , ne serviroit de rien presen- 
tement ; car, quand les Suisses se retireroient , 
nous avons des hommes qui les valent bien. » II 
entendoit parler des Allemands et des Italiens. 
« Les Suisses, lui repliquai-je , ont tant rem- 
porte de victoires sur les premiers , qu'il est 
aise de juger que leur nation doit etre preferee 
a ceux qui n'ont pu leur resislerqu'en etant sou- 
tenus par cette meme nation. » Mon discours 
trop libre ne plaisoit point au cardinal ; mais 
j'eusse trahi ma conscience et fait tort a ma re- 
putation si, comme bien d'autres, je n'avois 
songe qu'a acquerir son amitie par ma complai- 
sance. J'encourageois souvent La Barde , con- 
tre le sentiment de Son Eminence , a continuer 
ses soins , et quelquefois j'engageois Mazarin a 
faire de meme. Si cette affaire eut pu reussir 
sans donner aucun argent, il I'auroit desireeau- 
tant que je I'eusse fait moi-meme ; mais il re- 
gardoit les tresors du Roi comme lui apparte- 
nant , et il ne pouvoit se resoudre a les depenser, 
quelque avantage qu'on en put retirer. En effet, 
le cardinal, pour en avoir ete trop bonmenager, 
a fait perdre a la France la Catalogue. Les Es- 
pagnols ont surpris Casal parson avarice; Dun- 
kerque est demeure aux Anglois, aides de nos 
propres forces. II n'importe pas de dire en quelle 
annee nous nous joignimes a Cromwel (1); 
mais c'est une belle chose a savoir que ce qui 
nous y necessita , et les conventions que nous 
fimes avec lui. Les Espagnols lui offrirent une 
armee pour reprendre Calais , pourvu qu'il nous 
voulut declarer la guerre , et s'engager de ne 
faire ni paix ni treve avec nous qu'ils n'y fus- 
sent compris. Nous en avions la preuve, etnous 
craignions avec raison la liaison de ces deux na- 
tions ; mais pour I'empecher, nous proposames 
aux Anglois de les aider a prendre Dunkerque, 
pourvu qu'ils favorisassent nos vues sur Grave- 
lines. Nous nous prevalumes du desir de cette 

quelles humiliations Ion eut a supporter de la part An 
Protecteur, puisque i'on fut plusieurs fois oblige de 
rappeler les n^gociateurs francais. 



150 



MEMOIBES DU COMTE 1)E BRlE^iNE 



nation d'avoir un pied dans les Indes , et , lui 
faisunt voir la facilite qu'elie avoit d'3' reussir, 
nous lui fimes oubiier I'etroite amitie dans la- 
quelle eile avoit vecu avec les Espagnols. Nous 
insinuames que I'esperance d'un bon commerce 
ne devoit pas empecher les Anglois de songer a 
se rendre raaitres des richesses des Indes occi- 
dentales. Ce qui fut represente a Cromwel tit 
impression sur son esprit, d'autant plus qu'il 
voyoitbien que si les Anglois n'etoient occupes, 
ils auroient peine a souffrir I'autorite qu'il pre- 
noit sur eux ; car il avoit deja oublie qu'ils n'e- 
toient a lui que sur I'esperance qu'il leur avoit 
donnee d'eriger I'Ang'eterre en republique, Mais 
il n'en avoit plus la pensee, et vouloit elever sa 
puissance beaucoup au-dela de celle des rois. Je 
fus I'un des commissaires qui traiterent avec 
son ambassadeur. Nous convlnmes de quel nom- 
bred'hommes il nous aideroit, combien il nous 
donneroit de navires pour prendre Gravelines, 
et de quelles forces nous aiderions les siennes 
pour prendre Dunkerque. II y avoit de pluscela 
de particulier dans le.traite que , si la premiere 
de ces places etoit prise avant la seconde , elle 
leur seroit laissee en depot jusqu'a ce que nous 
leur eussions remis celle qui leur devoit rester. 
Nous eumes soin d'assurer le libre exercice de 
la religion catholique aux bourgeois de cette 
ville qui y voudroient derneurer, et nous primes, 
dans les trois traites que nous fimes avec les 
Anglois , toutes les precautions necessaires pour 
n'etre pas trompes par eux ; car ils ne vont pas 
toujours droit dans leurs traites : ils se reser- 
vent d'y cliercher quelque interpretation qui 
soit a leur avantage, suivant le genie de leurs 
ancetres normands , et font quelquefois peu de 
scrupule de tromper ceux qui negocient avec 
eux. Ce fut a trois differentes fois qu'on s'ac- 
commoda avec ces insulaires; mais, etant inu- 
tile d'en marquer le temps (l) , j'ai mieux aime 
dire de suite ce que je savois de ces affaires. 

J'ai deja fait voir le genie du cardinal et son 
avarice , en parlant de la negociation des Suis- 
ses; mais je n'ai rien dit de la haine qu'il portoit 
a notre nation et aux avantages de la France ; 
e'estceque je demontrerai clairement. II bia- 
raoit souvent nos rois de I'alliance qu'ils avoient 
contractee avec les Suisses , autant que s'ils 
I'eussent faite avec les Turcs ; et , pour tourner 
ces monarques en ridicule, il me dit un jour: 
« Les vieux politiques sont inexcusables de s'e- 
treportes a ces deux alliances; j'en suis surpris, 



(1) Cc Irait^ est dc rannce 16.V). Lo dernier ^diteur 
en avail confondu la date avec celle dc la mort du Pro- 
tecleur, arrivde en 1658. 



etje n'en comprends pas la raison; mais je suis 
un politique moderne qui censure volontiers ce 
qu'ont fait ceux qui m'ont precede. » Comme il 
m'adressoit la parole en presence de plusieurs 1 
autres qui etoient dans la chambre , je me trou- 
vai oblige de lui repondre ainsi : « Je veux croire 
que si les vieux politiques dont la conduite vous 
paroit si ridicule etoient encore en vie, ils pour- 
roient etre du sentiment de Votre Eminence , 
et qu'ils oublieroient que les Francois , avec le 
secours des Suisses, conquirent le Milanois, 
mais qu'ils le perdirent faute d'avoir conserve 
leur amitie ; que lorsque Francois V^ fut attaque 
par I'empereur Charles-Quint, dont les interets 
etoient favorises du Pape , des princes d'ltalie 
et du roi d'Angleterre Henri VIIl , des que la 
flotte Ottomane parut , le Pape , I'Empereur et 
les autres princes lui demanderent la paix , 
dans laquelle Sa Majeste Britannique fut bien 
heureuse d'etre comprise. » Le cardinal , me te- 
moignant dans une autre occasion son aversion 
pour la France, m'accusoitde loner toujours la 
conduite du roi Henri-le-Grand, qui a su con- | 
server la monarchic dans sa maison par sa va- 
leur, sa bonte et sa generosite. Je lui repondis : ' 
•< C'etoit un grand roi , craint et aime de ses 
voisins, qui n'etoit point gouverne. II avoitjj 
donne a mon pere et a moi toutes les marques 
de sa bienveillance. » Le cardinal fut etonne de 
ma liberie, et j'avoue queje ne le fus pas moins 
de son emporteraent. 

Les Portugais, qui avoient fait connoitre, des 
I'annee precedente, qu'ils n'etoient pas capables 
de prendre un parti qui leur tut avantageux , 
renvoyerent les deux secretaires de leur am- 
bassadeur, qui continua de donner des marques 
de leur foiblesse , en disant au Roi que les deux ! 
secretaires avoient apporte de I'argent, et qu'il 
etoit pret a nous le reniettre, pourvu qu'il fut 
employe contre I'ennemicommun, et qu'on don- 
nat des assurances qu'on ne traiteroit jamais 
sans Sa Majeste Portugaise. Sur ce que I'ambas- 
sadeur de ce monarque me demandoit une chose 
qu'il disoit avoir deja ete accordee par le feu Roi, 
je lui dis d'en representer Tacte. II s'offrit a cela, 
et crut y satisfaire en nous faisant voir une ha- 
rangue que le conseil supreme avoit faite au Roi 
sonraaitre, par laquelle il paroissoit que Sa 
Majeste Tres-Chretienne I'exhortoit a soutenir 
ses justes droits et lui offroit ses troupes pour 
s'y maintenir, a condition qu'on feroit aupara- 
vant un traite qui regleroit ce que chacun des 
Rois auroit a faire, et que celui de Portugal de- 
puteroit a Sa Majeste Tres-Chretienne ; a quoi 
ayant satisfait, sans que le traite cut ete regie , 
j'en concluois ({ue nous n'etions engages k au- 



DEL'XIEME PARTIE. [l(i56j 



. cune chose , et les personnes de bon sens etoient 
du meme sentiment. Pour faire voir neanmoins 
a I'ambassadeur de Portugal que le Roi etoit 
dans le dessein d'assister Sa Majeste Portugaise, 
I je lui dis : « Puisque vous avez de I'argent, ai- 
; dez-nous-en , et je vous donnerai toutes les as- 
: surances que vous pourrez desirer pour le ravoir, 
si votre raaitre ne veut point souscrire a un trai- 
te que je vous signerai. » Je me reduisois meme 
a ne reeevoir que cinquante miile ecus. Mais 
I'ambassadeur, qui savoit bien qu'ils n'etoient 
point a La Rocheile, mais seuieraent des sucres 
^qu'il avoit ordre de vendre, s'en defendit, et 
j'en conclus que le roi de Portugal seroit tou- 
jours un ami assure, pourvu que nos affaires 
prosperassent , et qu'on fiit dans le dessein de 
I'assister; mais qu'il ne feroit jamais rien qui 
fut a I'avantage de la France , ni meme de ses 
propres interets, qu'on voyoit bien qu'il necon- 
noissoit pas. Get ambassadeur me demandoit 
souvent pour quelle raison on avoit donne des 
sommes immenses aux Suedois, aux Hollandois 
et au landgrave de Hesse, et qu'on demandoit 
au contraire de I'argent aux Portugais. Je n'eus 
pas de peine a lui repondre qu'ils agissoient 
tous pour la cause commune , au lieu que le Roi 
son maitre deraeuroit sans action , sur ce qu'il 
etoit persuade qu'il lui etoit bien permis de re- 
couvrer ce qui lui appartenoit; mais qu'il ne 
pouvoit , sans commettre un crime enorme, en- 
vahir le bien d'autrui. Qu'ainsi il n'avoit d'au- 
tre dessein que de defendre le sien propre, bien 
eioigne de faire des conquetes sur ses ennemis. 
« Mais, ajoutai-je, il est aise de comprendre que 
Sa Majeste Portugaise n'a point de moyen plus 
sur, pour recouvrer ce qui lui appartient , que 
de se trouver en etat de rendre des places et des 
provinces au roi d'Espagne. » 

Peu de jours avant que les secretaires de cet 
ambassadeur fussent de retour, j'avois dit a la 
Reine que mon second ills ayant I'age requis par 
les canons pour posseder des benefices , je se- 
rois bien aise qu'il fut pourvu d'une abbaye; et 
Sa Majeste m'ayant assure qu'elle s'y emploie- 
roit voiontiers, je suivis le conseil qu'on me 
donna d'en parler a Le Tellier, afin qu'il en fit 
ouverture au cardinal. Le Tellier s'en chargea 
avec plaisir. II est bon de remarquer ici qu'il 
me dit, pour me faire voir qu'il ne i'avoit pas 
oublie , que le cardinal avouoit que le Roi et la 
Reine me devoient beaucoup , et que j'etois en 
droit d'esperer les graces qui dependroient de 
la liberalite de Leurs Majestes ; mais que , pour 
lui, il ne se croyoit pas oblige de recompenser 
les services que je leur avois rendus. Cela fait 
assez connoitre quel etoit son genie et souaveu- 



fof 

glement, temoignant par ce discours qu'il re- 
gardoit la nomination des benefices comme un 
droit qui lui etoit absolument acquis. Je repon- 
disa M. Le Tellier que, quoique j'eusse meprise 
les richesses, etque meme bien loin d'en amas- 
ser, je me fusse endette de sommes considera- 
bles , je ne laisserois pas de faire un fort beau 
present au cardinal , s'il voulolt signer ou faire 
iraprimer ce qui m'avoit ete dit de sa part , par- 
ce que je me trouvois ainsi dans une grande ele- 
vation , puisque, de I'aveu de Son Eminence, 
je pouvois pretendre aux graces qui dependoient 
du Roi, et que Sa Majeste ne pourroit me les 
refuser sans injustice. Trois abbayes etant ve- 
nues a vaquer alors par la mort de M. de ChS- 
teauueuf , le Roi en donna une a mon fils, et 
agrea mon remerciment , qui parut un crime a 
plusieurs courtisans. Mais je me conduisis en 
cette rencontre comme j'avois fait en toutes les 
autres , c'est-a-dire queje reconnus ne devoir 
les graces qu'a ceux de qui elles dependoient. 

La fin de cette annee et le commencement 
de la suivante (1556), se passerent a Paris com- 
me les precedentes. On y parla de la paix, dont 
I'ou n'avoit point d'envie, et Ton ne songea 
qu'aux moyens de s'opposer aux ennemis. On 
eut de frequentes conferences avec M. de Tu- 
renne. On permit tout au marechal de La Fer- 
te , pourvu qu'il promit des troupes, et quoi- 
qu'on maltraitat les vieilles compagnies, on exi- 
gea pourtant de leurs capitaines de les rendre 
completes. lis eurent beau remontrer que cela 
leur etoit absolument impossible : on leur re- 
procba que d'autres faisoient mieux leur devoir 
qu'eux, sans considerer que ceux-ci etoient bien 
autrement traites. On resolut le siege de Cam- 
brai , et, pour en oter la connoissance aux en- 
nemis, le Roi s'avanca en Picardie et obtint des 
Anglois que leurs troupes seroient employees a 
ce qui seroit trouve de plus avantageux. La re- 
volte de la garnison d'Hesdin , qui etoit un ob- 
stacle pour attaquerles places maritimes, fit que 
les Anglois y consenlirent. Les ennemis, qui ne 
prevoyoient pas ce qui s'etoit concerte entre 
eux, avoient prls un soin tout particulier de les 
munir , et tellement degarni les autres places , 
que , sans un malheur extraordinaire, Cambrai 
attaque eut ete vraisemblablement pris. Les 
troupes du Roi I'investirent. M. le prince , qui 
se trouvoit a la tete des siennes qu'il amenoit 
pour former un corps du cote de la mer, sachant 
les postes occupes par les notres , et le mauvais 
etat de la ville de Cambrai, resolut de la secou. 
rir : ce qui lui reussit , et fit jugera M. de Tu- 
renneque le siege ne pouvoit etre continue. Les 
Anglois s'en plaignirent : on s'excusa le mieux 



153 



JIEMOir.HS Dll COMTE DE P.BIEMVE 



qu'on put. Le boa traitenieiit qu on tit i\ leurs 
troupes les contenta en quelque facon. Tout le 
inonde sait aussi de quelle maniere nous fumes 
forces de lever le siege de Valenciennes : ainsi 
je n'en dirai rien. Le cardinal , pour epargner 
une depense de cent mille ecus , fut cause de 
I'affrontque nous y recumes; car nous I'eussions 
evite si le pont et la chaussee, qui donuoient 
communication d'un quartier a I'autre, eussent 
ete teis qu'on y eiit pu marcher en bataille. La 
facilite de s'entre-secourir eut pu empecher les 
Espagnols denous forcer dans nos lignes. M. de 
Turenne,battu par les ennemis, ne perdlt point 
courage, II maintint son arraee en discipline , 
empecha quece raalheur ne fut suivi d'un autre, 
et, avant qu'elle fut en ([uartier d'hiver, reprit 
La Capelle dont les ennemis s'etoient empares. 
Monsieur, qui avoit ete long-temps sans \enir 
a la cour, croyant que I'occasion s'en presentoit, 
et qu'il en devoit profiter, fit agreer son voyage 
au Roi par I'entremise du cardinal, et vint a La 
Fere rendre ses devoirs a Sa Majeste. Lescour- 
tisans lui parlerent , les uns selon leurs verita- 
bles sentimens , et les autres suivant ceux du 
ministre. II y en eut qui lui conseillerent de 
s'en retourner le plus tot qu'il pourroit : a quoi il 
paroissoit assez dispose. Mais il s'en trouva aus- 
si, du norabredesquels j'etois, quifurent d'avis 
qu'il ne precipitat rien ; mais que s'il s'y croyoit 
oblige, parce qu'il s'etoit declare qu'il ne venoit 
a la cour que pen de jours, il se conservat nean- 
moins la liberte d'y venir quand il voudroit , 
sans en demander la permission. II nous le pro- 
mit , et n'en fit rien; et , quoiqu'il fiit dans les 
bonnes graces du Roi, il passa le reste desavie 
comme s'il eut ete en exil. Sa deference pour le 
cardinal augmentoit le credit d'un ministre 
odieux aux gens de bien , et diminuoit de telle 
maniere la dignite de lanaissance de Monsieur, 
que beaucoup de personnes neconnoissoientplus 
de difference entre un fils de France etun par- 
ticulier. Ce prince commenca de souhaiter le 
mariage de la fille ainee de son second lit avec 
le Roi; mais il n'osoit se declarer, parce qu'on 
croyoit que le cardinal ambitionnoitcet honneur 
pour une de ses nieces. II est bien vrai que 
Monsieur- n'eut pas d'abord trouve la Reine fa- 
vorable a son dessein ; mais elle s'y seroit por- 
tee dans la suite, tant elle craignoit que le Roi 
ne s'amourachat de la demoiselle Olympe, niece 
de cette Eminence , non pas tant par sa beaute 
que par la familiarite dans laquelle il vivoit avec 
elle. La Reine ne pouvant s'empeeher de m'en 
marquer son chagrin , je pris la liberte de lui 
dire qu'il falloit qu'elle ne fit semblant de rien, 
ou qu'elle temoignat au cardinal qu'elle seroit 



obligee de rompreavec lui; mais Sa Majeste ne 1 
put s'y resoudre, et espera du temps le remede i 
au mal qu'elle craignoit. ' 

[Les affaires du cardinal de Retz , qui n'a- 
voient cesse d'attirer notre attention a Rome 
depuis I'evasion de cette Eminence, devinrent 
encore plus desavantageusespour nous pendant ' 
cette meme annee, et mirent M. de Lionne dans 
un grand embarras. La Roeheposet m'avoit in- 
forme, .lu commencement de I'annee, de la po- 
sition de notre ambassadeur a I'egard du Pape, 
par la depeche suivante : 

« Je ne scais siVotre Excellence est satisfaicte 
de la continuation de mes soings , mais ce doute 
n'empechera pas que je luy donne toujoui'S avis 
de ce qui viendra a ma connoissance et qui me 
paroitra regarder ce service. Le Pape se moque 
ouvertement de M. de Lionne; il y a quinze 
jours qu'il lui refuse audience; et sur I'affaire 
de M. le cardinal de Retz, on lui fait faire le 
plus estrange personnage du monde ; car, pour 
I'amuser, les choses qu'on lui accorde tirent tel- 
lement de longueur que c'est une pitie. Quoi- 
qu'il y ait plus de dix ou douze jours que M. le 
cardinal de Retz ait envoye, par un courrier ex- 
pres , sa commission pour les grands-vicaires, t 
M. de Lionne n'en a rien sceu; et pour preuve ' 
de cela, il a mande a la cour qu'il n'ecri- 
voit pas au long parce qu'il se reservoit de le 
faire par un courrier extraordinaire qu'il des- 
pecheroit au premier jour , pour porter la com- 
mission du grand-vicaire que M. le cardinal de 
Retz a choisy , laquelle on luy fait esperer, et 
qu'il nescait point encore estre partye. LePape 
dit qu'il voudroit bien qu'on pent travailler au 
proces de M. le cardinal de Retz , mais que c'est 
une chose impossible, parce que leRoy ne vou- 
dra pas recevoir dcs commissaires italiens et 
qu'il n'en veut pas nommer de francois. II est 
meme a craindre que la chose se passant, I'in- 
tention de ce coste icy ne soit pas fort bonne 
pour son Eminence , car je scay d'un cardinal 
de mes amis, que le Pape croitqu'en travaillant 
au proces du cardinal de Retz, ledit cardinal 
donnera, sous pretextede se justifier, des repli- 
ques si furieuses et fera des demandes si extra- 
vagantes sur le sujet de son Eminence , que cela 
ne produira qu'un embarras fascheux. >• 

Rient6t apres Lionne lui-meme rendit corapte 
de sa position par un memoire special , et dont 
voici les termes : 

« Le concert du Pape avec M. le cardinal de 
Retz , dans I'envoy que celuy^cy a fait secrete- 
ment de la deputation dun vicaire , est mainte- 



nant justifiee aussi claire que le jour , quelque 
protestation que Sa Saintete continue a faire 
qu'il n'a rien sceu de la chose que iorsque Ton 
a adverti. II y a mesme la dedans une particula- 
rlte qui me /ait juger qu'il n'y a pas eu seule- 
ment une simple condescendance de la part du 
Pape, que le cardinal en usa comme il a fait, 
pour avoir lieu de meriter envers le Roy par sa 
promptitude (ce qui a ete son excuse) , et dis- 
poser, s'il lui est possible, les choses a I'accom- 
modement de ses affaires ; mais qu'il y peut avoir 
eu de la malice pour nous embarrasser : car je 
trouve qu'au lieu d'adresser la commission a ses 
amys,pourla presenter au Roy, comme le Pape 
me I'avoit fait dire par monseigneiir Rispigliosi , 
il est plus vraysemblable qu'il J'ait adressee a 
J'asserablee metiie du clerge , pour se la rendre 
favorable et meriter envers elle plustot qu en- 
vers le Roy : et Dieu veuille qu'il n'y ait encore 
quelqu'autre piece notable la dedans , dont ils 
ne s'expliquent pas icy, capable de jeter la dis- 
corde entre le Roy et I'assemblee. 

" II se voit maintenant pour quelle raison le 
Pape fut huit jours entiers a me refuser I'au- 
dience , et que les pretextes mandiez et les 
plaintes tirees paries cheveux, dont ilse servit, 
ne furent qu'une couleur pour donner temps a 
cette commission d'approcher de Paris , sans 
etre oblige de me le descouvrir icy : qui est une 
conduite inexcusable , dont mesme je ne com- 
prends pas la raison; elle se verra mieux de dela, 
par la raaniere avec laquelle la chose aura ete 
portee. 

» II importe aussi de scavoir une particularite 
dont M. de Valeran m'a adverti, qui est que, de- 
puis qu'il a I'employ de maistre des courriers, 
il n'a jamais veu le paquet du palais exceder la 
grosseur de deux doigts au plus ; cependant ce- 
lui qu'on luy envoya la semaine passee, et qui a 
este porte par I'ordinaire que j'ay fait courir, 
avoit I'epaisseur deplusdedouze doigts; dont on 
peut juger que les depeches du cardinal de Retz 
alloient sous cette enveloppe. Ledit sieur Vale- 
ran m'a aussi adverti que le Pape n'adresse pas 
directement ses depesches a M. le nonce, mais 
qu'il leur fait faire une pose a Lyon , entre les 
mains d'un nomme,... , qui peut-etre les adresse 
aussi a un autre , marchand a Paris, » 

Le pere Duneau nous informoit aussi pres- 
qu'en meme temps du malheurde M.de Lionne; 

« II ne se peut dire combien M. de Lionne est 
mortifie de ce que le cardinal de Retz a envoye 
a son insceu la commission pour un grand-vi- 
caire, car le beau est que, plus de quinze jours 
apres cet envoy, il ne lescavoit pas,etsollicitoit 



DEUXIEMF, PARTIE. [1656] 153 

I'expedition avec empressement et avec des de- 
mandes qui ne plaisoicnt pas au Pape , et quel- 
ques-uns estiment qu'il le faisoit sans ordre. II 
void bien que le Pape et le cardinal de Retz I'ont 
joue. II a este trois semaines a vouloir tons les 
jours faire partir un extraordinaire pour porter 
ce qui etoit deja envoye : ce qui etoit cause 
qu'il n'ecrivoit presque point par les ordinaires. 
Enfln lePape lui envoie dire par I'abbe Salvetti, 
raardi au soir, que le cardinal de Retz avoit en- 
voye commission , et I'abbe lui ajouta que Sa 
Saintete n'en avoit rien sceu : ce qui neanmoins 
n'est pas veritable , parce que le pere Sforzame 
I'avoit dit plus de dix jours auparavant et ne le 
pouvoit scavoir que du Pape. A ce propos de 
M. de Lionne, je vous diray confidemment qu'il 
est dans un grand mepris, non seulement au- 
pres des Francois de condition qui sont icy, 
mais, ce qui est bien pis, des ministres du Pape 
et de Sa Saintete meme, qui en a parle en 
termesdepeu d'estime, rappelanty?,scrt/e espia 
per il negotio de cardinal di Retz, disant qu'il 
ne vouloit point traitter de la paix avecun/5- 
cale e una spia ; et a moy-meme Sa Saintete 
m'en fit plainte en la derniere audience que 
j'eus : de sorte que Votre Excellence rendroitun 
bon service a la France si elle persuadoit a M. le 
cardinal Mazarin d'envoyer icy bientot un am- 
bassadeur, le Pape temoignant le desirer beau- 
coup. » 

Enfin quelque temps apres, M. de Lionne lui- 
meme, compienant sa position, nous en rendit 
compte dans un grand memoire se resumant en 
trois points : I'un d'aller son chemin sans faire 
semblant des'apercevoirde I'intention duPape; 
I'autre de le rappeler sans en expliquer les mo- 
tifs, et le troisieme dc lui ordonner de ne deraan- 
der plus de graces pour les particuliers. La 
chose ayant ete deliberee , on resolut de le rap- 
peler, et je lui enenvoyai I'ordre, contenu dans 
une lettre du Roi , dont suit la teneur : 

« Monsieur de Lionne , voyant que votre 
sejour a Rome ne sert qu'a augmenter de plus 
en plus les mauvais traitteraens que je recois, 
tant en votre personne que dans mes affaires , 
et qu'a la fin le procede du Pape pourroit m'o- 
bliger de rompre la bonne intelligence que je 
veux , autant qu'il me sera possible, conserver 
avec Sa Saintete, j'ai resolu de vous envoyer cet 
expres charge de cette lettre , que je vous ecris 
pour vous dire que vous ayez , aussitot que \ous 
I'aurez receue , a vous mettre en chemin pour 
vous rendre incessamment pres ma personne , 
sans vous arreter que le temps necessaire pour 
prendre conge de Sa Saintete , avec laquelle je 



134 



MEMOIRES DU COMTE DR ERIEN!\E 



lie veux pas que vous entriez en aucune matiere ; 
mais vous verrez ce que j'ecris a mon cousin le 
cardinal Bicclii, qui sans doute le fera savoirau 
Pape ; et vous cousulterez avec luy quels de ces 
cardinaux vous devez visiter, et generallement 
toutes les autres choses qui seront a faire pour 
mon service; apres quoy je m'asseure que vous 
serez bien aise d'aprendre la satisfaction qui 
me reste de ceux que vous m'avez rendusde- 
puis vostre depart de ma cour, et j'avoue que 
votre conduite a ete telle, qu'elle me fait de- 
sirer avec impatience votre retour pres de moy, 
aflin que je vous employe a des affaires qui fe- 
ront connoistre a tout le monde la parfaite con- 
fiance que j'ay en vous; sur quoi je prie Dieu 
qu'il vous ayt , Monsieur de Lionne , en sa 
sainte garde. » 

Le meme courrier portoit au cardinal Bicchi 
lesordresdu Roi pour suivreses affaires en cour 
de Rome,, par une lettre que je redigeai ainsi : 

« Mon cousin , voyant que la continuation des 
raauvais traitemens que Ton me fait a Rome , 
jusques a me refuser justice contre un cardinal 
mon suject , apres avoir tant de fois promis po- 
sitivement a vous , au sieur de Lionne , conseil- 
ler ordinaire en mes conseils, commandeur- 
prevost et maltre des ceremonies denosordres, 
et mon ambassadeur extraordinaire vers les 
princes d'ltalle, etant charge de mes affaires 
a Rome , qu'elle me seroit rendue , pourroit a la 
fin porter les choses a de facheuses extremites 
que je desire eviter autant qu'il me sera possible, 
j'ai juge a propos de rappeler aupres de moy le- 
dit sieur de Lionne, affin d'empecher au moins 
que le mepris continuel dont on use envers ce 
mien ministre , venant a eclater davantage, 
ne me contraigne , malgre moy, a rompre la 
bonne intelligence que j'ay tousjours souhaite 
passionnement d'entretenir avec Sa Saintete. 
La conduite que j'ay tenue a son egard durant 
le conclave et depuis , vous est assez cogneue 
pour n'avoir pas besoin de vous en rien dire ; 
vous scavez si elle me donnoit lieu d'attendre , 
non seulement justice , mais aussi toutes sortes 
de demonstrations d'amitie de la part du Pape; 
et s'il me pouvoit tomber dans I'esprit qu'un de 
mes subjets , notoirement criminel envers I'E- 
glise et envers moy, se trouvant assez insolent 
pour faire vanite de metenir tete, rencontreroit 
un asile aupres de Sa Saintete ; mais il vaut 
mieux n'en plus parler, affin d'epargner au 
Pape I'importunite de mes poursuites, eta moy 
le chagrin de tant de refusen une cause si juste, 
esperant que pour cela les crimes dudit cardi- 
nal nc demeureront pas impunis ; aussy bien 



mes sollicitationsseroient fort inutiles contre un 
homme, lequel (a ce qu'il dit partout et qu'il 
a mande luy-meme icy) possede entierement 
I'esprit du Pape , et est aupres de Sa Saintete le 
directeur de toutes les affaires qui regardent 
cette couronne, se vantant que les mauvais trai- 
temens que j'ay recus a Rome en la personne 
du sieur de Lionne et dans les autres choses , 
sont des effets de ses conseils ; et qu'enfin il a 
eu le credit de persuader au Pape que c'est la 
conduite qu'il faut tenir pour tirer de moi tout 
ce qu'il voudra, et particulierement en faveur 
dudit cardinal. C'est un grand malheur que 
Notre Saint-Pere le Pape n'ait pu se defendre 
des artiffices et suggestions d'un homme si uni- 
versellement decrie; et Dieu veuille que cette 
conduite ne soit point fatale au public , et que 
Sa Saintete meme ne s'en apercoive pas trop 
tard. Pour moy, quoi qu'il arrive, je conser- 
veray, etc. » ] 

[1657] Le Roi alia une seconde fois a Sedan ; 
et, pendant lesejour qu'il y fit, Montmedi fut 
attaque etpris. Ce monarque en partit pourse 
rendre a Metz , et ne fut visite que du seul prince 
de Deux-Ponts. Le sujet de ce voyage etoit pour 
appuyer la negociation dont on avoit charge le 
marechal de Gramont et Lionne, pour empe- 
cher que les electeurs ne concourussent a elever 
a la dignite imperiale le fils de I'Empereur de- 
cede depuis pen; mais leur voj'age fut inutile, et 
ils ne firent que depenser beaucoup d'argent 
mal a propos. Apres s'etre flattes de pouvoir 
reussir dans leur dessein , ils deraanderentqu'on 
limitat la puissance dunouvel Empereur par des 
capitulations , et ils crurent avoir beaucoup fait 
d'avoir seconde les intentions des princes de I'Em- 
pire. Le cardinal et Servien etoient , aussi bien 
qu'eux , persuades qu'ils engageroient I'electeur 
de Baviere a demauder la couronne imperiale; 
que s'ils n'y pouvoient reussir , ils y porteroient 
le due de Neubourg; et que si I'election de I'un 
ou de I'autre de ces deux princes etoit traversee, 
ils pourroient faire naitre aux Allemands I'envie 
de la deferer au Roi. Ces trois pensees parois- 
soienttout-a-fait ridicules a ceux qui ontquelque 
connoissance de I'etat des choses ; car, suppose 
que les Allemands se fussent lasses d'etre gou- 
vernes par un prince de leur nation , il n'y avoit 
pas d'apparence qu'ils eussent prefere le Roi, 
dont la puissance pouvoit faire craindre qu'il ne 
donnat atteinte a leur liberie, et n'empietatsur 
leurs souverainetes. C'estce qu'ils devoient moins 
craindre de I'archiduc , parceque , bien qu'il put 
etreaidedeSa Mtijeste Catholique, I'eloigne- 
ment de ces deux princes rendoit leurs forces 



DEtXIEME PABTIK. [l657-o8] 



moins redoutables que celles de la France , qui 
confine a I'Empire. Le peu d'ambitiou qu'avoit 
fait paroitre I'electeur de Baviere depuis la mort 
de son pere , la situation de ses Etats enclaves 
dans les pays hereditaires , le menae conseil (1) 
dentil continuoit toujours aseservir; toutes 
ces raisons , dis-je , faisoient juger que cet elec- 
teur ne songeoit pas a s'elever a I'Erapire. Quant 
au due de Neubourg , le peu de moyens qu'il 
avoit pour soutenir cette dignite , les ennemis 
et les envieux qu'il avoit dans le college electo- 
ral , etoient des raisons trop fortes pour croire 
qu'il y put jamais reussir. Le cardinal et Ser- 
vien n'oserent engager le marechal de Gramont 
et Lionne a proposer le Roi , et se contentoient 
de montrer I'envie qu'ils avoient d'elever le due 
de Neubourg : faisant d'ailleurs connoitre , et 
etant obliges de convenir que I'electeur de Ba- 
viere se trouvant le seul prince catholique au- 
quel on put donner la couronne imperiaie, elle 
lui seroit offerte malgre la repugnance qu'il y 
avoit. Je leur dis , un jour que nous en parlions 
ensemble : « Sur quoi fondez-vous ce raisonne- 
ment? II faut que vous conveniez que, pour faire 
reussir votre dessein , vous avez a gagner cinq 
des electeurs, au lieu que I'archiduc n'en aura 
besoin que de deux. II faut que vous tombiez 
d'accord que le due de Saxe ne se detach era pas 
de ses interets; que I'archiduc se donnera sa 
voix en qualite de roi de Boh^me. Si vous avez 
i'electeur de Baviere , vous perdrez le palatin a 
cause de ses Etats. Si vous esperez que les trois 
electeurs ecclesiastiques soient de meme senti- 
ment , la chose pent etre ; mais elle est bien dif- 
ficile a croire. Presupposons pourtant que nous 
les aurons gagnes , il nous faut encore une cin- 
quieme voix : quatre ne suffisent pas pour faire 
unEmpereur,maisseulementunpartage. II faut 
done conclureque , sans avoir le Brandebourg, 
tous vos projets s'evanouiront ; car comment 
pouvez-vous esperer qu'il soit favorable au due 
de Neubourg , qui est son ennemi capital , et 
avec lequel il est en contestation pour la succes- 
sion de Julieis? » Servien me repondit : « II faut 
qu'il s'assure sur la parole que le Roi lui don- 
nera de se rendre mediateur , quand Neubourg 
sera declare Empereur. — Je doute , lui dis-je, 
que I'electeur de Brandebourg prenuejamais ce 
parti-la , un homme sage ne choisissant point 
pour I'ordinaire son ennemi pour etre son mai- 
tre. — Et pourquoi , m'ajouta Servien , I'elec- 
teur de Baviere , etant soutenu par le Roi , ne 
se declareroit-il pas centre I'archiduc? — Vous 

(1) L'electeiir de Baviere suivoil aveugleinent les con- 
seils du comte de Curtz, son premier ininislre. (A. E.) 



155 

voulez, lui rependis-je en riant, que les princes 
traitent entre eux sur la foi desgentilshommes^ 
mais les personnes prudentes et eclairees veu • 
lent de plus grandes assurances. » Lionne fut 
donne pour cellegue de cette celebre ambassade 
au marechal de Gramont. II I'accepta avec joie 
a son retour d'Espagne, ou il avoit ete enveye 
pour trailer la paix. II nefut pas assez heureux 
pour la conclure avec den Louis de Hare , et ne 
garda pas le secret qui lui avoit ete ordonne , 
puisqu'il fut connu sur la frontiere , et qu'on sut 
ce qui Taraenoit en Espagne. Un gentilhorame 
de ce pays , ayant vu signer par le Roi I'instruc- 
tion dent Lionne etoit charge , fit de lui a don 
Louis un rapport des plus avantageux , et de la 
consideration dans laquelle il etoit a la cour de 
France ; mais parce que ses pouvoirs n'etoient 
ni scelles ni centresignes , cela causa de la me- 
fiance a don Louis, et Ton voulut, pour le ras- 
surer, que je signasse lesreponsesqui lui I'urent 
faites des premieres lettres qu'il avoit ecrites au 
Roi. II se presenta d'abord une difficulte qui fit 
echouer cette negoeiation. Lionne pretendit, 
aussi bien que le cardinal, que Sa Majeste Ca- 
tholique abandonnereit le prince de Coude ; et 
don Louis dit au contraire que le Roi son mai- 
tre ne vouleit point entendre parlerde paix que 
ce prince ne fut retabli dans ses biens et ses di- 
gnites , sous lesquelles 11 pretendoit que ses gou- 
vernemens devoient etre compris; mais c'est de 
quoi nous ne torabions pas d'accord , et cela 
causa dans son temps de nouvelles difficultes. 
Cela auroit du faire entendre , au cardinal et a 
ceux qu'il employoit, letitre de droit [de ver- 
boruni significatione ) , et il pouvoit se mieux 
instruire qu'il ne I'a ete, que plusieurs noms dif- 
ferens signifient une meme chose; mais que 
quand en se sert de celui qui n'estpasen usage , 
cela fait naitre des difficultes et des contesta- 
tions qu'on a bien de la peine a surmonter. 
C'est sur quoi je m'etendrai davantage dans la 
suite. 

[1658] Ce que Lionne fitde plus remarqua- 
ble dans sa negoeiation, fut qu'il refusa un pre- 
sent que le rei d'Espagne lui voulut faire. II lui 
eut ete aussi glorieux de refuser le litre d'Excel- 
lence que don Louis lui donna toujours ; car il 
eut marque sa modestie, et ote au ministre es- 
pagnol tout pretexte de se railler de sa vanite. 
L'esperance de voir la paix conclue entre les 
deux ceuronnes etoit entieremeut perdue , et le 
cardinal ne se flattoit point du mariage du Roi 
avec I'lufante. II voulut alors faire croire a la 
Reine et a toute la France que , souhaitant de le 
voir marie , il n'avoit plus aucune pensee pour 
sa niece. Son Eminence proposa a Leurs Majestes 



loG 



MKMOlKliS DU COMTE UE BKIEN^E 



le voyage de Lyon , et a Madame Royale de Sa- 
voie de s'y rendre. Madame Royale temoigna 
de la repugnance d'y conduire la prineesse 
Marguerite sa fille. On lui fit savoir que la 
cour iroit a Grenoble, que Madame Royale 
se rendroit avec la prineesse de Savoie dans une 
ehapelle de devotion situee entre cette ville et 
Chamberi , ou Ic Roi la verroit. Mais Fesperance 
que raadame de Savoie concut de la grandeur 
desa fille, appuyee sur le credit du cardinal, 
lui fit prendre la resolution de suivre le conseil 
qui lui avoit ete donne. Elle prit le parti de ve- 
iiir a Lyon , et cela sera le sujet de ce que je 
dirai dans la suite, 

Le Roi , qui avoit ete dangereusement malade 
a Calais , apres que Gravelines eut etepris, et 
qui avoit aide aux Anglois a se rendre maitres 
de Dunkerque , glorieux de ce que son armee 
avoit defait celle des Espagnols , apres s'etre 
un peu retabli a Compiegne et a Fontainebleau, 
et avoir fait quelque sejour a Paris, en partit 
pour Lyon , et prit son chemin par la Bourgo- 
gne, oil ce monarque s'arreta plus qu'il n'avoit 
resolu, pour mettrela derniere main a quelques 
affaires dont il croyoit tirer de grands avanta- 
ges. Je ne pus suivre Sa Mnjeste , parce que je 
tombai malade d'une fievre continue de qua- 
torze jours , accompagnee de foiblesse et d'au- 
tres incommodites. Enfin les cours de France et 
de Savoie se rendirent a Lyon a jours un peu 
differens. Celle de France, raisonnant sur lebon 
accueil que le Roi avoit fait a M. et a madame 
de Savoie , et sur la familiarite avec laquelle il 
s'etoit entretenu avec la prineesse Marguerite, 
crut qu'elle seroit un jour reine de France. Mon 
fils entra dans le sentiment du public, et me le 
manda en diligence. Je lui fls reponse que je ne 
croyois point la chose , et que de simples appa- 
rences ne me pouvoient faire changer d'opinion 
sur des raisons qui etoient sans replique. Le 
Roi vecut des le lendemain avec plus de retenue, 
par le conseil du cardinal. Cela se rendit public 
dans Lyon, et qu'une dame de qualite , passant 
d'Espagne en Italic, y etoit arriveeavec unEs- 
pagnol qu'on tenoit cache dans un monastere , 
pour proposer la paix et le mariage du Roi avec 
rinfante. Le cardinal en fit a Madame Royale 
une confidencepeuagreable pour cette prineesse; 
et, en admirantla conduite des Espagnols, 11 dit 
que leurs conseils etoient profonds , mais non 
pas jusqu'a pouvoir surprendre 5 qu'il ne pou- 
voit , a moins que d'offenser la Reine , renvoyer 
cet Espagnol sans I'ecouter ; mais que Madame 
Royale devoit etre assuree que le bien de la 
chretiente seroit seul capable de faire conclure 
quelque chose avec lui. Madame Royale demanda 



que le Roi I'assurat par ^crit qu'il epouseroit la 
prineesse sa fille. Cela fut accorde, mais condi- 
tionne de maniere que Sa Majeste etoit en droit 
de faire ce qu'elle voudroit, sans que la maison 
de Savoie put s'en offenser. On promettoit la 
chose, pourvu que le bien de Sa Majeste, la 
grandeur de son Etat, le repos de sespeuples et 
celui de la chretiente ne i'obligeassent point a 
epouser Tlnfante. Le Roi continua son chemin, 
suivi de cet Espagnol qui s'appeloit Pimentel , 
qu'on defraya et logea chez le cardinal. Apres 
qu'il eut montre ses pouvoirs , on traita avec lui 
et Ton convint d'une suspension d'armes et de 
plusieurs articles assez importans; mais il eluda 
de conclure celui qui paroissoit le plus essen- 
liel : c'etoit le retablissement du prince de Conde 
dans toutes ses charges , ou son exclusion pour 
toujours. Mazarin tint ferme , et voulut absolu- 
ment que le prince en fiit prive ; parce que sans 
cette condition le Roi n'entendroit point a la 
paix , quelque avantage qui lui en revint. Pi- 
mentel s'en defendit, sur les ordres precis qu'il 
avoit. Enfin Ton proposa un mezzo termine^ a 
la maniere des Italiens : ce fut que I'Espagnol 
consentiroit que cet article se mit dans le con- 
trattel que le cardinal le proposoit , mais qu'il 
ne seroit point obligatoire avant qu'il eut ete ap- 
prouve par le roi d'Espagne. II me souvient a 
propos de ceci (et cette digression ne sera pas 
ennuyeuse), qu'un tour le cardinal nous de- 
manda a plusieurs qui etions avec lui , si le Roi, 
pour avoir la paix , devoit rendre le gouverne- 
ment de Guienne a M, le prince. A cela je lui 
repoudis que non. « Ni autre chose, me dit- 
il ? — Je ne vais pas si avant, lui repliquai-je^ 
Entre la Guienne et rien, il y a bien de la dif- 
ference. » Metournant ensuite vers le marechal 
de Yilleroy , je lui dis : « La Bourgogne peut 
etre rendue sans aucun peril pour I'Etat , et ce 
prince ytrou vera la siirete qu'il peut desirer. » 
Antoine Pimentel et Mazarin s'avancerent ; et 
le Roi s'etant mis en chemin pour suivre celui- 
ci , il en recut des lettres qui lui mandoient de 
retarder son voyage j^usqu'a ce que celles qu'ou 
attendoit. d'Espagne fussent arrivees. Le car- 
dinal les ayant recues en fit part a Sa Majeste, 
qui continua sa marche. Le cardinal ne laissa 
pas de consentir que ses nieces, qui etoient a 
Brouage, se trouvassent sur son passage. De 
savoir si c'etoit par complaisance pour le Roi , 
ou pour faire plaisir a celle dont on croyoit ce 
monarque amoureux , on laisse chacun en juger 
comme il voudra. Mais, quoi que m'ait pu dire 
cette Eminence , si le mariage de Sa Majeste 
eut pu se faire avec sa niece, et que Son Emi- 
nence y eut trouve ses suretes , jl est certain 



DEIIXIEMB PAHTIF.. [iCoO] 



qu'elle lie s'y seroit pas opposee. La depeche 
d'Espagne portoit que le Roi Catholique se de- 
sistoit de ce qu'il demandoit en faveiir du prince 
de Conde , se chargeant de le recompenser des 
services qu'il lui avoit rendus. On croit (et j'ai 
ete de ce meme avis) que ce prince fut de celui 
de tout accorder a Mazarin , pourvu qu'il s'en- 
gageat d'aller aux Pyrenees traiter avec don 
Louis de Haro , fonde sur un raisonnement tres- 
juste , que qui negocie convient qu'on n'est pas 
d'accord , et qu'ainsi ce qui semble arrete pou- 
vant efre encore agite, on peut faire telles ou- 
vertures que les occasions font changer de re- 
solution. Le prince connoissoit aussi le foible 
du cardinal, qui ne pouvoit rien refuser a qui- 
conque le flattoit , et qui , etant tres-timide de 
son naturel, n'oseroit se montrer a la cour s'il 
manquoit a conclure la paix. II se persuadoit 
encore que si les peuples, qui pouvoient espe- 
rer d'etre appuj'es du credit de la Reine , ve- 
noient a declamer contre lui , il seroit maudit 
et blame d'eux et des gens de guerre , pour 
avoir perdu une carapagne dans laquelle on au- 
roit conquis la Flandre , et donne le temps au 
roi d'Espagne de respirer, et de s'assurer d'un 
puissant secoursdu cote d'Allemagne. 

[1659] Dans la premiere entrevue du cardi- 
nal et de don Louis , Son Eminence fut surprise 
du rang que don Louis pretendoit avoir sur 
elle. Pour s'en defendre , le cardinal allegua sa 
dignite et Tusage introduit. Don Louis soutint 
au contraire que ce n'etoit point avec un cardi- 
nal qu'il avoit a negocier, mais avec un mi- 
nistre du roi de France. Mazarin , ne sachant 
ni soutenir sa dignite'ni celle de son maitre, 
convint de I'egalite , qui pouvoit etre contestee 
et gardee , sans pourtant etre reconnue : ce 
qu'on n'a pas manque de nous alleguer depuis. 
Le raariage y fut arrete (1) avec la paix , dont 
une des conditions fut que le Roi retabliroit le 
prince de Conde en ses biens , honneurs , digni- 
tes et gouvernemens, en lui donnant celui de 
Bourgogne au lieu de celui de Guienne. Le car- 
dinal Mazarin dit, pour s'excuser aupres du 
Roi et du public, qu'il avoit eu de son cote 
d'autres avantages, et qu'il n'avoit qu'avance 
de quelques mois ce qu'on ne pouvoit eviter de 
faire bientot. J'en conviendrai avec lui , pourvu 
que ses partisans souffrent qu'on le blame d'im- 
prudence de s'etre vante souvent qu'il ne le fe- 
roit jamais. II n'etoit pas etonnant qu'un prince 
du sang fut prive de ses charges et de ses biens, 



(1) Le traite des Pyr^ndcs fut conclu le 7 novembrc 
1659, apres vingt-quatre conf(5rences enlre le cardinal 
Ma/arin et don Louis de Haro. (A. E.^ 



IT) 7 

et meme sa posterite dechue de succeder a la 
couronne; mais la declaration faite contre les 
descendans des coupables ne pouvoit pourtant 
etre soutenue, les princes du sang etant appeles 
par le commun consentement des Etats du 
royaume. S'ils etoient exclus, il faudroit tirer 
la consequence qu'un roi auroit la liberte de 
desheriter son fils , d'appeler un etranger a 
la couronne, et de demembrer les provinces 
qui la coraposent : ce qui est entierement con- 
traire au droit francois. Comme il restoit en- 
core quelques articles a regler, le cardinal et 
don Louis convinrent du jour qu'ils devoient se 
rassembler sur la frontiere. On depecha a Col- 
bert un courrier charge du traite et du contrat 
de mariage du Roi avec I'lnfante, avec ordre 
de me rendre les pieces. On m'ordonna d'empe- 
cher qu'on ne les lut, et de ne garder le cour- 
rier que quatre heures , en le faisant partir aus- 
sitot que j'aurois fait sceller les ratifications 
stipulees. Je dis a Colbert qu'il seroit difficile 
d'empecher le chancelier de les lire, s'il en 
avoit la curiosite; mais que s'il vouloit venir 
avec moi chez lui , il seroit temoin de la dili- 
gence que je ferois pour m'y opposer. II prit ce 
parti , et moi celui de lire les articles secrets 
que je fis valoir au chancelier, en lui disant la 
necessite qu'il y avoit de faire partir le courrier ; 
de sorte que , sans perdre de temps , il scella ce 
queje lui presentai. Comme on disoitque le Roi 
parloit en maitre quand il se relachoit de quel- 
que chose en faveur du prince de Conde , le 
chancelier n'eut de curiosite que de voir ce seul 
article. Je fis envelopper les pieces avec un gros 
carton, et je mis raon cachet sur plusieurs fi- 
celles qui le serroient, afin que si le courrier 
venoit a declarer ce qu'il portoit, et faisoit par 
la naitre I'envie d'en faii'e lecture , on la perdit 
par la difficulte qu'on y trouveroit. Le courrier 
fit assez de diligence, puisque celui a qui il de- 
voit remettre son paquet fut oblige de rester sur 
la frontiere un temps considerable , avant que 
d'Espagne on s'y rendit pour lui remettre le 
traite , les articles et le contrat de mariage , ra- 
tifies par le Roi Catholique, Les Francois, pour 
faire voir la bonne foi et la confiance avec la- 
quelle ils negocioient avec les Espagnols, n'eu- 
rent pas la precaution de retenir la copie de ces 
actes signes par le secretaire de don Louis, qui 
eiit pu faire difficulte de les signer. Pour verifier 
si ceux qu'on rendoit etoient conformes aux 
originaux, on dit au depute du Roi le nombre 
d'aiticles dont le traite etoit compose, et qu'il 
les comptat; car il passoit pour chose constante 
que, s'ils etoient fideles au nombre, ils le se- 
roient en tout le reste. Le cardinal avoit raison 



\:>H 



MEMOIMES 1)U COMTE DE BlUENAE 



de ne pas vouloir que les pieces fussent piibli- 
qiies avant que les deux trailer, eussent ete, Tun 
declare, I'autre consomme , parce qu'ii y avoit 
plusieurs choses omises dont on n'eut pas man- 
que de lui faire des reproclies, et qu'il auroit 
tache de reformer a la premiere entrevue avec 
don Louis. Du moins il en eiit fait i'ouverture; 
mais , suivant ie sentiment de plusieurs , il vaut 
mieux manquer que d'exposer ce que Ton fait 
a la censure d'un tiers. Le jour que ces ministres 
devoient se trouver sur la frontiere ayant ete 
arrete , ils s'assemblerent dans une lie de la de- 
pendance du royaume de Navarre, auquel on 
renoncoit tacitement. 11 est vrai qu'on pent dire, 
pour excuser le cardinal , qu'on fit la raeme 
fauteen 1615, en bornant les Etats de cette cou- 
ronne parle cours de la riviere; mais le roi An- 
toinede Navarre avoit en plus de precaution pour 
ce qui regardoit ses interets ; car il protesta que, 
quoiqu'il remit a Fontarabie madame Elisabeth 
de France , cela ne lui pourroit causer aucun 
prejudice, ni lui etre objecte comme cofftraire, 
non pas a ses pretentions , mais a son droit. 

[1660] Le jour de la publication de la paix 
ayant ete arrete, on la publia dans Paris sui- 
vant les anciens usages, et dans les autres villes 
du royaume. Qui voudra la regarder avec les 
yeux d'un marchand , qui met son bonheur 
dans le gain qu'il fait , pourra la trouver avan- 
tageuse a la France , parce que son domaine en 
est augraente. Mais qui la regardera des yeux 
d'un bon politique et d'un grand monarque, 
avouera que les Espagnols , en perdant du ter- 
rain , se sont acquis une graude reputation , et 
conclura qu'elle leur a ete plus avantageuse 
qu'a nous. Si Ton examine ce qu'on eiit pu faire 
sans contiuuer la guerre, on diraque, quand les 
HoUandois conclurent leur paix, nous pouvions 
I'avoir aussi , et plus glorieuse et plus avan- 
tageuse ; mais si nous eussions continue la 
guerre , la Flandre eut ete conquise , ou du 
moins les Espagnols nous auroient cede ce qu'ils 
ont conquis dans I'Artois. 

Le Roi fit le voyage de Provence , qui etoit 
necessaire pour son service , et pour faire sentir 
aux babitans de Marseille qu'il etoit mal con- 
tent de leur conduite. Mais il eut mieux fait de 
s'adresser a la ville d'Aix qu'a I'autre ; car, quoi- 
qu'on put esperer que le parlement retiepdroit 
le peuple dans son devoir, la division de cette 
compagnie , et I'envie qu'avoient quelques-uns 
de dominer, causa tons les maux de cette pro- 
vince. Le cardinal eut beau en etre averti , il ne 
connoissoit les affaires de Provence qu'a demi , 
ne voyant que par les yeux du premier president 
d'Oppedc, qui avoit sa confiancc. Leurs Majes- 



tes, apres avoir fait un long sejour a Marseille, 
se rendirent a Avignon. Le Roi y recut de gran- 
des plaintes des maux que la ville d'Orange cau- 
soit au royaume , et Sa Majeste resolut de s'en 
rendre maitresse. Cela se fit par un traite. Le 
Roi ordonna ensuite que les fortifications fus- 
sent demolies : mais soit qu'on n'eut pas bien 
considere I'assiette de cette place , ou qu'on 
voulut favoriser celui a qui on en vouloit don- 
ner le gouvernement , ce qui etoit a faire fut 
change jusqu'a ce que madame la douairiere 
d'Orange en demanda la restitution. Comme je 
n'etois point du voyage du Roi , je ne m'attri- 
buerai aucune gloire de ce qui fut resolu au 
sujet de cette place, quoique plusieurs annees 
auparavant j'eusse remontre a ce monarque 
qu'il etoit de I'interet de la justice et de la reli- 
gion que cette ville fut rasee, parce qu'elle 
servoit de retraite aux rebelies , et generale- 
ment a toutes sortes de criminels. Pendant que 
le Roi etoit en Provence , M. le prince s'y ren- 
dit accompagne du due d'Enghien son fils , et de 
M. de Longueville , son beau-frere, les deux 
premiers pour assurer Sa Majeste de leur fide- 
lite, et celui-ci pour lui temoigner la joie qu'il 
avoit de ce que les princes etoient rentres dans 
ses bonnes graces. Soit que M. de Lorraine eut 
ete averti des propositions des Espagnols dont 
il n'etoit pas content, ou qu'il esperat de trouver 
mieux son compte avec le cardinal , il se rendit 
a la suite de la cour, et obtint pour traiter avec 
lui un commissaire , qui fut Lyonne. Etaut venu 
a Paris par I'entremise de celui-ci , il fit si bleu 
que le Barrois lui fut rendu , moyennant la ces- 
sion de quelques villages qui donneroient a Sa 
Majeste la communication de son royaume a 
I'Alsace, a condition que les fortifications de 
Nancy seroient rasees : dont M. de Lorraine te- 
moigna beaucoup de douleur. Le Roi permit a 
Lyonne de recevoir de ce souverain cinquante 
mille ecus que son beau-pere lui avoit pretes. 
Peut-etre qu'il eiit bien mieux fait de n'en point 
parler dans cette conjoncture ; car, du vivant 
meme du cardinal ,. qui mourut peu de temps 
apres que ce traite eut et6 couclu , on proposa 
le mariage de mademoiselle d'Orleans avec le 
prince Charles de Lorraine, heritier presomptif 
du due. Mais il s'v'^trouva des-lors et dans la 
suite tant de difficultes , qu'on n'y a plus pense. 
M. de Lorraine vouloit que Mademoiselle lui 
cedat des terres dont il avoit envie d'enrichir un 
fils qu'il avoit en de la princesse de Cantecroix. 
Mademoiselle m'en demanda raon sentiment, 
et je la fortifiai dans la pensee ou elle etoit de 
n'y pas consentir, mais de lui laisser prendre 
quelque chose d'approchant sur le domaine de 



DEIJXIEME PARTIK. [ 1 660] 



i.jy 



Lorraine , afin qu'il en eeddt des-lois le titre de 
due et la souverainete a son neveu. La loi sali- 
que , qu'il pretendoit , se trouve autorisee par 
le traite des Pyrenees ; mais son contrat de ma- 
riage avec la duchesse Nicole a fait voir qu'elle 
n'a jamais eteetablie,nimemeiinfideicommis qui 
exclut les filles du fief au profit des raales. II ne 
faut que lire pour voir s'il a ete force de le pas- 
ser ainsi ; car, apres la mort de la duchesse , sa 
femme, decedee sans enfans , a} ant demande 
la permission d'epouser la cadette, elle lui fut 
accordee par le Pape : et Ton a traite dans la 
suite a Rome de ridicules les procedures qu'il y 
a faites pour parvenir a la dissolution de son se- 
cond mariage. Le conseutement que le cardinal 
donna au traite est d'un notable prejudice a la 
France , en ce que I'on autorise le due , qui est 
vassal du Roi , pour changer la nature de son 
fief, sans en avoir eu le consenteraent de son 
souverain. Son Eminence avoit ete bien avertie 
des droits de Sa Majeste , dont je I'avois sou vent 
entretenue : ce qui rendit le cardinal inexcusa- 
ble de les avoir negliges, pour etre aussi pen 
instruit de nos coutumes que ceux qu'il y cm- 
ployoit etoient peu verses dans la signification 
des termes. Cela a mis le Roi au hasard de per- 
dre ce qui lui avoit ete cede dans le comte d'Ar- 
tois, ou gouvernance signifie autant qu'ailleurs 
bailliage, senechaussee et prevote ; le cardinal 
s'etant contente de faire ecrire : qu'on nous cede 
rArtois , et s'expliquant ainsi dans les bailliages 
et chatellenies. D'ou les commissaires d'Espa- 
gne ont infere que la gouvernance d'Arras n'a- 
voit point ete cedee a Sa Majeste; ce qui a 
donne matiere a une grande contestation. Mais 
il auroit vu I'atteinte qu'il donnoit a sa gloire , 
s'il avoit consulteceux qui en savoient plus que 
lui. II se piquoit, et Lyonne aussi, d'entendre 
si bien la langue espagnole , qu'ils n'ont com- 
munique a personne les articles qui leur ont ete 
presentes : et la peusee qu'ils ont eue que le 
nom de communaute etoit equivalent a celui 
d' antique ment, coute au Roi une grande eten- 
due de pays , et quantite de villages du comte 
de Cerdagne , qui lui seroient restes eu propre , 
si les borues des pays qui separent le Roussillon 
de la Catalogue avoient ete prises suivant la di- 
vision que Cesar fait de la Gaule et de I'Es- 
pagne , ou au sommet des montagnes , ou qu'on 
eut suivi la pente des eaux. Mais le mot de 
communaute leur paroissant bon , les Espa- 
gnols , qui I'avoient mis adroitement dans le 
traite, en ont profile. L'ignorance oil Ton a ete 
aussi de ce qui, dans les raeraes montagnes, 
etoit de la souverainete du comte de Foix , a 
fait perdre au Roi des montagnes entieres , dont 



les Espagnols ont fait abattre les avenues, sans 
la moindre plainte du cardinal ; et si I'archeve- 
que de Toulouse n'eiit ete ferme pour les faire 
retablir, il seroit arrive bien d'autres choses ; 
car le val d'Andaye est en partage cntre le 
comte de Foix et I'eveche d'Urgel. Le Donne- 
zan, qui est aussi une souverainete situee dans la 
meme raontagne , et dependante du comte de 
Foix, a ete tenement oubliee, qu'a peine s'est-on 
souvenu d'en conserver la souverainete au Roi. 
On ue doit point trouver etrange que je remar- 
que toutes les fautes que le cardinal a commi- 
ses, ni attribuer a mauvaise volonte ce que je 
dis contre sa conduite. Le zele que j'ai pour le 
service du Roi et pour le bien de ma patrie me 
force a les decouvrir. 

Quelques mois apres que Sa Majeste fut de 
retour a Paris, des deputes de I'archiduc de 
Tyrol s'y rendirent pour demander le paiement 
de trois millions promis a leur maitre par le 
traite de Munster. Je fus commis avec Lyonne 
et mon fils pour les entendre. Nous obtinmes 
d'eux qu'ils ne demanderoient point im million 
de dalers imperiales, mais seulement trois mil- 
lions de livres' de France : et apres que nous 
leur eumes fait voir qu'ils n'en pouvoient pre- 
tendre des interets , nous convinmes avec eux 
qu'ils seroient payes en cinq termes , savoir : au 
premier, de la somme de trois cent milie livres, 
et de meme au second ; au troisieme , de quatre 
cent mille ; en mars 1G61' , d'un million ; et en 
mars 1663 , d'un autre million, moyennant la 
cession que I'archiduc feroit de nouveau au Roi 
de tous les droits qui lui pouvoient appartenir 
dans la haute Alsace , le Landgraviat et sa ban- 
lieue. Et parce que le cardinal s'etoit fait don- 
ner par le Roi les plus considerables domaines 
de I'Alsace, il fit payer comptant le premier 
paiement; il assura le second ; et sans doute que 
s'il eut vecu , le troisieme , le quatrieme et le 
cinquieme auroient ete acquittes , afin que I'ar- 
chiduc ne flit pas fonde a pretendre restitution. 

Les Etats-generaux nous envoyerent aussi 
une ambassade solennelle. Ces ambassadeurs 
crurent que le moyen le plus prompt pour dili- 
genter leurs affaiies etoit de s'adresser au car- 
dinal , et de le choisir pour etre leur mediateur 
aupres de Sa Majeste. Mais ils furent bien sur- 
pris quand ils surent que ce premier ministre 
inspiroit au Roi de leur demander une surete 
reelle,que les Etats promettroient et observe- 
roient , presupposant qu'ils avoient contrevenu 
aux anciens traites , et que Ton ne pouvoit en 
faire de nouveaux sur leur parole. Les ambas- 
sadeurs disoient qu"ils etoient d autant plus sur- 
pris de ce discours,que Ton u'en avoit point 



IfiO 



MEMOIRF.S DU CO.MTi: DE r,UIEM\E, 



tenu de semblable h M. Boreel , anabassadeur 
ordinaire de leiirs maitres , lorsqu'il avoit pro- 
pose le renouvellement de i'alliance, Un jour 
le cardinal , a la persuasion de Lyonne , me de- 
mandant en presence du Roi si sans I'execution 
de ceci , qu'il croyoit juste, on pouvoit trailer 
avec les Etals-generaux , je repondis qu'ils se 
tiendroient offenses d'une telle proposition , 
parce que les rois et les republiques , engageant 
leur foi , sont persuades qu'on s'y doit fier. 
Leur demander des places de surete , comme 
Lyonne en avoit fait I'ouverture , c'etoit propre- 
ment donner conge a leurs ambassadeurs. Mais, 
ajoutai-je, il y a un moyen de faire les affaires 
du Roi et de contenter les Efats : c'est de trai- 
ler si bien ceux-ci qu'ils ne puissent trouver aii- 
leurs ce qu'ils perdroient en se separaut de Sa 
Majeste. II ne faut point leur reproclier ce qu'ils 
ont fait a Munster, puisqu'il etoit difficile de se 
persuader qu'ils pussent refuser les offres que le 
Roi Cathollque leur faisoit de la liberte et de la 
souverainete pour laquelle ils etoient en guerre 
depuis pres de quatre-vingts ans. On peut se 
souvenir de ce que le prince d'Orange fit dire , 
lorsque Ton pressoit les Etats de deputer a 
Munster. Les resolutions prises dans la suite ne 
le furent que pour avoir offense les principaux 
de la Republique. Soit que ce que je dis ou ce 
qui fut represente par d'autres fit impression , 
on resolut de nommer des cominissaires pour 
eonferer avec les ambassadeurs et discuter ces 
matieres , sur lesquelles le Roi declareroit en- 
suite sa volonte. Et comme a la premiere nego- 
ciation nous avions deja ete nommes , le mare- 
chal de Villeroi, le procureur-general , Le Tel- 
lier et moi, nous le fumes encore a celle-ci. Le 
cardinal y fit ajouter Lyonne, et je demandai 
que mon fils en fut : ce que j'obtins avec plus 
de peine que je ne croyois , parce que le chan- 
celier ayant desire la meme chose , elle lui fut 
accordee par le Roi, mais seulement apres I'ou- 
verture des conferences avec les ambassadeurs. 
D'abord ils proposerent une alliance la plus 
elroite qui eiit jamais ete conclue entre les puis- 
sances, c'est-a-dire de se garantir fun I'autre 
tons droits echus c t qui echerroient sur les pro- 
vinces, ou par conquetes, ou par convention, 
apres qu'elles leur auroient ete cedees par des 
traites authentiques : ensemble les droits de na- 
ture et de souverainete , meme celui de la peche, 
en quelque lieu qu'on la vouliit faire; a la re- 
serve des rades dont les rois proprietaires n'y 
voudroient pas conseutir, comme aussi toutes 
les places conquises par les armes , sous quelque 
litre ou pretexte que ce putetre; et d'etablir un 
commerce au profit des nations , mais pourtant 



restreint en Europe. Le Roi me commanda de 
leur dire qu'il falloit examiner lesactes les plus 
importans , avant que de discuter les autres , et 
avoir fait falliance avant que d'etablir des lois 
pour le commerce : a quoi les ambassadeurs 
firent d'abord quelque difficulte; mais ils se 
rendirent dans une seconde conference, ou je 
leur donnai a entendre qu'on traiteroit conjoin-, 
tementde falliance et de la navigation. L'em- 
pressement qu'ils nous temoignerent pour la 
peche nous fit soupconner qu'ils nous vouloieut 
engager a entrer en guerre avec I'Angleterre ; 
car, sur la difficulte que nous leur fimes, ils 
nous demanderent pourquoi nous avions change 
de resolution , nous representant que Servien 
et Fouquet , qui avoient ete du nombre des 
commissaires nommes pour trailer avec Boreel, 
leur avoient donne un acte par lequel cela leur 
etoit accorde, comme nousetions, le marechal de 
Villeroi, LeTellier et moi, a la suite du Roi. J'a- 
vouerai sincerement que je ne croyois pas qu'on 
le leur dut refuser; mais Sa Majeste m'en pa- 
roissantfort eloignee, jepris occasion deles faire 
expliquer, en leur demandant jusqu'ou pourroit 
s'etendre I'assistance qu'ils nousdonneroient, si 
nous avions quelque differend avec les Anglois, 
soit pour la peche ou pour quelque chose de 
plus essentiel, comme le salut, etc. Ces ambas- 
sadeurs repondirent sans hesiter : « Nos maitres 
donneront leur flotte pour les combatlre. — 
Mais comment , dis-je , I'entendez-vous , puis- 
qu'en voyant la guerre prete a commencer, vous 
desirez neanraoins une triple alliance entre les 
couronnes de France et d'Angleterre et votre 
republique ? Ce qui nous fait croire que nous 
pouirons difficilement nous accorder a la satis- 
faction des Anglois , qui ne s'empecheront ja- 
mais de nous demander un dedommagement , 
si vous voulez continuer a pecher sur les cotes 
d'Ecosse. » Les ambassadeurs me repondirent 
qu'ils etoient persuades que les Anglois vou- 
droient ce qui etoit juste; mais que pour peu 
qu'ils en fissent difficulte, la France et lesEtats- 
generaux pouvoient bien se passer d'eux. Je fis 
mon rapport au Roi de ce qui avoit ete dit par 
ces ambassadeurs. On ne paria plus de la triple 
alliance, mais seulement de voir si on la pour- 
roit conclure entre la France et les Etats. Je 
nedirai pas absolument qu'ellen'etoitpoint sou- 
haitee par le caidinal : cependant il paroissoit 
que Son Eminence etoit bien aise que les Fran- 
cois pussent prendre les valsseaux hollandois, 
et qu'il ne se soucioit guere que ceux-ci prissent 
les notrcs , parce qu'il ne perdoit rien d'un cote 
et qu'il gagnoit beaucoup de I'autre. Le soupcon 
que j'en eus me parut assez bien fonde , sur la 



UEIIXIEME PAlVrlE. [HUil 



proposition que Lyonne fit aux ambassadeurs que 
leurs raaitres remissent a Telecteur de Cologne 
la ville de Rinberg , demantelec a la verite, et 
celle de Ravestein au due de Neubourg, et 
qu'ils donnassenl assurance au Roi de restituer 
les commanderies et les biens de ia religion de 
Malte, qu'ils avoient saisis aux proprietaires. 
Les ambassadeurs repondirent qu'ils ne pou- 
voient rien diresur de telles propositions; mais 
qu'ils ne manqueroient pas de les mander a 
leurs raaitres , de qui ils etoient persuades qu'on 
auroit une juste satisfaction. Je me servis de 
cette occasion pour dire au cardinal , et depuis 
sa mort au Roi , que je ne croyois pas qu'il fut 
a propos d'entrer dans de telles ouvertures avec 
les Etats, ni de s'attacher a lever des impots 
sur les vaisseaux etrangers , dont les ambassa- 
deurs avoient ordre de se plaindre et de deman- 
der la revocation ; qu'il falloit plutot examiner 
s'il etoit avantageux ou non a la France que 
cette republique subsistat ; que , pour moi , j'e- 
tois persuade qu'il etoit de notre interet de la 
conserver, quand ce ne seroit que pour ne point 
perdre tant de millions depenses a la former, et 
pour ne pas donner sujet de dire que le sang 
des Francois ne nous coiite guere , puisque , 
oubliant la quantite qu'on en avoit repandu , 
nous voulions, dans des rencontres qui me pa- 
roissoient si utiles , abaudonner des gens que 
nous avions cheris. J'ajoutai qu'en les traitant 
differemment des Francois , ils perdroient beau- 
coup de leur commerce, dont ils tiroient le 
moyen de subsister; que , suppose qu'il vint a 
diminuer, il seroit facile aux Espagnols de les 
assujetir, ou qu'ils seroient peut-etre contraints 
de se donner aux Anglois. Lyonne me repon- 
dit : « II est sans exemple qu'une republique se 
soumette a un autre Etat. — Vous ignorez done, 
iui repliquai-je , qu'ils en ont autrefois pris et 
execute la resolution , et qu'il n'y cut que I'ar- 
rogance du corate de Leicester qui les fit chan- 
ger d'avis. >' Sur ce que j'alleguai qu'il y avoit 
a craindre que les Espagnols ne les assujetis- 
sent, Lyonne me dit qu'ils pouvoient s'en ga- 
rantir, etant sous la protection du Roi , et aides 
de ses troupes. » Je conviens, dis-je , de cette 
proposition ; mais il est plus expedient encore 
quils trouvent chez eux leur propre defense que 
de la chercher ailleurs. La France pourroit etre 
daus une telle situation que , quelque bonne vo- 
lonte qu'elle eut, elle seroit hors d'etat de se- 
courir les Hollandois. •> Je n'ai point trouve jus- 
(ju'a present qu'on m'ait repondu a ceci; mais 
je n'ai pas laisse pourtant de presser les ambas- 
sadeurs de consentir a ce que le Roi pouvoit 
MHiliniter, Cependant je n'en pnrlerai plus. Ceux 

m. C. D. M., T. Ill, 



101 

qui voudront savoir mes veritables sentimens 
sur la conduite qu'il faudroit tenir avec cette 
republique , pourront lire un ecrit que j'avois 
dresse sur ces affaires , dans I'intention de le 
presenter a Sa Majeste ; mais je crus devoir le 
supprimer, parce que j'ai bien connu que le Roi 
entroit dans les sentimens de Lyonne et de Col- 
bert, et qu'ainsi ce que je pourrois remontrer 
ne feroit aucune impression sur I'esprit de Sa 
Majeste. 

Dans le temps que ceci se discutoit avec le 
plus de chaleur, et qu'il etoit aise de s'aperce- 
voir que les commissaires du Roi n'etoient point 
d'un meme avis, ce monarque resolut d'en- 
voyer un ambassadeur en Angleterre. Je nedi- 
rai rien de ses instructions secretes, n'en ayant 
point de connoissance, sinon que M. de Turenne 
faisoit son possible pour Her une etroite amitie 
eutre le Roi et celui de la Grande-Bretagne ; 
et comme c'etoit dans le temps qu'on parloit 
du mariage de celui-ci avec I'infante de Portu- 
gal , je conjecturai que tout ce que faisoit M. de 
Tuienne n'etoit que pour engager le Roi a de- 
clarer la guerre a I'Espagne en faveur de I'An- 
gleterre et du Portugal ; mais je trouvois quel- 
que difficulte que les Anglois consentissent a ce 
mat-iage de leur Roi , et a rompre avec I'Es- 
pagne, d'ou ils tirent un profit Ires-considerable 
par le trafic qu'ils y font ; car le commerce est 
I'idole a laquelle ces insulaires et les Hollandois 
sacrifient. Cependant on parloit de ce mariage 
avec certitude , et des conditions que le roi de 
Portugal offroit a Sa Majeste Britannique , 
comme de Iui donner en dot une somme tres- 
considerable , la ville de Tanger en Afrique , et 
une autre dans les Indes orientales. Ces consi- 
derations me parurent si avantageuses pour les 
Anglois , que je ne doutai plus que I'esperance 
de se maintenir dans la Jamaique ne les fit con- 
sentir a ce que j'avois juge qu'ils devoient refu- 
ser. Je crus qu'il etoit de mon devoir d'avertir 
de tout ceci la Reine-mere , afin qu'elle prevint 
le Roi son fils , et I'empechat de prendre une 
resolution qui pouvoit avoir de f^cheuses suites. 
Sa Majeste negligea cet avis ; mais I'evenement 
fit connoitre qu'il n'etoit pas sans fondement. 

[ I r.G 1 ] Le comte d'Estrades , ambassadeur du 
Roi en Angleterre, y fut tres-bien recu de Sa 
Majeste Britannique, qui affectoit de le mener a 
la chasse et de Iui faire partager ses divertisse- 
mens ; mais quoique le Roi d'Angleterre Iui 
donnat toutes ces marques d'amitie , d'oii Ton 
pouvoit conclure que I'ambassadeur etoit dans 
une etroite liaison avec Sa Majeste Britannique, 
il y a pourtant beaucoup d'apparence que ce 
Roi ne fut pas fache que I'ambassadeur de Ve- 

1 1 



10? 



MlwVOIKES Dll €OMTE Dli HniF.NAR 



uise , qui \int i\ Loiulrcs , ne conviiit poiiU ccu.x 
de France ct d'Espap;ne de grossir son corU'-ge 
de leurs canosses , suivant la coutnme. On s'en 
plaignit a I'ambassadour dc Veuise a la cour de 
France , et celui-ci dit , pour excuser son col- 
legue , qu'il n'avoit fait que ce qui avoit deja 
etc pratique en Angleterre par un de ses prede- 
cesseurs , dans le temps que le comte de Sois- 
sons y etoit. Le Roi resolut de tirer raisou de 
cette affaire , et lit savoir secretement au comte 
d'Estrades qu'il vouloit que la premiere fois 
qu'il seroit invite a quelque cereraonio , aussi 
bien que I'ambassadeur d'Espagne , il prit le 
pas devant lui avec une telle hauteur , qu'on 
reconnut la difference qu'il y a entre la cou- 
ronnc de France et cclle d'Espagne. Le secret 
qu'on eut pour les serviteurs du Roi ne fut pas 
si bien garde a I'egard de I'ambassadeur d'Es- 
pagne que la chose ne vint a sa connoissance. II 
en fut meme averti de la part du Roi son maitre, 
et il donna un si bon ordre a ses affaires, que le 
jour que I'ambassadeur de Suede fit son entree a 
Londres, il eut tout I'avantage sur les Francois : 
car il menagea tellement la populace de longue 
main qu'elle se declara en sa faveur : ce qui 
etant venu a la connoissance du roi de la 
Grande-Rretagne, il fit entendre au comte d'Es- 
trades qu'il ne pouvoit pas contenir le peuple ; 
mais qu'il feroit afficher un placard portant de- 
fenses a ses sujets de s'interesser dans les dif- 
ferends qui pouvoient survenir entre les mi- 
nistres des princes etrangers. Et d'autant que, 
suivant les apparences , I'avantage ne devoit 
point etre du cote dvs Francois , il ordonna a 
(fuelque soldatesque de se tenir en bataille en 
plusieurs places pour erapech^r le desordre , 
qui fut si grand que cette soldatesque , bien 
loin de nous favoriser et meme d'arreter la 
fureur du peuple , qui d'ailleurs avoit viole la 
franchise due a la maison de I'ambassadeur , se 
init en devoir de la forcer. Le comte d'Estra- 
des s'en plaignit. Le roi d'Angleterre essaya de 
se Justifier ; mais tout le monde crut avec rai- 
son qu'il etoit tres-aise de ce desordre , et que 
I'avantage fut du cote des Espagnols , etant 
persuade que nous ne manquerions pas d'avoir 
du rcssentiment de cette affaire, et qu'ainsi nous 
nous engagerions dans ses interets : au lieu 
que si la fortune nous avoit favorises, le mau- 
vais etat des affaires d'Espagne obligeant Sa 
Majeste Catholiquc de dissimuler , le roi de la 
Gi-ande-Bretagne , a ce qu'il eroyoit, no seroit 
pas venu a ses fins. Le comte d'Estrades manda 
cette affaire a Lyonne, dans une depeche qu'il 
lui adressa pour le Roi. II y faisoit un detail do 
ce qui s'etoit passe dans la journcc , et de la 



resolution qu'il avoit prise de repasser la nu i 
pour en venir rendre compte , ne se trouvant 
point d'ailleurs en surete a Londres. Le Roi . 
qui etoit peut-etre impatient de rompre avec 
I'Espagne, fit tenir un conseil a la persuasion de 
M. de Turenne, et m'ordonna de m'y trouvci . 
Apres avoir entendu la lecture de la lettre du 
comte d'Estrades , Sa Majeste , devant que de 
demander nos avis , voulut declarer le sien , 
qui etoit que le comte de Fuensaldagne, ambas- 
sadeur de Sa Majeste Catholique en France , 
sortiroit incessamment de son royaume; que les 
commissaires qui travailloient a mettre des' 
bornes dans le pays d'Artois discontinueroient , 
et que le roi d'Espagne feroit faire reparation 
de I'outrage fait au comte d'Estrades , et don- 
neroit un acte par lequel il declareroit devoir 
ceder la preeminence au Roi. Je pris la liberte 
de representer a Sa Majeste qu'elle demandoit 
ce qu'elle ne pouvoit obtenir , et qu'il me pa- 
roissoit que ce seroit assez que le roi d'Espagne 
declarat qu'il vouloit que ses ambassadeurs ve- 
cussent en Angleterre et partout ailleurs avec 
ceux de France , comme ils faisoient a Rome et 
a Venise ; que c'etoit en effet laisser ceux du 
Roi en possession de la preseance, sans faire 
de declaration de n'en plus conservcr la pre- 
tention. Le Roi ne se trouvoit point eloigne dc 
se contenter de cequeje faisois; cependant il 
me commanda d'aller trouver le comte de Fuen- 
saldagne; maisje le fis avertir auparavant que 
je parlerois en homme qui souhaitoit la duree 
de la paix et qui ne pretendoit aucun avan- 
tage dans la guerre , afin que le ministre d'Es- 
pagne ne se laissat pas surprendre par ceux qui 
avoient des interets contraires. On depecha un 
courrier a I'archevequc d'Embrun , ambassa- 
deur du Roi en Espagne , pour lui ordonner de 
faire ses plaintes de ce que Vatteville avoit en- 
trepris. La mauvaise situation des affaires de 
Sa Majeste Catholique I'obligea de blamer hau- 
tement ce que son ambassadeur avoit sans doute 
fait par son ordre. Cependant le Roi temoigna 
du chagrin de ce que I'archeveque d'Embrun 
avoit mis cette affaire en negociation , ct je le 
defendis parce que je croyois qu'il avoit eu rai- 
son de le faire , comme aussi de ne point sortir . 
de Madrid , si Ton ne lui en donnoit un ordre 
precis : ce que j'appuyai si fortement que Sa 
Majeste me parut contente de sa conduite. On 
sut depuis que le roi d'Espagne avoit confirm^ 
les premiers ordres envoyes au comte de Fuen- 
saldagne et au marquis de La Fuente pour as- 
surer le Roi que Vatteville, qui avoit agi de 
son chef, seroit revoque de son emploi ( ce qui 
fut execute ) , et qu'a I'avenir ses ambassadeurs 



DKUXIEME P 

se conduiroient en tous lieux eomme ils avoient 
ac'coutume defaire, c'est-a-dire qu'ils n'inter- 
viendroient dans aucune fonction publique , 
e.xcepte a la cour de I'Empereur, ou la preseance 
!eur est eonservee sui- ceux de France, sans 
s'expliquer davantage : ce qui est une marque 
de I'adresse des Espagnols. Le Roi parut etre 
satisfait , et me dit un jour : « Vous n'auriez ja- 
mais cru quMIs feroient cette declaration. » J'en 
tombai d'accord , en prenant la liberie de faire 
ressouvenir Sa Majeste qu'elle nc s'y etoit pas 
non plus attendue ; mais que j'avois ete d'avis 
qu'elle s'en contentat , et que , comme elle s'y 
etoit determinee , je ne pouvois m'empecher 
d'en avoir de la vanite. 

Le nonce et I'ambassadeur de Venise furent 
surpris du compliment que je fis au comte de 
Fuensaldagne de la part du Roi , quoique j'eusse 
adouci le plus qu'il m'avoit ete possible les pa- 
roles aigres que j'etois charge de lui dire. Le 
premier de ces miuistres etrangers en futfrappe, 
parce qu'il jugeoit qu'une rupture entre les cou- 
rounes serviroit de pretexte legitime au Roi 
pour ne point entrer dans la ligue qu'il avoit 
proposee de la part du Pape entre Sa Majeste , 
I'Empereur, le roi d'Espagne et les Venitiens , 
pour s'opposcr aux forces ottomanes qui mena- 
coient la chretiente de faire une irruption dans 
la Hongrie ; et I'ambassadeur de Venise , parce 
qu'il perdoit I'esperance de voir le Roi assister 
sa republique fortement attaquee par le Grand- 
Seigneur dans le royaume de Gandie. Je con- 
seillai au nonce de s'employer pour adoucir 
I'esprit du Roi , et I'ambassadeur de Venise de 
continuer ses instances pour engager ce mo- 
narque a assister sa republique. Le Roi recut 
favorablement ce qui lui fut expose par le 
nonce , mais non pas sans temoigner I'envie 
qu'il avoit de faire la guerre a I'Espagne si Ton 
ne lui eut fait satisfaction. Pour le Venitien , il 
lui fit esperer de faire des choses extraordinaires 
pour sa republique, pourvu qu'il put etre con- 
vaincu qu'il en tireroit de grands avantages. 
Le nonce fut console , quand il sut que les pou- 
voirs qu'on avoit envoyes au cardinal Antoine 
Rarberin pour traiter , par I'intervention d'Au- 
beville , des conditions de la ligue, n'etoient pas 
revoques. L'ambassadeur eut aussi des paroles 
assez precises que Sa Majeste persistoit dans 
ses premiers sentimens. 

La naissance du prince d'Espagne fournit un 
pretexte pour envoyer un gentilhomme au Roi 
Catholique lui en faire compliment , et lui con- 
firmer ce que Sa Majeste Catholique savoit deja , 
que la Reine sa fille etoit heureusement aceou- 
cheed'un Dauphin. Le Roi Catholique envoya a 



ARTIE. [iGGij ,63 

la cour de France faire de pareils complimens , 
avec ordre de s'en retourner en diligence ; mais 
le Roi voulut que cet Espagnol fut auparavant 
temoin de la magnificence d'un ballet qu'il de- 
voit donner. 

Je dis a I'ambassadeur de Venise que Sa Ma- 
jeste ne pouvoit donner de secours a sa repu- 
blique nia la ligue dans laquelle elle devolt en- 
trer a la sollicitation du Pape. Cet ambassadeur 
en parut tres-mortifie, et se souvint bien alors 
que je I'avois averti qu'il etoit de I'iuteret des 
Venitiens de faire desister Sa Saintete d'en con- 
tinuer la poursuite , et que I'ouverture en seroit 
inutile a leur republique, Sa Majeste se trou- 
vant hors d'etat de fournir en meme temps a 
deux grandes depenses. Je trouvois aussi qu'il y 
avoit autant de raisons pour rejeter les proposi- 
tions du Pape qu'il m'en paroissoit d'aider la Re- 
publique ; car , comme je pris la liberte de le 
presenter au Roi , il etoit de I'interet de la chre- 
tiente qu'il y eut quelqu'un de ces potentats qui 
put etre le mediateur de la paix entre la Porte, 
I'Empereur et la Republique. Les saints lieux 
ne pouvoient etre conserves que par la conside- 
ration particuliere que le Grand-Seigneur avoit 
pour quelque roi Chretien ; et d'ailleurs il y avoit 
plusieurs raisons qui devoient empecher Sa Ma- 
jeste a rompre ouvertement avec le Sultan. 
Ainsi je croyois que I'outrage fait a son ambas- 
sadeur devoit etre dissimule. Mais tandis qu'on 
sauvoit les apparences avec les infideles , le Roi 
etoit pourtant dans I'obligation d'aider sous 
main les Venitiens , puisque c'etoit la cause de 
tous les princes Chretiens , et qu'ils soutenoient 
depuis un grand nombre d'annees une rude 
guerre contre un redoutable ennemi. 

Je dis au Roi , qui me fit I'honneur de me de- 
mander quelles mesures il devoit garder avec 
I'Espagne et I'Angleterre, que, selon les lu- 
mieres que j'avois , il me paroissoit devoir em- 
pecher I'agrandissement de I'une et de I'autre ; 
que , s'il lui arrivoit de conquerir toute la Flan- 
dre , ou au moins une partie, par la jonction de 
ses armes a celles du roi d'Angleterre , et que 
ce monarque vint a y gagner Nieuport ou Os- 
tende , Sa Majeste y perdroit bien plus qu'elle 
n'y gagneroit ; que le plus grand bonheur qui 
lui pouvoit arriver, suppose que les Anglois ne 
lui voulussent point ceder Dunkerque, seroit 
que cette place fut reprise par les Espagnols : 
par la raison que les Anglois sont les anciens 
ennemis de la France et le seront toujours , quel- 
que alliance, paix ou treve qu'ils puissent faire 
avec nous. Ils sont d'ailleurs persuades qu'on 
leur fait injustice en ne leur rendant pas la Nor- 
mandie , le Poitou et la Guienne. Et bien que 

11. 



ir.4 



MEWOIHES DL COMTE UE BRIE^^E, 



ees provinces aient ete confisquees suivant les 
lois recues par toute la terre, celui qui perd 
trouve toujours qu'on ne lui fait pas justice. 
D'ailleurs, si la France ne peut eviter d'etre 
frontiere de I'Espagne , qui pourroit entrepren- 
(Ire sur elle , il y a bien moins de prudence a 
I etre d'un autre Etat dout la puissance peut de- 
venir considerable. -< 11 faut , ajoutai-je, que 
Votre Majeste prenne garde aux mauvais con- 
seils qu'on lui peut donner , et qu'elle fasse en 
sorte de ne pas se liguer en faveur de I'Angle- 
terre : cette nation a beaucoup de venin sous 
une belle apparence. « Le Roi entra fort bien 
dans ce sentiment; raais on lui representa lepeu 
(le sante de Sa Majeste Catholique ; qu'il n'y avoit 
aucune apparence que le prince qui venoitde lui 
naitre , en Tannee 16G1, put vivre, et qu'ainsi 
I'alliance et I'amitie des Anglois lui devenoient 
necessaires. .T'espere que le Roi , en avancant en 
age, demelera quelle est la fin de ceux qui lili 
proposent de s'embarquer dans une nouvelle 
guerre avec I'Espagne. 

La fermete des ambassadeurs des Etats-gene- 
raux ^ demander que Sa Majeste s'expliquat sur 
la garantie de leur peche , et la necessite de rom- 
pre avec les Anglois sur un point tres-delicat , 
qui est le salut , en cas que la flotte de France 
et la leur se rencontrassent ; tout ceci , dis-je , 
a fait que des gens qui sont dans les interets du 
Roi ont estirae que cette affaire devoit etre mise 
en negociation , et ont paru fort mecontens de 
la franchise ordinaire avec laquelle j'ai dit au 
Roi qu'il falloit que sa flotte , etant foible de 
voiles, evitat la rencontre de celle d'Angleterre; 
mais que si le hasard faisoit qu'elles se trou- 
vassent en presence , 11 falloit combattre , quand 
meme on devroit avoir du desavantage , plutot 
que de baisser le pavilion. Ces memes person- 
nes ayant su que les Hollandois etoient resolus 
de joindre leurs forces a celles du Roi, si Ton 
etoit dans la necessite de combattre pour I'hon- 
neur des couronnes, n'ont pas manque de le 
niander en Angleterre , d'ou ils ont eu souvent 
avis que, pourvu qu'on refusat aux Hollandois 
ce qu'ils demandoient , il ny avoit rien que 
le Roi ne piit esperer des Anglois. On a ete 
dans I'obligalion de faire aux Hollandois un mys- 
tere de cette negociation , et de la celer a ceux 
en qui le Roi pouvoit prendre confianee, parce 
que la probite et le courage de ceux-ci ne leur 
auroient jamais permis de consentir a une chose 
qui seroit honteuse a Sa Majeste , a qui les Etats- 
generaux etoient en droit de demander ce qui 
assure leur liberte , puisque d'autre c6te les An- 
glois le leur offroient, pourvu qu'ils se desis- 
tassent , de pressor la France de se declarer en 



leur faveur. Pour trouver done un pretexte de 
detourner Sa Majeste des Hollandois , ils ont 
continue a faire negocier en Angleterre, et Ton 
y est convenu de cet expedient : que les flottes 
venant a se rencontrer au-dela du cap de Finis- 
tere , elles se salueront egalement I'une I'autre ; 
mais que, dans la Manche, les Francois evi- 
teront la rencontre de celle d'Angleterre; d'oii, 
suivant les termes de la marine, il est aise de 
conclure que le Roi consent que son amiral rende 
obeissance a celui de Sa Majeste Britannique. 
J'eviterois de parler de ceci , si je ne m'y croyois 
oblige par le zele que j'ai pour ma patrie , et 
parce que j'ecris ces Memoires tant pour I'in- 
struction de mes enfans que pour faire connoitre 
que je n'ai jamais eu que des sentimens d'hon- 
neur et d'une veritable gloire. Pour faire voir 
aussi que ceux qui ont part aux affaires , et en 
qui le Roi pouvoit avoir contiance , en ont abuse 
par malice ou par ignorance ( ce que j'aime 
mieux croire ) , il faut savoir que les rois d'An- 
gleterre s'etant pretendus seigneurs de la Man- 
che , qu'ils etendent jusqu'au cap de Finistere , 
le roi de France leur en a comme accorde le 
titre , en ordonnant a ses flottes d'eviter la ren- 
contre des Anglois , avec qui il y a beaucoup 
d'apparence qu'on en est convenu, puisqu'au-dela 
de ce meme cap de Finistere ceux-ci ont consenti 
que les flottes se saluassent egalement. H seroit 
en verite bien difficile d'eviter leur rencontre 
dans une mer etroite ; au lieu que les Anglois ne 
seront jamais dans la necessite de reconnoitre 
le pavilion de France dans la haute mer, a moins 
qu'une tourmente extraordinaire ne fit appro- 
cher les deux flottes : ce qui ne peut arriver que 
par deux vents contraires qui souffleroient en 
meme temps. Jeconviens que depuis long-temps 
les rois d'Angleterre ont pretendu 1 'empire de la 
mer, etque, pour cet effet, ils ont fait frapper des 
monnoies ou leur effigie etoit representee sur un 
navire , tenant d'une main une epee et de I'autre 
un monde. Mais , loin d'avoir ete reconnus tcis 
par les rois de Suede et de Danemarck , ceux-ci 
les ont forces jusque dans les rades de France a 
leur rendre les honneurs qu'ils pretendoient 
d'eux. On en doit done tirer cette consequence , 
qu'on a fait un grand prejudice a la France 
d'avoir mis cette chose en negociation , et de ne 
s'en etre pas tire au moins avec un avantage 
egal ; mais il ne faut pas s'etonner s'il se trouve 
des personnes qui veulent traiter les affaires de 
cette maniere, et qui croient avoir bien gagne 
quand on n'a pas tout perdu. Tout le monde ne 
salt pas preferer la gloire et I'honneur a des 
vues particulieres. Les rois de France donnoient 
autrefois la eonduite de leurs affaires a des gens 



DEUXIEMK PARTIE. 



lOGl 



k;. 



d'epee et de naissance , plulot qu'a des personnes 
de robe et de petite extraction. Si Ton venoit a 
s'elever par de belles actions, on recevoit le 
titre de chevalier , pour faire connoitre que , 
s'etant eleve par son courage au-dessus de sa 
condition , Ton entroit dans une autre , ou Ton 
ne seroit plus excusable s'il arrivoit de com- 
mettre la moindre lachete. Enfin je n'eusse pas 
manque de dire ma pensee au Roi s'il m'eut 
parle de cette affaire, etant persuade que ses lu- 
mieres I'auroient porte a suivre raes sentimens, 
malgre ce qu'on fait pour lui faire entendre que 
qui n'est malheureux quVn certaines choses ne 
perd rien, et qu'il y a des occasions oil , pour 
son interet , il est permis de faire tort a sa repu- 
tation. Cependant il nous en arrive de grands 
inconveniens avec les Anglois, en ce que nous 
avons beaucoup perdu avec eux, et que nous 
courons risque de perdre avec les Hollandois, 
qui persistent toujours a vouloir que le mot de 
peche soit exprime dans les articles ou les choses 
qui leur doivent etre garanties sont enoncees , 
autant pour empecher les Anglois de rien entre- 
prendre sur leur liberte, que pour persuader le 
raonde que la garantie generate comprend tout, 
quand il n'y a point de reserve. D'ailleurs ils 
sont assez eclaires pour croire que s'ils etoient 
attaquespar les Anglois , nous n'abandonnerions 
point leur protection. Les Anglois eux-memes 
seroient bien ignorans s'ils se pouvoient imagi- 
ner que , faute d'avoir mis un mot dans un trai- 
te , on abandonnat la defense d'un allie. Je 
ra'en suis explique avec les ambassadeurs des 
Etats-generaux , en leur conseiilant de signer 
ce traite de la maniere que le Roi le leur pro- 
poseroit , et d'esperer que le canon expriraera un 
jour ce que la plume aura oublie : et peut-etre 
que nous serous reduits a les en prier. Je dirai 
meme librement que celui qui suivra les senti- 
mens de I'autre sera le plus sage , quoique la 
difference des deux Etats soit si grande, qu'ap- 
paremment ce sera toujours aux Hollandois a 
recevoir la loi , bien loin de pretendre la donner. 
Je crois que peu de personnes ignorent que 
M. de Lorraine, n'etant pas content de ce qui 
avoit ete arrete au traite des Pyrenees pour ses 
interets , fit faire plusieurs ouvertures pour ame- 
liorer sa condition , et qu'eufin il engagea le 
cardinal Mazarin , de maniere que, sous le pre- 
texte honnete d'assurer au Roi un chemin pour 
aller en Alsace, Son Eminence donna atteinte 
iiu traite qu'elle avoit conclu, en restituant le 
duche de Rar, legitimement confisque sur lui, 
moyennant Techange ou la cession de qiiclques 
terres. Le due accorda ce qu'on vouloit de lui , 
et se flatta pendant long-temps que Nancy luy 



seroit rendu sans 6tre demantele ; mais , ne 
I'ayant pu obtenir du Roi , 11 ceda, et Ton de- 

puta des commissaires de la part du Roi et du 
due pour travailler a planter des bornes , afin 
qu'on connut ce qui appartenoit a la France. 
Toutes les fois que les commissaires s'assem- 
bloient, il survenoit des incidens qui les empe- 
choient de rien conclure; et Sa Majeste faisoit 
menacer alors M. de Lorraine que, si les com- 
missaires abusoient de sa bonte, elle feroit plan- 
ter les bornes, et que Ton verroit qui seroit as- 
sez hardi pour les abattre. Le due revint a Pa- 
ris, et fit plusieurs propositions, dont I'une 
etoit de renoncer a son duche en faveur de ma- 
demoiselle de Nemours. Mais il fut aise de con- 
noitre qu'il ne cherchoit qu'a gagner du temps , 
puisqu'au lieu d'aplanir les difficultes qui se ren- 
controient, il en faisoit toujours naitre de nou- 
velles. Enfin le Roi, apres avoir fait pour luice 
que naturellement il ne devoit pas esperer, qui 
etoit d'approuver la loi salique, se lassa de sa 
maniere d'agir ; et le due, par I'envie de nuire 
a son frere et a son neveu, et d'elever un b^- 
tard qu'il avoit eu de la princessede Cantecroix^ 
fit proposer a Sa Majeste de lui ceder en heri- 
tage les duches de Lorraine et de Rar. Lyonne, 
qui avoit ete employe pour negocier les condi- 
tions du mariage du prince Charles et de ma- 
demoiselle de Nemours, fut nomme commis- 
saire, et s'aboucha plusieurs fois avec LeCocq^ 
greffier de la chambre-des-comptes, et beau- 
frere de I'intendant de mademoiselle de Guise. 
Ils arreterent, sous le bon plaisir du Roi, cer- 
tains articles rediges depuis en traite , et signes 
par Sa Majeste et par M. de Lorraine. Des rai- 
sons ont oblige a tenir secret ce traitd, qui 
d'ailleurs etoit assez public , non pas a cause 
du Roi , qui y fut trompe en tons les articles , 
mais a cause de ceux qui s'en etoient meles. La 
reunion de la Lorraine a la France eblouit les 
personnes les moins eclairees ; et le Roi meme , 
presse par un mouvement d'ambition et par le 
desir d'avoir la gloire de faire des choses avan- 
tageusesa sa couronne, manda le chancelier et 
les secretaires d'Etat, etc., et les fit lire en leur 
presence. Le marechal de Villeroy s'y trouva 
aussi. Ce qu'il y a de beau dans ce traite pour 
le Roi , c'est la reunion de la Lorraine a la 
France , et que des a present , dit-on , des places 
en seront livrees a Sa Majeste, dans iesquelles 
on pourra mettre des garni sons. De plus , M. de 
Lorraine, devant jouir des re^enus ordinaiies 
et extraordinaires , ne pouvoit neaumoins im- 
poser au-dela d'un million de livres barroises. 
Cequi rendee traite. moins honorable, c'est que 

I le due stipule que ceux qu'il aura pourvus de^ 



tac, 



MEMOIRES DU COMTE DE BEIENNE 



benefices ou offices y seront maintenus apres sa 
nioit; qu'il prendra, sur le million impose, par 
preference a toute charge, la somme de sept 
cent mille livres ( la difference de s'expliqiier 
donnoit lieu de croire que M. de Lorraine y 
trouveroit son avantage); qu'il jouiroit de sept 
cent mille livres excedant le million; qu'il au- 
roit deux cent mille livres de rente, une moitie 
dans une terre honoree du titre de duche et pai- 
rie , et I'autre sur des revenus du Roi dont il au- 
roit I'eutiere disposition , et meme de les ceder 
a son batard; que lui et ceux de sa maison 
jouiroient non-seulement des privileges des prin- 
ces du sang , raais seroient meme reputes etre 
du sang royal , et, en cette qualite, capables de 
succeder a la couronne de France, si les princes 
de Bourbon venoient a manquer; que quatre 
princes du sang de Lorraine ue laisseroient pas , 
sans avoir aucune pairie, d'avoir entree et 
seance au parlement, iramediatement apres ceux 
de la maison de France ; qu'ils seroient reputes 
pairs-nes comme ceux-ci; que la restriction 
qu'on en fait a quatre n'est que pour eviter la 
confusion qu'un plus grand nombre pouvoit 
causer; et qu'aucuus princes batards, ni sortis 
dc batards de France, ue pourrontie disputer 
a la maison de Lorraine. Le Roi voulut que ce 
traite fiit lu , et se trouva surpris de ce que le 
chancelier ne I'approuva pas. Je me crois oblige 
de dire, a I'honneur du chancelier, qu'il paria 
en homme de bien , faisaut connoitre a Sa Ma- 
jeste qu'elle ne pouvoit faire des princes du sang 
par une declaration, et que la justice vouloit 
que les parlemens lui fissent des remontrances 
sur cet article. Mais le Roi fit bien paroitre qu'il 
ne trouvoit pas bon d'etre contredit : ainsi le 
chancelier se tut, et eut ordre de se preparer a 
parler au parlement lorsque Sa Majeste iroit y 
tenir son lit de justice , pour faire enregistrer 
I'edit qui devoit etre expedie pour donner de la 
force au traite. Je m'attendois toujours que 
le Roi me demanderoit raon sentiment ; mais 
voyant qu'il I'evitoit et jugeant bien que c'etoit 
par conseil, je le regardai plusieurs fois pour lui 
en faire naitre I'envie. Je souhaitai meme de 
parler sans etre interroge ; mais je m'en abstins, 
pour ne vien faire de contraire a laretenue dont 
j'ai toujours fait profession. Si Sa Majeste m'eut 
demandemon sentiment, je me serois excuse de 
le dire, parce que je suis sorti d'une famille qui 
a si souvent soutenu que la maison de Lorraine 
ne peut avoir de pretention sur la couronne de 

(1) Lcsioilc rend com ptc dans son Journal dc Henri 151 
( pa^e 162 de noire ('-dUion, (ome 1". 2« serie dc la Col- 
lection dc MAf. Rlichaud ct Poujoulat), du liailenicnl 
quifut iiifligca Fianc'tisdeRosieicaicIudiacicdcToul, 



France , que je ne pouvois comprendre que 
I'heritier des rois pour lesquels, aussi bien que 
pour la justice de leur cause, on a repandu tant 
desang, tombat d'accord que cette pretention 
pouvoit etre soutenue ; car qui declare une fois 
qu'une succession peut etre ouverte en faveur 
de celui qui la demande, convient qu'il est de 
la maison. Je n'aurois pas encore manque de re- 
presenter a Sa Majeste le livre que les Lorrains 
mirent au jour, sous le regne du roi Henri III , 
la reprimande qui fut faite a celui qui en etoit 
I'auteur (i) , le desaveu qu'ils firent de ce livre, et 
la foiblesse de leurs citations, en leur represen- 
tant leur origine veritable. Ensuite je serois en- 
tre en matiere , si ce monarque me Teiit com- 
mande, pour lui faire voir qu'il achetoit ce qui 
lui appartenoit , et qu'il donnoit par-la occasion 
a une guerre. 

Je n'ai que deux choses a dire pour prouver 
que le Roi est seigneur souverain de la Lorraine , 
I'etendue des Gaules du temps de Cesar, et I'e- 
rection du royaume d'Austrasie par I'empereur 
Charlemagne. Si Ton m'allegue que les rois de 
France y ont renonce, je replique qu'ils ne I'ont 
pu faire, n'etant qu'usufruitiers et non pas pro- 
prietaires du royaume. Mais, suppose que la 
maison de Lorraine possede a juste titre Je du- 
che que le due Charles a cede au Roi , il faut 
examiner si c'est de son chef ou de celui de la 
duchesse, sa femme, qu'il le possede. Pour 
prouver qu'il appartient a cette princesse , il n'y 
a qu'a lire son contrat de mariage , et se souve- 
nir comment les filles y ont succede autrefois, 
et que, pour en detruire le droit , il faut conve- 
nir d'un autre : que la couronne de France 
n'auroit jamais voulu avouer que, par la loi sa- 
lique, les filles en etoient exclues au profit des 
males. Si cette loi est constante, M. de Lorraine 
ne peut vendre au prejudice de ceux qu'elle ap- 
pelle; et si elle n'a point de lieu, quel droit a le 
due Charles de nous ceder ce qui appartient a 
son neveu? L'une des propositions sera toujours 
veritable, et la nullite de la vente reconnue. 
Mais, suppose que la chose piit se faire pour mi 
bien public, puisque ce qui est echange tient 
lieu dece qu'on possedoit en propriete, la jus- 
tice voudroit que les terres et revenus que le 
Roi s'oblige de donner demeurassent affectes 
aux legitimes heritiers du sang dont I'exclusion 
rend le contrat vicieux. Quelque garantie que 
donne M. de Lorraine de la vente, avec la pos- 
session dans laquelle il met Sa Majeste, tout 

autcur dc oct ouvragc, ayant pour Hire : Stemmatam 
LotliarititjiiP ac Barri (Uirinn, tomi scptem, iniprimo 
a Paris par Guiilame Chaudidre, Pan J 580. 



DEUXIEME PAIITIE. [I6GI] 



IG7 



cela n'approc'he point de ce qu'elle fera pour s'y 
inaiiiteiiir avec son epee. Pourquoi douc avoir 
cede ce qu'on possedoit a si bon titre, pour I'ac- 
querir ensuite de celuiqui u'eloit pas en pouvoir 
de vendre ? Si d'ailleurs le Roi m'eut demande 
la raison de ce que je temoignois tant d'eloigne- 
ment pour la maison de Lorraine, j'aurois re- 
pondu qu'il m'etoit impossible d'aimer ceux qui 
out voulu depouiller les veritables heritiers de 
Hugues Capet, sur une supposition reconnue 
fausse par tous ceux qui sont verses dans la lec- 
ture de I'histoire, que des princes sortis de la 
maison d'Alsace aient pretendu efre de celle de 
Pepin , ett[u'iis se soient encore donne une autre 
origine aussi peu fondee que la premiere, d'etre 
descendus de Godefroyde Bouillon : ce qui s'ap- 
pelle confondre deux duches et deux tiges, pour 
en tirer de la gioire et de I'avantage. II est bien 
vrai que la Moselle, la haute Lorraine et le 
Brabant faisoient partie du royaume d'Austrasie, 
et que depuis qu'il fut oecupe par les Allemands, 
les Empereurs y etablirent des gouverneurs sous 
le nom de dues , qui dans la suite des temps sont 
devenus hereditaires. Mais de conclure que cette 

I couronue a appartenu a ceux qui out commande 
sous I'autorite des empereurs Othon, Henri et 
un des Conrads, c'est ce qui n'a aucune appa- 
rence de raison. La division qui fut faite du 
royaume est une preuve suffisante pour inferei- 
qu'il ne reste aucun prince du sang de Charle- 
magne : ce qui a ete ainsi reconuu par I'archi- 
(liacredesRozier, quiavoitecritala sollicitation 
de la maison de Lorraine. 

On a voulu persuader ensuite au Roi que le 
due ne pouvoit se depouiller de son Etat au to- 
tal ou en partie; et Sa Majeste s'est arretee a 
cette raison , qui lui eut paru tres-peu impor- 
tante si on lui eiit remoutre en meme temps que 
le r.arrois, fief de la couronne de France, ayant 
cte legitimement confisque, M. de Lorraine, 
pour le recouvrer et le conserver dans sa fa- 
mille, avoit pu demembrer quelques villages et 

^ meme quelques portions deceduche, qu'on a 
fait entendre au Roi qu'il possedoit en titre de 
souverainete. 

La justice de I'arret du parlenoent rendu 
contre M. de Lorraine est fondee sur une loi 
recue et bien etablie, que le presomptif heritier 
de la couronne ne se pent marier sans le con- 

' senteraent du Roi. Pour prouver que le due est 
son Vassal , il u'y a qu"a voir les hommages que 
lui-meme et ses predecesseurs ont rendus aux 
rois ; d'ou il faut tirer la consequence qu'il est 
lige , et que ce terrae , comme on en convient , 
ii'est pas seulcment une simple confiscation de 
iief , n^ais souinct encore la tete du vassal a Te- 



pee de la justice du souverain. Mais quand il 
seroit souverain , en possedant des Etats qui ne 
relevent de personne , il ne laisse pas pour cela 
d'etre sujet de la couronue de France pour son 
duche de Bar, qu'il ne possede pas a merae titre. 
Ce n'est plusanousadisputer si la Lorraine est 
possedee en tout ou en partie en souverainete : 
c'est a I'Empereur a entrer dans cette contesta- 
tion. Quelques-uns de ses predecesseurs, dans 
la decadence de I'Empire, se sont contentes , 
pour eviter toute contestation , d'assujetir le due 
tie Lorraine a contribuer aux charges du meme 
Empire, sans exprimer ce qui en pouvoit etrc 
mouvant. D'oii il faut conclure que , de I'aveu 
des dues, etsuivant les pretentions des Empe- 
reurs, le duche de Lorraine releve pour le tout 
ou en partie de I'Empire. 

Ceux qui ont conseille au Roi de donner des 
successeurs a la maison de Lorraine font voulu 
flatter, en lui disant que c'etoit une marque de 
son absolue et souveraine puissance , sans con- 
siderer que celui qui pent disposer du total 
de sou Etat , en peut , a plus forte raison , ceder 
une partie, d'ou les Espaguols et les Anglois 
pourroient conclure que les rois Jean et Fran- 
cois V^ auroient pu ceder le premier a ceux-ci , 
la souverainete de la Guienne, et le second , a 
ceux-la , celle de la Bourgogne : maximes si 
fausses qu'elles ont ete combattues par les Etats 
de ces deux belles provinces du royaume, qui 
sont demeurees reunies a la monarchic , nonob- 
stant la cession forcee que les rois en avoient 
faite a des etrangers. II est bien constant que 
I'autorite de nos rois n'est point bornee , et qu'a 
certains egards ils sont maitres de nos corps et 
de nos biens; mais ils n'ont pas une puissance 
assez despotique pour etre en droit de ceder 
leur royaume , et d'appeler a leur succession 
d'autres que ceux a qui elle appartient par le 
droit du sang. II se contracte entre le Roi et son 
Etat une espece de mariage qui ne peut etre dis- 
sous,et qui etabliroit cette maxime , que le Roi 
me peut donner a un autre , etabliroit que j'ai 
aussi la liberte de me donner moi-meme. Les 
conditions doivent etre egales entre lemari etia 
femme, et rien n'est permis a fun qui ne lesoit a 
I'autre. II n'y a jamais eu que les etrangers qui 
ont tache de donner atteinte a la force de nos 
lois. Si I'on me demande pour quelle raison je 
marque tant d'eloignement pour la maison et 
pour la personne du due Charles , je dirai ce que 
je n'aurois pu dire au Roi, que je ne puis ou- 
blier que ce prince arbora autrefois des eten- 
dards dans lesquels il avoit fait representer une 
couronne de France lenvcrsee par la foudrc , 
avec cette inscription : riamma metuemla 1y- 



Ifi.S 



MEMOiuiiS dl; comte UK IillIl•:^l^E, 



ranuisj et line autre formeede lis qu'une epee 
tranchantc coupoit par le milieu , avec ces pa- 
roles : Il/am dabit ultio messem, Ceux qui out 
connoissance de tout ceci concevront avec peine 
que le Roi ait eu la pensee d'elever une maison 
(lui a travaille pendant plusieurs siecles a mi- 
ner la sienne. On pourroit repondre encore, 
pour justifier le traite, que c'etoit le seul nioyen 
pour unir la Lorraine a la France; maisje di- 
rai : Pourquoi acheter ce qui nous appartient ? 
pourquoi avoir renonce a tant d'autres droits 
legitimes, pour en acquerir un, qui, au fond, 
sera contestetant qu'il resteraun prince du sang 
de Lorraine? J'oubliois une raison qui me pa- 
rolt forte : c'est qu'il faut considerer d'abord 
le droit qu'avoit le Roi de garder le duche de 
Lorraine, droit herite de Louis XIII ; et je con- 
vlendrai que , soit que leduc Charles fut raaitre 
d'en disposer par la loi salique ou non , il etoit 
soumis a la garantie, des qu'il la promettoit par 
differens traites , et renoncoit a tous droits de 
propriete et de souverainete au profit du Roi , 
en cas de contravention. On n'a pour cela qu'a 
lire ceux qu'il a signes , et a en tirer les conse- 
quences necessaires. Mais voici , a raon sens , 
une consideration sans replique , et qui auroit 
du empecher le Roi de signer ce traite. C'est 
qu'on pent en craindre qu'il ne serve un jour 
de matiere a une guerre civile : car il y a peu 
d'apparence que les princes du sang deRourbon 
supportent facileraent tant de compagnons , et 
que ceux des autres maisons , qui out precede 
Lorraine, les veuillent considerer comme pou- 
vant un jour devenir leurs maitres. Cela obli- 
gera les uns a se retirer dans leurs gouverne- 
mens, et les autres dans leurs maisons. lis 
donueront aux mecontens matiere d'entrer dans 
des factions dont les evenemens peuvent etre 
craints, et sont toujours tres-incertains. Enfm 
ee traite est une semence de guerre jetee dans 
un champ qui pourra la produire un jour. 

Ne soyez point surpris , mes enfans , que des 
hommes de plume soientcapables d'entreprendre 
des choses qui attirent la guerre ; car comme 
ils ne hasardent point leur vie , aussi n'ont-ils 
point de menagement pour celle des autres. Les 
exemples €n sont comrauns. Ceux qui liront les 
Memoires de Philippe de Commines appren- 
dront que les tetes couronnees ne sauroient 
avoir de plus dnngereux conseillers que ceux 
qui presument trop de la grandeur de leurs 
maitres, et qui n'ont d'autre pensee que de se 
conserver dans leurs bonnes graces , en applau- 
dissant a tout ce qu'ils croient leur pouvoir etre 
agreable. 

Je suis oblige , mes enfans , de vous faire re- 



raarqutr encore la foiblesse de resprithuraain, 
et je ne puis vous eu donner un exemple plus 
sensible que ce qui se passe acluellement a la 
courde la France. Des princes y cessent d'etre 
princes pour avoir une dignite qui leur pent etre 
contestee, et, sous I'esperance d'une veritable 
chimere , ils cedent un bien reel et cessent en- 
fm d'etre princes, en ne possedant plus de sou- 
verainete. 

[ La cour de Rome inquietoit toujours le Roi 
pour les affaires du cardinal de Retz, qui etoient 
loing d'etre terminees, malgre les instances rei- 
terees des protecteurs des affaires de France a 
Rome. Le Roi resolut done de donner de spe- 
ciales instructions sur ce point au sieur d'Aube- 
ville , gentilhomme ordinaire de Sa Majeste , 
s'en allant de Rome pour ses affaires. Elles 
etoient ainsi concues : 

« Le Roi ecrit une lettre au Pape touchant 
I'affaire du cardinal de Retz, qui sera presentee 
a Sa Saintete par le sieur d'Aubeville; elle est 
en creance sur luy, et il I'exposa a Sa Saintete 
en la maniere qui ensuit : Que le Roy, ayant tous 
les jours de nouveaux sujets de mecontente- 
ment dudit cardinal , qui , de Tobscurite mesme 
de sa retraite , tesmoigne plus de mauvaise vo- 
lonte que jamais , s'il en avoit pouvoir, de trou- 
bler son Etat, cabaleavec des princes etrangers, 
et pour en avoir protection et pour aliener leur 
esprit de cette couronne, et les engager a des 
resolutions contraires a son service , n'obmet 
rien par le moyen de ses emissaires pour de- 
bauscher ses sujets de I'obeissance qu'ils luy 
doivent, et tascher, en toutes manieres dont il 
pent s'aviser, de causer quelque prejudice au bien 
de ses affaires ; Sa Majeste, voyant cette opinia- 
trete invincible dudit cardinal a perseverer dans 
des desseins aussi pernicieux que Ton nait ja- 
mais eus, s'est resolu de reprendre aupres de Sa 
Saintete la poursuite du chatiment de ses cri- 
mes, et de supplier Sadite Saintete d'avoir agrea- 
ble de donner, sans plus de delai, les ordres ne- 
cessaires pour I'instruction du proces dudit car- 
dinal , tant parce que la justice et le bien de la 
tranquillite de cet Estat le requierent, que pour 
ne point laisser passer a la posterite le dange- 
reux exemple qu'un si grand nombre d'attentats 
contre I'autorite souveraine soient demeuresim- 
punis, et notamment commis de cette sorte par 
un ecclesiastique, que son devoir et toutes rai- 
sonsobligeoientplutota former aux peuples, par 
une conduite entierement differente, un modele 
exemplaire de moderation , de fidelite et d'o- 
beissance. 

.. Cependant , affin que ledit d'Aubeville ait 
plus de moyen de bicji servir Sa Majeste en la 



DEUXliiMK I'AKTIE. [iGGl 



1 f)9 



poursuite de cette affaire qu'elle a prise a coeur, 
comme son service le requiert, Sa Majeste a 
juge a propos de I'inforraer suceincteraent de ce 
qui s'y est passe ci-devant, del'estat ou elle est 
demeuree, et par quelle voye le cardinal de Retz 
a trouve moyen d'eluder jusqu'icy le chati- 
ment qui estoit deub a ses fautes. 

» Aussitot apres la creation de ce Pape, le 
sieur de Lyonne, que Sa Majeste avoit envoye a 
Rome pour la servir pendant le dernier con- 
clave , fit instance de sa part a Sa Saintete, a ce 
qu'il luy pliit employer son autorite pour faire 
le proces audit cardinal de Retz qui se trouvoit 
a Rome , comme estant notoirement coupable 
envers elle de plusieurs crimes atroces , c'est-a- 
dire de rebellion , de soulevation de peuples 
contre leur souverain, et divers autresde raeme 
nature , ou nonguere moindres. 

» Qu'a la verite, Sa Majeste, donnant la paix 
a ses subjects, avoit accorde une amnistie gene- 
rale, de laquelle , par sa bonte , ledit cardinal 
nese trouvoit pas avoir este exclus, mais qu'es- 
tant incontinent apres retombe en de nouvelles 
fautes qui ne meritoient pas un moindre cbati- 
ment , Sa Majeste , non-seulement le demandoit 
^ Sa Saintete , mais estoit en droit de demander 
encore qu'il fut puni de tout le passe , puisque , 
par sa recidive , les anciens crimes revivoient 
et que I'effet de I'amnistie estoit aneanti a son 
egard comme si jamais elle n'avoit este donnee. 
Sa Saintete , pendant quelques mois , evita de 
donner une reponse positive a cette instance , 
sous pretexte que la lettre du Roy s'adressoit 
au pape Innocent, son predecesseur , et non pas 
a elle , et qu'en tout cas 11 falloit que ledit 
sieur de Lyonne attendit de nouveaux ordres ; 
ne cessant cependant de favoriser en toutes 
choses le cardinal de Retz, jusqu'a ce qu'enfin, 
par ses artifices , 11 se laissa meme porter, sans 
en dire un mot au ministre du Roy , a lui ac- 
corder le pallium comme a un arcbevesque de 
Paris : qui etoit une declaration formelle de le 
reconnoitre pour tel a son egard , quoique le 
sieur de Lionne luy eut souvent faict voir que 
ledit cardinal ne pouvoit justement s'attribuer 
cette qualite , n'ayant ny pris possession legiti- 
mement dudict arcbevesche apres la mort de 
son oncle , ny prete au Roy le serment de fi- 
delite qu'il luy devoit , acte neanmoins qui 
doit necessairement preceder cette prise de pos- 
session. II se peut dire que le Pape eut du re- 
gret de s'estre engage si avant, et meme quel- 
que espece de bonte, quand le sieur de Lyonne 
luy faisant aussitot des reprocbes de la part du 
Roy d'un si grand pas qu'il venoit de faire con- 
tre le droit de Sa Majeste , il luy lit en outre lire 



dans un livre les canons de I'eglise qu'il luy 
presenta, que le pallium etoit une recompense 
de la vertu et une marque d'honneur et d'au- 
tborite qui ne devoit etre accordee a aucun ar- 
cheveque dont la reputation ait jamais ete tas- 
cbee , meme par simple soupcon , et qu'a plus 
forte raison elle n'avoit peu que contre toute 
equite faire cette demonstration envers un 
bomme accuse et defere a Sa Saintete , meme 
par son Roy, pour raison de crimes enormes. 

"Ce fut alors que le Pape, cognoissant le tort 
qu'il avoit eu par trop de precipitation , et vou- 
lant adoucir les justes ressentimens qu'il pre- 
voioit bien que le Roy luy temoigneroit de son 
action, des que Sa Majeste en auroit eu la nou- 
velle,declaraaudit sieur de Lyonne, pour le faire 
scavoir a Sa Majeste, qu'il estoit prest de luy 
complaire en ce qui estoit de faire le proces au 
cardinal de Retz , et meme de le luy faire indis- 
tinctement , tant sur ses anciens crimes que sur 
les nouveaux , sans qu'il fut besoing que le Roy 
se mit en aucune peine ny d'avoir donue I'am- 
nistie des premiers, ny d'alleguer que ceux-ci 
faisoient revivre les autres, parce qu'il ne consi- 
deroit non plus cette amnistie que si elle n'avoit 
pas ete donnee. 

» II y ajouta, a la verite, une raison dont le 
Roy ne peut pas demeurer d'accord, qui etoit 
que quiconque n'a pas droit de cbatier un cri- 
minel ne I'a pas non plus de luy pardouner; mais 
il fut alors juge a propos de n'entrer pas plus 
avant dans le neud de cette difficulte, et d'accep- 
ter ce que le Pape offroit de faire le proces sur 
toutes les charges anciennes et nouvelles mises 
sur ledit cardinal , parce que ce point-la sur- 
monte, il en resultoit en apparence une certi- 
tude , comme infaillible, que ledit cardinal ne 
pouvoit pas, par aucune justification, eviter la pu- 
nition de ses fautes, jusque meme a une entiere 
destitution de tout ce qu'il possedoit ou preten- 
doit de biens, d'honneurset dedignites, les cir- 
constances de la seule guerre de Paris donnant 
lieu a des chatimens encore plus severes. 

"Apres cette declaration, le Pape, comme vou- 
lant deja entrer en matiere, dit au sieur de 
Lyonne que , pour avoir lieu de commencer le 
proces avec les forraalites de justice , la lettre 
que le Roy luy ecrivoit ne suffisoit pas , mais qu'il 
estoit necessaire que Sa Majeste presentat une re- 
quete signee d'elle ou de sonprocureur-general, 
ou de son ambassadeur. Le conseil du Roy trouva 
cette proposition fort etrange et la pretention 
trop ambitieuse d'avoir I'avantage qu'un grand 
Roy, qui ne cognoit en terre aucune puissance 
temporelle au-dessusde luy, se soubmit a la ju- 
ridiction du Pape , fut suppliant a son tribunal, 



170 



JlEMOir.KS DU COIMTK DM LU'.IKNNE 



et comme partle contre le cardinal de Retz,son 
sujet; que I'eglise n'avoit point encore veu au 
temporei une si iliustre partie que le premier 
roy de la chretiente ; que si le Saint-Siege ne 
vouloit pas rendre a la justice royale le cardinal 
de Retz , le chaugement de tribunal ne devoit 
pas changer nos maxiraes , et que s'il estoit en 
France le procureur-general , a la verite pour le 
public ,... seroit sa partie; mais sansparler de la 
personne du Roy, qui est au-dessus de pareilles 
lois , de deveuir partie. 

» Tout cela bien considere , il fut convenu de 
suivre Texemple des ambassadeurs du roy 
Louis XI , qui furent envoyes vers le Saint- 
Siege en la cause du cardinal de Balue ; ils di- 
rent qu'ils avoient charge de denoncer a Sa 
Saintete que ce cardinal-la etoit criminel de 
leze-majeste, et en donneroient lesfaits sur les- 
quels ils demanderent vicariat de Sa Saintete 
pour instruire le proees dans le royaume, et, 
suivant le meme stile, il fut commande au sieur 
de Lyonne qu'il donnat avis au Pape, par ordre 
du Roy, que le cardinal de Retz estoit criminel 
de leze-majeste , en tels et tels cas qu'il dedui- 
roit dans un memoire qu'il signeroit, et qu'il 
avoit cbarge du Roy, son maitre , de deniau- 
der a Sa Saintete vicarios pour proceder contre 
luy, et que la preuve se feroit par temoins. 

» C'est pour teuir aujourd'hui la meme cou- 
duite en cette affaire, que Sa Majeste a fait raet- 
tre entre les mains dudict d'Aubeville un me- 
moire paraphe icy par le sieur comte de Brieune, 
secretaire-d'Estat, comme il en fut use I'autre fois, 
contenaut tons les crimes du cardinal de Retz , 
sur lesquels Sa Majeste desire son proees luy 
etre fait, afin que ledit d'Aubeville, que Sa 
Majeste charge de faire la meme instance au 
Pape , et aux memes termes que Ton vient de 
direqu'avoiteu ordre de faire le sieur de Lyonne, 
en I'annee 1655 , puisse aussi signer ledit me- 
moire de crimes, et en outre Sa Majeste le luy 
ordonne, dont la presente instruction signee 
d'elle luy servira de seurete et de decharge. 

» Jusques-la il se peut dire que I'affaire etoit 
assez bien allee, puisque le Pape avoit defere 
u Tinstance du P.oy, de faire ce proees genera- 
lement sur tons les crimes , sans aucun egard 
a I'amnistie accordee par Sa Majeste, a quoy 
on croit encore que lediet d'Aubeville ne peut 
pas trouver de difficulte ; mais elle s'echoua 
bientot sur une autre contestation dont on doit 
bien particulierement informer ledit d'Aubeville, 
I't des raisons de Sa Majeste , parce qu'appa- 
remment il sera encore aujourd'huy le principal 
noeud de toute I'affaire. Le Pape, pour I'instruc- 
tion du proees, pretendit alors, etpeut-eslrepre- 



tendra encore, que les commissaires qu'il delc- 
gueroit pour commeucer cette procedure, fus- 
sent ou son nonce , ou d'autres prelats, on ofli- 
ciers italiens. 

» A quoy, de la part du Roy, il y a deux 
grandes difficultes, I'une qui regarde le parle- 
ment , et I'autre, tout le clerge de France. 

» Le premier pretend d'etre juge de tous los 
ecclesiastiques, sans aucune distinction de quali- 
tes ou de dignites , en matiere de crime de leze- 
majeste, et qu'en consequence de ce droit , qui 
luy appartient, il avoit condamne le cardinal 
de Chastillon, depuis les concordats, et bien 
auparavant , le cardinal Balue , auquel tous ses 
biens furent confisques et donnes par le Roy 
a diverses personnes, dont la posterite a tou- 
jours joui sans trouble ; et qu'encore qu'apres 
une prison dudit cardinal, qui dura onze annees, 
et dans I'extremite de la vie du roy Louis XI , ce 
Pape, alors seant , deputa plusieurs commissai- 
res italiens pour cette cause , ils ne furent nean- 
moins jamais admis ny recus en France , et s'en 
etant retournes sans avoir rien fait , apres que 
ledit cardinal , sans qu'il luy fit autre proees , 
fut a la fin delivre d'une si longue detention , 
et, etant banni de France, s'en alia a Rome. 
Le Pape repartit a cela au sieur de Lyonne, que 
le concordat fait depuis exceptoit les cardinaux 
et les officiers de Rome ; mais il luy repliqua , 
suivant les ordres et les instructions qui lui 
avoient ete envoyees , premiereraent , que la 
loy etablie pour les cardinaux doit etre ren- 
fermee a ceux qui resident actuel lement a 
Rome; et en second lieu, qu'elle ne doit etre 
entendue que pour les delits communs , et non 
pour les crimes de leze-majeste, pour lesquels 
il faudroit une loy particuliere qui privat les Roys 
( ce qui ne peut etre) de la jurisdiction natu- 
relle qu'ils out sur les ecclesiastiques , le sujet 
touchant le cas privilegie ; qu'aussi, quand il 
fut question de juger le cardinal de Chastillon , 
en Tan 15()0, long-temps apres les concordats , 
le parlement jugea le cas privilegie, et le de- 
clara criminel de leze-Majeste ; et , pour le delit 
commun, qui etoit I'heresie, il le renvoya a 
son superieur, et par arrest du 7; mais ensuite 
il declara que I'areheveque de Reims , comme 
metropolitain , estoit juge du cardinal de Chas- 
tillon, comme eveque de Reauvais ; cedit arrest 
porte meme ces termes considerables : « qu'il en 
seroit faict registre , alin que la posterite scent 
([ue la eour avoit conserve en cela la liberte de 
I'eglise gallieane, » d'ou Ton peut conclure bien 
evidemmentque, depuis le concordat, la France 
a maintenu son droit pour les eas privilegiez , 
meme en la personne dun cardinal , et que le 



DEUXIEMK PABTIE. [IG6I] 



171 



concordat, qui nes'explique pas nettement, a et6 
publiquement interprete par un arret si solen- 
nel, centre lequel on n'a point reclame a Rome. 

>. La seconde difficulte regarde le clerge de 
France, qui aileguoit I'ancien usage de I'eglise 
gallicane de juger les eveques en des conciles 
provinciaux , coutume observee detoute ancien- 
nete, et seulement depuis quelques siecles in- 
terrorapue par les papes, lesquels, neanmoins, 
s'etoient toujours contentes de commettre sem- 
blables causes a des eveques de France, qui 
procedoient comme delegues par le Saint-Siege 
Apostolique, bien que les parleraens reclamas- 
sent assez et protestassent tousjours , au con- 
traire, que le clerge a grand interet de se main- 
tenir aujourd'hui en la meme possession , sans 
donner lieu a de plus grands prejudices; et en- 
fin , que la condition de cardinal ne doit point 
alterer cet usage , puisqu'il est question de desti- 
tuer le cardinal de Retz d'une dignite episco- 
pale , qui est situee dans ce royaume. 

» Outre ces deux difficultes, le <;onseil du 
Roy consideroit d'ailleurs que d'oter a Sa Ma- 
jeste le moyeu de chastier la rebellion de ses 
sujets, et de souverain monarque le rendre sol- 
liciteur dans la cour deRome, etoit non-seule- 
raeut une chose indecente a la dignite d'un si 
grand monarque , raais qui tendoit mesme a sa- 
per les fondemens de la monarchie, etablissant 
I'irapuissance de I'autorite royale a punir les 
crimes des sujets ; et enfin , que les embarras et 
les obstacles qu'on formoit a Rome au chati- 
raent du cardinal de Retz , devoient rendre des 
lors en avant les Roys bien plus retenus a ne 
se mettre pas dans la necessite d'avoir a deman- 
der a d'autres la justice qu'eux-memes ont le 
droit de se pouvoir faire. 

» II fut done mande alors au sieur de Lyonne 
que , parmide si grandes difficultes, il etoit bien 
malaise de prendre une bonne resolution , parce 
que, d'un coste, Sa Majeste auroit bien voulu don- 
ner toute satisfaction au Pape , mais que , de 
I'autre , elle consideroit que ce seroit se mettre 
sur les bras tout en meme temps, et le clerge et 
le parlement, pour se maintenir en leurs pri- 
vileges et leurs droicts ; et quoyqu'en cela le 
Roy agiroit centre son service et contre celuy 
du Pape meme , on ne pouvoit faire plus beau 
jeu au cardinal deRetz, pour luy donner moyen 
d'eluder la punition, que de chequer ces deux 
corps et les interesser en quelque facon a le pro- 
teger poursoutenir leur autorite. Sa Majeste es- 
pere aujourd'hui que Sa Saintete etant informee 
de nouveau par le sieur d'Aubeville de toutes les 
partieularites ci-dessustouchces, etayant memo 
autant de temps ti se pouvoir tromper des im- 



pressions quele cardinal deRetz, qui etoit alors 
present a Rome , luy jetoit dans I'esprit a son 
avantage pour decliner son chastiment, Sadite 
Saintete condescendra maintenant volontiers a 
deputer un ou plusieurs prelats francois pour 
faire le proces , c'est-a-dire, proceder seulement 
aux informations, puisque lesdits prelats sont 
aussi bien soumis a I'autorite du Saint-Siege que 
lesltaliens; et qu'autant que les unset les autres 
ne travaillerontace proces qu'en qualite de dele- 
gues par Sa Saintete , laquelle meme , se servant 
de nationaux , conservera et etablira doucement 
en France son autorite , qu'elle pourroit d'autre 
facon mettre en compromis , et a des prejudices 
que Sa Majeste meme ne sauroit empescher. 

« Et comme , a dire vray, il pourra peut-etre 
serabler etrange dans la cour de Rome qu'un 
cardinal ait a etre juge par des eveques , il ne 
paroitroit pas en France une moindre incon- 
gruite qu'un etranger qui ne cognoit ni le pays 
ni les gens qui I'habitent , qui n'entend pas la 
langue et ne pent scavoir la force et lapropriete 
des paroles dans lesquelles consiste bien souvent 
la defense ou la condamnatiou d'un accuse, vInt 
former un proces en France contre un Francois, 
oil , estant oblige de se servir d'un interprete , il 
doit dependre presque entierement de la foy 
d'autruy en des matieres de si grande conside- 
ration. L'iutention du Roy est done que ledit 
sieur d'Aubeville demande a Sa Saintete et in- 
siste pressamraent a ce qu'elle ait agreable de 
deputer des eveques francois pour I'information 
des proces, luy representant que ce u'est pas 
pour contrarier ses satisfactions ni s'opposer a 
son autorite , mais plustot pour ne la pas hasar- 
der, comme on feroit en s'eloignant du chemin 
battu , et qu'enfin Sa Majeste desire bien de la 
contenter aux choses possibles ; mais qu'il faut 
encore que, de sapart, il luy plaise de s'accom- 
moder aux voies praticables en ce royaume, et 
d'autant plus que son autorite se conserve et 
s'etablit egalement , soit qu'elle depute des Fran- 
cois ou des Italiens pour commissaires ; voire il 
semble qu'il ne soit pas de la dignite du Pape de 
faire une pareille distinction: et a la verite, si 
nonobstant tout ce que dessus Sa Saintete coiiti- 
nuoit encore aujourd'huy a former les memes 
obstacles, le Roy auroit grand suject de croire 
que sa veritable et secrete intention seroit de 
proteger le cardinal de Retz, et , par ces sortes 
de moyens indirects, procurer I'impunite de ses 
crimes: ce qu'elle n'a pas lieu d'attendre d'un 
Pape dont la vie et les moeurs s'accordent si peu 
avec la conduite et les actions dudit cardinal , 
qu'il se pent dire que rien n'est plus eloigne ny 
plus directemcnt oppose que I'un Test a I'autre. "] 



17 



IIEMOIKKS DV COMTE 1)E lUllENNE, DELXlfe-ME 1>AHTIE. [1661] 



Les anabassadeurs des Etats-g^neraux recu- 
rent ordre de leurs superieurs de faire de fortes 
instances aupres du Roi , pour obtenir de sa ge- 
nerosite la moderation des taxes qu'on avoit im- 
posees sur les vaisseaux etrangers , et de garan- 
tir leur peehe, pourempecher qu'ilsn'entrassent 
en guerre avec I'Angieterre. Je n'ai point juge 
a propos de me charger d'en faire rouverture a 
Sa Majeste , ne faisaut pas de facon de dire a 
ces ambassadeurs , que les conseils que je puis 
donner sont inutiles ; qu'ils n'ont qu'a s'adres- 
ser au chancelier, le premier des commissaires 
nommes pour traiter avec eux , et qu'il y a raeme 
des personnes qui seroient plus propres a per- 
suader le Roi. J'ajoutai a ces deputes , que je 
m'en rapportois a leur prudence , et que c"e- 
toit a eux de prendre le parti qu'il leur semble- 
roit, uon pas le plus honorable, raais le plus sur. 
Je leur eonseillai de se eonformer toujours aux 
volontes de Sa Majeste; car, comme je I'ai dit 
plusieurs fois, je suis persuade que leur repu- 
blique aura bien de la peine a se maintenir sans 
la protection de la France , qui , de son cote , 
a grand interet a sa conservation. 

J'ajouterai encore, avant que de finir ces 
Memoires , que le Roi ne doit pas tellement se 
Her aux AUemands qu'il ne prenne de bonnes 
suretes avec eux lorsqu'il voudra , pour ses 
propres interets ou pour les leurs, entrer en 
guerre avec I'Empereur. Les alliances que nous 
ferons avec les Anglois ne seront jamais so- 
lides , parce que , d"un cote , le pouvoir de leur 
Roi est resserre par les parlemens , et que de 
I'autre , cette nation bautaine et ambitieuse ne 
voit qu'avec jalousie la prosperite de ses voi- 
sins. Elle conserve des pretentions contre nous , 
et la diversite de religion aggrave sa baine. 
L'experience du passe nous fait connoitre qu'on 
pent, malgre les apparences de la bonne fol , se 
defier des Suedois et des autres protestans , qui 
n'ont d'autre dessein que d'abolir la religion 
catbolique, que nous voudrions et relever et 
maintenir dans les pays oil elle a brille autre- 
fois. Suppose que quelqu'un de vous , mes en- 
fans, eut I'avantage d'etre appele dans le conseil 
du Roi , houneur qu'on ne peut assez estimer, 
et dont jesouhaiteque vous puissiez vous rendre 
dignes, au milieu dun protond respect et d'une 



parfaite obeissance a ses volontes , ayez sans 
cesse devant les yeux I'objet de la gloire de 
Dieu et I'avantage de la religion. Nous ne de- 
vons pas craindre qu'un roi tres-chretien , et 
eleve dans ses maximes, puisse jamais s'en eloi- 
gner. Souvenez-vous cependant que c'est man- 
quer a la fidelite que le service du Roi exige de 
vous , si vous hesitez a declarer, avec une li- 
berte respectueuse , les doutes et les difficultes 
que vous pouvez avoir dans les affaires qui se 
reiicontreront : car, quand la necessite y oblige, 
nulle consideration humaine ne peut ui ne doit 
dispenser un homme de bien de mettre dans tout 
son jour la verite dont il est persuade. La jus- 
tice et la piete du prince ne vous condamneront 
point sans doute , lorsque dans I'occasion vous 
oserez lui representer que , quelque elevee et 
independante que soit son autorite a I'egard des 
hommes , elle n'en est pas raoins soumise a la 
loi de Dieu; que cette autorite lui doit etre 
d'autant plus assujetie que le sceptre et la cou- 
ronne du Roi , qui lui viennent de la main toute 
puissante de Dieu , ne lui ont ete donnes que 
pour etablir, etendre et maintenir son culte; 
que la plus grande gloire du Roi depend de I'a- 
mour de ses peuples-, que ce qui fait partie de 
la monarchic ne peut etre aliene ni cede aux 
etrangers ; que notre ancienne constitution est 
plus juste et plus sainte que celle des pays voi- 
sins, et que la France ne sera jamais beureuse 
tandis que des etrangers auront part au gouver- 
nement. Si Dieu permet que je vive, et s'il se 
passe des choses dignes d'etre sues de la poste- 
rite , je vous prie , mes enfans, que , si je venois 
a les oublier, vous les observiez. Enfm , si vous 
croyez que ce que j'ai mis par ecrit doive etre 
lu, vous en userez comme vous croirez queje 
I'aurois du faire moi-meme. Mais souvenez-vous, 
comme je I'ai deja dit, queje n'ai pas assez de 
presomption pour etre persuade que ma vie 
puisse jamais servir de modele a celle des au- 
tres. Je souhaite seulement que vous m'imitiez 
en ceci : ne dependez jamais que de votre 
maitre ; meprisez les richesses qui sont peu 
stables, et amassez-vous eel les qui ne perissent 
point. N'ayez point d'autre vue que celle de lu 
gloire de Dieu, et ensuite celle du monarque 
auquel la Providence nous a soumis. 



FIN DES MEMOIBES W COMIE DE BB1E>NK. 



MEMOIRES 

DE CLAUDE DE BOURDEILLE, 

COMTE DE MONTRfiSOR. 



NOTICE 
SUR MONTRESOR ET FONTRAILLES, 



ET SUU CKTTE 



NOUVELLE EDITION DE LEURS MEMOIRES. 



Aprds avoir 6tudi6, dans I'histoire de leurs me- 
nses poliliques , la marche des enlreprises , en 
parlic avort^es, que firenlles deux personnages 
6miuens de la Fronde, le cardinal de Retz, dont 
on retrouve le g6nie si admirablement reproduit 
dans ses propres M6moires (I), et le prince de 
Conde , si fidelenient peint dans ceux de Pierre 
Lenet (2) , et niieux encore dans les longues leltres 
qu'il ecrivait a cet habile et fidele agent dc ses 
volont^s; ilesttriste et peniblepourl'observateur 
pliilosophede redcscendre aux personnages subal- 
ternes et aux 6venements d'une bien nioindre 
port^e, que preparaient tr6s-p6niblement et que 
conduisaient plus mal encore d'inquietesni6diocri- 
l^s, associees par basard a depuissants personna- 
ges, naturellement iucapables d'amener a leurs 
(ins les conjurations qu'elles revaient. Ces m^- 
diocriles ne manquaient point de confiance en 
elles-memes, niais le coeur et le g6nie leur fail- 
lirent toujours. 

II y a loin en effet des grands mouvenients po- 
pulaires soulev6s par le coadjuteur de Paris, et 
des savantes corabinaisons politiques et strategi- 
ques de Louis de Bourbon prince de Conde , aux 
(ristcs projets d'assassinat , froidement calcules 
sous les auspices de messcigneurs Gaston d'Or- 
loans et Louis , comic de Soissons , par des 
liommcs tels que Monlr6sor, Saint-Ibar , La Cha- 
tre, Fontrailles, et meme Beaufort, le Roi-des- 
Ilalles. Si on consulte les M6raoires qu'ils out 
laisses pour expliquer leur inaction dans le mo- 
ment d^cisif , et leur manque de coeur lorsque le 
courage etl'energie 6taient la condition du succ^s, 
on les Yoit rejeter attentivement la faute sur les 
autres conjures; et si leur entreprise a 6chou6, 
c'est au bonheur de leurs ennemis, et au sort qui 
s'cnl^ta a prot6ger ceux-ci , qu'ils s'en prennent 
sans h6sitation comme sans pudeur. 

Ce que Ton doit done chercher et ce que Ton peut 
esperer de trouver dans les Memoires de Monlre- 
*or, et dans la Relation de Fonlraillea^ ce sont 
dc petites donnees sur de petites conjurations, 

(1 ) Tome 1" flc la 3« sdric de la collcclion de MM. Mi- 
ciiaiid (tPoii.joulat. 
(*2) Toms 2 dc la memo s(5ric. 



racont^esen detail par des l6moinsoculaires, et 
dont I'authenticite parait suffisamment etablie au 
moyen de nombreux documents conteniporains. 

Gaston d'Orleans, esprit faible et indecis , 
toujours pr6t a entrer dans un complot , bien 
plus empress6 encore de s'en retirer, qui fit sa 
paix avec Ic pouvoir qu'il voulait abattre en lui 
livrant ses conjures, fut de tout temps gouvern6 
par ses favoris ; ils 6taient pour ce prince une 
necessity de sa vie : aussi ces tristes benefices ne 
furenl-ils jamais vacants. Puylaurens, Montre- 
sor, I'abbe de La Riviere , et pendant quel- 
que temps le cardinal de Retz, se succ6d6rent 
tour a tour et ne furent pas plus heureux les 
uns que les autres ; ils ne pouvaient pas chan- 
ger le uaturei de leur raaitre. Gaston conserva 
toujours son caract^re faible et indecis; on le vit 
toujours montrer le ra^me empresseraent a tout 
entrcprendre contre I'autoril^ d'un premier mi- 
nislre favori, et la mfime crainte au moment dc 
I'ex^cution des projets le plus longuement md- 
dit6s pour lui et avec lui. 

Le corate de Soissons, persecute par le cardinal 
de Richelieu, 6tait devenu aussi le centre des 
mal contents de la cour; mais sa fermele et son 
habilet6 sont rest6cs bien moins problematiques 
que cellesde Gaston: Soissonsperit malhcureuse- 
raent, aprcs avoir reraporte une signal6e victoire 
sur les armies du roi de France, son souverain, et 
au moment oii il esperait enfin abattre la tyran- 
nic de Richelieu. Saint-Ibar, proche parent de 
Montresor, exercait unegrande influence sur I'es- 
prit du corate de Soissons. Dans le meme temps 
Montresor gouvernait absolument le due d'Or- 
leans. Ces deux favoris r6unirent leur influence 
pour amener un rapprochement entre les deux 
princes autrefois divis6s, et tons les deux, m6cou- 
tents du cardinal premier ministre, se trouvd- 
rent tr6s port6s a tout entrcprendre contre sa vie. 
Fontrailles (3) , ami commun de Montresor et de 
Saint-Ibar, assista a tons les conseils tenus par 
eux , et il eut une tr6s-grande part dans toutes 

(3) Louis d'Astarac , vicomte dc Fontrailles, marquis 
de Marestang , M dans les premieres annexes du dix-sep- 
licme siecle. 



ITf. 



NOTICE SLR MONTKESOR ET I'ONTRAILLES , 



les r6solulions qui furent adoptees. C'est done a 
la conjuraliori de r,aslon d'Orleans el de Louis de 
Bourbon corate de Soissons, ou encore de Gaston 
lout seul, que se rapportent les Memoires de Mon- 
tresor el la Relation de Fonlrailles. 

Claude de Bourdeille, corate de Montresor, 6tait 
issu d'une des plus anciennes families de France, 
et, sans reraonter aux deux guerriers de ce nora 
qui, selon les clironiques, auraieut peri , I'un du 
temps de Charlemagne , a la balaille de Ronce- 
vaux, I'autre en Egypte, dans la croisade du 
saint roi Louis IX, nous menlionnerons cepen- 
dant Elie de Bourdeille, archev^que de Tours 
en 1468, grand d6fenseur de I'Eglise contre 
Tempire, inort en odeur de saintel6. « C'6toit un 
pieux et ferme soulien des immunites eccl6sias- 
liques, dit le g6n6alogisle , ce qui fut cause que 
le parlement ordonna la saisie de son temporel ; 
11 ^crivit contre la pragmalique-sanction, ce qui 
fill cause que Sixte IV le fit cardinal en 1483 et 
qu'il fut beatifi6 quelques annees plus lard. » 
Parmi les personuages de la famille de Mon- 
tresor, il s'en trouve encore un appartenanl t\ 
I'ordre ecclesiaslique, mais plus c61ebre par ses 
memoires et ses relations de voyages que par la 
saintete de sa vie : c'est Pierre de Bourdeille, 
abbe de Branlome. II trouvait son neveu « si bien 
n6 et si joli » qu'il luilegua son chateau deRiche- 
mont, esperant que la reconnaissance lui ferait 
respecter samemoire el lui ferait dire : «Voilauu 
present que raon grand oncle me fit. » 

Le mariage du due d'Orleans avec mademoi- 
selle de Montpensier, parente de Monlr6sor , 
fit admettre celui-ci dans rintiraile de ce due. 
Claude de Bourdeille accompagna ce prince pen- 
dant sa relraile en Flandre , epoque a laquelle le 
benefice de favori de Gaston 6tait desservi par 
Puylaurens; ce dernier, arr6l6 en 1635, mou- 
rul malheureusemeut, Le corate de Montresor 
lui suec6da. 

Dans ce mSme temps, Saint-Ibar poss6dait en- 
tif;rement la confiance du corate de Soissons, et 
une 6troile amiti6, fondee sur la reconnaissance, 
unissait alors Fonlrailles a Cinq-Mars. Montre- 
sor engageasuccessivement le due d'Orleans dans 
differenles entreprisesque I'indecision du prince 
compromit constamment. La conjuration d'A- 
miens, celle de Cinq-Mars et de I'infortun^ de 
Thou sont de ce norabre. La premiere manqua 
par la faule de Gaston , I'autre coula la vie aux 

(1) C'est cc qu'indiqucnt sulTisamment les lettrcs de 
Gaslon au Roi. a Richelieu et aux secretaires d'etat, 
ainsi que d'autres pieces, dont quelques-unes se trou- 
vent dans nos notes sur los Memoires de Montresor et 
de Fonlrailles. 

(2) Les chansons do ce temps consacrent a Fonlrailles 
des couplets qui paraissent assez justifier le dire du car- 
dinal de Retzct qui le mettent au nombrc des d^bau- 
vMs d'llluslre race. Voici un fragment deces chansons : 

Nous soninies bien demi-donzaine 
Qui ne nous meltons guero en peine 



deux conjures , et Gaston achela son pardon a 
force de soumissions et en abandonnant a toute 
la severile d'un premier ministre offenses ses 
raalheureux amis et complices, pour lesquels il 
ful presque un des teraoins a charge (1). 

Montresor et Fonlrailles se refugiferent en An- 
gleterre , ou ils attendirent la morl de Richelieu ; 
elle pr6c6da de quelques mois seulement celle du 
roi Louis XIII. Le due de Beaufort avail et6 aussi 
I'objet de la haiue du m6me ministre ; la Grande- 
Brelagne servil a tons les trois de refuge et de 
lieu d'exil, et une raeme infortune rassemblaces 
trois caracl^res ardents et toujours pr6ts a tout 
entreprendre. 

De retour en France, Monlr6sor et Fonlrailles 
s'associ^rent a Beaufort , m^contents de la r6- 
genle de Louis XIV, et formdrenl la cabale des 
Imporlanfs ^ «compos6e, dit le cardinal de Relz, 
de gens qui sonl tons morlsfous, mais qui d^s 
ce temps-la ne paroissoient guere sages (2). » 

L'exil et la prison firent entierement disparai- 
Ire les Imporlanls. 

Montr6sor, exilecoramel'une des personnesqui 
avaienl pris part a celte cabale , se refugia en 
Hollande, ou il prit meme du service. Des affai- 
res de famille le rappelerent en France en 1646; 
d'anciennes relations d'amitie avec la duchesse 
de Chevreuselui altirferent, a celle meme epoque, 
de nouveaux malheurs. II fut arrets el enferra6 
a Vincennes pendant qualorze mois. Les instan- 
ces dela maison de Guise et de son ami inlime, 
M. de Belhune, lui procur^rent enfin la liberl6. 
M. de B6(hune Iravailla surtoul a reconcilier Mon- 
tresor avec le cardinal Mazarin, au moment de la 
sortie de prison du comte; la lettre suivante en 
fail foi : 

Lellre de M. Belhune au cardinal Mazarin. 
De Selles , ce 23 juing 1647. 

ft Monseigneur, j'ay cru que Vostre Eminence, 
me consid6rant il y a long-temps pour son ser- 
vileur particulier, n'auroit pas desagr^able que 
je lui fisse mes Ires-humbles remercimens, par 
celle lellre, de la liberie qu'elle a procuree a 
monsieur le comle de Montresor, el que, parmy 
le nombre des obligations qu'elle s'estacquises sur 
moy, je luy tesmoigne aussy que celle-la est une 
des plus sensibles dont je sois redevable a sa 

Du vieux ni nouveau Testament; 
Et je crois qu'il n'est pas possible 
D'en trouver sous le Grmameul 
Qui puissent moins user la Bible. 



J'cn connois encor d'assez fermes . 
Fonlrailles, d'Aubijoux, de Termes 
Qui vivent de meme fa^on : 
Ne faisant jamais d'abslinence. 
Si re n'est de lean , <iu poissnn . 
De jubih^ el d'indulgence. 



RT SUB CRTIE NOUVELLE EDITIOlN DE LElJliS MEMOlKtS. 



17 



bonle. Je pcusbien assurer Voslre Eminence, par 
la longue fr^quentation quej'ay eue avec mon- 
sieur de Monlresor, que c'esl un genlilhonimc 
qui a aulant de bonnes qualiles que personne de 
sa condition que jeconnoisse, etque, dans la 
passion et I'interest que je prens au service de 
vostre Eminence, je luy souhailerois beaucoupde 
serviteurs faicts comme celuy-la. S'il luy resle 
encore quelque bonne opinion de niou jugemeiil, 
elie sera persuadee de cette v6rile , luy protes- 
tant qu'elie ue sera jamais Irompee dans I'eslime 
qu'elle fera de luy, ayant surtout une fidelite in- 
violable, et toute la capacite requise pour entre- 
prendre et s'acquitler dignement de toutes les 
cboses qui luy seront coraniises. Vostre Emi- 
nence rae permettra, s'il luy plaist, devant que 
de fiuir, de luy dire sur ce subject , et dans la 
liberie qu'elle m'a autrefois donnee de luy par- 
ler avec la franchise que je scay luy estre natu- 
relle, et qu'elle ayuie et estirae en aufruy, que 
ceux qui sont en la place que vous tenez, Mon- 
seigneur, ont grand interest defairecboix de per- 
sonnes 6prouvees par une longue suitte d'actions 
pleines de vertu , pour estre attachees a leur for- 
tune, d'autant qu'elles sont bien raoins capables 
de leur raanquer que les autres. Vous rae par- 
donnerez, Monseigneur, ce que j'ay oze vous 
tesmoigner de nues sentimens en ce rencontre, et 
I'attribuez, s'il vous plaist, a I'exces de mon 
zele a vostre service, quy sera,corarae je I'espere, 
favorablement receu de la bont6 de Voslre Emi- 
nence , cognoissant le fond de mon coeur et la 
sinc6rite avec laquelle je vous I'escris, ne pou- 
vant estre avec plus de respect ny de passion que 
je suis, de Vostre Eminence, le tr6s-bumble et 
tr6s-obeissant serviteur. 

» Bethune. » 

Les norabreux amis de Montr6sor s'empress6- 
rent dele f61iciter de sa sortie de prison; et parmi 
eux fut aussi le ducd'Epernon, avec qui Montre- 
sor avail d'anciennes relations, et qui lui ecrivail: 

((Monsieur, vous ne deves pas douter que, 
come vostre detention m'avoit doone une extres- 
rae desplaisir, vostre liberie ne rae cause une 
joye excessive. Sytost que j'ay apris que vous 
esles sorty du bois de Vincennes, je rae suis re- 
solu de vous tesmoigner la part que je prends a 
voslre conlenteraent, vous asseurant , Mon- 
sieur, du tres -bumble et tres-fidelle service. 
Monsieur, de voslre Ires-humble et Ires-obeissant 
serviteur. 

» Le duc d'Espernon. 

» De Thoulouse , 3juillel 1647. » 

Mazarin essaya vaiuemenl, apres la sortie de 
prison de Montresor,d'amener un rapprochement 
entre lui et I'abbe de La Riviere, favori de Gas- 
ton; M. le comte de Bethune se f61icitait raeraede 
la maniere adroite dont il s'clail debarrasse des 
III. C. D. M., T. in. 



soUicitalions de Mazarin ace sujet, parlalellie 
suivante : 

Leltre de Bethune a Monsieur le comle de Mon- 
tresor. 

((Monsieur, le sentiment quej'ay eu , apres 
avoir leu la leltre que monsieur le cardinal Maza- 
rin m'escrit , est bien different de celuy que vous 
me lesmoignez par vostre letlre; car, tant s'en 
faut que I'estinie quej'ay faycle de vostre merite 
vous ayt procure aucun advantage aupres dudict 
seigneur, qu'au contraire je me suispersuad6, et 
avec raison, que la bonne oppinion qu'il a fail 
paroistre avoir de moi , vient de ce qu'il a connu 
que je ne lui avois rien dit de vous qui ne fust 
beaucoup au-dela de ce qu'il en connoissoit, et 
qu'il m'a estime de ce que j'avois sceu faire choix 
dun amy de tant de merite. M. de Chavigny, qui 
me voulut favoriser de venir disner seans le 
jour dont je receus vostre letlre au soir, m'cu 
rendit la lecture intelligible, en ce que j'eusse pu 
avoir a y deviner, m'ayant desduicl de fil en es- 
gaille ce a quoi vous aviez este convie; la pru- 
dente conduitte que vous aviez tennue a vous de- 
mesler de ce a quoy vous aviez de la repugnance, 
de laquelle il lui avoilest6 lesmoign6 la satisfac- 
tion que vous aviez laiss6e de vous sur ce sujet, 
qui avoit encore accreu I'estirae qu'on avoitdesja 
consue de vostreprobite et de vostre prudence. Les 
deux personnes que vous m'y marquez de s'estre 
entremises de eel accomodemeut , auxquelles , si 
une Iroisiesme, qui n'esl pas sy eslev6e en quali- 
les y eust esle jointe, je n'eslime pas qu'il s'en 
fust pu Irouver d'autant plus capable de conseil- 
ler quelque chose pour n'en rien tenir, et per- 
suader que toutes choses sont faisables sans res- 
pect de bienc6ance ny de concience,pourvu qu'on 
s'en serve a I'advantage de ses interests. Un de 
ceux-la m'avoit autrefois donne un couseil qu'il 
me trouva bien eloign^ desuivre. Quand vous au- 
rez a venir en ces qnartiers, je n'estimerois pas 
que ce deusteslre que comme en posle, affin de 
ne point faire paroistre que vous fassiez peu de 
cas de tant de bonnes parolles qui vous ont esle 
donn6es, et demonstrations d'estime qui vous ont 
est6 faictes. Je parte contre mon desir, mais 
aussy n'est-il point balanc6 par les souhaits ad- 
vantageux que j'ai pour vous, qui suis et seray 
tant que je vivrai , Monsieur, voslre Ires-hurable 
et lr6s-ob6issant serviteur. 

» Bethcxe. 

» De Celles, ce i" aoill 1647. » 

Mais des troubles plus serieux arrives en lannee 
i648, r6unirenl les Iraportants sous le drapeau 
du coadjuleur de Paris. Disciplines a grand' 
peine par un chef habile, et qui savait appr6- 
cier le genre de capacity des bommes qu'il era- 
ployail, Montresor et Fontrailles furent d'un 
grand secours au cardinal de Relz, enlrave d'ail- 
leurs dans beaucoup de circonstances , a cause de 

1L> 



17.S 



iVOTlCE SUR MO.NTUESOR EX K<J Ni « \1 Ll.ES 



son caraclere dhomme d'6glise. Comme h regard 
(le la pluparl des aulres amis du fougueux pr§lat, 
Mazarin s'assura ensuile de leur soumission par 
des benefices el par des recompenses pecuniaires 
et honorifiques qu'il leur accorda. 

D6s rann6et650, Mazarin preparait d^j^ ce 
resullat a I'egard de Monlresor ; e'est du raoins 
te que Ton peut presumerde la lettre suivante : 

A Monsieur de Monlresor. 

« Monsieur, je vous advoue que je n'avois pas 
song6 pour vous a Tabbaye de Lanoy, dont nous 
aprisraes, il y a deux jours, la vacance, parce 
que I'advis qu'on en eut la faisoit passer pour 
n'estre que de Irois a quatre mil francs; raais 
ayant sceu depuis sa juste valeur, et M. le 
grand chambelan m'ayant lesmoign6 que vous 
seriez bien aise de I'avoir, je I'ay demandee avec 
grand plaisir a la Royne, et Sa Majeste vous I'a 
accordee dela meilleure grace qu'il se pouvoit , 
et avec des paroles d'estime et d'affection qui 
vous doivent plus contenter que la cbose mesme. 
Cependant, parce qu'elle n'arrive pas encore a 
la valeur que vous avez autresfois tesnioigne a 
Lyonne de soubaiter, vous agreerez , s'il vous 
plaist , que je supplee jusqu'aux douze mil francs 
par une pension sur une de raes abbayes, laquelle 
Ton pourraapr^s esleindre dans quelque nouvelle 
occasion de vacance. Je souhaite de tout mon 
cocur qu'il s'en presenle souvent de vous donner 
des marques de mon araitie et de la veritable 
passion avec laquelle je suis, Monsieur, vostre 
tres-affectionne serviteur, 

» Le cardinal Mazasini. 

1) A Compiegne , le fijuin 1650. » 

Les cbansons saliriques avaient eouverl de ri- 
dicule la cabale des Importants, dont Montresor 
faisait partie. Ses affections particulidres eu- 
rent un certain retenlissement et ne furent pas 
uonplus6pargnees. Mademoiselle de Guise, I'ob- 
jel de lous sessoins, se vit bientot c61ebrer niaii- 
gnement;etdesnonibreuxcouplets,ouronrappelle 
celle liaison de Montresor, on n'en peutciter que 
le suivaiit : 

De Guisp la noble piirellc 
Ne saiiroil trnuver un marl: 

'1) CcllelcUie n'esl pas sign^e ; mais son origine est 
sufTisammeiil (?tablie par ic sceau qu'elle porte, et sur Ic- 
(|uel on remarque les initiales M. Ti. surmonl^es d'une 
eouronne. Ccttc letlre Tail partie (iis nianuscrits de la 
Bihlintheque du Roi. 

M. de La Vieuville n'etail pas nioins passionn(5- 
inent le Ires-humble serviteur de mademoiselle de Guise 
gue le eomle de Montresor. De nombieuses leitres de ce 
premier personnage, ronservi'esa la Biltliollieque du Iloi, 
loiistatent (''\ideninienl le fail. Nous n'en eiterons (|ue 
la suivanle : 



Do Mercceur s'est^loign^d'elle 
Pour la niece d'un favori. 
De cet amour elle se moque , 
Et dit souvent par equivoque : 
Je te garderai Montresor 
Bien plus cherement que de I'or. 

Mais ce que ne disent pas les cbansons de 1*6- 
poque, ce sont les peines et les cbagrins support^s 
par mademoiselle de Guise. On en Irouve la naive 
expression dans la lettre suivante, enti^remeut 
Iracee de sa main ; elle est adress6e a Montresor: 

c( Je vous serois plus importune par raes pleu- 
res, mais on me dit qu'elles vous sont si desa- 
greables, que je m'abstien et denieure en dig6rant 
mes mis^res loute seule. Helas! cbere coeur, a 
qui me peu-je laraenter qu'a vous; je vous dis 
mes n^sessitez, mes miseres , mes maladies; si 
vous vous en fascbez sans y remedier, je suis 
doublement miserable. J'avois creut du pass6e 
qu'au moins vous ave pilie de moy ; mais si vous 
ne pouvee seufrir mes plaintes, je demeureray 
desormais sans mot dire. Permettee encor une 
fois que je vous repele mes maux : je suis gran- 
dement incommode depuis quatre mois , sans 
avoir sorty d'un accident comme resipel. Si la 
fiebvre eusent survenu , je seroit morte passez 
troys mois: je ne sray ce que Dieu fera demoy; 
mais je ne suis borre de cet accident. On me dit 
que Fair m'est contraire, car je resens ce mal il y 
a environ un an. Pardonnee, je vous prie, jene 
vous en dirai plus rien, puisqueje vous faclie; se 
n'a jamais est^e mon intention; au contraire, je 
soufriray toute ma vie pour vous acbeter un jourde 
conlenteraent; si mes miseres vousplaiseiit, sans 
mot dire, mand6e-le moy, et je vous proraets que 
n'en ser6 plus importune ; cependant je ne laisse 
d'estre bien a plaindre, plus que je ne vous ose 
dire et que je n'en lesmoigne : le bon Dieu me 
soil en ayde et vous conserve dans vos joyes, ce 
me sera consolation dans raes afflictions. Cber 
coeur, pri6 du moins Dieu pour moy, affin que 
mes miseres me soient salulaires, et me mand6e 
une fois franchement si mes pleintes vous sont 
desagreables ou aulres de mes actions, et je de- 
manderay plustost la mort a Dieu que de vous 
desplaire en cbose qui soit : je serois doublement 
maliieureuse. 

» A Dieu que je pr4equ'ay6s pili6 de moy, vos- 
tre Lien d^solee (1). » 

Monsieur de La Vieuville, au comte de Montresor. 
(( Monsieur, 

n Comme je vous escrivis devant que partir, sur ce 
que j'emmenois le sieur de Lanoy, au prejudice de ce 
que vous ni'avicz dit qu'on pourroit bien avoir affaire de 
luy dans peu de jours , je vous envoye consulter expres 
si Je vous I'envoieray. Pr(^senlement j'en avois besoin, je 
I'ai emmen(^. comme je dis; vous ne m'avez pasordonn*^ 
absolumenldele laisscr, et maintenant, par la r<^vt'rence 
que je rends a vos arlvis, je vous dis que je suis prest a 
vous I'cnvojer a lettre veue, c'esl-a-dire, ;iu [iremier 



ET SUR CETTB NOUVRLLE EDITION DE LEUBS MEMOIUES. 



17'.) 



Ces chansons rappel^rent encore de (emps a 
autre le nom de Montr6sor, retir6 desorraais de 
(oute intrigue politique; mais il avail eu soin de 
conserver de bonnes relations avec Mazarin et 
les autres secretaires d'Elat. Les documents sui- 
vants prouveut au moins que s'il ne nianqua ja- 
mais de feliciter le premier ministre dans les 
grandes occasions, il fut aussi a meme de rendre 
quelques services a d'anciens amis : 

Letlre de M. d'Atigoulcsme a M. le comle de 
Monlri'sor. 

Du camp de Mouron , le 24 juillct 1642. 

« Mon cousin, je me ressens bien oblig6 a la 
faveur que vous me faites, de vous ressouvenir 
de moy. Je n'estime pas que mes amis puissent 
me rendre de plus puissans offices que de faire 
cognoislre I'injustice de ma detention, et le re- 
mede le plus utile qui me resle est d'avoir une 
patience tres-forte et sans inquietude. J'advance 
que je souffre le mal le plus facheux qui me pou- 
voil arriver ; je m'en suis explique avec vous avec 
franchise. Je suis tres satisfait de la conduite de 
M. de Joyeuse, et parfaifejiient, Monsieur, voire 
bien humble cousin et serviteur, 

» LOCIS DE Valois. » 

Lellre du cardinal Mazarin au comle de Mon- 
tresor. 

« Monsieur, je suis Ires persuade de la douleur 
que vous a causee la nouvelle de la maladie du 
Koi, el de la part que vous avez prise aux inquie- 
tudes qu'elle m"a donn^es. Je vous ay toujours 
connu Irop bon Francois el trop mon amy pour 
avoir pu croire que vous puissiez avoir d'aulres 
senlimens. Je vous en remercie de lout mon cceur, 
et me rejouis avec vous de I'enliere guerison de 
Sa Majesle , qui se prepare a chantjer d'air dans 
Ires peu de jours. Je vous prie de faire fonde- 
nient sur mon amiti6, et de me croire, Monsieur, 
vosire Ir^s aflectionn^ serviteur , 

» Le cardinal Mazarini. 

» Je vous suis lres-oblig6 des nouvelles mar- 
ques qu'il vous a pleu me donner de vostre ami- 
lie, el je vous prie de croire que je neperdray au- 

niot que vous me fcrcz rhonneur de m'en cscrire. Que 
si nousdevons tous retourner, nous le fcrons paieille- 
ment ; enfin , vous avez la clef de nos volonl^s, ou bien , 
pour vous parler selon lEvangile: « Vous esles notre 
cenlenicr; si vous nous diles allcz, nous aliens ; si venez, 
<Tla se fail sans murmure et sans excuse. » Et plusl a 
IMeu quece fust pour voire service, je n'y altendrois pas 
\os ordrcs , mais on me verroit a voire porte attendre le 
Imnheur de I'occasion de vous servir. Fnites-moi la 
firdce d'en dire aidtant a cellc que nous rcverons tous 
deux sirhprement. Je ne suis marry d'es.lre icy, mais si 



cune occasion pour vous faire ressenlir les effects 
de la mienne et de mes cirilil^s. 

» A Calais , le 18jim7ZeH658. » 

(Le post-scriplum est enli^rement de la main 
de Mazarin.) 

Lellre du cardinal Mazarin au comle de Mon- 
tr csor. 

Toulouse , 17 d^ccmbre IGTiS. 

« Monsieur , les sainles intentions du Roy 
ayanl allir6 les ben^dii'lions du ciel pour la con- 
clusion de la paix et le repos des peuples, que Sa 
Majesle demandoit tous les jours a Dieu si in- 
slammenl; quoyque je me lienne fort glorieux 
d'avoir esle un instrument dont la Providence ayt 
voulu se servir pour metlre la derniere main a ce 
grand ouvrage et a restablissement de la f61icile 
publique , je connois bien que je n'en merile pas 
beaucoup de louanges ; aussy ne recois-je cclies 
que vous m'en donnez, que comme un effel de vos- 
tre civilite et de Tamiti^ que vous m'avez pro- 
mise , que je vous prie do me conserver , el de 
croire que je seray toujours parfailement, Mon- 
sieur, vostre trds-affeclionne serviteur, 

« Le cardinal Mazarini. 

» Je vous prie d'eslre assur6 de mon amil^, de 
mon eslime et domes civililes, et que j'auray 
beaucoup de joye lorsque se pr^senteront des oc- 
casions propres a vous le tesmoigner. » 

(Post-scriptum de la main de Mazarin.) 

Montr^sor raourut au moisde juillet 1663. As- 
larac, vicomle de Fonlrailles, lui survecut et ne 
mourul que quatorze ans apres lui , mais dans le 
meme mois que Montresor. 

On ignore enlreles mainsde qui sonl rest^sles 
manuscrils aulographes de Montresor el de Fon- 
lrailles ; de nombreuses copies de leurs Memoires 
existent dans differenles collections. La Bibliolhfi- 
queduRoi en poss^deau moins hui(. La Relation de 
Fonlrailles est ordinairement reunieaux Memoi- 
res de Montresor; mais aucun de ces volumes ne 
renferme le Discours par Montresor louchanl sa 
prison. On voil cependanl qu'apres avoir achev6 
ses Memoires, il pensait deja a soccuper de ce Dis- 

je suis lanl soil peu utile a son service, j'y vas ct y cours 
avec joye. Si, par le rclour de ce laquais , vous daignez 
nous distiller quelque gouUelelte de nouvelles de ce 
monde. vous ferez cliarile dont il vous sera lenu comple 
en I'aulre : el cependanl permeilez-moi de vous remer- 
cier comme je doibs, vous protester ou plustost confir- 
mer mes ob^issances, et vous faire enGn souvenir que je 
suis, Monsieur, voire Ires-humble et fidel serviteur. 



)) Ce 28</i< matin. » 



» La Virciivir.Li;. 
12. 



1.S0 



cfiurs^ qui en est, on peut dire, le complement. 
M<">ntresor ecrit en effet : « Je pourrai peut-efre 
quelqucjour, avec plusileloisiret de repos, revoir 
cequo j ay ocrit iiicic'nunienl, pour rendre cedis- 
cours plus intelligible ct y adjouster ce qui s'est 
passe dcpuis I'annee 1636 jusques a 16'i2. » II a 
ini^me depass6, dans sa narration, cette dernit;re 
date. Alais le but qu'il se proposait dans ce Dis- 
cours, etaitde justilier saconduileel dedonner les 
raisons qui Font oblige d''abandonner le service 
du due d'Orleans, auquel 11 s'etait enga2;6 par 
sa propre inclination. On y reconnait facilenient 
que Montresor n'^lail pas du nombre des gentils- 
liomnies « qui preferoient leurs interests a leur 
Iionneur, » et que (laston fit toujours ses traites 
parliculiers avec Ricbelieu , sans s'inquieter 
le moins du monde de son plus intime com- 
plice. Enfin Ricbelieu voyant que Montr^'sor, 
{lommc desinteresse, ne serait jamais dependant 
de lui, slipula, comme conditions d'accommode- 
nient entre le prince et le ministre, I'eloigne- 
ment du comte, et I'abbe de La Riviere fut mis a 
sa place en quality de favori. 

Montrosor n'oublie pas, dans ses Memoires, 
de c61ebrer la gen6rosite de mademoiselle de 
Gnise, et il 6crivit meme pour clle la relation de 
ses malheurs. Du moins c'est ce que Ton peut pr6- 
sumcr du passage suivant de ses MtMuoires , quoi- 
qu'il ne desigue pas nomiuativemeut Marie de 
Lorraine : 

« Pour ne pas manquer a celui que je me re- 
connois oblige de vous rendre dans toutes les oc- 
casions ou vous desirez des preuves de la defe- 
rence que j'ai pour vous,je me suis r6solu, pour 
vous salisfairc, de metlre par ecrit I'bistoire de 
mes malheurs. Je sais combien vous avez essay6 
«!e les adoucir par tons les soins que peut pro- 
duire une veritable et sincere affection. Le des- 
lin qui gouverne tons les hommes , el moi par 
conseqrient, nem'a point impose de si rudescon- 
<r!tions, qu'il ne m'ait el6 fjiciie de les supporter 
par la moderation que Dieu n)'a donn^e : si j'a- 
vois 6t6 plusheureux, je vous aurois rendu mes 
services, au lieu de vous causer de la peine ; 
mais vous agissez si noblemen t, que vous lirez 
plus de satisfaction de m'avoir oblige, que vous 
n'en eussiez rccu si je vous eusse 6te utile. Quoi 
qu'il puisse arriver dans la suite des temps, je 
m'assure que vous aurez toujours pour moi les 
inCmes sentimens d'amilie, et que cetle exquise 
probite, remarquee dans toutes vos actions, ne 
sera point alierec par les fausscs maximes d'un 
si^cle corrbmpu, qui prefere, a sa honte, I'in- 
lerfit a I'linnneur. Les conseils de la prudcFice ont 
leurs regies et leur elendue : je conviens fort ai- 
s6mentqu'un bomme de bien peut et doit recber- 
cber les faveurs de la fortune, pourvu que ce ne 
soit pasauxdepensdesa r6pulation ; car, toutbieu 
consid6r6, il n'y a point de raison qui nous 
puisse dispenser de la conscrver dans une puret6 
fnli6rc, ni qui doive entrer en comparaison avec 



IVOTICE SlIR MONTRESOr. ET FONTRAILLES, 

de la grace du Ciel , qui ne peut 6tre obtenu que 
par ceux qui conlractent une verfu si solide el si 
coiistaiile, qu'elle subsiste toujours ^gale dans 
tout le cours de leur vie : Testiine du monde est 
aussi une recompense que le public refuse rare- 
ment, lorsque Ton se met en estat de la meri- 
ter. Vous avez toutes les qualites necessaires 
pourfitrejugeedigne de tousles avanlagos qu'une 
personne de voire naissance se peut legiiime- 
menl acquorir : profitez-en , je vous supplie ; 
vous le pouvez par les m^mes voies que vous 
avez teimes, |)uisque cela depend absolument de 
vous. Et croyez qu'en observant cette genereuse 
perseverance, conforrae a vos natureiles inclina- 
tions, vous devez faire un fondement assure d'a- 
voir en moi, jusques au dernier moiuent de ma 
vie, le plus fidele et le plus passionne serviteur 
que vous eussiez pu choisir pour Thonuorer de 
vos bonnes graces. » 

Les Memoires de Montresor s'arrStent au mo- 
ment ou les troubles de la Fronde edaterent. 

La Relation de Fontrailles, ami intime de Mon- 
tresor, et qui parlagea presque toujours ses in- 
fortunes, puisquc tons les deux s'associerent aux 
inSmes conjurations, ne comprend que ce qui se 
passa a la cour pendant la faveur de Cinq-Mars, 
jusqu'a la mort de ce favori de Louis XIH. 

Mais avant de parler de la bibliographic des 
Memoires de ces deux personnages , nous de- 
vons nous arreter un instant au reproche qu'on 
adresse « a des gentilshommes , deraconter froi- 
denient les circonstances d'un projet d'assassinat 
qui pouvoit les conduire a I'echafaud. » II nous 
parait qu'en ceci on oublie I'epoque a laquellese 
rapportent ces Memoires, et combien de pareilles 
machinations etaient dans les moeurs du temps, 
si meme on ne les tenait pas en quelque sorte a 
honneur. II n'y avail pas alors de moyen l^gal 
de renverser un premier ministre, qui faisail les 
aflaires de la coaronne aux dcpens et au de- 
triment des corporations nationales. D'ailleurs, 
Richelieu n'a pas racont6 les entreprises qu'il 
fit faire secrelement. Mazarin commissionna uu 
homme pour entreprendre contre leduc de Beau- 
fort; il fit expedier les ordres du Roi , pour s'em- 
parer du cardinal de Retz , mort ou vif. L'homme 
qui acquit le plus de c616brite sous ce rap- 
port, vers ce meme temps, appartenait aussi a 
l"£glise ; et sans entrer dans de nombreux details, 
il suffit de rappeler" qu'il offrit de faire luer et 
saler le eoadjuteur de Paris, et que, charg6 par 
Mazarin de faire un traite avec un espion a ga- 
ges, qu'on envoyait dans rarm6e du prince de 
Conde , les deux clauses suivantes y furenl ius6- 
rces : 

« Que comme monseigneur le prince se Iia- 
sardcde passer souvcnlsans escorle, et qu'il luy 
pourroit arriver de prendre le dessein d'aller 
voir Son Atlesse Royale ou Mademoiselle inco- 
gnito, s'il se peut faire que ledit sicur Caillel en 
donne des advis . et que monseigneur le prince 



1(^ ropos desa conscience. C'est un bien qui vienl I fi^t pris en suite dti incsme advis, on luy feroit un 



ET SUR CETTE ^OUVELLR EDITION DE LEUBS MEMOIfiES. 



I8i- 



present de cent mille escus, et mesrae beaucoup 
plus. Ensuite de cet entretien, Sou Eminence luy 
(a Lebrun) proposa , de sa bouche, la meme 
chose qu'auroit faite ledit sieur abbe; de lout 
cela ledit abbe Fouquet fit dresser un memoire 
en forme d'article, par ledit Lebruii et de sa 
main, dans lequel memoire ledit sieur abbe 
avoit fait raettre que si monseigneur le prince 
pouvoileslre tu6 ou venoit a mourir de quelque 
faron que ce puisse etre, par le moyen ou minis- 
lere dudil Lebrun, on luy donncroit les mesmes 
cent mille escus cy-devant declares. 

)) Lequel memoire cstant signe dudit Lebrun , 
I'abbe Fouquet le fut porter a monsieur le car- 
dinal, qui en raya le dernier article, disant que 
dans un party de guerre il approuvoit que mon- 
seigneur le prince y fut tu6 ou prisonnier, mais 
qu'il fut tue par un attentat premedile, il ne pou- 
voit le proposer (1). » 

Enfin , si Ton voit des gens d'6glise et des gen- 
tilshorames former alors si facilement des conspi- 
rations, pour se debarrasser de leurs ennemis 
par I'assassinat, c'est qu'ils regardaient ce crime 
comme « consacre par de grands exemples , jus- 
tifi6 et honore par le grand peril. L'ancienne 
Rome les auroit estim6s ; mais ce n'est pas par 
cetendroit, ajoute le cardinal de Retz, que j'es- 
time l'ancienne Rome. » 

Les Memoires du comte de Montresor fureut 
imprimes aussildt apres sa mort, dans un re- 
cueil de pieces publi^es a Cologne ( Pierre du 
Marteau, 1663), puis reimprimes separemeut d^s 
la m^me annee, format in-12; et I'annee sui- 
vante, 166i, Jean Sambix le jeune (a la Sphere) 
en fit une autre edition. En 1665, on les reim- 
prima aussi en y joignant le Discours par Mon- 
tresor ^sur sa prisoii, et d'autres pieces. Enfin ils 
furent encore publics en 1723, en 2 volumes 
petit in-12. 

La Relation de Fontrailles, aucontraire, fut 
iraprimee de son Yivant,et parut en 1663 avec les 
Memoires de Montresor. L'auleur la composa 
« parce que, ayant ete celui qui s'esl rencontre le 
plusavant dans la confiance de Cinq-Mars, 11 
etoit bien aise de laisser ces M6moires parrai les 
papiers de sa raaison, afin que ceux qui trouve- 
ront Y abolition (2) qu'il avoit prise, n'ignorent 
pas les sujets qui I'y avoient oblige. » 

Nous nous somraes servis, pour nofre edition 
de ces deux documents historiques , du volume 
manuscrit (3) qui nous a paru le plus com- 
plet; il a pour litre : Recueil de Montresor, et 
il est inscrit sous le n" 306 du Supplement fran- 
eais de la Riblioth^que du Roi ; il est de format 
in-folio. Ony remarque un plus grand nombre de 
pieces historiques que dans I'edition de 1665. Nous 
n'avons pas cru devoir les reiniprimcr toules dans 



(1) Memoires inWits de Lenet , pages 613 et 614 , de 
la 3= s^rie de la collection dc MM. Michaud et Pou- 
joulat. 

(■2) Les letlres d'abolition aecord^es par le Roi 



la n6tre; nous nous sommes contentes d'y insurer, 
en notes, quelques-uns de ces documents, neces- 
saires pour justifier quelquefois les Memoires, 
que Ton aurait pu accuser d'exag6ration sur cer- 
tains points. On trouvera cependant dans notro 
Edition, a la suite des Memoires de Montresor : 
1° la Relation de la mort de Carondelet; 2° la 
Relation de I'assassinat de Puylaurens ; 3" le 
Recit de ce qui se passa avant la mort du car- 
dinal de Richelieu. Les deux premieres pieces 
S8 font surtout remarquer par I'emphase du 
style. 

Enfin, nous avons mis a la suite de la Relation 
de Fontrailles : 1" la lettre de Cinq-Mars , ecrite a 
sa m6re apr^s sa condamnation et quelques in- 
stants avant sou execution, d'apres loriginal au- 
tographe conserve a la Ribliolheque du Roi ; 2" la 
lettre de I'infortune de Thou a la princesse de 
Guemene, ecrite aussi apres son arret de mort; 
elle a ete (ir6e 6galement des manuscrits de la 
merae Bibliotheque ; 3° la lettre de M. de Marca 
a M. de Brienue , sur le proces de Cinq-Mars ; 
mais nous nous sommes abstenus de reimpri- 
mer, a la suite de la relation de Fontrailles, 
le Iraile fait par le ducd'Orleans avecl'Espagne, 
le 13 mars 1642, et la contre-letfre, parce qu'on 
lestrouve dans les Memoires de Brienne, page72 
de ce volume; 4° noire manuscrit contenait aussi 
une Relation bien plus detaillee et plus exacle , 
pour les dates, de ce qui s'esl passe a Lyon du- 
raut les proces de Cinq-Mars et de Thou, que le 
Journal qui existait dans toutes les editions 
precedentes. Nous avons remplac6 ce Journal par 
cetle ^e/a<^on. Les notes biographiques out ete 
supprimees comme faisant double emploi , tous 
les personnages qui figurent dans ces Memoires 
et Relations se Irouvant mentionnes dans les vo- 
lumes precedents de cette Collection , et nous 
nous sommes bornes a mettre en notes les do- 
cuments dout rinl6r6t nous a paru capable 
de relever encore celui des Memoires. Enfin, 
nous avons soigneusement iudique par les lettres 
A. E. , les notes emprunlees aux anciens 6di- 
teurs. 

Les Memoires de Montresor et la Relation de 
Fontrailles reparaissent done aujourd'hui dans 
noire nouvelle edition , avec quelques avantages 
sur les anciennes. Nous avons cherch6 altenlive- 
ment lesmoyens de procurer ces mSmes avanta- 
ges a tous les Memoires que nous nous somraes 
charges d'ediler de nouveau dans la belle el 
consciencieuse collection de MM. Michaud et 
Poujoulat; les recherches que nous avons faites 
n'ont pas 6t6 infructueuses, et nosefforlslendront 
toujours a justifier la bienveillance avec laquelle 
le public les a accueillies. 

A. C. 



(3) La bibliollieque liistoriqiie de Fcnletlc mentionnc. 
sous Ic n» 22,028, comme layant pris dans un catalogue 
de Le Blanc, un autre manuscrit en quatre volumes ct 
qui est plus awple que limprime. 



MEMOIRES 

DU GOMTE DE MONTRESOR. 



Retroite de Monsieur en Flandre ; sa reception; 
les intrigues de la cour pendant son sejour^ 
et son retour en France. 

I 

[1632] La uouvelle de la mort da dnc de 
Montmorency, arrivee a Toulouse, ay ant ete 
porteea Monsieur a Tours, oii il s'etoit retire 
depuis son retour de Languedoc, voyant que, 
contre les esperances qui lui avoient ete don- 
nees par lessieurs de Bullion etDes Fosses, de- 
putes par le Roi pour le traite fait a Beziers , 
Ton avoit fait mourir de la sorte un honime si 
recommandable par sa naissance et par les im- 
portans services qu'il avoit rendus a I'Etat, Son 
Altesse s'etant promis que ses soumissions aux 
volontes du Roi obligeroient Sa Majeste a traiter 
avec moins de rigueur une personne de laquelle 
la vie lui etoit si recommandable, jugea, pour sa 
reputation , ne devoir pas demeurer en France 
apres un sujet de deplaisir aussi sensible que 
celui qu'il avoit recu en cette occasion. EUe ne 
mit point en doute d'etre valablement dechargee 
de tout ce qu'elle avoit promis par son traite a 
Beziers , puisque , dans le temps qu'il se con- 
clut , elle avoit dit et proteste aux deputes du 
Roi, ques'il mesarrivoit dudit due de Montmo- 
rency , contre les assurances reconfirmees de la 
part de Sa Majeste, elle le prendroit pour rup- 
ture , et ne tiendroit aucune des conditions aux- 
quelles elle s'etoit engagee, son intention etant 
de se soumettre pour la conservation d'un 
homme qui lui etoit si cher, et auquel elle avoit 
des obligations si particulieres. 

Ce furent les raisons les plus apparentes qui 
causerent la sortie de Monsieur ; mais la plus veri- 
table et la plus secrete fut celle du manage que 
Son Altesse avoit contracte, au desu du Roi, avec 
la princesse Marguerite de Lorraine , que Ton 
avoit tenu cache pour de bonnes considerations. 
Sa Majeste ni ses ministres n'en avoient eu aucune 
connoissancecertaine, seulement des soupcons, 
I'affaire ayant ete conduite si couvertement, que 
les espions de la cour n'avoient pu penetrer si 
avant: aussi nefut-il point parledecet article dans 
le traite de Beziers. II n'y eut que le sicur de 
Bouillon , apres que tout fut conclu et signe, qui 
s'avisa de demander au sieur de Puylaurens, prin- 



cipal conlident de Son Altesse, si veritablement 
Monsieur etoit marie; lequel lui repondit qu'il ne 
I'etoit pas, ne jugeant nullement apropos ni con- 
venable au bien des affaires de son maitre de 
s'en ouvrir a lui, etde s'en expliquerautrement. 

Monsieur partit done de Tours pour les rai- 
sons ci-devant representees ; etant a Blois , il 
depecha le sieur de Saumery vers Son Altesse 
deSavoie pour I'informer de tout ce qui s'etoit 
passe , et menager par Tentremise du marechal 
de Toiras sa retraite en Piemont, en cas qu'il en 
eiit besoin. Ensuite Monsieur traversa la Beauee , 
futaMontereau-sur-Yonne, duquel lieuil ecrivit 
au Roi par I'un de ses gardes, une lettre qui con- 
tenoit en substance les sujets et les raisons de 
son eloignement. 

Son Altesse, sans s'arreter, prit le chemin 
de Champagne, accompagnee de samaison, qui 
pouvoit faire en gentilshorames et domestiques 
cent cinquante chevaux. II se rendit a Dun-sur- 
Meuse , petite place du duche de Lorraine , d'oii 
elle envoya les sieurs Du Fargis a I'lnfante, et 
vers le due de Lorraine, Saint-Quentin , I'un de 
ses gentilshorames ordinaires. L'on ne disoit 
point encore si l'on iroit en Lorraine on en Flan- 
dre; mais le lendemain ce doute fut eclairci, 
ayant pris le chemin de Namur , auquel lieu 
Monsieur se rendit en trois journees. 

[ 1633] Le comte de Sallazar, capitaine de 
la garde de cavalerie de I'lnfante , fut celui qui 
le vint recevoir et lui faire des complimens. et 
une infinite d'offies de la part de cette ver- 
tueuse princesse, pour lui temoigner la verita- 
ble et sensible joie qu'elle avoit de le recevoir. 

Monsieur arriva le jour d'apres a Bruxelles , 
et fut descendre au logis du comte de Sallazar , 
d'ou il vint aussitot au palais de I'lnfante , de 
laquelle il fut traite avec autant de bonte, de 
temoignage d'affection et de tendresse , que s'il 
eut ete son fils , qui etoient les termes dont elle 
se servoit ordinairement lorsqu'elle vouloit ex- 
primer I'amitie qu'elle avoit pour lui. 

Cette premiere audience finie, Monsieur fut 
conduit dans I'appartement qui lui avoit ete pre- 
pare , qui etoit celui de I'archiduc, par les prin- 
cipaux de sa cour et de sa maison , auxquels 
elle avoit ordonne de le servir , et de lui reudro 



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MEMOIRES DE MO.XTP.ESOR. [lG:)3j 



les memes respects qu'a sa propre personne. 
Tous a I'euvi lui faisoient paroitre le contente- 
ment qu'ils avoient de son retour; et veritable- 
ment Monsieur avoit raison d'etre satisfait d'une 
reception si obligeante, si le partement de la 
Reine sa mere de Bruxelles , avant qif 11 fiit ar- 
rive, ne lui eut donne de I'inquietude , et fait 
apprehender qu'un eloignement si prompt ne 
provint plutot des mauvais conseils de quelques 
esprits raalicleux qui les vouloient diviser, que 
de la necessite de vouloir changer d'airpoursa 
sante , qui etoit le pretexte pris pour colorer le 
depart , que tout le monde avoit blame et trouve 
si a contre-teraps. jNeanmoins, comme Son Al- 
tesse vouloit toujours continuer a satisfaire aux 
memes respects vers la Reine, il se resolut de 
Taller voir le lendemain a Malines , oil il fut 
diner avec Sa Majeste , de laquelle apparemment 
il fut bien recu. Les instances qu'il fit aupres 
d'elle se trouverent pourtant sans effet, etil fut 
oblige de revenir a Bruxelles avec le deplaisir 
de n'avoir pu obtenir le retour dela Reine, qui 
persista dans la resolution de se retirer a Gand, 
qu'elle avoit choisi pour le lieu de sa demeure. 

II me semble a propos de dire les sujets que 
les ministres de Sa Majeste publioient qu'elle 
avoit de n'etre pas contente de Monsieur , lais- 
sant la liberte d'en juger a ceux qui liront ces 
Memoires , et de voir s'ils etoieut bien foudes 
ou non. 

lis alleguoient, jwur leur principale raison , 
que, dans le traite de Beziers, Monsieur n'avoit 
eu nu! egard a ce qui regardoit Sa Majeste. de 
laquelle il ne devoit jamais se separer, et que 
ce lui devoit etre un grand reproche de n'avoir 
rien stipule pour elle , ni parle en aucuue ma- 
niere ni facon de ses interets , ne considerant 
pas que, dans ce rencontre , Son Altesse s'etoit 
vue hors d'etat d'y agir utileraent , ayant ete 
forcee de souscrire a des conditions si deraison- 
nables, etd'un si notable prejudice a ses avan- 
tages particuliers et au rang qu'elle tenoit, par 
consequent devoit etre disculpee de tous les bla- 
mes que, sur ce sujet, on lui pouvoit attribuer. 
La consideration de la Reine et celle de sa re- 
putation furent aussi les veritables motifs qui 
I'obligerent a sortir de France dans cette con- 
joncture, pour se rendre aupres de Sa Majeste, 
prendre part a sa mauvaise fortune , et faire 
voir qu'il etoit incapable de se desunir jamais 
d'avec elle. 

C'est ce que ses ministres malintentionnes 
debitoient en public , ce qui pouvoit etre bon 
pour les moins clairvoyans, mais les autres, 
qui penetroient evidemment leurs artifices, ju- 
geoient assez que cela provenoitd'ailleurs, et que 



la froideur de la Reine etoit fomentde par les 
conseils du pere Chanteloube, qui etit voulu te- 
nir le sieur de Puylaurens dans sa dependance 
absolue : qui etoit desirer I'impossible, car, de, 
sa part, il n'etoit pas homme a se soumettre a 
un autre, dont la suffisance ne lui etoit en au- 
cune estime 

Cette mauvaise intelligence des ministres 
s'augmenta avec le temps , et produisit d'etran- 
ges effets pour la cause generale et les interets 
particuliers. Mais comme dans ce discours il 
sera quelquefois parle des affaires des Espagnols, 
celles de Monsieur s'y trouvant melees, il es