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Full text of "Revue d'histoire moderne et contemporaine"

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REVUE 
D'HISTOIRE MODERNE 

ET CONTEMPORAINE 



MAÇON. PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS. 



REVU'Ei„ 

D'HISTOIRE MODERNE 

ET CONTEMPORAINE 



TOME in 
Troisième année — 1901-1902 





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PARIS ^^ 

SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION 
{LIBRAIRIE GEORGES BELLAIS) 

17, RUE CUJAS, se ArR« 

Bruxelles : Schepkns. — Leipzig : Brockhaus. — Londres : Nutt. 

Madrid : Suarez. - New-York : Lemcke et Buechner. — Tnrin : Bocca frères. 

Saint-Pétersbourg : Zinserling. 

1901-1902 

Tous droits réservés. 



L expulsion des Jésuites sous Henri IV 
et leur rappel 



C'est le 27 décembre 1594 que Jean Chàtel, fils d'un marchand 
drapier de la cité, ancien élève des Jésuites, tenta d'assassiner 
Henri IV. Le surlendemain, 29, il fut condamné à mort. Par le 
même arrêt, le Parlement, après avoir déclaré scandaleuse, sédi- 
tieuse et contraire à la parole de Dieu la doctrine jésuitique du 
tyrannicide, ordonnait : « Les prêtres et escholiers du collège de 
« Clermont et tous autres de ladite Société, comme corrupteurs de 
« la jeunesse, perturbateurs du repos public, et ennemis du roi et 
« de l'État, vuideront, dedans trois jours, hors Paris et autres villes 
« et lieux où seront leurs collèges, et quinzaine après hors du 
« royaume, sur peine où ils seront trouvés, ledit temps passé, 
« d'être punis comme criminels et coupables de lèse-majesté. » 

En outre, leurs biens étaient confisqués et il « était fait défense 
« à tous sujets du, roi d'envoyer des écoliers aux collèges de ladite 
« société qui sont hors du royaume pour y être instruits, sur la 
ft même peine du crime de lèse-majesté » '. 

Le dimanche suivant, 8 janvier 1595, les Jésuites sortirent de 
Paris, conduits par un huissier de la cour^ Ils se dirigèrent sur la 
Lorraine, où le duc paya généreusement les services qu'ils avaient 
rendus à la cause de sa maison, durant la Ligue. Ils s'établirent à 
Pont-à-Mousson, dont l'Université devint florissante, à Nancy, à 
Verdun. Les Pères des collèges de Rouen, d'Eu et d'Angers, se ren- 



1. Cimber et Danjou, Archives curieuses, t. XIII, p, 380. 

2. Mnnoiirs-jiuinnni^ Je P. de Lestoile, t. VII, p. 7. 



6 AM. DROIN 

dirent en Flandre : à Douai, à Saint-Omer, à Tournay ; ceux de 
Bourges et de Nevers prirent la route de l'Italie et de la Savoie, 
ceux de Billom gagnèrent les villes de la Guyenne et du Langue- 
doc qui tenaient encore pour la Ligue. Ceux du collège de la Tri- 
nité, de Lyon, au nombre de 41, se rendirent, les uns à Dôle, 
d'autres à Chambéry ou à Tournon, la plupart à Avignon, par le 
Rhône'. 

Pour assurer l'exécution de l'arrêt du Parlement, Henri IV avait 
adressé à toutes les cours du royaume des lettres patentes et décla- 
rations en date du 7 janvier 1595 ^ Le Parlement de Rouen les enre- 
gistra le 21 janvier, celui de Dijon, siégeant à Semur, le 16 février, 
celui de Rennes le 1 1 février, la fraction royaliste du Parlement de 
Toulouse siégeant à Béziers, le 21 mars. La ville de Billom, où 
Guillaume du Prat avait, en 1556, établi le premier collège de 
Jésuites, s'étant refusée à les expulser, le Parlement de Paris, pour 
les y contraindre, rendit un nouvel arrêt le 13 avril 1595, et en 
confia l'exécution au sénéchal d'Auvergne. Seuls, les Parlements de 
Bordeaux et de Toulouse défendirent la Compagnie contre les 
ordres du roi. Mais la Guyenne et la Gascogne étaient encore entre 
les mains des Ligueurs, et, pour vaincre la résistance des parlemen- 
taires, il aurait fallu employer la force. Henri IV s'en souciait peu. 
Outre les difficultés qu'il y pouvait rencontrer, il craignait, en fai- 
sant montre d'acharnement, de pousser à bout les catholiques et la 
Papauté. Or, en ce moment, il avait fort à faire, en cour de Rome, 
pour son absolution. Il sentait qu'il ne serait vraiment roi, roi sur- 
tout de la France catholique, qu'après sa réconciliation avec la 
Papauté. Excommunié par un pape, il ne pouvait être absous que 
par un pape. Les négociations engagées sur ce sujet avec le Saint- 
Siège étaient très délicates. Elles duraient depuis longtemps. 

Au début, Clément VIII s'était montré hautain, implacable. Il 
avait refusé d'entendre les ambassadeurs de Henri IV. Il avait déclaré 
qu' « il ne recevrait » jamais le roi de Navarre'. C'était le temps 

1. Piaget, Histoire de rétablissement des Jésuites en France, p. 211. — P. Prat, 
Recherches historiques et critiques sur la Compagnie de Jésus en France, au temps du 

P. Coton, t. 1er, p. 194-206. 

2. Annales des soi-disants Jésuites, t. I^r, p. 603 sqq. 

3. L'Épinois, La Ligue et les Papes, p. 574. 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV 7 

OÙ il déclarait à Nicolini que « tout irait bien si le Béarnais attra- 
pait quelque bon coup d'arquebuse ». Ce qui permettait à Nicolini 
d'écrire que « si Châtel avait réussi, cela aurait été, en principe, 
agréable au pape ^ . » 

Cependant, l'attitude intransigeante de Clément VIII ne tarda 
pas à se modifier sous l'influence des événements. Il devint plus 
conciliant quand il vit que le parti de la Ligue était perdu. Sa 
bienveillance suivit les progrès de la cause rbyale. Quand elle eut 
définitivement triomphé, vers la fin de 1594, ce fut à son tour de 
trembler. La France, irritée de l'obstination du Saint-Siège, s'en 
allait au schisme. Clément VIII céda. Il se résolut à absoudre le 
Béarnais, mais ce fut le roi de France qui posa les conditions. 



II 



L'expulsion des Jésuites avait mécontenté vivement Clément VHP, 
non seulement parce qu'il trouvait l'arrêt injuste, la peine exces- 
sive, mais aussi et surtout parce que le Parlement avait déclaré 
hérétique cette proposition : « que ce prince ne devait être reçu et 
reconnu s'il avait l'absolution du Saint-Siège». « Autant valait dire 
que cette absolution, qu'on réclamait en ce moment, était une for- 
malité sans importance. » Malgré cet événement, l'accord des deux 
cours ne fut pas troublé. Clément VIII, peu de jours après, déclara 
au chargé d'affaires de France, Arnaud d'Ossat, « que, pour cela, 
il n'avait point changé de volonté, que l'on fit de là ce que l'on 
devait et que, de son côté, il ne manquerait pas de faire ce qui serait 
de son devoir ' » . 

A Rome, le parti de la Ligue ignorait encore les secrets desseins 
de Clément VIII. Il s'ingéniait à faire échouer toute tentative de 
rapprochement- entre la France et le Saint-Siège. L'expulsion des 
Jésuites lui parut une bonne occasion pour noircir le Béarnais 
auprès du pape. L'arrivée à Rome du P. Guéret et du P. Alexandre 

1. Négociations avec la Toscane, t. V, p. 198. 

2. D'Ossat, Uitres et négociations, t. l's p. 375, 389. 

3. D'Ossat, I, 393, 405. 



» AM. DROIN 

Georges provoqua de telles clameurs que d'Ossat n'osait même pas 
les rapporter à Villeroy « car c'eût été impossible et, en plusieurs 
endroits, impertinent. » On accusait le roi, le parlement et tout 
son conseil. L'expulsion des Jésuites n'était que le signal d'une 
persécution générale des catholiques'. D'Ossat tint tête à l'orage. 
Il n'eut pas de peine à démontrer au pape ce qu'il y avait de faux 
ou d'exagéré dans les propos mis en circulation par les ennemis de 
la France ^ Le pape ne demandait pas mieux que d'être convaincu. 
Loin de vouloir soulever des difficultés, il ne songeait qu'à les évi- 
ter. Le lundi 13 mars. Sa Sainteté fit dire à d'Ossat « qu'elle avait 
commandé au général des Jésuites de pourvoir à ce que ses reli- 
gieux n'usassent d'aucune médisance ni détraction, et d'envoyer 
même hors de Rome ces deux qui étaient venus naguère de France ». 
Et, de fait, ajoute d'Ossat, « j'ai su depuis que ledit général les a 
envoyés à Frascati. Aussi est-ce chose, vraie que Sa Sainteté a, 
depuis permis aux Chartreux, Minimes et Capucins, de prier Dieu 
pour le roi K » 

Clément VIII était donc nettement décidé à recevoir Henri IV. 
Il attendait avec impatience l'arrivée des ambassadeurs du roi de 
France, et quand d'Ossat lui annonça le prochain départ de Duper- 
ron, le pape en reçut la nouvelle « avec une joie incroyable qui lui 
fit oublier le déplaisir qu'on avait eu de l'arrêt contre les Jésuites ^ ». 
Ceux-ci avaient espéré que le pape réussirait peut-être à faire de leur 
rappel une des conditions de l'absolution, et ils avaient manœuvré 
en conséquence. Mais Duperron et d'Ossat avaient reçu des instruc- 
tions formelles à ce sujet K Aucune concession ne leur était per- 
mise. Les Jésuites durent se résigner, dans l'attente de temps meil- 
leurs. Les négociations aboutirent enfin. Le 17 septembre 1595, sur 
la place Saint-Pierre de Rome, en présence d'une foule immense, 
les procureurs du roi, Duperron et d'Ossat, reçurent l'absolution 
au nom de leur maître. La réconciliation entre la France et le 
Saint-Siège était accompHe. 

1. D'Ossat, I, 398. 

2. D'Ossat, I, 406. 
5. D'Ossat, I, 407. 

4. D'Ossat, I, 397. 

5. Ambassades de Duperron (1633), p. 192. 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV 



III 



C'est une opinion, communément répandue, que, dans cette 
occasion, les Jésuites prêtèrent à Henri IV le concours de leurs bons 
offices '. La cause royale n'aurait pas eu de défenseurs plus désin- 
téressés, les dernières résistances de la Papauté ne seraient tombées 
que devant leurs supplications. Cette opinion ne paraît pas justifiée. 
Elle a pour point de départ une relation du P.. de Mena, faite à 
Bordeaux, en juillet 1603, c'est-à-dire peu avant le rappel des 
Jésuites, et que le P. Prat a tirée des Archives domestiques de son 
ordre ^. On y voit que les PP. Alex. Georges, Commolet, Jacques 
Sirmond se sont activement employés à obtenir du Pape l'absolu- 
tion de Henri IV. Le P. de Mena cite également le cardinal Tolet, 
et, d'une façon indirecte, le général Aquaviva. Il ne fait mention ni 
du P. Possevin ni du P. Guéret. A cette liste, Jouvancy ajoute le 
P. Guéret ' ; et, de plus,, il met en relief le rôle d' Aquaviva. Il ignore 
celui de Possevin. C'est en se basant sur l'un ou l'autre de ces témoi- 
gnages que les écrivains postérieurs ont pu, suivant leurs préférences, 
admirer l'habileté et la clairvoyance politiques des Jésuites ou leur 
esprit de charité et d'abnégation chrétiennes. Cependant, ni les affir- 
mations du P. de Mena, ni celles de Jouvancy ne nous ont paru 
concluantes. Elles gagneraient à être confirmées par le témoignage 
d'écrivains contemporains. Or, ceux-ci, pendant toute la durée de 
l'exil des Jésuites, paraissent avoir totalement ignoré les services 
rendus par la Compagnie à la cause de Henri IV. Ce qui est plus 
curieux encore, c'est que les Jésuites eux-mêmes n'aient pas songé 
à tirer argument de leur loyalisme passé, en faveur de leur rétablis- 
sement. Cela ne leur vint, semble-t-il, qu'assez tard, au moment 
de leur rappel, ou peu après, pour le justifier et donner le change 



1. Prat, op. cit., I, 235. — Crétincau-Joly, U'utoire de la Compai^^nii' de Jàtis, 
t. II, p. 440. — Douarche, L'ihiiversitr et /o J,-siiiles, p. 134. — Ranke, Histoire 
de France, t. II, p. 233. — Piagct, op. cit., p. 222. 

2. Op. cit., t. V. Voir les Pièces justificatives. La relation du P. de Menaest des 
plus suspectes. 

3. Historia Societalis Jesu, parsV, liber XII, 38. 



AM. DROIN 



à l'opinion sur la nature du conflit qui les avait tenus éloignés de 
la royauté. Depuis, quelques passages des lettres de d'Ossat et des 
Ambassades de Canayede Fresne ont pu être invoqués en faveur de 
leurs prétentions. Or, si l'on examine ces textes, on constate tout 
d'abord que d'Ossat et Defresne-Canaye ne disent rien de l'inter- 
vention du général Aquaviva et de son secrétaire Jacques Sirmond, 
Sur le rôle des PP. Guéret et Al. Georges, d'Ossat est plus explicite. 
C'est lui qui nous apprend que ces deux pères clabaudaient si 
volontiers contre Henri IV en compagnie des Espagnols que Clé- 
ment VIII fut obligé d'ordonner à leur général de les envoyer à 
Frascati. En ce qui concerne le P. Guéret, ce témoignage est 
confirmé par plusieurs passages de lettres de Nicolini, qui, vers le 
même temps, écrivait au grand-duc qu'on aurait « bien pu retenir 
en prison ce jésuite, au moins jusqu'à l'absolution, parce qu'il fait 
le jeu des Espagnols ' ». 

On peut aussi faire remarquer, à propos du passage de d'Ossat 
(I. 407) cité plus haut que si Clément VIII, qui avait tant à cœur 
l'afl^aire de l'absolution, avait cru pouvoir compter sur l'aide des 
Jésuites, il n'aurait vraisemblablement pas songé à inviter le géné- 
ral « à pourvoir à ce que ses religieux n'usassent d'aucune médi- 
sance ni détraction. » C'est également d'Ossat qui nous renseigne 
sur le rôle du P. Commolet. Ce père, « ancien ligueur et non des 
moins furieux », aurait été envoyé secrètement à Rome par le car- 
dinal de Gondy pour disposer les esprits en faveur du roi de 
France ^. Le P. Commolet s'est-il acquitté de sa mission, 
comment, dans quelle mesure, on l'ignore. Le fait reste dou- 
teux. Nous sommes tout aussi imparfaitement renseignés sur le 
P. Possevin, malgré le témoignage formel de Canaye de Fresne '. 
Écrivant à l'ambassadeur de France à Rome, M. d'Alincourt, 
Canaye de Fresne lui annonce l'arrivée du « bon P. Possevin qui 
s'est employé à la rebénédiction de Sa Majesté avec tant d'affection 
que toute la France lui en est redevable ». Ce témoignage si précis 
n'est confirmé ni par de Mena ni par Jouvancy. Reste le cardinal 



1. Négociations avec la Toscane,Y, 203, 205, 207. 

2. Jouvancy, q/). cit., XII, 38. 

3. Ambassades (1645), t. III, p. 21. 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV II 

Tolet. C'est le seul sur qui l'on soit d'accord. Les écrivains ou his- 
toriens du temps, à quelque parti qu'ils appartiennent — De Thou, 
Palma-Cayet, d'Ossat etc., — sont unanimes à reconnaître la part 
importante prise par le cardinal Tolet aux négociations qui précé- 
dèrent l'absolution et son heureuse influence sur leur issue. D'Ossat 
(I. 474-) écrit à Villeroy : « Ledit seigneur Toleto a plus fiiit et pu 
auprès de notre Saint-Père que tous les autres hommes ensemble ». 
Et plus loin (L 482) : « Il convient que le roi écrive audit sei- 
gneur Toleto d'une façon particulière et propre et qu'entr'autres 
il lui dise qu'après Dieu et le pape, il reconnaît tenir son absolu- 
tion de lui. » Henri IV suivit le conseil de d'Ossat. Il écrivit une 
lettre de remerciements au cardinal Tolet, et quand celui-ci mou- 
rut, il fit dire des prières publiques pour le repos de son âme. Donc, 
le cardinal Tolet et, peut-être, le P. Possevin, sont les seuls 
membres de l'Ordre dont on puisse dire qu'ils furent partisans d'une 
politique de réconciliation avec la France. Encore fout-il expliquer 
leur conduite. 

On a vu par quelles dégradations successives l'hostilité déclarée 
du pape s'était transformée en un désir précis, formel de réconci- 
liation. Dans cette évolution. Clément VIII fut guidé, soutenu, 
accompagné par quelques hommes clairvoyants qui lui montrèrent, 
d'une part, les dangers d'une guerre à outrance, de l'autre les avan- 
tages d'une politique pacifique avec la France. C'est à cette œuvre 
que s'était dévoué d'Ossat, et il est naturel que des hommes de 
haute intelligence comme le cardinal Tolet et le P. Possevin 
aient agi dans le même sens '. Le P. Possevin était un diplo- 
mate de valeur. Plusieurs fois, le Saint-Siège l'avait chargé 
de missions délicates dont il s'était toujours acquitté avec succès. 
Par sa situation, il échappait un peu à la discipline de l'Ordre. Le 
cardinal Tolet jouissait d'une Indépendance plus grande encore. Ce 
n'est d'ailleunspas tout à fait un jésuite que ce cardinal, mais seule- 
ment un ancien jésuite. L'autorité du général Aquaviva, fort ébran- 
lée à ce moment ^, ne s'exerce sur lui à aucun degré. Il agit de 
lui-même, obéissant aux seules inspirations de sa conscience et de 

1. Crétineau-Joly, of>. cit.. II, 440. — D'Ossat, I, 474, 482. 

2. Crétineau-Joly, III, 2 .1 12. 



12 AM. DROIN 

son esprit politique. Ni le cardinal Tolet ni le P. Possevin ne 
peuvent donc être considérés comme les porte-paroles et les repré- 
sentants de leur Ordre. S'ils contribuèrent à hâter la réconciliation 
de la France et du Saint-Siège, c'est à eux seuls qu'en revient le 
mérite. A la fin de l'année 1594, Clément VIII était complètement 
gagné à leurs idées. L'expulsion des Jésuites, quelque douleur qu'il 
en eût, ne modifia en rien ses résolutions '. Dès lors, à quel besoin 
correspondrait l'intervention que l'on prête aux Jésuites? Est-ce 
pour apaiser la colère du pape et lever ses derniers doutes? Mais la 
besogne est faite. Clément VIII est toujours décidé à donner l'abso- 
lution à Henri IV. Est-ce que, l'affection qu'il porte aux Jésuites 
lui ayant fait oublier un instant les intérêts de l'Église, il y ait à 
craindre qu'il ne fasse de leur rétablissement une des clauses de 
l'absolution ? Mais, Clément VIII a lui-même déclaré à d'Ossat 
« qu'il n'y avait rien de changé dans sa volonté ». Donc, il n'est 
pas exact qu'après leur expulsion, les Jésuites se soient interposés 
entre Clément VIII irrité et Henri IV, comme des agents de paix et 
de concorde. Quelque habileté qu'on leur reconnaisse, ou quelque 
vertu qu'on leur suppose, ils n'ont pas eu ci jouer un rôle que les 
circonstances ne comportaient pas ^. 

1. D'Ossat, I, 393. 

2. Dans les Monita sécréta, édités récemment (1901) chez Cornély, au chap. XIV : 
Des cas réservés et des motifs de renvoi de la Société, au § 8, p. 71, on lit : 

« Si quelqu'un des nôtres a une espérance certaine d'obtenir un évêché, ou 
quelqu'autre dignité ecclésiastique, contre les vœux ordinaires de la Société, qu'on 
le contraigne d'en faire un autre : c'est qu'il aura toujours de bons sentiments 
pour l'institut de la Société, qu'il en parlera bien, qu'il n'aura point de confesseur 
qui n'en soit, et qu'il ne fera rien qui soit de quelque conséquence qu'après avoir 
ouï le jugement de la Société. Ce qui n'ayant pas été observé par le cardinal 
Tolet, la Société a obtenu du Saint-Siège qu'aucun marrane, descendu des juifs 
ou des mahométans, n'y serait admis qui ne voudrait faire un semblable vœu, et 
que, quelque célèbre qu'il fût, on le mettrait dehors comme un violent ennemi 
de la Société. » — Ce passage des Monita, que j'ignorais à l'époque où j'ai écrit cet 
article, confirme mes conclusions d'une façon formelle : le cardinal Tolet était né 
à Cordoue en 1532. 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV 13 



IV 



Les Jésuites n'avaient pas été totalement expulsés du royaume. 
L'action du Parlement de Paris ne s'étendit que jusqu'aux limites 
même de l'autorité royale. Plus tard, les Parlements de Toulouse et 
de Bordeaux, qui avaient refusé de se conformer à l'arrêt d'expul- 
sion, firent leur soumission, mais ils gardèrent les Jésuites. C'était 
contre le gré de Henri IV. Sans doute, il ne songeait pas à employer 
la force, mais il eût été bien aise que ces deux parlements obéissent 
à une simple sommation. Loin d'entrer dans ces vues, ceux-ci 
demandèrent expressém.ent au roi le maintien des Jésuites '. 
Henri IV céda, à contre-cœur, car il soupçonnait ceux de Bordeaux 
de servir le roi d'Espagne et sa faction ^ Les Jésuites, forts de la 
protection des Parlements, conservèrent donc leurs collèges de 
Guyenne et de Languedoc. Ils en possédaient encore d'autres : à 
Avignon, en terre papale ; en Savoie, à Chambéry ; en Franche- 
Comté, à Dôle et à Besançon ; en Lorraine, à Pont-à-Mousson, à 
Verdun ; à Douai, à Saint-Omer en Flandre. Expulsés, ils cam- 
paient aux frontières. De là, malgré les arrêts du Parlement de Paris 
et la volonté royale, ils continuaient à diriger sur la France les 
efforts de leur propagande politique et religieuse. Les élèves 
affluaient dans ces collèges. Quand ils devinrent trop nombreux, on 
les fit émigreren Suisse ou en Allemagne '. Les Jésuites ne se con- 
tentaient pas d'attirer à eux la jeunesse. Ils allaient au-devant 
d'elle. Encouragés secrètement par de nombreux catholiques, ils 
n'hésitaient pas à quitter l'habit de leur ordre, pour pénétrer dans 
le ressort même des parlements qui les avaient expulsés *. laïques 
ou religieux, mais non plus jésuites, ils prétendaient avoir le droit 
d'enseigner et de prêcher. Ils s'introduisaient ainsi dans les 
familles comme précepteurs, dans les villes comme prédicateurs et 
maîtres de pension. 

1. Prat, op. cit., II, 16. 

2. Prat, II, II. 

3. Crétineau-Joly, III, 31. 

4. Lcstoile, VII, 91. 



14 AM. DROIN 

« Le Parlement n'avait garde de fermer les yeux sur cette subti- 
lité '. » Il résolut de couper court à ces manœuvres. Souvent déjà, 
le Parlement « avait pressé Sa Majesté de donner une déclaration pour 
enjoindre aux autres Parlements de France de faire publier dans 
leur ressort l'arrêt rendu contre les Jésuites. La chose avait été déjà 
résolue deux fois dans le Conseil, mais sans aucun effet, par les 
intrigues des amis de la Société qui étaient auprès du roi » ^ « C'est 
pourquoi les gens du roi, voulant empêcher que la force de cet 
arrêt ne fût entièrement éludée... et ayant demandé qu'il fût 
défendu, sous des peines rigoureuses, aux villes, aux collèges et aux 
Universités de laisser prêcher ou d'admettre aux fonctions ecclésias- 
tiques aucun Jésuite, ni de leur confier des enfants en puWic ou en 
particulier, sous prétexte qu'ils auraient quitté la Société; la 
Cour rendit, le 21 août 1597, un arrêt en conformité de leur 
demande \ » 

Ce nouvel arrêt se heurtait aux mêmes difficultés d'application 
que celui du 29 décembre 1594. En dehors de son ressort, le Par- 
lement de Paris ne pouvait rien. 11 réussit cependant à en franchir 
les limites. Les Jésuites possédaient un important collège à Tour- 
non. Placé entre le Vivarais et le Dauphiné, c'est-à-dire entre 
deux des plus importants foyers de la propagande calviniste, ce 
collège était comme une place forte aux mains des catholiques. 
Tournon dépendait judiciairement du Parlement de Toulouse. Mais 
le comte de Tournon, protecteur des Jésuites, était sénéchal d'Au- 
vergne et l'Auvergne était du ressort de Paris. En pesant sur le 
sénéchal d'Auvergne, on comptait faire obéir le comte de Tournon. 
On lui signifia l'arrêt du 21 août 1597. Le comte de Tournon fit 
des promesses, répondit qu'il obéirait, gagna du temps. Impatienté 
de ces longueurs, le Parlement le cita à comparaître, et, sur 
défaut, le condamna « à faire vuider et sortir hors des fins et 
limites de la ville et seigneurie de Tournon tous et chacuns les 
Prêtres et escholiers des Soi-Disans de la Soc. de Jésus, dans le 
délai de deux mois et ce sous peine de crime de lèse-majesté et de 
confiscation des biens» (i" oct. 1597)'*. 

1. Crevier, Histoire de l'Université de Paris, t. VII, p. 25. 

2. De Thou, Histoire, t. XIII, p. 519. 

3. Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 545. — Annales des S, D. ]., t. le"", p. 633. 

4. Ann. des S. D.J., I, 636. 



l'expulsion des jésuites sous HENRI IV I5 

Le comte de Tournon profita du délai qui lui était accordé pçur 
éluder l'effet de l'arrêt. Le Parlement fut plus heureux avec la ville 
de Lyon. Lyon avait donné la direction de son collège à un ancien 
Jésuite, nommé Porsan. Comme il avait quitté la Société avant 
l'arrêt de 1594, son cas soulevait quelques difficultés. Porsan tom- 
bait-il sous le coup de l'arrêt du 21 août 1597? Le Parlement se 
prononça pour l'affirmative. L'avocat Marion, « après avoir montré 
comment l'éducation des Jésuites n'a réellement qu'un mérite : la 
gratuité, et insisté sur la honte qui résulterait pour une ville aussi 
fidèle que Lyon s'il se trouvait parmi les élèves un autre Châtel », 
obtint que l'arrêt fût exécutoire pour le collège de Lyon, et 
que Porsan, pour n'avoir pas comparu, fût mis en prison '. 

Aux arrêts du Parlement, les Jésuites répondaient par des apolo- 
gies où ils mettaient à défendre leur Société toute la vigueur que 
leurs adversaires employaient à l'attaquer -. Chaque coup amenait 
une riposte. Loin de baisser la tête, ils maintenaient fermement, en 
fiice des revendications gallicanes, les principes de Tultramonta- 
nisme. Après leur expulsion, ils avaient publié un Avertissement aux 
Catholiques pour leur rappeler que les déclarations de Châtel « con- 
cernant le droit de tuer, non pas toutes sortes de rois, mais tant 
seulement ceux qui étaient invaseurs et tyrans, étaient conformes 
aux enseignements des docteurs approuvez, et, qu'en outre Châtel 
ne pouvait être repris pour avoir dit que Henri IV n'était en 
l'Église jusqu'à ce qu'il eût l'approbation du pape, attendu que 
Sixte-Quint avait inhabilité Henri de Bourbon à toute succession du 
royaume et l'avait déclaré relaps ' ». Après l'absolution de 
Henri IV, c'est à lui-même qu'ils adressèrent leurs plaintes et leur 
justification. 

Le P. Richeôme, dont la plume, dit l'historien Mathieu, « était 
belle, nette et insidieuse », lui dédia ses Trois Discours pour la Rtli- 



1. Mcm. de la Ligtie, VI, 594. — Ami. liesS. D.J., I, 633, 644. — De Tliou, 
XIII, 159. 

2. UApoloj^riepour Jean CMlel (dans Mémoires de Coudé, t. VI), est une diatribe 
violente contre le Parlement et une glorification de l'assassin. Son auteur est un 
ancien curé de Paris, Jean Bouclier, qui, trop compromis durant la Ligue, quitta 
Paris quand Henri IV y entra, 

3. Palma-Cayet, C/«w»/Vfl A wa, p. 627. 



l6 AM. DROIN 

gion catholique. Le Parlement, ayant trouvé cette épître « pleine 
d'opprobre contre la religion et l'autorité de la cour », en fit sup- 
primer tous les exemplaires, défendit à tout libraire d'imprimer ou 
mettre en vente à l'avenir aucun livre et écrit des prêtres ou éco- 
liers soi-disant de la Compagnie de Jésus, ordonna que le 
P. Richeôme serait pris au corps et amené en la Conciergerie du 
Palais, en attendant qu'on lui fit son procès (12 nov. 1597) '. 

Le P. Richeôme était à Bordeaux, et, par conséquent, en sûreté. 
Les rigueurs du Parlement n'arrêtèrent pas sa plume. Ce fut lui 
qui répondit aux allégations de l'avocat Marion. Mais, cette fois, il 
s'abrita derrière un pseudonyme. C'est sous le nom de René de La 
Fon que parut sa Response pour les Religieux de la Compagnie de Jésus 
au plaidoyer de Simon Marion. Pasquier, qui faisait paraître ses 
Recherches sur la France, fut compris dans la riposte. 

Si le P. Prat, auquel j'emprunte ces renseignements, avait vécu 
dans ce temps, nul doute qu'il n'eût apporté, à la plume « bien 
taillée » du P. Richeôme le secours de la sienne ^. 

« Pour réfuter ces deux avocats, dit-il, il n'y avait qu'à nier 
absolument tout ce qu'ils avaient avancé, puisqu'ils n'avaient parlé 
et écrit que pour tromper, et que toutes leurs allégations, inspi- 
rées par la méchanceté, n'étaient fondées que sur l'imposture. » 

C'est la méthode que paraît avoir suivie le P. Richeôme. Les 
coups que la Compagnie avait reçus, il les rendit avec usure. « En 
détruisant les accusations que Simon Marion et Pasquier avaient 
inventées, il exposa leur ignorance, leur mauvaise foi, leurs inep- 
ties, les outrages qu'ils avaient faits au bon sens, à la vérité, à la 
conscience pubhque ^ ». La plume du P. Richeôme était aussi infati- 
gable que « bien taillée ». A de nouvelles attaques, il opposa la 
Très humble remontrance et requête des religieux de la Compagnie de 
Jésus au roi Tr. Chrétien Henri IV, dans laquelle il essayait de 
disculper sa Compagnie de toutes les accusations portées contre 
elle. 

Ces réponses ne convainquaient personne, le Parlement moins que 



1. Ami. des S.D.J., I, 345. 

2. Prat, op. cit., II, 11. 

3. Prat, II, II. 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV I7 

tout autre ; il ne cessait de pousser à l'extermination des Jésuites. 
Le comte de Tournon ne s'était pas conformé à son arrêt. Il tem- 
porisait. Il comptait, d'ailleurs avec raison, qu'on n'oserait user 
de violence pour le réduire. Cependant le délai de deux mois qui 
lui avait été accordé allait expirer. Se sentant impuissant, et crai- 
gnant peut-être de paraître ridicule, le Parlement eut alors recours 
au Conseil du roi, qui lui donna ample satisfaction. Ce Conseil ren- 
dit, en effet, le 21 novembre 1597, un arrêt qui ordonnait aux 
Jésuites de « vuider, dans le délai de trois mois, non seulement 
hors delà ville de Tournon, mais aussi hors du royaume ' ». 

Cet arrêt, qui paraissait si menaçant pour les Jésuites, resta lettre 
morte. Henri IV en arrêta l'effet "■ et laissa le Parlement se tirer 
seul d'embarras. Celui-ci était décidé à aller jusqu'au bout. Dans 
un nouvel arrêt rendu le 18 août 1598, il déclara que le sieur de 
Tournon avait encouru les peines portées par l'arrêt du i" août 
1597, ordonna la saisie de ses biens, le priva de la charge et office 
de sénéchal d'Auvergne et le déclara incapable de porter aucune 
autre charge. L'arrêt faisait encore expresses défenses à toutes per- 
sonnes d'envoyer leurs enfants chez les Jésuites, avec injonction au 
procureur du roi d'informer contre les contrevenants et déclarait 
inhabiles et indignes d'obtenir des grades dans les Universités ceux 
qui étudiaient dans leurs collèges K 

Devant ce nouveau danger, ni le comte de Tournon, ni les 
Jésuites ne perdirent courage. Ils sollicitèrent et obtinrent peu 
après, par le syndic des États du Languedoc, un arrêt contraire du 
Parlement de Toulouse (23 septembre 1598). « Cet arrêt faisait 
défenses au sieur de Tournon, même aux magistrats, consuls 
et autres soumis à la juridiction du Parlement de Thoulouse, de 
troubler, dans leur ministère ou dans la jouissance de leurs biens, 
les prêtres ou escholiers de la Compagnie de Jésus et d'empêcher 
que la jeunesse n'allât étudier dans le collège de Tournon, à peine 

■mtre les contrevenants de 10.000 écus d'or d'amende. » 
« Le roi, dit de Thou S fut justement indigné de voir son auto- 

1. D'Ossat, III, 18, 37. 

2. D'Ossat, III, 92. 

î. De Thou, XIII, 222. — Mi'm. Je ht Ui,'ue,\l 691. 
4. De Thou, XIII, 22}. 

Revue d'bisloire moderne et conttmporaiiu . — III. 2 



I» AM. DROIN 

rite compromise par la contrariété de ces deux arrêts. Il s'en fallut 
peu qu'il ne fit casser et annuler l'édit du Parlement de Toulouse, 
et n'ordonnât à ce Parlement et à celui de Bordeaux, d'enregistrer 
l'arrêt rendu contre J. Châtel, quatre ans auparavant, mais la 
chose fut différée par la sollicitation de quelques courtisans qui 
avaient d'autres sentiments et n'eut enfin aucune exécution, à cause 
de différentes remises qu'on apporta dans cette affaire, qui sont 
choses ordinaires en France. » 



La tolér'ance de Henri IV n'était pas seulement l'effet d'une 
bienveillance naturelle. En cédant aux sollicitations de ses courti- 
sans, il obéissait aussi à des raisons plus impérieuses. La situation 
du Royaume lui commandait une politique de prudence et de 
ménagements. La guerre civile s'éteignait peu à peu. Les derniers 
ligueurs posaient les armes. La paix semblait faite. Mais, sous ce 
calme apparent, les passions restaient ardentes et vivaces. Aucun 
des partis n'avait abdiqué ses prétentions. Aucun ne se résignait à 
la tolérance. Catholiques et huguenots restaient en présence, hai- 
neux et irréconciliables, prêts ci la révolte. Pour beaucoup, la paix 
n'étart qu'une trêve. 

Les huguenots s'étaient éloignés de Henri IV depuis sa conver- 
sion. Déçus dans leurs espérances, ils ne cherchaient plus ds salut 
qu'en eux-mêmes. Ils s'étaient donné une organisation indépen- 
dante. Ils avaient leurs assemblées, leurs chefs. Plusieurs fois, ils 
regardèrent hors de France pour y chercher un protecteur. Henri IV 
n'en pouvait rien obtenir. 

Les catholiques, au contraire, se pressaient autour de la royauté, 
mais c'était avec l'espoir de la pénétrer de leur esprit, de l'identifier 
avec leur cause. Comme les protestants, mais à un degré moindre, 
ils étaient groupés, unis. Henri IV pouvait compter sur leur 
dévouement. Mais il aurait fallu qu'en se mettant à leur tête, il les 
suivît partout; or, il ne voulait suivre personne. 

Aucun homme ne paraît avoir été plus étranger que Henri IV 
aux passions religieuses qui agitaient avec tant de violence ses con- 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV I9 

temporains. Successivement protestant et catholique, il avait gardé, 
de son double passage dans les deux camps, un grand fonds de 
tolérance. Cependant, ce n'était pas un sceptique. Il avait la foi 
réelle et vive. Mais, les formes extérieures du culte ne lui impor- 
taient guère. Les subtilités des docteurs le laissaient indifférent et, 
pourvu qu'on se conformât à l'esprit général de l'Évangile, il se 
souciait fort peu que l'on prît des libertés avec la lettre. Il ne 
s'était converti que pour assurer la paix du royaume. Ce n'était pas 
sans angoisses qu'il avait abandonné le parti auquel il devait tout, 
et sa couronne même. En passant aux catholiques, il laissait dans 
l'autre camp une part de son âme, en sorte que d'Aubigné pouvait 
dire avec raison, au moment de l'attentat de Châtel : « Vous 
n'avez renié Dieu que des lèvres et il vous les a percées, si vous le 
reniez du cœur, il vous le percera aussi \ » 

Les sentiments de Henri IV varièrent dans la suite. L'abandon 
des protestants le fit pencher davantage du côté des catholiques. 
Mais, ce changement ne devint sensible que dans les dernières 
années de son règne. Jusque-là, il s'appliqua à tenir la balance égale 
entre les deux partis, à faire respecter son autorité compromise par 
les exigences des confessions rivales et à les contenter, l'une après 
l'autre, par une série de concessions habilement ménagées et dosées 
avec justesse. 

Ces concessions n'allèrent jamais jusqu'à l'abdication de toute 
volonté personnelle. Il avait promis de restaurer la religion catho- 
lique en son ancienne splendeur, mais il voulait qu'on se reposât 
sur lui de ce soin, et qu'on le laissât libre du choix de l'heure et 
des moyens. Le parti catholique réclamait alors, avec instances, la 
publication du concile de Trente et le rappel des Jésuites. Sur ces 
deux points, Henri IV se refusait à toute concession. Le concile de 
Trente, en certaines de ses parties, était contraire aux libertés de 
l'Hglise gallicane, et Henri IV n'était pas homme à laisser amoindrir 
h prérogative royale en sa personne. Quant aux Jésuites, c'étaient 
des rebelles qui, loin de mériter sa bienveillance, continuaient à le 
braver, entretenant le feu de la Ligue et s'alliant à ses ennemis. 
Henri IV songeait moins à les rappeler qu'à les expulser totalement. 

I. D'Aubigné, Histoire universelle, p. 738 du livre III (Appcndix). 



AM. DROIN 



VI 



La mauvaise volonté de Henri IV à l'égard des Jésuites n'avait 
d'égale que l'ardeur du Pape à obtenir leur rappel. Clément VIII 
ne se rendait pas compte de l'état des esprits en France. Il avait 
supposé qu'Henri IV, par reconnaissance ou par égard pour sa per- 
sonne, accueillerait volontiers sa requête et lui donnerait à bref 
délai satisfaction '. Dès le lendemain de l'absolution il avait com- 
mencé ses instances. Or, Henri IV était d'autant moins disposé à 
les accueillir qu'il lui était plus facile d'abriter son mauvais vou- 
loir derrière d'importantes considérations de politique intérieure. 
Tous ceux qui avaient poussé à l'expulsion des Jésuites, l'université, 
les protestants, une partie du clergé, étaient décidés à s'opposer à 
leur rappel. Le Parlement, plus soucieux de faire respecter son 
autorité que de plaire au Pape, les frappait à coups redoublés. 
Chacun de ses arrêts avait son contre-coup à Rome. Le Pape, le 
général des Jésuites venaient tour à tour se plaindre à d'Ossat des 
rigueurs du Parlement ^. D'Ossat les comblait de bonnes paroles, 
les exhortait à la patience, à la modération. Il tâchait de mettre 
Henri IV à l'abri, rejetant tout sur les magistrats. En même temps, 
il avertissait Villeroy des mauvais effets que cette politique de 
persécution produisait en cour de Rome. « Car cela irritait infini- 
ment Sa Sainteté et toute cette cour et donnait grands avantages 
aux ennemis du roi et du royaume î. » 

En France, on trouva très judicieux les conseils de d'Ossat ^. 
Villeroy approuva sa conduite. Le roi voulut qu'on montrât sa 
lettre au premier Président et à l'avocat général Servin. Mais, les 
parlementaires n'en firent qu'à leur tête. L'arrêt du i" octobre 
contre le comte de Tournon émut grandement la cour de Rome. 
Non content de faire des représentations à l'ambassadeur de France, 
Clément VIII écrivit au cardinal de Florence, alors légat, de prendre ^ 

1. D'Ossat, I, 510. 

2. D'Ossat, II, 498 ; III, 494. 

3. D'Ossat, II, 498. 

4. Lettre de Villeroy à d'Ossat, dans Prat, op. cit., V, 79. 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV 21 

vivement en main la cause des Jésuites (29 nov. 1597) '. Quand sa 
lettre arriva, une mesure plus grave encore venait d'être prise. Le 
Conseil privé, par arrêt du 21 novembre 1597, venait d'ordonner aux 
Jésuites de Tournon de quitter la ville et le royaume ^ Cette 
entrée en scène du Conseil privé qui jusque-là s'était tenu à l'écart 
paraissait indiquer un changement dans la tactique des adversaires 
des Jésuites. Désespérant d'obtenir en bloc et d'un seul coup leur 
expulsion totale, n'avaient-ils pas l'intention d'arriver au même 
but par une série d'expulsions partielles dont on choisirait habile- 
ment l'heure et le prétexte. Ces suppositions, qui n'ont rien d'invrai- 
semblable, se présentèrent sans doute à l'esprit de Clément VIII 
<]ui se montra très irrité (28 fév. 1598). La situation était tendue. 
On pouvait craindre un éclat fâcheux, peut-être une rupture. 
D'Ossat, qui en voyait tout le danger voulut l'éviter. Le 5 mars 
1598, il adressa à Villeroy une longue lettre dont on a pu dire 
qu'elle vaut un plaidoyer pour les Jésuites '. 

D'Ossat commençait en rappelant tous les bruits fâcheux que 
les ennemis du roi faisaient courir sur son compte. Sa jeunesse 
passée dans l'hérésie, ses longues hésitations avant de se convertir, 
les dernières rigueurs contre les Jésuites, autant d'avantages qu'on 
fournit aux ennemis du dehors et à ceux du dedans, à tous les 
esprits amis des troubles et des guerres civiles, autant de sujets 
d'inquiétude et de méfiance, même pour les catholiques sincère- 
ment rattachés au gouvernement. Ces rigueurs intempestives sont 
insuffisantes à rallier au roi les cœurs des protestants. Elles ne 
font que les rendre plus « rogues » et plus difficiles à l'obéissance. 
On craint à Rome, continuait d'Ossat, qu'après trois ans de silence, 
rigueurs nouvelles ne s'arrêtent pas au comte de Tournon 

expérience a montré jadis ce que peut contre le roi l'hostilité de 
cette cour. Elle lui a montré aussi que les Jésuites ont plus de 
crédit sur le peuple, plus de moyens d'action que les autres reli- 

ux. Un nouvel arrêt d'exil ne s'exécuterait pas sans lutte. Ne 
x.iut-il pas mieux laisser provisoirement les choses « en état » et les 



1. Prat, I, 395- 

2. D'Ossat, III, 18, 13. 

3. D'Ossat, III, 20 sqq. 



22 AM. DROIN 

Jésuites « là où on les a gardés ». Le coup qui les a frappés les a 
rendus plus prudents. Ils comprennent trop bien leurs véritables 
intérêts pour tenter « quelque nouvelle escapade ». Ne vaudrait-il 
pas mieux chercher à les gagner et acquérir, en leur laissant entre- 
voir le rétablissement comme prix de leurs services ? 

Cette fois, Henri IV suivit les conseils de d'Ossat. L'amitié de 
Clément VIII lui était nécessaire pour arriver au règlement des 
affaires intérieures et extérieures de son royaume. Il était sur le 
point de « s'élargir grandement » envers les Réformés. Le moment 
était mal choisi pour l'exécution d'une mesure qui pouvait res- 
sembler à une persécution des catholiques. Il fit surseoir à l'exécu- 
tion de l'arrêt du conseil privé. Mais, s'il consentait à ne pas pous- 
ser plus loin les hostilités, à laisser les choses en l'état, il n'en 
restait pas moins très hostile aux Jésuites. « Il ne pouvait com- 
prendre que le Pape, qui prétendait l'aimer, lui demandât de 
rappeler dans son royaume des gens qui le voulaient mettre à 
mort '. » Dans un entretien avec le cardinal légat, il se plaignait 
que les Jésuites eussent tenté quatre fois de le faire assassiner. 
Aussi, ne voulait-il pas entendre parler de leur rappel ^. 



1. Lettre du cardinal de Florence au cardinal Aldobrandini, dans Prat, V, 151. 

2. « Sur la demande pour les Jésuites, j'ai répondu au légat ingénuement que 
si j'avais deux vies, j'en donnerais volontiers une au contentement de Sa Sain- 
teté; mais que n'en ayant qu'une, je la devais... conserver pour mes sujets,... 
puisque ces gens se montraient encore si passionnés, entreprenans,.., insuppor- 
tables, continuant à séduire mes sujets, à faire leurs menées, pour reprendre... 
autorité en mon état, et s'enrichir et accroître, pouvant dire mes affaires n'avoir 
prospéré, ma personne n'avoir eu sûreté que depuis que lesdits Jésuites ont été 
bannys » (Henri IV à Luxembourg, 17 août 1598, dans Lettres missives, t. V, 
p. 15). — ((Je ne me confierai aux promesses et belles paroles des Jésuites, car 
j'ai trop éprouvé leur dissimulation et malice et la mauvaise volonté qu'ils me 
portent. Aussi sont-ils régis et gouvernés par personnes non seulement qui ne 
m'aiment point, mais aussi qui ont l'âme plus vindicative que religieuse... 
Partant, détournez doucement Sa Sainteté de l'opinion qu'elle montre avoir de 
les favoriser en mon royaume et vous me ferez service très agréable. » (Au même, 
dans Lettres missives, VIII, 705 et 711). — Négociations avec la Toscane, V, 362. — 
Piaget, op. cit., 237. Répondant aux remontrances du Parlement à l'occasion de 
l'édit de Nantes : « Je suis catholique, dit Henri IV, mais non catholique jésuite. 
Je connais les catholiques jésuites. Je ne suis pas de l'humeur de ces gens-là. » 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV 23 



VII 



Cependant, Henri IV ne devait pas rester longtemps si intrai- 
table. Moins de six mois après, il autorisait d'Ossat à déclarer au 
Pape « qu'il se voulait accommoder au vouloir de Sa Sainteté, 
touchant les jjésuites » (ii nov. 1598) '. Ce n'était pas que ses 
sentiments envers la Société eussent changé. Mais il avait encore 
besoin du pape et cùUc fois, comme on lui tenait la dragée haute, 
il cédait. Depuis longtemps, Henri IV était séparé de Marguerite de 
Valois, sa femme. Leur union était restée stérile. Au contraire, 
Gabrielle d'Estrées, avec qui il vivait publiquement, lui avait 
donné trois enfants. Il la traitait en reine et voulait l'épouser. 
Pour cela, il fallait obtenir de Rome l'annulation de son premier 
mariage. Il y songeait depuis longtemps. Il finit par s'en ouvrir 
au légat. Des pourparlers s'engagèrent. La mort de Gabrielle 
rendit la négociation plus facile. A Rome, on vit tout le profit à 
tirer de la situation. On fit comprendre à Henri IV que le moyen 
de se concilier la bienveillance du Saint-Siège, n'était pas de le 
mécontenter à tout propos. Henri IV hésitait. Enfin « le désir 
qu'il avait que cette affaire réussit, le rendît plus facile sur celle- 
là ^ ». Le pape voulut aussitôt mettre à profit ces bonnes dis- 
positions. Pour éviter les longueurs et les formalités sans fin des 
chancelleries, il envoya ;\ Henri IV une sorte d'ambassade com- 
posée de l'évêque d'Adria, Horatio dcl Monte, récemment pourvu 
de l'archevêché d'Arles et du P. Maggio, jésuite, qui traiteraient 
directement avec le roi du rappel des Jésuites et de la publication 
du concile de Trente. Ils avaient pour instructions de demander 
plus pour avoir moins '. 

Les Jésuites en effet étaient toujours sous le coup des récents 
arrêts du Parlement, et du Conseil privé. Henri IV avait laissé ces 
arrêts dormir, mais sans les désavouer. C'était une arme toujours 



1. D'Ossat, III, 190. 

2. l'nt, II, 12. 

3. D'Ossat, Ml, 190 sqq. 



24 ' AM, DROIN 

menaçante et dont on craignait qu'il ne se décidât à faire usage. Il 
fallait d'abord obtenir que ceux des Jésuites qui étaient restés dans 
le royaume y fussent tolérés. Pour le surplus, les envoyés du pape 
restaient libres d'agir au mieux des intérêts de la religion et selon 
les circonstances. D'Ossat tira très habilement parti de la situation. 
Il commença par cacher au pape la réponse favorable qu'Henri IV 
l'avait chargé de lui transmettre. Car, disait-il à Villeroy, « ceci 
étant dit par moi, dès à présent, ne vous tiendrait lieu de rien et 
rendrait toute leur ambassade vaine et pleine de mécontentement » 
(ir nov. 1598). Au contraire, en gardant le silence sur les véri- 
tables intentions du roi, il permettait à son maître de contenter le 
pape, doublement, et à peu de frais. D'abord en donnant au P. Mag- 
gio le passeport que Clément VIII lui demandait pour ce Jésuite, 
ensuite, en paraissant n'avoir accordé qu'à des sollicitations, et par 
égard pour Sa Sainteté, ce que déjà il était disposé à accorder libre- 
ment, c'est-à-dire le maintien des Jésuites là où ils se trouvaient. 
« Il convient donc, ajoutait d'Ossat d'attendre ladite ambassade, et 
même d'autant que Sa Majesté a à publier cet édit touchant ceux de 
la Religion réformée et qu'il sera bon de conserver cette concession 
jusques après la dite publication, pour y servir de quelque lénie- 
ment et adoucissement. Et plût à Dieu que vous puissiez ajouter la 
publication du concile de Trente, comme le plus bel emplâtre qui 
s'y pût appliquer ' ». 

La recommandation n'était pas inutile, car la nouvelle de la 
publication de l'Édit de Nantes porta au plus haut point l'exaspéra- 
tion de Clément VIII. « Cet édit, que le roi lui avait fait en son 
nez. Clément VIII le considérait comme une plaie à sa réputation 
et renommée et lui semblait qu'il avait reçu une balafre en son 
visage. Et sur ce propos, ajoute d'Ossat, il se laissa transporter si 
avant qu'il ajouta que comme il avait alors franchi le fossé pour 
venir à l'absolution, aussi ne se feindrait-il pas de le franchir une 
autrefois, s'il fallait retourner à faire acte en arrière ^ » 

Il n'était pas de l'intérêt de Henri IV de pousser à bout un pon- 
tife si irascible. Pour le calmer, il protesta à nouveau de ses bonnes 



1. D'Ossat, III, 191. 

2. D'Ossat (mars 1599), III, 321, 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV 25 

intentions. Le pape s'adoucit. L'affaire reprit paisiblement son 
cours. Les ambassadeurs du Saint-Siège se mirent en marche. Le 
cardinal de Gondy, averti par un bref spécial, le duc de Montmo- 
rency et d'autres puissants seigneurs auxquels le P. Aquaviva avait 
écrit à cette occasion, devaient seconder leurs efforts ". Ce n'est 
que le I r septembre 1599 que le nonce les présenta à Sa Majesté, qui 
se trouvait à Blois. Le roi répondit à leurs ouvertures qu'il entre- 
rait volontiers dans les vues du Saint-Père, mais, que, comme il 
s'agissait de réparer un acte ou de révoquer un arrêt du Parlement, 
il ne pouvait s'occuper de cette affaire qu'à Paris ^. Dans cette 
audience, Henri IV ne manqua pas de se plaindre vivement de ce 
que les Jésuites, sans aucune autorisation de sa part, s'étaient 
introduits dans plusieurs villes de son royaume, entre autres à 
Brives, Béziers, Limoges, sous prétexte qu'ils y étaient appelés, 
pour y fonder des collèges. Le P. Maggio transmit les plaintes de 
Henri IV à son général, et celui-ci put assurer à d'Ossat que tous 
ces nouveaux établissements se faisaient contre son gré. Il eut 
même soin de lui faire lire les ordres qu'il expédiait aux Jésuites de 
France '. 

A Rome, la dissolution du mariage de Henri IV n'était pas 
encore prononcée. Avant de franchir ce pas. Clément VIII par une 
lettre du 26 octobre 1599 rappela à Henri IV combien il avait à 
cœur la publication du concile de Trente et le rappel des Jésuites. 
Henri IV lui répondit « qu'il avait ce pensement au cœur aussi 
avant que Sa Sainteté le pouvait désirer et qu'il rechercherait tous 
moyens de donner sur ce à Sa Sainteté tout le contentement qui 
lui serait possible 4. » 

Le divorce 'prononcé (duc. 1599), ce fut à Henri IV à donner à 
son tour satisfaction au Saint-Père et à tenir sa promesse. Il parais- 
sait difficile qu'il l'éludât complètement. Le moment était donc 
propice pour les Jésuites. Il fallait emporter la position ; un gros 
effort fut tenté. Le principal obstacle venait toujours des parle- 



1. Prai, II, 12. 

2. Prat, II, 24. 

3. D'Ossat, III, 431. 

t. Uttres missives, V, 184. 



26 AM. DROIN 

nientaires. Clément VIII, dans un bref spécial (15 déc. 1599), 
recommanda au chancelier de Bellièvre, dévoué aux Jésuites, de 
prévenir leur opposition par ses démarches et son influence '. Un 
conseil extraordinaire, composé des principaux membres du Parle- 
ment, fut convoqué à la chancellerie pour y délibérer de concert 
avec Villeroy et Bellièvre sur les propositions apportées de Rome 
par l'archevêque d'Arles et le P. Maggio. Le chancelier exposa 
l'affiiire et se fit l'avocat du Saint-Siège et des Jésuites. Il fut sou- 
tenu par Villeroy et par le procureur général, de La Guesle. Mais 
les avocats du roi, Marion et Servin, protestèrent énergiquement. 
Une discussion générale s'engagea, et comme, très probablement, 
elle menaçait. de tourner mal pour les Jésuites, le Président Séguier 
émit l'avis d'abandonner l'affaire au roi, sous prétexte qu'il s'agissait 
de révoquer un arrêt porté par le Parlement au nom de Sa Majesté. 
Cette proposition dont le but ne trompait personne prévalut 
malgré les réclamations des adversaires des Jésuites. Après la 
séance, le Président Séguier expHquant sa pensée au chancelier et 
au ministre d'État, les pria instamment d'empêcher que cette 
affaire fût portée au Parlement, et de la traiter eux-mêmes avec Sa 
Majesté ^ 

L'affaire du marquisat de Saluées obligea Henri IV, qui d'ailleurs 
ne faisait pas montre d'un grand empressement, à renvoyer à des 
temps plus opportuns l'examen des propositions du Saint-Siège ^ 
Quand la guerre fut terminée, le pape recommença sa double 
poursuite ''. Les Jésuites de leur côté ne restaient pas inactifs. Ils 
saisissaient toutes les occasions de se rapprocher de Henri IV, de 
se concilier ses bonnes grâces. Henri IV les rencontrait partout : à 
Chambéry, pendant la campagne de Savoie; à Lyon, lors de son 
mariage avec Marie de Médicis, déjà circonvenue et gagnée à leur 
cause 5, partout onctueux, prêts aux petits services, pleins de 
bonnes paroles. Le roi les payait de même monnaie. Il n'en répri- 
mait pas leurs menées avec moins de fermeté. A Bordeaux, il faisait 



1. Prat, II, 27. 

2. Prat, II, 29. 

3. Lestoile, VII, 375. 

4. Prat, II, 51. 

5. Prat, II, 38. 



L EXPULSION DES JESUITES SOUS HENRI IV 27 

supprimer une de leurs publications qui renfermait des maximes 
contraires aux maximes gouvernementales. A Cahors, où ils s'étaient 
établis sans son autorisation, il les faisait chasser, car, disait-il, dans 
une lettre à d'Ossat (i" mai 1601), « je veux conserver mon autorité 
en mon royaume, sans endurer qu'elle soit altérée, moins encore 
sous prétexte de religion et par lesdits Jésuites que pour toute autre 
cause et par d'autres ' ». 

A l'extérieur, Henri IV n'avait pas lieu d'être plus satisfait de 
leurs agissements. Nous les avons vus en Flandre justifier l'attentat 
de Châtel. En Angleterre, ils s'exposaient à la haine publique, en 
ne concédant rien au sujet du droit des papes sur le temporel des 
rois, en taxant d'hérétiques les prêtres anglais qui pour préserver 
leur religion des rigueurs d'Elisabeth adoptaient les maximes 
gallicanes, en favorisant la politique espagnole. Henri IV prit la 
défense des prêtres anglais qui allaient à Rome se plaindre des 
Jésuites, et il ordonna à son ambassadeur à Rome, M. de Béthune, 
de les appuyer de toute son influence auprès du Saint-Siège ^ En 
Allemagne, les Jésuites étaient l'âme du parti qui poussait les 
princes aux mesures violentes contre les réformés. En Italie, en 
Espagne, ils continuaient à soutenir librement dans de nombreux 
écrits des opinions extrêmes sur la suprématie des papes et sur le 
droit des peuples à se débarrasser des rois. 

Ces griefs sans cesse renaissants entretenaient les défiances de 
Henri IV. Ils le confirmaient aussi dans ses résolutions. Pendant 
son séjour à Lyon, Henri IV avait fait au légat du pape et au 
P. Maggio des promesses formelles. Il s'était engagé à rétablir les 
Jésuites non tout d'un coup et partout, mais peu à peu, à cette 
condition toiàtefois qu'ils se renfermeraient dans le devoir et ne 
se mêleraient pas des affaires d'État '. Pour être plus sûr de leur 
obéissance, il comptait les soumettre à un bon et solide règlement. 
Les négociations ne furent reprises qu'au mois de juillet. Le 27, 
Henri IV écrivit au P. Maggio, alors au collège d'Agen, de venir le 

1. D'Ossat, V, 389. 

2. De Kerinaingant, Mission de Harlay, t. II, p. 28. 

3. Lettres du V. Maggio au P. Aquaviva, 22 janv. et 15 fcvr. 1601, pub. par 
le P. Prat, op. cil. y II, 39 et 45. — Lettre de Henri IV à d'Ossat, 20 jaiiv. 1601, 
dans d'Ossat, V, 368. 



28 AM. DROIN 

rejoindre à Paris '. Villeroy, par le même courrier, l'engageait à se 
hâter. Le P. Maggio, malade n'arriva à Paris que trois mois après. 
Comme il ne pouvait encore se rendre auprès du roi, celui-ci lui 
envoya un de ses conseillers, M. de Maisse, pour lui dire qu'une 
commission avait été spécialement chargée par le roi de s'occuper 
du rappel de la compagnie et des propositions qu'on devait sou- 
mettre au Saint-Siège ^ Moins de quinze jours après, le 20 novembre 
1601, le P. Maggio pouvait écrire à son supérieur que l'affaire était 
conclue et qu'un projet de rappel avait été envoyé au Saint-Siège, 
mais qu'il ne serait connu que lorsque Sa Sainteté aurait envoyé 
au roi son avis et ses observations K M. de Béthune, ambassadeur 
près du Saint-Siège, fut chargé d'appuyer le projet et d'en justifier 
les conditions restrictives (18 nov. léoi). Ces conditions parurent 
fort dures à Rome. Après quinze jours de mûres réflexions, le 12 jan- 
vier iéo2, le général soumit au pape de graves observations sur la 
plupart des articles du projet : le quatrième surtout, qui exigeait 
que les religieux de l'ordre prêtassent chaque année un serment de 
fidélité au roi entre les mains d'officiers désignés pour le recevoir, 
fut jugé inacceptable '^. 

Ces observations furent envoyées directement au roi. « Depuis 
lors, et les articles du projet et les observations du P. Aquaviva 
devinrent l'objet de questions, de réponses, d'objections et 
de répliques qui, transmises de Paris à Rome et de Rome à Paris, 
consumèrent le reste de l'année 1602 >. » Aucune des deux parties 
ne voulant céder, il fut impossible de s'entendre. On mit fin à 
la mission du P. Maggio. L'affaire paraissait enterrée. 

Am. Droin. 
(La fin prochainement .) 



1. Prat, II, 49, 50. 

2. Lettres du P. Maggio au P. Aquaviva, 6 nov., dans Prat, II, 54. 

3. Prat, II, 61. 

4. Prat, II, 62. 

5. Prat, II, 63, 64. 



La question ouvrière et le mouvement philosophique 
en France au XVIIT siècle 



C'est un fliit très digne de remarque que la curiosité des histo- 
riens, celle spécialement de beaucoup de jeunes érudits, se porte de 
plus en plus vers les choses sociales. On ne saurait trop les en féli- 
citer. A coup sûr, il nous importe de connaître l'histoire des évé- 
nements politiques, les guerres et les traités. Mais on peut affirmer 
hautement que si, maintes foîs, elle nous demeure incomplète ou 
incompréhensible, notre ignorance tient à ce fait que nous ne con- 
naissons point l'état véritable des nations dont nous étudions les 
destinées. Or, prétendre décrire un peuple dont la structure sociale 
et économique nous est étrangère est tout aussi judicieux que de 
vouloir expliquer le mécanisme du corps humain à sa seule inspec- 
tion extérieure et indépendamment de toute notion anatomique. 
Les études d'histoire sociale sont plus longues, plus difficiles, plus 
complexes, d'un intérêt moins romanesque que la biographie d'une 
grande dame ou les exploits d'un conquérant. Elles exigent des con- 
naissances spéciales nombreuses et ne passionnent point la curiosité 
du public. Il n'en est pas moins vrai qu'elles constituent la clef 
véritable de la connaissance historique et que ce sont elles qui, en 
ce moment, font fliire à cette science les plus grands progrès. 

Ces réflexions me sont inspirées par nombre d'ouvrages parus au 
cours de ces dernières années, et dont j'ai eu ailleurs l'occasion de 
dire le mérite. Elles peuvent s'appliquer plus particulièrement aux 
volumes si substantiels où M. Germain Martin a fait revivre la vie 
industrielle et ouvrière au xvii' et au xviii* siècles'. Ces ouvrages 

I. Germain M.irtin. lui Grande industrie soin le règne de Louis XIV (plus parti- 
culièrement de iMu) à lyif). |i vol. in-8, Paris, Rousseau, 1899; l.'iudustrii ,t /. 
commerce du Velay aux Xl'lh et XVIlh ùhks. i vol. in-8, Le Puy, Marchcssou, 



30 ANDRE LICHTENBERGER 

très nourris de docaments inédits et de réflexions personnelles sont 
de tout premier intérêt et complètent, assurent ou rectifient sur bien 
des points la connaissance que nous avions des questions écono- 
miques et sociales sous l'ancien régime. J'ai eu la satisfaction per- 
sonnelle d'y trouver la confirmation très nette et très abondante 
de quelques faits que j'ai signalés, il y a plusieurs années déjà, dans 
un volume sur Le Socialisme au dix-huitième siècle. En étudiant les 
écrits des philosophes et des autres écrivains du xviii^ siècle, on est 
frappé combien peu d'entre eux — y compris les plus hardis — ■ 
envisagent les questions sociales au point de vue pratique et plus 
spécialement au point de vue de la classe ouvrière. J'avais hasardé 
à ce sujet quelques conjectures qui me semblaient plausibles : les 
livres de M. Germain Martin permettent aujourd'hui de les préciser 
et de les étendre. 



Et, tout d'abord, on y trouve la preuve manifeste et incontestable 
qu'il existait, au xviii^ siècle, une classe de travailleurs analogues à 
ceux que nous appelons aujourd'hui les ouvriers. Le fait avait été 
contesté. On a prétendu qu'il n'y avait pas eu de grande industrie 
en France après 171 5. A cette époque, la ruine des manufactures 
créées par Colbert était complète. Du spectacle de cette stagnation 
économique serait née la théorie physiocratique qui dérive toute 
richesse de la terre. Le peu d'activité industrielle qui subsistait se 
renfermait dans les corporations dont l'organisation difiîerait entière- 
ment de celle du régime manufacturier. 

M. Germain Martin démontre fort bien combien cette hypothèse 
est erronée. Au xviii^ siècle, la corporation était en pleine déca- 
dence. Le fait a suffisamment été mis en lumière par plusieurs 
ouvrages récents ' pour qu'il soit inutile d'y insister. En vain les 



1900; La Grande industrie en France sous le règne de Louis XV. i vol. in-8, Paris, 
Fontemoing, 1900; Les Associations ouvrières au XVIII^ siècle {ijoo-ij^i). i vol. 
in-8, Paris, Rousseau, 1900. 

I. Cf. notamment E. Martin Saint-Léon. Histoire des corporations de métiers. 
I vol. in-8, Paris, 1897. 



LA QUESTION OUVRIERE EN FRANCE AU XVIII<= SIECLE 3I 

patrons s'efforçaient de retarder sa ruine en resserrant leurs statuts, 
en retenant leurs ouvriers, en s'opposant à la création des maîtrises 
nouvelles, en multipliant les règlements. A côté des vices inhérents 
à l'institution elle-même, la raison fondamentale de sa déchéance 
est précisément la concurrence de plus en plus active que faisait la 
grande industrie naissante à l'activité corporative. 

On peut, en somme, distinguer trois étapes dans le développe- 
ment de la grande industrie en France sous l'ancien régime. Son 
véritable créateur fut Henri IV qui, secondé par Sully et surtout 
par Laffemas, développa ou créa, entre 1600 et 16 10, un nombre 
considérable de fabriques de draps, de soieries, de cuirs et de fer- 
blanc. 

Elles périclitèrent après sa mort, en raison des troubles politiques 
et des guerres étrangères. Colbert leur donna une impulsion nou- 
velle, les releva, les accrut, les multiplia, dota la France d'une véri- 
table richesse industrielle. Mais, de nouveau, les complications exté- 
rieures et aussi les excès de la réglementation amenèrent la déchéance 
de la plupart de ces établissements. Ils ne firent que végéter pendant 
la première moitié du xviii'= siècle. 

Ce n'est qu'à partir de 1750, sous l'impulsion de Gournay et de 
ses disciples, Malesherbes, Trudaine, etc., que, pour la troisième 
fois, il y eut une reprise, considérable et prospère, du mouvement 
industriel. Les établissements du Creusot, de Saint-Chamond, de 
Firminy, de Saint-Étienne, de Baccarat, les forges de l'Est, les 
industries marseillaises datent de cette époque et font pressentir les 
grandes manufactures de notre siècle. 

Nous sommes donc bien fondés à constater que, dès le début du 
xvii*^ siècle, la grande industrie fit son apparition en^France, et que, 
malgré plusieurs crises redoutables, elle ne cessa pas de subsister 
jusqu'au milieu du xviii* siècle pour prendre un nouvel essor à partir 
de cette date. 

Dans ces manufactures vivait une population ouvrière très difie- 
rente de celle qui demeurait encadrée dans les corporations. Sans 
qu'il soit possible d'en fixer exactement le chiffre, il est permis de 
conjecturer qu'il était considérable. D'après des documents authen- 
tiques, M. G. Martin indique, en 1723, plus de 30.000 ouvriers 
tisserands dans la région de Rouen. 450.000 personnes environ 



\ 



32 ANDRE LICHTENBERGER 

sont occupées par l'industrie des draps en Languedoc et en Provence 
à la fin du xvii^ siècle. Il y a, à Saint-Chamond et Saint-Étienne, 
26.000 ouvriers des deux sexes. A Sedan, 25 patrons en occupent 
plus de 10.000. Après 1750, les ouvriers libres se multiplient à 
Lyon. De nombreuses usines comptent 1.800 ouvriers comme à 
Limoges, 1.500 comme au Puy. On étendrait aisément cette énu- 
mération . Les exemples que nous avons donnés démontrent suffi- 
samment l'existence d'une population ouvrière très différente de 
celle des corporations et qui, au contraire, ressemble par bien des 
côtés à nos agglomérations contemporaines. 

Elle leur ressemble notamment par ses conditions de vie et ses 
souffrances. 

Les crises que subit la grande industrie à travers les deux siècles 
où nous l'avons suivie se répercutèrent, en eff'et, parfois d'une 
manière cruelle, sur la classe ouvrière. Rien de plus lamentable que 
sa situation à la fin du xvii^ siècle et dans les premières années du 
xviii^. Vauban, Boisguilbert et Fénelon, sans parler des rapports des 
intendants, l'associent dans leurs doléances aux populations agri- 
coles : « Les villes et les campagnes se dépeuplent, dit une lettre 
attribuée à Fénelon ; tous les métiers languissent et ne nourrissent 
plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti... La France n'est 
plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions. » Des ateliers de 
charité s'ouvrent ; des distributions de vivres deviennent nécessaires 
de tous côtés. La correspondance des contrôleurs généraux déborde 
de renseignements lamentables. Durement fi^appés eux-mêmes, les 
chefs d'industrie ne peuvent plus payer les salaires. Les désordres 
qui suivent la chute du système de Law prolongent la détresse. 

Aussi les difficultés de l'existence ouvrière se font jour dans des 
doléances et des conflits avec les patrons fort analogues à ceux dont 
nous sommes les témoins. Dès le xvii= siècle, des grèves éclatent 
sur des questions de salaire, de chômage inattendu, ou simplement 
d'amour-propre. Les inspecteurs ont parfois fort à faire pour les 
apaiser. En 1704, la fabrication des draps s'étant arrêtée à Amiens, 
les ouvriers se mutinèrent, bafouèrent le directeur, jetèrent de la 
boue au lieutenant du roi. A la manufacture des cuirs de Hongrie, 
les ouvriers mécontents pratiquèrent le « sabottage » avec autant de 
méthode et de persévérance que font de nos jours leurs descendants. 



LA QUESTION OUVRIERE EN FRANCE AU XVIII^ SIECLE 33 

Certains patrons, tels que les Van Robais, forts de leur monopole, 
oppriment cruellement leurs ouvriers et rognent sur leurs salaires 
à tel point « que les ouvriers qui n'ont pour vivre que le travail 
des mains, quelque laborieux qu'ils soient, restent toujours dans la 
misère et languissent véritablement plus qu'ils ne vivent ». D'autres 
forment entre eux des ligues, de véritables « trusts » pour faire 
artificiellement hausser le prix des denrées. 

A mesure que l'on s'avance dans le xviii' siècle, les conflits 
deviennent plus fréquents. En 1716, ily a à Abbeville une émeute 
violente contre les Van Robais. En 1720, « les compagnons des mar- 
chands de toutes espèces des arts et métiers de Paris se mettent sur 
le pied de cabaler ensemble tant pour quitter leurs maîtres que pour 
les forcer à donner des salaires extraordinaires. » Les ouvriers pape- 
tiers forment des associations puissantes pour tenir en échec leurs 
patrons. Lyon vit éclater, en 17 17 et surtout en 1744, des conflits 
redoutables. On multiplierait aisément le nombre de ces exemples. 

La condition des ouvriers est d'ailleurs aggravée par plusieurs dis- 
positions législatives qui pèsent durement sur eux. L'ouvrier 
instruit spécialement, l'ouvrier d'un ordre élevé, celui qu'on appel- 
lerait en langage industriel moderne le « skilled man », représen- 
tait sous l'ancien régime une valeur bien plus grande que de nos 
jours, où la concurrence multiplie l'offre des bras. Aux yeux des 
pouvoirs publics, l'élite ouvrière constitue une richesse véritable 
que l'on pourrait comparer à la monnaie elle-même, que, selon les 
idées du temps, il était désirable d'accumuler, dont il fallait priver 
l'étranger, qu'il fallait, par-dessus tout, empêcher de sortir du 
royaume. De là, toute une législation pour attirer en France les 
meilleurs ouvriers étrangers et, au contraire, pour empêcher l'exode 
des ouvriers français, des « déserteurs », comme on les appelait, 
Leur asservissement était encore accru par la partialité manifeste 
des pouvoirs publics envers leurs patrons. Dans tous les conflits, on 
voit l'administration intervenir en faveur de ceux-ci. A mesure que 
l'industrie se développe au cours du xvni'= siècle, la législation pro- 
tectrice de l'employeur s'accroît. On défend aux ouvriers de quitter 
leur atelier sans un congé régulier préalable. A plusieurs reprises, 
on leur renouvelle l'interdiction de s'associer pour faire valoir leurs 
revendications, ce qui n'empêcha pas, d'ailleurs, les associations 

Rtvu/ d'histoire moderne el eonlemporaitif. — III. ) 



34 ANDRE LICHTENBERGER 

ouvrières de naître et de subsister sous des formes secrètes et 
variables. 

Il y a donc, semble-t-il, une analogie véritable entre la situation 
des travailleurs industriels au siècle dernier et celle qui leur est faite 
de nos jours ; n'est-il pas vraisemblable, par suite, que la question 
ouvrière va inspirer à la critique philosophique du xviii^ siècle des 
accents fort voisins de ceux du socialisme moderne? Cela n'est-il pas 
évident, si l'on veut bien se souvenir que le siècle dernier a vu 
fleurir toute une littérature d'aspect socialiste ou pseudo-socialiste ? 



II 



Il n'en est rien cependant, ou à peu près rien. J'ai étudié ailleurs 
quels furent les caractères du socialisme du xviii'= siècle, doctrine 
avant tout morale et spéculative, singulièrement hardie théorique- 
ment, fort timide quant aux applications pratiques, rétrograde plu- 
tôt et volontiers pessimiste dans ses conclusions. La question 
ouvrière proprement dite y fut à peine entrevue. Quelques décla- 
mations contre le machinisme et le développement du capitalisme, 
quelques doléances sur la situation déplorable à laquelle la concur- 
rence et le haut prix des grains réduisent les travailleurs, voilà 
presque la somme des réflexions que la vue des souffrances particu- 
lières au monde ouvrier a inspirées aux réformateurs du temps. 

Cette quasi-indifférence tient à plusieurs causes, dont la moindre 
n'est pas, évidemment, le caractère de réforme générale, quasi uni- 
verselle, que prit le mouvement philosophique au xviii'^ siècle. Ce 
fut beaucoup moins à cause des imperfections de la réaHté qu'au 
nom de la raison affranchie et des lois de la nature, que les réfor- 
mateurs prirent la parole. Les observations de la vie matérielle, les 
arguments tirés des considérations d'ordre pratique, leur paraissaient 
mesquins et de peu de prix auprès des déductions qui se réclamaient 
des droits éternels de l'homme. Il s'agissait d'une réforme embras- 
sant l'humanité entière. Ils auraient cru déchoir en restreignant 
leurs vues aux misères de quelques-uns. Les riches sont aussi mal- 
heureux que les pauvres puisque l'inégalité qui oppresse ceux-ci 
corrompt le cœur des premiers. Il faut jeter les bases de la vertu 



i 



LA aUESTION OUVRIÈRE EN FRANCE AU XVIII^ SIECLE 35 

générale et du bonheur universel. Quand l'homme se réglera sur 
les maximes de la raison et de la nature, il va sans dire que tous les 
griefs de détail seront apaisés et qu'il n'y aura plus de souffrance 
sur la terre. 

N'exagérons pas, toutefois, le caractère « métaphysique » et légè- 
rement utopique de la philosophie du xviir siècle. On s'est appli- 
qué trop souvent à en faire la caricature, beaucoup plus que le por- 
trait authentique. A tout prendre, la prédilection des hommes de ce 
temps pour les principes généraux et pour la raison pure ne les 
détourna nullement de tenir compte des droits acquis et de la réa- 
lité. C'est par la même erreur qui montra dans les Jacobins des 
utopistes en délire qu'on fait de purs rêveurs des philosophes. Tous 
ou presque tous ont distingué soigneusement le domaine de la pra- 
tique, et celui de la spéculation. Très hardis quand ils se plaçaient 
dans l'hypothèse de l'état de nature et au point de vue de la raison 
universelle, ils devenaient singulièrement modérés quand il s'agis- 
sait de remédier à la réalité. Leurs théories d'apparence révolution- 
naire et subversive savaient se restreindre à des demandes de 
réformes très modérées, ou même timides. Rousseau, l'apôtre de 
l'humanité primitive et le contempteur de la civilisation, se pro- 
clame l'homme qui porte le plus sincère respect à toutes les institu- 
tions existantes et s'effare le plus sincèrement du monde à l'idée 
d'un bouleversement social. 

Il ne serait donc pas exact de prétendre que c'est uniquement en 
raison de son caractère universel et absolu que le mouvement phi- 
losophique du xviij'' siècle dédaigna de s'occuper d'une manière par- 
ticulière des ouvriers manufacturiers et se borna à les comprendre 
dans son vœu de réforme générale de la société humaine. On citerait 
de nombreux exemples qui permettent d'affirmer que les philo- 
sophes condescendaient parfaitement à examiner la réalité et que, 
si la situation des travailleurs les avait frappés, ils se fussent empres- 
sés de faire passer leurs observations dans leurs théories. Si, au 
XVII* siècle et au début du xviii*, l'attention des écrivains n'allait 
Kuère aux choses économiques, il en fut différemment depuis 1740- 
Plusieurs penseurs du temps, et non des moindres. Voltaire et 
Buffon, pour ne citer que deux noms, furent mêlés ;\ diverses 
entreprises industrielles et se trouvèrent en contact fréquent avec 



36 ANDRÉ LICHTENBERGER 

les ouvriers. Il paraît donc évident que, si nous ne trouvons pas 
dans les livres du xviii^ siècle d'écho de revendications ouvrières i 
analogues à celles que nous entendons aujourd'hui, c'est qu'elles ne "■ 
se formulaient point de la même manière, que la condition des 
ouvriers n'apparaissait pas comme particulièrement misérable, et 
enfin que son étude suggérait peut-être aux observateurs d'autres 
réformes que celles que préconise le socialisme. 

Il y a heu, en effet, d'ajouter quelques retouches, ou, du moins, 
quelques traits complémentaires, à l'esquisse que nous donnions ■ 
tout à l'heure de la condition des ouvriers des manufactures. Après 
avoir montré par quels côtés ils se rapprochaient du prolétariat con- 
temporain, il convient de souligner également ce qui les en distin- 
guait. Et cet examen, plus attentif et plus approfondi, suggère 
immédiatement deux observations très nettes. La première, c'est 
qu'il eût paru peu fondé d'attribuer les maux de la classe ouvrière 
à la constitution de la propriété elle-même, quand, au contraire, 
d'autres abus étaient bien plus manifestes. Et la deuxième, c'est qu'à 
tout prendre et sauf exceptions, ils apparaissaient eux-mêmes plutôt 
comme des privilégiés. 



m 



Nous avons vu tout à l'heure un certain nombre des plaintes que 
formulaient les ouvriers relativement à leur condition. Nous avons 
dit un mot du régime auquel ils étaient soumis. De toute évidence, 
l'examen de ces plaintes et de ce régime ne peut déterminer l'obser- 
vateur à incriminer l'organisation sociale tout entière quand des 
remèdes beaucoup plus simples paraissent capables de réaliser des 
progrès sensibles. 

La partialité de l'État envers les patrons, les dispositions vexa- 
toires de la législation ouvrière ne semblent-elles pas, en effet, les 
causes véritables du malaise des travailleurs, et ne suffirait-il pas 
d'un peu de libéralisme dans la loi pour améliorer très sensiblement 
leur sort ? 

Que l'ouvrier soit libre de contracter à son gré avec le patron et 
de le quitter sans formahtés compliquées quand il est mécontent : 



LA Q.UESTION OUVRIERE EN FRANCE AU XVIII* SIECLE 37 

voilà immédiatement pour lui un grand point de gagné, puisque du 
travail est prêt pour lui en France si l'on veut bien supprimer les 
monopoles oppressifs, et à l'étranger du jour où on cessera de lui fer- 
mer les frontières. Il pourra ainsi discuter son contrat de travail 
avec quelque liberté et résister aux excès de la cupidité. La suppres- 
sion des règlements vexatoires de tout ordre, du jour où elle don- 
nera à l'industrie la liberté de produire, amènera la disparition des 
chômages et des moments de surproduction. La suppression des privi- 
lèges abusifs dont jouissent les corporations ouvrières, donnera au 
plus grand nombre la possibilité du travail libre et rémunérateur. Sans 
aller même jusqu'à l'octroi du droit d'association, en jetant bas toute 
cette réglementation partiale et vexatoire, le législateur semblait le 
maître d'ouvrir à l'industrie, et, par suite, aux ouvriers qui en vivent 
des perspectives de prospérité satisfaisante. Il était impossible que la 
vue des crises industrielles et ouvrières suscitât parmi les philo- 
sophes d'autres vues réformatrices, et en effet la première secte phi- 
losophique qui traita d'économie sociale et politique, celle des phy- 
siocrates, vit dans la liberté le remède universel à tous les maux. Il 
n'y avait qu'à laisser agir librement la loi naturelle de l'offre et de 
la demande : l'équilibre se ferait le mieux du monde entre le pro- 
ducteur et le consommateur, le patron et le travailleur. Ce qui sub- 
sisterait d'inégalité serait une inégalité légitime et nécessaire, con- 
forme aux vues de la Providence et de la nature. Selon toute évi- 
dence, la liberté du contrat de travail et la liberté du commerce et de 
l'industrie suffisent pour établir toute la prospérité dont le royaume 
est susceptible et dont la population ouvrière prendra naturellement 
sa part. 

Celle-ci, d'ailleurs, n'était point, somme toute, la classe la plus 

misérable, la classe véritablement prolétaire du royaume. Il serait à 

peine exagéré de dire que, d'une certaine manière, elle apparaissait 

plutôt elle-même comme privilégiée. Sans doute, elle était surchar- 

L'Lc d'entraves vexatoires, mais qu'étaient-ce que ces règlements 

,)rcs des charges de tout genre qui écrasaient les populations 

1 aies ? et d'ailleurs les patrons et les fabricants eux-mêmes 

\taient-ils pas enserrés dans un réseau de prescriptions également 

abusives ? Sans doute, bien des témoignages nous ont prouvé que 

la misère n'épargnait point la classe ouvrière. N'exagérons pas. 



38' ANDRÉ LICHTENBERGER 

cependant, ce qu'elle eut à souffrir. Un ouvrier, nous l'avons dit, 
était dans l'ancien régime industriel autre chose qu'un outil qu'on 
rejette quand il est usé pour en prendre un autre. Un bon ouvrier, 
se formant lentement, avait besoin d'intelligence et de pratique. Il 
n'y avait pas encore de foules prolétariennes trop heureuses d'offrir 
leurs bras. Chacun avait sa valeur. Il y avait intérêt pour le patron 
à ne pas pousser à bout des travailleurs qu'il n'était pas sûr de trou- 
ver à remplacer. L'ouvrier avait une valeur véritable, et parce qu'il 
se formait lentement et par le fait de sa rareté relative. Souvent, il 
avait aussi des attaches au sol et cultivait un lopin de terre. Aussi, si 
les populations ouvrières eurent à souffrir, ainsi que nous l'avons 
montré, ce fut moins à cause de misères qui leur fussent propres 
qu'à cause des crises redoutables qui éprouvèrent le pays tout entier, 
et où, peut-être, les classes rurales furent encore plus maltraitées. 
Celle qui commença après la révocation de l'édit de Nantes, sévit 
pendant toute la fin du règne de Louis XIV et dura jusqu'après la 
chute du système de Law, fut effroyable, et intéressa non seulement ', 
les ouvriers mais toute la population du royaume. Pour que les 
ouvriers de Beauvais aient été en situation de travailler dix-huit 
semaines à crédit, comme nous le rapporte un document du temps, , 
il faut bien qu'ils n'aient pas été dépourvus de toute ressource. A 
Boufflers, ils menacèrent leur patron de « tout faire vendre pour 
se faire payer ». Ces faits assurément ne prouvent pas qu'ils fussent 
à leur aise. Ils démontrent, au moins, que leur détresse n'était pas 
un état qui leur fût particuHer. 

Leur condition, d'ailleurs, ne tarda pas à s'améliorer. M. Ger- 
main Martin montre, par des textes précis, que, sitôt après le sys- 
tème de Law, les salaires augmentèrent, et qu'ils s'élevèrent bientôt 
à un taux satisfaisant. Malgré les prescriptions de la loi, les ouvriers 
savaient, à l'occasion, s'entendre pour en obtenir l'accroissement. 
Le développement du machinisme et de l'industrie en général 
amena une prospérité relative dont ils eurent leur part. Messance 
déclare, vers 1760, que les vœux des philosophes en faveur de ■ 
l'égahté des fortunes sont en train d'être réalisés par la hausse de la ; 
journée de travail. Peu de temps après, Adam Smith constate que 
le taux des salaires est élevé en France. Si l'on pouvait croire que 
beaucoup d'ouvriers aient eu le « standard of life » des ouvriers 



LA QUESTION OUVRIERE EN FRANCE AU XYIII^ SIECLE 39 

papetiers dont M. Germain Martin nous décrit la situation, on décla- 
rerait que le xviii^ siècle fut pour eux un temps de cocagne. Ajou- 
tons que l'assistance par le travail était assez largement pratiquée et 
que l'enseignement professionnel qui commençait à se développer 
facilitait aux travailleurs les moyens de se perfectionner. 

Ces observations nous font aisément concevoir comment, en 
général, les ouvriers des manufactures ne sont pas apparus aux yeux 
des écrivains comme une classe particulièrement opprimée, mais 
plutôt comme une sorte de privilégiés. Les abus même dont 
ils se plaignaient leur étaient parfois, en quelque manière, profitables, 
puisque les mêmes liens qui les attachaient à un patron, s'ils dimi- 
nuaient leur liberté, diminuaient aussi celle du patron de les renvoyer, 
empêché qu'il eût été peut-être de les remplacer. En possession de 
leur métier, et jouissant de quelque bien, ils ne constituaient pas un 
prolétariat véritable, et, même aux environs de 1789, ils sont loin de 
représenter la classe la plus malheureuse. C'est vers une autre caté- 
gorie de travailleurs que doit tourner ses regards celui qui cherche 
dans le passé un groupe humain ;\ assimiler au prolétariat moderne, 
vers les masses ignorantes, « unskilled, » des manouvriers des 
champs, qui, bien plus nombreux, n'ont, eux, absolument, que 
leurs bras et non pas leur capacité professionnelle à vendre. C'est à 
eux surtout, et bien rarement aux ouvriers manufacturiers, que 
pensent ceux des écrivains économiques qui regardent la réalité, non 
la logique seule, et démontrent par les faits que la liberté des trans- 
actions n'est pas la panacée universelle qui établira le bonheur sur 
la terre. Ce sont les écrits de Necker, son traité sur la Législation 
des grains ou les-ouvrages brûlants de Linguet qui font véritablement 
pressentir le langage du socialisme moderne dont les accents ne 
ont pas plus amers. « C'est une triste ironie de dire que les ouvriers 
ont libres et n'ont pas de maître... Le pauvre n'est point libre et il 
sert en tout pays. Il n'est pas aux ordres d'un homme, mais à ceux 
'le tous en général... S'il ne travaille pas aujourd'hui à tout prix, il 
cra, dans deux jours, mort d'inanition ; mais le retranchement 
qu'a souffert hier sa solde est une raison pour la diminuer demain..- 
L'insuffisance même de la paye du journalier est une raison pour la 
diminuer. Plus il est pressé par le besoin, plus il se vend ;\ bon 
marché. Plus la nécessité est urgente, moins son travail est fruc- 



40 ANDRÉ LICHTENBERGER 

tueux... Les esclaves avaient au moins l'existence d'esclaves; c'était 
une classe un peu au-dessous de l'homme, mais enfin c'était cela. 
Les manœuvriers ne sont rien, rien absolument. » 

Une telle amertume n'est, en somme, pas de mise quand on 
envisage la condition des travailleurs de la grande industrie du 
xviii^ siècle. Grâce à leur nombre relativement restreint, au déve- 
loppement économique qui augmenta la demande des bras, grâce 
même à certains vices du régime qui les protégeait tout en les 
opprimant, ils vécurent sans descendre aux derniers degrés de la 
misère. Les conflits que font prévoir l'ère moderne sont encore 
exceptionnels et semblent alors pouvoir être aplanis par d'autres 
voies que celles que préconise le socialisme. Il n'y a pas eu, au 
xviii^ siècle, de véritable question ouvrière, telle que nous l'enten- 
dons aujourd'hui, et les penseurs du temps eurent des raisons légi- 
times dépenser que la liberté serait un remède sufl&sant et eflBcace. 
Elle a, depuis, fait ses preuves. Nous ne partageons plus l'optimisme 
du xviii^ siècle, et ce n'est pas sans tâtonnements et sans froissements 
douloureux que nous cherchons à concilier les avantages de la liberté 
et ceux d'une certaine législation du travail. 

André Lichtenberger. 



COMPTES RENDUS 



GÉNÉRALITÉS 

Louis Bréhier. UÊgypte de IJ89 à 1900. Paris, Combet, [1901]. In-8, 
xii-3i7p. ^ 

Il est impossible d'épuiser en 300 pages une histoire aussi longue et 
aussi remplie. Le livre de M. B. n'apporte donc aucun fait nouveau. Il 
est seulement une œuvre de vulgarisation ; il en a d'ailleurs toutes les 
qualités. Chaque chapitre est accompagné d'une excellente et très com- 
plète bibliographie, extrêmement commode au lecteur curieux. L'explica- 
tion des faits est très claire ; en particulier, les institutions internationales 
de rÉg}'pte contemporaine, l'organisation des tribunaux mixtes, le 
fonctionnement de la Caisse de la Dette, et par suite le caractère précaire 
de l'établissement anglais, sont définis au chapitre ix avec une parfaite 
netteté. L'ouvrage plaît encore par une belle unité de composition : 
l'Egypte, ferme autrefois épuisée par le sultan, n'est encore pour les 
Anglais qu'une ferme mieux aménagée et plus lucrative ; mais aussi, au 
milieu des appétits que sa richesse a excités et qui l'ont rejetée à la servi- 
tude, elle n"a pas cessé, à travers le xix*-" siècle, de subir la généreuse 
influence de la France, d'en être vivifiée ; elle a reçu d'elle une éducation 
qui sans doute un jour portera ses fruits; car l'Egypte, qui fit tant jadis 
pour la civilisation, ne sera pas toujours une proie. 

M. B. cependant nous permettra-t-il quelques critiques de détails? Il 
ne s'agit pas seulement de quelques lapsus ou fautes d'impression : capi- 
tations pour capitulations (p. 21); — ce n'est sans doute pas en 1809, mais 
en 181 9, que ChampoUion devint professeur-adjoint à la faculté de Gre- 
noble (p. 117); — pourquoi appeler M. de Lesseps François au lieu de 
Ferdinand (p. 159 et 174) ? — Le Serapeum ne renferme pas a les restes 
du dieu Apis », mais ceux de plusieurs bœufs Apis (p. 166). — Mais ce 
sont là des bagatelles. Est-il bien certain que Bonaparte n'alla en Ég}'pte 
qu'à contre-cœur et que ce fut le germe de la ruine de son expédition 
(p. 51-32) ? Le colonel Vigo-Roussillon affirme qu'il ofl^rit sa démission à 
La Revelliére-Lepeaux et que celui-ci lui présenta la plume pour la signer. 



42 COMPTES RENDUS 

Ce n'est pas une autorité suffisante. Il est certain que Bonaparte ne 
prit pas la plume que lui présentait La Revellière. Nous avons appris 
jusqu'ici que l'expédition d'Egypte était aussi chère à Bonaparte qu'aux 
Directeurs, c'est peut-être une erreur; pour la détruire, il faudrait 
d'autres preuves. — M. B. (p. 137) écrit qu'en 1830, M. de Polignac eut 
« l'étrange idée d'oflrir, à l'insu de ses collègues, à Méhémet-Ali l'Algérie 
à conquérir, et que c'est la Porte, avertie par l'Angleterre, qui le lui 
défendit. » Etrange idée, en effet; il est vrai que Polignac eut parfois 
d'étranges idées ; mais cette affirmation inattendue n'est ici appuyée sur 
aucune référence, sur aucun fait, et il faut avouer qu'elle en aurait 
étrangement besoin. — De même encore l'auteur estime qu'on a eu 
tort de voir jusqu'ici dans l'insurrection mahdiste un épisode du mouve- 
ment panislamique, comme dans la révolte d'Arabi-pacha. Le mahdisme 
eut, selon lui, pour but principal d'anéantir les Turcs et de rendre à 
l'Islam sa pureté (p. 224). Le récit qu'il fait lui-même des faits ne fortifie 
pas son opinion, et il demeure permis de rattacher le mouvement du 
Soudan, comme l'insurrection d'Arabi, comme l'explosion du fanatisme 
religieux des Touaregs dont fut alors victime le colonel Flatters, à l'action 
immense des forces musulmanes, mues par la mystérieuse influence des 
corporations religieuses, après l'avènement d'Abd-ul-Hamid II et l'émo- 
tion produite dans tout le monde musulman par la guerre turco-russe. 

Surtout il est difficile d'approuver les violences de langage dont M. B. 
accable Arabi-pacha et ses partisans, « malfaiteurs qui mirent l'Egypte à 
feu et à sang », « misérable » que l'Angleterre acquitta scandaleusement 
au lieu de le pendre et enferma généreusement à Ceylan (p. 204, 218- 
221, 224-225). Loin de nous la pensée de louer les massacres d'Alexan- 
drie. Mais il faudrait aussi, en toute justice, faire la part du sentiment 
national surexcité en Egypte par l'occupation étrangère, admettre que « le 
parti national » pouvait désirer l'indépendance de sa patrie et que c'est là 
un sentiment très respectable en tout pays et chez toute race. Ce fut 
d'ailleurs la raison secrète, et comme instinctive, pour laquelle le Parle- 
ment français répugna à permettre le bombardement d'Alexandrie et la 
conquête de l'Egypte, conservant par suite les sympathies des Egyptiens. 
L'avenir dira si ce fut une pure naïveté, si cette générosité impolitique 
n'aura pas sa récompense. M. B. affirme lui-même qu'après vingt ans de 
grande habileté politique, les Anglais sont demeurés des étrangers en 
Egypte, n'exercent sur ses habitants aucune action morale, et qu'ainsi 
leur domination peut disparaître aussi aisément que celle des Mameluks. 
— E. Driault. 



XVI= SIECLE 43 

XVP SIÈCLE 

M. Deubel. Guillaume Poyet, avocat et chancelier. Paris et Nancy, Berger- 
Levrault, 1901. In-8, 148 p. 

Venant après le travail éruditet complet de M. Porée ', il était difficile 
à M. D. de donner quelque chose d'original sur Poyet, même en ne con 
sidérant en lui que l'avocat et le chancelier. Aussi bien ne l'a-t-il pas 
tenté, et comme il avait à confectionner une thèse de droit, il s'est borné 
à choisir dans la vie de Poyet cinq affaires, auxquelles il a accroché des 
dissertations d'un caractère avant tout juridique : ainsi à propos du procès 
de Louise de Savoie contre le connétable de Bourbon, il examine « les 
régies relatives à la succession aux fiefs et aux apanages et leur évolu- 
tion » ; l'ordonnance de Villers-Cotterets lui est une occasion d'exposer 
la procédure criminelle avant et après cette ordonnance, etc. Étant don- 
nées les dimensions restreintes du travail de M. D. ces dissertations ne 
peuvent être que superficielles. Il ne nous apporte rien de nouveau, 
sinon une amplification de ce que M. Porée avait indiqué et des considé- 
rations trop souvent verbeuses sur des faits d'ailleurs peu exactement rap- 
portés* ; ce qui peut être d'un excellent avocat, mais est assurément d'un 
historien médiocre. M, D. est original cependant en un point : il essaye 
une réhabilitation partielle de Poyet. Il fait ressortir, non sans quelque 
exagération, le dévouement du chancelier à la chose publique, « sa 
haute intelligence et son activité merveilleuse ». Mais il est obligé d'avouer 
qu'il a abusé de sa puissance « pour s'enrichir malhonnêtement et pour 
servir ses rancunes personnelles » et constate, en la déplorant, son 
« absence de moralité et de dignité ' «. Ce qui n'a pas empêché M. D. de 
nous le présenter (p. 65) comme le « digne précurseur du cardinal de 
Richelieu ». Je pense que l'auteur ne tient pas autrement à cette compa- 
raison et qu'il ne l'a choisie que pour arrondir sa phrase et lui fournir une 
chute agréable. — V.-L. Bourrilly. 



I. Ch. Force. Guillaume Po^et {i f6)-if.f8), Angers, 1898. 

2. J. Deubel, p. 9î et Porée, p. }i, n. 2 : le texte cité ne dit rien de ce que M. 1). lui 
fait dire. 

j. .M. Porée n'avait guère prétendu autre chose en termes qui, pour être modérés, n'en 
sont pas moins d'une parfaite justesse : « S'il faut admirer en lui cette grande intelligence» 
cette activité, ce dévouement  la royauté,... s'il faut retenir que Poyet rendit d'éminents 
services à la royauté, on ne saur.iit oublier qu'il n'eut ni l'honnêteté du coeur ni h noblesse 
du caractère. » (p. 121-12,). 



44 COMPTES RENDUS , 

John Viénot. Histoire de la Réforme dans le Pays de Monthèliard, depuis 

les origines jusqu'à la mort de P. Toussain, 1^24-1^73. Montbéliard, 

1900, 2 vol. in-8, xx-368 et 360 p. 

L'ouvrage de M. V. est une thèse soutenue en juin 1900 devant la 
Faculté de théologie protestante de Paris pour obtenir le grade de docteur 
en théologie. Cela suffit pour indiquer le caractère général du livre qui 
serait plus justement intitulé : la vie et l'œuvre de P. Toussain, le pro- 
pagateur de la Réforme dans le pays de Montbéliard. Mais bien que 
l'auteur ait peut-être un peu trop laissé dans l'ombre l'action et les contre- 
coups des événements politiques sur le développement des idées et des 
institutions religieuses, l'historien profane, si je puis dire, trouvera grand 
profit à la lecture de ces deux volumes. 

Un exposé de la situation religieuse et morale du pays au moment où 
la Réforme y est introduite est le préambule obligé de tout ouvrage de ce 
genre. M. V. n'y a pas manqué, et sans trop insister, comme il convient, 
il a montré combien les idées nouvelles allaient trouver à Montbéliard un 
terrain approprié à leur développement. Le comté de Montbéliard appar- 
tenait au duc de Wurtemberg qui était alors Ulrich. Chassé de son 
duché par ses voisins les ducs de Bavière et grâce à la maison d'Autriche, 
catholiques, Ulrich chercha des secours dans les cantons suisses; il fut 
mis en rapport avec les premiers réformateurs, Œcolampade et le groupe 
de Bâle. En 1524, Farel est appelé à Montbéliard et y prêche avec un 
« succès merveilleux ». Le rappel de Farel, à l'instigation de l'archevêque 
de Besançon et des cantons suisses catholiques, le remplacement d'Ulrich 
par son frère Georges à la tête du comté ralentissent les progrès de la 
Réforme. Mais en 1534 Ulrich, grâce à l'appui de la France ' et du 
landgrave de Hesse, reconquiert son duché : c'est un événement décisif 
pour la Réforme qui s'installe solidement dans le Wurtemberg et 
s'implante définitivement à Montbéliard. C'est à ce moment qu'y apparaît 
P. Toussain. 

P. Toussain était né dans le pays meusien en 1499; il ^^^ élevé à 
Metz, auprès d'un oncle primicier du chapitre, puis à Bâle, à Cologne, 
Paris, Rome. En 15 15, il fut pourvu d'un canonicat à Metz et il est pro- 
bable que c'est là qu'il reçut les premiers enseignements de la Réforme. 

I. François I" avança à Ulrich les subsides nécessaires à sa campagne et pour ne pas 
«violer les stipulations du traité de Cambrai, il représenta cette somme comme le prix du 
comté de Montbéliard, seigneuries de Blamont, etc., que Ulrich lui vendit sous condition de 
rachat. L'intention de François I"" était de conserver ces territoires seulement comme gages et 
à titre de garantie. 



XVI^ SIECLE 45 

Devenu suspect, il fut obligé de se réfugier à Bâle; il y revint après un 
assez long séjour en France auprès de Marguerite de Navarre. Enfin, en 
juin 1335, il est envoyé dans le pays de Montbéliard. A partir de ce 
moment M. V. va nous exposer avec le plus grand détail, l'activité infa- 
tigable de notre apôtre, ses luttes contre les catholiques, contre les luthé- 
riens, car il se rattache plutôt aux doctrines zwingliennes, contre tous 
ceux, grands ou petits, que son zèle et sa rude franchise excitent contre 
lui. Tout d'abord il lui faut lutter pendant trois ans pour arriver à avoir 
raison des derniers restes du catholicisme dans le comté et des hésitations 
du comte Georges. En 1338 le comte entre enfin résolument dans la voie 
de la Réforme : la messe est supprimée et Toussainest chargé d'organiser 
la nouvelle église. Son activité s'étend à tout : prédication, enseignement, 
églises et écoles, il fait œuvre de fondateur. Mais bientôt il rencontre des 
obstacles. En 1542 le fils d'Ulrich, Christophe est mis à la tête du comté 
de Montbéliard : docile aux ordres de son père, il est plutôt favorable au 
luthéranisme. Il voit avec défiance les tendances et les idées zwingliennes 
de Toussain, il essaye, ou plutôt ceux qui l'entourent s'efforcent de 
mettre Montbéliard en conformité religieuse avec le Wurtemberg. Après 
avoir disputé le terrain pied à pied, Toussain est obligé de quitter le 
comté et dans l'été de 1545, ^^ revient à Bâle. 

Son séjour n'y fut pas de longue durée. Appelé à Stuttgart par Ulrich, 
il parvint sans peine à se concilier de nouveau le duc et il est renvoyé 
à Montbéliard. De nouvelles difficuhés l'y attendaient. Charles-Quint 
victorieux impose aux Réformés l'Intérim d'Augsbourg. Malgré qu'il en 
eût, Ulrich fut obligé d'introduire dans son comté le nouveau Modus 
Vivendi religieux. Les résultats en furent déplorables, surtout après la 
mort d'Ulrich et le départ de Christophe (1350). Cependant les agisse- 
ments des prêtres catholiques permirent de favoriser la propagande des 
ministres. Puis à la suite d'une enquête très défavorable pour les premiers, 
la messe et toutes les cérémonies du culte catholique furent supprimées. 
Comme au même moment Charles-Quint, trahi par Maurice de Saxe, était 
incapable d'imposer l'application de l'Intérim et allait être forcé de con- 
céder la paix d'Augsbourg, l'église protestante est réorganisée dans le 
pays de Montbéliard, tant il est vrai que la destinée et les vicissitudes de 
cette église dans le comté sont liées à des événements politiques et à 
l'histoire de l'Allemagne. C'était un triomphe pour les Réformés ; pour 
Toussain ce fut le début d'une période de luttes qui ne devait se terminer 
qu'avec sa mort. D'abord, à propos de l'affaire de Servet et des ouvrages 
de Castellion, Toussain, qui était du côté de ce dernier, fut amené à 
rompre avec Calvin, Farel, Viret, etc. Puis l'action luthérienne se fit 



46 COMPTES RENDUS 

de plus en plus sentir dans le comté. Le comte Georges qui réadministrait 
le pays depuis 1553 mourut en juillet 1558. Sous la minorité du jeune 
comte Frédéric, les théologiens de Wurtemberg purent se donner à peu 
près libre carrière. M. T. nous raconte dans le plus grand détail ces démê- 
lés, d'ordre plus spécialement religieux et théologique, dans lesquels fina- 
lement Toussain eut le dessous. Il mourut le 5 octobre 1573. 

En conclusion l'auteur, semble-t-il, aurait dû nous indiquer brièvement 
quels furent les résultats de l'activité de Toussain et ce qui de son œuvre 
subsista à Montbéliard. Il a préféré s'en tenir à quelques considérations 
générales sur l'essence et le développement du protestantisme ' et à un 
choix de citations empruntées à M. Sabatier, au cardinal Gibons, etc. 
Cependant il ne faudrait pas que ces quelques pages empêchassent de 
reconnaître les réels mérites de cet ouvrage. M. V. s'est documenté 
avec le plus grand soin : son second volume en est une preuve. Il a ras- 
semblé là 161 pièces justificatives dont les principales sont des lettres de 
Toussain tirées des archives de Montbéliard, de Bâle, etc. Lui-même 
dans divers appendices nous indique dans quels dépôts il a plus particu- 
lièrement puisé et complète quelques points qu'il avait seulement tou- 
chés dans le cours du tome Ie^ Ajoutons enfin que l'auteur a eu l'heu- 
reuse idée d'illustrer son ouvrage de nombreuses planches représentant 
le comte de Montbéliard, les principaux réformateurs, etc. ; c'est une 
sorte de galerie de la Réforme qu'il nous fait ainsi parcourir avec lui. — 

V.-L. BOURRILLY. 

Abbé J. Lestrade. Les Huguenots en Comminges. Documents inédits publiés 
pour la Société historique de Gascogne (Archives historiques de la 
Gascogne, 2^ série, fasc. 3). Paris, Champion, et Auch, Cocharaux, 
MCM. In-8, xi-428 p. 

Les documents publiés par M. L. sont extraits des archives des États 
de Comminges, conservées à Muret. Ils sont donnés in extenso, précédés 
d'analyses, accompagnés de notes, reliés par des dissertations historiques 
et critiques dont l'auteur a emprunté les éléments aux archives du parle- 
ment de Toulouse et du grand séminaire d'Autun, à la collection du 
paléographe Larcher, conservée à Tarbes, et aux travaux imprimés. Deux 

I. Quelques assertions surprennent et sont des plus contestables. M. V. affirme : « On 
peut dire que ce sujet est unique dans l'histoire du protestantisme français. On ne pourrait 
suivre nulle part sur une terre française la réalisation historique du principe protestant avec 
cette suite et ce détail... » (I. 355). Montbéliard n'était nullement une terre française, M. V. 
le sait mieux que personne et le développement de la Réforme dans le pays est lié à celui de 
la Réforme en Allemagne, en Wurtemberg, plutôt qu'à celui de la Réforme française : c'est 
sur cela que M. V. aurait dû insister davantage. 



XVI« SIÈCLE 47 

tables des matières, l'une chronologique, l'autre analytique, rendent faciles 
les recherches. 

La première pièce reproduite est postérieure à 1555 et antérieure à 
1560, et la dernière date de 1632. Mais, entre ces dates extrêmes, les 
documents ne sont pas également répartis : sur un total de 141 numéros, 
3 seulement sont antérieurs à 1567 et lé postérieurs à l'année 1594, 
avec une lacune de 1598 à 1610. Par conséquent, en mettant à part une 
vingtaine de pièces relatives aux débuts des guerres de religion et aux 
troubles religieux dont le Midi fut le théâtre pendant la première partie 
du règne de Louis XIII, on peut dire que le recueil de M. L. a trait à 
l'histoire du Comminges et pays limitrophes, depuis la deuxième guerre de 
religion jusqu'à la soumission à Henri IV (i 594). Son intérêt n'est pas dis- 
cutable. L'importance des études régionales et locales de ce genre, pour 
la période si confuse des guerres de religion et de la Ligue, ne serait pas 
démontrée, que le livre de M. L. pourrait servir à la prouver. A côté 
d'une foule de détails sur les ravages dont le Comminges, placé entre les 
centres prolestants de Foix et de l'Isle-en-Jourdain, eut à subir de la part 
des huguenots et aussi des catholiques, on y trouve notamment : 
quelques indications relatives à la première ébauche de la Ligue en 1568, 
des détails sur le rôle de Monluc dans le Midi (M. L. publie d'assez nom- 
breuses pièces que n'a pas connues l'éditeur de Monluc, M. de Ruble), et 
surtout des renseignements complets sur ces curieuses « Ligues campa- 
néres », confédérations rustiques formées vers 1590 pour pourvoir à la 
défense du pays, indépendantes des États, et qui furent autorisées par le 
parlement de Toulouse à avoir leurs impôts et leurs milices. On lira avec 
intérêt sur cette question l'introduction et les éclaircissements de M. L. 
Sa publication est un bon complément à celles, déjà parues dans la même 
collection, de MM. Durier et de Carsalade du Pont sur Les Huguenots en 
Bigarre el de M. Communay sur Les Huguenots en Bèarn. Il faut souhaiter 
que la Société historique df Gascogne publie promptement Les Huguenots 
en Couserans, auxquels travaille M. de Bardies. — P. Caron. 

Jean Roucaate, Le pays de Gévaudan au temps de la Ligue, fidit de Nemours 
(7 juillet i)8j), Édit de Folembray {24 janvier 1^96). Paris, Picard, 
1900. In-8, xiv-291 p. 

A l'époque de Tédit de Nemours, les Réformés forment deux groupes 
en Gévaudan : le plus important occupe les vallées cévenoles où la 
« bonne nouvelle » est remontée d'Alais et d'Anduse, l'autre les environs 
de Marvejols où elle a été apportée de Millau par la vallée du Lot. Les 



4.8 COMPTES RENDUS 

catholiques, encore sous le coup de la prise de Mende par le capitaine 
huguenot Mathieu Merle, se sentent ainsi menacés à l'ouest et au sud-est 
et ils réclament du roi une action énergique contre leurs redoutés adver- 
saires. C'est alors que l'amiral de Joyeuse pénétre en Gévaudan, s'empare 
du Malzieu et, par la destruction de Marvejols et du château de Peyre, 
anéantit pour toujours le groupe réformé de l'ouest (1586). — Le péril 
huguenot paraît dés lors aux catholiques gévaudanais momentanément 
écarté. Le pays, dévasté par vingt-cinq années de guerres, décimé par la 
peste, guetté par la famine, affreusement dépeuplé, n'aspire plus qu'au 
repos. La modération du nouvel évêque de Mende, Adam de Heurtelou, 
prélat gallican tout dévoué à la cause royaliste, va le lui apporter. Les 
considérations politiques primeront avec lui la question religieuse. Il 
s'éloigne de la Ligue dont le chef, Saint-Vidal, voit son influence limitée 
à une petite partie du haut Gévaudan ; il se rapproche au contraire de 
Montmorency-Damville, baron de Florac, l'ancien gouverneur de Lan- 
guedoc, auquel les Cévennes sont restées fidèles. — La révocation de 
Saint-Vidal comme gouverneur particulier du Gévaudan, puis la restitu- 
tion à Damville de son gouvernement de Languedoc, achèvent l'union 
entre royalistes catholiques et royalistes réformés. Grâce à cette alliance 
le dernier effort de Philibert d'Apcher, qui a succédé à Saint-Vidal 
comme chef de la Ligue en Gévaudan, aboutit à un échec et la soumis- 
sion des bourgs ligueurs du Malzieu, puis de Saugues, marque la paci- 
fication définitive du pays (1594). 

L'échec de la Ligua en Gévaudan, le rapprochement de l'évêque et des 
réformés cévenols s'expliquent surtout — et là est la « thèse » de M. R. 
— parla situation administrative du Gévaudan. Le paréage de 1307, qui 
fut le fondement de l'organisation administrative du pays et qui est comme 
le nœud de son histoire, avait fait du Gévaudan une sorte de principauté 
ecclésiastique, dont l'évéque-comte devait conserver jusqu'à la Révolution 
des privilèges particuliers, vestiges de sa complète indépendance au moyen 
âge. « Nous n'avons d'autre roi que notre évêque », disaient les Mendois 
au xiv^ siècle, et, deux siècles plus tard, l'influence épiscopale est encore 
prépondérante en Gévaudan. Les Réformés et les Ligueurs ne trouveront 
de partisans que dans les pays qui échappent à la suzeraineté immédiate 
de l'évêque, qui sont en même temps des régions que leurs vallées rap- 
prochent soit, au sud, de la plaine protestante de Nîmes, soit, au nord, du 
Velay ligueur. La terre épiscopale, c'est-à-dire le massif des hauts pla- 
teaux et des causses, demeurera fidèle au catholicisme — tenehrœ eam non 
comprehendenint, selon la devise des armes de Mende inscrite au-dessous 
du soleil symbolique dé la foi orthodoxe. — D'un autre côté Adam de 



XVI^ SIECLE 49 

Hcurtelou se trouve éloigne de la Ligue autant par intérêt que par carac- 
tère. Le chef des Ligueurs, le farouche de Saint-Vidal, est en effet séné- 
chal du Gévaudan et la création de la sénéchaussée a porté le plus rude 
coup aux prérogatives temporelles de l'évéché. En combattant la Ligue 
l'évêque défend donc les droits de son église. Et, en effet, son loyalisme 
sera récompensé par la suppression de la sénéchaussée de Mende, c'est-à- 
dire la restitution de ses droits un moment lésés. 

M. R. a démêlé habilement une intrigue compliquée. Bien que très 
documenté, il ne s'est pas noyé dans la multitude des faits et a su décou- 
vrir le fil conducteur. Son ouvrage est solide, bien composé, orné çà et 
là de portraits ou de tableaux tracés d'un pinceau sobre et ferme. Mais, 
en le présentant à la Sorbonne, il a dû regretter d'avoir écrit, il y a sept 
ans, un excellent livre : Deux années de Vhistoire du Gévaudan au temps de 
la Ligue (i<)88-ij8^). Cet ouvrage enlève à sa thèse le meilleur de sa 
nouveauté et l'auteur l'a bien senti puisque, sans pécher naturellement 
par ignorance, il a omis dans sa bibliographie de le signaler. Il y a entre 
les deux livres une ressemblance de frères jumeaux... Si bien qu'après 
avoir écrit que l'aîné est excellent nous ne pouvons qu'en dire autant du 
cadet. — Charles Porée. 

G. Vallée et P. Parfouru. Mémoires de Charles Gouyon, baron de la Mous- 
sayc {i^^yijSy), publiés d'après le manuscril original. Paris, Perrin, 
1901. In-8", xxxiv-248 p. 

Il faut féliciter MM. P. et V. d'avoir retrouvé le manuscrit de ces 
mémoires, dont on avait perdu la trace, et de nous en avoir donné une 
excellente édition critique, embellie de nombreuses illustrations fort 
i:itéressantes et choisies avec le plus grand soin. Le texte est accompagné 
notes abondantes, où l'on reconnaît la sûre et précise érudition du 
...un archiviste d'Ille-et-Vilaine, et qui apportent d'utiles contributions à 
l'histoire archéologique et généalogique de la Bretagne. — Les Mémoires de 
' '"irles Gouyon prendront place parmi les documents intéressants de la 
onde moitié du wi» siècle. Ce n'est pas qu'ils nous révèlent beaucoup 
wL laits véritablement nouveaux sur cette époque troublée, bien que l'on 
y trouve des renseignements assez précieux sur la cour de Charles IX, sur 
l.i part qu'ont prise aux guerres de religion les gentilshommes bretons, et 
aussi quelques détails inédits sur la fuite du prince de Condé à Jersey, 
■iprèsla déroute d'Angers, en 1585. Mais, en revanche, que de descrip- 
tions précises et pittoresques de la vie de château, que de précieuses indi- 
cations sur les mœurs de la noblesse bretonne et sur son mode d'existence 
i l.i fin du XVI'* siècle! Puis, ces mémoires sont, avant tout, un roman, un 

RevM d'histoire moderne et contemporain . — III. 4 



50 COMPTES RENDUS 

touchant roman d'amour conjugal : c'est d'abord l'idylle charmante des 
fiançailles de Charles Gouyon et de Claude du Chastel, le récit émouvant 
de toutes les difficultés qui, pendant si longtemps, s'opposent à leur 
bonheur, jusqu'au moment où Charles IX autorise le mariage et le fait 
célébrer, au milieu de sa cour, au château de Gaillon, en 1571 ; et enfin, 
c'est la description de quinze années d'une union profondément heu- 
reuse. — Les caractères des deux personnages se détachent avec un singulicr 
relief. Charles Gouyon nous apparaît comme un esprit cultivé, une âme 
aimante, préférant la vie de famille et ses livres au séjour de la cour et 
aux agitations politiques; il aime fort peu la guerre, et, s'il se décide par- 
fois à prendre les armes, c'est seulement par devoir, pour soutenir la 
cause de la religion réformée, à laquelle il s'est converti par amour pour 
sa femme. Claude du Chastel est une figure plus intéressante encore : 
cette belle jeune femme, qui eût pu briller à la cour, préfère la vie mono- 
tone et austère qu'elle mène à la campagne, dirigeant sa maison et éle- 
vant ses enfants. Protestante zélée, elle reste attachée à sa religion avec 
une fidélité inaltérable : lorsque l'édit de 1585 est publié, tandis que son 
mari abjure sa foi, pour sauver sa famille de la ruine, elle persévère jus- 
qu'à sa mort, disent les Mémoires « en la vraye religion, employant le 
temps à lire de bons et saints livres et en prières et saintes méditations et 
à l'instruction de ses chers enfants ». Curieux spectacle que celui delà 
calme et paisible existence de ces âmes aimantes à une époque où se 
déchaînent tant de passions violentes. 

Les Mémoires s'arrêtent à la mort de Claude du Chastel. Mais Vlntn 
dudion complète la biographie de Charles Gouyon : elle nous donne des 
détails intéressants sur la part qu'il prit aux guerres de la Ligue er 
Bretagne : on le voit combattre contre les troupes du duc de Mercœur; if 
est fait prisonnier par les gens de Saint-Malo, qui lui imposent une forte 
rançon. On trouvera aussi dans V Introduction la preuve que Charles 
Gouyon a épousé en secondes noces, en 1593, la fille de l'illustre La 
Noue, et elle nous fournit encore des renseignements précis sur les des- 
cendants du baron de laMoussaye et de Claude du Chastel. — Henri Sée. 



XVIP SIÈCLE 



Ezéchiel Spanheim. Relation de la cour de France en 16^0. Nouvelle édition 
par Emile Bourgeois. (Annales de l'Université de Lyon). Paris, 
A. Picard et fils, 1900. In-8, 663 p. 
On sait quelle est l'importance de la Relation sur la Cour de France que 



XVII'^ SIÈCLE 51 

Spanheim écrivit en 1690 pour l'électeur de Brandebourg. M. Schefer en 
avait donné, en 1872, une édition, qui, jusqu'à ces dernières années, 
passait pour définitive. M. É. B. en donne aujourd'hui une édition 
qui, — cette fois, on peut en être sûr — est bien définitive, étant 
établie sur le meilleur texte et pourvue d'une très riche documentation. 
C'est une excellente publication qui, combinée avec le Saint-Simon 
de M. de Boislisle, rendra de très grands services aux historiens du 
xvii^ siècle. M. Schefer avait établi son texte sur un manuscrit, propriété 
actuelle de la Bibliothèque Nationale, qui provenait de Bonet, neveu de 
Spanheim. Dohm, l'ami de Mirabeau, en 1781, avait, lui aussi, donné 
une édition de Spanheim d'après un manuscrit provenant d'un parti- 
culier, Schott. M. B. s'est convaincu que les deux manuscrits étu- 
diés par Dohm et Schefer étaient des œuvres de secrétaires, incom- 
plètes, très imparfaites, qu'il y avait des manuscrits bien meilleurs, celui 
qui fut écrit par Spanheim lui-même et celui qu'il remit à l'électeur de 
Brandebourg, lesquels se trouvent tous deux aux Archives royales de 
Prusse. C'est sur ces deux manuscrits, ou plutôt sur la minute même de 
Spanheim, qu'il a établi son texte ; et, s'il s'est décidé pour le premier 
manuscrit, c'est parce qu'il lui a paru, avec ses additions et ses corrections, 
plus complet, plus exact, plus conforme à la pensée de l'auteur dans son 
effort vers la vérité. D'ailleurs, M. B., avec le scrupule d'un histo- 
rien vraiment scientifique et minutieux, nous permet de juger nous- 
mêmes, par la comparaison qu'il fait, au besoin, des leçons des deux 
manuscrits de Berlin. Le texte une fois établi, M. B. a dû aborder 
l'étude critique de la « Relation ». Il montre, beaucoup mieux qu'on 
ne l'avait fait jusqu'ici, l'importance et l'impartialité de ce mémoire. 
Cette relation, écrite sur l'ordre de l'électeur de Brandebourg par un 
érudit et un diplomate remarquable, est exempte de haine et de préjugé. 
Trait d'autant plus à noter qu'elle fut écrite au début de 1690, pour servir 
les vues de l'électeur contre Louis XIV, à l'époque de la rupture des 
relations entre la France et le Brandebourg, et à un moment où 
Spanheim, protestant, ne pouvait que gémir de la triste situation que la 
révocation de l'édit de Nantes faisait à ses coreligionnaires. C'est ce que 
M. B. met fort bien en lumière dans son introduction (p. 41) ; 
« En définitive, dit-il, la Relation de la Cour de France, composée par un 
serviteur du Brandebourg, dans une cour peuplée de réfugiés, par un de 
leurs parents, et pour la lutte de l'Allemagne protestante contre 
Louis XIV, demeure le premier essai historique, antérieur à l'œuvre de 
Voltaire et parfois supérieur pour le fond, que nous ayons sur la l'rance 
du xvii'-' siècle ». 



52 COMPTES RENDUS 

Les notes si nombreuses et si précises, que M. B. a ajoutées au 
texte et qui en sont le commentaire perpétuel, font de cette belle édition 
un instrument de travail indispensable, dont l'érudition française peut 
être fiére. — Ph. Sagnac. 

Marquis de Vogué. Le duc de Bourgogne et h duc de Beauvillier. Lettres iné- 
dites, 1700-1708. Paris, Pion, 1900. In-8, xvi-432 p. (portrait, fac- 
similés et carte). 

M. de V. vient de réunir en un volume, qui débute par une introduc- 
tion de cent deux pages, quatre-vingt-treize lettres adressées par Louis de 
France, duc de Bourgogne, à son ancien gouverneur le duc de Beauvil- 
lier et aujourd'hui conservées dans les archives du château de Saint- 
Aignan. Elles embrassent les années 1700 à 1708, c'est-à-dire le voyage 
du duc aux Pyrénées, la campagne de Flandre en 1702, la campagne sur 
le Rhin en 1703, la deuxième campagne de Flandre en 1708. M. de 
V. a fait précéder cette publication d'une abondante introduction où 
il se demande, après tant d'autres, ce qu'eût fait le duc de Bourgogne s'il 
avait régné et où, surtout, avec une certaine candeur, il se félicite de 
pouvoir, par cette pieuse publication, « servir non seulement l'intérêt de 
la vérité historique, mais aussi l'intérêt supérieur de la morale '», en mon- 
trant en « pleine lumière un prince affirmant hautement et publiquement 
ses croyances et y conformant rigoureusement sa vie... » Tout cela est fort 
beau assurément, mais l'historien ne doit pas faire œuvre d'hagiographe 
et se demander, avant d'étudier un personnage, si la publication de docu- 
ments inédits émanant de lui « dissipera l'auréole brillante qui entoure sa 
figure ». Or la lecture des lettres du duc de Bourgogne ne nous apprend 
rien de nouveau sur l'élève de Fénelon que l'on eût espéré plus éner- 
gique, plus maître de lui, auquel on eût souhaité une piélé moins enfan- 
tine et une dévotion moins fade, et dont le style, somme toute incolore et 
banal, habille des pensées banales elles aussi. M. de V., dans son 
introduction, fait un louable efîbrt pour atténuer l'incapacité militaire du 
duc et rejeter sur la mauvaise organisation en général, les défauts, les 
incertitudes, les incohérences dont Fénelon le premier n'hésitait pas à 
rendre son élève en partie responsable et qu'il l'exhortait à reconnaître en 
toute humilité. En admettant que l'on se demande avec M. de V. ce 

I. « L'avouerons-nous? au moment d'interroger ces lettres et de violer pour ainsi dire en 
elles le secret de cette âme et de cette conscience nous avons éprouvé une certaine hésitation. 
Étions-nous assurés de servir les vrais intérêts de l'histoire et ceux d'une mémoire vénérée ?» 
On se demandera si les « vrais intérêts de l'histoire » ne se confondent pas avec la vérité 
quelle qu'elle puisse être. 



I 



XVII^ SIECLE 53 

qui se serait passé si le duc de Bourgogne avait régné, il est difficile de 
croire que « le grand problème de rénovation sociale et politique du pays 
eût été posé plus tôt et résolu avec moins de déchirements ». — C. S. 

Comte d'Haussonville. La duchesse de Bourgogne et V alliance savoyarde sous 

Louis XIV. Tomes I et II. Paris, Calmann-Lévy, 1898 et 1901. In-8, 

vi-502 p. et 476 p. (portraits). 

L'étude sur la duchesse de Bourgogne entreprise par M H. aura trois 
volumes. C'est, semble-t-il, beaucoup pour la vie d'une princesse qui 
mourut à 27 ans, et dont le rôle fut toujours un peu effacé. On s'explique 
cette ampleur lorsqu'on voit la méthode de l'auteur et tout ce qu'il a su 
rattacher à ce qui était proprement son sujet. Frappé surtout par le 
caractère romanesque et énigmatique de la destinée de son héroïne, 
M. H. s'est complu à nous exposer en détail les cérémonies, les questions 
d'étiquette, les menus incidents de la vie de cour ou de voyage, toutes 
choses qui n'ont plus guère pour nous qu'un intérêt de curiosité : deux 
ou trois chapitres du premier volume et une bonne moitié du second 
sont remplis de récits de ce genre empruntés à Dangeau, à Saint-Simon, 
au Mercure galant, qui ne nous apprennent rien de nouveau ; il convient 
cependant d'ajouter que l'auteur a conté toutes ces futilités avec agrément. 

A côté de cette partie anecdotique et, si je puis dire, protocolaire de 
son sujet, — de beaucoup la moins importante, — on trouve dans 
l'ouvrage de M. H., une partie psychologique, sinon entièrement neuve, 
du moins fort supérieure à la précédente. C'est ainsi que l'auteur, pour 
suivre la jeunesse de la princesse Adélaïde, nous fait pénétrer dans la cour 
de Savoie, où domine l'influence de la cour de Versailles : tout y est 
réglé sur le modèle français et le duc Victor-Amédée se pique de copier 
scrupuleusement Louis XIV en tout, jusqu'à la succession de ses mai- 
tresses inclusivement. La jeune princesse ne se trouva donc pas dépaysée 
lorsqu'elle arriva~à Versailles. Elle y fut très bien accueillie et il nous faut 
signaler quelques pages fines et délicates sur l'origine et la nature des 
sentiments affectueux de Louis XIV et de M""= de Maintenon pour la 
petite duchesse (I, 41e et sqq). Elle fut traitée en enfant gâtée dont on 
satisfaisait tous les caprices, à qui l'on pardonnait toutes les coquette- 
ries, les légèretés, même les défauts. Il était impossible d'étudier la 
duchesse de Bourgogne sans parler du duc : M. H. a fait à celui-ci une 
place très importante dans son ouvrage. Sur l'enfance du duc, son 
éducation, ses premières armes et sa jeunesse, il a rassemblé et coor- 
donné les divers renseignements déjà connus. Il a fait plus : il s'est efforcé 
de distinguer l'action de Fénelon et celle du duc de Bcauvilliers , et c'est 



54 COMPTES RENDUS 

ce dernier qu'il juge responsable de ces pratiques d'une dévotion étroite 
et minutieuse, d'une piété sincère mais exagérée et souvent puérile en ses 
manifestations, dont le prince se montra si prodigue : on en trouvera 
des exemples au tome II, pages 145 et suivantes. 

Plus que la vie privée de la duchesse de Bourgogne, l'éducation du 
duc et ses premiers actes de prince intéressent l'histoire générale. C'est 
encore ce qui fait le prix des chapitres consacrés par M. H. à l'alliance 
savoyarde. Le premier chapitre du tome l" expose les vicissitudes de cet 
alliance au xvii« siècle. L'importance de la Savoie dans la ligue d'Augs- 
bourg y est bien mise en lumière et cela nous explique les concessions de 
Louis XIV au traité de Turin, que le comte de Tessé réussit à signer en 
1696. Mais le roi, qui avait si bien su détacher le duc du nombre de ses 
ennemis, se montra incapable de se le rattacher d'une manière définitive. 
Entreprenant et « convoiteux », toujours en quête de quelque territoire, 
méfiant parce qu'il ne pouvait inspirer de confiance à personne, il se prê- 
tait toujours sans jamais se donner, et, placé entre les Bourbons et les 
Habsbourg, il voulait, suivant l'originale expression de Tessé, « avoir un 
pied dans les deux souliers ». Ce fut le tort de Louis XIV de méconnaître 
le caractère de Victor Amédée, d'avoir considéré le duc comme une quan- 
tité négligeable et d'avoir signé avec les puissances maritimes les traités de 
partage de Londres et de La Haye sans y comprendre la Savoie, après 
l'avoir amusée par de longues négociations. L'acceptation par Louis XIV 
de la totalité de l'héritage espagnol frustra Victor-Amédée dans ses con- 
voitises sur le Milanais. Ce fut un coup très sensible porté à l'alliance 
savoyarde : les sentiments du duc à l'égard de Louis XIV en furent très 
refroidis ; cependant il n'est pas permis, — M. H. le prouve, — de par- 
ler de trahison dès cette époque (1701). Ce n'est qu'au cours de 1702 
et 1703, après des froissements d'amour-propre dont Philippe V 
d'Espagne est responsable, lorsqu'il vit la vanité des négociations qu'il 
poursuivait avec Louis XIV, que Victor-Amédée inclina vers l'Empire. 
Son attitude ambiguë lors des premières campagnes en Piémont accrut la 
méfiance des Français. Le désarmement des troupes piémontaises ordonné 
par Vendôme le 29 septembre 1703 précipita les événements. Un mois 
plus tard, le 8 novembre, le duc se prononçait contre la France et trai- 
tait officiellement avec l'Empire. M. H. a démêlé l'écheveau assez 
embrouillé de ces pourpalers entre 1695 et 1703 d'après les papiers de 
Tessé, les' documents des Archives de Turin et du ministère des afi^aires 
étrangères de France. Si la duplicité de Victor Amédée y éclate à chaque 
page, la faiblesse et l'impéritie de Louis XIV en cette affaire y appa- 
raissent aussi clairement. L'auteur ne cache pas les fautes du « grand roi » 



XVIII= SIECLE 55 

et lui donne une forte part de responsabilité dans la trahison du duc de 
Savoie. Aussi s'expliquc-t-on mal qu'il ait justement choisi cette occasion 
pour faire une sortie contre Michelet et autres historiens qui ont jugé sévè- 
rement Louis XIV. Ce n'est pas l'étude de la politique du roi au début de 
la guerre de succession d'Espagne qui permet d'atténuer ces apprécia- 
tions. Du reste, comme le dit fort bien M. H., ces controverses sont 
parfaitement oiseuses et c'est perdre son temps que « s'attarder à contre- 
dire des assertions inspirées par l'esprit de parti ». — V.-L. Bourrilly. 



XVIIP SIECLE 

Arthur Pougin, Jean-Jacques Rousseau musicien. Paris, Fischbacher, 1901. 

In-8, 141 p. 

Dans ce volume, M. Pougin traite, sans beaucoup d'ordre, de Rous- 
seau musicien. Il étudie successivement « l'amour de Jean- Jacques Rous- 
seau pour la musique » (ch. i), son système de notation musicale et 
son opéra des Muscs galantes (ch. 2), le Dictionnaire de musique (ch. 3), 
le Devin du village (ch. 4), le rôle de Jean-Jacques Rousseau dans la 
« guerre des bouffons» (ch. 5), Pygmalion (ch. 6), les romances de Rous- 
seau (ch. 7). Cette distribution de la matière est très peu méthodique, et 
ce défaut est encore aggravé par un grand nombre de répétitions, d'antici- 
pations, de digressions. — L'historique n'est point complet ; le récit est 
léger et superficiel ; l'auteur se contente de raconter des faits, sans souci 
de les éclairer, de les expliquer, de les présenter dans leurs rapports avec 
l'histoire du temps, l'histoire des arts, des idées, des mœurs. L'analyse 
des oeuvres de Rousseau, théoriques et musicales, est également légère 
et superficielle. De longues citations de Rousseau n'y suppléent point. 
Il y avait là une œuvre sérieuse, utile, profitable qui pouvait être tentée, 
et qui ne l'a pas été. Les jugements manquent de netteté, de précision ; 
et cette sorte de mollesse et d'indifférence dans l'appréciation conduit 
presque à la contradiction, trop souvent ; on sent que, sur beaucoup de 
points, l'auteur n'est pas éloigné d'avoir deux avis, presque opposés. — 
Cette incertitude et, d'autre part, l'insuffisance de la documentation 
enlèvent de l'autorité à M. P. partout où il prétend estimer la juste 
valeur de Rousseau musicien, d'autant plus qu'il n'apporte pas à cette 
estimation assez d'impartialité et d'exactitude. L'œuvre n'est point 
objective; les sentiments personnels de l'auteur y apparaissent trop. Elle 
tient trop de la critique littéraire, de la critique d'amateur ; elle n'est 
point l'histoire solide et sûre qu'on désirait et qu'on attendait. — 

H. BOURGIN. 



56 COMPTES RENDUS 



REVOLUTION ET EMPIRE 

Maurice Tourneux. Bibliographie de V histoire de Taris pendant la Révolution 
française. Tome III. Monuments, mœurs, institutions. Paris, Champion 
(Publication de la Ville de Paris), 1900. In-4, LX-991 p. 

M. T. avait consacré le tome I^"" de sa Bibliographie de l'Histoire de 
Paris pendant la Révolution française aux séries chronologiques des préli- 
minaires et des événements, et le tome II aux actes et délibérations de 
la Municipalité, des districts, des clubs, à la garde nationale et à la 
presse politique. Le tome III, récemment publié, porte en sous- 
titre : Monuments, Mœurs, Institutions. Il est divisé en cinq sections : 
1° Histoire physique de Paris (Topographie et hydrographie, Histoire et 
description de Paris, Monuments civils); 2° Histoire administrative 
(Maison du roi et apanages des princes, Administration de l'État et de la 
Ville, Administration financière, Administration judiciaire. Police et 
esprit public. Institutions militaires. Services et travaux publics, Com- 
merce et industrie. Assistance publique, Démographie, statistique, 
hygiène) ; 3° Histoire religieuse (Généralités de l'histoire religieuse, La 
question religieuse de 1789 à 1802, Détails de l'histoire religieuse à Paris, 
Établissements et monuments religieux) ; 4° Histoire des lettres, des 
sciences et des arts (Histoire de l'Instruction publique, Enseignement 
primaire, secondaire et supérieur, Créations et réformes scientifiques 
décrétées par les Assemblées, Établissements scientifiques anciens et 
nouveaux, Académie et sociétés savantes. Histoire littéraire. Histoire du 
Théâtre, Histoire des Beaux-Arts) ; 5° Histoire des Mœurs (Tableaux de 
la société parisienne (1780-1804), Institutions civiles, Mœurs et usages). 

Ce n'est là qu'un raccourci. Pour juger de l'ampleur du cadre adopté et 
de l'extrême variété de son contenu, il faut jeter un coup-d'œil sur la 
table des matières. Elle offre un plan de classement à première vue très 
soigné, clair, complet ; à l'usage, on le juge ce qu'il est en réalité, c'est- 
à-dire excellent. Parfaitement approprié à son objet, il permet de trouver 
sans retard réponse à toute question. Il est visible que son auteur domine 
de haut sa matière, et qu'il aurait su mettre en œuvre les documents, de 
même qu'il a su les réunir et les classer. L'établissement d'un répertoire 
bibliographique de ce genre exige, en effet, outre un labeur prolongé, 
un esprit méthodique et précis, et de vastes connaissances : le qua- 
lifier, comme on l'a fait parfois, de « travail de manœuvre », c'est mon- 
trer simplement qu'on en ignore les difficultés. — Ce large cadre a été 
abondamment rempli. Autant, et peut-être plus encore que ses aînés, ce 



REVOLUTION ET EMPIRE 57 

troisième volume confond par l'étendue des recherches et la richesse de 
l'information. Pour l'histoire générale de la Révolution, la section II 
(Histoire administrative) qui comprend lo chapitres et 2921 articles, est 
d'une importance capitale. Il en est de même de la section III, consacrée 
à l'histoire religieuse. « Quoiqu'ils appartiennent assurément à l'histoire 
générale, ces faits, dit l'auteur, se sont tous accomplis à Paris, et je devais 
en conséquence leur attribuer la place que je ne leur ai pas marchandée ». 
Quant à la section IV, elle contient au moins deux chapitres de premier 
ordre, véritable mine de renseignements : celui de l'Histoire du Théâtre 
et celui de l'Histoire des Beaux-Arts. Notons enfin que M. T. a fort 
judicieusement reculé ses dépouillements, pour la période prépara- 
toire de la Révolution, jusqu'à l'année 1780 — en sorte qu'on devra le 
consulter pour la fin du régne de Louis XVI — , et que la préface ajoute 
aux 8700 articles du volume, principalement sur l'histoire monumentale 
de Paris, une foule d'indications précieuses. 

En somme, l'examen de ce tome III de la Bibliographie de M. T. 
confirme l'opinion qu'en avaient fait concevoir les deux premiers : 
elle constitue, avec le Répertoire général des sources manuscrites de M. A. 
Tuetey, un instrument de travail incomparable. La plus grande partie en 
est parue aujourd'hui, et on n'a plus qu'à souhaiter la publication rapide 
du reste. M. T., faisant allusion dans sa préface aux services que son 
ouvrage pourra rendre, écrit ces lignes : « En rassemblant et en 
juxtaposant, si j'ose dire, de si nombreux matériaux, je me plaisais à pen- 
ser que quelqu'un viendrait tôt ou tard pour en tirer parti... Le mouve- 
ment qui entraîne tant de jeunes esprits vers les choses historiques et la 
largeur des programmes universitaires actuels autorisent cette espérance 
et me dédommageront amplement, dans un délai plus ou moins rappro- 
ché, de n'avoir pu qu'effleurer ici ce que j'aurais voulu approfondir, et 
de n'avoir donné qu'une ligne à ce qui demanderait une page ou un 
chapitre ». M: T. peut tenir pour certain que son espoir ne sera pas 
trompé, et que l'existence d'un guide aussi sûr que sa Bibliographie 
amènera plus d'un débutant à choisir ses sujets d'études dans l'histoire 
de la Révolution. Dés à présent, tous les travailleurs ont contracté envers 
lui une dette de reconnaissance qui ne pourra que grandir. — P. Caron. 

Stéfane-Pol. Autour de Robespierre. Le Conventionnel Le Bas. Paris, 

Flammarion [1901]. In-8', xxvi-340 p. 

Le nom de Philippe le Bas, député du Pas-de-Calais à la Convention 
nationale, ami de Robespierre, suicidé le 10 thermidor, est connu ; la 
physionomie du personnage l'est beaucoup moins. En général, les 



58 COMPTES RENDUS 

historiens en ont dit peu de chose ; d'autres en ont fait une peinture 
inexacte. Les descendants actuels de ce Conventionnel possèdent une 
collection de documents relatifs à sa vie publique et privée. On y trouve : 
un manuscrit rédigé par M™*^ Veuve le Bas (Elisabeth Duplay) retraçant 
les préliminaires de son mariage et les incidents de sa courte union ; des 
notes rectificatives et des additions de M"''^ Le Bas et de son fils Philippe, 
membre de l'Institut, visant plusieurs passages erronés de VHistoire des 
Girondins, d'abord publiés dans le National, notes et additions que Lamar- 
tine n'a pas toutes utilisées dans sa rédaction définitive ; un certain 
nombre de lettres de Le Bas à son père et à sa femme. Tous ces docu- 
ments étaient inédits : seul le manuscrit de M^^ Le Bas avait été connu 
de Ernest Hamel, qui l'avait cité à quelques endroits de son Histoire de 
Robespierre. M. S. -P. les a eus à sa disposition, et il a formé le 
louable dessein de les mettre en lumière. Des recherches dans les Archives 
du Pas-de-Calais, aux Archives nationales, au Ministère de la Guerre, 
lui ont fourni bon nombre de renseignements complémentaires, et avec 
ces divers éléments, il a composé sous le titre de : Le Conventionnel Le 
Bas, un volume dont il dit lui-même : « Je n'ai pas l'ambition de faire de 
l'histoire; c'est un portrait de famille que j'essaie de présenter. » 

Toute une partie du livre de M. S. -P. concerne les missions de Le 
Bas et Saint-Just aux armées, notamment à celle du Rhin. M. Chuquet 
avait déjà traité d'une manière complète cette question, actuellement 
reprise, dans le détail, par la Revue militaire rédigée à VÈtat-Major : aussi 
la plupart des documents cités ou reproduits à ce propos par M. S. -P. 
ne sont-ils pas nouveaux. D'autre part si l'on ne considérait, en 
jugeant son ouvrage, que les principes d'une méthode rigoureuse, on 
pourrait le traiter assez sévèrement : on y noterait l'ignorance de cer- 
tains ouvrages et de certains instruments de travail, des digressions, du 
décousu, l'introduction, dans l'exposé, de discussions de textes qui 
seraient mieux à leur place en note ou en appendice, la présence, dans 
cette Vie de Le Bas, de détails qui appartiennent à celle de Robespierre. 
Mais tout en signalant ces effets d'une inexpérience visible, il faut savoir 
gré à l'auteur de ses efforts et de son zèle. Il a un louable désir d'impar- 
tialité, il écrit facilement, et la réfutation bien menée de quelques passages 
tendancieux de Taine montre qu'il ne manque pas de sens critique. En 
outre, et surtout, nous lui devons d'être maintenant en possession de 
pièces intéressantes, qu'on savait tout au plus exister. Il en est 
quelques-unes dont on tirera bon parti, lorsqu'on écrira l'histoire, encore 
à faire, de la vie de Robespierre. Ni son entourage, ni lui-même n'ont 
été jusqu'ici l'objet d'une étude objective et d'un jugement impartial. 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 59 

On a bien cette impression lorsqu'on lit le travail de M. S. -P., et que 
l'on constate combien d'erreurs volontaires ou non ont été répandues 
sur le compte de Philippe le Bas, un des plus faciles, pourtant, à 
connaître parmi ses amis. — L'ouvrage est précédé d'une préface où 
M. Sardou, reprenant une ancienne controverse avec M. Hamel au sujet 
de la maison de Robespierre, se livre à une de ces discussions de topo- 
graphie révolutionnaire dans lesquelles il a maintes fois brillé. — P. Caron. 

Ed. Biré. Mémoires du général d'Andigné, publiés avec introduction et noies. 
Tome II, 1857. Paris, Pion, 1901. In-8, 436 p. (héliogr.) 

Le tome II des Mémoires du Général d'Andigné raconte successi- 
vement : les négociations qui amenèrent la fin de la chouannerie (1799- 
1800), l'emprisonnement, à deux reprises, de d'Andigné, d'abord au fort 
de Joux, ensuite à la citadelle de Besançon, et les évasions qui, deux fois, 
lui rendirent la liberté, son séjour en Allemagne et en Autriche de 1804 
à 18 14, le rôle qu'il joua dans l'ouest de la France, lors de la chute de 
l'Empire et pendant les Cent Jours, en qualité de commissaire extraor- 
dinaire, et au début de la deuxième Restauration, comme commandant 
les départements de la Mayenne, puis de Maine-et-Loire. La cinquième 
partie est consacrée à la Révolution de 1830 et à la tentative d'insurrec- 
tion de la Vendée en 1832, tentative rapidement avortée malgré les efforts 
de d'Andigné. — Ce deuxième volume fournit moins à l'histoire que le 
premier, dont nous avons rendu compte précédemment ^ Les incarcé- 
rations réitérées de l'auteur, par simple mesure de précaution, confirment 
simplement un fait connu, à savoir que la police du Consulat avait peu 
d'égards pour la liberté individuelle. Le récit de ses deux évasions, qui 
comprend une centaine de pages, est dramatique à souhait et se lit comme 
un roman : c'est là le plus clair de son intérêt. Il y a beaucoup plus à 
prendre dans l'exposé des derniers épisodes de la chouannerie et dans le 
récit des événements de 18 14 et 181 5 en Vendée, notamment sur l'orga- 
nisation de la résistance au gouvernement des Cent Jours, l'occupation 
prussienne en Maine-et-Loire, le licenciement de l'armée de la Loire. La 
relation de l'exil en Allemagne débute par une indication intéressante. Au 
moment où d'Andigné se rendait à Hambourg, à la fin de septembre 1804, 
il passa au milieu du corps de Bernadotte, qui traversait la Hesse, en 
marche vers le Danube; il s'entretint avec les soldats «.... Tous détestaient 
la cause pour laquelle ils allaient combattre. Ils ne le dissimulaient nulle- 
ment, mais ils disaient tous en même temps : « Nous nous battons pour 

I. Cf. la Rn'ue, t. II, p. 70-71. 



60 COMPTES RENDUS 

l'honneur de la France, et nous nous battrons bien! » (p. 175). On 
pourrait utilement rapprocher cette phrase de certains passages des Cahiers i 
du Capitaine Laugier, publiés par M. L.-G. Pélissier. — En revanche, 
le chapitre premier de la cinquième partie est une faible contribution 
à l'histoire de la Révolution de 1830; son principal mérite est de nous 
faire connaître ce qu'en pensèrent les ultras de la nuance de d'Andigné. 
Sur la tentative de la duchesse de Berry, quelques détails d'importance 
médiocre. Au total, moins de choses dans ce second volume que dans le 
premier. Ils n'ont de tout à fait commun que le parti pris de leur auteur, 
aussi visible ici que là : nous renvoyons, pour cette question, à ce que 
nous en avons déjà dit. 

M. B. s'est acquitté jusqu'au bout de sa tâche d'éditeur avec le 
soin qu'il apporte à tous ses travaux. Il n'a pas laissé passer un nom 
propre sans y ajouter une copieuse et utile notice biographique ' ; de plus 
il a joint au texte, en appendice, la reproduction d'une douzaine de docu- 
ments, qui le complètent et l'éclairent sur plusieurs points particuliers. A 
la fin, une table alphabétique des noms propres cités dans les deux 
volumes. Tout ceci est d'une bonne méthode. Regrettons seulement que 
M. B, n'ait pas fourni, sur le manuscrit original, dans ce tome second 
et dernier, les renseignements sommaires qui manquaient dans la préface 
du premier. — P. Caron. 



Cap"e de Cugnac. Campagne de Varmèe de Réserve en 1800. Deuxième partie: 
Marengo. Paris, Chapelot, 1901. In-8, vi-592 p. (3 cartes, 3 croquis, 
6 autographes). 

Le deuxième volume de l'ouvrage de M. C. retrace successivement : le 
combat de la Chiusella (26 mai), le passage du Tessin, l'entrée à Milan 
et à Pavie, le passage du Pô et l'occupation du défilé de Stradella. A ce 
moment, le but stratégique du Premier Consul est atteint : la ligne de 
retraite des Autrichiens est coupée. Informé que Mêlas concentre son 
armée à Alexandrie, Bonaparte s'avance vers lui par la rive droite du Pô> 
malgré la faiblesse de son artillerie (il n'eut, jusqu'au 12 juin, outre 
quelques pièces prises à l'ennemi, que les six canons qu'on avait pu pas- 



I. A k p. 73, M. B., dans une note consacrée à Jean de Bry, semble affirmer que les 
plénipotentiaires de Rastadt furent attaqués par des hussards de Szekler : mais, depuis les 
travaux de HijfFer et du capitaine Criste sur cette question, la chose est pour le moins dou- 
teuse. — A la p. 321, nous trouvons dans une note sur Marmont : « Il n'avait pas trahi 
Napoléon en 1814. » Ce n'est pas précisément l'opinion de M. Henry Houssaye. 



RÉVOLUTION ET EMPIRH , él 

ser sous le feu du fort de Bard) et sans s'inquiéter des entreprises des 
partis autrichiens sur ses communications, faiblement gardées, avec la 
Suisse et la France par le Simplon, avec Moreau par le S' Gothard. 
L'abandon sans résistance sérieuse du village de Marengo le 13 juin, la 
conviction, non fondée, que le pont de la Bormida est détruit, amènent 
Bonaparte à penser que son ennemi veut s'échapper vers le nord, par la 
rive gauche du Pô, ou vers le Sud, par l'Apennin. Aussi le 14 juin, dans 
la matinée envoie-t-il Lapoype sur Valenza et Desaix sur la route de Gênes. 
C'est au moment où il s'est ainsi affaibli et n'a plus que 22.000 hommes 
et 15 canons, que les Autrichiens passent la Bormida et l'attaquent au 
nombre de 30.000, avec prés de 100 canons. Le récit de la bataille de 
Marengo est connu : néanmoins, la lecture des cent pages que lui a consa- 
crées M. de C. et des nombreux documents qu'il reproduit est intéres- 
sante et instructive. Une étude approfondie de ces documents lui a per- 
mis de fixer exactement les détails de l'action et de rectifier des erreurs 
traditionnelles. Il établit notamment : i° que la manœuvre supposée, qui 
aurait consisté à refuser l'aile gauche, avec Castel-Ceriolo comme pivot, 
de manière à amener l'ennemi sur une réserve fraîche, pendant qu'une 
fraction menaçait son flanc, n'a pas eu lieu et qu'elle apparaît pour la 
première fois, imaginée après coup, dans la Relation officielle de 1803; 
2° que Desaix a été rappelé sur le champ de bataille par un ordre formel 
de Bonaparte; il a été tué raide, et n'a pas pfononcé de « mot histo- 
rique » ; ses soldats ne l'ont pas vu tomber et ne se sont pas lancés en avant 
pour venger sa mort; 3° que, selon toutes probabilités, Kellermann a eu 
l'initiative de la charge décisive qu'il a exécutée. Le dernier chapitre est 
consacré à la convention d'Alexandrie. Viennent en dernier lieu 
22 annexes contenant différents états et tables. L'annexe 21 donne l'âge 
des officiers de huit demi-brigades et régiments de l'Armée de réserve et 
la date de leur entrée au service. On y remarquera la forte proportion 
des officiers ayant servi sous l'Ancien régime. 

Je ne reviendrai pas sur le plan et la forme de l'ouvrage de M. de C., 
dont j'ai parlé antérieurement '. Ce second volume mérite les mêmes 
éloges que le premier. Le travail de M. de C. est, dans son ensemble, 
soigné, consciencieux, complet : il prouve, chez l'auteur, du sens cri- 
tique et une bonne méthode. On peut dire, sans redouter d'être contredit, 
qu'il annule tout ce qui existait jusqu'ici sur la question. — P. Caron. 



Revue, t. II, p. 405 sqq. 



62 . COMPTES RENDUS 

Lieutt G. Fabry. Histoire de Farniée d'Italie, i y ()6 -!•]()■/. Tomes V'' et II, 
De Loano à février 17^6. Paris, Champion, 1900. In-8 xxiii-506 et 
443 p. — L. G. F. Campagne de Russie (^1812). Tome P"", Opérations 
militaires {24 juin- 19 juillet). Tome II, Opérations militaires (26 juillel- 
}i juillet), Vitebsk. Paris, Gougy, 1900. 2 vol. in-8 de Lxx-é5é et 
394 F- 

L'ouvrage de M. le Lieut* F. sur l'armée d'Italie, de Loano à février 
1796, est un livre fait avec soin et exactitude. L'auteur ne s'est pas pro- 
posé de faire oeuvre de synthèse; il se contente de publier, en les reliant 
par les transitions indispensables, les nombreux documents qu'il a récol- 
tés au cours de ses recherches dans les divers dépôts d'archives : 'des 
scrupules hiérarchiques, peut-être exagérés, l'empêchent même de don- 
ner son opinion. Presque toutes les pièces qu'il reproduit sont, dit-il, 
tirées des archives du prince d'Essling; on lui a également communiqué 
le registre d'ordres du général Dommartin ; bien entendu, il a travaillé 
aux Archives de la Guerre et aux Archives Nationales. On consultera avec 
profit ce recueil de documents, qui mérite une place honorable dans la 
littérature, déjà très développée de la question. On regrettera seulement 
que l'auteur, poussant à l'excès le désir de faire complet, n'ait pas éli- 
miné un certain nombre de pièces absolument insignifiantes, et qu'il 
aurait mieux valu remplacer par des renseignements plus développés et 
plus précis sur l'effectif et l'emplacement des corps de troupes. Ce défaut 
est d'autant plus visible que le sujet est lui-même assez mince, puisqu'il 
ne s'agit en somme que de deux mois de cantonnements. D'autre part la 
division en chapitres est vague: on ne voit pas sur quoi elle est fondée; 
les sommaires sont insuffisants. Il semble que M. G. F. serait arrivé à un 
meilleur résultat s'il avait suivi purement et simplement, l'ordre chrono- 
logique. — Les tomes III et IV seront publiés prochainement. 

La Campagne de Russie du même auteur, faite sur le même type, 
mérite des éloges identiques et aussi, mais à un moindre degré, les 
mêmes critiques. Ici en effet, l'ordre chronologique a été suivi, et, bien 
que l'ouvrage garde un aspect assez touffu, on y suit avec facilité 
l'ensemble des opérations et des mouvements particuliers des différentes 
armées. La majeure partie des documents cités provient des Archives 
de la Guerre et des Archives Nationales. Les deux volumes parus mènent 
le récit des événements militaires du 24 juin au 31 juillet 1812. En tête 
du premier se trouvent des pages intéressantes sur les plans de campagne 
préparées en 181 1, par les généraux russes et prussiens, en vue de la 
guerre imminente. Le troisième volume, qui est sous presse, comprendra 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 63 

la période qui va du i'^'' au 18 août. On accueillera avec plaisir la suite de 
ce travail honnête, bien informé, et qui rendra, aussi longtemps sur- 
tout que le grand ouvrage du Lient' C"^' Margueron ne sera pas achevé, 
des services très réels. — P. Caron. 

Edouard Gachot. Histoire militaire de Masséna. La première campagne 

d'Italie {17^^ a 1798). Ouvrage accompagné de gravures, plans et 

cartes. Paris, Perrin, 1901. In-8, xx-405 p. 

Quoiqu'en dise M. G. dans sa préface et quels que soient les conseils 
qu'il a pu recevoir à ce sujet, la conception d'une Histoire militaire de 
Masséna est plus que discutable. Le genre biographique, toujours défec- 
tueux, offre ici surtout de graves inconvénients. Masséna a joué, dans les 
campagnes auxquelles il a pris part, un rôle de telle nature qu'il est 
impossible de l'exposer sans faire ou refaire, en même temps et complè- 
tement, le récit de ces campagnes elles-mêmes : c'est à quoi se condam- 
nait M. G. du moment qu'il ne s'en tenait pas à une notice de dimen- 
sions restreintes. Il l'a d'ailleurs reconnu par la façon même dont il a 
libellé le titre de ce premier volume; le second, nous dit-il (p. 361, note), 
sera intitulé : Les campagnes de 1799. Le troisième sera sans doute une 
Défense de Gênes, etc. En sorte que M. G. nous aura donné, en réalité, 
une série de travaux d'histoire militaire générale, entre lesquels le titre 
à! Histoire militaire de Masséna n'établit et ne peut établir qu'un lien pure- 
ment factice. 

Mais cette critique de méthode n'a qu'une importance secondaire, et 
l'on pardonnera facilement à un auteur d'avoir mal choisi le titre de son 
ouvrage, si le contenu en est excellent. Cette épithète ne convient pas 
au livre de M. G. C'était une entreprise ardue que de vouloir faire, d'une 
manière originale et nouvelle, en 300 pages (exactement 28e jusqu'à 
l'armistice de Leoben) et après tant d'autres, le récit de la première cam- 
pagne d'Italie. M. G. a fait de louables efforts pour y parvenir : il a visité 
les champs de batailles, exploré les archives locales italiennes et consulté 
avec profit, en France, des archives particulières ; de plus il a su choisir 
et utiliser, parmi les ouvrages imprimés, ceux qui le méritaient, notam- 
ment le très bon ouvrage du capitaine Colin sur La campagne de 1796 
et I7P7 en Italie. Le résultat de tant de peines est un livre honnête, mais 
incomplet, peu précis (voyez par exemple l'exposé confus de la manœuvre 
d'Arcole), assez- mal composé, et d'un style assez souvent singulier. 
Cependant, et bien qu'il ne puisse être en aucun cas un guide vraiment 
sûr, on le consultera avec intérêt, parce qu'il contient — c'est ce qui fait 
sa valeur — un certain nombre de documents, quelques-uns très impor- 



64 COMPTES RENDUS 

tants, trouvés par M. G. en Italie, et surtout en France, dans les archives 
du prince d'Essling, qui lui ont été libéralement ouvertes. On regrette, 
quand on les a lus, que M. G. ne se soit pas contenté du rôle d'éditeur 
et qu'il n'ait pas publié in extenso tout ce dont il nous donne des analyses 
et des extraits '. Pour l'affaire de Rome par exemple — car M. G. la 
comprend dans la première campagne d'Italie — le texte même des 
pièces conservées par les descendants actuels de Masséna nous intéresse- 
rait beaucoup plus qu'un plaidoyer plus ou moins convaincant en sa 
faveur, doublé d'un réquisitoire contre Berthier. Sur ce point, M. G. ne 
professe nullement la même opinion que M. Dufourcq. Dans son livre 
récent sur Le Régime Jacobin en Italie, M. Dufourcq, qui a eu communica- 
tion des archives de Grosbois et qui promet la publication prochaine des 
documents qu'il y a copiés, conclut à l'innocence entière de Berthier. 
Bien que cette seconde opinion paraisse appuyée sur des preuves solides, 
on ne pourra en déterminer le bien fondé que lorsqu'on aura entre les 
mains, sans exception, les pièces encore existantes du procès. — P. Caron. 

Henri Prentout. L'Ile de France sous Decaen, i8oj-i8io. Essai sur la Poli- 
tique coloniale du Premier Empire et la rivalité de la France et de F Angle- 
terre dans les Indes Orientales. Paris, Hachette, 1901. In-8, xlvi-688 p. 
Le sous-titre de cet ouvrage indique nettement quelle a été la double 
intention de l'auteur : jusqu'ici les historiens de Napoléon se sont sur- 
tout proposé de raconter ses guerres, de discerner les desseins de son 
ambition dans cette Europe dont il bouleversa les antiques fondements 
avec un sans-gène si hautain, si despotique ; sa politique coloniale est moins 
connue, bien qu'elle présente ce vif intérêt de se rattacher étroitement aux 
grandes fluctuations de sa diplomatie européenne, au moins en ce qui 
concerne les Indes orientales. En second lieu l'histoire et la chute de 
l'Ile de France sous Napoléon constituent le dernier terme de l'action 
française dans ces Indes que Dupleix avait failli assurer à son pays, et où 
les Anglais avaient réussi à établir leur domination. C'est alors que sont 
tentés les suprêmes efforts des Français pour arracher à leurs ennemis 
cette riche proie, et que, dans leur échec même, sombrent les derniers 
débris de l'Empire colonial qu'avait fondé la France de Richelieu et de 
Colbert et que celle de Louis XV avait laissé démembrer. 

I. M. le Licut' Fabry, qui ;i pu comme M. G. avoir accès aux archives du prince d'Essling 
fera cette publication dans les prochains volumes de son ouvrage sur l'Histoire de rannce 
d'Italie (Voir ci-dessus, p. 62). Lorsqu'ils auront paru, il restera assez peu de chose du 
travail de M. G. 



RÉVOLUTION ET EMPIRE . 65 

La thèse de M. P., auquel elle a valu le titre de docteur es lettres avec 
la mention très honorable, étudie aussi c'onsciencieusement que possible 
cette double question : il se place à l'Ile de France, parce que c'était 
notre seul poste important dans l'Océan Indien, une des clefs de la route 
des Indes; il met au premier plan le personnage du général Decaen, 
parce que celui-ci fut, non pas seulement l'ouvrier, mais le plus souvent 
l'inspirateur des entreprises françaises. Ce livre n'est donc ni une mono- 
graphie de l'Ile de France dans ses dernières années de vie française, ni 
une biographie de son administrateur, mais une étude générale sur 
l'action française dans les Indes sous l'Empire. De là l'intérêt si grand de 
cet ouvrage, de là peut-être aussi un certain caractère de dispersion, mal- 
gré les efforts de l'auteur pour ramener à chaque instant l'attention sur 
l'Ile de France et le général Decaen. Le plan comprend quatre livres. 
I. L'Inde et la Paix d'Amiens. — IL L'administration de Decaen à l'Ile 
de France. — III. La rivalité de la France et de l'Angleterre dans l'Océan 
Indien. — IV. La Perte de l'Ile de France. Chacune de ces parties con- 
stitue un récit vivant, clair, vu de haut, formant une lecture véritable- 
ment attachante. Nous nous contenterons d'en signaler les idées maî- 
tresses et les principaux chapitres. 

Il nous semble que, sauf sur un point où nous reviendrons plus loin, 
on ne puisse que louer la documentation de M. P. II avait à vaincre cette 
difficulté de la surabondance et de la confusion des sources manuscrites 
inédites de notre ancienne histoire coloniale. Il a su cependant les utili- 
ser avec beaucoup d'ordre et de clarté, et parvenir à une exactitude très 
satisfaisante. Une notice claire et bien disposée nous indique les prin- 
cipales de ces sources (xxv-xxxiv). 

La première partie raconte l'expédition de l'Inde. Après la paix 
d'Amiens il s'agissait de reprendre possession des comptoirs français res- 
titués. Decaen, un des vainqueurs de Hohenlinden, en fut chargé, et 
bien qu'il ne reçût que 1.200 hommes environ, un vaisseau, trois frégates, 
les instructions secrètes du Premier Consul lui prescrivaient, tout en 
évitant de donner aucun sujet d'arlarme aux rivaux de la France, d'obser- 
ver les princes et les peuples des Indes, d'étudier les moyens d'entrer en 
relations avec eux en cas de guerre. M. P. aurait peut-être pu faire plus 
nettement ressortir le caractère, en somme mal défini, de cette expédi- 
tion : mission d'observation et de simple réoccupation de postes impos- 
sibles à conserver en cas de rupture, l'effectif des troupes et de la flotte 
était inutilement exagéré; mission d'action, il était presque ridiculement 
insuffisant. En tout cas, la solution adoptée ne peut s'expliquer que par la 
confiance qu'avait le Premier Consul dans la durée de la paix : quoique le 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 5 



66 , COMPTES RENDUS 

souci de la maintenir n'arrêtât en rien ses entreprises conquérantes, il ne 
croyait pas que l'Angleterre osât la rompre avant plusieurs années. Or, 
Decaen arriva aux Indes presque en même temps que la nouvelle de la 
déclaration de guerre : il put sauver ses soldats et ses navires par son 
énergie prévoyante et se retirer à l'Ile de France. Son expédition, trop 
faible, n'avait fait qu'entrevoir cette terre des Indes où elle était destinée. 

Cette rupture de la paix d'Amiens, M. P. en attribue presque l'entière 
responsabilité au gouvernement anglais. Celui-ci, abandonné par ses alliés 
continentaux et assuré de la possession de Malte et de l'Egypte, avait 
voulu essayer de la paix en 1802. Mais, voyant que Bonaparte tentait de 
refaire un empire colonial français, que la paix ne lui procurait pas tout 
le profit espéré, il s'était décidé à la guerre. Sans doute, beaucoup 
d'Anglais intelligents et patriotes, surtout aux Indes, considéraient 
comme fâcheuse et inopportune une paix qui arrêtait l'expansion de 
l'Angleterre dans le monde, jugeaient inacceptable un traité qui aurait 
permis à la France de recommencer la concurrence coloniale et mari- 
time; lord Wellesley, gouverneur des Indes, était du nombre : il fit tout 
ce qu'il put pour ne pas rendre Pondichéry, et réussit, par ses moyens 
dilatoires, à ajourner la solution définitive jusqu'à ce qu'il apprît la nou- 
velle qu'il attendait et qu'il espérait, la déclaration de guerre. Mais M. P. 
ajoute que, si lord Wellesley avait si mauvaise grâce à exécuter le traité, 
le gouvernement anglais eut, au moins par intermittence, l'intention de 
s'y conformer et envoya au gouverneur des instructions en conséquence, 
que, cependant, il ne remplit pas toutes les clauses, n'évacua ni Malte ni 
l'Egypte. Mais on peut remarquer que Bonaparte ne se montra guère 
mieux disposé à respecter cette paix si récemment acquise : la mission 
de Sébastiani était un aveu non dissimulé du désir persistant de renouve- 
ler l'expédition d'Egypte ; l'occupation du Piémont, l'annexion de l'île 
d'Elbe, que la mainmise sur les ports napolitains de Tarente, Otrante et 
Brindisi allait suivre, tendaient â constituer en Italie, à défaut de Malte, 
une base d'opérations solide pour l'entreprise ultérieure sur l'Egypte; les 
changements politiques opérés en Hollande, en Suisse, en Allemagne, 
mettaient toute l'Europe occidentale sous la dépendance immédiate de la 
France, ce que l'Angleterre ne pouvait supporter; d'ailleurs Bonaparte 
n'avait-il pas, et pour des raisons personnelles, besoin de la guerre ? Cette 
guerre, on la voulait aussi bien à Paris qu'à Londres et la responsabilité 
de la rupture doit, nous semble-t-il, être partagée entre les deux gouver- 
nements. 

Decaen, devenu ainsi, de capitaine général des Indes, celui de l'Ile de 
France, gouverna les Mascareignes jusqu'en 18 10. Le tableau de son 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 67 

administration débute par une description géographique qui est, avec la 
carte confuse et mal orientée de la p. éo8, le chapitre faible de l'ouvrage, 
parce que, comme un des professeurs l'a fait remarquer à M. P., il ne 
s'est pas nettement décidé, soit à reproduire l'idée qu'on se faisait de 
l'île en 1803, soit à la décrire d'après les recherches et les informations 
des géographes modernes. Suit un résumé de l'histoire des Mascareignes 
pendant la Révolution, dont le trait essentiel est l'institution, spontanée 
d'abord, légalisée ensuite parla Constituante, d'assemblées coloniales, c'est- 
à-dire d'un gouvernement représentatif en accord avec les idées décentra- 
lisatrices de cette assemblée. Mais le Directoire, reprenant un décret 
resté platonique de la Convention, abolit l'esclavage en 1796, ce qui 
provoque une opposition résolue des colons et une véritable séparation 
de l'Ile de France et de la Métropole. Le gouvernement consulaire accom- 
plit aux colonies la même œuvre de restauration des institutions de 
l'Ancien régime, avec maintien d'une partie des formes révolutionnaires, 
qu'il effectua en France même. Le général Decaen fut chargé de rempla- 
cer le système des assemblées coloniales par le gouvernement adminis- 
tratif de l'Empire. Et, pour le faire accepter des colons, pour leur ôter 
tout regret des institutions représentatives, il suffit de les rassurer sur la 
question vitale de l'esclavage rétabli. 

Cependant, dans ces chapitres si intéressants, plusieurs points restent 
un peu dans le vague : les assemblées coloniales étaient élues par des 
citoyens actifs, mais ceux-ci étaient-ils soumis aux mêmes conditions cen- 
sitaires qu'avait établies en France la Constitution de 1791; ces condi- 
tions de cens, distinctives du citoyen actif, étaient-elles aux colonies plus 
ou moins rigoureuses qu'en France? il eût été intéressant de le savoir. 
— D'autre part, nous ne voyons pas très nettement ce qu'étaient les 
partis politiques à l'Ile de France, en 1803. L'auteur en parle à la p. 87 
et à la page 517, mais sans précision. C'est cependant un point impor- 
tant : la suppression du régime des assemblées élues et l'institution d'un 
gouvernement de bon plaisir administratif indisposèrent-elles la popula- 
tion, ou une partie de la population, jusqu'à les détacher de la France et 
les préparer à accepter la domination anglaise? L'étude des procès-ver- 
baux des assemblées coloniales, conservées aux Archives de l'Ile Maurice 
et de la Réunion, aurait pu fournir une réponse à cette question connue 
à celle des élections de ces mêmes assemblées (v. la note de la p. xxxii). 
C'est, croyons-nous, la seule lacune de documentation qu'on puisse 
relever. 

L'œuvre administrative du capitaine général, assiste d'un préfet colonial 
et d'un commissaire de justice.^ fut donc une œuvre de restauration et de 



68 COMPTES RENDUS 

réaction, non seulement au point de vue politique et social, mais aussi 
dans l'organisation militaire, où la garde nationale ne fut que la résur- 
rection des anciennes milices, dans l'administration civile, dans la légis- 
lation, dans les institutions judiciaires. D'autres chapitres sont consacrés 
à l'instruction publique, aux finances, à l'agriculture, au commerce. — 
M. P. examine ensuite les mêmes événements et les mêmes institutions 
dans l'île sœur, la Réunion, qui s'appelle alors l'île Bonaparte. Elle ne 
reçut pas d'organisation particulière et ses administrateurs dépendirent 
directement de ceux de l'Ile de France. Decaen la considérait, à cause de 
ses richesses agricoles plus considérables que celles de l'Ile de France, 
avant tout centre de commerçants et de corsaires, comme le grenier des 
Mascareignes; mais il ne put jamais y aller, à cause de la croisière 
anglaise; d'autre part l'île souffrit de mauvaises conditions économiques, 
de cyclones qui ruinèrent les cultures. Aussi eut-elle le sentiment d'être 
sacrifiée à l'Ile de France et exploitée par elle. — Enfin cette II« partie se 
termine par un récit des tentatives de Decaen vers les dépendances des 
Mascareignes, notamment vers Madagascar, où il voyait surtout un moyen 
de se ravitailler ; il chercha à centraliser à Tamatave le commerce des 
colons de l'Ile de France avec Madagascar, la traite, et s'il échoua, du 
moins eut-il le mérite de maintenir la tradition française dans la grande 
île et de discerner le poste qui devait devenir, de nos jours, son premier 
port. 

L'action de Decaen s'étendit bien au delà des terres voisines, et il fut 
vraiment le représentant de la politique napoléonienne dans l'Océan 
Indien, théâtre secondaire de la lutte décisive qui se déroulait en Europe 
entre la France et l'Angleterre. En 1798, Bonaparte avait proposé au 
Directoire d'atteindre l'ennemi dans les Indes par l'Egypte : devenu 
empereur, il revint, à deux reprises, à cette gigantesque pensée. Nous 
connaissions déjà, par M. Vandal, le projet continental. M. P. a surtout 
étudié, comme il était naturel, le projet maritime, qui ne pouvait prendre 
de meilleur point d'appui que l'Ile de France. Suivant ses instructions, 
Decaen multiplia, dès le début, les émissaires et les agents pour le rensei- 
gner sur cette Inde à laquelle il ne voulait pas renoncer. En 1803, il envoie 
au Premier Consul des rapports pour lui représenter le peu de solidité de 
la puissance anglaise, la possibilité de profiter de la guerre des Mahrattes 
et ne demande que 6 vaisseaux de ligne, 3000 fantassins et 500 cavaliers. 
Il expédie ses aides de camp à Paris, et en 1804, malgré la répugnance et 
l'indolence du ministre de la marine Decrès, l'Empereur trace un plan 
d'expédition comportant 3 flottes et 20.000 hommes. Mais la question du 
débarquement en Angleterre primait tout : les flottes françaises allèrent 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 69 

donc aux Antilles et non dans les Indes. — Cependant, d'autres envoyés 
de Decaen arrivèrent, notamment son frère René qui eut une entrevue 
avec l'Empereur. Mais Napoléon voulait réunir toutes ses forces pour 
cette fameuse descente en Angleterre, et, quelques semaines après, il en 
eut un impérieux besoin pour la guerre continentale. Non seulement la 
3*= coalition empêche les Français de prendre l'offensive dans les Indes en 
1805, mais elle permet aux Anglais, débarrassés de la guerre mahratte, de 
la prendre contre les alliés de la France. C'est au Cap, restitué aux 
Hollandais en 1803 et dont l'importance stratégique sur la route des 
Indes était si grande, qu'ils s'attaquèrent. Les Hollandais montrèrent 
d'ailleurs beaucoup de mauvaise volonté à accepter les services de 
Decaen et de ses agents, dont les efforts furent inutiles. En janvier 1806 
le Cap, presque dégarni de troupes, fut facilement conquis par une 
expédition anglaise ; la seule résistance sérieuse fut opposée par l'équi- 
page débarqué d'une frégate française. Après le Cap, ce sont d'autres 
conquêtes ; dans le duel de Napoléon et de l'Angleterre, dans l'applica- 
tion du blocus, aucun état ne peut rester neutre, pas plus en Asie qu'en 
Europe. Les Anglais occupent les colonies danoises et portugaises : 
toutes les positions avancées de l'Ile de France étaient entre leurs mains. 
Alors, pour la deuxième fois, la pensée impériale revient à l'Inde ; c'est 
maintenant le projet continental, par la Perse, qui l'emporte et le traité 
de Finkenstein avec cette puissance est signée quelques semaines avant 
celui de Tilsitt. Peu après arrive de l'Ile de France René Decaen qui en 
janvier 1808 expose avec chaleur à l'Empereur, comme en 1804, la possi- 
bilité de conquérir l'Inde par mer. Napoléon, cependant, tout à son 
alliance avec Alexandre, s'affermit dans son projet d'attaque par terre, et 
écrit au tsar la fameuse lettre de février 1808. Mais il veut en même 
temps faire une diversion maritime, envoyer à l'Ile de France une expé- 
dition de 15.000 hommes ; il presse Decrès de veiller aux préparatifs, il 
fixe la composition des escadres. Seulement, il lui faut, dans cette entre- 
prise le concours de l'Espagne et ce concours lui échappe à ce moment 
même ; l'insurrection espagnole et Baylen rejettent l'Empereur dans les 
préoccupations continentales, l'expédition des Indes est abandonnée et 
cette fois définitivement. Pour l'Ile de France même, ces événements ont 
de fâcheuses conséquences : les Philippines, d'où les Français tiraient des 
ressources, les reçoivent à coups de canon. Decaen se trouve réduit à une 
guerre de course, où les marins de l'État et les corsaires créoles mon- 
trèrent une rare audace, un brillant courage, qui causa des dommages 
considérables à l'Angleterre, mais fut incapable de la désarmer et la déter- 
mina au contraire à détruire le « nid de pirates » longtemps considéré 
comme imprenable. 



70 COMPTES RENDUS 

C'est donc à l'offensive anglaise et à la chute de l'Ile de France qu'est 
consacrée la IV« partie. L'Angleterre, après les guerres mahrattes, avait 
établi dans l'Inde un apaisement relatif; le gouverneur, lord Minto, 
écarta en 1808 le danger d'une nouvelle guerre, contre les Sicks, et acquit 
ainsi la liberté d'action nécessaire. Pendant que tout se préparait pour 
une expédition anglaise, les Mascareignes, abandonnées de plus en plus à 
elles-mêmes, malgré les réclamations réitérées de Decaen, étaient dans une 
situation très critique, voisine de l'épuisement; le point faible était l'Ile 
Bonaparte et c'est là que les Anglais parurent tout d'abord ; leurs pre- 
miers débarquements jetèrent le trouble dans l'île et désorganisèrent la 
défense; les efforts suprêmes de Decaen et de ses lieutenants, le combat 
acharné du 8 juillet 1810, où 500 hommes tinrent pendant une journée 
en échec 4.000 Anglais, ne purent empêcher la capitulation de Saint- 
Denis. Les Anglais se portèrent alors contre l'Ile de France, et une véri- 
table bataille navale, celle du Grand Port, est livrée du 23 au 28 août par 
la division Duperré à l'escadre anglaise, curieuse bataille dont le théâtre 
est une rade encombrée de récifs et qui se termine par l'échouement de 
tous les navires combattants. Malgré leur supériorité numérique, et grâce 
à l'audace et à l'habileté du commandant Bouvet, les Anglais subissent 
une défaite écrasante : leurs quatre frégates sont détruites ou prises; et 
plusieurs autres succès maritimes suivent cette grande victoire. Mais c'était 
le dernier effort. Plusieurs frégates et éo vaisseaux de transport débar- 
quèrent 1 6. 000 Anglais le 29 novembre au nord de l'île: Decaen ne pouvait 
leur opposer que 1846 hommes. Le combat de la plaine des Tombeaux, 
le i^"" décembre, fut glorieux, avec des épisodes héroïques, mais l'inégalité 
des forces était par trop grande. Decaen, pour éviter une prise d'assaut, 
capitulait le 3 décembre, l'anniversaire de Hohenlinden, et, quelques jours 
après quittait l'île, emportant les regrets affectueux de la population. 

La remarquable conclusion de M. P. fait, sans exagération, la part des 
événements de l'Inde et de l'Océan Indien dans la politique napoléo- 
nienne; peut-être, dans ce jugement général, iie donne-t-il pas une place 
assez grande aux desseins de l'Empereur sur la Péninsule des Balkans et 
le Levant méditerranéen. Il montre que, si le maître eut la volonté d'agir, 
il fut, dans les Indes comme ailleurs, mal servi, exception faite de Decaen 
et de quelques autres ; que l'indolence, la mauvaise volonté de Decrès 
furent des obstacles invincibles, que la politique anglaise fut au contraire 
admirablement secondée par les hommes d'abord, par les événements 
ensuite, enfin que « dans la dernière phase de l'histoire de cette colonie 
française qui marque la fin de notre premier empire colonial, se manifeste 
de nouveau cette vérité que ce qui a alors manqué à la France, c'est 



XIX^ SIECLE 71 

moins de savoir créer et mettre en valeur des colonies, que de savoir les 
conserver ». Nous devons quelque reconnaissance à M, P. d'avoir tiré d^ 
l'oubli une phase glorieuse de l'histoire de la marine française et révélé 
un homme qui fut un grand caractère et un bon serviteur de son pays. 
— P. Kaeppelin. 



XIX^ SIECLE 



Tchernoff. Le parti républicain sous la monarchie de juillet. Formation et 
évolution de la doctrine républicaine, Paris, Pedone, 1901. In-8, xxii- 
49e p. 

Cet ouvrage d'un juriste a une véritable valeur historique. L'auteur est 
un élève de M. Esmein, qui a présenté le livre dans une intéressante pré- 
face : il sait, comme son maître, que les doctrines juridiques et politiques 
sont des choses vivantes, sans cesse transformées sous l'action des événe- 
ments, et contribuant à leur tour à préparer ceux-ci; le droit, pour lui, 
n'est pas figé dans un certain nombre de formules immuables. De son 
livre se dégage une idée essentielle, que je crois parfaitement juste : c'est 
que les républicains sous Louis-Philippe ont tous eu pour but d'arriver 
par les réformes politiques aux réformes sociales; éclairés parla révolu- 
tion de 1830, ils ont tous voulu améliorer le sort des classes populaires. 
L'influence exercée par les novateurs socialistes sur le parti démocratique 
a donc été considérable. M. T. met surtout en lumière l'action du saint- 
simonisme et prouve, avec une grande abondance d'exemples, que les 
principes formulés par l'école ont pénétré chez les hommes en appa- 
rence les plus éloignés d'elle, chez un Blanqui, chez un Proudhon. Il 
fait ressortir le rôle considérable de Pierre Leroux qui servit, pour ainsi 
dire, de trait d'union entre le saint-simonisme et les républicains. La 
part du fouriérisme dans l'élaboration de leurs théories est également 
bien caractérisée. A côté de ces exposés généraux, les études particulières 
sur chacun des principaux chefs du parti sont fines et pénétrantes; 
l'auteur a bien marqué, par exemple, l'évolution d'un Arago, d'un Lamar- 
tine, d'un Lamennais vers la démocratie. Ajoutons que ces analyses 
reposent sur une étude complète et précise des textes. Toutefois il y a 
une lacune sur les doctrines exposées dans les journaux du parti : les jour- 
naux d'alors craignaient beaucoup moins le dogmatisme que ceux d'au- 
jourd'hui, et les républicains y traitaient volontiers les questions de 
théorie qui sont maintenant réservées aux revues où aux livres. Com- 
ment l'auteur n'a-t-il rien dit de V Atelier, où les hommes du National 



72 COMPTES RENDUS 

puisèrent leur programme de réformes ouvrières? Il ne devait pas noi 
plus négliger, dans la Réforme, les études sociales de Pecqueur et la' 
longue série d'articles où Flocon popularisa la formule du « droit au tra- 
vail ». C'était plus dans le sujet que l'étude consacrée à Proudhon, qui 
demeura étranger au parti jusqu'en 1848. 

Le livre a un défaut beaucoup plus grave : il manque d'ordre et de 
netteté. Chacune des analyses consacrées aux théories d'un personnage ou 
d'une association est claire et intéressante, quand on la lit seule; mais elles 
sont mal reliées l'une à l'autre. Le même personnage est étudié à diverses 
reprises, sans qu'un ordre véritablement logique ait rendu ce fractionne- 
ment nécessaire. L'ordre chronologique aussi est souvent méconnu sans 
motif : ainsi, dans l'intérieur du même chapitre, le Dictionnaire politique de 
1842 est analysé avant la Revue républicaine de 1834. L'auteur eût pu 
remédier à ces défauts en présentant à la fin le tableau d'ensemble de 
cette « évolution » qu'il voulait décrire ; mais cette conclusion manque à 
l'ouvrage. M. T. n'a pas construit son édifice, il en a donné les matériaux. 

Il est juste de répéter que ces matériaux sont de premier choix, et que 
ce livre demeurera indispensable pour la connaissance précise des idées 
républicaines. Ajoutons que M. T., sans se départir de l'impartialité 
scientifique, détruit plusieurs légendes propagées contre les démocrates 
de 1830. Il prouve que ce n'est pas à eux, mais à Guizot qu'on doit 
reprocher le plus d'inconstance et de mépris pour les principes. II! 
montre que les tendances révolutionnaires, le dédain de la légalité se 
trouvaient chez les « ultras » de 1820, chez les libéraux de 1830 aussi 
bien que chez eux. Leur prétendu terrorisme, qui effraya la bourgeoisie 
orléaniste, lui paraît n'exister souvent que dans la forme; d'ailleurs les 
rapports faits à la Cour des pairs à propos des attentats contre Louis-Phi- 
lippe lui inspirent une juste défiance, car les rapporteurs insistent sur 
les paroles violentes, les écrits furibonds des fanatiques, alors que les 
sociétés secrètes étaient souvent des associations de propagande, où les 
ouvriers venaient s'instruire mutuellement. M. T. a donc apprécié à sa 
véritable valeur cet ensemble d'idées juridiques, politiques et sociales sur 
lequel a vécu la démocratie européenne dans la seconde moitié du 
xix« siècle '. — Georges Weill. 

I. Beaucoup de noms sont défigurés : il faut lire Buonarroii au lieu de Buonarotli, d'Alton- 
Shèe 'pour d" Alton- Schée, Schœlcher pour Scholcher (p. 169), Degeorge pour Degeorges (p. 520), 
La Hautière pour La Hutière (p. 337), Dourille pour DouveUe (p. 390), Bavard pour Barodet 
(p. 425). — P. 168 : Le Journal du Peuplent fut pas fondé, mais transformé par le parti démocra- 
tique avancé. — P. 228 : Maître Pierre n'est autre que Cormenin. — P. 238 : Hubert, prési- 
dent des Amis du peuple en 1830, n'est pas le même qu'Aloysius Huber. — P. 388 : le rôle 
de la police dans l'émeute du 12 mai 1839 "^ ™^ paraît pas établi. 



XIX' SIÈCLE 73 

J. Mandoul. Un homme d'État italien. Joseph de Maistre et la^politique de la 

Maison de Savoie. Paris, Alcan, 1900. In-8, iv-3é3 p. 

Il ne faut pas croire, bien que le titre semble y engager, que M. M. 
n'étudie dans son livre que le rôle diplomatique de Joseph de Maistre. 
Le sujet qu'il a traité est plus vaste et moins simple. C'est, en même 
temps que l'action personnelle de J. de Maistre, l'histoire de la maison de 
Savoie de 1792 à 1821 (date de la mort de Maistre) et l'analyse des idées 
du célèbre écrivain en matière de politique extérieure et de gouverne- 
ment. Nous ne reprochons point à M. M. de donner plus qu'il ne pro- 
met ; mais il y a lieu de se plaindre qu'il n'ait point méthodiquement 
classé les résultats de sa triple recherche'. Eût-il mieux valu les séparer 
nettement, et laisser au lecteur le soin d'en découvrir les liens logiques, 
ou indiquer dans quelle mesure les idées de Maistre et les circonstances 
où s'est trouvée la Maison de Savoie ont concouru à diriger sa conduite 
diplomatique, ce n'est point à nous d'en décider. En tous cas, M. M. a 
employé un autre procédé qui ne laisse pas de déconcerter un peu le lec- 
teur. 

Le livre I^"", « Joseph de Maistre et la politique piémontaise pendant la 
Révolution», comprend une analyse du caractère de J. de Maistre, de ses 
opinions sur la Révolution, et l'histoire résumée de la politique du roi 
de Sardaigne de 1789 à 1800. Le rôle de J. de Maistre est indiqué en 
deux pages, qui suffisent d'ailleurs, ce rôle ayant été insignifiant. Mais 
pourquoi annoncer qu'on va lui consacrer tout un livre, quand on a l'in- 
tention de parler d'autre chose ? 

Le contenu du livre II correspond exactement au titre : La mission 
diplomatique de J. de Maistre. Mais le livre III expose, sous le titre un 
peu obscur : « l'Agrandissement de la Maison de Savoie », les idées de 
J. de Maistre sur la politique des États sardes, considérés dans leurs rap- 
ports avec l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la France, puis les rela- 
tions de la Maison de Savoie avec ces puissances pendant la Révolution 
et l'Empire, et enfin « la résurrection de l'esprit italien, » de 1789 à 181 5. 

Le livre IV, « Le Gouvernement et la Maison de Savoie », nous ménage 
d'autreç surprises : Un chapitre est consacré aux idées de J. de Maistre 
sur le gouvernement des peuples, sur quelques événements de la poli- 
tique française (la Terreur blanche, la Charte, l'attitude de la noblesse 
française avant et pendant la Révolution, etc.); un autre à l'administra- 
tion intérieure du royaume de Sardaigne. La « Conclusion » est l'histoire 
résumée du gouvernement piémontais de 18 14 à 1821. 

I. Il est également regrettable que les fautes d'impression soient aussi nombreuses. 



74 COMPTES RENDUS 

On éprouve d'autant plus de regret à constater le défaut de méthode 
de l'auteur, qu'il fait preuve, par ailleurs, de très sérieuses qualités. 
Quand on a pris l'habitude de ne plus se fier au titre des livres et des 
chapitres, quand on est résigné à errer à l'aventure, on s'aperçoit vite 
que M. M. dit beaucoup de choses intéressantes et neuves, qu'il a fait 
beaucoup de recherches et qu'il sait nous en faire profiter. Documents 
publiés en France et en Italie, documents inédits des Archives d'État de 
Turin, des affaires étrangères de France, il a tout utilisé (tout ce qui, du 
moins, lui a été communiqué), et il ne semble pas avoir négligé aucun 
ouvrage important de seconde main. Ces matériaux sont bien mis en 
œuvre. M. M. écrit avec aisance, vivacité et simplicité. Il a, en somme, 
assez de talent pour dissiper la mauvaise humeur qu'on éprouve en 
souffrant de son désordre. — S. Charléty. 

Général H. Bonnal. Sadowa. Étude de tactique et stratégie générale. Paris, 
Chapelot, 1901. In-8, vi-192 p. (25 cartes et croquis en couleurs). 
C'est un exposé extrêmement clair et bien ordonné, où l'enchaînement 
logique des faits et leur discussion permettent de comprendre à première 
lecture cette guerre si peu familière au public français. Il a fallu au général 
B. une rare netteté de vues, une pénétration remarquable pour 
débrouiller ainsi le dédale de la relation officielle prussienne, apercevoir 
les fils qui conduisent tous les acteurs du drame, et mettre à nu les 
euphémismes ou les explications arrangées par le vainqueur pour donner 
à son œuvre une plus grande apparence de perfection. 
< La première, et la principale partie de l'ouvrage, est consacrée aux 
débuts de la guerre et aux grands mouvements des armées qui les amènent 
sur le champ de bataille de Sadowa où la crise aura sa solution. La 
deuxième partie étudie les divers incidents de l'action décisive, cette fois- 
ci au point de vue du combat, de l'emploi et du rôle des différentes 
armes. Une conclusion brève résume en une page magistrale toutes les 
idées maîtresses du livre et les grandes lignes de la campagne. 

S'il est un reproche à faire à l'ouvrage de M. B., c'est qu'il ne donne 
pas au lecteur le moyen de contrôler les critiques, et en histoire on n'ac- 
cepte pas de confiance l'opinion d'autrui. Est-il bien vrai que Frédéric- 
Charles ait eu tort de disperser son armée par divisions séparées, puis de 
la jeter tout entière sur une seule route pour traverser les montagnes ? Il 
nous faudrait une carte détaillée pour connaître les chemins dont il dis- 
posait, les solutions entre lesquelles il pouvait choisir. Il nous faudrait 
aussi, au début, plus de renseignements sur l'armée autrichienne, ou sur 
ce que les Prussiens en savaient, pour apprécier à quel point Frédéric- 



XIX^ SIÈCLE 75 

Caarles devait se tenir prêt au combat, avec toutes ses forces réunies. 
Nous sommes d'autant moins disposés à accepter sans contrôle les cri- 
tiques de l'auteur, qu'elles nous semblent parfois ébranlées par son propre 
récit. Lorsque, du i8 au 22 juin, l'armée de Frédéric-Charles demeure 
immobile au lieu de franchir la frontière, M. B. impute ce retard aux 
lentes réflexions de de Moltke, et paraît prendre plaisir à introduire cette 
explication psychologique au milieu des calculs militaires. N'oublierait-il 
pas l'armée de l'Elbe, qu'il a traitée un peu négligemment, semble-t-il, 
puisque les dernières lignes du premier chapitre la montrent encore à 
Torgau le 18, tandis que le second chapitre annonce son passage à 
Dresde le même jour? Pouvait-on bien lancer Frédéric-Charles en 
Bohême pendant que l'armée de l'Elbe était encore en deçà des mon- 
tagnes ? De Moltke paraît avoir été sincère et avoir vu juste lorsqu'il 
écrivit : « On croyait rencontrer au delà de l'iser une résistance considé- 
rable, car on pensait y trouver aussi le deuxième corps autrichien, ce qui 
était faux. C'est pour cela qu'on avait cru nécessaire de rapprocher davan- 
tage l'armée de l'Elbe de la première armée avant de marcher sur un 
obstacle aussi fort. » 

Aussi, tout en prisant très haut les qualités d'historien de M. B., 
serions-nous tenté de faire quelques réserves sur les critiques formulées 
par lui et sur les théories exposées à propos des opérations. Quand, par 
exemple, il compare le déploiement linéaire de l'armée prussienne à la 
ligne de masses formée par Napoléon, en 181 2, pour marcher de la 
\'istule au Niémen, nous nous rappelons que les corps de la Grande 
Armée, alignés d'abord sur un rang, d'Elbing à Varsovie, ont ensuite 
pour la plupart serré à gauche afin de passer aux ponts jetés par l'Empe- 
reur, et se sont, aussitôt après, déployés en éventail. Nous ne sommes pas 
moins étonnés, après avoir vu Frédéric-Charles manquer l'occasion 
d'écraser Clam-Gallas à Mûnchengrâtz, par suite de l'excessive profon- 
deur de ses colonnes, d'entendre M. B. conclure de là que les dispositifs 
en profondeur sont favorables à un déploiement rapide. 

Mais nous ne voulons pas prolonger ces critiques de détail qui sem- 
bleraient infirmer plus que de raison la haute opinion que mérite l'œuvre 
du général Bonnal. — L. Franchard. 

Pierre Lehautcourt. Histoire de la guerre de iSjo-iSji. Tome I^"", Les 

Origines. Paris, Berger-Levrault^ 1901. In-8, vii-414 p. 

On avait déjà, sous le nom de P. L., une histoire de la Défense Natio- 

'lale eu i8jo-i8ji. L'officier supérieur qui signe de ce pseudonyme, 

encouragé par le succès mérité des huit volumes qui la composent. 



76 COMPTES RENDUS 

entreprend de raconter la première période de la guerre, et, des cinq 
volumes que comprendra cette nouvelle partie de son ouvrage, il 
publie aujourd'hui le premier, intitulé : Les Origines '. Il est divisé en 
quatre livres : Sadowa, l'affaire du Luxembourg, la candidature Hohen- 
zoUern, la dépêche d'Ems. 

M. L, estime que l'histoire de la guerre franco-allemande, réduite 
à elle-même « ne comporte que de faibles enseignements », et qu'elle 
est même « incompréhensible »; on doit, pour l'expliquer, remon- 
ter aux origines, c'est-à-dire aux événements qui ont annoncé et 
préparé l'unité allemande, fait capital auquel elle est intimement liée. 
Peut-être y a-t-il là un excès de scrupules, d'ailleurs honorable, et sans 
imiter M. Chuquet qui commence ex abrupto, après quelques pages sur les 
forces militaires comparées de la France et de l'Allemagne, son intéres- 
sant récit de la guerre, M. L. pouvait donner les indications néces- 
saires et suffisantes sans refaire en quatre cents pages l'histoire diplo- 
matique de l'Europe, de 1863 à 1870. Ceci posé, il faut reconnaîtn 
qu'il s'est bien acquitté de la tâche qu'il s'était assignée; si l'intention 
prête à une critique de principe, le résultat est bon, et c'est là l'essen- 
tiel. On sait que ni au Ministère des Affaires étrangères, ni à celui de la 
Guerre, les documents relatifs à la guerre de 1^70-71 ne sont encore 
communiqués au public ; il faut donc, pour cette période préliminaire, se 
reporter aux procès-verbaux des assemblées délibérantes, aux journaux, et 
surtout aux témoignages des principaux acteurs, consignés soit dans les 
procès-verbaux de la commission d'enquête parlementaire instituée après 
la guerre, soit dans des ouvrages de genre divers, mémoires et autobio- 
graphies, comme les Pensées et Souvenirs de Bismarck, ou écrits de forme 
plus impersonnelle, comme ceux de M. Rothan. De ces sources diverses, 
M. L. a connu et utilisé les plus importantes, et il indique minu- 
tieusement ses références ; à l'occasion, il fournit des renseignements 
nouveaux, de provenance particulière, par exemple sur le rôle de 
M. Thiers en juillet 1870. L'ordre suivi dans l'exposé est à la fois 
chronologique et méthodique ; à vrai dire, la fragmentation du plan pré- 
sente des inconvénients, mais, avec une pareille complexité d'événe- 
ments, il était difficile de faire mieux. Le style est clair, le ton mesuré et 
impartial, si l'on néglige une ou deux allusions inutiles au présent. 

En somme, M. L. a écrit un bon résumé de nos connaissances 
actuelles sur la question. Son travail n'est pas définitif, car sur plus 
d'un point, comme l'auteur le montre lui-même, la vérité n'est 
encore que pressentie, et seule, l'ouverture d'archives restées jusqu'ici 
fermées permettra de la fixer; mais en attendant ce jour sans doute loin- 



XIX^ SIECLE 77 

tain, il sera lu avec intérêt et consulté avec profit par quiconque voudra 
savoir ce qu'a été la politique européenne de 1863 à 1870, et spéciale- 
ment la politique extérieure de la France pendant cette période, qui 
part des échecs de 1866 pour aboutir, par un lamentable processus, aux 
désastres de 1870. — P, Caron. 

Karl Marx. La Commune de Paris, traduction, préface et notes de Charles 

Longuet. Paris, Jacques, 1901. In-12 LI11-141 p. 

Au début de juin 1871 parut en anglais, sous le titre de La guerre 
civile en France, une Adresse du Conseil général de l'Association interna- 
tionale des Travailleurs, signée de 29 noms, parmi lesquels celui de 
K. Marx, qui l'avait rédigée. M. Ch. L., ancien membre de la Commune, 
en a donné une traduction sous le titre de la Commune de Paris, et 
outre des notes biographiques assez intéressantes, il y a joint l'intro- 
duction qu'écrivit Fr. Engels pour la traduction allemande de l'opuscule 
de Marx (1891). 

Ces pages écrites avec une verve puissante au lendemain du drame 
parisien sont encore chaudes de la passion qui, de l'autre côté du détroit, 
animait les membres du Conseil général de l'Internationale contre les 
« Versaillais, » et surtout contre Thiers. Mais ce caractère de pamphlet 
violent, qui explique plusieurs erreurs de détails corrigées depuis par les 
histoires communalistes elles-mêmes d'Arnoul et de Ligassaray, n'enlève 
pas à l'interprétation sommaire et générale des actes politiques et écono- 
miques de la Commune trop de précision et d'impartialité. 

M. Ch. L. a ajouté à l'adresse de juin 1871 deux autres actes de l'Interna- 
tionale à propos de la guerre franco-allemande : une adresse du Conseil 
général au lendemain de la déclaration de guerre (27 juillet 1870), une 
autre publiée quelques jours après la Révolution du 4 septembre (9 sep- 
tembre). Toutes deux sont pleines des illusions généreuses de l'Interna- 
tionale, qui prétendait « défendre les lois de la morale et de la justice 
qui doivent gouverner les rapports des simples particuliers comme lois 
souveraines des relations internationales » : c'est pour obéir à ces prin- 
cipes et au cri du manifeste communiste : « Prolétaires de tous les pays, 
unissez-vous ! » que plus d'un protestataire allemand paya de la prison 
SCS indignations et son optimisme. — G. Bourgin. 

Cresson. Cent jours du siège à la préfecture de police. Paris, Pion, 1901. 
In.8, 389 p . 

M. C. qui a' été préfet de police du 2 novembre 1870 au 11 février 1871 
vient de publier Cents jours du siège à la préfecture de police. Sans contenir 



yS COMPTES RENDUS 

des choses très nouvelles et très importantes, ce volume renferme quelques 
détails intéressants. Le récit des trois voyages faits à Versailles et des 
entretiens avec Bismarck ajoute quelques indications au livre connu de 
Jules Favre. A ce propos l'auteur combat la légende selon laquelle Jules 
Favre avait oublié l'armée de l'Est en signant l'armistice; le gouverne- 
ment tout entier, ne sachant rien sur les mouvements de l'armée, croyant 
que le silence des Allemands à ce propos était de bon augure, s'abstint 
de demander une suspension d'armes qui aurait pu arrêter Bourbaki 
devant Belfort. L'auteur est plein d'estime et d'admiration pour Jules 
Favre; il réserve sa sévérité pour Ferry, surtout pour Emmanuel Arago 
qui voulut plusieurs fois mettre en liberté malgré le préfet de police les 
chefs révolutionnaires tels que Delescluze. Partisan de la répression à 
outrance, M. C. reproche sans cesse au gouvernement de la Défense 
nationale sa longanimité, sa faiblesse vis-à-vis des futurs membres de la 
Commune. — Georges Weill. 



HISTOIRE MILITAIRE 

Louis Mention. L'armée de l'ancien régime, de Louis XIV à la Révolution. 

Paris, L. H. May, 1900. In-8, xx-317 p. 

S'il est toujours difficile d'écrire l'histoire d'une institution, il l'est tout 
particulièrement dans un ouvrage destiné à l'enseignement et où l'exacti- 
tude de l'information et la juste proportion des diverses parties doivent 
se concilier avec une exposition d'une extrême clarté et d'un intérêt sou- 
tenu. Reconnaissons tout d'abord que sur ce dernier point M. M. a par- 
faitement réussi. Malgré la multiplicité et la complication des règlements 
qui, sous l'ancien régime, ont présidé au recrutement et à la constitution 
de l'armée, malgré l'aridité que présentent dans leurs détails les questions 
d'armement, de tactique ou d'administration, l'ouvrage tout entier se lit 
sans effort et avec plaisir. Les nombreuses sources, manuscrites ou impri- 
mées, citées et utilisées par l'auteur, témoignent d'autre part de son réel 
désir de traiter son sujet en connaissance de cause. Si donc certaines 
parties ont été exposées trop sommairement, si d'autres ont été systémati- 
quement écartées, la faute en est, semble-t-il, pour la plus grande part, 
aux vastes proportions du sujet et à la conception même de la publication. 
Nous n'indiquerons ici que quelques-unes de ces lacunes. 

L'auteur consacre à peine une demi-page à la question^ des effectifs. 
C'était pourtant l'une des questions les plus -importantes et par certains 



HISTOIRE MILITAIRE 79 

côtés d'une actualité toujours nouvelle, puisque de sa solution dépend 
en grande partie le jugement que l'on doit porter sur le mode de recrute- 
ment et sur tout le système militaire de l'ancien régime. Elle pouvait 
d'ailleurs être fixée assez exactement, et même avec beaucoup plus de 
précision qu'on ne pourrait le faire pour certaines années de la Révolution 
ou du Premier Empire. — Il eût été non moins intéressant de connaître 
les dépenses qu'occasionnait cette armée et sous quelle forme elles s'effec- 
tuaient. Si, comme le prétend M. M., beaucoup de documents relatifs à 
cette matière ont disparu, il en reste suffisamment dans divers dépôts 
publics pour permettre de dresser un pareil tableau. — Toute l'histoire 
des troupes étrangères au service de la France tient dans quatre pages : on 
ne se douterait guère, d'après la modeste part qui leur est faite, que ces 
troupes ont compté jusqu'à quarante-cinq mille hommes, et ont à cer- 
tains moments constitué le sixième ou le cinquième de l'effectif total de 
l'armée. — Disons enfin que si les institutions évoluent et se modifient 
d'elles-mêmes, elles sont aussi dans une large mesure ce que les font les 
hommes. A ce titre un exposé de la tâche accomplie par les divers 
ministres de la Guerre sous l'ancien régime eût été utile et intéressant. 
Or, si l'introduction de l'ouvrage est consacrée à Louvois et le dernier 
chapitre au comte de Saint-Germain, le rôle des autres ministres est 
exposé seulement en quelques lignes. Il semble pourtant que quelques- 
uns d'entre eux, et notamment d'Argenson, Belle-Isle et Choiseul, méri- 
taient davantage. 

Les citations, fort nombreuses, et empruntées soit aux ordonnances 
militaires soit à des auteurs contemporains, sont, ainsi que les illustra- 
tions, généralemeut bien choisies et donnent des impressions aussi 
exactes que vivantes. Il convient toutefois de faire une exception pour 
tout ce qui concerne les premiers chapitres, consacrés au recrutement et 
au régime auquel le soldat était soumis. Toute cette partie est présentée 
sous les couleurs les plus sombres. Sans doute la plupart des abus qui y 
sont signalés sont mentionnés dans les règlements eux-mêmes ; mais il 
serait tout aussi exact de faire l'histoire de la société au xix^ siècle d'après 
le Code d'instruction criminelle ou la Galette des Tribunaux. L'illustration 
de ces chapitres, presque tout entière empruntée à Callot, contribue 
encore à assombrir le tableau. Or, non seulement l'œuvre de Callot, 
mort en 1635, est archaïque dans un ouvrage consacré à l'armée au 
xviiie siècle et dans lequel le chapitre sur Louvois est expressément qua- 
lifié d'introduction, mais surtout l'état décrit par Callot est essentielle- 
ment différent de celui qui l'a suivi. Il est de toute évidence que les 
guerres civiles et religieuses de la première moitié du xvii^ siècle, qui on^ 



8o COMPTES RENDUS 

si éloquemment inspiré l'auteur des Malheurs de la Guerre ont produit, 
pour l'armée elle-même et pour le pays, une somme infiniment plus con- 
sidérable de désordres, de cruautés et de pillages que les campagnes de 
Louis XIV et de Louis XV, dont les théâtres les plus ordinaires étaient les 
Pays-Bas, l'Allemagne, l'Italie, en un mot, au delà des frontières. 

Nous avons examiné le sujet de l'ouvrage tel qu'il se présente et dans les 
limites mêmes que s'est tracé l'auteur, mais on peut se demander pourquoi 
celui-ci a pris pour point de départ d'une pareille étude, une date aussi 
récente que la fin du xvii^ siècle. Si, comme M. M. le prétend lui-même, 
Louvois n'a apporté aucun changement essentiel aux institutions mili- 
taires de la France, il semblait logique de faire commencer, avant ce 
ministre, l'histoire de l'armée de l'ancien régime. 

Il est à peine besoin de relever quelques erreurs de détail ou fautes 
d'impression. Il y a eu des régiments irlandais au service de la France 
longtemps avant 1704 (p. léé); le duc de Mazarin, grand-maître de l'artil- 
lerie, n'est pas mort en 1669, mais en 171 3 (p. 169); la collection 
d'ordonnances militaires conservée à la Bibliothèque du ministère de la 
Guerre ne vient pas du marquis de « Songeon », mais du marquis de 
« Saulgeon » (p. 309). — Quant à la bibliographie placée à la fin du 
volume, elle n'a et ne peut avoir aucune prétention d'être complète ; tou- 
tefois, alors que des ouvrages d'intérêt plus que secondaire y ont trouvé 
place, on peut s'étonner de n'y pas voir mentionnées certaines collections 
manuscrites ou imprimées, de première importance. — J. L. 



HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE 

M.-E. Chardon, directeur des domaines. La direction de Y enregistrement^ 
des domaines et du timbre dans les généralités de Tours et de Rouen au temps 
de la Ferme générale (^1681-ij^i^. Étude historique de manutention admi- 
nistrative. Rouen, Cagniard, 1900. In-8, 215 p. 

Pour donner une idée de ce travail, le mieux est d'en publier la table 
avec les observations nécessaires. I. Description des Généralités de Tours et 
de Rouen. Voies de communication. Postes. Franchise. Ce dernier mot 
demande une explication. Il s'agit de l'exemption du timbre pour la 
correspondance officielle, qui aujourd'hui encore s'envoie en « fran- 
chise ». Le gouvernement avait exempté un grand nombre de personnes 
(même des femmes de hauts magistrats); mais l'administration de la 
ferme s'évertuait à les priver de la jouissance de leur privilège. — II. 



HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE 8l 

Intendance. Juridiction. L'auteur étudie principalement les pouvoirs des 
intendants en matière de contestations relatives aux droits de contrôle, de 
petit-scel et d'insinuation. — III. Bail de la Ferme. C'est l'historique des 
adjudications, notamment à partir du règne de Louis XIV et surtout au 
xviiF siècle. — IV. Les Fermiers généraux. Notices. L'auteur distingue 
deux catégories de fermiers généraux : les spéculateurs et financiers fas- 
tueux, tels que Grimod de la Reynière, Michel Bouret,Augeard', Le Riche 
de La Poupelinière (le roi des fermes), Jean-Joseph de la Borde, Fontaine, 
et les travailleurs, les honnêtes gens qui sont la majorité. Sur quelques- 
uns d'entre eux il publie d'intéressantes notices empruntées à un manus- 
crit inédit de la bibliothèque Carnavalet : « Mémoires ou essais pour 
servir à l'histoire du publicanisme moderne, concernant l'origine, noms, 
qualités, vies, mœurs bonnes et mauvaises, inclinations, portraits et 
histoires abrégées de Nosseigneurs les Fermiers généraux » (1720-1750). 
L'inspecteur de police qui nous renseigne voit à peu près dans tous 
ceux dont il parle l'homme du monde le plus assidu, le meilleur. — V. 
Organisation de la Ferme générale à Paris. On trouve dans ce chapitre un 
\ableau des droits compris dans l'Administration générale des domaines 
et droits domaniaux. — VI. Organisation de la direction des domaines dans 
les généralités (directeurs, inspecteurs, contrôleurs ambulants et vérifica- 
teurs, commis, surnuméraires; — avancement, traitements et remises). 
L'organisation de notre temps ressemble beaucoup à celle de l'ancien 
régime. — VII. Ordres et instructions de la ferme générale et du directeur des 
domaines. — VIII. Critiques et Réformes, Bibliothèque d'un contrôleur séden- 
taire de la ferme des domaines et droits y joints. M. C. critique le passage 
connu de Le Trosne sur l'excessive complexité de la science des 
domaines, les pratiques infiniment variées des fermiers et de leurs com- 
mis pour augmenter leurs droits, tirer du tarif de 1722 tout le parti pos- 
sible et rendre les mystères de leur fiscalité inaccessibles au public. M. C. 
croit qu'à partir de 1750 environ les fermiers se montrèrent plus modérés. 
Le Trosne évaluait à une soixantaine de volumes la bibliothèque d'un 
commis de la ferme générale. On en trouvera la liste aux pages 146 et 
147 du livre de M. C, qui la fait suivre de la réflexion suivante : « On 
voit que la bibliothèque d'un commis de la ferme des domaines pourrait 
rivaliser d'importance et soutenir toute comparaison avec celle d'un 
employé actuel de l'enregistrement. » — L'ouvrage se termine par un 
recueil de pièces justificatives et par une bibliographie. 

I. Augeard est celui que Maurepas avait d'abord voulu faire contrôleur général à la place 
de l'abbé Terray (août 1774;. On sait que le poste fut confié à Turgot. (Voir Nourrisson, 
Trois Révolutionnaires, p. 74-75.) 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 6 



82 COMPTES RENDUS 

L'analyse qui précède aura sans doute démontré que voilà un travail 
consciencieux et utile; il apporte beaucoup de renseignements curieux et 
de documents sur un sujet difficile et rébarbatif. M. C. en tire la conclu- 
sion qu'entre l'administration des domaines d'autrefois et celle d'aujour- 
d'hui l'analogie est grande, et que le passage de l'une à l'autre se fit 
naturellement, malgré la Révolution. M. Stourm (^Les Finances de V Ancien 
régime et de la Révolution, t. !=•■) avait déjà exprimé une opinion semblable. 
C'est d'ailleurs à une conclusion de ce genre qu'on arrive souvent quand 
on étudie de prés l'administration financière de l'ancien régime; elle a été 
beaucoup moins « révolutionnée » qu'on le croit. 

Sur le sujet qui nous occupe icj spécialement, il resterait à faire un 
résumé clair, bien ordonné, avec des définitions et des énumérations 
précises, de ce que l'historien a besoin de savoir. On pourrait à bon droit 
l'attendre de M. C, qui connaît les matériaux, a la compétence pratique, 
et ne paraît pas manquer du courage nécessaire. — ■ Camille Bloch. 

Alfred des Cilleuls. Histoire de l' Administration parisienne au XIX^ siècle. 
Tome l", Période 1800-18^0. Paris, H. Champion, 1900. In-8, 552 p.* 
Mieux que tout autre M. C. était préparé à écrire l'histoire de l'Admi- 
nistration parisienne au xix^ siècle. Il a en effet, pendant de longues 
années, en qualité de chef de division à la préfecture de la Seine, 
vu les affaires de prés, et il n'est pas un chapitre de l'énorme budget 
parisien qu'il ne connaisse à fond et dont il ne sache l'importance 
relative ; mais en outre, et c'est ce qui le distingue des administra- 
teurs ordinaires, il s'est préoccupé de connaître les origines, les trans- 
formations et les causes de l'évolution de l'administration parisienne : par 
des études de détail sur le domaine de la ville de Paris, sur les secours à 
domicile, sur la garde parisienne, il s'est préparé à écrire la synthèse dont 
il nous donne aujourd'hui la première partie : la précision des monogra- 
phies spéciales est une garantie de l'exactitude du travail général. 

Le premier volume de l'histoire de l'Administration parisienne au 
xix« siècle comprend les années 1800- 18 30 ; cette période elle-même 
est divisée en deux parties, allant, la première de 1800 à 18 14, c'est-à- 
dire jusqu'à la fin de l'Empire, la seconde, de 1814 à 1830, embrassant 
toute la Restauration. La lecture du livre prouve que cette division n'a 
rien de factice, et n'est pas imposée par les événements politiques, car 
l'Administration parisienne s'est modifiée profondément après 18 14. 
Cependant, par une curieuse coïncidence, le département de la Seine n'a 
eu de 1800 à 1830 que deux préfets, l'un Frochot, qui administra jus- 
qu'en 1812, l'autre Chabrol, qui exerça ses fonctions de 1812 à 1830: 



HISTOIRE ÈCONOMiaUE ET SOCIALE 83 

si l'on ne tenait pas compte des institutions et si l'on oubliait, en parti- 
culier, la dépendance où était tenu le préfet impérial, il y aurait donc lieu de 
se demander s'il faut voir dans les changements administratifs une consé- 
quence du changement de personnes, plutôt qu'un résultat des modifi- 
cations législatives. 

En l'an VIII, deux préfectures sont créées par la loi consulaire du 28 plu- 
viôse, imitation évidente de l'organisation abolie en 1789 ; dès le début 
une erreur était commise, dont les conséquences ne tardèrent pas à se 
manifester : absence d'unité de direction, conflits incessants, si bien que 
dés 1810, dans un conseil de l'Intérieur, Napoléon condamnait en prin- 
cipe le partage des attributions municipales. « On ne comprend rien à 
l'Administration de Paris ; on y voit deux préfets tellement rivaux qu'ils 
se disputent le pas : il n'y a qu'une ville, et il ne doit y avoir qu'une 
administration...! » Le Conseil, nommé directement par le gouvernement 
jusqu'en 1830, n'eut, dès le début et jusqu'en 1815, aucune indépendance 
et aucune influence, malgré les solennelles déclarations du Premier 
Consul: « Réduit à des attributions consulatives non respectées, ce 
corps ne peut ni empêcher le mal, ni procurer le bien. On n'écoutait ses 
avis que lorsqu'ils étaient conformes aux desseins du gouvernement. 
Lutter dans de telles conditions était méritoire, mais inefficace. Aussi, 
sous le Consulat et l'Empire le Conseil municipal n'a-t-il pas été l'un 
des facteurs nécessaires qui ont concouru à produire tout ce qu'on fit 
alors dans l'intérêt présumé des habitants de la capitale » (p. 182). Le 
Préfet de la Seine, Frochot, avec de bonnes idées, ne put réaliser tout ce 
qu'il rêvait, car sans cesse il se heurtait aux résistances du Premier Con- 
sul, puis de l'Empereur. Il eut beau défendre avec énergie les préro- 
gatives du Conseil, demander des budgets sincères et un contrôle scru- 
puleux des dépenses ; l'Empereur, d'un trait, annulait ses décisions. 
Le résultat fut ce q^u'il devait être : dépenses exagérées, gaspillage des 
ressources urbaines, absence de contrôle, déficit. 

Louis XVIII ne changea rien au système administratif créé au début 
du siècle ; il ne toucha pas davantage aux personnes qu'il trouva en fonc- 
tions : a M. de Chabrol, aimait-il à dire, est marié avec la ville de Paris », 
et il le laissa à la tête de la Préfecture de la Seine. Ce fut une heureuse 
idée, car l'administration du second Préfet de la Seine fut excellente ; dès 
qu'il put comprendre que le pouvoir central ne serait pas tyrannique, 
Chabrol, jusqu'en 1830, demanda l'aide et les conseils de l'assemblée 
communale et avec elle fit aboutir plusieurs réformes. En matière finan- 
cière, il fut prudent, et en douze ans il libéra la ville de Paris de 42 mil- 
lions de dettes extraordinaires. C'est lui également qui le premier 



84 COMPTES RENDUS 

demanda que les mémoires annuels du Préfet sur le budget fussent 
insérés au Moniteur officiel, donnant ainsi aux travaux et aux vœux du 
Préfet la publicité nécessaire. Il devenait dès lors difficile au pouvoir 
central d'aller à l'encontre de l'opinion publique, quand celle-ci approu- 
vait ou blâmait les idées de l'Administration. En même temps que cette 
publicité limitait le pouvoir ministériel, une plus grande initiative était 
laissée à l'assemblée communale : « les inconvénients du système muni- 
cipal établi à Paris en 1800 perdirent en grande partie leur gravité 
effective. On avait vu dans le concours actif du corps délibérant qui 
siégeait à l'Hôtel de Ville un remède salutaire contre les excès de la cen- 
tralisation : il ne restait plus qu'à faire surgir ce corps d'une source 
capable de le protéger solidement contre les atteintes du pouvoir poli- 
tique » (p. 340). 

Chacune des deux grandes divisions du livre de M. C. est elle- 
même divisée en autant de parties que le comporte l'étude de l'admi- 
nistration si complexe de la ville de Paris : les finances, en particulier, 
sont traitées avec assez de détails pour permettre aux non-initiés de suivre 
l'évolution du budget parisien, et de comprendre son rapide accroissement 
(de 1800 à 1830 les recettes et les dépenses passent de 14 à 88 millions). 
Chacun des points particuliers avancés par l'auteur est prouvé par la loi 
ou le rapport original puisé aux sources. Rejetant en appendice les abon- 
dantes notes qui ont servi à son travail, M. C. a réuni ainsi, à la fin 
du volume, tous les textes qui lui ont permis d'écrire l'histoire de 
l'Administration parisienne'. C'est appliquer la règle essentielle de 
tout travail historique: ne rien affirmer dogmatiquement, sans preuves à 
l'appui, mais toujours inviter le lecteur au contrôle personnel des idées 
par l'examen personnel des documents. — Ch. Schmidt. 

Karl Kautsky, La lutte des classes en France en lyS^, traduit par Edouard 

Berth. Paris, Jacques, 1901. In-12, 130 p. 

M. Edouard Berth nou§ donne une utile et bonne traduction du petit 
volume publié par Karl Kautsky en 1889, à l'occasion du centenaire de 
la Révolution. On se rappelle que, dans cet opuscule, Kautsky cherche 
dans les intérêts économiques poursuivis et les fonctions économiques 
remplies par les différentes classes de la société française, en 1789, 
l'explication du rôle qu'elles ont joué et de l'action qu'elles ont eue dans 
la Révolution. La monarchie absolue, représentant à la fois, et contra-, 

I. Les notes seules occupent autant de place que le texte: p. 345-5^2. C'est dire que l'au- 
teur ne se contente pas d'indiquer des sources, mais cite, le plus souvent, les textes entiers 
d'où il a tiré son travail. 



HISTOIRE ÉCONOMIQ.UE ET SOCIALE 85 

dictoirement, le progrés administratif et économique, et l'esprit féodal ; 
la noblesse et le clergé, divisés en factions, que leurs intérêts poussaient, 
les unes du côté de la royauté, les autres du côté de ses adversaires ; la 
bourgeoisie, qui, par la haute finance, tenait au parti des privilégiés, 
tandis que l'industrie, le commerce, et les petits bourgeois, créanciers de 
l'État, appelaient des réformes ; les classes libérales, formulant, au service 
des intérêts de classe de la bourgeoisie, les projets de réformes attendues ; 
les « sans-culottes », c'est-à-dire les prolétaires et les indigents, prêts à 
faire la révolution ; les paysans, révolutionnaires eux aussi, et bientôt 
disposés à recourir à un pouvoir césarien pour assurer les conquêtes 
foncières que la Révolution devait leur valoir : telles sont ces classes 
sociales dont l'histoire complexe et mêlée fait les mouvements historiques 
confus et puissants. — Le petit livre de Kautsky est un ensemble de 
généralisations très claires, souvent hâtives, construites sur une documen- 
tation indirecte, intelligemment interprétée. — H. Bourgin. 

Félix Bonnaud, Cahet et son œuvre; Appel à tous les socialistes. Paris, 
Société libre d'édition des gens de lettres, 1900. In-ié, iv-198 p. 
M. Félix Bonnaud, trouvant injuste l'oubli où Cabet est laissé, tandis 
que la plupart des grands représentants du premier socialisme français 
sont remis en honneur, s'est proposé d'appeler sur lui l'attention et 
l'intérêt du public. — La première partie de son livre expose la vie de 
Cabet jusqu'à l'établissement de la monarchie de Louis-Philippe (p. i- 
28); la seconde l'œuvre sociale et politique de Cabet de 1830 à 1848 
(p. 29-85) ; la troisième l'histoire des colonies icariennes d'Amérique 
(p. 87-193) ; une courte conclusion termine le volume. Dans chacune 
des trois parties, l'auteur fait le simple récit chronologique des événe- 
ments et des incidents de la vie de Cabet. Le récit est tout d'une pièce, 
généralement confus, souvent désordonné. Ni la figure de Cabet ne se 
détache avec assez de relief, ni son œuvre théorique ne se fait assez con- 
naître, ni son activité publique n'est rendue assez intelligible par l'expo- 
, sition et l'explication des conditions historiques dans lesquelles elle s'est 
exercée. — Les sources ne sont point indiquées, ou le sont sans préci- 
sion ; les dates manquent ; les textes cités ne sont point critiqués et 
discutés. — Il n'est point donné de conclusion sur les théories sociales et 
politiques de Cabet, sur leur valeur propre, sur leur action historique ; au 
reste, M. Bonnaud connaît très mal le socialisme qui n'est pas celui de 
Cabet (v. p. 68-70) ; il lui arrive de parler de la « conformité de doctrine 
entre Cabet et Louis Blanc » (p. 78). Il n'est donné sur les expériences 
de colonisation icarienne qu'une conclusion négative et sans portée. — 



86 COMPTES RENDUS 

Cette monographie n'est point bonne, et n'a point de valeur scientifique 
Il faut reconnaître que l'auteur s'est moins proposé de faire œuvr 
d'historien, en quoi il n'a point réussi, que de faire œuvre de discipU 
fidèle et fervent ^ Son livre appartient plus à la propagande cabétistel 
qu'à l'histoire. — ^ H. B. 



HISTOIRE RELIGIEUSE 

M. R. Monlaur. Angélique Arnauld. Paris Pion, 1901. In-8, viii-400 p. 

Mgr de Cabrières, dans une préface de style épiscopal, félicite M. M. de^ 
« consacrer humblement sa plume au service de la religion », d'avoir^ 
entrepris, après l'histoire de la duchesse de Montmorency, celle d'Angé- 
lique Arnauld, après l'histoire de la chrétienne soumise et résignée celle 
de l'abbesse orgueilleuse et révoltée. Ce livre, en effet, où le récit ne 
s'appuie sur aucune référence, est une œuvre, non pas de science histo- 
rique, mais de théologie ultramontaine et antijanséniste. C'est pourquoi 
M. M. a pu tenter de refaire, en partie, l'ouvrage de Sainte-Beuve; il 
« ne peut s'empêcher de sourire en voyant les pénibles et infructueux 
efforts de Sainte-Beuve — Sainte-Beuve docteur de l'Église! — pour 
développer la doctrine de VAugustinus... Le brillant académicien ne 
semble pas sentir l'écueil, très à fleur d'eau pourtant, qu'offrent ces con- 
troverses ardues, compréhensibles seulement pour des théologiens con- 
sommés » (p. 289). On conçoit la difficulté pour les profanes de criti- 
quer de pareils livres ; la critique ne porte pas ; elle ne parle pas la même 
langue. Dés le début, M. M. prend le tour de la plus violente polémique. 
Les Arnauld sont vaniteux (p. 2), intrigants (3), faussaires lorsqu'il s'agit 
de faire entrer Angélique à Port- Royal avant l'âge canonique, comme s'il 
n'y avait pas eu en ces temps, ailleurs que chez les Jansénistes, des évêques 
de 12 ans et des cardinaux de 18. Voilà le ton général du livre; il a toute 
la hauteur dédaigneuse de celui qui possède sûrement la vérité et qui en 
écrase le pécheur misérable. 

En tout cela, la personnalité d'Angélique Arnauld, qui dans les der- 
niers chapitres est un peu effacée par la grande querelle des Jansénistes et 

I. M. Boiinaud va jusqu'à écrire (p. 196-197) : « C'est principalement cet ouvrage, le 
Voyage en. Icarie, aidé par le Populaire et quantité de brochures du même auteur, qui a 
déterminé l'immense propagande socialiste, devenue si active, si intense, en notre fin du 
XIX' siècle. Ce qui a été écrit depuis soixante ans sur le même sujet n'est, en quelque sorte, 
qu'une émanation ou un développement de ce livre, resté, malgré tout, le livre classique 
du Socialisme ou Communisme républicain ». 



HISTOIRE RELIGIEUSE 87 

des Jésuites, est dans les premiers surtout fortement accusée, à travers la 
réforme de Port-Royal « inspirée peut-être par l'Esprit-Saint », (p. 58), 
les dramatiques luttes à Maubuisson contre M"'^ d'Estrées, sœur de 
l'illustre Gabrielle, puis la funeste influence de Saint-Cyran, la même 
force de caractère mise dés lors au service du Jansénisme et son intrépi- 
dité à se perdre dans l'hérésie. — 11 nous paraît qu'il y a quelque logique 
dans ce caractère et que la grande réformatrice de Port-Royal fut tout 
naturellement conquise dés le principe à l'œuvre réformatrice des Jansé- 
nistes. Mais sans doute nous n'y entendons rien; nous devons admettre 
que M™*-' Angélique, après avoir reçu l'inspiration du Saint-Esprit, fut 
ensuite abandonnée à sa sécheresse de cœur. Aussi bien M. M. déclare- 
t-il lui-même que ces discussions théologiques sont « hors de sa compé- 
tence » : « Rome a parlé, la cause est finie. » (p. 224). — E. Driault. 

F. Castets. Bourdaloue. La vie et lu prédication d'un religieux au XVlh siècle. 

Tome I=^ Paris, Delagrave, 1901. In-8, vi-36é p. 

M. C, publie seulement la première moitié de son ouvrage : les incon- 
vénients en sont grands, et il est impossible de lui rendre parfaitement 
justice. Ce premier volume a un caractère plus littéraire qu'historique ; 
on pourrait l'intituler : Histoire de la formation du talent oratoire de Bour- 
daloue', il se divise en effet en deux livres : La vie de Bourdaloue jusqu'à 
sa prédication à Paris (1632-1669), — l'Éloquence sacrée au xvii^ siècle 
avant Bourdaloue. 

Le premier livre laisse la physionomie et le caractère de Bourdaloue 
dans une ombre que n'éclaire aucun fait précis. Tout au plus y a-t-il à en 
retenir les longues années que Bourdaloue consacra à l'enseignement dans 
divers collèges de Jésuites et l'influence que le professorat a pu avoir sur 
le développem.ent de son talent. Ce livre est rempli de longues et fati- 
gantes digressions : sur les premières impressions des enfants (p. 23), — 
sur les Arnauld; sous prétexte qu'il y a quelques ressemblances entre 
leur famille et celle de Bourdaloue (p. 27-30), — sur le droit qu'ont les 
parents d'agir sur la vocation de leurs enfants (p. 54-55), — sur l'utilité 
qu'il y a que le même professeur suive ses élèves pendant plusieurs 
années (p. 71), — sur, les qualités diverses du professeur et du prédicateur, 
du prédicateur et de l'avocat (p. 78-87); — tout cela mêlé d'allusions 
chagrines, mais fort inattendues, à l'anarchie morale de notre temps 
(Introduction, fin du chapitre II). 

Le second livre est plus intéressant, quoiqu'il n'y soit pas encore beau- 
coup question de Bourdaloue, mais de quelques-uns de ses prédécesseurs 
auxquels il a fait des emprunts et dont il a évité les défauts, surtout le 



88 COMPTES RENDUS 

mauvais s;oût; beaucoup de traits de ces études sont d'ailleurs tirés, de 
l'aveu de l'auteur, du livre de M. Jacquinet, Des prédicateurs du XVII^ siècle 
avant Bossuet. Il y a bien encore là quelques longues pages qui n'ajoutent 
rien à l'intelligence de la prédication de Bourdaloue, par exemple celles 
qui sont consacrées à Gondi, Mais il y a aussi une profonde analyse des 
œuvres de Castillon et de Biroat. — Castillon est resté tout pénétré de 
scolastique : Marie est la plus aimée et la plus aimante des créatures : son 
nom lui-même, remarque Castillon, n'est-il pas l'anagramme à^aimer} 
Saint-Etienne martyr vit au ciel Jésus se tenant à la droite de Dieu, « stan- 
tem a dextris Dei: » longue dissertation sur ce point : pourquoi Jésus 
était-il debout à la droite de Dieu, tandis que le prophète Isaïe le vit assis? 
Le prédicateur estime en conclusion que Jésus s'était levé pour contempler 
le spectacle du martyre et encourager le saint; des pierres dont il fut 
lapidé. Dieu lui fit au ciel une couronne de pierres précieuses. Bourda- 
loue épurera la chaire de ces broussailles. — Biroat a laissé beaucoup de 
panégyriques de saints qu'il donne en exemple aux hommes; mais il les 
embarrasse de citations, profanes ou sacrées, d'argumentations labo- 
rieuses; il fait un encombrant étalage d'érudition. Les uns et les autres 
sont des théologiens plutôt que des moralistes; on put admirer leur 
science, leur parole ne fut pas émouvante, et M. C. a déjà là écrit 
quelques belles pages sur le génie de Bourdaloue (257-262) : Bourdaloue 
a négligé toute controverse et n'a poursuivi d'autre dessein que la réfor- 
mation des mœurs, beaucoup moins avide d'éblouir que de persuader et 
de corriger, psychologue pénétrant et moraliste sévère, appliquant la 
loi de Dieu à toutes les conditions sociales, fût-ce les plus élevées, fût- 
ce la cour, prédicateur du devoir comme Corneille en avait été le poète. 
Sa qualité de religieux, soumis lui-même à la règle, donnait plus de force 
à ses impératives exhortations (chap. V) « Il était le maître attendu. Avec 
lui on sort de l'impersonnalité de la prédication. Chacun de ses sermons 
est tout autre chose qu'une exposition d'idées, c'est un acte. » (p. 316.) 
On retrouve en ces sermons de Bourdaloue et de ses prédécesseurs 
quelques traits des mœurs du xvif sièle : la recherche des bénéfices 
ecclésiastiques, comme d'un établissement quelconque, pour assurer 
l'avenir et la fortune des enfants, sans souci de leur vocation, — le luxe 
des costumes, des dames surtout, à l'Église, et leur préoccupation de 
plaire aux hommes plutôt qu'à Dieu, — les richesses de la bourgeoisie, 
notamment des traitants, et les scandales dont elles étaient le fruit et 
l'instrument : « Un riche continent ou pénitent, demande Bourdaloue, 
n'est-ce pas une espèce de miracle? » — « Qu'on fouille dans la superbe 
de ces' habits, s'écrie Biroat, dans la pompe de ces bâtiments; on y trou- 



HISTOIRE RELIGIEUSE 89 

vera le sang de la veuve et les larmes de l'orphelin. » La plupart de ces 
traits donnent aux sermons du xvii^ siècle un caractère de vérité générale 
et expliquent peut-être l'humeur pessimiste de M. C. au regard de la 
tenue morale de nos contemporains. — R. Driault. 

A. de Valon. Histoire d'Alain de Solminhac, évèque de Cahors. Cahors, 
Delsaud, 1900. In-12, 324 p. (2 pi.) 

On sait que la fin du xvi<^ et le commencement du xvir siècles furent 
marqués par une véritable renaissance religieuse qui, partie d'abord des 
ordres monastiques, s'étendit bientôt à tout le clergé et eut les plus heu- 
reuses conséquences pour le relèvement des mœurs, la réorganisation de 
la société et la diffusion de l'esprit et des institutions de charité. Parmi 
les artisans de cette renaissance, les noms de François de Salles, de 
Vincent de Paul, du cardinal de Bérulle, sont les plus connus et les plus 
glorieux. Il en est d'autres moins illustres, mais dont l'œuvre inspirée du 
même esprit mérite de survivre : tel cet Alain de Solminhac dont 
M. A. de V. a écrit la biographie. Né en 1593, d'une famille du Péri- 
gord, il sentit naître en lui une vocation irrésistible pour la vie reli- 
gieuse. Successivement abbé de Chancelade, visiteur des couvents de la 
Congrégation du Calvaire, enfin évêque de Cahors (1638), il eut pour 
appliquer ses idées de réforme un champ d'action de plus en plus étendu. 
Tout le livre III de l'ouvrage de M. de V. nous initie aux détails du 
gouvernement épiscopal d'Alain. Lorsqu'il mourut en 1659, il était en 
telle réputation qu'on le considérait presque comme un saint. M. de V. 
a narré cette vie avec le zèle et la foi d'un hagiographe : on ne saurait 
donc lui demander une critique sévère et des préoccupations strictement 
scientifiques. Tel qu'il est, son récit, appuyé sur des documents fournis 
par les archives de l'évéché de Cahors, pourra contribuer à faire mieux 
connaître l'histoire de la Renaissance religieuse sortie de la Réforme. En 
montrant, par des détails concrets et nombreux, à quels besoins ce mou- 
vement répondait, il explique pourquoi il fut si général et si fécond. — 

V.-L. BOURRILI.Y. 

A. Philippoteaux. Collection de Documents rares ou inédits concernant l'his- 
toire de Sedan. Révocation de l'édit de Nantes, coniplahilité et recensement, 
i68j-ijoo. 1899. In-40, 147 p. 

Les textes que publie M. P. et qu'il a fait précéder d'une brève explica- 
tion préliminaire comprennent cinq pièces : un État des religionnaires fugi- 
tifs et de ceux qui s'en sont rendus héritiers; deux comptes de régie des 



90 COMPTES RENDUS 

biens délaissés (1686-1692, 1692-1699); un rôle des convertis (1685- 
1687); enfin quelques extraits de poursuites pour faits de religion (1700- 
1707). Bien que ces pièces aient un intérêt surtout local et que la Révo- 
cation présente dans la principauté de Sedan quelques caractères particu- 
liers que l'éditeur explique au début, on y pourra voir la perturbation 
économique causée par la Révocation et le régime d'étroite surveillance et 
de constante inquisition, particulièrement sur la conduite de leurs 
enfants, auquel les religionnaires furent soumis; et par là, la publication 
de M. P. intéresse dans une certaine mesure l'histoire générale de la fin 
du règne de Louis XIV. — V.-L. B. 

Paul Mautouchet. De ultimo generali conventu cleri Gallicani anno 
MDCCLXXXVIII. (Thèse latine présentée à la Faculté des lettres de 
Paris). Le Mans, 1900. In-8, iio p. 

La thèse latine de M. M. étudie l'assemblée du clergé de 1788. Dans 
cette assemblée, la dernière d'un régime qui avait duré plus de deux 
siècles, le clergé accorda au roi un don gratuit assez modique, défendit ses 
immunités menacées, réclama contre l'édit de 1787 qui donnait un état 
civil aux non catholiques et pénétra sur le terrain politique en protestant \ 
contre le projet de cour plénière, en demandant les Etats généraux, en 
émettant ses vues sur leur composition et leur fonctionnement. 

Ces vœux de l'assemblée n'aboutirent à aucun résultat pratique et si 
M, M. a fait une étude attentive des discussions qui les préparèrent, 
c'est afin d'y trouver l'expression des sentiments du haut clergé à la 
veille de la Révolution. La conclusion de l'auteur est la suivante : qu'il 
prît une attitude conservatrice en défendant ses privilèges, ou réforma- 
trice en demandant les États généraux, le clergé de 1788 visait toujours 
au même but : conserver sa situation privilégiée, son indépendance 
financière et judiciaire vis-à-vis de la puissance civile. Il y a beaucoup de 
vrai dans cette thèse, mais elle est peut-être trop générale et ne rend pas 
assez compte de la variété des opinions et des vœux émis. M. M. indique 
des divisions dans l'assemblée, mais ne semble pas leur attribuer assez 
d'importance; sans parler des nuances sensibles qu'il a notées entre les 
remontrances proposées par Dulau sur l'édit de 1787 et celles que Dillon 
porta au roi, il y eut des dissenssions même sur cette question des 
immunités ecclésiastiques, où M. M. montre le clergé tout entier animé 
du même esprit. Les prélats réformateurs, Dillon, Boisgelin, Cicé — et 
Brienne qui, sans être de l'assemblée, a dû peser, comme premier 
ministre, sur ses délibérations, — s'étaient déclarés aux Notables partisans 
de l'égalité devant l'impôt; c'était renoncer aux dons sans proportion 



HISTOIRE RELIGIEUSE 9I 

avec les besoins de l'État, les ressources du clergé et les charges des 
autres ordres; et la vérification des biens ecclésiastiques, mesure très 
grave, approuvée par certains prélats, combattue par d'autres, ne pouvait 
avoir d'autre effet que de consacrer cette renonciation. Mais il y avait 
autre chose sous le nom d'immunités; il y avait cette administration 
financière autonome que le clergé appelait ses « formes » et que les réfor- 
mateurs, pas plus que les autres, n'entendaient abandonner. De fait cette 
organisation n'avait rien d'incompatible avec la réforme nécessaire de 
l'égalité devant l'impôt et le bas clergé, partisan de la réforme, loin de 
désirer la suppression de cette organisation, demandait à y être repré- 
senté. Cette distinction explique pourquoi les revendications d'autonomie 
financière n'impliquent pas toujours chez les membres du clergé 
l'égoïsme de caste; il en est de même pour la demande d'États généraux, 
et de ce que les évêques étaient opposés au vote par tête et au double- 
ment du tiers il ne s'ensuit pas qu'ils n'aient attendu des États que des 
avantages pour le clergé. 

La trop grande rigueur de ses conclusions n'empêche pas le travail de 
M. M. d'être digne d'éloges par son érudition consciencieuse et bien 
informée ; il est même à désirer que l'auteur reprenne en l'approfondis- 
sant avec plus d'aisance qu'on ne peut faire dans une thèse latine ce cha- 
pitre intéressant de la chute de l'ancien régime. — A. Cans. 



Henry Lucien-Brun. La. condition des Juifs en France depuis 178^. Lyon, 
Effantin, 1900. In-8, 35e p. 

L'ouvrage de M. H. L.-B. sur les Juifs depuis 1789 est, comme le 
dit l'auteur dans sa préface, « une étude historique d'où la politique 
est totalement écartée. » C'est un livre impartial, sincère; mais j'ajoute- 
rai qu'il est certainement beaucoup plus juridique qu'historique, en ce 
sens, 1° que l'-auteur, écartant beaucoup de faits historiques de son 
exposé, insiste surtout sur la condition juridique des Juifs, et 2° qu'il se 
montre peu familier avec la méthode historique, qui consiste à ne pui- 
ser qu'à des sources sûres et à toujours indiquer d'une manière très 
précise les documents et les livres utilisés. 

Tout ce qui se rapporte à la condition juridique des Juifs, emprunté 
à Dalloz {Répertoire de législation, V°, Cultes) et à d'autres auteurs cités par 
M. B., est exact et clair. Tout ce qui est plus proprement historique est 
très incomplet, manque tout à fait dévie. Le tableau des Juifs de France en 
1789 est bien faible. Tout ce que M. B. dit des Juifs de Metz et d'Alsace 
*à la fin du xvin« siècle est en grande partie emprunté au Moniteur univer- 



92 COMPTES RENDUS 

sel du 25 juillet i8oé, sans que le lecteur soit renseigné sur la valeur de 
l'article utilisé (p. 27 et p. 31). Le mémoire publié par le Moniteur est 
celui de Mole, commissaire prés de l'Assemblée générale des Juifs ; ce 
n'est pas là évidemment qu'on doit aller chercher des renseignements 
sérieux sur les Juifs de Lorraine et d'Alsace. Et tout cela est sec, rempli 
de citations intégrales d'ordonnances et d'arrêts, sans que l'auteur nous 
renvoie jamais aux vraies sources, qui sont les Recueils des ordonnances 
d'Alsace et de Lorraine. Pour les Juifs de Paris, fort peu de chose (p. 15), 
avec ce détail — caractéristique de la méthode de M. B., qui ne recourt 
presque jamais aux sources, mais se contente de quelques livres — que 
M. B. nous renvoie à un article de la Revue des Études juives, 1891, « Les 
Juifs de Paris à la fin de l'ancien régime, » sans citer l'auteur, qui est 
M. Kahn, lequel a fait paraître, en 1899, un gros volume sur Les Juifs de 
Paris pendant la Révolution, absolument inconnu de M. B. — La partie 
relative aux cahiers des États généraux est franchement mauvaise. C'est 
le travail d'un débutant qui copie des tranches des divers cahiers où il est 
question des Juifs, et qui les met ensuite bout à bout, sans ordre, sans 
idée synthétique organisant ce chaos. Nous aurions trop à dire, si nous 
voulions présenter toutes les critiques que soulève le récit de M. B. 
(p. 60-76). Non que tout cela soit faux, mais l'auteur ne fait pas usage 
des meilleures sources, qui sont le Procès-verbal de l'Assemblée Constituante et 
le Point du Jour (voyez ce journal, t. V, pp. 196 et suiv., pp. 224-228), le 
Moniteur ne pouvant être consulté en toute confiance qu'à partir du 24 no- 
vembre 1789 et ne donnant pas pour les discussions postérieures à cette 
date tous les détails vivants qu'on trouve dans le Point du Jour de Barére. 
Mais il y aurait mauvaise grâce de notre part à reprocher plus longtemps 
à un débutant, juriste plutôt qu'historien, de ne pas connaître les sources 
capitales de l'histoire de la Révolution. Nous ne lui reprocherons pas 
trop non plus de ne pas connaître les articles que la Reime d'histoire 
moderne a publiés en 1899 sur les Juifs; s'il les avait connus, il y aurait 
trouvé des indications sur la situation des Juifs en 1789 et les éléments 
d'une bibliographie pour la période révolutionnaire. 

Pour la période impériale, M. B., qui n'a jamais recouru aux docu- 
ments inédits, très importants, qui sont aux Archives Nationales 
série AFiv (surtout AFiv, 2150 et 21 51), se sert des livres de l'abbé 
Lémann qui ne sont rien moins qu'impartiaux et ne cite nullement le 
travail, très sec, mais très consciencieux d'Auguste Fauchille sur Les Juifs 
sous l'Empire, fait d'après les documents de la série AFiv et de la 
série F'9, A la p. 182, licite, aux Archives Nationales, Section adminis- 
trative, n° 19, 1838, un rapport ministériel. Cela n'a jamais été une cote 



HISTOIRE RELIGIEUSE 93 

d'archives. Pourquoi vouloir faire croire au lecteur qu'on connaît les 
Archives, quand on ne sait même pas citer un document ? L'auteur a sans 
doute voulu désigner la liasse F'9 1838 qui, en effet, contient des docu- 
ments relatifs aux Juifs sous l'Empire, que l'auteur aurait certainement 
signalés plus souvent, s'il avait vraiment exploré cette série F'9. M. B. 
travaille avec des ouvrages plus ou moins écrits sur les sources, et il 
icrnore, comme on voit, les livres ou articles qui sont fondés sur les docu- 
ments. Après cela, qu'importent les citations entières de textes législatifs 
auxquels il accorde plus d'importance qu'ils n'en ont (par exemple le 
décret du 20 juillet 1808 sur les noms, dont il n'a pas très bien compris 
l'article 3), des citations in extenso, par quatre et cinq pages chaque fois, de 
toutes les délibérations de l'Assemblée des Juifs ou du Sanhédrin ? Il 
s'étonne de l'idolâtrie des Juifs à l'égard de Napoléon. Qu'il lise l'Histoire 
des sectes religieuses de l'abbé Grégoire, et il ne s'étonnera plus. Catho- 
liques, protestants, Israélites, ont rivalisé de zèle; peut-être la palme 
resterait-elle au clergé catholique. M. B. termine par l'étude des ordon- 
nances et décrets des gouvernements qui se sont succédé depuis 1814, et 
l'organisation définitive du culte Israélite, en suivant toujours la méthode 
des larges citations in extenso, sans rattacher suffisamment la condition 
juridique des Juifs et du culte Israélite aux faits sociaux et politiques qui 
ont exercé leur influence sur cette organisation. 

En somme, le livre de M. B. est un livre très impartial, qui ne sera pas 
inutile, au contraire, pour tout ce qui se rattache à la condition juridique 
des Juifs depuis 1789, mais qui ne saurait être regardé comme le livre 
définitif sur la question juive, la méthode de recherches et d'exposition et 
la critique historique laissant, manifestement, beaucoup trop à désirer. — 
Ph. Sagnac. 



HISTOIRE LOCALE 

Félix Libaudière. Histoire de Nantes sous le règne de Louis-Philippe. Nantes, 

1900. In-8, XI-506 p. 

Il eût été plus juste d'intituler cet ouvrage : Annales de Nantes sous le 
règne de Louis-Philippe. L'auteur s'est en effet borné à relater, année par 
année, un grand nombre de faits politiques et économiques, sans se 
préoccuper d'en rechercher le lien et sans aucun souci de la composition. 
On trouvera dans cette chronique des renseignements intéressants sur les 



94 COMPTES RENDUS 

partis politiques et la presse, sur les élections législatives, départementales 
et communales, sur l'enseignement, sur les œuvres de bienfaisance, sur 
l'agriculture, le commerce et l'industrie, sur les travaux publics et les 
transports, sur les théâtres, les fêtes et les distractions populaires. 

M. L. a vu certainement un grand nombre de documents. Il nous 
indique lui-même ses principales sources : des journaux, comme le Breton, 
de Nantes, VAmi de la Charte, qui devient le National de l'Ouest, V Hermine, 
le Courrier de Nantes, les registres de délibérations du Conseil général, du 
Conseil municipal, de la Chambre de commerce, les arrêtés préfectoraux 
et municipaux. Mais il a eu le grand tort de ne pas indiquer en note ses 
références ; cette négligence enlève une grande partie de sa valeur à un 
répertoire de faits, qui paraît, d'ailleurs, consciencieux et exact. 

Dans le dernier chapitre, l'auteur a voulu donner une vue d'ensemble 
de l'histoire de Nantes sous la monarchie de Juillet. On lui reprochera de 
n'avoir pas dégagé assez nettement les faits essentiels, l'évolution politique 
et économique de la ville pendant cette période. Et on éprouve aussi le 
regret de ne pas trouver plus de données sur l'organisation des partis, 
sur le mode d'existence des différentes catégories sociales, sur la condi- 
tion de la classe ouvrière : n'était-il pas possible, par exemple, de réunir 
plus d'indications précises sur les salaires ? — Par contre, l'on recueil- 
lera dans cet ouvrage des faits très intéressants sur le développement 
considérable du commerce de 1830 à 1848 et sur les progrés des moyens 
de communication, qui déterminent une activité prodigieuse de la vie 
économique : c'est le moment où la navigation à vapeur et la construction 
des premiers chemins de fer opèrent une véritable révolution commerciale 
et industrielle. On voit se fonder à Nantes et dans les environs un grand 
nombre d'usines métallurgiques. L'aspect de la ville se transforme aussi : 
les rues commencent à être éclairées au gaz ; de grands travaux de voirie 
sont accomplis ; les faubourgs se développent et de nouveaux quartiers 
sont construits. — Henri Sée. 



REVUE DES PÉRIODIQUES 



FRANCE 



Académie des Sciences morales et politiques. Séances et travaux 
Compte-rendu, (n.sér. t. LV) 4= livraison. Avril 1901. 

E. Glasson. Le râle politique du Parlement pendant la Régence du duc d'Orléans 
sous le règne de Louis XV. [Depuis l'ouverture du testament de Louis XIV, le 
2 septembre 171 5, jusqu'à la majorité du roi en 1723 ; l'exil à Pontoise.] 

Annales de Bretagne, (t. XVI) Avril 1901. 

Em. Dupont. La condition des paysans dans la sénécliaussée de Rennes et leurs vœux 
à la veille de la Révolution d'après les cahiers de paroisses (178^). (Suite). Appen- 
dice : documents inédits. [L'auteur publie un certain nombre de cahiers 
de paroisses, les plus caractéristiques. Quelques-uns d'entre eux ont été certai- 
nement rédigés par les paysans. Le cahier de la paroisse de Plestan (diocèse de 
Saint-Brieuc) n'est qu'un modèle imprimé, envoyé par un comité de propa- 
gande et que les habitants ont adopté, sans y rien changer]. 

P. Hémon. Compte rendu critique, très développé, de l'ouvrage de l'abbé 
P. J. Ruzé : Biographie d'un prêtre de Corseul pendant la Révolution : M. Pierre- 
Louis Le Sage (ijéi-iSi^). 

Annales de l'Est, (t. XV) Avril 1901. 

A. Bergerot. L'organisation et le régime intérieur du chapitre de Remiremontf 
du XIII<^ au XVIII\siècle. [Suite. Cf. Répertoire 99, n» 1809]. 

A. Grenier. Un auteur dramatique Nancéen, Guilbert de Piréxecourt, iyjj-1844. 

Annales des Sciences politiques. Mars 1901. 

Stéphane Piot. Ledit d'août 174^ sur les biens de mainmorte. [Les causes 
historiques et les conséquences]. 

François Maury. De La Fayette à Gamhetta. L'esprit républicain. A propos d'un 
livre récent. [L'« Histoire du parti républicain en France » par Georges Weill]. 

Annales du Midi. Janvier 1901. 

G. Tholin. La proclamation de la commune à Agen en 1^14- [Épisode tardif du 
grand mouvement plébéien contre l'aristocratie urbaine : la jurade reste victorieuse 
de la commune. L'effervescence subsiste dans la population de la Guyeqne et pré- 
pare la révolte des Croquants sous la Ligue.] 



96 REVUE DES PÉRIODIQ.UES 

— Avril. 

G. Doublet. Guillaume Le Blanc, évèque de Grasse et de Vewe à la fin du XV h 
siècle. [Biographie intéressante d'un évêque qui représente assez bien l'épiscopat 
du xvie siècle.] 

Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme français, (t. L) 

— 15 Mars 1901. 

Jacques Bonzon. La direction des pauvres réfugies français de Nyon (canton de 
Vaud), i68j;-i8iy, avec un appendice. [Création et histoire de cette œuvre charitable; 
ses rapports avec l'administration bernoise Sans utilité depuis la Révolution, elle 
disparut définitivement en 1860. L'appendice reproduit une série de « bons » de 
secours délivrés de 1687 à 17 17]. 

H. Patry. Une chronique de rétablissement de la Réforme à Saint-Seurin d'U^cl 
en Saintonge. Le registre de baptêmes de fean Frérejean (1S41-1S64). [L'auteur, 
diacre de S'-Seurin, s'était converti aux idées nouvelles. Len° du 15 avril contient, 
en pièces justificatives, plusieurs arrêts du parlement de Bordeaux de 1550 à 
1562, relatifs aux affaires religieuses en Saintonge.] 

G. Bonet-Maury. Trois lettres inédites de fohn Cameron {Bordeaux et Londres, 
1610-1622). [J. Cameron, Écossais, fut pasteur de l'église réformée de Bordeaux 
de 1608 à i6i8et professeur à l'Académie de Saumur de 1618 à 1621. La pre- 
mière concerne les relations des protestants bordelais avec leur pasteur; la deuxième, 
datée de 1610, les dissentiments entre réformés au sujet de l'attitude à prendre à 
l'égard de Marie deMédicis). 

— 15 Avril. 

Jacques Pannier. Notes sur V Eglise réformée de la Norville aux environs de Paris : 
les origines, un registre de i6ji, la disparition. [Renseignements sur une église 
dont l'existence a été intermittente depuis le xvi^ siècle jusque vers 1673, date de 
sa disparition.] 

N. Weiss. Le temple de Vitré au XVII« siècle. [Document du 24 nov. 1646.] 

A. Galland. a Caen : les protestants et la milice bourgeoise, en 1^42 [Lettre de 
l'intendant de Normandie expliquant pourquoi un certain Hardy, catholique, n'a 
^as obtenu l'office de capitaine dans la milice bourgeoise.] 

E. Boehmer. Antonio del Corro [rectifie les dates assignées dans le Corpus Refor- 
matorumà. certaines lettres de ce personnage et publie de lui 4 pièces inédites.] 

Études publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus, (t. LXXXVI) 

— 20 Mars 1901. 

P. H. Chérot. Bonald d'après sa correspondance inédite. [Suite le 5 avril. Com- 
muniquée par l'arrière-petlt-fils de Bonald, cette correspondance va d'avril 1817 
à août 1833. Étude sur les idées et le rôle de Bonald pendant les règnes de 
Louis XVIII et Charles X, avec nombreuses citations. A suivre]. 

— 5 Avril. 

P. H. C. « Un siècle de l'église de France » par Mgr Baunard. [Analyse de cet 
ouvrage, publié en 1900]. 



FRANCE 97 

— 20 Avril. 

P. P. DuDON. Napoléon et les congrégations. [Il les a autorisées et supprimées 
suivant les besoins de sa politique religieuse, qui consistait à faire de l'Église 
un instrument de règne. Exemples des mesures autoritaires et contradictoires qu'il 
prit à leur égard]. 

— 5 Mai. 

P. H. C. Cent ans de l'histoire des missions d'après un ouvrage récent [du P. Piolet : 
La France au dehors. Les missions catholiques françaises au xixc siècle. T. 1er. 
Missions d'Orient. Paris, Colin, 1901]. 

Gazette des Beaux-Arts. (3^ Pér., t. XXV) i-^"^ Avril 1901, 

Ernest Hébert. La villa Médicis en 1S40. Soui'eiiirs d'un pensionnaire. [Souve- 
nirs personnels de l'auteur, alors élève de l'Académie de France à Rome, sous les 
directorats d'Ingres et de Schnetz.] 

— I" Mai. 

Maurice Tourneux. Le premier Salon du XX' siècle, [i^r article. Coup d'œil 
rétrospectif sur les Salons du xix^ siècle ; tableau de l'organisation des Salons, du 
recrutement et du fonctionnement des jurys, de l'emplacement des expositions.] 

La Nouvelle Revue, (n. sér. t. IX) i^-^ Avril 1901. 

Maurice Quentin-Bauchart. La mort du Prince Impérial. [Fus de Napoléon III ; 
Extrait du volume récemment paru : Fils d'Empereur]. 

La Quinzaine, (t. XXXIX) i'^^ Avril 1901. 

Abbé L. Follioley. Montalenihert et Mgr Parisis d'après des documents inédits 
(184J-4S). [Suite ; début paru en 99; suite et fin dans le no du 16 avril. Analyse du 
livre de Mgr Parisis, évêque de Langres : « Les cas de conscience, à propos des 
libertés exercées ou réclamées par les catholiques, ou accord de la doctrine catho- 
lique avec la forme des gouvernements modernes ». L'auteur déclare qu'un catho- 
lique peut, sans rien sacrifier de ses convictions, revendiquer certaines libertés 
civiles inhérentes au régime constitutionnel, et qui semblent par leur nature 
ennemies de toute religion. Relations de Montalembert et de Mgr Parisis en 1848, 
leur double élection,, du premier dans le Doubs, du second dans le Morbihan. 
Leur rôle dans la lutte pour la Hberté de l'enseignement, en faveur des catholiques]. 

— (T. XL) I" Mai. 

Emile Faguet. La « Sophie « de J.-J. Rousseau. [Le féminisme de J.-J. Rous- 
seau]. 

P. A. Chauvin. Fondation de l'Oratoire. L'idéal du P. Gratry {iS)2-i8jo). 
[Extrait d'un livre prochain : « Le P. Gratry, l'homme et l'œuvre ». Etude de la 
fondation du nouvel Oratoire en novembre 1852, par le P. Gratry, aidé de l'abbé 
Pététot, curé de Saint-Roch, qui fut le premier supérieur ; les premiers disciples]. 

La Révolution française, (t. XL) 14 Avril 1901. 

J. Gros. Les loges maçonniques de Toulouse, de 1740 à /.S';o. [2« article. Au 

cours du xixe siècle, la maçonnerie toulousaine témoigne sa déférence à tous 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — IIL 7 



98 REVUE DES PÉRlODiaUES 

les gouvernements qui se succèdent. Sous Napoléon l", elle compte lo loges, 
parmi lesquelles la Napoléomag'ne, composée surtout d'officiers ; sous la Restaura- 
tion, ses loges, fermées en décembre 1815, ne sont autorisées qu'en 1818 à 
reprendre leurs séances ; plus libre sous la Monarchie de Juillet et la République 
de 48, elle compte s loges sous le second Empire et fait construire un temple de 
l'Orient de Toulouse]. 

Julien Tiersot. Le couplet tics enfants, de la « Marseillaise ». [Attribué parles 
uns à Louis du Bois, poète de Lisieux, par les autres à l'abbé Pessonneaux, pro- 
fesseur au collège de Vienne, il est en réalité de Louis du Bois, d'après M. T., 
qui donne ses raisons]. 

D'' G. DE Closmadeuc. Débuts de la chouannerie dans le Morbihan, i'j^j-i'j^4. 
Le capitaine J. Defay, officier des armées vendéennes. [Débuts misérables suscités dans 
les premiers mois de 1794 par quelques chefs royalistes échappés à la déroute 
de Savenay, particulièrement par Defay, gentilhomme angevin qui prend le 
titre de « général commandant l'avant-garde de l'armée catholique », arrêté le 
13 juin, condamné et exécuté le 3 août. — M. de C. publie une proclamation 
de Defay, du 14 juin, adressée, de la prison de Vannes, aux Bretons pour 
les engager à se rallier à la République, et le Journal rédigé par ce personnage, 
relatant tous ses actes depuis la prise de Saumur par les Vendéens, 9 juin 1793]. 
Armand Lods. Quelques notes sur les opinions politiques de Rabaut de Saint- 
Ètienne. [Rabaut arrivait aux États généraux avec des sentiments monar- 
chiques, rêvant l'établissement en France d'un régime constitutionnel semblable à 
celui de l'Angleterre. Après le 10 août, il accepte la forme républicaine de gouver- 
nement. En 1793, il proteste contre la tyrannie révolutionnaire et démasque « les 
hommes pervers qui veulent ensevelir la liberté sous les décombres de l'anarchie ».] 
A. AuLARD. Impressions de voyage de Robespierre. [Lettre écrite par Robespierre 
à un ami, le 12 juin 1783, pour raconter un voyage d'Arras à Carvin, remplie de 
souvenirs classiques et d'un badinage pédantesque.] 
— 14 Mai. 

J. Guillaume. La liberté de renseignement à propos d'un discours de M. de Mun 
[prononcé le 21 mars 1901 à la Chambre des Députés], (i" article). [M. de Mun, 
dans une citation de Condorcet, n'a pas saisi la véritable signification des paroles 
du philosophe, faute d'avoir étudié suffisamment sa doctrine. M. G. montre, par 
des citations de Talleyrand, Condorcet, Daunou, que le but des hommes de la 
Révolution, fut, en matière d'enseignement, d'émanciper la science, de garantir 
les droits de la libre recherche, et, en soustrayant la jeunesse à l'éducation que lui 
donnait l'Eglise, d'assurer à l'universalité des citoyens l'accès des connaissances 
indispensables à l'homme.] 

L. Lévy-Schneider. Jeanbon Saint-André préfet du Mont-Tonnerre. [En deve- 
nant fonctionnaire de Bonaparte, l'ancien Conventionnel n'a pas cru se mettre au 
service d'un despote, il a pu se rallier au régime napoléonien par attachement aux 
idées révolutionnaires (il a cru sincèrement que Bonaparte continuait la Révolu- 
tion) et par goût de l'autorité (il avait été dressé par l'ancien régime à ériger la 
raison d'Etat on loi souveraine). Préfet de Napoléon, Jeanbon a conservé toute 



i 



FRANCE 59 

son indépendance et sa dignité, il a glorifié la Révolution dans ses discours. Dans 
les dernières années de l'Empire, quand il a vu que la France n'avait acheté de 
la perte de sa liberté ni le bonheur ni le repos, il s'est indigné et a manifesté son 
indignation.] 

A. AuLARD. Les archives révolutionnaires de Trouville-sur-Mer. [Elles se com- 
posent du registre des délibérations de la municipalité d'Hennequeville, de 1790 a 
1847, avec une lacune de l'an IV à l'an XII, et d'un registre semblable pour Trou- 
ville, allant du 18 pluviôse an II à 1829, avec la même lacune. M. A. reproduit 
une délibération du 6 germinal an II, prescrivant de réunir tous les grains de la 
commune afin de ne faire qu'une seule espèce de pain pour tous les habitants.] 

Congrès des Sociétés savantes en ujoi. [Analyse des communications relatives à 
l'histoire de la Révolution. Voir plus loin, p. 109. J 

A. AuLARD. Notes de lecture. I. Fahre d'Églantine Posthume. [Fabre avait laissé 
des comédies : YOrange de Malte, Y Hypocrite des Mœurs ; on ne sait ce qu'elles 
sont devenues.] — II. Le républicanisme à l'Assemblée constituante. [Un article de 
Dupont (de Nemours) dans l'Historien du 1 1 thermidor an V donnerait à croire 
que l'opinion républicaine naquit dans le comité des contributions de l'Assemblée 
constituante, lors de la fuite à Varennes, et rallia 17 voix dans cette assemblée. 
Les souvenirs de Dupont, quand il écrivit cet article, étaient singulièrement 
altérés.] 

La Revue de Paris, (t. II de 1901) i" Avril 1901. 

Léonce Pingaud. Les dernières années de Bernadotte. [Étude sur ses rapports 
avec la France, de 1814 à sa mort (1844). De 1814 à 1830, ses relations avec 
les Bourbons sont assez mauvaises : sympathique par instinct et par souvenir 
aux idées libérales, et attaché par intérêt au principe d'autorité, « il se ménage 
vis-à-vis de la monarchie de droit divin, tout en l'attaquant par des voies détour- 
nées .) ; il prépare, en rémunérant des publicistes, sa réhabilitation dans l'opinion 
publique française, qui oublie difficilement son rôle de 181 3. A l'imitation du 
tsar, il fait mauvais accueil à la Révolution de 1830 et à l'avènement de Louis- 
Philippe ; à partir de 1835, il montre de meilleures dispositions et craint vive- 
ment, en 1840, d'avoir à participera une coalition contre la France. Pendant cette 
dernière période, le public français oublie la conduite du prince royal de Suède et 
se souvient seulement du général Bernadotte]. 
— 15 Avril. 

A. Mathiez. Catherine Théot. [Pendant les dernières années de Louis XVI 
manifestations d'un mysticisme révolutionnaire chrétien, déviation de la foi catho- 
lique sous l'influence des idées philosophiques. Les cas des prophétesses Suzette 
Labrousse et Catherine Théot sont les plus connus. Intérêt du deuxième pour 
l'histoire politique : le procès de Catherine Théot a été « le premier épisode de la 
rivalité entre les deux comités de salut public et de sûreté générale, de la lutte 
entre Robespierre et ses ennemis, qui se terminera le 9 thermidor ». Vadier et les 
déchristianisateurs voulaient, par le procès de Cath. Théot et de ses fidèles, 
montrer la nécessité de supprimer le fanatisme jusqu'à la racine, et perdre, en l'y 



100 REVUE DES PERIODIQUES 

mêlant, Robespierre, chef des partisans de la tolérance des cultes. Ce dernier pré 
vint le coup et empêcha le procès]. 

— je"" Mai. 

Jkan Morvan. Les chouans et les bleus. [Extrait d'un prochain ouvrage sur 
Les chouans de la Mayenne, ijij2-(j6. Origine, manière de combattre, meurtres et 
pillages des chouans, « agglomérations de bandits ». Les chefs républicains; 
indiscipline et excès des volontaires]. 

— 15 Mai. 

Emile Molinier. Le Musée du mobilier français au Louvre. [Inauguré le 20 mai. 
La conservation du mobilier national depuis la Révolution, les dilapidations; la 
nécessité de placer dans les musées et les palais les meubles d'art et les tapisseries. 
Détails sur les œuvres exposées, et qui datent des xvne et xviiie siècles. Histoire 
de l'évolution du mobilier français pendant cette période]. 

Maurice Dumoulin. Les livres de Raisons. [Ce qu'ils sont. On en a publié un 
grand nombre. Intérêt des renseignements qu'ils fournissent à l'histoire, spéciale- 
ment pour la période moderne : événements politiques, religieux, militaires, vie 
sociale et économique. Exemples divers : le journal du notaire Borrelly de Nîmes, 
et les préliminaires de la Révocation ; le journal du vigneron roannais Bergeron et 
la Révolution et l'Empire]. 

Le Correspondant, (n. sér., t. CLXVII) 10 Avril 1901. 

Pierre de La Gorge. Etudes d'histoire contemporaine. Mentana. [Suite dans le 
no du 25 avril. Récit de l'attaque de Garibaldi contre l'État pontifical, sa défaite à 
Mentana (3 novembre 1867) par les troupes du Pape aidées des troupes françaises ; 
et surtout étude de la politique française, des débats soulevés au Parlement par 
ces événements]. 

L. de Lanzac de Laborie. De Varmée de Coudé aux hussards de Napoléon. Un 
cavalier des temps épiques, d'après une nouvelle publication. [Hippolyte d'Espinchal, 
auteur de Souvenirs militaires, i'^(j2-i8ij, pub. par F. Masson et F. Boyer]. 

Bernard de Lacombe. Les archives de l'histoire religieuse de France. [Expose le 
but de la Société récemment fondée sous ce titre]. 

— 25 Avril. 

Emmanuel de Broglie. Catinat, l'homme et la vie (i6^y-iyi2). La disgrâce 
(i6^j-iyo2). [Suite ; début paru en 1900. Fin de ce chapitre dans le no du 
10 mai 1901. Nombreux documents insérés dans le récit]. 

— 10 Mai. 

Jane Dieulafoy. Les Salons de n^oi. 

Le Carnet historique et littéraire, (t. IV) Mars 1901. 

C'e DE RiocouR. La fin d'une société : lettres du chevalier de l'Isle. [Première par- 
tie (1761-1763) d'une correspondance qui s'étend de 1761 à 1784. Détails sur la 
société aristocratique et littéraire à la fin du xviiie siècle. A suivre]. 

Victor du Bled. La famille de Maiarin. [Les nièces de Mazarin, d'après les 
sources imprimées]. 



I 



FRANCE 10 I 

Edward Castello. Aventures d'un soldat, trad. de Vanglais par le C«e de Dies- 
hach. [Début dans le n» de février, suite dans le n» d'avril, et à suivre. L'auteur, 
né en Irlande, était soldat anglais depuis 1806. Récit de la campagne de Portugal, 
1809]. 

A. Foulon de Vaulx. Antoine Vestier (1J40-1824). Notes et renseiç^nemevts 
[Suite et fin ; début paru dans le n» de février. Liste des œuvres existantes de 
Vestier]. 

P. Fromageot. La chevalière d'Éon à Versailles en lyyj (j^ravnre). [Suite et fin ; 
début dans le n" de février] . 

Rouges, blancs et bleus. Lettres, portraits et fac-similés [de Marie- Antoinette, de 
Cléry, de Mirabeau, de Rouget de l'Isle, de Carrier]. 

— Avril 1901. 

Le congrès de Vienne, gravure d'après Isabey. 

B°" DuRRiEU. Nicolas /«r et l'avènement de Napoléon IIL Papiers du capitaine de 
Castelbajac, ambassadeur en Russie. [Difficultés faites par le tsar à reconnaître le 
nouvel empereur]. 

C. DE Latour. Mémoires inédits du général Chlapotvski, officier d'ordonnance de 
Napoléon /«r. [En tête, notice sur l'auteur, à la fin de laquelle il est question 
d'une paix avec Alexandre I^"" dont la localisation chronologique est visiblement 
erronée. Les extraits donnés des Mémoires concernent la campagne de 1809 
(bataille de Wagram et bataille (?) de Znaïm), et la campagne de Prusse (com- 
bat de Tcherv, 1807). A suivre]. 

Le collier de la Reine. « Copie du mémoire remis à S. M. la Reine, le 12 aoiU lyS^ : 
De la manière dont Boehner et Bessange ont traité avec le cardinal de Rohan la vente 
du grand collier en brillants dont il a fait V acquisition pour S. M. la Reine [Doc* tiré 
des archives du duc de Praslin]. 

Ch. Donos. Biographies contemporaines. René de Saint-Marceaux (portrait). 

Rouges, blancs et bleus. Lettres, portraits et fac-similés, [de Santerre, d'André 
Chénier, de Rouget de l'Isle, de Henriot, de CoUot d'Herbois]. 

Nouvelle revue rétrospective, (t. XIV) 10 Avril 1901. 

Les Anglais à Alexandrie (1882). Lettres d'un témoin. [Témoignage sur les 
événements qui amenèrent l'intervention anglaise]. 

Le procès des Jésuites (iy62-iy6j). Lettres du président d'Eguilles et des conseillers 
Honoré et André de Montvalon. [Onze lettres, relatives aux mesures de rigueur 
prises contre ces parlementaires, défenseurs des Jésuites. La dernière est une 
requête d'André de Montvalon au Dauphin]. 

Douie ans de campagnes [iy^4-i8o6). Lettres du vicomte Louis de VilUers à 
M. Aubron. [Suite dans le n" du 10 mai. L'auteur, né en 1770, était entré au 
service en 1792. Opérations de l'armée de Sambre et Meuse de juin 1794 à 
juin 1976. Récit de la bataille de Fleurus]. 
— 10 Mai. 

L'attentat du général Malet (2^ octobre 1812). [Rapports de Pelet de la Lozère, 
directeur de la Police générale, et du baron Pasquier, préfet de police, au duc de 
Rovigo, ministre de la police générale.] 



I02 REVUE DES PÈRIODIQ.UES 

La situation politique en mars i8^i. [Lettre du duc de Bassano au général baron 
Lallemand.] 

Les Juifs à Limoges (1793). [Plainte adressée à la municipalité de Limoges, le 
12 février 1793, par neuf habitants de la ville contre des Juifs qui viennent de la 
quitter et qu'ils accusent d'escroquerie. Le signalement des fugitifs est joint à la 
plainte]. 

La mort du général Colson (6 août iSjo). [Le'ttre de M. A. Uhrich, témoin 
oculaire]. 

Lettre des Lec^inski à la comtesse d'Andlau et au maréchal de Bourg {172^-17^8). 
[Lettres de Catherine Opalinska, femme de Stanislas, avril 1725 à février 1727, 
Détails sur les premiers temps de l'union de sa fille Marie avec Louis XV. A suivre]. 

Revue bleue, (t. XXX) 6 avril 1901. 

G. GiACOMETTi. Les Canipello, histoire d'une famille italienne au XIX^ siècle, 
[d'après le C'e Paolo Canipello délia Spina, Storia documentata aneddotica d'una 
famiglia timbra, 1900; quelques détails sur les relations des fils de la reine Hor- 
tense avec les comités insurrectionnels romains en 183 1, et du président Louis- 
Napoléon, puis empereur Napoléon III, avec l'Italie pontificale]. 

A. AuLARD. Impressions de voyage de Robespierre. [Reproduction de l'article 
analysé ci-contre, p. 98]. 

— 13 Avril. 

Michel S.^LOMON. Psychologie de l'amour au XIX^ siècle. [L'amour subit en 
grande partie les fluctuations de la politique dans son fonds et ses manifestations. 
Suite dans le no du 20 avril]. 

E. Faguet. La duchesse de Bourgogne à vingt ans. [A propos du livre du C«e 
d'Haussonville]. 

Gilbert Si ENGER. La Société sous le Consulat. [Fêtes, cours, le mesmérisme, 
les promenades, les salons après Marengo, la cour du Premier Consul. Suite dans 
les nos du 20 et du 27 avril]. 

Paul Desjardins. Thomas Paine, [d'après M. D. Conway, Thomas Paine, : 
et A. Aulard, Histoire politique de la Révolution française. Suite dans les n°^ du 
27 avril et du 4 mai]. 

— 27 Avril. 

Léon Séché. Le centenaire d'Atala. [Paraît le 15 avril 1801; son succès 
parmi les femmes ; les critiques de l'abbé Morellet et de M.-J. Chénier]. 
Hector Dépasse. Un inconscient. [Il s'agit d'Emile Ollivier]. 

— 4 Mai, 

Desbrière. La descente du général Hunihert en Irlande (1798). [Étude critique de 
la bataille de Ballinamuck] . 

Pierre Lalande. La toilette d'une cousine de Louis XIV . [Il s'agit de M"i= de 
Guise ; curieux pour l'histoire de l'art et des mœurs.] 

— II Mai. 

Pierre de Nolhac. La création de Marly. [Tout à fait sur le type de Versailles; 
les travaux commencés en juin 1679, malgré le témoignage de Saint-Simon]. 
Pierre Foncin. La jeune M^^ Roland. [D'après le livre récent de M. Perroud]. 



FRANCE 103 

Revue de Bretagne et de Vendée, (t. XXV). 

Hamard. Les Franciscaines, missionnaires de Marie : Chine et Japon, Afrique et 
Amérique. [Quelques détails intéressants sur ces missions à l'époque actuelle]. 

A. Lallik. Le Conrilc révolutionnaire de Nantes ; ses attributions, ses origines, 
son personnel, ses exactions et sa chute. [Article documenté, présentant un intérêt 
général pour l'histoire des comités révolutionnaires]. 

Abbé Guillotin de Corson. Usages et droits féodaux en Bretagne. [Le i" 
article étudie les « droits ayant un caractère de pénalité ; le second, diverses rede- 
vances et des droits, qui rappellent d'anciens exercices militaires, et dont le plus 
important est la quintaine ». 

Revue de l'art ancien et moderne, (t. IX) 10 Avril 1901. 

Gustave Geffroy. Dauniier. [Remarquable et pénétrante étude sur le talent 
de Daumier, le caractère de son oeuvre de dessinateur et de peintre. Nombreuses 
reproductions de tableaux et lithographies. Article écrit à propos de l'exposition 
ouverte le ler mai à l'École des Beaux-Arts. J 

Henry Marcel. Essai sur l'iconograpljie de Mirabeau. [Étude des documents 
essentiels et authentiques constituant l'iconographie de Mirabeau : gravures, pastel 
et tableau par Boze, pastel par Bounieu, bustes par Lucas de Montigny et Hou- 
don; gravures illustrant le texte; le marbre par Houdon de la collection Delagrave 
est reproduit en héliogravure.] 

H. Fiérens-Gevaert. L Hôtel de Ville de Paris. [Fin de cette monographie, 
commencée en 1899. Voyez Répertoire 99, n» 2757. L'auteur commente et décrit 
dans ce dernier chapitre les peintures décorant les salons des sciences, des arts et 
des lettres, la galerie de la cour du sud, le salon d'arrivée sud, l'escalier et les appar- 
tements du préfet; œuvres principales par Besnard, Bonnat, Galland, Puvis de 
Chavannes, gravures et héliogravures.] 
— 10 Mai. 

Louis de Fourcaud. Antoine Watteau. IL [Suite; l'enfance de Watteau à 
Valencicnnes, l'arrivée à Paris, ses premiers maîtres, son éducation artistique ; 
Watteau chez Claude Gillot, chez Claude Audran, son séjour au Luxembourg, 
l'étude de la galerie de Rubens, son passage à l'École académique du Louvre où il 
concourt pour le grand prix en 1709. Reproductions de gravures du xviiie siècle.] 

Pascal. Les Salons de i^oi. L'architecture. [Gravures.] 

Jean Guiffrey. Le legs de la baronne Nathaniel de Rothschild au Musée du 
Louvre. [Peintures italiennes ; la laitière par Greuze (héliogravure) et aquarelles de 
Jules Jacquemart (gravures)]. 

Revue des Deux-Mondes. (5epér., t. II) i" Avril. 

Pierre de Ségur. Un allié de Louis XIV. [Christophe Bernard von Galen, 
prince évêque de Munster (1607-1678) v soudard en robe et en mitre qui, sur 
vingt-huit années de règne, compta plus de vingt ans de luttes et de batailles, 
tyran de ses sujets,... pillard, perfide et sanguinaire ». Récit de son élévation au 



104 REVUE DES PERIODiaUES 

trône épiscopal de Munster, de ses guerres avec la Hollande, et de ses relatior 
avec Louis XIV, dont il fut l'allié de 1667 à 1674]. 

— 15 Avril. 

Albert Vandal. La conquête de Paris par Bonaparte (1799-1800). /. Après 
Briunairc. [Bon accueil fait par Paris au coup d'État. Popularité de Bonaparte 
parce qu'il a brisé la faction jacobine et parce qu'on espère de lui la paix extérieure. 
Rapidement organisé, le gouvernement du Consulat provisoire prend contre les 
principaux jacobins un arrêté de déportation ultérieurement rapporté; mais il doit 
avant tout faire face à la « réaction spontanée » fomentée dans toute la France par 
les émigrés rentrés et par les prêtres contre-révolutionnaires. A Paris, mesures 
sévères contre les agitateurs : interdictions de pièces, saisies de journaux, arrêtés 
contre les rassemblements et les propagateurs de fausses nouvelles, etc. « Fait 
singulier, et pourtant incontestable, l'apparition du grand faiseur d'ordre... pro- 
voqua d'abord une recrudescence de désordre »]. 
(5^ pér., t. III). i^i Mai. 

Albert Vandal. Im conquête de Paris par Bonaparte (lyc^ç-iSoô). II. Paris sous le 
Consulat proi'iioire. [Tableau matériel et moral de Paris à la fin de 1799. Pre- 
mières mesures prises par Fouché, contre la prostitution, et à l'égard de la 
presse. La constitution de l'an VIII, votée à Paris « avec plus de docilité que 
d'enthousiasme >>. Bon effet des premières mesures réparatrices et pacificatrices des 
Consuls. Le public, las des violences révolutionnaires, et resté néanmoins attaché 
à « lidéal de liberté et de justice » de 1789, commence à en attendre la réalisation 
de Bonaparte]. 

Georges Goyau. Patriotisme et humanitarisme. Essai d'Jnstoire co?ttemporaine. 
III. Du traité de Francjort à la mort de Gambetta. [Suite; début en juill. et 
oct. 1900. En 1871, un certain nombre de républicains répudient les théories 
humanitaires, notamment Gambetta, qui n'hésite pas à passer pour « militariste ». 
La propagande internationaliste n'en continue pas moins : Garibaldi, Victor Hugo, 
les rédacteurs des États-Unis d'Europe, revue genevoise. Après quelques concessions 
au sentiment patriotique, les loges maçonniques reviennent aux idées humanitaires]. 

— 15 Mai. 

Albert Vandal. La conquête de Paris par Bonaparte (ijpp-1800'). III. La pre- 
mière session législative. [Composition du Corps législatif et du Tribunat; à part 
une vingtaine, leurs 400 membres sont d'anciens conventionnels et membres des 
Conseils, discrédités et détestés : aussi, à leurs premières manifestations d'opposi- 
tion, le public se prononce-t-il avec violence en faveur de Bonaparte. Celui-ci 
juge impolitique toute « épuration » des Assemblées. Il prend des mesures contre 
la presse qui grossit les moindres incidents, fait pourchasser les royalistes toujours 
actifs en Vendée et à Paris. Son labeur acharné, les poursuites contre le fournisseur 
Ouvrard, une campagne de presse bien menée lui gagnent sans cesse des partisans. 
Bon accueil fait à la pacification de l'Ouest; la loi sur l'administration départe- 
mentale est votée par les Assemblées. L'enthousiasme du public, lors de l'installa- 
tion solennelle des Consuls aux Tuileries (30 pluviôse) permet de mesurer les pro- 
grès de la popularité de Bonaparte]. 



FRANCE 105 

Rerue des Études historiques, (n. sér., t. III) Mars- Avril 1901. 

Fr. Funck-Brentano. La captivité, le procès et la mort de Marie- Antoinette. 
[D'après un document des Arch. Nat., les journaux du temps et les ouvrages de 
Tourneux, Lenôtre, Campardon, Nolhac, E. et J. de Concourt, etc. Dîx-neuf 
pages. A la fin, la mauvaise interprétation d'un texte fait croire à l'auteur que 
Marie-Antoinette, avant d'être guillotinée, eut, sur l'échafaud, la barbe faite par un 
perruquier]. 

G. Lacour-Gayet. Préliminaires de la Gnerre maritime de Sept- Ans. [Extrait 
d'un ouvrage qui paraîtra prochainement à la librairie Champion sur La Marine 
militaire de la France sous le régne de Louis XV]. 

L. Batcave. Commentaire historique d'un passage de Montaigne. [Relatif au vil- 
lage de Lahontan (Basses-Pyrénées), cité au ch. xxxvii des Essais. Montaigne 
y était co-patron de l'église Notre-Dame]. 

H. CouRTEAULT. Souvenirs d'enfance de la marquise de Villeneuve- Arifat (Suite. 
Début en janvier-février). [Détails sur la société polie pendant le règne de 
Louis XVI et sur les préliminaires de la Révolution à Paris]. 

Revue des Pyrénées, (t. XIII) Janvier-février 1901. 

Mgr C. Douais. Lart à Toulouse. Matériaux pour servir à son histoire, du XV^ 
au XVin<^ siècle (Suite). 
— Mars-avril. 

E. CONNAC. La Révolution à Toulouse et dans le département de la Haute-Garonne 
[Suite ; début paru en 91. Fin de 1794- fin de 1796. A suivre]. 

Revue des Questions historiques, i" Avril 1901. 

Abbé Tauzin. Les Bastilles landaises et leur organisation municipale du Xllh an 
XVI 11^ siècle. 

H. Froidevaux. La politique coloniale de Napoléon /^r. [D'après l'ouvrage de 
G. Rolotf, Die Kolouial Politik Napoleon's I, Munich, 1899. L'empereur n'a 
nullement négligé et sacrifié les colonies. M. F. insiste sur l'effort fait en 1807- 
1808 (Mission Cardane) pour atteindre l'Inde par la Perse]. 

Revue d'histoire diplomatique. T901, n° 2. 

L'Éducation d'un diplomate. [Reproduction d'un mémoire rédigé en 181 3 par 
M. d'Hauterive, conservateur du dépôt des Archives depuis 1807 et directeur de 
la première division politique, sous ce titre : Conseils à un élève du Ministère des 
Relations Extérieures ; il prend pour exemple d'un travail d'histoire diplomatique 
les préliminaires de la paix de Paris en 1763. A noter cette idée, signe du temps, 
que la paix ne peut régner en Europe que si l'une des puissances a sur les autres 
une prépondérance incontestée,] 

Pierre Flament, Philippe de Harlay, comte de Césy, ambassadeur de France en 
Turquie (161(^-1641). [Premier article qui conduit cette histoire jusque vers 1630. 
Il est extrait surtout des fonds de la Bibliothèque Nationale; il ne semble pas que 
les Archives des Affaires Étrangères aient été utilisées.] 

G. Baguenault de Puchesse. Les Introducteurs des Ambassadeurs (i sS$-ipoo). 



Î06 REVUE DES PERIODIQUES 

[Résumé du livre récemment publié sous ce titre par MM. Louis Delavaud et 
Auguste Boppe, librairie Alcan.] 

■ S. HoRA SiccAMA. Sir Gabriel de Sylvius. [3* et dernier article sur l'un des 
agents politiques de Guillaume d'Orange, dévoué plus tard à la cause de Jacques IL] 

P. CodUELLE. Le Cabinet secret de Louis XV en Hollande. [Quelques détails 
nouveaux sur les affaires de Pologne et de Corse, sur le danger que le Secret du 
Roi courut d'être découvert par Choiseul en 1767, à la mort subite de l'agent 
d'Havrincourt.] 

A. d'AvRiL. Les Hiérarchies Orientales. [Tableau des Églises du Levant, unies, 
ou séparées de Rome.] 

Revue hebdomadaire. (2esér., t. V) 13 avril 1901. 

Général baron Rebillot. Ualliance anglaise et l'entente cordiale depuis 181;. 
[Relations diplomatiques entre la France et l'Angleterre sous Louis XVIII, 
Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III, et depuis 1870 jusqu'à nos jours.] 

— 20 Avril, 

Charles Merki. Les derniers jours du vieux Paris. L'enclos et l'église de Saint- 
JuUeti-le-Pauvre. [Description et histoire de ce quartier et de l'église.] 

Frantz Funck-Brentano. a travers l'histoire. Les héros de Corneille. [Récits et 
anecdotes d'après le livre du V^e G. d'Avenel : La noblesse française sous Riche- 
lieu.] 

— 27 Avril. 

Albert Callet. Une idylle d'amour conjugal sous la Régence. La petite comtesse 
Plélo. [Mariage du C*e de Plélo avec Louise Phélipeaux de La Vrillière en 1723, 
leur séjour en Danemark, où Plélo était ambassadeur, sa mort à l'attaque de 
Dantzig en 1734; la comtesse meurt quelques années après, à vingt-neuf ans.] 

— (2* sér., t. VI) 4 Mai. 

A. DE Malarce. Journal de ma vie {Mémoires de 184S-1900). [Suite. Souvenirs 
sur Berryer, les cours de Michelet au Collège de France.] 

— II Mai. 

Eugène Mïintz. Une sœur de Marie-Antoinette. La reine Marie-Caroline de 
Naples, d'après la correspondance inédite de Vivant-Denon. [Rapports adressés par 
Vivant-Denon, chargé d'affaires à Naples de 1782 à 1785]. 
- 18 Mai. 

E. d'Hauterive. Le merveilleux au XVHI^ siècle. [Extraits d'un livre où est 
étudiée la croyance au merveilleux au cours du xviiie siècle. La Magie : alchi- 
mistes, fîUes possédées. La Franc-Maçonnerie : son histoire en France, sa compo- 
sition, son but, réceptions, cérémonies. A suivre.] 

Frantz Funck-Brentano. A travers l'histoire. Napoléon et les Anglais aux colo- 
nies. [Étude d'après le livre récent de M. Prentout : L'Ile de France sous Decaen 
(1803-1810)]. 

Revue historique, (t. LXXVI) Mai-Juin 1901. 

G. Lacour-Gayet. La bataille de M. de Conflans {j']i9). [Extrait du prochain 



FRANCE 107 

ouvrage mentionné p. 105. Détails sur le plan de débarquement conçu en 
1758, et dont le désastre naval des 20, 21 et 22 nov. 1759 empêche l'exécution. 
La responsabilité de M. de Conflans doit être atténuée. Sa défaite entraîne l'échec 
du corsaire Thurot, chargé d'une diversion en Irlande. Jusqu'en 1763, des projets 
sont faits pour l'invasion de l'Angleterre, mais sans résultat, la marine étant 
ruinée]. 

M. Philippson. La paix cf Amiens et la politique générale de Napoléon. [Suite et 
fm ; début paru en mars- avril. La paix d'Amiens était « désavantageuse, dan- 
gereuse » pour l'Angleterre. A peine conclue, Bonaparte la viole par sa conduite 
en Étrurie, en Ligurie, en Hollande et en Suisse, et par des mesures vexatoires 
et menaçantes prises à l'égard de l'Angleterre. Un rapport, rendu public, de 
Sébastiani, sur une mission en Egypte, montre les vues de Bonaparte sur ce 
pays. L'Angleterre reste à Malte, pour garder la route d'Alexandrie, et demande 
cette île comme compensation aux annexions faites par la France au mépris du 
traité d'Amiens. Après trois mois de négociations (Bonaparte voulait gagner du 
temps), la rupture se produit, en mai 1805 : si l'Angleterre a paru jouer le rôle 
d'agresseur, c'est par suite des faiblesses et des maladresses du cabinet Addington. 
Napoléon est l'auteur responsable, par sa politique de violences, de toutes les 
guerres de son règne]. 

Revue maritime, (t. CXLVIII) Mars 1901. 

CAPie DE FRÉGATE Lallemand. CJjronique de Lorient. De ij^i à 1800. [Janv. 
1792 à sept. 1793. Aucune indication d'origine. A suivre]. 

]J de vaisseau Maurice Delpeuch. Nos bâtiments de guerre et leurs ancêtres 
(suite). Le « Duguay-Trouin ». [Notices sur Dugay-Trouin et sur les bâtiments 
qui ont porté son nom. Suite d'une série d'études dont le début a paru en 1900]. 

U DE vaisseau Mouchez. Le blocus de Brest, 180J-180S. [Trad. résumée 
d'un ouvr. anglais pub. par J. Legland pour la Navy Records Society. A suivre]. 

Revue politique et parlementaire, (t. XXVIII) 10 Avril 1901. 

Ed.mond Séligman. L'établissement du jury en ij^o. [Extrait d'un livre récent 
sur La Justice en France pendant la Révolution. Exposé des débats à la Consti- 
tuante]. 

Léon Séché. Prévost- Paradol candidat-député (A propos de la mort de M. de 
Lareinty). [Récit de l'échec de Prévost-Paradol, battu ainsi que son concurrent 
M. de Lareinty par M. Gaudin, à l'élection législative de Nantes en mai 1869. 
M. S. cite plusieurs lettres de Prévost-Paradol.] 
— 10 mai. 

A. de Bertha. La Hongrie et la guerre de i8yo. [Extrait d'un livre prochain : 
La Hongrie moderne. Explication de l'attitude de la Hongrie à l'égard des belli- 
gérants]. 

Revue universitaire. 15 Mai 1901. 

Charles Seignobos. Une histoire scientifique de la Révolution. [Étude critique de 
l'Histoire politique de la Révolution par M. A. Aulard.] 



I08 REVUE DES pèRIODIQUES 

Revue d'Histoire rédigée à l'État-Major de l'armée (t. III). Mars 1901. 

G. Campagne de ij^] en Alsace. [Début paru en février. Les services 
administratifs aux armées du Rhin et de la Moselle. Force et emplacements des 
armées françaises en juillet-août 1793. Prise de contact avec l'ennemi; force des 
troupes austro-prussiennes. Une carte. A suivre]. 

E. F. La guerre de i8jo-i8ji. Journée du jer aoi'it. [Début paru en 1900. Armée 
du Rhin ; préparation de l'opération de Sarrebrûck ; mouvements respectivement 
exécutés et renseignements obtenus parles belligérants. A suivre]. 

— Avril 1901. 

G. Les campagnes du maréchal de Saxe. [Début paru en 1900. Administration 
de l'armée : subsistances, hôpitaux, postes et routes, etc. A suivre]. 

M. Ettuie sur la campagne de 1799. [Début paru en février. État général de 
l'armée le le' sept. 1798. A suivre.] 

E. F. La guerre de iSyo-ji. Journée du 2 août. [Suite. Combat de Sarrebrûck. 
A suivre]. 

Souvenirs et mémoires, (t. VI) 15 mars 1901. 

Ch. de Larivjère. Une impératrice et son premier architecte : Catherine II et 
Clérisseau, d'après de nouveaux documents. [Leurs relations à deux reprises, 1774 et 
1778. Elles se terminèrent par une brouille.] 

Napoléon, Murât et le roi de Prusse en 181^. [Suite et fin : début paru en jan- 
vier. Lettre de Murât à l'Empereur et au roi de Prusse, à Berthier, au Prince 
Eugène, pendant son commandement de la Grande Armée, déc. 1812-15 janv. 
1813.] 

Mémoires d'un soldat de l'Ancien régime. [Début paru en janvier; suite en avril. 
L'auteur était français et engagé au service de Venise. Campagne de 17 16 dans 
le Levant et siège de Cortou. D'après un manuscrit de la Bibl. de l'Arsenal. A 
suivre.] 

Les mémoires deM"^« d'Épinay. [Suite. Voy. Répertoire, 99, no 391. A suivre]. 

— 15 Avril. 

L. G. F. Le général Duhesme à l'armée de Naples {,i']^<)). [Journal des opérations 
de l'aile gauche de l'armée, rédigé sous la direction du G^i Duhesme, qui la 
commandait. Prise de Pescara et Venafro, opérations en Fouille. A suivre]. 



NOTES ET NOUVELLES 



— Travaux en préparation ou sous presse : 

Gabriel Hanotaux. Histoire de France contemporaine, de 187 1 à nos jours 
[pour faire suite à l'Histoire de France d'Henri Martin] (sous presse. Paris, Com- 
bet). — Amiral Jaurès. Souvenirs de la campagne du 21e corps (nov.-déc. 1870), 
publiés par son fils (sous presse. Albi, Amalric). — G. Lacour-Gayet . La marine 
militaire de la France sous le règne de Louis XV (sous presse. Paris, Champion). 

MM. Camille Bloch et Pierre Muret préparent des thèses de doctorat ès-lettres, 
le premier sur : La lutte contre la misère à la fin de l'Ancien Régime (1760- 
1789), le second sur : Charles III et le duc de Choiseul. 

M. A. Aulard publiera prochainement le tome XIV de son Recueil des actes 
du Comité de Salut pubHc, et le tome V et dernier, avec une table alphabétique 
générale, de son ouvrage sur : Paris pendant la réaction thermidorienne et sous 
le Directoire. 

Le Cap^^ Alf. Pineau a sous presse une étude sur le général Dugommier et 
prépare une biographie du maréchal Moncey. 

Société de l'Histoire de France. — Outre les Mémoires du Vicomte de 
Turenne, récemment distribués, la Société donnera cette année le tome III du 
Journal du chevalier deQuincy publié par M. Lecestre, et le tome I^i" du Journal de 
Jean Vallier (relatif à la Fronde), publié par MM. Courteault et de Vaissicre. 

A la fin de l'année dernière, M. Jean Lemoine, bibliothécaire au ministère de la 
guerre, a proposé la publication de la Correspondance du chevalier de Mopinot, 
lieutenant-colonel du régiment de cavalerie du Dauphin, et d'une dame de Paris 
de ses amies. Cette correspondance est intéressante à la fois pour les campagnes de 
1757» 1758, 1761, 1762, et pour l'histoire de Paris, l'état de l'esprit public, etc. 
à la même époque. — Dans sa séance du 4 décembre 1900, le Comité a décidé 
en principe la publication, mais l'a, pour diverses raisons, provisoirement réservée. 

— Thèses de doctorat es lettres récemment soutenues devant l'Université de 
Paris : 

Le 24 avril, M. Prosper Cultru, ancien élève de la Faculté des lettres de 
Paris. Thèse latine : De colonia in insulam Delphinani vulgo Madagascar a barotie 
M. A. de Benyowsiky deducta. Jury : MM. Denis, Dubois, Lavisse. Thèse fran- 
çaise : Dupleix, ses plans politiques, sa disgrâce. Étude d'histoire coloniale. Jury : 
MM. Dubois, Schirmer, Vidal de La Blache. Mention très honorable. 

Le 17 mai, M. Léon Lévy, ancien élève de la Faculté des lettres de Paris, pro- 



IIO NOTES ET NOUVELLES 

fesseur agrégé d'histoire au lycée de Marseille. Thèse française : Le conventionnel 
Jeanhon Saint-André, 174CJ-181 ^ . ]my : MM. Aulard, Denis, Seignobos. Mention 
honorable. La thèse latine traitait d'un sujet d'histoire romaine. 

— L'Académie des sciences, lettres et arts d'Amiens vient d'ouvrir un concours 
sur la question suivante : « Étendues successives et comparatives des pays de 
langue picarde, de la province et du gouvernement de Picardie, du xiie au 
xviiie siècle ». On demande d'étudier quels étaient les pays de langue picarde 
avant la conquête de Philippe-Auguste et ce qu'ils furent sous ses successeurs, 
notamment lors de la nomination de Charles de Bourbon à la charge du gouver- 
neur général de Picardie (1519-1)37), et plus tard, au moment de la séparation 
de l'Artois (1754). Les mémoires devront parvenir au secrétaire perpétuel avant 
le I" novembre 1902, munis d'une devise répétée sur une enveloppe contenant 
le nom de l'auteur. Ils doivent être inédits, et n'avoir point été présentés à 
'd'autres sociétés. L'Académie décernera, s'il y a lieu, un prix de 500 fr. et une 

médaille d'une valeur de 100 fr. 

— Le congrès des Sociétés savantes de Paris et des départements s'est tenu 
cette année à Nancy, du 9 au 14 avril. Nous relevons, dans le procès-verbal des 
séances, les communications suivantes relatives à l'histoire moderne et contempo- 
raine de la France : 

Section d'histoire et de philologie : /. Allain. Quelques observations sur 
François Quesnay, membre de l'Acadérrie dts sciences, fondateur de l'économie 
rurale. — Baguenault de Puchesse. Correspondance échangée entre la cour de 
France et le duc de Lorraine Charles III à propos de l'invasion des reîtres alle- 
mands venus en 1587 au secours des protestants français [le duc avait fait des 
offres de secours, qu'Henri III déclina]. — Ahhé Bled. Liste chronologique des 
fonctionnaires ou dignitaires civils et ecclésiastiques de l'église de Thérouanne, 
capitale des Morins, jusqu'en 1553. — Blossier. i. Les conséquences à Honfleur 
de la journée du 20 juin 1792. 2. La résistance de Ronfleur au fédéralisme. 3. Le 
rôle du commissaire du Directoire exécutif auprès de la municipalité de Honfleur. 

— P. Boyé. Recherches sur l'apiculture en Lorraine du xv^ au xviiie siècle. — 
Du même. Les anciennes coutumes du Bassigny barrois [rédigées en 1507, réfor- 
mées en 1580]. — Du même. Les coutumes inédites du comté de Bitche [rédigées 
en 1571]. — Claudel. Fabre d'Églantine à Nîmes en 1785. — P. Coquette. La 
mission du général Maillebois en Hollande en 1785-1787. — Coiette et Leclète. 
L'instruction publique à Noyon avant 1789. — Des mêmes. De l'action produite 
à Noyon à l'égard de la noblesse et du clergé par les événements de la première 
période révolutionnaire (1789-1796). — Abbé Désert. Liste critique des évêques 
d'Aire (Gascogne). — A. Denis. La dévastation de la cathédrale de Toul en 1794. 

— D Ch. Denis. Jacques de Choiseul, comte de Stainville, maréchal de France 
(i 727-1 789). — Fleury. Mémoire sur le rôle d'un commissaire du Directoire 
exécutif, près d'une administration municipale de canton [le canton rural de 
Mamers]. — Galland. Les sociétés populaires de Laval et de la Mayenne (1791- 
1795). — Ch. Guyot. Le gouvernement révolutionnaire à Mirecourt pendant la 



NOTES ET NOUVELLES III 

Convention. — Du même. L'administration municipale de Mirecourt pendant le 
Directoire. — Henry. L'enseignement primaire à Lunéville de 1575 à la Révolu- 
tion. — Jadart. Les anciens registres paroissiaux dans les arrondissements de 
Reims et de Rethel. — Abbé Jérôme. L'activité intellectuelle à l'abbaye de Moyen- 
moutier (Vosges) à la fin du XYii* et au xviiie siècle — De Laage de Meux. Un 
diplomate agriculteur au xviiie siècle [Louis Gabriel du Buat]. — P. Marichal. 
Les archives des départements lorrains et l'administration des domaines [étude de 
4 décrets de 1806 et 1808, autorisant des échanges de documents domaniaux]. 

— Abbé Martin. L'état des esprits dans les trois diocèses de Toul, Nancy, et 
Saint-Dié, à la fin de l'ancien régime. — Massereau. Étude historique et analy- 
tique sur les registres paroissiaux du canton de Neuvy-Saint-Sépulchre (Indre), 
renfermant autrefois quinze paroisses. — L. Morin. Des mandements épiscopaux 
comme moyen d'intormation publique à la fin de l'ancien régime. — Du même. 
Le théâtre à Troyes aux xviie et xviiie siècles. — Du même. Les abeilles et la 
cire au temps passé dans la Champagne méridionale. — Ch. Pfister. L'académie 
de Nancy depuis la mort de Stanislas jusqu'à sa suppression en 1793. — Vernier. 
Notice sur le fonds de Saxe, aux Archives de l'Aube [archives du prince Xavier de 
Saxe, connu en France sous le nom de comte de Lusace, f 1806]. — Vauclin. Les 
rosières de la marquise de Pompadour et de la ville de Dreux (1751-1752). — 
Du même. Le pain de Pâques ou de charité dans le bailliage de Caen à la fin du 
xviii" siècle. 

Section d'Archéologie : D Ch. Denis. Note sur un mortier de bronze fondu 
à Lunéville en 1771. — Pasquier. La construction du château de Saint-Elix-en- 
Comminges de 1540 à 1548. 

Section des sciences économiclues et sociales : Ausset. L'enseignement 
public dans deux communautés rurales des Cévennes [Saint-Germain de Calberte 
et Saint-André de Lancize, Lozère] à la fin du xvii« siècle et pendant la première 
moitié du xviiie siècle. — D' Barthès. Les méfaits de l'alcoolisme [Partie histo- 
rique]. — P. Boyè. Les salines de Lorraine au xviiie siècle. ^ Coiette et Leclère. 
Les statistiques de la population dans le canton de Noyon de 1720 a 1896. — 
G. Gavet. Les particularités du droit noble en Lorraine. — E. Levasseur. La 
création des assignats sous la Constituante. — L. Salefranque. Le mouvement 
des transmissions immobilières à titre onéreux, en France, de 1826 à 1898. 

Section de Géographie historiciue et descriptive : P, Boyè. Les Hautes- 
Chaumes des Vosges et les voyageurs qui ont visité ces territoires, jusqu'à la fin 
du xviii<= siècle. — A. Chauvigné. Plan de Tours de 175 1, d'Estienne Fouquet. — 
Dannreulher . La forêt de Passavant (Haute-Saône). — Ch. Duffart. Le lac de 
Lacanau en 1700 et en 1900. — P. Durand-Lapie. Le passage du Mont-Cenis en 
1800 [récit des péripéties du passage avant la construction de la route, par Armand 
Fontanel, imprimeur à Montauban, libéré du service militaire après Marengo]. — 
Fauvel. Histoire des iles Seychelles sous la domination française (1742- 182 5). — 

— Jos. Fournier. L'utilisation de l'étang de Berre, d'après un mémoire rédigé en 
1794 par Fabre, ingénieur « hydraulique » de Provence. — H. Froidevaux. 
Jacques Pelays et l'exploitation des mines d'or du Bambouck par la Compagnie 



112 NOTES ET NOUVELLES 

des Indes (1730-1732). — Du même. L'intérêt géographique de la mission du 
général Gardane en Perse (1807-1809). — Ch. Giiyot. Histoire de la forêt de 
Darney (Vosges). — D^ Hamy. Documents inédits relatifs aux expéditions des 
Français en Floride sous le règne de Charles IX. — Jadart. Les limites anciennes 
du Rémois et du Rethélois. — G. Musset. Un voyage à la Louisiane [de Franquet 
de Chaville, iSigJet la fondation de la Nouvelle-Orléans. — A. Pawlowski. Le 
golfe du Poitou à travers les âges. — Du même. Nouvelles cartes de Masse 
[célèbre ingénieur hydrographe qui fit avant Cassini, de 1701 à 1724, un levé de 
la côte atlantique]. — G. de Saint-Yves. Les Antilles françaises au xviie siècle et 
l'intendant Patoulet [de 1679 ^ 1682]. — Du même. La perte du Canada et les 
papiers de Dumas [lettres du marquis de Vaudreuil, de Dumas, alors major- 
général, et du chevalier de Lévis, février à juin 1760]. — Vuacheux. Mémoire 
adressé à Choiseul en 1761 sur la nécessité d'établir un phare dans la baie 
d'Audierne. — Du même. Mémoire du géographe Philippe Buache sur l'état de 
la géographie en France (février 1763). 

On trouvera dans les numéros du Journal officiel du 11 au 15 avril l'analyse de 
ces diverses communications, et le texte du discours prononcé par M. Ch. Pfister, 
professeur à l'Université de Nancy, à la séance solennelle de clôture sur « les 
origines et les développements des sociétés locales de la Lorraine ». La Révolution 
française, dans son numéro du 14 mai, a reproduit in extenso les passages du 
procès-verbal officiel contenant l'analyse des communications relatives à la Révo- 
lution. 

— Le 29 mars 1901, le Conseil municipal de Paris, sur un rapport de sa 
4e commission, a voté les crédits nécessaires à la publication, dans la Collection de 
documents sur l'histoire de Paris pendant la Révolution, d'un ouvrage de M. Dou- 
arche, premier président de la Cour d'appel de Caen, ayant pour titre : Etude his- 
torique sur les tribunaux civils de Paris de lyiji à 1800. Cette étude sera basée sur 
un certain nombre de décisions rendues par les tribunaux civils de Paris de 179 1 à 
1800, dont les minutes ont été détruites en 1871, mais dont il existe des copies 
que M. D. se propose de publier. 

Quelques jours auparavant, le Conseil avait voté l'impression, dans la « Col- 
lection verte » (Histoire générale de Paris. Collection de documents), de l'Inven- 
taire sommaire d'un minutier parisien pendant le cours du XVI^ siècle (14^8-1600), 
dont l'auteur, M. Ernest Coyecque, a déjà publié une partie (jusqu'à 1539) ^^^^ 
le Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris, années 1893 à 1897. 

— Nous avons à signaler la réapparition d'un périodique disparu et l'apparition 
de trois périodiques nouveaux : 

La revue L'Art avait disparu en avril 1896. Un dernier fascicule devait paraître 
en mai 1896, afin d'achever le volume IV de la 2^ série (fin de l'année 1894) : il 
n'a jamais été idhé. En décembre 1900 a paru un fascicule qui, daté : 1894- 1900, 
achève enfin ce volume de 1894, et relie ainsi la 2^ série à la 3e, commençant en 
1901. En effet, depuis le 28 janvier dernier, il paraît de nouveau une livraison par 
mois. L'Art a gardé le même format gr. in-8 et la même disposition typogra- 



NOTES ET NOUVELLES î i ^ 

phique que par le passé. Le rédacteur en chef est M. Paul Leroi et le directeur 
artistique, M. Théophile Chauvel. (Administration : MM. E. Moreau et C'^, Impri- 
meurs-éditeurs, 41, rue de la Victoire, Paris). 

Le 15 avril 1901, a paru le i^ numéro d'une nouvelle publication bibliogra- 
phique sous ce titre : Les idccs et les livres. Annales de hiUio([raphie critique. « Notre 
but, dit l'avis placé en tête de la première page, est de tenir nos lecteurs au cou- 
rant de tous les ouvrages nouveaux parus chaque mois, et particulièrement des 
ouvrages relatifs à l'histoire, aux questions sociales et à la littérature en général, en 
donnant l'analyse ou la critique sérieuse et impartiale des meilleurs ou des princi- 
paux. Nous fournirons ainsi à nos lecteurs... un guide sûr dans leurs lectures et 
dans le choix de leurs livres »» Les principaux collaborateurs, pour la partie histo- 
rique, sont : H. de Curzon, abbé P. Fesch, Frantz Funck-Brentano, A. Isnard, 
abbé Klein, Gabriel Ledos, G. Riat. La rédaction et l'administration sont à la 
librairie des Saints-Pères, 83, rue des Saints-Pères. 

On annonce l'apparition d'un nouveau recueil d'histoire médicale anccdotique 
sous ce titre : La Médecine anccdotique, historique et littéraire, publié par fascicules 
mensuels sous la direction du D"" Minime (Paris, l'Édition médicale française, 29, 
rue de Seine). Le premier fascicule indique bien le but de cette publication, ana- 
logue à la Chronique médicale du D^ Cabanes. 

Enfin, en janvier 1901, a paru à Marseille le premier numéro de la Revue histo- 
rique de Provence, éditée par fascicules mensuels sous la direction de M. Ludovic 
Allée. Elle publie des articles de fond et des documents originaux. Les abon- 
nements (12 fr. par an) sont pris à Marseille, 153, rue Consolât. 

— A signaler, dans la 21e livraison du Handwôterbuch der Staatsivissenschaften, les 
articles Proudhon, par K. Diehl; Ouesnay, par A. Oncken (p. 278-292 : I. Bio- 
graphie. IL Doctrine, i. Méthode. 2. Politique et philosophie du droit. 3. Écono- 
mie politique. 4. Théorie de la population. 5. Théorie des finances et des impôts. 
6. Conclusion); Quételet, par Lippert ; Recht auf Arheit, par G. Adler (3. Fourier. 
4. Histoire du « droit au travail » en France) ; Régalien, par Troeltsch ; Regis- 
trierungsahgahen (Enregistrement), par V. Heckel ; Renaissance und Refonnation (les 
sciences sociales au temps de la Renaissance et de la Réforme), par Gothein ; Jean- 
Jacques Rousseau, par K. Diehl; Saint-Simon und Saiut-Sinionismus, par G. Adler 
(la bibliographie ne mentionne pas l'ouvrage de S. Charlé^) ; Sali^steuer (impôt sur 
le sel), par v. Heckel;/.- 5. Say, par Lippert; Schankgetuerbe (réglementation 
des débits de boissons), par G. Meyer; SchiJJahrt (p. 539-576), par Lexis. 

— Dans sa séance du 25 mai, l'Académie des Sciences morales et politiques à 
élu membre titulaire, dans la section d'histore, M. G. Fagniez, fondateur, avec 
M. G. Monod, de la Revue historique, auteur d'ouvrages très appréciés sur l'histoire 
économique de la France, notamment au début du xviie siècle, et sur l'époque 
de Richelieu." 

— La Société des Etudes historiques a mis au concours, pour le prix Raymond 
(i.ooo fr.), les sujets suivants : 1° Étudier ce qui subsistait de libertés et de 
franchises locales dans la France de l'ancien régime (xvii^ et XYiii^ siècles), en se 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — IIL 8 



114 ïjoTes et nouvelles 

bornant à une ville un pays ou une province quelconque. (Concours de 1902. 
Dépôt des mémoires le i^r mars 1902 au plus tard). 2° Exposer, à l'aide des docu- 
ments, publiés ou inédits, l'histoire des corsaires flibustiers français qui ont, 
pendant un des trois siècles des temps modernes (xvie, xyii^, xviiie), fréquenté 
les côtes atlantiques d'un pays déterminé du Nouveau Monde. (Concours de 
1903. Date extrême du dépôt des manuscrits : 31 décembre 1902). 

— La troisième vente de la collection d'autographes de feu Etienne Charavav 
a eu lieu à l'Hôtel Drouot, les 17 et 18 mai derniers. Elle portait principale- 
ment sur les documents relatifs à la Convention et aux conventionnels. On 
trouvera de nombreuses analyses des pièces vendues, avec des fac-similés de 
signatures, dans le catalogue de la vente. 



— Duc DE Caraman. La famille de la M'^e de Pompadour. lîhidc i^ihiàikwiquc. 
(Paris, Henri Leclerc, 1901. In-8, viii-120 p). — Tandis qu'on a beaucoup écrit 
sur Mme de Pompadour, on avait jusqu'ici négligé sa famille. M. le duc de C. a 
comblé cette lacune en reprenant et en complétant un article très documenté 
de M. Potiquet, paru en 1883 dans V Amateur d'Autographes. Il ressort de son 
étude que la famille Poisson apparaît en 1631 à Provenchères, près de Montigny- 
le-Roi, au diocèse de Langres, avec Claude Poisson, « tixier en toifes ». Jeanne- 
Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, était sa petite-fille. La famille 
s'éteignit dès la fin du xvni<= siècle. M. le duc de C. raconte la destinée de chacun 
de ses membres, financiers, militaires, etc. ; celle de la marquise de Pompadour et 
plus encore celle de son père, François Poisson, présentent des détails piquants. 

— Alfred Franklin. La vie privée d'autrefois. Arts et métiers, modes, mœurs, 
usages des Parisiens du Xlh au Xi'IIl^ siècle d'après des documents originaux ou 
inédits (T. XXVII). Variétés parisiennes. Paris, Pion, 1901. In-i2, xiv-333 p. — 
Ce nouveau volume d'une série déjà longue contient des renseignements : 1° sur 
les maisons, leurs enseignes du xiii^ au xviiie siècle, leur numérotage, depuis le 
premier essai fait au xv^ siècle, pour les maisons du pont Notre-Dame, jusqu'à 
l'opération de 1760-1775, et aux mesures prises pendant la Révolution et au cours 
du xixe siècle ; 2° sur les rues et sur leurs noms, du xiii^ au xix« siècle ; 3° sur 
l'emploi des mots « Madame » et « Mademoiselle » ; 4° Sur le pain bénit dans 
les églises et le transpcJft du viatique dans les rues ; 5° sur les « insignes 
reliques » des églises de Paris, depuis les origines jusqu'à l'époque révolution- 
naire ; 6° sur les armoiries des corporations ouvrières (origines, les bannières, les 
six-corps, la noblesse commerçante ; liste descriptive des armoiries des corpora- 
tions d'après V Armoriai général de 1696). En outre les pages 227 à 246 contiennent 
un essai de statistique rétrospective donnant, pour les différentes époques, la 
superficie totale de Paris, le chiffre de la population, le nombre des rues et celui 
des maisons. 

— Ch.-V. Langlois. Manuel de bibliographie historique (i^r fascicule). Paris. 
Hachette, 1901. In-8 carré, xi-239 p. — C'est une deuxième édition de l'excellent 
manuel dont la première avait été publiée en 1896. Elle est remaniée, corrigée, 



NOTES ET NOUVELLES II5 

aunmcntcc, mise trcs exactement au c<nirant jusqu'à et y compris ranuée 1901. 
Ce premier fascicule renferme la première partie (Instruments bibliographiques), 
seule parue en 96, et le chapitre préliminaire de la seconde (Histoire et organisa- 
tion des études historiques), qui contiendra « un essai de bibliographie des 
ouvrages rédigés, par dos spécialistes, pour faciliter la connaissance et l'usage des 
instruments de l'érudition, encadré dans un exposé très sommaire de l'histoire des 
méthodes et de l'outillage des sciences historiques : bref, une esquisse rapide de 
VHistoria historié, nourrie de renseignements positifs sous forme de références aux 
livres où sont les détails. Le livre h^ traite, suivant l'ordre chronologique, de 
l'histoire des études historiques depuis la Renaissance jusqu'au commencement 
du xixe siècle. Le livre II est un tableau de l'histoire et de l'organisation des 
études historiques au xix'= siècle, jusqu'à nos jours ». Cette seconde partie, dont on 
peut voir d'avance l'intérêt, paraîtra à la fin de l'année; elle sera suivie de 
l'index et de la table. Il serait superflu de louer ici le Manuel de M. L. : c'est un 
de ces livres indispensables à tout travailleur dont on s'étonne qu'on ait pu si 
longtemps se passer. 

— CApne A. Pernot. ComhiU de Sidi-Brahiiii, 2^-26 septembre. 1S4J. Saint- 
Dié (Vosges), Ad. Weick [1901]. In-8, 105 p. — Sous ce titre, M. P. fait paraître 
un récit détaillé du combat célèbre soutenu contre Abd-el-Kader par les soldats du 
8e bataillon de chasseurs et du 2e régiment de hussards. Le texte est accompagné 
de cartes et de reproductions photographiques, des états de services des officiers 
qui commandaient la colonne Montagnac et des survivants, de l'état nominatif 
des hommes tués, et d'une bibliographie du sujet. Ouvrage de vulgarisation 
patriotique. 

— LiEUi-t J. DE Verzel. Tableaux d'histoire miUtaire (164^-1 8cj8). Paris et Nancy, 
Hcrger-Levrault, 1901.^1-4, vi-ygp. — Ces tableaux sont destinés à donner, sous 
une forme commode, les divisions essentielles et les événements mémorables des 
guerres modernes depuis la guerre de Trente ans jusqu'à nos jours. Naturellement 
l'auteur, qui s'en tient aux grandes lignes pour les campagnes des xviie- et 
xviiie siècles, entre de plus en plus dans le détail pour celles du xix^ et donne 
notamment, pour la. guerre de 1870-71, un résumé qui ne comprend pas moins de 
19 pages. Ce mémento sera utilement pratiqué par les candidats aux écoles mih- 
taires, après correction de certaines erreurs de détail : à Marengo, Desaix n'a pas 
marché au canon, il a été rappelé; en 1805, le corps d'armée du Mal Mortier n'a 
pas porté de numéro, et c'est à Dïirrenstein qu'il s'est battu; on écrit Kutusoiu et 
non KtUusoff. Pourquoi l'auteur a-t-il omis les expéditions d'Irlande.? 

— M. A. AuLARD vient de publier le tome XIII de son Recueil des actes du comité 
de salut public. Les documents qu'il contient vont du 4 floréal an II au 9 prairial 
suivant. 

— Alexis Bertrand. La déclaration des droits de r homme et du citoyen de ijSfj. 
(Introduction à l'enseignement civique), Paris, Delagrave, 1900. In-8°, 175 p. — 
M. B. a résumé en un volume les articles qu'il avait publiés dans la Revue Pédago- 
gique, et c'est de quoi il convient de le féliciter. A l'heure en effet, où il est ques- 



I I 6 NOTES ET NOUVELLES 

tioti d'afficher dans toutes les écoles de la République la Déclaration des droits de 
l'homme et du citoyen, il importe que les maîtres aient à leur disposition un com- 
mentaire explicatif, qui, en leur fournissant le résumé des discussions dont les articles 
delà Déclaration sont le résultat, leur permette de donner à leur enseignement toute 
la portée et le relief désirables. Ce livre d'instruction civique manquait jusqu'à pré- 
sent aux bibliothèques scolaires. L'ouvrage de M. B. comble cette lacune infini- 
ment regrettable. Ouvrage de vulgarisation, non d'érudition, écrit dans une 
langue claire et précise, il plaira à tous et sera compris de tous. Suffisamment 
informé, pourvu d'un grand nombre de textes, de références et d'illustrations, il 
fournira à ceux qui veulent savoir davantage le moyen de satisfaire leur curiosité, 
à ceux qui désirent seulement connaître l'état de la science, de parler, de réfléchir 
sans danger d'erreurs graves. Ecrit avec la constante préoccupation d'être impar- 
tial, de ne point céder au mirage des mots, l'ouvrage de M. B. peut dissiper bien 
des préjugés, des confusions volontaires ou non; c'est un livre de bonne foi et de 
sincérité. — L. C. 

— Virgile Josz. Fnigoiianl (Paris, Société du Mercure de France, 1901. 
In-i2, 541 p.). — Ce livre n'est point un livre d'érudition. L'auteur n'a pas la 
prétention de compléter ou de rectifier l'ouvrage monumental et somptueux du 
baron R. Portails; son petit volume ne peut suffire à faire connaître tout le génie 
de l'artiste, car aucune peinture n'y est reproduite; mais c'est l'œuvre d'un ama- 
teur de goût délicat, qui sait faire sentir le charme et l'art exquis de ce peintre 
adorable. Il retrace avec verve les physionomies de ces financiers, de ces diletlanti 
qui accrochèrent avec délices les toiles de Fragonard dans leurs salons et leurs 
boudoirs, il conte d'une manière très vivante la vie simple, aimable, facile, de ce 
voluptueux et de cet homme heureux; il le replace dans son milieu et fait mieux 
saisir ainsi le vrai caractère de son oeuvre. Le volume est écrit d'un style vif, d'une 
préciosité un peu obscure par endroits, mais brillant, coloré, avec une recherche 
de l'efifet à la Concourt. Il semble parfois un roman, mais il suppose néanmoins 
une sérieuse préparation, il prouve une étude approfondie, une contemplation 
familière des oeuvres du maître; il aidera à faire mieux comprendre la peinture 
de Fragonard. Il est d'une lecture charmante : M. V. J. n'a pu souhaiter d'autre 
éloge. — G. B. 



LIVRES NOUVEAUX' 

Généralités. — /)•■ Cabanes. Les morts mystérieuses de l'histoire. Souverains 
et princes français de Charlemagne à Louis XVIII. Paris, A. Maloine, 7.50. ■ — 
Recueil des instructions données aux ambassadeurs de France et ministres di.' 
France... [de 1648 à 1789]. XVI. Prusse, par A. Waddington. Paris, Alcan, 28.01) 
— W. Wittich. Deutsche und Franzôsische Kultur im Elsass. Strassburg, Schk- 
sier u. Schweikhardt. 

I. On trouvera des indications bibliographiques complètes dans la î^cr/a- (Comptes rendus. 
Notes et nouvelles) et dans le Répertoire de l'année courante. 



LIVRES NOUVEAUX * I17 

XVI^ siècle. — Dépêches de M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX 
en JLspagne (1565-1)72), pub. par Mo-r Douais. T. II. Paris, Pion, 7.50. — Ahhé 
!■'. (jahihcrt cl J. Garx. Cialint de Cenouilhac, seigneur d'Assier, grand maître de 
l'artillerie. Paris, Savaète. — Abln' J . Ncyrac. Les guerres de religion dans nos 
contrées (Guyenne et Périgord). Bergerac, Imp. Castanet. 

XYII»^ siècle. — L. Chahaud. Les précurseurs du féminisme. Mesdames de Main- 
tenon, de Genlis et Campan. Leur rôle dans l'éducation chrétienne de la femme. 
Paris, Pion, 3.50. — R. Coii^ard. Une ambassade à Rome sous Henri IV (1601- 
1605). Paris, Picard, 6.00. — V. Du Bled. La Société française du xvi^ au 
xxe siècle. 2^ série : XYii^ siècle. Paris, Perrin, 3. 50. — H. de Font-Rèaulx. Henri IV, 
sa vie et son œuvre. Limoges, Ardant. — A. Morel-Fatio. Ambrosio de Salazar 
et l'étude de l'espagnol sous Louis XIII. Paris, Picard, et Toulouse, Privât, 4.00. 
— Les continuateurs de Loret. Lettres en vers de la Gravette de Mavolas, 
Robinet, Boursault, Perdon de Subligny, Laurent et autres (1665-1689), recueillies 
par /. de Rothschild et publ. par E. Picot. Paris, Ratier . 

XVIII'^ siècle. — H. Uu/Jeuoir. Les grandes dames du XYiii'^ siècle. La comtesse 
d'Houdetot. Paris, G. Lévy. 7.50. — M. de Cliabreul. Gouverneur de princes, 
1 787-1830 [Mm»-' de GenlisJ. Paris, G. Lévy, 7.50. — F. Descostes. Marie-Louise 
de France au Garmel de Saint-Denis (1737-1787), d'après des documents inédits. 
Paris, Perrin. — £>>■ E. Di'ihren. Der marquis de Sade und seine Zeit. Charlotten- 
burg, H. Barsdorf. Trad. fr. par le D^ A. IVeber, avec préface d'O. Uzanne. 
Charlottenburg, H. Barsdorf. — L. Erard. La question d'Alsace-et-Lorraine et 
Frédéric le Grand. Strassburg, Schlesier u. Schweikhardt. — A. Eulenlmrg. Der 
marquis de Sade. Dresden, H. R. Dohrn. — Er. Eiiuclc-Brentano. L'affaire du 
collier, d'après de nouveaux documents recueillis en partie par A. Bégis. Paris, 
Hachette, 3.50. — R. Kraiiel, LYanz Heinrich von Preussen in Paris wàhrend 
der Jahren 1784 und 1788 bis 1789. Berlin, Mittler u. Sohn. — G. Maiigras. Der 
Herzog von Lauzun und die intimen Hofkreise Ludwig XV. Uebers. von 
P. Bonistein. Mùnchen, A. Langen. — L'ambassade du prince Louis de Rohan à 
la Cour de Vienne (i 771- 1774). Notes écrites par un gentilhomme attaché au 
prince, pub. par le 5°" Zoiii de BulacJj. Paris, Fischbacher. 

Révolution et empire. — Maj. Balck. Napoleonische Schlachtenauflage und 
Schlachtenleitung. Berlin, Mittler u. Sohn. — G. de Beauregard. Les maréchaux 
de Napoléon. Tours, Mame. — E. L. Borrel, Histoire de la Révolution en Tarentaise 
et de la réunion de Fa Savoie à la France en 1792. Moutiers, Ducloz. — Duchesse 
de Brissac. Pendant la tourmente (1789-1792). Paris, Flammarion, 3.50. — V. 
Delaporte. « Hektor von Loc'h Maria ». Trauerspiel aus der Grossen Révolution. 
Xach dem Franzôs. von B. Areiis. Freiburg i/B., Herder. — Cap"'^ E. Deshrière. 
Projets et tentatives de débarquement aux îles Britanniques (1793-1805). IL 
L'expédition de 1798. La période d'abandon. La flottille de 1801. Paris, Chapelot, 
10.00. — Mémoires de Fleury de Chaboulon, ex-secrétaire de l'empereur Napo- 
léon et de son cabinet, pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du 
règne de Napoléon en 181 5, avec annotations de la main même de Napoléon 1er, 
publiés par L. Cornet. Paris, Rouveyre, 16.00. — Maj. Friedrich. Die strategische 
Lage Napoléons am Schlusse des Waffenstillstandes von Poischwitz. Berlin, Mit- 
tler u. Sohn. — /. Grand-Carteret. L'Aiglon en images et dans la fiction poétique 
et dramatique. Paris, Fasquelle, 3.50. — M. Kovalevsin'. La lin d'une aristocratie 
[Venise]. Trad. du russe par C. de Kraii:(. Torino, Bocca. — G. Le Poitteviii. La 



I 



I r 8 LIVRES NOUVEAUX 

liberté de lu presse depuis la Révolution (1789-1815). Paris, Rousseau, 3.50. — 
L. Lcvy-SchnciJcr. Le Conventionnel Jeanbon-Saint-André, membre du Comité de 
Salut public, organisateur de la marine de la Terreur (i 749-181 5). Paris, Alcan, 
15.00. — G. Lombrosb. La Rivoluzione francese in Sardegna. Cagliari, G. Dessi. 

— V. Molinari. Dalle memorie délia guerra per la Rivoluzione di Francia per cio 
che riguarda gli stati di Vittorio-Amedeo III, del prête Venanzio Parone. Alessan- 
dria, G. M. Piccone. — Journal de Gouverneur Morris, ministre plénipotentiaire 
des États-Unis en France, 1792 à 1794, pendant les années 1789, 1790, 1791, 
1792. Traduct. E. Pariset. Paris, Pion, 7.50. — L. Olivier. Le général La Fayette 
en Seine-et-Marne. Paris, H. Leclerc. — Correspondance de rad)t-gén*i Petit- 
Pressigny, commandant les forces républicaines chargées de réprimer l'insurrec- 
tion de l'an VII dans le Gers, pub. par René Pagel. Auch, Imp. Cocharaux. — 
Napoléon I. Révolution und Kaiserreich. Hrsg. von Dr Jiil. voit Pjitigk-Harttung, 
unter Mitwirkung von Gén'-Leutt K. von Bardeleben, Oberst A. Klein, Oberst 
O. von Lettow-Vorbeck u. a., mit lUustr. von Andréas, Bellangé, Berthault u. a. 
Berlin, J. M. Spaeth. — L. Pingaud. Bernadotte, Napoléon et les Bourbons (1797- 
1844). Paris, Pion, 7,50. — F/V"; de Reiset. Souvenirs. T. 11(1810-1814). Paris, 
C. Lévy, 7.50. — Lord Rosehery. Napoléon. La dernière phase. Irad. de l'anglais 
par A. Filon. Paris, Hachette, 3.50. Trad. en allemand par O. Marschall von 
Ih'cbersteiii. Leipzig, Schmidt u. Gùnther. — Mémoires du duc de Rovigo. Édit. 
nouv. par D. Lacroix. T. IV. Paris, Garnier, 3.50. — E. Séligman. La Justice 
en France pendant la Révolution (1789-1792). Paris, Pion, 7.50. — M. Sicard, 
Robespierre jeune dans les Basses-Alpes. Forcalquier, Imp. Crest. — Chanoitie 
Totqery. Histoire de la Révolution française. Rodez, Impr. catholique. — 
A. Wahl. Studien zur Vorgeschichte der franzôsischen Révolution. Tubingen, 
J.-B.-E. Mohr. — Napoléon jugé par un anglais. Correspondance de G. Warden, 
chirurgien qui accompagna Bonaparte à Sainte-Hélène, publ. par le -Dr Cabanes. 
Paris, Vivien, 7.50. 

XIX" siècle. — C. Biller. Briefe aus Paris und Spanien, 1864- 1870. Dresden, 
C. Reissner. — /. Blœss. Neue Dokumente zum Krieg 1870-71. Tagebuch auf 
Zeichnungen und Erinnerungen. Wiesbaden, Chr. Limbarth. — C. Bleibtreii. Die 
Wahrheit ûber 1 870. Munchen, Verlage der « Deutschen-Franzôsischen Rundschau » . 

— C. Bleibtreu. Belfort. DieKiimfpe von Dijon bis Pontarlier. Stuttgart, C. Krabbe. 

— C. Botl. Vor 30 Jahren. Erinnerungen eines evangel. Feld = und Lazarett- 
pfarrers aus seiner Thàtigkeit in Frankreich im Jahre 1870. Oldenburg, Schulze. 

— W. Biisch. Die Beziehungen Frankreichs zu Oesterreich und Italien zwischen der 
Kriegen von 1866 und 1870-71. Tubingen, Schmùrlen. — H. Cordier. Histoire 
des relations de la Chine avec les puissances occidentales (i 860-1900). I. L'empe- 
reur T'ong-T'ché (1861-1875). Paris, Alcan, lo.oo: — A. Daniel. L'année poli- 
tique (1900). Paris, Fasquelle, 3.50. — Ch. Duret. Histoire de France de 1870 à 
1873. Paris, Revue blanche, 7.00. — • Co/^nc Gautereau. Les défenseurs du fort 
d'Issy et le bombardement de Paris (1870-71). Paris, Charles- Lavauzelle, 7.50. 

— L. Gombert de La Garde. Chateaubriand, sa vie, son œuvre. Lille, Desclée et 
de Brouwer. — C^n* Grandin. Le prince de Joinville, sa vie, ses oeuvres. Abbeville, 
Paillart. — E. von Hellbach. Das Weiberregiment am Hofe Napoléons III. Berlin, 
H. Steiniss. — Maj. H. Kun^. DerFeldzug der ersten deutschen Armée imNorden 
und Nordwesten Frankreichs, 1870-71. 2. Bd. Berlin, Mittler. u. Sohn. — C^<^ de 
Lagarde Chambonas. Souvenirs du Congrès de Vienne (1814-1815), pub. par le 
O"^ Fleury. Paris, Vivien, 7.50. — P. de la Gorce. Histoire du Second Empire. 



Livres NOUVEAUX 119 

T. V. Paris, Pion, 7.50. — P. L. Micbelle. L'amiral Courbet au Tonkin (Souve- 
nirs historiques). Tours, Cattier. — H. von Millier. Die Artillerie-Angriffe auf 
Paris und die Schlussbetrachtungen iiber den Festungskrieg im Kriege 1870-71. 
Berlin, Mittler u. Sohn.' — Gen^-Letit^ von Pelet-Narhonne . Verfolgung und Auf- 
klarunii; der deutschen Réitère am Tage nach Spicheren (7. VIIL 1870). Zugleich 
cine Pichtigstellung und Vorausgabe der 2. Auflage der Schrift : Die Reiterei 
der I. und 2. deutschen Armeen in den Tagen vom 7. bis 15. VIIL 1870. Berlin, 
Mittler u. Sohn. — G. Picot. Léon Say. Notice historique lue à l'Institut de France. 
Paris, Hachette. — M. Ouentin-Bauchart . Fils d'empereur. Le petit prince [fils de 
Napoléon IIIJ. Paris, Flammarion, 10.00. — A. Ranihaud. Histoire de la civilisa- 
tion contemporaine en France. 6*^ édit., refondue et mise à jour jusqu'en 1900. 
Paris, A. Colin, 5.00. — /. Reinach. Histoire de l'affaire Dreyfus. Le procès de 
1894. Paris, Revue Blanche, 7.50 — Ribbcutrop. Mit den Schwarzen nach Fran- 
kreichhinein. Erinnerungen eines braunschweig. Offiziers aus dem Kriege 1870-71. 
Berlin, O. Salle. — C"'^^ Robin. L'insurrection de la Grande Kabylie en 1871. Paris, 
Charles Lavauzelle, 10.00. — C. Rythier et A. Henry. Souvenirs et impressions 
de Madagascar (1895-96), d'après les notes d'un officier. Paris. — L. Say. Les 
finances de la France sous la troisième République. T. IV. Paris, C. Lévy, 7.50. 

— G. Vallat. A la conquête du continent noir. Missions militaires et civiles de 
1892 à 1900 inclusivement, d'après des documents officiels. Lille et Paris, Taffin- 
Lefort. 

Histoire religieuse. — -W™'-' Beiland-Dessalles. Les évêques italiens de l'ancien 
diocèse de Béziers (i 547-1669). T. l". Toulouse, Privât, et Paris. Picard, 7.50. 

— Vie de saint Jean-Baptiste de la Salle, fondateur des frères des Écoles chrétiennes, 
d'après M. Vabbé J.-B Blaiii. Lille, Desclée et de Brouwer. — Abbé A. Cognet. 
Antoine Godeau, évêque de Grasse et de Vence (1605 -1672). Paris, Picard, 6.00. — 
L. Crouslé. Bossuetet le protestantisme. Étude historique. Paris, Champion, 3.50. 

— A.-J. Devoisins. Histoire de Notre-Dame du Désert. L'ermitage (460-1125), le 
prieuré (i 125-1675), la chapelle (1675-1900). Paris, Lechevalier, 6.50. — La 
Réforme en Béarn. Procés-verbal de la ferme et vente des biens saisis dans les 
cantons de Morlas, Lembeye, Montaner, Garlin et Thèze, pub. par Vabbe 
V. Dubarat. Toulouse, Privât, et Paris, Picard, 7.00. — Mémorial de l'abbé 
Antoine Glaize d'Auriac (Cantal), prêtre assermenté et curé constitutionnel de 
Giux (Nièvre), mort desservant de Vézézoux (Haute-Loire), 1793-1827. Précédé 
d'une étude sur le clergé constitutionnel de la Haute-Loire et du Cantal, par Vabbé 
Ed. Peyron. Le Puy, Imp. Prades-Freydier. — L. de Kervaî. Le couvent des frères 
mineurs et le sanctuaire de Notre-Dame de Cimiez. Aperçus historiques. Ligugé, 
Imp. Bluté. — F. Naef. La réforme en Bourgogne. Notice sur les églises réfor- 
mées de la Bourgogne avant la Révocation de l'Édit de Nantes, éditée et aug- 
mentée de préface et notes par R. Claparède. Paris, Fischbacher, o.oq. — J--H. Py. 
La Réforme dans le comté de Mantes, de l'origine à la Révocation. Cahors, 
Imp. Coueslant. 

Histoire économique et sociale. — E. Augeard. Étude sur la traite des 
noirs avant 1 790 au point de vue du commerce nantais, d'après des documents 
inédits des archives de la chambre de commerce de Nantes. Nantes, Dugas. — 
M. Baudoin. Les femmes médecins. Portraits et notices biographiques, historique, 
statistique, enseignement spécial et pratique de la médecine. T. I'-''. Femmes méde- 
cins d'autrefois. Paris, Institut de Bibliographie. — Léon Bluin. Les congrès 
ouvriers et socialistes français. II, 1886-1700. Paris, Société nouvelle de librairie 



t20 LIVRES NOUVEAUX 

et d'édition, 0.50. — P. Cultrn. De colonia in insulam Delphinam, vulgo Mada- 
gascar, a barone M. -A. de Benyowsky deducta. Paris, Hachette. — P. Louis. His- 
toire du socialisme français. Paris, Revue blanche, 3.50. — E. Pariset. Histoire 
de la fabrique lyonnaise. Étude sur le régime social et économique de l'industrie 
de la soie à Lyon, depuis le xvf siècle. Lyon, Imp. Rey. — G. Radet. L'histoire 
et l'œuvre de l'École française d'Athènes. Paris, Fontemoing. — Jules Roche. 
Les budgets du xix^ siècle et questions diverses. Paris, Flammarion, 7.50. 

Histoire de l'art. — C. Baille. Le peintre Jules Machard(i839-i90o). Besan- 
çon, Imp. Cariage. — Les peintures murales du Moyen âge et de la Renaissance 
en Forez. Ouvrage publié sous la direction de /. Décheldte et E. Brassa r t. Mont- 
brison, Imp. Brassart. — P. Lorquet. La peinture française contemporaine. Les 
maîtres d'aujourd'hui. Paris, Didot, 3.50. — P. Marmottan. Les arts en Toscane 
sous Napoléon. La princesse Élisa. Paris, Champion. — R. Muther. Ein Jarhundert 
franzôsischer Malerei. Berlin, S. Fischer. — Elsâssische und Lothringische Kunst- 
denkmâler, in Gemeinschaft mit D^ Fr. Leitschuh, Dr A. Seyboth, M. Wahn, 
Dr G. Wolfram hrsg. von Dr S. Haussmann. Strassburg, W. Heinrich. 

Histoire locale'. — Sèraïuo de Vé:(y. Histoire de la paroisse de Beaulieu 
(Isère) depuis le xiiF siècle jusqu'à nos jours. Nice. Imp. des Alpes-Maritimes. — 
Rôle du ban et de l'arrière-ban du bailliage de Caen en 1552, pub. par /;. Travers. 
Rouen, Lestringant, et Paris, Picard, 12.00. — H. Cavaniol. Chaumont (183 1- 
1835). T. IL Chaumont, Cavaniol. — E. Dessaiut. Coulommiers. Études histo- 
riques. Coulommiers, Imp. Brodard. — A. Valissant. Monographie de Coulonges en 
Tardenois. Paris, Imp. Pairault. — /. Brun-Durand. Dictionnaire biographique 
et biblio-iconographique de la Drôme. T. IL Grenoble, Falque et Perrin. — Ahlu' 
L. Paulet. Eyguières. Son histoire féodale, communale et religieuse. Marseille, 
Ruât. — G. Hanotaux. Le Havre dans l'Histoire de France. Conférence. Le 
Havre, Imp. Lemâle. — L. Germain de Maidy. Mélanges historiques sur la Lor- 
raine. T. III. Nancy, Sidot. — Ahhè Retire. L'entrée à Lyon de François deRohan, 
archevêque de Lyon et primat des Gaules, le 14 août 1586. Lyon, Bernoux et 
Cumin. — A. Grossc-Duperon. Le Préau [jardin public] du château de Mayenne 
aux xviiie et xixe siècles. Étude historique de son occupation par divers services 
publics. Mayenne, Poirier-Bealu. — G. Lavalley. Études sur la presse en Norman- 
die, ire série. Caen, Delesques, et Paris, Picard, 3.00. — La vie parisienne au 
xixe siècle. Paris de 1890 à 1900, d'après les estampes et les mémoires du temps. 
T. IL Paris, Pion, 15.00. — La Picardie historique et monumentale. Ville de 
Montdidier, notice par le Baron X. de Bounault d'Houët; canton de Montdidier, 
notice par R. de Guyencourt; canton de Rosières, notice par Ch. Duhamel-Decejeaii. 
Amiens, Imp. Yvert, et Paris, Picard, 12.00. — G. de la Serre. Rouen en 1789 et 
en 1900. Rouen, Imp. Gy. — Abhé L. Cassan. Mélanges d'histoire locale, i^r 
fasc. : Saint-Sylvestre de Montcalmès ou de Brousses. Montpellier, Imp. de la 
Manufacture de la Charité. — E. Coïiard. Les bailliages royaux en 1789. Villes, 
bourgs, paroisses et annexes dont les territoires ont formé en 1790 le département 
de Seine-et-Oise, répartis suivant les bailliages royaux auxquels ces localités 
ressortissaient à la date de la convocation aux États généraux de 1789. Versailles, 
Imp. Cerf. — R. de Vivie de Régie. Les femmes et la société de nos derniers par- 
lementaires toulousains (i 760-1 793). Toulouse, Imp. Lagarde et Sébille. 

I. Classée par ordre alphabétique des noms de lieux. 

MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS V Admintstrateur-gérant : Félix Malterre. 



Lyon sous le ministère de Richelieu ' 



Richelieu a demandé aux sujets du roi de la soumission et de 
l'argent. Les Lyonnais prirent sous son ministère l'habitude de 
payer et d'obéir. Ils gémirent sans doute, et protestèrent, et mar- 
chandèrent aussi. Mais, au bout du compte, le ministre obtint de 
la seconde ville du royaume, ce qu'il voulut de docilité et de sacri- 
fices. 



La vieille indépendance municipale de Lyon était si amoindrie 
depuis 1595 qu'il n'y avait plus grand effort à faire pour l'anéantir. 
Les interventions fréquentes et souvent brutales des agents du 
roi dans les élections consulaires, la surveillance qu'ils exerçaient 
sur tous ses actes avaient réduit le plus souvent le rôle des échevins à 
enregistrer les volontés royales, ou à en tirer, après quelques timides 
résistances, le moins mauvais parti. Leur plus grande habileté con- 
sistait à feindre de prendre librement des décisions qu'on leur 
imposait, et leur seule consolation, quand le gouvernement royal 
heurtait de front les intérêts profonds de la ville, était de déplorer les 
« inventions ruyneuses » que provoquait le malheur des temps. Les 
désordres de la Régence, l'incohérence de sa politique ne donnèrent 
au Consulat que des désagréments sans compensation. Il ne trouva 
pas l'occasion de recouvrer dans le désarroi un peu de sona utorité 
perdue. Si les ministres commandaient peu, le gouverneur et son 
lieutenant n'en étaient que plus arrogants, et le recours contre leurs 
violences était impossible auprès d'un gouvernement faible. Sou- 

î. Les documents utilisés dans ce travail sont empruntées aux Archives munici- 
pales de Lyon. Nous rappelons que la série AA contient la correspondance, la série 
BB, les procès-verbaux du consulat, la série CC, la comptabilité. 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 9 



122 S. CHARLETY 

vent humilié, parfois inquiété par l'agitation que causaient jusque 
dans la ville les ambitions querelleuses de ces grands personnages, 
le Consulat mettait de jour en jour moins de zèle à remplir ses 
fonctions. Comme elles consistaient surtout à défendre les privi- 
lèges de la ville contre le gouvernement, son indifférence et sa 
lassitude ne pouvaient être désagréables au roi : il se souciait si peu 
que Lyon fût bien ou mal administré ! Les échevins ne montraient 
plus guère d'énergie que lorsque leurs intérêts personnels étaient 
blessés par les pratiques royales, ou quand subitement un tumulte 
populaire les avertissait que les Lyonnais n'étaient pas contents. 

Richelieu n'avait donc rien à inventer pour être obéi à Lyon. 
Il n'y comptait pas d'ennemi personnel : la ville ne donna jamais 
asile à un seul des intrigants qui tentèrent de le renverser. Aussi se 
contenta-t-il des procédés en usage; il garda les instruments 
anciens, quitte à les perfectionner, ou à en assurer le fonctionne- 
ment par une pression plus rude et plus décidée. 

Charles d'Hahncourt, gouverneur depuis 1608, était assez 
fidèle au roi, n'ayant pris part à aucune révolte des grands, et 
assez dur aux bourgeois, les ayant souvent molestés, pour que la 
faveur royale lui fût maintenue. L'intendant Grangier était, au 
contraire, populaire à Lyon ; on l'en éloigna, malgré les supplica- 
tions et les démarches des bourgeois'. Turquan qui le remplaça 
(1625) fut mal reçu; mais on s'en accommoda tout de même. 
Richelieu aperçut vite le parti à tirer de ce fonctionnaire jusque-là 
fort effacé et chargé de besognes obscures. Aussi précisa-t-il son 
rôle; et, en le définissant, il l'élargit singulièrement, car il ne 
lui assigna pas d'autres limites que la volonté même du ministre. 
Aucune institution ancienne ne fut, depuis 1635, à l'abri des inves- 
tigations ou des ordres de l'intendant. Leprevost d'Herbelay, qui 
fut alors nommé à Lyon, était porteur de lettres patentes fort 
claires, où sa toute puissance était dite et répétée à chaque ligne. 
Il avait pouvoir « d'entrer, seoir et présider » en toutes juridictions 
« quand bon lui semblerait... sans exception, respect ou considé- 
ration de personnes » ; de commander à toutes les forces de police, 
de présider aux assemblées de la ville, de les empêcher, d'assister 

I. BB. 166, fo 291, 18 déc. 1625, et BB. 169, f" 18, 13 janv. 1626. 



LYON SOUS LE MINISTERE DE RICHELIEU I23 

aux élections, de surveiller les deniers, de suspendre, « si besoin 
est », les officiers de judicature, de juger tous les conflits entre les 
corps constitués, bref de faire toujours et partout en sorte que rien 
ne se passe qui « préjudicie au bien du service du roi et observation 
de ses ordonnances ' ». On apprit ainsi, pour la première fois à 
Lyon, ce qu'était un maître des requêtes de l'hôtel départi pour 
l'exécution des ordres de Sa Majesté. 

Mais l'emploi des moyens tout puissants, la mise en jeu de 
toute la vigueur gouvernementale n'excluaient pas l'usage des 
précautions de détail. Richelieu ne traita jamais comme quantité 
négligeable quiconque détenait une parcelle du pouvoir. Aussi ne se 
désintéressa-t-il pas des élections consulaires et du choix du 
prévôt. Il intervint personnellement, et souvent. Il régla parfois, 
en personne, de menus détails, et rendit des sentences arbitrales 
pour fixer une question de préséance ou de protocole entre offi- 
ciers municipaux. Il distingua toujours avec soin les amis dévoués, 
écarta les indifférents à son service; il regarda de près, lui tout 
puissant, ces chétifs bourgeois de Lyon et leur médiocre besogne. 

L'élection à l'échevinage produisait chaque année à Lyon une cer- 
taine émotion. Les maîtres des métiers, réunis suivant l'antique 
usage, entendaient un discours très solennel où le prévôt des mar- 
chands leur rappellait « qu'ils sont en possession immortelle de 
choisir ceux que bon leur semblera ^ » pour le plus grand bien de 
la chose publique. Cela les flattait au point qu'ils se figuraient parfois 
que leur choix était libre. On leur disait d'avance les noms des 
candidats agréables, et ils les choisissaient, presque toujours. Mais, 
s'ils voulaient faire acte d'indépendance, on leur signifiait très bru- 
talement qu'ils eussent à obéir. Richelieu a cassé toutes les élec- 
tions consulaires qui lui déplaisaient. 

En 1624, le prévôt des marchands désigné et nommé fut Jean 
Dinet, président en l'élection de Lyon. Ce choix fit scandale. 
L'homme était suspect. Sa comptabilité des deniers du roi était 
déjà soumise aux investigations discrètes de la justice ; il était sous 
la menace d'une accusation de péculat. Mais toutes les protestations 

1. FF. xxii, lettres patentes du 20 août 1635. 

2. Harangue du prévôt Villars à la Saint-Martin en 1626 (Livre des harangues. 
Ms. de la Bibl. de Lyon). 



124 S- CHARLETY 

furent inutiles. Dinet, bien en cour, fut installé. Pendant six mois, 
avec la complicité du receveur Rougier, il pilla la maison commune, 
dépouillant les archives dont il avait fracturé la porte. Le Consulat, 
n'osant bouger, il fallut que les marchands et bourgeois fissent les 
frais d'une députation à Paris pour demander la révocation de- 
Dinet et de Rougier. Elle fit ressortir les inconvénients des 
« grands abus et scandales survenus en la nomination des échevins 
puis quelques années en ça, » c'est-à-dire depuis que les élections 
n'étaient pas Ubres; elle demanda que le nombre des échevins fût 
porté à huit; que la ville recouvrât son indépendance municipale, 
que le gouverneur s'abstînt d'introduire partout ses « officiers et. 
domestiques », même aux assemblées de notables où leur présence 
était toujours le signal de désordres'. 

Richelieu reconnut volontiers qu'il avait eu tort d'imposer Dinet,; 
le révoqua, et autorisa la ville à choisir un autre receveur (27 juillet). -• 
Mais il refusa de renoncer aux pratiques qui amenaient de si 
déplorables résultats. Et les bourgeois eurent bientôt la preuve, 
que le ministre persévérait dans ses habitudes. Avant les élections^ 
de la même année (13 décembre 1625) ^, le lieutenant du gouver- 
neur, comte de Berry, communiqua au Consulat une lettre « con- 
tenant ce qu'il plaisait à S. M. commander être fait en l'assemblée », 
L'intervention royale était généralement plus discrète, et ménageait; 
davantage l'amour-propre des Lyonnais. Que faire pourtant ? Le 
procureur de la ville, Grolier, trouva un biais. Le plus simple est,; 
dit-il, comme toujours, d'obéir ; « l'assemblée fera sans difficulté: 
ce qui est de la volonté de S. M. »; mais « vu que lesdites lettres; 
ôtent entièrement la liberté que doit avoir l'assemblée des terriers: 
et maîtres des métiers, » il est inutile d'en faire lecture, à moins, 
toutefois que les électeurs ne répugnent à obéir ; « jusque à ce, 
elles doivent être tues comme préjudiciables à la liberté et privilège 
de la ville ». Les électeurs eurent la sagesse de se montrer discrets. Ils 
comprirent à demi-mot et, le 21 décembre, nommèrent, « en toute 
liberté », ceux que le roi désignait '. 

1. BB. 166, fo 192. Ces remontrances sont reproduites à la date du 9 septembre 
1625, mais elles ont été faites en juin. 

2. BB. 166, fo 280. 

3. BB. 169, fo I. ■ 



LYON SOUS LE MINISTERE DE RICHELIEU 12 5 

Le roi « étant très bon et très juste » ne trouvait pas encore 
mauvais, en ce temps-là, qu'après avoir obéi on « portât à ses 
pieds de très humbles supplications et remontrances ». Cela était de si 
peu de conséquence! En 1627, le prévôt des marchands Balthazar 
de Villars étant mort en exercice, le roi le remplaça aussitôt par 
simple lettre de cachet, sans même attendre la formalité de l'élec- 
tion. Le Consulat demanda timidement au gouverneur la permission 
de protester « comme obligé à la conservation des privilèges et 
statuts ». A quoi Halincourt répondit qu'il ne les empêchait nul- 
lement de suivre « leurs formes acoutumées en pareil sujet, pourvu 
que l'effet de la volonté de S. M. prescrite par ladite lettre s'en insi- 
nue ' ». Halincourt avait parfois le dédain ironique. En 1629, ayant 
appris que l'assemblée des électeurs se disposait à nommer au Con- 
sulat les sieurs Dupré et Chapuis, il protesta qu'il y avait brigue, 
puisque des noms étaient mis en avant et que les élections devaient 
être libres. On avait fort malignement choisi « les deux seules 
personnes de la ville qui eussent toujours fait paraître être les 
ennemis » du gouverneur ^ L'un d'eux, Dupré, fut élu tout de 
même ; mais Halincourt s'opposa à son installation. L'affaire fut 
portée au roi. Richelieu, qui traversa Lyon en janvier 1630 pour 
conduire en qualité de général « l'armée du Roy destinée pour 
servir en Italie », la régla lui-même. Son ordonnance décida le 
maintien de Dupré, tout en déclarant que le gouverneur avait 
bien agi'. A l'occasion, le cardinal aimait à contenter tout le 
monde. 

A la longue, l'habitude même des protestations se perdit. Çà et là, 
une phrase timide" des procès-verbaux consulaires indique à propos 
d'une manifestation du bon plaisir royal « qu'il serait à désirer que 
cela n'eût été », ou qu'il serait bon de « destourner que telle forme 
fût continuée ». Mais comme on ne fait plus de résistance utile, on 
ne hasarde plus de remontrance vaine. En 1638, le cardinal charge 

1. BB. 171, fo 154, 30 avril 1627. 

2. BB. 176, {0264, 18 décembre 1629. 

5. BB. 177, fo 42, 29 janv. 1630. Ordonnance d' « Armand^ cardinal de 
Richelieu, grand maistre, chef et surintendant général de la navigation et com- 
merce de France, et général de l'armée du Roy, destinée pour servir en Italie en 
occasions présentes ». 



126 s. CHARLÉTY 

son frère l'archevêque de Lyon de casser des élections faites par 
« procédés tumultuaires » et son jugement ne provoque ni méconr 
tentement ni surprise '. A la fin du règne, l'élection n'est déci 
dément,, au vu et au su de tout le monde, qu'une formalité. C'est 
à peine si l'on prend encore, par pure habitude, la précaution de 
ne divulguer les noms des échevins qu'après la réunion des maîtres 
des métiers *. 

La logique eût, semble-t-il, exigé que les échevins et le prévôt 
de Lyon, réduits à l'état de simples exécuteurs des volontés 
royales, choisis en fait par le roi, devinssent officiellement les 
fonctionnaires royaux qu'ils étaient en fait. Mais on n'aimait pas 
alors, on aima rarement sous la monarchie administrative, à 
détruire radicalement une institution ; on préférait lui laisser l'ap- 
parence de la vie en retirant d'elle la force qui la faisait vivre. Sans 
doute le bon ordre administratif eût gagné à perdre un rouage inu 
tile et compliqué. Mais on vivait très à l'aise dans les complications i 
inutiles. Il y avait tant de fonctionnaires de toute espèce qui, à 
toutes sortes de titres, exécutaient la volonté royale. Officiers de^ 
justices et de finances, constituaient un peuple infiniment nom 
breux, perpétuellement en querelles et en conflits. Eux aussi' 
avaient leurs chartes constitutives, leurs attributions, leur rôle, 
et ils en parlaient emphatiquement. Le roi ne les anéantit 
jamais, et pourtant ne les respecte guère. Quand il avait super- 
posé à tout le mécanisme ancien des propriétaires d'offices 
un intendant chargé de faire concurremment avec eux| 
leurs fonctions de justice et de finances, il avait en somme 
clairement indiqué sa pensée et sa doctrine en matière de gouver- ' 
nement. Ce qu'il voulait, c'était l'obéissance de tous, c'était que 
sa volonté fût respectée. Les moyens lui importaient peu. Il y avait 
unité dans le commandement; il n'y en avait pas, il n'y en eut 
jamais dans l'exécution. La volonté royale passait par mille canaux 
divers avant de se résoudre en actes. Mais elle aboutissait tout de 

1. BB. 192, fo 12, 7 janvier, et f" 163, 29 nov. 1638. 

2, AA. 86 : lettres de Chanu, agent de la ville à Paris, au Consulat. Il 
raconte que M. de Villeroy s'est plaint que l'on eût divulgué quatre mois d'avance 
les noms de MM. Lemaistre et Pillehotte nommés échevins le 21 décembre; 
« l'on devait tenir telles choses secrètes » (23 décembre 1642). 



LYON SOUS LE MINISTERE DE RICHELIEU I27 

même, plus ou moins vile, suivant le degré de précision et de 
vigueur qu'elle avait. Richelieu, qui commandait seul, savait ce 
qu'il voulait, et voulait fortement. Sûr d'être obéi, il se contentait 
d'une machinerie administrative compliquée. Personne, parmi ses 
successeurs, n'en demanda beaucoup plus. 

Aussi le Consulat lyonnais survécut-il à Richelieu et à bien 
d'autres. Mais sa nature changea. Il n'était déjà plus, en 1624, 
qu'une aristocratie bourgeoise sans rapports bien directs avec la 
cité. Il devint, avec le cardinal, une fin de carrière pour une caté- 
gorie de sujets du roi. Un bourgeois enrichi à Lyon dans le com- 
merce n'a d'autre ambition que d'arriver à la noblesse. Or le 
Consulat l'y mène. Quand il a servi deux ans comme recteur des 
hôpitaux et donné des preuves palpables de sa générosité, il entre 
à la « conservation », et de là à l'échevinage. Et au sortir de l'échevi- 
nage, s'il promet de vivre noblement, c'est-à-dire de ne plus com- 
mercer sauf en gros, le voilà noble, et aussi sa postérité. Qu'on ne 
dise pas, après cela, que l'échevinage est inutile ! C'est une porte 
ouverte aux ambitions de tous, non largement, sans doute, car les 
bourgeois y entrent en petit nombre un par un, et le peu de places 
disponible est réservé aux parents, aux amis. Le reste des places 
(trois sur quatre, en général) appartient, par usage, aux conseillers 
du présidial. La prévôté est en général réservée à un lieutenant 
général ou à un trésorier de France. Quand, avec la noblesse en 
perspective, on propose à l'ambition des bourgeois l'orgueil de 
figurer dans des processions solennelles en robes violettes et en 
toques de velours, précédés d'arquebusiers et flanqués de mandeurs, 
de recevoir les rois, les princes et les ministres, d'avoir son por- 
trait dans un livre d'or, de nommer ou de révoquer quelques 
commis, de représenter enfin la plus vieille institution de la « com- 
munauté » de Lyon, c'est plus qu'il n'en faut pour ne pas manquer 
de candidats. Qu'importe, si, à certains jours, les satisfactions ne 
compensent pas les désagréments ! 

Car il y a des jours désagréables. Et ce ne sont pas ceux où l'on 
combat avec fermeté pour la chose publique, quand le malheur des 
temps oblige à de respectueuses, mais fermes remontrances : il y a 
quelque gloire à lutter même sans espérance. On risque du moins 
quelque chose, et les citoyens, en ces jours de bataille, appellent 



128 s. CHARLÉTY 

leurs échevins « pères du peuple ». L'ennui, c'est qu'un arrogant 
ou ironique agent du roi vous fasse, au gré de son caprice, sentir 
brutalement que tout cet appareil extérieur d'autorité ne recouvre 
que faiblesse. Halincourt qui sait, mieux que personne, la manière 
dont on fait un échevin, a du sans-gêne toujours, de la grossièreté 
quelquefois. Un jour, il mande le Consulat, pour lui communi- 
quer un ordre. Deux échevins, le procureur et le receveur se 
présentent. Il les toise, leur dit qu'ayant mandé le corps de 
ville, il le voulait voir tout entier, et leur tourne le dos. Les éche- 
vins partent, et revenus en nombre, Halincourt les avertit de faire 
des provisions en fourrage pour le roi qui va venir '. C'est là son 
ton le plus ordinaire. Mais s'il croit son autorité méconnue, sa 
colère éclate en propos malsonnants. Un convoi de barques char- 
gées de sel pour le compte du fermier remontait la Saône le 
22 novembre 1626 ; la chaîne du boulevard Saint-Jean était 
tendue ; la clef étant aux mains du prévôt (qui avait la garde des 
clefs de la ville pendant le jour) le gouverneur, chez qui on l'en- 
voya chercher ne voulut point s'abaisser à la demander à l'hôtel 
de ville ; un serrurier, par son ordre, la brisa. Le prévôt fit appré- 
hender le serrurier ; puis le relâcha en apprenant qu'il avait agi 
par ordre. Mais une telle affaire ne pouvait en rester là. Le gouver- 
neur qui avait violé une des franchises les plus chères aux Lyon- 
nais, se disait humilié par l'arrestation du serrurier. Ce fut un 
beau tapage *. Halincourt, rencontrant dans la rue le vieux prévôt 
Villars, bon citoyen, honnête homme estimé et respecté de tous, 
l'injurie et le menace publiquement. Et cet éclat ne calme pas sa 
colère. Quand Villars un mois après, lui présente les nouveaux élus 
au Consulat, il reprend les injures et les rend plus aigres : le 
Consulat est composé d'hommes indignes; il se vengera : il a 
fait Villars prévôt des marchands, il saura le défaire; Villars dispa- 
raîtra et le marquis d'HaHncourt sera toujours gouverneur. Il refuse 
d'assister à la cérémonie d'installation. Le roi, sollicité par les deux 
parties, écrit à Halincourt qu'il a « les oreilles rompues » de ces 

1. BB. 169, fo 173, 14 juill. 1626. 

2. Les procès- ver baux du Consulat ne disent pas mot de l'affaire. Elle est con- 
nue par la correspondance : AA. 95, lettres des agents de la ville à Paris, de janvier, 
février, mars, avril 1627, et par les lettres du roi à ce sujet : AA, 68. 



LYON SOUS LE MINISTERE DE RICHELIEU I29 

affaires, mais déclare aux députés de la ville que les échevins 
doivent « rendre obéissance aux commandants qui vous doivent 
être en plus grande et plus forte considération que votre liberté 
propre ». Il leur enjoint d'aller visiter en corps le gouver- 
neur ; et ils y vont, tâchant seulement « de faire en sorte qu'on 
connaisse qu'ils ne sont pas contents ». Mais ils n'obtinrent jamais 
qu'Halincourt déclarât publiquement que Villars était un brave 
homme. 

Le gouverneur se conduit avec les Lyonnais « comme le loup 
avec les brebis, lequel leur promet toute amitié pourvu qu'ils ban- 
nissent les chiens de leur troupeau, et par ce moyen empêcher 
qu'il ne se trouve personne qui veuille être prévôt des marchands 
ni député pour défendre les privilèges ' » . C'est là propos d'échevin 
en colère. Les députés qui à Paris ont vu de près le roi et son 
ministre n'accusent personne, sinon « l'injustice du siècle, la mau- 
vaise disposition de ceux qui nous gouvernent et le peu de support 
qu'ils avaient parmi eux ». Ces députés sont des sages. Ils com- 
prennent que chartes et privilèges ne sont rien ; un protecteur vaut 
mieux ; quand on en manque ^, le plus simple est de se résigner et 
d'obéir. Voilà le commencement et la fin de toute la politique : 
« Il faut, écrivent-ils, toujours demeurer dans la maxime que les 
commandements faits par la propre bouche du roy ne doivent 
rencontrer parmi de bons et fidèles sujets délai ni condition, et faut 
toujours commencer avec son prince par l'obéissance K » 

De telles algarades sont fréquentes. Halincourt est brutal; son 
fils, marquis de Villeroy, pourvu de la survivance, et nommé lieu- 
tenant gouverneur après la mort du comte de Bury, à la Rochelle, 
l'imite et le surpasse. Il convoque à son hôtel les consuls, « les 
menace et les bafoue en telle sorte que les rend l'opprobre et le 
mépris du peuple,.... tant et tant... qu'ils ont résolu ne retourner 
en sa maison, de crainte qu'après tant d'opprobres, injures et 

1. BB. 169, fo 305. 

2. Ils ont essayé de se faire recommander au Père Joseph. Ils ont écrit au Con- 
sulat « pour avoir du père provincial des capucins ou quelque autre, des lettres 
de faveur pour le père Joseph, capucin qui gouverne M. le cardinal de Richelieu, 
afin que nous puissions par son entremise avoir favorable ledit sieur cardinal ». 
Lettre du 31 mars 1627 (AA. 95). 

3. AA. 95, lettre du 13 mars 1627. 



130 s. CHARLETY 

menaces, il n'en vint aux coups ' » . Faut-il encore députer au roi ? 
On se contente de lui écrire. Il répond : « Nous vous mandons 
très expressément, enjoignons que vous mettiez toutes vos plaintes 
sous le pied, les laissant au soin que nous aurons d'y pourvoir 
ainsi qu'il appartiendra ^ » . Le Consulat ne recouvre quelque tranquil- 
lité que lorsque Alphonse de Richelieu, frère du cardinal, nommé 
archevêque de Lyon en 1629 emploie sa douceur et son influence 
à atténuer les conflits. Il se fait son défenseur, et calme les inso- 
lentes ardeurs des Villeroy. L'obéissance est dès lors moins amère, 
mais aussi complète. 



II 



Il est agréable au roi d'être obéi ; et cela lui est aussi très utile, 
car sa politique, depuis qu'il a changé de ministère et que le minis- 
tère a changé de maximes, exige que les sujets fassent vite et sans 
hésiter les sacrifices dont elle a besoin. Ceux que Richelieu 
demande à Lyon sont d'une sorte unique ; la ville est riche, ou 
passe pour telle. Elle donnera de l'argent. 

Le roi savait, avant Richelieu, plusieurs manières d'en 
demander. Richeheu les reprend toutes, et s'en sert, et il en 
invente d'autres. En matière fiscale, comme en matière de gouver- 
nement, Richelieu n'a pas un plan fait d'avance, une doctrine 
arrêtée en toutes ses parties. C'est l'affaire des législateurs. Il est. 
homme d'État. Sa pensée est tendue vers l'extérieur ; il ne demande 
à la France que de le laisser vivre et de le faire vivre, et il vit au 
jour le jour, d'expédients et de coups de force. Aussi est- 
elle pleine de redites, sans imprévu, cette histoire intérieure d'un 
grand ministère aujourd'hui, demain d'un grand règne. Il y a des 
impôts anciens, on les augmente ; des impôts oubliés, on les fait 
revivre. Aux machines usées ou faibles, on juxtapose des machines 
plus neuves et plus fortes : et ce sont les impôts nouveaux, les taxes 
extraordinaires, ou les rentes aliénées ; surtout, les créations d'of- 
fices. On va, suivant les circonstances ou le simple caprice, 

1. BB. 174, fo 184, 3 août 1628. 

2. BB. 174, fo 210. Lettre datée de la Rochelle, 16 août 1628. 



LYON SOUS LE MINISTERE DE RICHELIEU I3I 

de l'un à l'autre système, ou bien on les applique tous à la 
fois. 

Les impôts anciens ' que paient directement au roi les Lyonnais, 
ne sont pas nombreux ; il y a peu de parti à en tirer. Mais il n'en 
va pas de même des revenus que peut rendre le commerce de 
Lyon. Les marchandises sont sujettes à la douane de Lyon; le tarif 
en vigueur est de 1571 ; les droits se paient ad valorem, à savoir : 
5 % sur les soies et étoffes de soie (avec un tarif spécial et plus 
lourd sur les velours de Gênes qui paient 6 .livres la pièce, sur les 
satins, 3 livres, et le taffetas, 30 sols); 5 % sur toutes les mar- 
chandises étrangères ; 2 1/2 % sur toutes les marchandises fran- 
çaises, épiceries et drogueries comprises (bien que celles-ci paient 
déjà 4 °/o à l'entrée du royaume). En 1632, le gouvernement pro- 
cède à une réappréciation générale de toutes les marchandises 
sujettes à des droits de douane quelconques. Et le 27 octobre, de 
nouveaux droits dits de « réappréciation » sont établis. A en juger 
par le tarif, il ne semble pas qu'une règle quelconque ait présidé à 
l'estimation nouvelle. Certains articles sont plus que doublés, 
d'autres augmentés de moitié, ou d'un tiers ; et, en somme, 
l'augmentation est énorme. 

Elle le paraît d'autant plus à Lyon que la ville a vu renaître la 
douane de Valence. On l'ayait abolie (11 mai 1624), après les pro- 
testations sans nombre des Lyonnais qu'elle ruinait ; ils avaient con- 
senti à payer un nouvel impôt sur le sel pour en être débarrassés. 
L'impôt subsista, et la douane ressuscita (22 août 1626); charge 
impossible à évaluer exactement, puisque la ferme de cette douane 
englobe d'autres provinces, mais que les plaintes font juger très 
lourde. Elle double en effet la douane de Lyon parce qu'elle est un 
droit d'entrée; elle la complè te étant un droit de sortie. 

La douane de Lyon augmentée, la douane de Valence reconsti- 
tuée sont pourvues d'annexés. Richelieu fait revivre le vieux droit 
de sol pour livre aboli en 1604. Toutes marchandises sujettes à un 

I. Je rappelle que Lyon est exempt de tailles, mais paie en compensation 
depuis 1604 une subvention fixe et annuelle de 24.000 livres; le droit d'aides n'y 
est perçu que sur le commerce en gros ; mais le vin du cru est exempt quand il est 
vendu en détail ; quant au domaine, il rend peu : la rêve est affermée à la ville 
pour 3.500 livres; quelques droits de greffe et de sceau sont peu importants. 



132 s. CHARLÉTY 

droit quelconque le paient dès 1633 ; encore la ville est-elle ména- 
gée, car le reste du royaume paye deux sols pour livre. On y joint 
le droit d'acquit créé aussi en 1633, et qui est de 6 sols pour un 
acquit de douane de 4 livres 10 sols, et de 9 sols pour 9 livres, 
et ainsi de suite jusqu'au maximum de 20 sols. Enfin le 21 août 
1641, un 1/2 sol pour livre, quarantième denier sur « toutes mar- 
chandises vendues, revendues ou échangées », complète la série des 
taxes supplémentaires des douanes. 

Après les taxes anciennes, aggravées ou ressuscitées, voici les 
nouvelles. La levée, l'équipement, le passage des gens de guerre, 
autant de dépenses dont la ville, qui a le privilège et la charge 
de sa propre défense, est légalement exempte. En fait, elle doit 
les payer et au prix fort. Il faut aux soldats qui assiègent la 
Rochelle des vêtements chauds, « pourpoints à jupe, longue basque, 
hauts et bas de chausses, et souliers ». Lyon est prié de fournir 
600 équipements '. Le prince de Condé vient pacifier les environs 
de Lyon (27 nov. 1627). Il demande 2.000 hommes armés, équi- 
pés; c'est-à-dire 600 livres par compagnie de 50 hommes et 50 livres 
par jour pour l'entretien de chaque compagnie pendant la durée de 
la guerre. C'est beaucoup : « Vu la pauvreté de la ville », il transige 
pour 1,500 livres « à quoi revient l'entretien de i.ooo hommes de 
pied pendant un mois à raison de 8 sok par jour et par soldat ^. 
Dix mois après, voici Montmorency; il demande aussi 2.000 
hommes pour opérer contre les rebelles des bords du Rhône que 
Condé n'a pas dispersés. Un mois suffira, dit-il. « Ce sera toujours 
à recommencer, dit-on au Consulat, et la ville de Lyon est sujette 
à avoir continuellement la main à la bourse pour une même chose 
qui ne finira jamais. » On s'en tire pour 2.000 livres '. En 1630, 
c'est l'armée d'Italie qu'il faut équiper. Lyon et la généralité sont 
taxés à 2.000 habits et 2.000 paires de souliers 4. Huit compagnies 
du régiment des gardes sont hébergées dans les faubourgs de la 



1. 22 nov. 1627. Ils coûtent 13 livres par habit et 38 sols par paire de souliers. 
Le transport coûta 794 livres (BB. 171, fos 363 et 174, £0127) soit, en chiflfres 
ronds, 9.000 livres. 

2. BB. 171, fo 160. 

3. BB. 174, fos 128 et 137, 14 et 16 mai 1628. 

4. ce. Comptabilité, 327. 



LYON SOUS LE MINISTÈRE DE RICHELIEU I33 

ville : coût 8.000 livres '. En 1637, la grande guerre est commen- 
cée. C'est 350.000 livres que demande le cardinal. L'année sui- 
vante, il se contente de 69.000; en 1639, il en veut autant; en 
1640,1a ville est taxée de 120.000 livres pour les quartiers d'hi- 
ver \ Elle doit enfin, en 1642, équiper et envoyer à ses frais 
216 hommes de sa milice bourgeoise au siège de Perpignan. Les 
sacrifices faits pour les armées du roi ne Hbèrent pas Lyon du souci 
de sa propre défense. Une armée espagnole approchait de Dôle en 
1636. Grande alarme : on court aux murailles délabrées ; il faut les 
réparer, et acheter poudre, canons, distribuer les pennonnages aux 
portes. Chacun s'empresse et fait de son mieux. Des contributions 
volontaires parent au plus pressé '. 

Quand on a taxé la « communauté » de Lyon, reste la faculté 
de taxer les particuliers. Les Lyonnais sont dès 1635 sollicités de 
prêter au gouvernement, qui leur réserve 34.360 livres, puis 
100.000 livres de rentes annuelles et perpétuelles à prendre sur les 
gabelles du sel '^. En 1639, autre afiénation de rentes de 50.000 
livres sur les aides et gabelles ^ . Mais il est sans doute peu (aisé de 
placer ces rentes qui, au denier 18, représentent un capital de 
338.810 livres. En 1640, une nouvelle distribution de 52.250 livres 
de rentes n'a aucun succès. Qu'à cela ne tienne! On cherchera 
l'argent où il se trouve. Un sieur Lanoue, exempt des gardes de 
S. M., arrive à Lyon avec une légion d'huissiers qui, a,u nom du 
roi, se présentent chez les « aisés ». La liste en est dressée par rues ^, 
ils sont 236. Les taxateurs les visitent, et, au jugé, leur adjugent 
pour 740.257 livres de rentes. Mais on n'en recouvre réellement 
que pour 447.300 Hvres. Le moyen dont on a abusé est décidé- 
ment mauvais. On transige. L'arrêt du 21 août 1641 décharge 
la ville des taxes d'aisés, à charge de payer au roi en six années 
1.347.338 livres. 

1. BB. 177, f» 279, 10 déc. 1630. 

2. BB. 191. f° 49, 5 mars 1637, et AA. 7, fo 172, 17 mars 1638, et CC. 328, 
II juin 1640. 

3. BB. 189, fos 133 à 175, du 23 août au 10 nov. 1636. 

4. AA. 7, £0223, 20 décembre 1635. 

5. L'édit est de juillet. Il est mentionné dans des lettres patentes du 18 avril 
i6|i (AA. 7, fo 241). 

6. État des rues où demeurent les aisés ; 26 juin 1640 (CC. 328). 



154 s. CHARLÈTY 

La fiscalité du Roi, toujours brutale, sait être quelquefois plus 
adroite. La vente des offices est un procédé plus subtil que les taxes 
et les emprunts. Ce n'est point une invention. Le Roi vend des 
charges depuis plus d'un siècle. Mais Richelieu est original en ceci 
qu'il crée des offices qui ne servent à rien sinon à rapporter au 
roi l'argent qu'ils coûtent. On trouve toujours un preneur. Il est 
doux d'être fonctionnaire, de porter un titre, d'exercer une parcelle 
de l'autorité publique et de molester à ce titre ses concitoyens. Cela 
est fructueux aussi, car le roi joint à l'honneur d'être officier le 
droit de percevoir des honoraires. Ajoutez l'extrême facilité de la 
besogne demandée. Un commis suffit pour estampiller des épiceries, 
marquer des cuirs, contrôler des signatures, poinçonner des poids 
et mesures. Sans doute, les sujets du roi trouvent ces offices 
gênants; mais le roi a tout prévu, même ce mécontentement, car 
il laisse aux intéressés la faculté de les racheter. Le roi ne met pas 
d'amour-propre à défendre sa trouvaille. Au besoin, d'ailleurs, il 
remet en vente l'office déjà remboursé : le roi n'aime pas à se 
fatiguer l'imagination pour trouver du nouveau. 

Ses prédécesseurs avaient essayé du système, mais timidement. Un 
contrôleur visiteur et marqueur des cuirs, créé par Henri IV en 
1596, avait été racheté par la ville. En 1611, Lyon menacé d'un 
« visiteur et général réformateur des marchandises » chargé, d'y 
apposer une marque qui lui eût rapporté 5 deniers par livre de la 
valeur des marchandises, résista assez énergiquement pour y 
échapper. C'eût été un impôt annuel de plusieurs centaines de 
mille livres, et probablement la ruine de son régime de liberté de 
travail ; car le visiteur était chargé de la vente des lettres de maî- 
trise, dont Lyon était exempt \ Un office d'échantilleur et marqueur 
des poids et mesures fut racheté par le consulat en 1621 ^. Le Con- 
sulat, en sa qualité de juge des arts et métiers, remplissait gratuite- 
ment toutes ces fonctions. Ces rares exemples suffirent pour indi- 
quer la voie à Richelieu. 

Un édit de février 1626 créa des offices de commissaires-receveurs 
héréditaires des deniers des saisies réelles, « à savoir deux où il y a 



1. BB. 143, fos23 à 27. 

2. BB. 415, 416, pièces relatives à cette affaire (1610-1621). 



LYON SOUS LE MINISTERE DE RICHELIEU I35 

parlement, et un en chaque ville et justice royale du royaume » . 
Leur fonction consistait à « recevoir et enregistrer par eux ou leur 
commis les exploits de saisies réelles faites par les huissiers et ser- 
gens ». Aussitôt, réclamations du Consulat. Elles durent dix ans. 
Le 12 septembre 1637, un arrêt du Conseil l'autorise à rembour- 
ser l'office ; ce qu'il fait, et l'office est supprimé ' (mars 1638) mal- 
gré l'opposition du propriétaire. Mais en décembre 1639, un édit 
crée non plus un office de commissaire aux saisies réelles mais six, 
savoir deux anciens, deux alternatifs^ et deux triennaux : les alter- 
natifs, pour servir en 1640, les triennaux en 1641, les anciens en 
1642, « et consécutivement les années suivantes dans le même 
ordre ». Comme le Consulat s'étonne et proteste, on ne lui laisse 
pas ignorer (édit du 12 août 1642) qu'il lui sera loisible « de rem- 
bourser comptant et en un seul paiement Pierre Astier propriétaire 
desdits offices ». Le Consulat s'étant une fois déjà laissé prendre, ne 
profite pas de la permission. 

L'office des contrôleurs des actes et expéditions des greffiers, 
clercs de greffes, notaires, tabellions, receveurs des consignations, 
créé en juin 1627, ne frappe pas seulement les clients de la séné- 
chaussée, mais aussi ceux delà Conservation. Le Consulat le rachète 
(édit du 12 septembre 1637), et l'édit de décembre 1639 le ressus- 
cite avec aggravation d'alternatifs et de triennaux, et places de 
maîtres clercs ^. Les receveurs des épices (1633) lèvent deux sols 
pour livre sur tous frais de justice ; les greffiers des notifications 
(1642) les accroissent encore. Le Consulat renonce à racheter. Il 
subit en effet des attaques plus directes qui anéantissent ses propres 
attributions : en.1632, les offices de contrôleurs des deniers com- 
muns patrimoniaux et octrois '; en 1635, ceux de procureur du roi 
et greffier du Consulat. Il réclame et proteste : le Conseil ne fait 
aucune difficulté de reconnaître « que l'établissement desdits offi- 
ciers ne pouvait être fait en la ville de Lyon sans un notable pré- 
judice et ruine entière dea privilèges qui leur ont été accordés, en 
considération de sa fidélité et de ses services, et qui ont été confir- 



1. BB. 410, toutes les pièces relatives à l'ofHce. 

2. Le Consulat ne le racheta qu'en 1658 pour 30.000 livres. 

3. BB. 431. L'office ne fut supprimé qu'en 1725, après plusieurs rachats. 



13e s. CHARLÉTY 

mes par S. M., outre que l'ordre de tout temps établi pour le gou- 
vernement d'icelle se trouverait entièrement perverti si ledit édit 
avait lieu ». Aussi accepte-t-il volontiers les 25.000 livresque le 
Consulat lui offre pour en être déchargé. Il promet en échange de 
ne pourvoir personne desdits offices, et de n'exiger aucun rem- 
boursement nouveau aux traitants qui l'auraient acquis. Voilà un 
engagement singulier et qui dénote l'usage courant de la pratique 
contraire. 

Le Consulat perçoit depuis 1596 le tiers surtaux de la douane de 
Lyon ; c'est un octroi du roi, concédé pour le paiement des dettes 
de la ville, continué depuis, parce que les dettes ont augmenté. Il 
y a là matière à création d'office. L'édit de 1633 crée les contrôleurs 
des fermes; celui de 1639 des lieutenants de contrôleurs ; soit 6 
deniers pour livre à percevoir. Mais le Consulat est le propre fer- 
mier du tiers surtaux. Il proteste contre une charge qui diminue 
son octroi; sans succès, d'ailleurs, car en 1643, l'attribution 
du contrôleur est portée à 12 deniers ', Le fisc n'oublie 
rien : pareil office est imposé à la ferme des aides que le Consulat 
gère pour le compte du roi (1633). Les rentes aliénées au profit 
des Lyonnais sont garanties par un engagement solennel du roi : 
les voici frappées de trois offices de « receveur général et payeur de 
rentes de l'Hôtel de ville assignées sur les gabelles du Lyonnais », et 
quatre offices (ancien, alternatif, triennal et quadriennal) de payeur 
et contrôleur des rentes constituées (20 nov. 1640) \ 

Enfin, les corporations de métiers sont à leur tour menacées. 
C'est un simple avertissement sans doute que la création des 
« prudhommes et vendeurs de cuirs » (1640), mais c'est aussi 
une indication dont profiteront les héritiers du pouvoir et des pro- 
cédés de Richeheu. 

S. Charléty. 

{La fin prochainement.) 



1. BB. 428, 429. L'office ne fut racheté qu'en 1675 pour 39.666 livres. 

2. BB. 431. L'office fut supprimé en 1717. 



i 



La situation de la France dans le Levant 
à la fin du XVIIL siècle 



D APRES DES DOCUMENTS INEDITS 



I 

Le 14 avril 1777 le Roi rendait à Versailles un décret dont 
l'importance est incontestable. A cette date, le baron de Tott 
tut nommé inspecteur général des établissements français au 
Ltvant et en Barbarie. Les considérants qui motivent cette 
nomination, témoignent de vues très nettes sur notre commerce 
en Orient et sur les moyens utiles au relèvement de son prestige. 

« Sa Majesté, n'ayant cessé de s'occuper depuis son avènement 

I. Le manuscrit de M. de Tott appartient à la bibliothèque municipale de Cler- 
mont (Oise) [ms. 26]. Malgré toutes Vues recherches, il m'a été impossible de 
fixer la provenance de ce manuscrit. La bibliothèque municipale fut désorganisée 
en 185 1. Elle était établie au musée que la ville vendit au département pour l'ins- 
tallation du tribunal civil. Vers 1855, les livres furent entassés à l'hôtel de ville, 
dans une salle! trop petite et pendant plus de trente ans il est impossible de trou- 
ver aux archives municipales un document ayant trait à la bibliothèque. Or le cata- 
logue qui existait en 185 1 ne mentionne pas le manuscrit de M. de Tott et le livre- 
journal de la bibliothèque qui est tenu rigoureusement depuis la réouverture de la 
bibliothèque en 1887, ne donne aucun renseignement au sujet de notre manuscrit. 
Il faut donc admettre qu'il a été donné ou acheté (ce qui est peu probable) entre 
185 1 et 1887. Il contient troisparties : 

I" une copie des ordres du roi (que nous désignerons par la lettre R), 13 pages ; 

2" le rapport de la mission du baron (lettre M), 152 pages; 

3« le rapport de la mission secrète du baron (lettre S), 97 pages : en tout 262 
pages in-folio. D'après la convention adoptée, R 7, par exemple, signifiera ordres 
du roi, p. 7. 

La deuxième partie du ms de M. de Tott est rédigée sous forme de journal. Il 
nous a paru plus intéressant de rompre avec ce plan et de chercher à nous faire une 
idée d'ensemble de notre situation au Levant à la fin du xviii'^ siècle. 

Je me fais un devoir et un plaisir de remercier à cette place M. Pouillet, biblio- 
thécaire municipal de Clermont (Oise), qui a bien voulu me seconder dans mes 
rccherclics et mettre avec sa courtoisie habituelle, le ms de M. de Tott à mon 
entière disposition. 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. lo 



138 RENÉ MOREUX 

« au Trône de tout ce qui pouvait intéresser le bien général de 
« son royaume, et ayant reconnu que la France pouvait retirer les 
« plus grands avantages du commerce que ses sujets font dans les 
« états du Grand Seigneur et dans ceux des Princes de Barbarie, 
« elle s'est décidée à lui accorder une protection particulière' ». 

A vrai dire, nos intérêts nécessitaient de la part du Roi une 
action énergique. Sa Majesté pressentait tous les détails que le 
baron nous a laissés sur « les abus, qui s'étaient introduits succes- 
« sivement dans la plupart des Echelles », sur « les désordres qui y 
« régnaient » et sur « la faiblesse des administrateurs qui avait 
« occasionné le dérangement de presque toutes les caisses »^. Ces 
abus avaient soulevé des craintes très vives dans l'entourage du 
souverain. Il fut résolu que Sa Majesté nommerait un inspecteur 
investi des plus hauts pouvoirs et chargé de la mission la plus éten- 
due. Son premier soin devait être de faire exécuter « l'ordonnance 
« et les 4 arrêts en date du 9 décembre 1776, qui fixaient le ser- 
« vice et les fonctions des officiers au Levant et en Barbaries 
« Le baron de Tott examinera, dans chacune des Echelles, si les 
« Français sont tranquilles entre eux, s'ils ont pour les officiers de 
« Sa Majesté les égards qu'ils leur doivent et si ces derniers ne 
« s'écartent point des règles de modération et d'impartialité qui 
« doivent être la base de leur conduite vis-à-vis de leurs nationaux. 
« Il cherchera à établir partout la tranquillité et l'harmonie, en 
« rappelant aux consuls et aux autres officiers de Sa Majesté, ainsi 

« qu'aux négociants et navigateurs, leurs devoirs respectifs Si 

« quelque Français se conduisait assez mal dans les Echelles pour 
« faire craindre des suites fâcheuses et qu'il fut instant d'y remé- 
« dier, le baron de Tott est autorisé à le renvoyer sur le premier 
(( bâtiment qui mettra à la voile pour la France ^ ». 

Convaincu que ces questions d'ordre intérieur et de bonne har- 
monie importaient beaucoup au relèvement de notre prestige. Sa 
Majesté ordonnait à son inspecteur « de s'occuper au surplus avec 
« le plus grand soin de tous les objets relatifs à l'administration, à 

1. R I. 

2. R 2. 

3. R2. 

4. R7- 



LA FRANCE DANS LE LEVANT AU XVIII= SIECLE I 39 

« la police et au commerce des Echelles et d'adresser au Secré- 
« taire d'Etat, ayant le Département de la Marine, des mémoires 
« particuliers sur chaque article^ ». 

Le procureur de Sa Majesté devait s'appliquer à relever l'autorité 
des consuls. Il était grand temps qu'on y songeât, nous le verrons 
plus tard. Le Roi savait également que nos nationaux n'étaient 
qu'insuffisamment protégés contre les vexations musulmanes. 
Son mémoire contient à ce sujet les prescriptions les plus détail- 
lées. 

« Le baron de Tott verra aussi si les Français ne sont point 
« inquiétés en leurs personnes, commerce et privilèges, et si les 
« intérêts de la nation exigent en quelque chose qu'il y emploie 
« son entremise. Les consuls de Sa Majesté lui en donneront les 
« notions et éclaircissements, sur lesquels il décidera de ce qui 
« mérite plus ou moins d'influence de sa part, surtout auprès des 
« officiers Turcs. Mais il évitera principalement de se compro- 
« mettre vis-à-vis d'eux et, dans le cas où il ne pourrait obtenir 
« de réparations suffisantes, et où la Nation aurait à se plaindre de 
« griefs réels et reconnus, il en rendra compte au Secrétaire d'Etat 
« ayant le Département de la Marine et à l'ambassadeur de Sa 
« Majesté auprès de la Porte ottomane^ ». 

Le corps du décret contenait également les instructions parti- 
culières, relatives au paiement des dettes des Echelles. Mais toute 
la mission du baron était résumée dans cette phrase :•« L'inspecteur 
« devra veiller avec soin h tout ce qui pourra contribuer de sa 
« part à faire respecter le Pavillon, protéger la navigation et le 
« commerce des-sujets du Roi ^ ». 

Cette phrase si simple, si diplomatiquement vague cachait des 
vues très nettes et très audacieuses. Le Roi avait confié à M. de 
Tott ses projets d'extension coloniale au Levant. Il l'avait chargé 
d'en préparer sur place l'exécution et de lui fournir des plans détail- 
lés pour les opérations futures. Le décret du 14 avril 1777 esquis- 
sait déjà la pensée de Sa Majesté : « Le baron de Tott lèvera les 
« plans des lieux où il passera, et prendra tous les renseignements 

1. R II. 

2. R 8: 

3. R7. 



140 RENE MOREUX 

« dont on pourrait avoir besoin dans le cas d'une guerre avec les 
« princes de Barbarie et dans tout autre occasion que Von ne saurait 
« prévoir, et où il serait nécessaire d'avoir des matériaux suffisants 
« pour prendre un parti et diriger les mesures que les circonstances 
« politiques exigeraient. Cette partie de la mission du baron de 
« Tott exige le plus grand secret, et il se servira, pour la corres- 
« pondance qu'il tiendra sur cet objet avec le Secrétaire d'Etat 
« ayant le Département de la Marine, du chiffre qui lui sera remis à 
« cet effet ' ». 

Le mémoire du procureur royal nous apporte un complément 
d'informations précieuses : « Il a été en même temps prescrit au 
« baron de Tott de fixer essentiellement son attention sur l'Ile de 
« Candie, et de ne pas négliger les observations qui pourraient 
« indiquer les moyens de former un établissement en Egypte ^ ». 
Il avait donc reçu des ordres écrits ou des instructions verbales 
qui précisaient l'objet de sa croisière. Nul doute, qu'en 1777, le 
Roi n'ait porté ses vues sur l'Egypte et n'en ait envisagé la 
conquête. 

Personne, dans le royaume, ne pouvait mieux accomplir cette 
double mission que M. de Tott. Le mémoire royal résumait tous 
les mérites du baron par cette phrase : « Sa Majesté a cru ne pou- 
« voir faire un meilleur choix que du sieur baron de Tott, briga- 
« dier de ses armées, qui a été employé longtemps en Turquie et 
« mérité le suffrage de l'ambassadeur de Sa Majesté à la Porte 
« ottomane et qui a la connaissance des usages, des mœurs et de 
« la langue du pays ^ ». De Tott, fils d'un réfugié hongrois, 
avait accompagné en Turquie son père chargé d'une mission par 
le Roi ; notre ambassadeur se l'était plus lard attaché comme secré- 
raire. Le jeune baron obtint, à son retour en France, d'être envoyé 
en Crimée. Il y résista deux ans aux intrigues du gouvernement russe 
qu'il surveillait étroitement; puis il dut partir. Mais de Tott avait 
pénétré la politique slave, il aurait cru déserter en retournant à 
Paris. Il s'arrêta à Constantinople pour rester aux avant-postes; il 
arriva juste à temps pour sauver la Porte du coup de main d'Orloff. 

1. R 12. 

2. M I. 
5. R 3. 



LA FRANCE DANS LE LEVANT AU XVIII* SIECLE I4I 

Dans la suite l'incurie du Grand Seigneur le rebuta. Il abandonna 
un gouvernement qui ne savait ni ne voulait rien prévoir. Il revint 
en France, attristé de n'avoir pu réorganiser les forces de cette 
Turquie, dont il eût voulu faire un bastion puissant, contre lequel 
se serait usé tout l'effort de la Russie. 

Cet homme, qui connaissait si parfaitement l'Orient, fut investi 
pour sa nouvelle mission des pouvoirs les plus étendus. Le baron 
devait s'embarquer à bord de la frégate VAttalante. L'officier qui la 
commandait, M. de Durfort, avait reçu à ce sujet des instructions 
précises. « Cet officier a ordre de conduire le baron de Tott dans 
« les ports et sur les côtes où il voudra relâcher, et de lui donner 
« tous les secours, aide et assistance dont il pourra avoir besoin, 
« dès qu'il en sera requis par cet inspecteur ' ». Sur la frégate, à 
terre, dans les églises, des honneurs considérables, dont nous savons 
le détail, devaient lui être rendus. Il était enjoint aux consuls de 
le recevoir avec la déférence de subordonnés à supérieur, et de l'ai- 
der de tous leurs efforts dans l'accomplissement de sa tâche. « Les 
« différents officiers de Sa Majesté dans les Echelles du Levant et 
« de la Barbarie auront ordre de donner au baron de Tott toutes 
« les informations et les éclaircissements, qu'il leur demandera. Le 
« baron de Tott présidera les assemblées de la Nation qu'il jugera 
« à propos de convoquer, et il y aura, ainsi que dans toutes les 
« occasions de cérémonie pendant sa visite dans les Echelles, la 
« préséance sur les consuls et vice-consuls ^. Il fera enregistrer à 
« cet effet à son arrivée, dans chaque échelle, sa commission et la 
« lettre du Roi adressée à chaque consul, pour que personne ne 
« puisse méconrKiître l'autorité que Sa Majesté a jugé à propos de 
« lui confier 5. » 

Un homme que toute sa vie préparait à cette mission du Levant, 
et qu'on investissait d'une telle autorité, pouvait juger sainement 
de notre situation en Orient : elle n'était pas très brillante ^. 



1. R 3. 

2. R5. 

3. R 8. 

4. Voici l'itinéraire suivi par le baron de Tott: Toulon, Départ, 2 mai 1777; Malte, 
Arrivée, 26 mai. Départ, 7 juin; La Sude , A. 14 juin, D. 25 juin; Paleo Castro, 
A. 28 juin, D. 30 juin ; Alexandrie, A. 3 juillet, D. 11 juillet; Rosette, A. I2juil- 



142 RENÉ MOREUX 



Il faut convenir que nos intérêts étaient souvent confiés à 
d'étranges personnages. Nos consuls ne paraissent pas avoir, en 
général, mérité l'estime du b°" de Tott. Il ne le dit nulle part de 
façon formelle, mais il nous a laissé, sur chacun de nos agents, des 
trqits caractéristiques qui disent mieux sa pensée qu'une simple 
affirmation. Il semble bien que nos consuls n'aient point eu la 
largeur d'idées que leur situation eût demandée. Nous les sentons 
mesquins, raidis dans leur protocole. Ils chicanent sur les questions 
de préséance en toute occasion, aux assemblées de « la nation », 
dans les églises. Ils inventent des raffinements d'étiquette. 

« Monsieur de Gatines avait établi en Chypre ainsi qu'à Alep 
« un zague, espèce d'officier subalterne dont l'office était de porter 
« les lettres du consul et des négociants, de servir d'huissier et 
« surtout de massier devant le consul, qu'il précédait toujours avec 
« un bâton garni d'argent, surmonté d'une grande fleur de lys de 
« vermeil. Le baron de Tott n'a pas hésité de supprimer pour 
« l'avenir cette dépense. Ce cérémonial des consuls n'était qu'un 
« ridicule de plus ajouté à ceux qu'ils empruntent déjà trop fré- 
« quemment des droits attachés à leurs places; constamment 
« guindés, ils croient tout l'honneurde l'état attaché à leur moindre 
« démarche; quelques incertitudes dans les décisions qui con- 
« cernent leur cérémonial animent constamment leurs prétentions, 
« elles enfantent journellement des querelles sérieuses, souvent 
« même de cour à cour. Ce fatras de puérilités sera annulé, en 



let, D. 13 juillet ; Le Caire, A. 15 juillet, D. 8 août; Rosette, A ?, D. 22 août; 
Damiette, A. 25 août, D. ?; Jaffa, A. 28 août, D. 31; Saint- Jean d'Acre, A. 3 
septembre, D. 5 sept.; Seyde [Saïda], A. 7 sept., D. 15 sept.; Beirouth, A. 18 
sept., D. 19?; Tripoli (Asie mineure), A. 20 sept., D. 23 sept.; Latakieh, A. 
26 sept. D. 26sept.; Alep, A. i" oct., D. i^oct. ; Alexandrette (Isl<anderoun), 
A. 17 oct., D. 17 oct.; Larnaka (Chypre), A. 19 oct., D. 30 oct. ; Rhodes, A. 
7 nov., D. 9 nov. ; Smyrne, A. 19 nov. 1777, D. 25 mars 1778; Salonique, A. 
7 avr., D. 18 avr. ; Saint-Georges de Skyre, A.?, D. 30 avr. ; Naxos, A. 13 mai, 
D.?;Syra, A.?, D. ?; Nauplie (?), A. 13 mai, D. 17 mai; Malte, 4 juin, D. ? ; 
Tunis, A. 19 juin, D. ?. 



LA FRANCE DANS LE LEVANT AU XVIII^ SIECLE I43 

(( fixant précisément ce qu'ils ont à rendre et à exiger relativement 
« aux consuls étrangers *. 

« Ce qu'il importe -de déterminer dans le plus grand détail, ce 
« sont les honneurs dans les églises, parce que souvent les moines 
« s'y refusent à ce qu'ils doivent, et que les consuls exigent plus 
« qu'il ne leur est dû ; ces deux excès paraîtront également scan- 
« daleux, mais il sera d'autant plus facile de prononcer à cet égard 
« que ce qui est de stricte règle, pour les seigneurs de paroisse, est 
« en même temps tout ce que les consuls peuvent prétendre et ce 
« que le clergé ne peut leur contester. Ces objets ne paraîtront 
« point minutieux, si l'on observe qu'ils enflmtent toujours le 
« désordre et que ce ne sont jamais que des vétilles qu'on retrouve 
« à son origine ^. » 

Ces moines, qui contestent à nos consuls les honneurs qui leur 
étaient dûs, ont très souvent d'ailleurs une influence toute puis- 
sante sur leurs décisions. M. de Tott n'hésite point à signaler au 
Roi ce consul d'Alep, M. Peroriau, « que des ex-jésuites avaient 
« entraîné et conduit dans des discussions, qui n'étaient pas de sa 
« compétence \ » Ce qui rend la chose plus piquante, c'est que 
« ces tracasseries de moines » avaient excité les plaintes de l'éx'êque, 
Mgr Surien. Nous ne comprenons guère, en vérité, l'ingérence de 
ce laïque dans des affaires ecclésiastiques, dont était saisi le chef 
spirituel du diocèse. 

L'instruction des consuls était souvent très insuffisante. Leurs 
connaissances en droit étaient particulièrement faibles, ce qui ne 
laissait point d'être profondément regrettable, puisque les vice- 
consuls étaient souvent appelés à trancher des points litigieux et à 
rendre des arrêts. M. de Tott demande donc au Roi « d'assigner 
« (si cela était praticable) aux vice-consuls, destinés à juger eux- 
« mêmes, un travail qui dans les discussions, qui sont portées au 
« tribunal, servît à le diriger en instruisant ces jeunes gens sur le 
« code des lois civiles et criminelles ; il en résulterait le grand bien 
« de préparer des juges éclairés +. » Ces juges paraissent avoir été, 

1. M 84, M 85. 

2. M 86. 

3. M 70. 

4. M 95. 



144 RENÉ MOREUX 

en tout point, des magistrats médiocres, car l'inspecteur royal, san^ 
trop insister et sans citer des faits précis, insinue à plusieui 
reprises qu'ils n'étaient point incorruptibles. A Tunis, en parti-l 
culier, M. de Tott réclame plus de liberté pour les négociants, et, à' 
ce propos, il écrit : « Un des moyens pour favoriser notre com- 
« merce, est de rendre aux négociants la facilité de faire leurs 
« affaires, que le consul leur a ôtée sous différents prétextes, dont 
« la futilité semblerait justifier les vues particulières dont la nation 
« l'accuse, déduites dans un grand mémoire remis au baron de 
« Tott '. » En tout cas, les affaires personnelles des consuls étaient 
si embrouillées, pour la plupart, qu'il se pourrait que des embarras 
d'argent les eussent menés à la corruption. Celui de Smyrne était, 
à l'arrivée de M. Tott, dans une situation pécuniaire telle que ce 
dernier ne crut point de son devoir d'accepter son hospitalité. 
« Les troubles qui agitaient cette Échelle, joints à la détresse dans 
(( laquelle l'inconduite du consul l'avait réduite, déterminèrent le 
« baron de Tott à prendre la maison d'un négociant qui, toute 
« meublée, était vacante par l'absence de son propriétaire. Dans 
« cette position, plus libre de recevoir les négociants et de les 
« écouter, il parut également avantageux à l'inspecteur de ne pas 
« donner à M. Peyssonnel le droit de mêler les dépenses de l'ins- 
« pection dans le désordre de ses affaires, et il crut que moins 
« d'économie était préférable à cet inconvénient et à celui de ne 
« pouvoir s'occuper librement de son objet ^. » 

Pour les drogmans, cette question d'indélicatesse est parfai- 
tement claire. M. de Tott la signale sans réticences, avec une 
vigueur d'expression, qui contraste singulièrement avec la pâleur 
habituelle de son style. 

« Il paraît utile que l'administration interdise des protections 
« banales, dont les consuls tirent quelquefois avantage et que les 
« drogmans font toujours payer, en prostituant le nom de Sa Majesté 

« pour des gens qui n'ont aucun droit à sa bienveillance L'in- 

« térêt des drogmans à se mêler de tout et à profiter de tous les 



1. M 148. 

2. M 89, M 90. 



LA FRANCE DANS LE LEVANT AU XVIII"= SIECLE I45 

« accommodements a bientôt fait de la loi un motif de vexa- 
« tions '. » 

De tels agents consulaires ne pouvaient prétendre à la justice. 
Peut-être même n'y songeaient-ils point. Ils gouvernaient avec une 
fraction et opprimaient ceux qu'ils avaient mission de protéger. 
« Le système de M. Peyssonnel, celui qu'il avait toujours mis en 
« pratique, celui même dont il osait se vanter était de gouveriier 
« une société par la division de ses membres. En examinant avec 
« soin les moyens qu'il employait, il parut évident que c'était 
« essentiellement des petites discussions qui s'élevaient entre les 
« négociants dans les assemblées, relativement à leurs intérêts 
« particuliers, qu'il tirait parti pour désunir la nation, en favo- 
« risant de son autorité le parti qui lui plaisait et en taxant d'in- 
« discipline, ceux qui osaient lui faire quelques représentations ^. » 

Les consuls ne semblent donc pas avoir toujours eu la notion 
très exacte de leurs devoirs. Ils arrivaient souvent aux Echelles, sans 
préparation spéciale, sans connaissance de la situation et lorsqu'un 
cas difficile se présentait, ils cachaient leur incroyable incurie en 
étouffant dédaigneusement l'affaire; c'est pourquoi M. de Tott 
demandait au roi « d'assujettir les vice-consuls à rendre compte, 
« à demander conseil, mais non pas de les autoriser à s'arrêter lors- 
« qu'ils sont embarrassés; c'est une ressource trop commode pour 
« ne pas faire craindre qu'ils n'y aient souvent recours, et ce sera 
« toujours dans le cas où on aurait le plus à regretter qu'ils 

« n'eussent pas osé prendre un parti Il paraîtra important de 

« faire les instructions de manière qu'elles ne laissent point d'ex- 
« cuses aux fautes volontaires 3. » Les drogmans, eux, poussaient 
quelquefois la désinvolture plus loin, la conduisaient à des limites 
qui nous semblent à peine croyables. Tel ce drogman d'Alep qui 
avait imaginé la facétie très spirituelle, que le journal du baron nous 
esquisse en quelques mots. 

« L'inspecteur n'a eu qu'à calmer une dispute élevée entre 
« M. Peroriau et M. Masseyk par l'esprit tracassier du drogman- 



1. M 77, M 78. 

2. M 92. 

3. M 61. 



146 RENÉ MOREUX 

« chancelier qui avait abusé de la bonhommie de son consul, pour 
« employer dans une réponse faite juridiquement, des mots inju 
« rieux au consul d'Hollande et dont le consul de France n'avait 
« pas senti la force '. » 

Tott nous a laissé le type achevé d'un consul de l'époque 
M. de Taules, consul de Seyde, réunissait tous les défauts que le 
baron reprochait aux agents du Roi. 

« On avait toujours observé dans les autres Echelles l'usage 
« établi de la visite du consul aux vaisseaux du Roi; cependant 
« M. de Taules s'en dispensa. Le baron de Tott démêla aisément 
« dans le ton des assemblées, où h consul donnait l'exemple des 
« injures les plus atroces, qu'on avait désapprouvé la nouvelle admi- 

« nistration Le baron de Tott chercha avec peu de fruit à 

« s'aider des lumières de M. de Taules, dont le système d'admi- 
« nistration s'est constamment réduit à demander 40.000 livres, 
« pour se charger de toutes les dépenses de Seyde, qui ont été 
« réduites à 27.010. On a dû remarquer encore que, loin de réunir 
« sa nation sous un même esprit, il se plaisait à les animer les uns 
« contre les autres ^. » 

« Le baron avait cru qu'il était convenable que les vice-consuls 
« eussent, à l'église, place sur le prie-dieu du consul, sans y rece- 
« voir aucun honneur et seulement pour que, destinés aux 
« consulats et habiles à en exercer les fonctions, si le cas échéait, ils 
« ne fussent pas confondus dans la foule avec leur uniforme. 
« M. de Taules ne voulut jamais s'y prêter,.... rien ne put le faire;' 
« céder sur cette misère et il préféra de s'abstenir des fonctions de 
« l'église pendant l'inspection \ » 

Il était difficile à de pareils consuls de maintenir leur prestige. 
Ceux-là mêmes -qui avaient conscience de leurs devoirs et de l'im- 
portance de leurs fonctions, devaient être compromis par de tels 
collègues. De fait, l'autorité de nos agents était nulle ou à peu près. 
Dès le début de sa mission, en Crète, M. de Tott consigne dans 
son journal cette phrase où tient toute sa pensée : « C'est à donner 



1. M 69. 

2. M 52. 

3. M 57. 



LA FRANCE DANS LE LEVANT AU XVII1° SIECLE I47 

« de la considération aux consuls qu'il faut essentiellement s'atta- 
« cher '. » Le gouvernement de Sa Majesté ne faisait rien non plus 
pour affermir les pouvoirs de ses agents. A plusieurs reprises, le 
baron prie instamment le Roi de retenir en France les négociants 
et les moines qui avaient été embarqués d'office pour la France en 
raison de leur inconduite compromettante, et qui, d'habitude, 
revenaient par le prochain voilier. 

« S'il importe d'opposer une barrière aux abus d'autorité, il 
« est également nécessaire de la préserver du scandale, qui résulte 
« toujours de l'impunité de ceux qui lui manquent : c'est 
« avilir les lois que de faire grâce à ceux qui les offensent volon- 
« tairement et tout homme, embarqué et renvoyé en France, 
« pour y avoir manqué aux règles établies au Levant, ne doit 
« jamais être libre d'y retourner; il n'y pourrait qu'y porter la 
« preuve qu'on peut impunément et par une légère absence, 
« enfreindre l'ordre que l'administration y a fixé -. » 

M. de Tott supprima de sa propre autorité, en vertu des pou- 
voirs qui lui étaient conférés, un abus plus considérable encore. 
Lorsqu'un bâtiment de Sa Majesté venait à mouiller dans un 
port, résidence d'un consul, celui-ci était tenu d'en recevoir les 
officiers à table, toutes les fois qu'il leur plaisait de descendre à 
terre. L'état allouait, il est vrai, à ses agents lo piastres par jour 
de station; mais rien ne pouvait compenser l'humiliation qu'ils 
subissaient. Tott explique sa mesure de la façon suivante : 

« Il avait été établi, antérieurement, qu'il serait payé parla caisse 
<v aux consuls lo piastres par jour de station de chaque frégate 
« du Roi dans les ports de leur département. Cet usage qui absor- 
« bait de grosses sommes, ne pouvait subsister et présentait de 
« grands abus ; celui qui était le plus sensible était, sans doute^ l'avi- 
« lissement qui en résultait pour les consuls vis-à-vis des officiers 
« de marine, il s'étendait sur tout ce qui en dépendait, et les con- 
« suis n'étant plus considérés que comme des aubergistes, ils 
« étaient traités de même, et celui qui s'y soumettait était le plus 
« souvent gratifié de stations qui, dans leur résultat, compromettent 



1. M 17. 

2. M 69. 



148 RENÉ MOREUX 

« plus la protection qu'elles ne la servent : il a paru plus conve- 
« nable que les consuls invitassent à dîner les officiers de Sa 
« Majesté lorsque cela serait convenable, que d'être tenus à les 
« recevoir quand bon leur semble '. » Nous verrons d'ailleurs par 
la suite, que les conflits entre les officiers de Sa Majesté et les con- 
suls étaient fréquents et que le bon ordre en souffrait également. 

Vis-à-vis de la Porte, la situation de nos agents était pire encore. 
La coutume s'était établie de faire, à certaines époques, des pré- 
sents d'usage aux officiers ottomans. Cette habitude constituait un 
véritable vasselage. Le baron, à qui son long séjour près du Grand 
Seigneur avait permis de juger à sa juste valeur le caractère turc, 
prit la seule résolution qui convenait à notre dignité. Il supprima 
ces présents. M. de Tott nous le raconte assez longuement dans 
son journal. 

« La fixation des dépenses, ordonnée au baron de Tott, devait 
« aussi mettre un frein à celles qu'occasionnait la facilité de don- 
ce ner aux Turcs. Un examen réfléchi sur cet objet et préparé par 
« des connaissances antérieures, lui fit juger que la suppression des 
« présents d'usage convenait également à la dignité du Roi et à la 
« tranquillité de ses sujets. C'était en eff'et établir un tribut qui, en 
« avilissant celui qui donnait, excitait l'avidité de celui qui rece- 
« vait. Les Turcs avaient aussi grand soin de faire observer que le 
« présent d'usage ne pouvait solder les services rendus..... C'est 
« à la Canée où Ton a commencé à établir cette règle,.... et le 
« ministre aura observé, dans le compte rendu par le consul, que 
« cet officier a été traité par le pacha avec plus de distinction 
« lors de sa visite sans présents, qu'il ne l'avait été lorsqu'ils 
« étaient établis. Il est cependant possible qu'il arrive que quelques 
« officiers turcs essaient de rétablir l'ancien usage, en refusant 
« audience. Il n'en peut résulter aucun inconvénient, il n'y aura 
« jamais autant de danger à leur résister qu'à leur céder ^. » 

Tott ne s'était point trompé. Cet acte de vigueur, loin de nous 
créer des difficultés, rendit les pachas plus souples. Il semble bien, 
malgré tout, que cette suppression ait quelquefois amené des pro- 



1. M 14, M 15. 

2. M 8, 9, 10. 



LA FRANCE DANS LE LEVANT AU XVIII^ SIECLE I49 

testations de la part des officiers de la Porte ainsi frustrés d'une par- 
tie de leurs revenus. Le baron reste inflexible. Sous aucun prétexte, 
il ne veut que son Roi soit tributaire du Grand Seigneur. Si la cour- 
toisie ou la tradition l'exige, le présent peut subsister, à l'expresse 
condition, toutefois, qu'il reste un présent. Une œuvre d'art, en res- 
pectant la coutume, peut forcer l'admiration du pacha qui la reçoit 
et ouvrir à notre commerce des voies nouvelles. On devrait prendre 
« le parti d'employer ces sommes en différents objets de goût qui, 
« fabriqués à Paris, où on dirigerait l'ouvrier, seraient distri- 
« bues aux consuls pour être donnés par eux aux Turcs, suivant 
« les occurrences. Dans cette manière de gratifier, on conservera 

« en France les sommes qui y sont destinées Notre industrie 

« favorisera ce privilège ' . » 

Il est du devoir, en tout cas, de nos consuls de ne jamais offrir 
de produits étrangers. « Il s'était même introduit l'usage de don- 
« ner, à certaines personnes, du drap anglais : c'était être nous- 
« mêmes les instruments du crédit de leurs belles fabrications ; 
« c'était avouer leur supériorité ^ » 

Il n'y a pas jusqu'aux honneurs rendus aux pachas qu'il impor- 
tait de diminuer. Tott admet pour eux la préséance dans les 
assemblées internationales. Toute autre distinction lui paraît illégi- 
time et vexatoire. C'est à Saint-Jean d'Acre que le baron prit la 
résolution de mettre fin à ce surcroît d'honneurs pour les officiers 
turcs et à cette humiliation pour nous. Ce fut d'ailleurs une fois 
de plus la faiblesse de nos agents, qui lui fournit l'occasion qu'il 
recherchait. 

« Dgesar pacha était alors à Acre; il parut empressé de voir le 
« baron de Tott, lui fit même promettre de grandes distinctions 
« dans la visite qu'il en exigeait et parut sensible au refus, mais 
« l'inspecteur crut utile de traiter légèrement un homme, dont les 
« menaces avaient constamment eff'rayé M. de Taules. Dgesar 
« pacha crut aussi que l'inspecteur avait empêché la frégate de le 
« saluer, lorsqu'il s'est rendu avec ostentation sur la plage vis-cà-vis 
« le mouillage, et borna sa vengeance à expédier un ordre à Seyde, 



1. M 83. 

2. M 84. 



I50 RENE MOREUX 

« pour que la ville ne fît aucun salut. C'est aussi l'occasion qu'on 
« a saisi pour supprimer des honneurs qu'il fallait payer de la 
« manière la plus indécente, et l'on a peine à concevoir qu'on ait 
« crû qu'il fût honorable de marchander des honneurs '. » 

La situation de nos consuls vis-à-vis de la Porte fait pressentir 
celle de nos drogmans. Les pachas leur faisaient tout simplement 
donner la bastonnade. Tous ces officiers réclamaient l'uniforme dans 
l'espoir qu'il les sauvegarderait tout au moins des pires traite- 
ments. 

« Alep a fourni aussi à l'inspection la preuve de l'utilité qu'on 
X trouverait à habiller les drogmans à la française, afin de distin- 
« guer ces officiers de la foule des gens qui portent au Levant le 
« môme habit et qui essuient toutes les indignités dont on accable 
« les ra3^as. On ose même assurer que jamais le pacha de Seyde 
« n'aurait osé y faire donner la bastonnade aux deux interprètes 
« du Roi, s'ils avaient été vêtus à la française. Mais il est constant 
« qu'assujettis aujourd'hui à un costume qui ne leur permet de se 
« présenter que dans une posture humiliée, ils ne peuvent porter 
(' aux tribunaux turcs et devant les officiers du gouvernement, la 
« fermeté qui convient à leurs fonctions et sans laquelle on ne 
« fera qu'avilir la protection. Tous les drogmans ont remis des 
« mémoires sur cet objet dans les différentes Echelles et le baron 
« de Tott se réunit à eux pour solliciter cette grâce ^. » 

Autour de nos agents consulaires se groupait la colonie française. 
Tott ne nous donne que peu de détails sur la vie intérieure de 
« la nation ». Préoccupé d'accomplir strictement sa mission, il ne 
voyait dans les hommes que des sujets du Roi; il ne cherchait à 
pénétrer leur vie privée, qu'autant qu'elle pouvait l'éclairer sur les 
mesures d'ordre général qu'il importait de prendre. Tout ce que 
nous savons par son mémoire, c'est que nos nationaux en ces villes 
agitées d'Orient se groupaient en un quartier et que la nuit, les 
rues qui y conduisaient étaient fermées. C'est du moins ce qu'un 
passage du rapport du baron permet d'induire. Tott avait hiverné 
à Smyrne; divers abus s'étaient introduits dans « la nation ». 



1. M 49. 

2. M 77. 



LA FRANCK DANS LE LEVANT AU XVIII^ SIECLE 1 5 I 

« L'on y a VU à regret qu'outre l'introduction des tavernes dans 
« le quartier des francs, on avait perdu l'avantage dont il jouissait 
« d'être fermé la nuit : c'est un des moyens de tranquillité, qu'il 
« importe le plus de lui rendre '. » 

La vie, dans ces sortes de ghettos, était probablement assez 
misérable. Les négociants avaient des affaires aussi embrouillées que 
les consuls; presque partout notre commerce reculait. Pour oublier 
toutes ces misères, on jouait dans les tavernes comme à Smyrne. 
Nul doute que dans ces tripots n'aient abondé ces aventuriers de 
l'acabit du sieur Buffet, chirurgien à la Canée, dont Tott nous 
révèle les grandes sources de revenus. Cet habile praticien en l'art 
de l'escroquerie, oubliant les quittances qu'il avait signées, réclamait 
d'être payé dans des épîtres injurieuses. On l'expédia en France et 
Tott ajoutait selon son habitude : « C'est aussi en faveur du bon 
« ordre que le baron réclame la justice du Roi pour qu'à l'avenir, de 
« semblables exemples soient réprimés plus sévèrement et qu'il 
« soit donné des ordres à la chambre de commerce, pour que les 
« sujets expulsés ne puissent avoir la liberté de retourner au 
« Levant \ » 

Les mœurs surtout semblent avoir été passablement déréglées 
dans nos Echelles. Le tempérament national s'exaspérait sous ce 
ciel enfiévré d'Orient qui, aux temps héroïques, avait vu surgir des 
flots bleus Aphrodite, maîtresse des hommes et des dieux. La situa- 
tion se compliquait de ce fliit qu'un rescrit royal défendait, aux sujets 
de Sa Majesté, de se marier avec des Levantines. Au désordre des 
mœurs s'ajoutait le désordre des situations. S'il faut en croire Toit, 
cette interdiction.» donnait également aux consuls, un moyen d'abu- 
« ser de leur autorité, d'autant plus révoltant, que la loi négligée 
« dans son exécution ne favorisait que leur passion. Plusieurs 
« membres de la nation portèrent à ce sujet des plaintes 3. » 

« Le but de cette loi a été d'empêcher la ruine des négociants, 
« par les dépenses dont quelques femmes levantines avaient donné 
« un exemple funeste à leurs maris, en même temps que ces sortes 



1. M 128. 

2. M 143. 

3. M loi. 



152 RENE MOREUX 

« de mariages éternisaient au Levant les sujets du Roi... Mais, en 
« ne sévissant que contre les mariages reconnus, elle invite aux 
« unions clandestines et plus souvent scandaleuses ; en fermant les 
« greffes aux contrats civils, elle ne punit que des innocents. Il en 
« résulte encore que les hommes, poussés plus violemment par la 
« nature que retenus par le frein d'une loi qu'elle ne peut avouer, 
« échappent à l'aveu de leurs parents, aux conseils de leurs amis et 
« à l'intérêt de leurs affaires... A toutes ces considérations on doit 
« joindre celle que, le concile de Trente étant suivi au Levant, la ] 
« conscience des prêtres concourt à l'inexécution de la loi, et tout 
« semble indiquer que son but serait plus parfaitement rempli si 
« on substituait la liberté de se marier suivant les us et coutumes 
« du royaume, à condition de prévenir quatre mois à l'avance et 
« sous la clause expresse que tous les Français, leurs femmes et leurs 
« enfants, ne pourront à l'avenir porter que l'habit à la française '.» 
Tott affirmait qu'ainsi costumées, les Levantines seraient moins 
attachées à l'Orient, qu'elles consentiraient à venir en France plus 
volontiers. 

Une partie de « la nation » fut jugée par Tott avec une sévérité 
toute particuhère. Son rapport fourmille de griefs contre la marine 
de commerce et contre les religieux d'Orient. Il est impossible de 
trouver dans ce mémoire un seul trait qui plaide en faveur de 
notre flotte marchande et de nos moines. Dès son arrivée en Crète, 
au début de son inspection, le baron se plaint déjà de la malhon- 
nêteté de nos matelots : « L'administration doit veiller pour empê- 
« cher les abus criminels, auxquels nos caravaneurs se sont livrés 
« depuis quelques temps; il est important de les ramener vers 
« l'honnêteté qui peut seule établir la confiance sans laquelle notre 
« navigation dépérirait ^. » 

Les équipages, composés en grande partie d'étrangers, ne connais- 
saient aucune disciphne ; M. de Tott le constate en Candie pour la 
première fois. « Beaucoup d'abus ont leur source dans le Bureau 
« des classes où l'inobservance des ordonnances, fondée sur un faux 
« principe d'humanité, laisse sans punition les fautes les plus 



1. M I02, 103, 104. 

2. M 14 



LA FRANCE DANS LE LEVANT AU XVIII'^ SIECLE I53 

« grandes '. » La même plainte revient sous sa plume àSalonique. 
Le baron nous a rapporté d'ailleurs une anecdote typique à cet 
égard. « A peine eût-il mis le pied à terre à Lattaquié, qu'il fut 
« informé par un des pères de Terre Sainte qu'un matelot génois, 
« embarqué sur un de nos caravaneurs, après avoir cassé la tète à 
« son nocher, s'était réfugié dans l'église, et qu'il exigeait de n'être 
« pas rembarqué sur le même bâtiment ; à quoi il fut répondu 
« que ce matelot devait avant tout venir trouver l'inspecteur et 
« que, sur la moindre résistance, il serait saisi dans l'église même. 
« Le matelot parut bientôt et le baron de Tott, voulant faire un 
« exemple et éviter la résistance de ce Génois, ordonna à un autre 
« capitaine de le conduire à son bord et de lui faire donner 
« incontinent cinquante coups de corde sur un canon. Le Génois, 
« croyant ne changer que de bâtiment, suivit sans peine le capi- 
« taine qui revint, bientôt après, dire à l'inspecteur que la crainte 
« d'être assassiné par les matelots étrangers avait fait refuser aux 
« matelots français de frapper, et qu'un autre Génois avait osé con- 
« seiller au matelot amarré de se taire Turc. Le baron de Tott 
« ordonna alors à notre agent consulaire de se transporter à la 
« marine avec un janissaire, d'y faire fustiger parce Turc le mate- 
« lot coupable et de donner la même correction à son conseiller. 
« Cette exécution ne rencontra plus de difficulté et la discipline 
« fut rétablie parmi les matelots ^. » 

Cette indiscipline provenait, en grande partie, de la certitude de 
l'impunité. On a peine à croire que les officiers de la marine 
royale aient toléré des infractions aux règlements qu'ils avaient 
mission de faire respecter. Il nous est cependant impossible d'en 
douter, puisque Tott a constaté de fréquents conflits à ce sujet entre 
les consuls et les commandants des frégates de Sa Majesté et puis- 
qu'il demande implicitement la suppression des stationnaires, dans 
les ports résidences de nos agents. 

« On n'a aperçu à la Canée que quelques vices, qui ne tiennent qu'à 
« l'inexécution des ordonnances vis-à-vis des marins, dont l'indisci- 
« phne a besoin d'être réprimée. On devra à cet égard empêcherun 

1. M 8. 

2. M 64, M 65. 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — IH. Il 



154 Ï^ENE MOREUX 

« conflit de juridiction lors de la présence des vaisseaux du Roi, et 
« ordonner aux officiers qui les commandent, de ne point enfreindre les 
« règles établies, lorsque dans les rades foraines ou en mer, ils 
« exercent sur la marine marchande l'autorité que le Roi leur a 
« confiée; sans cela le marchand, autorisé à un abus par sa condes- 
« cendance envers l'ofiicier de mer, présente toujours une opposi- 
« tion aux ordres. Dans ce cas, le consul doit céder ou se compro- 
« mettre, ce qui est également désavantageux au service. La des- 
« truction des forbans est encore un objet utile, mais ce ne sera 
« jamais par des stations réglées ti connues qu'on les surprendra. Les 
« parages où ils exercent leurs pirateries sont toujours éloignés de 
« la résidence des consuls, la protection de ces officiers suffit à ce qui ^ 
« les environne '. » 

Cette flotte marchande ramassée dans la boue de tous les ports 
d'Europe était commandée par des hommes eux-mêmes souvent 
peu recommandables. Ces patrons de bâtiments étaient pour la 
plupart insouciants, libertins, et M. de Tott n'hésite pas à demander 
pour eux une étroite tutelle. Il aurait voulu « qu'un négociant fût. 
« toujours le représentant des armateurs; cette règle, utile partout, 
« au Levant, ferait le bon effet de supprimer l'indépendance des/ 
« capitaines qui s'y rendent, et, en leur procurant la faciUté de cou-; 
« cher à terre chez leurs négociants lorsque cela leur serait néces-J 
« saire, des motifs de libertinage ou d'insouciance n'y prolonge-j 
« raient pas leur résidence ^. » 

Ces longues stations de débauches devaient engloutir leur solde 
assez rapidement. Les capitaines avaient plusieurs moyens pour 
gagner un nouveau pécule. Ils abusaient des pacotilles, La paco- 
tille était tout au moins chose hcite et l'abus qu'ils en faisaient ne 
saurait leur être imputé comme acte « criminel ». Par contre, ce 
qui était illicite et malhonnête, c'était l'habitude qu'ils avaient 
d'avancer aux matelots, sur la solde à toucher en France, de grosses 
sommes payées en piastres, qu'ils comptaient pour écus. Les arma- 
teurs surtout bénéficiaient de ce change singulier. Ils devaient prier 
leurs capitaines d'en multiplier l'emploi et leur payer sur les sommes. 



M i6, M 17. 
M 150. 



LA FRANCE DANS LE LEVANT AU XVIIl'' SIECLE I55 

ainsi « avancées» à l'équipage, de fortes commissions. C'était pous- 
ser les hommes à la débauche et à l'indiscipline en leur donnant 
les moyens de descendre à terre. M. de Tott signale, dès les 
premières pages de son mémoire, cet abus qu'il importait de com- 
battre. « Le résultat de notre navigation marchande n'offrait donc 
« qu'un nombre considérable d'hommes enlevés à la culture, qui 
« consommaient au Levant leurs salaires, que la débauche affaiblissait 
« et que l'indiscipline rendait incapables de servir utilement sur les 
« vaisseaux du Roi, et que le frein de l'intérêt ne pouvait retenir 
« lorsque l'esprit d'indépendance les invitait à déserter '. » 

Le désordre qui régnait sur nos bâtiments de commerce, était 
passé jusque dans les livres du bord. Ce fut à Alexandrie que le baron 
surprit cette grave irrégularité, « qui résultait de ce que les capi- 
« taines débarquaient des aventuriers sans permission et prenaient 
« des matelots, sans les faire inscrire sur leur rôle d'équipage ^. » 

(A suivre) René Moreux. 



1. M 5, M 6. 

2. M 22. 



La propriété foncière et les paysans en France 
au XVIir siècle 

d'après les travaux de m. j. loutchisky 



L'histoire de la propriété foncière en France avant la Révolution était 
tout à fait ignorée, il y a quelques années. Si, aujourd'hui, elle est con- 
nue, tout au moins dans quelques-uns de ses traits essentiels, il faut en 
reporter tout le mérite sur M. J. Loutchisky, professeur d'histoire à l'Uni- 
versité de Kiev. Frappé de l'importance capitale des transferts de pro- 
priété qui s'opérèrent en France pendant la Révolution, M. Loutchisky 
se donna pour tâche de rechercher dans quelles mesures les ventes de 
biens nationaux changèrent la répartition de la propriété. En France, et 
en France seulement, il trouvait une expérience historique d'un caractère 
et d'une ampleur qu'on chercherait vainement ailleurs, en Prusse ou en 
Russie ; c'était l'importance sociale de cette question qui l'attirail, beau- 
coup plus que le désir d'écrire un chapitre de l'histoire de France. Voilà 
comment il se fait qu'un Russe a été conduit à étudier une des princi- 
pales évolutions de la société française. Il commença, d'abord dans la 
Revue historique (sept. 1895), ensuite dans un opuscule en français : La 
petite propriété en France avant la Révolution et la vente des biens nationaux 
(Paris, Champion, 1897, in-8, 164 pages), par étudier à la fois l'état 
foncier avant la Révolution et les transformations foncières qui se pro- 
duisirent après 1789. Ce n'étaient là que des esquisses, très importantes, 
sans doute, mais où l'auteur n'avait donné qu'une partie de ses docu- 
ments. De plus, le sujet était double, extrêmement vaste, et, vu l'état des 
archives, très difficile. M. Loutchisky songea alors à restreindre son champ 
d'étude ; abandonnant la question des ventes, il fit porter tout son effort sur 
l'état de la propriété foncière avant 1789. Et c'est ainsi qu'il vient de nous 
donner un gros volume en russe, fort bien documenté, pourvu d'une 
série de tables statistiques, dont le titre serait à peu près le suivant : Les 
possessions des paysans en France à la veille de la Révolution, principalement 
dans le Limousin, in-8 de 255 pages, avec appendices et tables à part, 



LA PROPRIETE FONCIERE AU XVIII* SIECLE I57 

Kiev, 1900. Ce n'est" pas le travail définitif de l'auteur sur ce sujet-; 
M. Loutchisky a déjà réuni d'autres documents relatifs à la Bretagne, au 
Roussiilon, etc., qui entreront dans l'ouvrage nouveau qu'il ne tardera 
guère à publier. * 

Ce livre est le plus important de tous ceux qui peuvent traiter cette 
question; il est capital pour l'histoire sociale de la France, et comme, 
d'autre part, il est écrit en russe et, par là même, peu accessible à la 
plupart des lecteurs européens, nous en donnerons ici une longue ana- 
lyse. 

Pour étudier la grande expérience de la vente des biens nationaux, il 
est nécessaire de connaître d'abord le milieu où elle s'est réalisée. Et, 
pour cela, il faut faire des études quantitatives (répartition de la propriété 
entre les diverses classes de la société) et des études qualitatives (état des 
conditions de la classe agricole). Ce sont ces études, les quantitatives 
surtout, que l'auteur nous donne aujourd'hui. Elles s'appliquent surtout au 
Limousin, mais aussi au Laonnais et à trois autres pays, que l'auteur met 
sans cesse en comparaison avec le premier. Elles sont très détaillées, très 
minutieuses, peut-être même trop, si l'on juge le livre en soi, sans réflé- 
chir que l'auteur ne fait souvent que répondre à des objections et à des 
critiques que plusieurs historiens ou érudits lui adressèrent après sa pre- 
mière publication. 

L'ouvrage de M. Loutchisky se divise en cinq grands chapitres : le pre- 
mier et le deuxième traitent des rôles de vingtièmes et de leur valeur docu- 
mentaire ; le troisième de la division de la population agricole en classes 
et la répartition du sol entre ces diverses classes, etc. ; le quatrième 
du mouvement de la propriété dans le Limousin pendant les quinze 
années qui ont précédé la Révolution; enfin le cinquième traite diverses 
questions relatives aux droits seigneuriaux pendant l'époque de la réac- 
tion féodale. Nous exposerons les principaux résultats, sans nous astreindre 
à suivre complètement le plan de l'auteur. 



M. Loutchisky étudie d'abord la valeur de ses principaux documents, 
les rôles de vingtièmes, et fait la critique des travaux de divers historiens : 
MM. Marion, Brette et Champion. M. Marion (Révol. fr., novembre 
1894) ne donne pas la description détaillée des rôles; il laisse de côté les 
rôles qui contiennent l'énumération des quantités de terre appartenant 
aux divers contribuables d'une paroisse; il ne donne point de spécimen 



158 PH. SAGNAC 

de rôle. M. Brette (Révoï. fr., janvier 1895) aboutit, sur l'importance de 
ces rôles, à une conclusion négative. A quoi M. Loutchisky répond- 
1° Il y a, dans beaucoup d'endroits, inscription des biens ecclésiastiques 
avec l'indication de leurs dimensions, et ces dimensions sont les mêmes 
pour les diverses églises, abbayes, que celles .qui sont fournies lors des 
ventes. 2° M. Brette confond Vestiiimtion et V énuméraiion des terres. La 
critique de Galonné — sur laquelle il s'appuie pour ruiner la valeur des 
rôles — ne porte que sur l'estimation des biens. M. Champion, dans son 
livre La France d'après les cahiers de 178^, suit l'avis de M. Brette. Il se 
fonde sur les cahiers, dont quelques-uns recommandent de ne pas se fier 
aux rôles de vingtièmes. 1° D'abord il ne cite que deux ou trois cahiers 
pour aboutir à une conclusion générale, ce qui est un vice de méthode. 
2° En citant un rapport d'un employé du Limousin sur les rôles, il oublie 
de dire que ce rapport concerne les rôles des tailles, non ceux des ving- 
tièmes. 3° Si l'on étudie les cahiers, on voit que les plaintes, qui sont 
beaucoup moins vives au sujet des vingtièmes qu'à celui des gabelles et 
des tailles, ne sont relatives qu'à des fautes d'estimation, qu'à l'inégalité 
dans la répartition de l'impôt, et qu'elles ne concernent jamais l'inexacti- 
tude dans V énumération des terres. M. Champion essaie bien de prouver 
le contraire d'après un cahier d'Angoumois {Arch. Pari., II, 303) ; mais 
le cahier se plaint de l'inexactitude de l'estimation, et non de celle de 
l'arpentage. Dans les cahiers de Beauvais, de Langres, de Nemours, il ne 
s' agit que de fautes d'estimation. On ne trouve donc rien dans les cahiers qui 
puisse infirmer la valeur des indications que fournissent les rôles de ving- 
tièmes sur la quantité des terres et la répartition du sol. 4° M. Cham- 
pion conclut, des indications de quelques cahiers de paroisse, à l'insigni- 
fiance de la propriété paysanne. II. ne prend que dix-neuf cahiers de 
paroisse, ce qui est insuffisant, et il reste muet sur certains cahiers, 
comme celui d'Asnans (Nivernais) où toute la terre appartient aux pay- 
sans. Il y a des paroisses où le sol appartient aux paysans dans des propor- 
tions qui seraient de 4 1/2 % à 96%, dans le Limousin, et de 0,7 à 76 °/o 
dans le Vermandois. Et les rôles des vingtièmes ne sont point enj 
contradiction avec les cahiers. Ces deux sortes de documents concordent*» 
M. Champion s'en tient aux cahiers, accorde à eux seuls de la valeur,"- 
pour la raison générale que l'ancien régime, c'était le chaos. Sans doute. 
Mais, si l'on nie la vérité des rôles de vingtièmes, on arrive à tout nier, 
même la valeur des cahiers. Telles sont, en résumé, les réponses de 
M. Loutchisky à ses contradicteurs. Nous en admettons complètement 
le bien-fondé; connaissant bien les cahiers pour les avoir tous lus ou con- 
sultés depuis plusieurs années, et connaissant, d'autre part, par M. Lout- 



LA Propriété foncière au xviii^ siècle 159 

chisky, les rôles de vingtièmes, nous estimons que dans ce débat il doit 
avoir cause gagnée. 

Après cette partie critique, M. Loutchisky expose la manière dont les 
rôles de vingtièmes ont été faits et vérifiés. Ces tableaux sont exacts pour 
le dénombrement des terres. C'est ce que dit Turgot. Ils ne sont inexacts 
que pour l'estimation, et, à ce titre, les cahiers ne font que reproduire la 
critique de Turgot. Ce ne sont pas, d'ailleurs, les premiers rôles de ving- 
tièmes, qui sont la base des recherches de M. Loutchisky. Les rôles de 
1750-51 ne contiennent le plus souvent que les chiffres du revenu net et 
le total de l'impôt dû par chaque contribuable; ils ne fournissent aucun 
détail sur la quantité des terres des paysans, ou du moins ce n'est 
là qu'une très rare exception. Des vérifications eurent lieu après 
l'édit de 1771, qui portaient sur l'étendue des terres et l'estimation 
du revenu. Ces rôles vérifiés méritent créance. Car 1° le total de la 
quantité des terres est, pour chaque paroisse, le même, ou à très 
peu prés, dans les différents rôles. Puis, quand on entre dans le détail, 
on voit qu'il y a une coïncidence parfaite entre tous les chiffres donnés 
pour les ventes et les achats correspondants. S'il y a des différences, 
comme pour la commune de La Tronche (Limousin), entre les quantités 
données pour les années 1764 et 1779, la cause en est dans un partage 
de biens communaux qui va augmenter surtout les possessions des pays 
sans (page 48). Et 2° les plaintes portées aux intendants donnent une 
preuve indirecte de l'exactitude des rôles en ce qui concerne l'étendue 
des terres inscrites. Ces plaintes, innombrables, ne concernent jamais la 
quantité, mais seulement l'estimation, et visent à des diminutions d'impôt 
pour cause de grêle, de sécheresse, d'incendie, d'inondation ou d'épizoo- 
tie. 

C'est donc sur les rôles de vingtièmes vérifiés à la fin de l'ancien 
régime que s'appuie l'auteur. Les divisions de chacune des nombreuses 
tables qu'il donne ne sont point le produit de son invention, de sa ten- 
dance à créer « des distinctions absolues » entre les groupes de la popula- 
tion agricole, comme l'assure M. Aulard, mais la reproduction textuelle de 
ce qu'on lit dans les rôles (pages 58 et 59). Dans chaque rôle on trouve 
les terres des privilégiés, les terres soumises à la taille, enfin les terres 
ecclésiastiques (terres d'église et terres appartenant à titre privé aux abbés, 
curés, etc.). A côté du nom de chaque propriétaire est indiquée sa pro- 
fession (laboureur, vigneron, journalier, métayer, artisan, industriel, veuve 
ou mineur, sans profession) etc. Les bourgeois sont « ceux qui vivent du 
revenu de leurs terres sans les cultiver eux-mêmes » ; c'est une distinc- 
tion purement économique ; et ce titre de bourgeois ou de sieur est dans 



i6o 



PH. SAGNAC 



les rôles. Les noms des bourgeois sont accompagnés de leurs titres, fbm 
tions (page éo). Ce n'est donc point là une invention de M. Loutchisb 
L'auteur insiste là-dessus, et, au fond, on sent qu'il regrette de le faire 
mais il s'est aperçu que la plupart de ses contradicteurs n'étaient poii 
familiers avec les rôles de vingtièmes, et qu'il était nécessaire, par suitel 
de leur en donner une description détaillée. 



II 

M. Loutchisky étudie la répartition du sol en Limousin surtouti 
ce qui ne veut pas dire qu'il se renferme dans une étude purement locaU 
de nombreuses comparaisons entre ce pays et d'autres, comme le Laoi 
nais, la plaine toulousaine, venant presque à chaque page éclairer et expli 
quer les phénomènes sociaux proprement limousins. 

Le Limousin est un pays exclusivement agricole, assez homogène^ 
bien que l'élection de Brive, notamment la partie méridionale de cette 
élection, se distingue par un terroir plus fertile et un climat plus douî 
qui permettent certaines cultures, comme la vigne, absentes de l'électioi! 
de Tulle. 

Le Bas-Limousin, étudié par M. Loutchisky, soit les élections de Tulld 
et de Brive, comprenait 310.000 arpents (247.000 pour l'élection de 
Tulle et 63.000 pour celle de Brive). Comment cette superficie était-elU 
répartie entre les diverses classes de la population ? C'est ce qu'indique'l 
le tableau suivant : 



Bourgeois 

80.000 arp. 



Ecclésiastiques 

9.600 arp. 



Nobles 

46.000 arp. 



Paysans 

171.000 arp. 



Ainsi les paysans ont plus de la moitié des terres ; et, parmi les privi- 
légiés, ce sont les bourgeois qui possèdent le plus. Cette prépondérance 
de la bourgeoisie n'existe pas dans tous les pays ; c'est un trait particulier 
au Limousin. Ailleurs, ce sont les ecclésiastiques et les nobles qui pos- 
sèdent plus que les bourgeois : tel est le cas dans le Laonnais, où les 
ecclésiastiques ont 30.715 arpents et les nobles 30.000, tandis que les 
bourgeois n'en ont que 10.670. Il y a de grandes propriétés ecclésias- 
tiques en Laonnais ; rien de pareil en Limousin. 

Les propriétés sont plus ou moins grandes, suivant la valeur du sol. 
Dans les parties montagneuses et peu fertiles, les grands domaines appa- 
raissent; dans les régions riches, la propriété est plus morcelée. Aussi 
l'auteur distingue-t-il : i° le nord de l'élection de Tulle (les terres incultes 



LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE AU XVIII= SIECLE l6l 

y dominent) ; 2° le centre et le midi de l'élection de Tulle (les terres 
incultes diminuent de superficie) ; 3° l'élection de Brive, où la superficie 
des terres labourables est deux fois plus grande que dans le nord de Tulle 
et où apparaissent les vignobles. Et il montre, à maintes reprises, comment, 
par une transition insensible de l'une à l'autre, changent les cultures et 
se modifie aussi la répartition du sol. 

Les terres sont divisées, soit par lopins de pré, bois, vigne, terre labou- 
rable, soit par domaines, comprenant à la fois le bois, le pré, la terre 
arable, etc. Ce qui domine en Limousin, c'est le domaine, c'est-à-dire 
cette exploitation rurale qui forme un tout et qui peut être plus ou moins 
considérable. Dans 104 paroisses étudiées à ce point de vue, les 
domaines occupent les 4/5 de la terre qui appartient aux paysans. De 
même sur le sol des privilégiés la forme de domaine prédomine, surtout 
dans le nord (3/4 de la terre privilégiée); et ce n'est que dans le midi de 
l'élection de Brive, à terroir fertile et à climat plus heureux, que les deux 
formes de culture, lopin et domaine, s'équilibrent à peu près. Cette orga- 
nisation agricole n'est pas spéciale au Limousin ; elle se retrouve dans 
les autres pays que M. Loutchisky a pu étudier : le Laonnais, la Norman- 
die, la Bourgogne, la plaine toulousaine. 



III 

Après les privilégiés, les paysans, c'est-à-dire la classe sociale qu'étudie 
avant tout M. Loutchisky. Ils se divisent en deux groupes : le groupe 
agricole et le groupe non agricole ou soi-disant tel (artisans et industriels). 

Le groupe non agricole se compose des industriels (meuniers, cabare- 
tiers, aubergistes, marchands, etc.) et des artisans (maçons, charpentiers, 
tisserands, tailleurs, etc.). Ils forment, suivant le développement indus- 
triel du pays, une proportion plus ou moins grande de la population 
rurale. Dans le Bas-Limousin (élection de Tulle et de Brive), région 
essentiellement agricole, les artisans et industriels forment les 8,9 % delà 
population paysanne. Dans l'élection de Tulle (8 5 paroisses) qui comprend 
6059 ménages de paysans cultivant la terre, il y a 624 artisans et indus- 
triels. Artisans et industriels possèdent des terres; sur les 624 de l'élection 
de Tulle, il y en a 520 qui possèdent. Il y a 19 paroisses, sur 85, où il n'y 
a pas un seul artisan possesseur, et 20 où il n'y a point d'industriel pos- 
sesseur. Dans 30 paroisses il y a 2 ou 3 artisans qui possèdent, et dans 
38 paroisses il y a i à 3 industriels propriétaires. Ils n'ont qu'une petite 
partie du sol. Dans l'élection de Tuile, artisans et industriels ne détiennent 



l62 PH. SAGNAC 

que 5,2 °/o de toute la terre. Ce sont de petits lopins qu'ils possèdent, de 
dimensions à peu prés égales à ceux des métayers et des vignerons, et 
qu'ils font valoir eux-mêmes. Leurs occupations non agricoles ne sont que 
subsidiaires ; artisans et industriels vivent en grande partie de la terre 
qu'ils font valoir dans cette province du Limousin essentiellement agri- 
cole, où il n'y a guère que 13 °/o delà population qui habitent les villes '. 
Le mouvement de la propriété de ce groupe non agricole a été, dans le 
Limousin, de 1779 à 179 1, très faible et presque insignifiant. Pas de 
grands achats ni de grandes ventes pendant cette période ; il y a eu des 
déplacements, sans doute, mais la quantité de terre possédée par les arti- 
sans et les industriels dans l'élection de Tulle ou dans celle de Brive est 
restée à peu près la même (tables VIII, X, XIII, XIV), Le mouvement 
de la propriété de ce groupe a été encore beaucoup plus faible à la fin du 
xv!!!*^ siècle dans le Laonnais. 

Le Limousin et le Laonnais étant des pays assez différents, l'un repré- 
sentant le type agricole par excellence, l'autre un type moyen dans la 
France de ce temps, il est intéressant de comparer les groupes non agri- 
coles de ces deux régions. Dans l'élection de Tulle, les artisans forment 
6, 5 % de la population agricole; dans le Laonnais la proportion est 
18,7 °/o. En même temps il y a dans le Laonnais une différenciation 
beaucoup plus grande des métiers; il y a beaucoup plus de tisserands, de 
tailleurs, de sabotiers, de charpentiers. 393 artisans du Limousin (élection 
deTulle) possèdent 3.245 arpents; 1.115 artisans du Laonnais en ont 
3.063. La propriété des artisans est beaucoup plus petite en Laonnais. 
C'est que le Laonnais est un pays déjà un peu industriel ; ensuite, dans le 
Limousin, pays agricole où l'industrie est subsidiaire, le groupe non agri- 
cole doit naturellement se trouver plus riche en terre. Et ainsi on aper- 
çoit une connexion entre le développement de l'activité industrielle et 
l'augmentation du nombre des possesseurs de petits lopins ou de mai- 
sons. En Laonnais, le nombre des laboureurs, possesseurs d'une simple 
maison, est douze fois plus grand que dans le Limousin. En Artois, les 
possesseurs d'une maison avec ou sans lopin forment prés de 50 % de 
toute la population agricole. Le morcellement de la propriété se déve- 
loppe de plus en plus dans les pays qui deviennent plus ou moins indus- 
triels (Laonnais, Artois, Normandie). 



I. C'est la proportion du département de la Corrèze en 1790. Sur 254.000 habitants, 
12, 8 % exactement habitent dans les villes (la moyenne de la population urbaine était alors 
en France 21,6 %)• 



LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE AU XVIII' SiÉCLE 163 



IV 

Le groupe agricole, de beaucoup le plus nombreux, se compose des 
laboureurs, journaliers, vignerons, métayers. Dans le Limousin, pays 
essentiellement agricole, il est plus important que partout ailleurs. La 
population purement agricole, déduction faite du groupe prétendu non 
agricole (industriels et artisans), présente dans divers pays les propor- 
tions suivantes par rapport à la population totale : 

Limousin Pays toulousain Bourgogne Laonnais Normandie 

85,4 % 80,3 % 69,6 % 65,5 % 6o,é °/o 

Parmi ces paysans il y a des laboureurs, des journaliers, des vignerons, 
etc. Et le nombre des laboureurs est en Limousin plus grand que partout 
ailleurs. Voici la proportion des laboureurs : 

Limousin Pays toulousain Bourgogne Laonnais Normandie 

47 % 27 % 35 "/o 24 % lé % 

Quant à la proportion des artisans, il est bon de la mettre en compa- 
raison avec celle des laboureurs dans les mêmes pays. Elle est indiquée 
par le tableau suivant : 

Normandie Laonnais Bourgogne Pays toulousain Limousin 

28 °/o 25 °/o 18 % 12 % 8 % 

C'est à peu près l'ordre inverse du tableau précédent, relatif aux labou- 
reurs. Les pays les plus industriels sont ceux qui comptent le moins de 
laboureurs. — Les journaliers sont plus nombreux que les laboureurs, 
sauf en Limousin. L'agriculture s'industrialise en Normandie, dans le 
Laonnais, et surtout dans le pays toulousain. Il y a plus de journaliers en 
Laonnais qu'en Normandie ; c'est que, dans cette dernière province, 
l'atelier attirant davantage, on devient plutôt artisan. Telle est la com- 
position générale du groupe agricole, principalement dans le Limousin. 

Ce groupe possède en Limousin plus de la moitié des terres. Dans les 
43 paroisses de l'élection de Brive, sur 63.000 arpents, les paysans en ont 
34.000, soit près de 50 % ; et, dans les 85 paroisses de l'élection de Tulle, 
sur 247.000 arpents, ils en ont 137.000, soit 600/0. En outre, les paysans 
font valoir les terres des bourgeois, des nobles, des ecclésiastiques, qu'ils 



lé4 PH. SAGNAC 

ont prises à bail. Ce qui domine dans le Limousin, c'est la propriété pay- 
sanne. La propriété est morcelée, mais le morcellement est moins accen- 
tué dans le Limousin que dans le Laonnais. Les laboureurs du Limousin 
ont de plus grands domaines que ceux du Laonnais. En Limousin ceux 
qui possèdent de i à 20 arpents sont les plus nombreux. En Laonnais, ce 
sont ceux qui ont moins d'un arpent. La table XIX nous donne les rela- 
tions suivantes : 

Limousin Laonnais 

Possesseurs de i à 20 arpents et de moins 
de I arpent 53,8% 91,8% 

Les laboureurs du Limousin ont la moitié des propriétés paysannes, 
ceux du Laonnais le tiers seulement. En Laonnais les laboureurs seuls 
ont une moyenne de terre à peu près suffisante. Les journaliers, les vigne- 
rons y ont 6 et 10 fois moins qu'en Limousin. Cette distribution des terres 
peut servir à expliquer les conditions qui ont retenu le Limousin et 
quelques autres provinces dans l'état de pays exclusivement agricoles. 
Ainsi se présente le groupe agricole du Limousin, comparé à celui 
d'autres pays. 

Reste à étudier ce groupe limousin en lui-même. Il existe entre les 
diverses paroisses des différences considérables. Sur 131 paroisses étu- 
diées, les paysans ont : 

dans 45 paroisses, moins de 50 % de la terre paroissiale 

dans 21 — 50 à 60 % — 

dans 25 — éo à 70 % — 

dans 23 — 70 à 80 °/o — 

dans 5 — 90 % et plus — 

Entre les laboureurs il y a de grandes différences. On en voit qui ont 
4, 3 ou 2 bœufs, 4, 3, 2 ou I vaches. Dans ii paroisses seulement (sur 
131) dominent les grandes propriétés paysannes (c'est-à-dire, suivant la 
classification de M. Loutchisky, les propriétés supérieures à 50 arpents). 
Le plus souvent les laboureurs ont des domaines de 20 à 50 arpents. Ail- 
leurs, surtout dans l'élection de Brive où la terre a plus de valeur, ils 
n'ont guère que des propriétés de i à 20 arpents. Ce qui domine, ce 
sont les laboureurs à grande ou moyenne propriété paysanne (au-dessus 
de 20 arpents). — Les journaliers ont généralement de petites possessions 
(de I à 20 arpents et au-dessous); les grands propriétaires sont parmi 



LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE AU XYIIl' SiÉCLE lé^ 

eux fort peu nombreux. — Il en est de même des vignerons. — Enfin il y a 
des gens qui ne possèdent que la maison avec ou sans lopin de terre ou 
jardin. Dans l'élection de Tulle et le nord de celle de Brive, il y a 31 
paroisses où cette classe n'a point existé. Il y a aussi des laboureurs et surtout 
des journaliers qui ne possèdent qu'une maison. Le plus souvent la pro- 
portion de ces laboureurs et journaliers ne dépasse pas 18 °/o. Nous 
trouvons donc dans le Limousin une série de ménages qui sont sur la 
limite du prolétariat. Dans le Limousin cette classe est moins dévelop- 
pée qu'ailleurs. Et, dans cette province agricole, où on ne connaît guère 
que les travaux agricoles, les pauvres ménages ne cherchent pas un sup- 
plément dans l'industrie, comme en Normandie ou en Laonnais, mais 
dans le travail de la terre, soit en Limousin, soit même à l'étranger 
(Espagne). 

La plupart des gens du village étant propriétaires, il y a peu de métayers, 
appelés tels dans les rôles, c'est-à-dire des hommes ne possédant rien 
par eux-mêmes, mais faisant valoir à moitié fruits des terres prises à bail. 
Il ne faudrait pas conclure de là à la minime importance du métayage. En 
dehors des terres qu'ils possédaient, laboureurs, journaliers, vignerons, 
artisans faisaient valoir comme métayers des terres appartenant à des 
ecclésiastiques, des nobles ou des bourgeois. En Limousin le métayage 
des terres privilégiées était la règle presque unique. Il n'y a donc pas, à 
y regarder de près, de contradiction entre les rôles et les données que 
nous pouvons avoir par Arthur Young notamment. Ecclésiastiques, nobles, 
bourgeois donnent donc leur terre surtout à métayage à moitié fruits ; ils 
se servent aussi de diverses autres formes de contract : louage moyen- 
nant argent et denrées, colonage perpétuel, enfin arrentement, lequel 
transfert la propriété au preneur. Dans la plupart des cas ils donnent à 
métayage des domaines entiers, ce qui se comprend facilement, les trois 
quarts des terres privilégiées étant divisées en domaines. Ainsi les pay- 
sans, outre les terres qu'ils possèdent en propre (la moitié du sol), 
détiennent encore, sous forme de métayage, arrententement, etc. 
presque toute la terre des privilégiées. Les formes de culture sont à peu 
près les mêmes, sur les terres des privilégiés et sur celles des paysans ou 
du moins des plus riches paysans, les laboureurs. Ici on laboure généra- 
lement avec des boeufs. Les journaliers, les vignerons labourent avec des 
vaches. M. Loutchisky donne sur la culture une foule de détails très 
intéressants et toujours très précis dans lesquels nous ne pouvons entrer. 
Disons seulement que cette organisation en domaines n'est pas particu- 
lière au Limousin et qu'on la retrouve en Auvergne, en Touraine, en 
Poitou ; là, comme en Limousin, le fermage est peu développé et le 



l66 PH. SAGNAC 

métayage prépondérant. Ainsi dans le midi et le centre de la France 
domine le métayage; dans le nord, c'est le fermage, avec paiement en 
nature et en argent, et surtout l'arrentement de petits lopins. Dans le 
Laonnais, l'Artois, la forme prépondérante n'est pas le fermage de grands 
domaines, mais l'amodiation de petits morceaux de terre. Le morcelle- 
ment est ici beaucoup plus accentué que dans le centre. Et c'est pourquoi 
le fermage de domaines n'embrasse que les 23/100 de la terre des privili- 
giés en Laonnais, le reste étant amodié aux paysans, après avoir été 
divisé en petits lopins. Même les grands domaines, comme ceux des 
riches abbayes de l'Artois et du Laonnais, ne sont pas en entier donnés à 
ferme; les abbayes arrentent une partie de leurs terres par petits lopins. 
M. Loutchisky donne une foule d'exemples et présente une série de con- 
sidérations que nous ne pouvons pas reproduire dans ce résumé succinct ; 
nous nous contentons de renvoyer le lecteur aux nombreuses tables sta- 
tistiques et aux chiffres qu'il fournit en abondance. 



M. Loutchisky n'a pas seulement étudié la répartition du sol entre les 
diverses classes de la société avant la Révolution. Il a recherché aussi 
les tendances qui se manifestaient. Y avait-il au xviii^ siècle une tendance 
à la concentration du sol, au détriment des paysans? D'aucuns l'ont sou- 
tenu. Et à ce propos M. Loutchisky critique la théorie de M. Marion qui 
voit dans la diminution des cotes du pays toulousain la preuve d'une cer- 
taine concentration. Or il y a très souvent diminution parce que — sui- 
vant les expressions de Figuéres, contrôleur des vingtièmes — « plusieurs 
cotes sont portées à mémoire et pour non-valeurs ». On omet aussi dans 
les rôles les cotes de possesseurs de maisonnettes, de jardins, de terres 
incultes, etc. La diminution des cotes n'indique donc pas nécessairement la 
concentration du sol. Quant aux lods et ventes, leur existence et leur 
montant ne suffisent pas pour déterminer l'évolution. Les paroisses où il 
n'y a pas de lods sont une exception très rare; si aucuns lods et ventes ne 
sont indiqués, cela ne veut pas dire, d'ailleurs, qu'il n'en soit pas prélevé : 
tel est le cas des paroisses qui relèvent du roi, comme la Vernose (pays 
toulousain). Enfin il y a des remises plus ou moins fortes, générale- 
ment accordées par le seigneur, sur le montant des lods et ventes, et ces 
remises ne sont pas indiquées dans les rôles. Ajoutez enfin que le taux 
des lods n'est pas le même suivant les régions, que le prélèvement s'en fait 
parfois, non sur le prix de vente, mais sur la quantité d'arpents vendus, 



LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE AU XVIII^ SIECLE 167 

(i sol, 2 sols par arpent) comme dans la plaine toulousaine, et vous com- 
prendrez avec quelle précaution il faut se servir des documents sur les 
droits casuels. Sur les 52 paroisses du pays toulousain étudiées par 
M. Loutchisky, 19 présentent une diminution de cotes, et 33 une augmen- 
tation, de l'année 1762 à 1782. Les nouveaux numéros sont deux fois plus 
nombreux que ceux qui ont disparu. Il y a donc une évolution vers le 
morcellement, faible, sans doute, presque insignifiante, surtout si on la 
compare à celle qui s'est produite dans d'autres provinces (Berri, Limou- 
sin, Auvergne, Touraine). Le fait dominant, c'est le morcellement de 
plus en plus accentué des terres. 

M. Loutchisky le prouve par le Limousin d'abord. Dans ce pays 
(Brive et Tulle) de 1779 '^ ^79^ A^ bourgeoisie achète aux nobles et revend 
aux paysans ce qu'elle a acquis et même une partie des terres qu'elle pos- 
sédait auparavant. Elle est un véritable et très puissant agent de morcel- 
lement. La noblesse a perdu 5.500 seterées (la seterée vaut près de la 
moitié d'un arpent) en douze ans (1779- 1 791), et ses terres sont allées : 
1° aux paysans (54 °/o) et 2° aux bourgeois (46 %) qui, nous l'avons vu, 
les ont revendues aux paysans. L'Église n'a presque rien perdu (64 
seterées). Les privilégiés perdent, les paysans acquièrent. On ne saurait, 
les documents ne le permettant pas d'une manière complète, apporter des 
preuves absolues du morcellement dans la période antérieure, de 1750 à 
1779. Mais, pour quelques paroisses où cette étude est possible, on voit 
que les achats sont moins nombreux après 1780. Probablement, en Limou- 
sin, dans ce laps de temps le mouvement d'acquisition a été plus fort. 
Et le fait que, dans d'autres provinces, l'évolution s'est produite dans ce 
sens, vient rendre plus probable encore cette hypothèse. — Même évolu- 
tion vers le morcellement dés 1750 dans le pays toulousain, le Laonnais, 
l'Artois; acquisition de terres par les paysans, pertes subies par les privi- 
légiés. Quelle est la cause de cette évolution générale qui se réalise avec 
une si belle uniformité au nord, au centre, au midi de la France? C'est ce 
que M. Loutchisky se réserve de nous exposer dans son prochain 
ouvrage. Cela tient sans doute, croyons-nous, à la paix qui a régné en 
France après les guerres de Louis XIV jusque vers 1741, à la moins 
longue durée des guerres qui ont suivi cette date et à leur moins grande 
répercussion sur la vie des classes rurales (il n'y a pas eu d'invasion des 
pays frontières), à certains progrès de la culture (prairies artificielles) et 
à quelques défrichements, surtout à une série de bonnes récoltes de 1760 
à 1770, nolamment, au moment où l'on établissait la liberté d'exportation 
desgrains(éditde 1764 de Laverdy). Ces causes générales ontcudans toute 
la France les mêmes effets. Les classes rurales pouvaient acheter des terres 



lé8 PH. SAGNAC 

aux nobles qui avaient besoin d'argent et aux bourgeois qui préféraient 
vendre leurs possessions pour placer leur fortune dans les offices royaux, 
dans l'industrie de plus en plus active à cette époque et dans le com- 
merce. 

Quelles sont, parmi les paysans, ceux qui ont acquis des terres? Tous 
les groupes de la classe agricole ont acheté; mais il y a des nuances. Dans 
l'élection de Tulle et le nord de celle de Brive (voyez la table XXIX), ce 
sont surtout les gens « sans profession » qui ont acheté de 1779 à 1791. 
Dans 78 paroisses de ce pays ils ont acquis 4.438 seterées, soit les 
69,3 % du total des terres achetées. Puis viennent les laboureurs 
(1.211 sesterées), enfin les journaliers (702 sesterées) et les vignerons 
(achats insignifiants). Dans le midi de l'élection de Brive les gens « sans 
profession » n'acquièrent, de 1782 à 1791, que 81 seterées (gain net), 
les laboureurs en achetant 207 et les journaliers 15e. Et en Limousin, ce 
sont également les laboureurs qui tiennent le premier rang. Ce sont les 
laboureurs qui seront les plus gros acheteurs paysans des biens nationaux. 
« Il est plus que probable, il est presque évident, dit M. Loutchisky 
(page 211) que l'évolution delà propriété avant et pendant la Révolution 
se faisait dans une seule et même direction en beaucoup de pays de 
France, au nord, au centre, à l'ouest, à l'est et au midi, et qu'elle se fai- 
sait surtout au profit des laboureurs. » Ainsi s'est créée une nouvelle classe 
de propriétaires, remplaçant les privilégiés. La bourgeoisie a perdu plu- 
tôt que gagné avant la Révolution; elle a vendu plus qu'elle n'a acheté. 
Mais, au moment des grandes ventes de biens nationaux, bourgeois et 
paysans ont acheté à l'envi. Les bourgeois ont ici acheté plus que les 
paysans; là le contraire s'est produit. C'est ce que j'ai indiqué, en sui- 
vant d'ailleurs les documents fournis par M. Loutchisky, dans la Légis- 
lation civile de la Révolution que je ne cite que pour répondre à une cri- 
tique de M. Loutchisky : ma conclusion, dit-il, est juste, en général, 
mais on ne saurait admettre ma supposition que ce ne sont que des 
bourgeois qui servirent de fondement à la nouvelle classe. Au fond, je 
suis tout à fait d'accord avec M. Loutchisky; je crois avec lui que les pay- 
sans ont acquis beaucoup pendant la Révolution. Je n'ai voulu dire 
qu'une chose : c'est que dans certaines régions, aux environs des villes et 
dans certains pays, les bourgeois ont acheté davantage, tandis qu'ail- 
leurs ce sont les achats des paysans qui ont été prépondérants. Il n'y 
a là qu'une question de nuance, et je ne veux pas insister davantage. Ces 
laboureurs qui ont acheté tant de terre avant la Révolution ont tendu à 
concentrer de plus en plus le sol entre leurs mains et avant 1791 et après. 
De sorte qu'ils sont peu à peu montés dans l'échelle sociale. Tel, qui 



LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE AU XVIII" SiÉCLE 1^9 

était appelé laboureur dans les actes de vente de 1791-92, est ensuite en 
93-94 dénommé cultivateur, puis sieur, propriétaire, et, avec l'Empire, il 
est désigné du titre de Monsieur le propriétaire. La métamorphose du paysan 
en bourgeois s'est opérée de 1791 à 1804. Et ce serait, ajoute M. Lout- 
chisky, une étude bien intéressante que la généalogie de ces anciens 
laboureurs qui se sont fondus dans la classe des bourgeois. 

A notre tour nous adresserons une critique ou plutôt une question à 
l'auteur. Qu'est-ce que ces « sans profession » de l'élection de Tulle ? 
Évidemment, ce ne sont pas des « sans culottes », de pauvres hères, 
puisqu'ils ont la faculté d'acheter tant de terre. Ne serait-ce pas, bien 
qu'ils soient rangés dans la classe agricole, des bourgeois à leur façon ? 
Les laboureurs, qui sont des gens aisés, n'acquièrent de 1779 ^ ^791 
dans l'élection de Tulle que 12 11 seterées, alors que ces « sans profes- 
sion » en achètent près de quatrefois plus (4438 seterées). Il nous semble 
qu'il y a là un point important à élucider. 



VI 



Dans son petit livre en français paru en 1897, M. Loutchisky avait 
omis la question des droits domaniaux, et je lui avais même adressé une 
légère critique à ce sujet dans la Revue historique (mars 1898). M. Lout- 
chisky possédait déjà des documents, et aujourd'hui nous avons sa 
réponse qui ne manque pas d'originalité. Il établit d'abord que les droits 
domaniaux étaient dus par les seigneurs aussi bien que par les paysans, 
et il fait bien d'insister sur ce point que l'on semble trop oublier, comme 
si la hiérarchie féodale n'entraînait pas des effets pour toutes les classes de 
la société qui possèdent la terre. Mais ce n'est pas là, à notre avis, qu'est 
la découverte; les feudistes, comme Fréminville, Renauldon et autres, 
n'ont garde d'oublier ce côté des choses, et, dans les discussions à l'As- 
semblée constituante, le rapporteur du Comité féodal ne proposa-t-il point 
d'éteindre les droits seigneuriaux d'un seul coup, le roi faisant abandon 
de ses droits à ses vassaux, lesquels pratiqueraient la même opération à 
l'égard de leurs vassaux inférieurs et ceux-ci vis-à-vis des paysans, de 
proche en proche ? Où est la nouveauté, c'est dans ce fait que les nobles 
paient le même genre de redevances que les roturiers, tout au moins en 
Bretagne, en Poitou, en Touraine : des boisseaux de froment, d'avoine, 
des chapons, gelines etc., et même des corvées, et cela pour leurs terres 
nobles. Et ces charges sont lourdes parfois. En Poitou, un écuyer. de 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. I2 



lyo PH. SAGNAC 

Thuregeau, paie, pour sa terre noble qui lui donne 1275 livres de revenu;*» 
une rente de 680 livres. Et ce n'est là qu'un exemple entre plusieurs. ^ 

Une question se pose donc. Quelle était, dans les revenus domaniaux 
d'un seigneur supérieur, la part fournie par les nobles et la part fournie par 
les paysans ? Question très difficile à résoudre, car les rôles de vingtièmes 
donnent les revenus en bloc. Il faudrait étudier les aveux et dénombre- 
ments. 

Un autre résultat très important des recherches de l'auteur sur les 
droits domaniaux, c'est que ces droits sont très inégalement répartis 
entre les débiteurs. Ceci, on pouvait le supposer a priori, rien n'étant 
uniforme dans l'ancien régime. Mais, ce que l'on n'aurait pu supposer, c'est 
l'excessive inégalité qui régnait entre les paroisses d'abord, et ensuite entre 
les paysans de chaque paroisse. En premier lieu, il y a des paysans qui ne 
paient rien, comme en Bretagne; ils sont « francs de rente », et une telle- 
liberté provient, sans doute, de l'oubli où sont tombés les droits doma-'. 
niaux. En second lieu, les uns paient des sommes insignifiantes, ou à ua.^ 
seul seigneur; d'autres paient, comme à Saleyrac (Auvergne), à deux,; 
trois, quatre, cinq, six et même sept seigneurs. Si bien que, dans certaines 
régions, comme la plaine toulousaine, des paysans déguerpissent ou cessent 
de labourer. M. Loutchisky voudrait chercher à établir des catégories de 
paysans, suivant la lourdeur du fardeau domanial qu'ils ont à supporter. 
Ce serait, croyons-nous, une entreprise impossible et surtout vaine. 1: 
Pourquoi vouloir mettre tant d'ordre, tant de précision mathématique- 
dans le chaos des droits domaniaux? L'essentiel est qu'on voie, d'une 
manière nette, cette inégalité excessive qu'il nous a indiquée. — En ter- 
minant, il nous parle très brièvement de l'augmentation des droits seigneu- 
riaux à la fin de l'ancien régime et se trouve ici absolument d'accord 
avec nous. Mais il ajoute à ce que nous avons pu dire ailleurs des faits 
curieux sur la question des arrérages. Dans certains endroits, d'après le 
livre d'un seigneur de Touraine, les arrérages ne sont pas payés depuis 
1730; en Dauphiné des paysans n'ont pas payé depuis 1743; au milieu 
du siècle il y a une décadence profonde du régime seigneurial, presque un 
oubli des droits fondamentaux qu'il entraîne. 



VII 



Nous ne saurions, en terminant, nous empêcher de dire quelle recon- 
naissance nous devons à M. Loutchisky qui a élucidé tant de questions 
ardues et si importantes pour l'histoire de notre pays. Qu'il nous per- 



LA PROPRIETE FONCIERE AU XVIII^ SIECLE IJ l 

mette, cependant, après les objections que nous avons pu lui faire en 
cours de route, de concentrer ici nos critiques ou plutôt nos questions. 
Nous craignons, tout en ayant le plus grand respect de la statistique, 
qu'il n'y ait parfois un peu d'abus des exercices mathématiques, un peu 
trop de divisions factices par suite. Il y a dans le Limousin une petite, 
une moyenne, et une grande propriété; mais cette petite propriété du 
Limousin serait une moyenne propriété dans le Laonnais. De sorte qu'un 
lecteur moins familiarisé que nous avec ces questions pourrait peut-être 
se perdre dans toutes ces divisions, — Après avoir montré une précision 
toute mathématique dans la description des rôles, M. Loutchisky est par- 
fois plus élastique dans ses conclusions; il exagérera des différences entre 
un pays et un autre. C'est ainsi qu'il a parfois une tendance à augmenter la 
différence entre le Laonnais et le Limousin. Parlant de la force écono- 
mique des groupes non agricoles, il dit qu'il n'y a pas de gros achats ni 
de grandes veijtes en Laonnais, comme en Limousin. Ce n'est pas tout 
à fait exact, puisqu'il n'y a pas d'augmentation sérieuse des terres de ces 
groupes en Limousin, mais seulementdes mutations. Ce qui nous importe, 
c'est le résultat net, définitif. On retrouverait ailleurs d'autres exagéra- 
tions dans l'expression. Cela provient de la très grande difficulté qu'il y a 
quelquefois à généraliser les données de tableaux statistiques; on a été 
très précis dans le détail ; et, dans la conclusion, on ne trouve plus que 
des mots vagues ou faibles pour remplacer les chiffres. C'est ce qui nous 
convainc que, sinon dans la recherche, du moins dans l'exposition, il n'y a 
pas intérêt à pousser trop loin les divisions statistiques. — Enfin, on 
n'arrive pas toujours à se rendre compte de l'étendue de pays étudiée par 
l'auteur : tantôt, suivant l'état des documents, il opère sur tel nombre 
de paroisses, tantôt sur tel autre; il nous a semblé qu'une ou deux fois 
on n'était pas suffisamment averti, qu'une donnée faisait défaut. Mais ce 
ne sont là que de très légères critiques, ou même seulement des points 
d'interrogation. 

Le travail de M. Loutchisky est, on n'a pu en juger qu'en partie, 
d'une richesse de documentation, d'une richesse aussi de vues et de con- 
sidérations qui en font un livre indispensable à tous les historiens et à tous 
les sociologues sérieux. Il renouvelle ou plutôt il crée V histoire de la pro- 
priété foncière en France au XV H I*" siècle, qI nous espérons que bientôt l'au- 
teur nous donnera un travail encore plus complet, où il étudiera davantage 
les formes de culture, les droits domaniaux, etc., et où il développera 
plus qu'il n'a pu le faire les causes de tous les phénomènes économiques 
qu'il nous a si bien décrits. 

Ph. Sagnac. 



COMPTES RENDUS 



GÉNÉRALITÉS 

Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de 
France, depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution fran- 
çaise. XVI. Prusse. Avec une introduction et des notes par A. Wad- 
DiNGTON. Paris, Alcan, 1901. In-8, ciii-628 p. 

Le Recueil des instructions aux ambassadeurs de France, publié sous les 
auspices de la commission des Archives diplomatiques, vient de s'aug- 
menter d'un nouveau volume, consacré à la Prusse, dont la publication a 
été confiée à M. Albert Waddington, professeur à l'Université de Lyon. 
Il se compose, comme les tomes précédents, d'une introduction assez 
longue et des instructions elles-mêmes, précédées chacune d'une courte 
notice. 

Dans une publication de ce genre, l'introduction a une importance 
capitale : elle seule peut rendre intelligibles les documents si fragmen- 
taires qui la suivent et que séparent souvent plusieurs années d'intervalle; 
elle seule peut nous fournir, de l'un à l'autre, le lien indispensable. 
M. W. l'a bien compris ainsi, mais il a cru devoir refaire, dans chacune 
des notices spéciales, l'histoire un peu plus détaillée (quoique rapide 
encore) des événements survenus entre deux missions successives, et j'y 
vois deux inconvénients : il se condamne ainsi, d'abord à des répétitions 
inévitables, puis à ne faire, dans l'introduction, qu'un tableau général et 
superficiel. 

C'est là, à mon avis, le gros défaut de l'introduction. Elle prétend nous 
donner un aperçu de l'histoire entière des rapports diplomatiques entre 
la France et la Prusse, depuis la paix de Westphalie jusqu'à la Révolution 
française ; mais cet aperçu est si rapide qu'il ne nous apprend à peu prés 
rien. M. W. aurait pu tout au moins limiter son effort en se restreignant 
à élucider, soit la politique de la France dans ses rapports avec la Prusse, 
soit la politique de la Prusse dans ses rapports avec la France ; mais on ne 
sait s'il veut faire l'un ou l'autre, en sorte qu'il ne fait ni l'un ni l'autre. 
Dans la seconde partie de l'introduction par exemple (1648-1686), où il 



GèNÉRALITÉS 



173 



examine les principales questions qui furent l'occasion de rapports diplo- 
matiques entre la France et le Brandebourg : lutte des puissances du 
Nord, compétitions au trône de Pologne, etc., il ne précise et n'explique 
ni les intérêts et le but du gouvernement français, ni ceux de l'électeur 
Frédéric-Guillaume. Il est sans doute un peu trop facile de résumer 
la politique française à Stockholm par cette seule phrase, qui 
surprend davantage encore si l'on songe qu'elle se rapporte à toute la 
longue période de 1648 à 1686 : « Ainsi, jusqu'au bout, même alors 
qu'elle se détachait de lui, Louis XIV avait protégé la Suéde contre les 
convoitises du Grand Electeur ; ami ou ennemi de ce prince, il avait 
refusé de lui sacrifier les héritiers de Gustave-Adolphe. » M. W. sait 
comme nous que les choses ne sont pas si simples et qu'une vue aussi 
sommaire ne saurait l'autoriser à ajouter ce double jugement, dont les 
deux parties sont également discutables : « Rien de plus noble et de plus 
rare que cette constance inébranlable envers des alliés malheureux ! Rien, 
d'autre part, qui contraste davantage avec la duplicité du Brandebourg 
à l'égard de la Suède ! » (p. 27) La brièveté nécessaire de ce compte 
rendu ne me permet pas d'entrer dans plus de détails ; mais je note que 
M. W. se contente trop souvent, en présence des questions les plus 
complexes et les plus discutées, de phrases analogues à celles que je viens 
de citer. S'agit-il du revirement du Grand Électeur en 1679, M. W. n'en 
dit que ceci : « Le résultat de la lutte fut désastreux pour l'Électeur. 
Abandonné par ses alliés, il leur garda rancune et, pour se venger, se jeta 
dans les bras de Louis XIV. » S'agit-il du fameux renversement des 
alliances en 1755-56, M. W. ajoute simplement à la mention des traités 
de White-Hall et de Versailles cette courte phrase : « Les événements 
prirent un cours tumultueux. » A vrai dire, on aurait grand tort 
d'être trop sévère pour des imperfections de ce genre. N'est-il pas 
juste de songer à la somme de talents et surtout à l'énorme labeur, dis- 
proportionné au résultat, que comporterait, pour échapper à toute cri- 
tique, une introduction ainsi conçue ? 

Dans les courtes notices qui précèdent les instructions, M. W. aurait 
pu se contenter de préciser les circonstances dans lesquelles chaque ins- 
truction fut écrite. Il aurait ainsi gagné un peu de place, ce qui lui aurait 
permis de développer par contre un peu plus ce qu'il nous dit sur la 
personne et la carrière des divers ambassadeurs ou envoyés. Ces rensei- 
gnements biographiques sont parfois bien sommaires, de même que les 
renseignements bibliographiques ajoutés dans les notes : pour ne prendre 
que deux exemples, l'un au xvii^ siècle et l'autre au xviiie, il se trouve 
que Pufendorf n'est cité nulle part à propos du Grand Électeur et qu'à 



174 COMPTES RENDUS 

propos de Frédéric II, M. W. se donne l'air d'ignorer tout ce qui a pa 
en Allemagne sur la question du renversement des alliances. 

La publication des pièces elles-mêmes ne donne lieu qu'à quelquesj 
observations de détail. M. W. a corrigé la ponctuation et l'orthographe; 
on peut le préférer pour des documents de cette époque et de cette 
nature ; mais il vaudrait mieux en avertir et ne pas respecter plus que le 
reste les finales anciennes ois, oit, oient. Il y a de même un peu de flotte- 
ment dans l'orthographe des noms propres allemands, où M. W. 
substitue en général, mais pas toujours, la forme française à la forme 
allemande : Hannover ou Hanovre (pourquoi cet accent ?) ; Godefroy 
d'Iéna ou Otto de Schwerin, etc. Il vaudrait mieux aussi ne pas appeler 
le Grand Électeur Frédéric-Guillaume I" ; il est le seul électeur de Brande- 
bourg de ce nom. 

Le volume se termine, avant la table alphabétique des noms propres, 
qui a été soigneusement faite, par deux listes chronologiques des ambas- 
sadeurs, ministres et agents dans les deux pays de 1648 à 1789. Je puis y 
faire quelques corrections pour l'époque du Grand Électeur : Jean de 
Beyer n'arriva à Paris que le 6 février 1668 et en repartit le 4 mai; — 
Ilgen, que M. W. ne cite pas, fut, pendant quelques mois (octobre 1679- 
mai 1680), en même temps que M. de Piémont, l'un des agents de 
l'Électeur à Paris ; — Jean Beck fut au service de l'Électeur, non pas seu- 
lement jusqu'en 1679, "^^i^ jusqu'en 1686 : ses relations pour les années 
1679 à 16^^ so"t ^^^ Archives de Berlin. — G. Pages. 



XVP SIÈCLE 

Louis Madelin. De Conventu Bononiensi. Paris, Pion, 1900. In-8, xiv- 

123 p. 

M. M. s'est borné, dans ce travail, à étudier un épisode d'histoire 
diplomatique et religieuse. Le 14 septembre 15 15, François \" est vain- 
queur à Marignan ; le 13 octobre, un premier traité est conclu entre le 
roi de France et Léon X. Tout de suite après, une entrevue est décidée, 
on choisit pour lieu de réunion Bologne, et c'est là que, du 11 au 
15 décembre, les deux souverains discutent de vive voix, entre eux et 
avec leurs ministres, diverses questions dans lesquelles sont engagés le 
Saint-Siège et le royaume de France. Exposer les causes lointaines et 
profondes de l'entrevue de Bologne et les négociations préparatoires, 
relater l'ordre et le succès des pourpalers entre François I"" et Léon X, 



XVI^ SIÈCLE 



175 



les incidents curieux qui les marquèrent, les conséquences prochaines et 
lointaines qui en sont sorties, voilà, en quelques mots, ce que s'est pro- 
posé l'auteur. Étude plus difficile et plus longue que ne le ferait suppo- 
ser la brièveté de la période considérée. II n'est resté aucun compte rendu 
officiel de l'entrevue de Bologne. Il faut extraire des lettres des ambassa- 
deurs, des rapports des témoins oculaires les détails caractéristiques, et 
reconstituer, à force d'ingéniosité et de critique la physionomie exacte et 
l'œuvre précise de cette réunion de cinq jours. M. M. n'a négligé aucune 
source de renseignements : son expérience des archives d'Italie lui a 
permis de mettre au jour tout un ensemble de documents auxquels il a 
emprunté des traits pour le brillant tableau qu'il nous a tracé des fêtes de 
Bologne. En suivant fidèlement les textes, il s'est efforcé de retrouver 
sur quoi portèrent les négociations et il nous en montre les résultats ; 
l'alliance entre François I^"' et Léon X, les bases du Concordat, signé en 
15 17. L'idée de l'auteur, et elle nous paraît juste, — c'est que l'entrevue 
de Bologne marque un triomphe pour la politique française. Loin d'avoir 
sacrifié quoique ce soit de ses prétentions et de ses intérêts, François I*"" 
au contraire a réussi à se faire accorder à lui-même et à ses alliés tout ce 
qu'il désirait au point de vue politique et au point de vue religieux. La 
question de Naples ne paraît pas avoir été sérieusement agitée par le roi, 
sinon pour effrayer Léon X et en obtenir des concessions plus fortes. 
Quant au Concordat, il n'est pas nécessaire d'insister sur ce qu'il présen- 
tait d'avantages pour le roi dé France. Où il nous semble que l'auteur 
exagère, c'est lorsqu'il fait un tableau très sombre de l'état de l'Eglise 
sous le régime de la Pragmatique Sanction : son argumentation s'appuie 
trop volontiers sur un discours de Duprat, hostile à la Pragmatique, et il 
faudrait un nombre plus considérable d'exemples pour pouvoir conclure à 
la généralité des abus signalés. D'autre part Léon X retirait de l'entrevue 
plus de profit que M. M. ne veut bien le dire : les concessions faites aux 
alliés de François I" ne furent pas tenues ; la reconnaissance du pouvoir 
du pape était formelle, officielle, et la menace, la crainte si l'on veut, 
d'une séparation entre l'Église de France et la cour de Rome était désor- 
mais dissipée. Sans doute cet avantage n'apparaîtra avec tout son prix 
pour la papauté que lorsque la Réforme triomphera en Allemagne ; mais 
dès 1516, moralement et pécuniairement, il n'était pas à dédaigner. En 
terminant prenons acte de deux promesses de M. M. : l'une, de nous 
donner un ouvrage d'ensemble sur le Concordat de 15 16, dont le présent 
travail ne serait qu'un fragment; l'autre, de publier la correspondance de 
Luigi de Canossa, évêque de Tricarico, puis de Bayeux, successivement 
nonce du pape en France, et ambassadeur de France à Venise. Nul doute 



lyé COMPTES RENDUS 

qu'avec ces deux publications les relations de François I^r avec Rome, et 
plus généralement avec les différentes puissances de l'Italie, ne soient 
considérablement éclaircies. Aussi souhaitons-nous que M. M. ne nous 
les fasse pas attendre longtemps. — V.-L. Bourrilly. 

H. Prentout. Renqvatio ac Reformatio in Universitate Cadomensi per 
XV!"! soeculum. Caen, Jouan, 1901. In-8, xix-117 P- 
Fondée par Henri VI, dans le but de servir en Normandie la domina- 
tion anglaise, l'Université de Caen eut des commencements difficiles. Pri- 
ver presque dès sa fondation de ses protecteurs naturels, elle fut médio- 
crement favorisée par Charles VII. Si les successeurs de celui-ci, Louis XI, 
Charles VIII et Louis XII se montrèrent moins avares de privilèges, 
l'Université eut à défendre ces privilèges contre les bourgeois et contre 
les évéques : de là des luttes qui ne cessèrent que dans les premières 
années du xvi« siècle et qui ne furent pas sans apporter quelque perturba- 
tion dans les études. 

La prospérité de l'Université de Caen date de Fédit de réformation 
par lequel le Parlement de Rouen en 1521 corrigea les abus qui s'étaient 
glissés dans les diverses Facultés. Fière de ses cinq Facultés, l'Université 
eut alors des maîtres renommés, autour desquels se pressaient des cen- 
taines d'élèves. François I" la protégeait ; il eut, au cours d'un voyage 
en Normandie en 1532, l'occasion de montrer en quelle estime il la 
tenait. Jean du Bellay la plaçait même au-dessus de celle de Paris. Le 
rôle joué par cette Université de Caen dans le développement de la 
Renaissance fut donc considérable. Il ne fut pas moindre dans la diffusion 
de la Réforme. A Caen, comme ailleurs. Réforme et Renaissance au 
début ne font qu'un, et celle-là sort de celle-ci. Par un texte, intégrale- 
ment reproduit en appendice, M. P. prouve que, dés 1531, les idées 
nouvelles avaient pénétré dans l'Université. Les discordes religieuses qui 
éclatèrent ensuite la troublèrent sans la détruire. A un certain moment, 
il fut même question d'y « dresser escholle pouf retirer ceux qui se dédient 
au ministère, et de Bretagne et du Mans, et de Normandie, avec ceux qui 
y viennent d'Angleterre. » Caen serait ainsi devenue comme une Genève 
pour les pays du Nord. Le projet n'eut pas de suite. Les désordres provo- 
qués par les guerres de religion désorganisèrent les études, si bien qu'une 
réforme fut de nouveau nécessaire. Le Parlement y pourvut encore une 
fois par son arrêt du 22 août 1586. C'était, en même temps qu'une 
réforme des études, une restauration des principes et de l'autorité catho- 
liques, favorisée par la royauté. L'action du roi se retrouve ainsi au début 
et à la fin du xvi« siècle dans l'histoire de l'Université de Caen; on y 



XVIII^ SIECLE 177 

voit en même temps le rôle, bienfaisant en somme, du Parlement. Par 
tous ces points l'étude de M. P. touche à l'histoire générale : c'est, 
appuyée sur de nombreux documents d'archives, une bonne contribution 
à l'histoire de l'enseignement supérieur et du développement de la 
Renaissance et de la Réforme au xvf siècle. — V.-L. Bourrilly. 



XVIIP SIECLE 

A. Baudrillart. Philippe V et la Cour de France. T. IV. Philippe V, 
Louis XV et le cardinal Fleury. T. V. Philippe V, Louis XV. La paix 
d'Aix-la-Chapelle, Paris, Librairie de Paris, 1901. 2 vol. in-8°, 579 et 
548 p. 

M. B. vient de terminer son importante histoire des rapports de Phi- 
lippe V avec la cour de France. Ses deux derniers volumes se recom- 
mandent aux historiens par les mêmes qualités que les précédents : une 
connaissance approfondie des documents espagnols et français, un plan 
limité et fermement suivi — rare mérite dans une époque aussi compli- 
quée, où toutes les questions s'enchevêtrent et où la tentation est grande 
d'étendre son sujet pour en montrer la complexité, — des divisions et des 
subdivisions très nettes, une grande simplicité dans le style, l'art d'égayer 
le récit des négociations en faisant revivre avec leurs passions, leurs 
manies, leurs gestes habituels ceux qui les dirigèrent. L'auteur est trop 
modeste quand il prétend avoir apporté à l'histoire diplomatique du 
xviii^ siècle simplement « une contribution utile parce qu'elle fut cons- 
ciencieuse ». Par l'étendue de ses recherches et la sûreté de sa méthode, il 
a renouvelé cette histoire sur beaucoup de points et presque toujours il 
nous l'a fait entrevoir sous un point de vue nouveau. 

C'est bien là l'impression que nous retirons de ses derniers volumes. 
Il ne nous montre pas seulement comment, du fait de la politique espa- 
gnole, il s'est posé en Europe de 1729 à 1748 une question italienne. 
Mais en s'efForçant de dégager cette question et d'en marquer l'impor- 
tance il se trouve amené à éclairer d'un jour nouveau les grands événe- 
ments que furent la guerre de Succession de Pologne, le traité de Vienne, la 
guerre de Succession d'Autriche, le traité d'Aix-la-ChapcUe. Ce n'est pas 
qu'avant lui la politique de l'Espagne en Italie ait été ignorée des histo- 
riens ' ; mais toujours elle fut considérée comme accessoire et subordon- 

I. Cf. notamment : Pierre Boyé, Stanislas Leckiitiski et le j" traité de Vienne, Zévort, 
Le marquis d'Argenson, de BrogUe, Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson. 



178 'comptes rendus 

née aux grandes questions qui se débattaient dans l'Europe centrale et 
orientale. M. B. vient de nous, prouver qu'elle méritait d'être étudiée de 
très près non seulement à cause de l'activité et de l'opiniâtreté inlassables 
de ceux qui la conçurent et la dirigèrent, mais parce qu'elle fut réellement '■ 
un facteur essentiel dans les conflits européens de cette époque. 

La politique italienne de l'Espagne est antérieure au traité de Séville 
de 1729, mais ce traité, pour une double raison, marque une étape déci- 
sive dans l'histoire diplomatique de l'Espagne. Pour la première fois, en 
effet, l'Espagne faisait de l'établissement des fils d'Elisabeth Farnèse en 
Italie le principal sinon l'unique souci de sa diplomatie, et elle cherchait 
le point d'appui nécessaire à sa politique dans l'alliance de la France et 
des puissances maritimes. Par le traité de Séville elle abandonnait défini- 
tivement l'alliance autrichienne qu'elle avait recherchée en 1725 contre 
la France à la suite du renvoi de l'Infante Victoire. Mais si elle retournait 
à la France, c'était avec la promesse que celle-ci lui garantirait ce que 
l'Empereur avait consenti à don Carlos en 1725, Parme, Plaisance, et la 
Toscane. Elle pensait avoir enchaîné la France à sa politique et se croyait 
à la veille d'une intervention en Italie, qui détruirait l'œuvre des traités 
d'Utrecht et rétablirait au profit des Bourbons d'Espagne l'ancien domaine 
de Philippe II en Italie. De 1729 à 1748, l'Espagne demeurera fidèle à 
l'alliance française et, malgré bien des nuages, la réconciliation de Séville 
sera définitive. Mais dans la pensée d'Elisabeth Farnèse et de Philippe V, 
elle conservera toujours son caractère d'entente entre les Bourbons de 
France et d'Espagne en vue des établissements italiens. De là les malen- 
tendus et les graves dissentiments qui allaient se produire entre les gou- 
vernements de Versailles et de Madrid. 

Il s'est trouvé en effet que, de 1725 à 1748, pour des raisons diff'érentes, 
tous les ministres qui ont dirigé la politique française ont été hostiles au 
grand dessein espagnol. Le cardinal Fleury voulait maintenir la paix non 
pas seulement par timidité de caractère, mais aussi par une vue très nette 
des intérêts de la France et peut-être M. B. a-t-il trop insisté, sous 
l'influence des dépêches espagnoles, sur les hésitations et les défaillances 
de Fleury, mais pas assez sur la grande sagesse de son système politique. 
Maintenir la paix par un rapprochement des trois grandes puissances catho- 
liques de l'Europe, laisser à la France toute sa liberté d'action pour déve- 
lopper son commerce et ses domaines d'oùtre-mer, accepter l'équilibre 
continental établi par le traité d'Utrecht et se réserver pour la lutte que 
laissait prévoir la prépondérance maritime trop exclusive de l'Angleterre, 
tel fut le fonds de la politique de Fleury. Ses principes seront plus tard 
ceux de Choiseul et de Vergennes. Une intervention en Italie eût com- 



XVIII' SIECLE 179 

promis aux yeux du cardinal les bons rapports entre la France et 
l'Autriche au seul profit de l'Espagne. Et pouvait-on savoir où s'arrête- 
rait cette intervention ? L'établissement de don Carlos à Parme, à Plai- 
sance et même en Toscane serait-il le dernier mot de la politique d'Eli- 
sabeth Farnèse? N'était-ce pas à l'œuvre tout entière des traités d'Utrecht 
qu'on en voulait en Italie et la France devait-elle s'engager résolument 
dans une grande politique italienne? 

Le collaborateur de Fleury, le garde des sceaux Chauvelin, et un de ses 
successeurs, le marquis d'Argenson, le pensèrent. L'un et l'autre eurent 
leur grand projet italien. Mais ces projets étaient aussi contraires aux pré- 
tentions espagnoles que la politique prudente de Fleury. Résolument 
hostiles à la maison d'Autriche, Chauvelin et surtout d'Argenson, s'ils pré- 
tendaient la déposséder de ses domaines italiens, entendaient ne pas le 
faire au seul profit de l'Espagne. Ils voulaient créer en Italie un équi- 
libre sur d'autres principes que ceux que ceux des traités d'Utrecht et non 
une prépondérance espagnole. Dans le plan de l'un comme de l'autre, 
la monarchie de Sardaigne devait jouer un rôle considérable et, par 
l'annexion de la totalité ou de la plus grande partie du Milanais, être la 
véritable héritière de l'Autriche, d'Argenson lui sacrifiait même l'Epagne. 
Il refusait à celle-ci la Toscane qu'il donnait au duc de Modène, et le 
Mantouan que Chauvelin et Fleury furent sur le point de consentir à don 
Carlos en 1735. En face de la domination forte et cohérente du roi de 
Sardaigne à Turin et à Milan, l'Espagne n'eût présenté qu'une puissance 
morcelée en trois groupes, la Savoie que d'Argenson cédait avec la Sar- 
daigne à don Philippe, fils d'Elisabeth Farnèse, Parme et Plaisance dont la 
reine d'Espagne aurait eu la jouissance sa vie durant, les deux Siciles 
laissées à don Carlos. L'Espagne n'accepta jamais l'idée de s'établir en 
Italie aux dépens de la maison d'Autriche pour partager avec la maison 
de Savoie. Elle ne, voulut jamais admettre que les Bourbons de France ne 
consentissent à son établissement en Italie qu'en le limitant et en prenant 
des sûretés contre elle. Elle supporta avec non moins d'aigreur la poli- 
tique de demi-concession de Chauvelin et de d'Argenson dont la Sardaigne 
bénéficiait autant qu'elle, que la politique de Fleury, hostile à toute 
intervention. 

Dans ces conditions, et malgré les liens de famille consolidés par le 
double mariage de don Philippe et de Madame en 1739, du Dauphin etde 
l'Infante Marie-Thérèse en 1745, l'alliance entre la France et l'Espagne fut 
tout le contraire d'une entente cordiale. Forcer la main au gouvernement 
français et l'entraîner beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller, voilà la poli- 
tique de l'Espagne; faire à l'Espagne le minimum de concessions et seu- 



t8o comptes rendus 

lement quand les circonstances l'exigent, voilà la politique de la France. 
Combien de froissements, de rancunes, de colères devaient résulter d'une 
pareille situation, il est facile de le prévoir. Quelles scènes à l'Escurial ou 
à Saint-Ildefonse entre Elisabeth Farnése et les représentants de la France! 
Larmes, colères, insultes rien n'y manque: « Imaginez tout ce qu'il y a de 
plus fort, écrivait l'un d'eux en 1773. Ne craignez pas d'aller trop loin et 
vous demeurerez encore au-dessous de la réalité ' » Aux armées, c'est le 
même conflit entre les généraux français et espagnols. Villars, dans la 
campagne de 1734, meurt d'écœurement et de lassitude plus que de vieil- 
lesse, incapable de supporter plus longtemps les intrigues des généraux 
sardes et espagnols. Mêmes intrigues, mêmes conflits séparent don Phi- 
lippe et le prince de Conti dans la campagne de 1744. Après la paix ce 
sont des désillusions, des reproches, une résignation forcée qui cache mal 
la colère et la haine. 

Deux fois, de 1729 à 1748, l'Espagne crut surmonter les résistances de 
la France et l'enchaînera sa politique italienne. En 1733 l'élection de 
Stanislas Leczinski, l'action militaire de la Russie et de l'Autriche en 
Orient, et la victoire définitive d'Auguste III de Saxe créèrent pour la 
France une de « ces situations forcées ^ » dont Chauvelin et ses partisans 
ne voyaient d'autre issue que la guerre. Fleury cependant y répugnait, 
retenait Chauvelin. L'influence de l'Espagne dans ces circonstances fut 
décisive. Elisabeth Farnèse ne cessa de presser les ministres français, de 
faire briller aux yeux de Louis XV les avantages et les succès faciles 
d'une campagne en Italie où la France prendrait sa revanche de son 
échec en Orient. Le vieux cardinal finit par être débordé. On lui esca- 
mota la guerre. Le Pacte de l'Escurial en novembre 1733 garantit la pos- 
session de Parme, de Plaisance et de la Toscane à don Carlos, lui promit 
le nombre de troupes françaises nécessaire à cette conquête, lia les deux 
couronnes de France et d'Espagne par l'engagement mutuel de ne signer 
aucun traité séparément. Sans doute la diplomatie d'Elisabeth Farnése 
avait dû accepter que le roi de Sardaigne entrât en tiers dans la guerre, 
et le traité de Turin du 26 septembre 1733 promettait à Charles Emma- 
nuel une partie du Milanais. Mais l'Espagne n'avait pas accédé à ce traité 
et ne désespérait pas de brouiller les deux alliés pendant la guerre et 
d'imposer ses conditions au moment de la paix. Si jamais guerre fut peu 
française, ce fut celle qui suivit de pareils traités. Tandis que les Espa- 
gnols, agissant de leur côté, faisaient rapidement la conquête facile de 



1. Lettre de Rottembourg citée p. 184 du t. IV. 

2. Lettre de Chauvelin à Monti citée p. 156 du t. IV. 



XVIII* SIÈCLE l8l 

Naples et de la Sicile, l'armée française couvrait le Piémont pour Charles 
Emmanuel, Parme et Plaisance pour don Carlos. De cette guerre espa- 
gnole et piémontaise Fleury sut tirer une paix bien française. Ce fut 
l'honneur de son ministère et le moment le plus brillant de sa diplo- 
matie. En échange de la Toscane promise au duc de Lorraine, la France 
acquérait la Lorraine et réglait la situation italienne. Les Deux Siciles et les 
ports de Toscane étaient laissés à don Carlos, Tortone et Novare cédés à 
Charles Emmanuel. L'Empereur conservait le Milanais. Négociée à l'insu 
de l'Espagne, cette paix de Vienne lui parut une véritable trahison. Les 
Deux Siciles semblèrent une faible compensation à Madrid en perspec- 
tive des avantages qu'on s'était promis du Pacte de l'Escurial et de la 
glorieuse campagne d'Italie. L'Espagne devait faire attendre son adhésion 
au traité de Vienne jusqu'en 1739. 

Elle prit sa revanche dans le Pacte de Famille de Fontainebleau du 
25 octobre 1742. Une seconde fois et malgré Fleury, le conflit allemand 
de la succession d'Autriche entraînait la France à la guerre. Du moins 
Fleury s'efForça-t-il de la limiter à l'Allemagne et de lui donner comme 
seule raison d'être l'élection de l'électeur de Bavière qui eût fortifié 
l'influence française dans tout l'Empire. Il vécut assez pour prévoir 
l'échec de sa politique. Quelques mois après sa mort, l'entente de la 
Sardaigne avec Marie-Thérèse au traité de Worms, et la résolution d'Eli- 
sabeth Farnèse qui, dès l'ouverture de la succession, avait préparé ime 
guerre de 'conquêtes et envoyé son fils don Philippe attaquer la Savoie, 
déchaînaient les hostilités en Italie et forçaient la France à se jeter dans 
les bras de l'Espagne et à souscrire presque sans réserve à son programme 
italien (26 octobre 1745). 

A partir de 1745 la France put se rendre compte de toutes les 
conséquences du traité de Fontainebleau. La question allemande qui 
était la raison d'être de l'intervention française fut résolue par l'élec- 
tion de François l" et le traité de Dresde entre Frédéric II et Marie- 
Thérèse. Mais le traité de Fontainebleau subsista, liant la fortune des 
Bourbons français à celle des Bourbons espagnols en Italie, obligeant la 
France à consacrer toutes ses forces à l'établissement des Farnèse. 

La France se trouvait dans la même situation qu'en 1735. Peut-être 
pouvait-elle en sortir comme à l'époque du traité de Vienne en traitant 
avec l'Autriche. Les succès qu'elle remportait aux Pays-Bas lui permet- 
taient d'espérer des conditions honorables et très probablement avanta- 
geuses. Philippe V et Elisabeth Farnèse le craignirent et leur pensée cons- 
tante à partir de ce moment fut que la France les abandonnait et négociait 
secrètement la paix avec Marie-Thérèse. Ils se trompaient à moitié. La 



l82 



COMPTES RENDUS 



France songeait bien à se dégager du Pacte de Fontainebleau et de la poli- 
tique espagnole, mais ce n'était pas pour se rapprocher de Marie-Thérèse, 
De la guerre allemande de Fleury, d'Argenson travaillait à faire sortir une 
guerre italienne au profit de la Savoie. Il négociait avec Charles Emma- 
nuel, lui promettait tout le Milanais, arrêtait la conquête franco-espa- 
gnole de ses États, et, au moment où don Philippe entrait à Milan, impo- 
sait à l'Espagne l'obligation de souscrire à des négociations qu'elle n'avait 
ni connues, ni approuvées. Une seconde fois la France mettait l'Espagne en 
présence du fait accompli, et lui arrachait la prépondérance en Italie au 
moment où elle croyait la saisir. Mais là s'arrête l'analogie entre la poli- 
tique de Fleury et celle de d'Argenson. Il n'y a aucun rapport entre les 
vues modérées de l'un, et les vastes et chimériques desseins de l'autre. 
La Sardaigne vengea l'Espagne. Elle dupa d'Argenson et au dernier 
moment refusa de traiter. De tous les plans de d'Argenson il ne résulta 
pour la France qu'une humiliation diplomatique, un recul militaire et une 
rupture mal déguisée avec l'Espagne. 

Le traité d'Aix-la-Chapelle en 1748 qui donnait à don Philippe, Parme 
Plaisance et Guastalla, mais laissait à l'Autriche le Milanais et la Tos- 
cane et confirmait au roi de Sardaigne toutes ses possessions, modifia peu 
les rapports de l'Espagne et de la France. Philippe V était mort en 174e, 
ne se faisant plus aucune illusion sur le succès possible de ses vues en 
Italie. 

Comme par un accord tacite, les deux cours regardèrent la question, 
italienne comme résolue. Par deux expériences successives, la France 
s'était rendu compte des conséquences qu'entraînaient pour elle une poli- 
tique d'action en Italie, et l'Espagne avait compris qu'elle ne pouvait 
attendre d'elle qu'un concours limité et toujours précaire. 

Au surplus quand l'amertume qui suivit l'échec de vastes ambitions 
longtemps caressées se fut dissipée, l'Espagne put apprécier les avantages 
réels qu'elle avait obtenus par l'établissement de deux de ses infants en 
Italie. Sans doute elle devait renoncer à la grande idée de Philippe V de 
reconstituer en Italie l'héritage de Charles II, mais par l'alliance de tous 
les Bourbons en Espagne, en France, à Naples, à Parme ne pouvait-elle 
pas prétendre à une influence prépondérante en Europe et n'était-ce pas 
là un résultat compensant son eflFort de vingt années? Elisabeth Farnèse 
fut la première, dans une lettre écrite au roi Ferdinand en 1759, à lui 
conseiller le maintien de l'alliance de famille, et la politique de Charles III, 
à partir de 1761, allait être la justification de ses conseils. — P. Muret. 



xviir SIÈCLE 183 

Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, collationnés, annotés et 
publiés par Constant Hermelin, Seconde partie : ijy4-ij^7. Paris, 
Pion, 1901. In-8, vii-628 p. 

J.-N. Moreau, né en 1717, mort en 1803, historiographe de France, 
bibliothécaire de Marie-Antoinette, premier conseiller et secrétaire des 
commandements du comte de Provence, conseiller à la cour des comptes 
de Provence, a laissé, outre un grand nombre d'écrits politiques, litté- 
raires et historiques, plusieurs manuscrits contenant : 1° des mémoires 
sur l'histoire politique du règne de Louis XV ; 2° un Testament littéraire^ 
avec le catalogue de ses ouvrages ; 3° un volume de Souvenirs et de 
Chansons \ 4° un Journal personnel; 5° des souvenirs sur le règne de 
Louis XVI et sur la Révolution. C'est de ces manuscrits que M. H. a tiré 
les éléments de la publication qu'il termine aujourd'hui. Les mémoires 
sur le règne de Louis XV forment le fond du tome I^"", paru en 1898; 
composés en 1774, au moment où Moreau avait toute sa lucidité d'esprit 
et était en situation de se bien documenter, ils ont un intérêt historique 
réel. La valeur du tome II est sensiblement inférieure. Les souvenirs 
relatifs au règne de Louis XVI et à la Révolution doivent être divisés, 
d'après la date de leur rédaction, en deux parties : la première, compre- 
nant les années 1774 à 1781, rédigée après cette date et avant 1789; la 
seconde, de 1781 à 1797, écrite entre 1795 et 1797, alors que Moreau 
avait perdu une partie de ses papiers, et que, devenu très vieux, l'esprit 
frappé des événements de la Terreur, il était en proie à une sorte de mys- 
ticisme qui lui faisait voir, dans la Révolution, le châtiment divin des 
crimes des grands. Ces souvenirs présentent de grosses lacunes, que 
M. H. n'a pu qu'imparfaitement combler à l'aide des autres manuscrits, 
le Journal, les Souvenirs et Chansons, etc. ; les digressions sont nom- 
breuses et fatigantes ; toute la fin se ressent visiblemeut du grand âge de 
l'auteur. Néanmoins, si confus et inégal qu'il soit, ce recueil d'historiettes 
et d'anecdotes devra être consulté pour l'histoire du régne de Louis XVI. 
Conservateur intransigeant, Moreau fut l'ennemi des parlementaires, des 
encyclopédistes et des économistes, et plus tard des révolutionnaires ; et 
il est assez piquant de l'entendre juger, par exemple, le ministère de 
Turgot et de Malesherbes. Sur la vie et les intrigues de cour à la veille de 
la Révolution, sur les attaques contre Marie-Antoinette, sur le mouve- 
ment qui, en 1788, emporte vers la Révolution les Français de toutes 
classes, sur l'affolement produit à Versailles par les premières journées 
révolutionnaires, son témoignage est également à retenir. — M. H. a 
muni ce second volume, comme le premier, de sommaires détaillés des 
différents chapitres, de notes biographiques, et d'un index alphabétique 
des noms propres. — P. Caron. 



I'84 COMPTES RENDUS 

RÉVOLUTION ET EMPIRE 

A. AuLARD, Histoire de la Révolution française. Origines et développe- 
ment de la démocratie et de la République (1787-1804). Paris, Colin, 
1901. In-8°, XII-805 p. 

M. A. étudie l' histoire politique de la Révolution française. Son oeuvre 
n'est pas une histoire complète et détaillée de la Révolution, entreprise 
encore irréalisable dans l'état de la science ; c'est néanmoins une étude 
d'ensemble de la Révolution, le tableau général de l'évolution des événe- 
ments politiques. M. A. suit à travers la Révolution le développement des 
principes politiques apparus à son origine, étudie la formation des par- 
tis, leurs idées et leurs luttes, les vicissitudes de l'opinion publique, le 
progrès des institutions. 

M. A. a voulu faire œuvre scientifique : « J'ai l'ambition, dit-il, que mon 
travail puisse être considéré comme un exemple de l'application de la 
méthode historique à l'étude d'une époque défigurée par la passion et la 
légende ». Il était préparé à cette œuvre par un long efiort antérieur : 
l'ouvrage est le fruit de vingt ans d'investigations érudites, de quinze ans 
d'enseignement à la Sorbonne. Une critique des sources minutieuse et 
sûre, une construction historique conforme aux méthodes rationnelles 
donnent à l'ouvrage le caractère scientifique qui en est le trait essentiel et 
en fait la valeur originale : car c'est vraiment la première étude d'en- 
semble de la Révolution qui soit une œuvre d'exactitude historique. 
J'indiquerai, avec plus de précision, suivant quelles méthodes M. A. a 
procédé'. 

La condition première d'une œuvre de science historique, c'est une 
étude complète et critique des sources. Le trait original de la documenta- 
tion de M. A., c'est l'utilisation des documents d'archives et des journaux 
de préférence aux Mémoires et aux récits de contemporains. Une courte 
pratique de la recherche historique suffit à instruire de la valeur supé- 
rieure, je dirai même de la nécessité des documents d'archives pour éta- 
blir avec quelque certitude les faits du passé. Une histoire fondée seule- 
ment sur des mémoires ou des récits postérieurs aux faits est suspecte et 
se trouve généralement convaincue d'erreur, lorsqu'on peut mettre au 
jour les documents d'archives qui s'y rapportent. Remarquez que, jusqu'à 
présent, les historiens de la Révolution ont eu surtout recours, sous une 

I. V. V Avertissement que M. A. a placé en tête du livre, et dans lequel il explique l'objet 
qu'il s'est proposé et la méthode qu'il a suivie. 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 185 

forme ou sous une autre, à des Mémoires. Point de source plus 
pitoyable : les passions, l'intérêt personnel altèrent les souvenirs et cette 
déformation est particulièrement sensible pour l'époque révolution- 
naire. Les auteurs ont généralement écrit fort tard, sous la Restauration, 
sous la Monarchie de juillet : l'éloignement des temps, les graves vicissi- 
tudes politiques traversées ont confondu leurs souvenirs et vicié leur juge- 
ment. L'Histoire politique de la Révolution, au contraire, est établie princi- 
palement d'après les documents d'archives : textes de lois, procès-ver- 
baux des assemblées, actes du Comité de salut public et du Directoire 
exécutif, correspondance des représentants en mission, rapports de police 
etc. M. A. en a fait le dépouillement complet pendant vingt ans de 
recherches qui ont abouti d'autre part à la publication de précieuses col- 
lections érudites '. Les correspondances et surtout les journaux ont con- 
tribué particulièrement à fixer l'histoire de l'opinion publique et des par- 
tis, les débats des assemblées. Ce minutieux dépouillement, la comparai- 
son et la critique de ces diverses sources fondent la sûreté des informa- 
tions. 

M. A. a apporté le même esprit scientifique à l'œuvre de construction 
historique. Avant tout, il s'est imposé la loi d'un récit objectif, qui se 
borne à exposer et expliquer les événements; point de dissertation 
morale ou politique : ce n'est pas affaire à l'historien. Les sympathies 
politiques de l'auteur peuvent paraître ; elles ne l'incitent pas au parti 
pris. Bref, une œuvre de froide raison. 

Pour présenter en un volume l'histoire générale de la Révolution, il 
était tout d'abord nécessaire de faire un choix dans l'amas énorme de 
faits que livrent les documents. M. A. a suivi la seule méthode ration- 
nelle, en subordonnant le choix des faits à leur importance dans l'évolu- 
tion historique. La Révolution a été une œuvre de transformation poli- 
tique radicale : elle a changé les principes mêmes du droit public et 
bouleversé l'organisation du gouvernement et de la société. Étudier l'évo- 
lution des événements, c'est examiner par quel progrès d'idées, par quelle 
succession de faits et d'institutions s'est opérée cette transformation. 
M. A. a donc négligé les faits moins importants à l'intelligence de cette 
transformation : faits militaires et diplomatiques, événements épisodiques, 
dont le résultat seul importe à l'évolution. Il s'est attaché au contraire à 
mettre en lumière ceux des « faits qui ont exercé une influence évidente et 
directe sur l'évolution politique » : mouvements d'idées, formation et 

I. Recueil des actes du Comité de salut public (en cours de publiât.) ; La Société des Jacobins, 
) vol. in-S" ; Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire (en cours de publi- 
cation). 

Revue d'histoire moderne et contemporaine, — III. 1} 



l86 COMPTES RENDUS 

lutte des partis, vicissitudes de l'opinion publique, élections et pléblis- 
cites, ébauches successives d'organisation politique. Il ne faudrait pas 
croire que, pour s'être dispensé de narrer par le détail les divers épisodes 
de l'histoire révolutionnaire, l'auteur se soit borné à l'étude des faits géné- 
raux. Il a retenu les faits qui ont le plus influé sur l'évolution; mais il ren- 
seigne sur ces faits minutieusement, avec une sûreté d'érudition qui 
s'explique seulement par l'œuvre laborieuse de documentation. C'est 
ainsi que les conceptions politiques nouvelles, les variations des partis, 
les manifestations de l'opinion publique sont étudiées avec une abon- 
dance de détails qui en fait bien comprendre l'origine, le développement, 
le caractère. 

Après avoir déterminé le choix des faits, M. A. s'est préoccupé de les 
grouper de manière à rendre intelligible l'évolution des événements. 
Une méthode de classement logique s'impose, distincte de l'ordre chro- 
nologique qui est l'ordre naturel. La réalité, en effet, est confuse : les faits de 
toute nature sont connexes, et c'est leur ensemble complexe qui se déroule 
chronologiquement. M. A. a groupé tous les faits de même ordre qui 
concourent à la préparation d'un même événement, point de départ à son 
tour d'une évolution nouvelle ; il a formé, de la sorte, des séries de faits 
s'ordonnant suivant des sens déterminés, et qui s'enchaînent dans l'évolu- 
tion générale. Il définit ainsi les transformations politiques successives de 
l'époque révolutionnaire, montre comment elles ont été préparées, com- 
ment elles se sont déterminées l'une l'autre. C'est là le principe d'une 
division intelligible de l'histoire de la Révolution, correspondant non aux 
modifications politiques les plus frappantes qui, souvent, ne sont que des 
accidents (changements d'assemblées, de gouvernement), mais à des 
transformations profondes du régime politique. L'ouvrage comprend 
quatre parties : « i° de 1789 à 1792, les origines de la démocratie et de la 
république, c'est-à-dire la formation des partis démocratique et républi- 
cain sous le régime censitoire, sous la monarchie constitutionnelle ; 2° De 
1792 à 1795, la république démocratique ; 3° De 1795 à 1799, la répu- 
blique bourgeoise; 4° De 1799 à 1804, la république plébiscitaire. »A 
leur tour, ces parties se subdivisent en chapitres consacrés à l'étude de 
l'évolution propre à chacun des régimes mentionnés. 

Cette forme de construction historique est la seule qui rende intelli- 
gible la réalité. Mais elle soulève une grave difficulté d'exposition. Les 
séries de faits qui forment l'évolution d'ensemble ne sont pas toujours 
successives, mais souvent parallèles (ainsi, dans une même période, on à 
à faire l'étude des institutions, de l'opinion publique, des partis etc.). 
Les exposer successivement, « comme en plusieurs séries chronologiques 



^ 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 187 

parallèles », c'est séparer des phénomènes qui dans ïa réalité forment un 
tout complexe, ne sont que « des aspects d'une même évolution », et 
risquer alors de perdre de vue l'ensemble de l'évolution. Il le faut cepen- 
dant pour la clarté du récit. Mais l'auteur a paré à l'inconvénient, en rap- 
pelant, sans crainte de se répéter, des faits déjà exposés, lorsque c'était 
nécessaire pour montrer la connexité des événements. C'a été l'art de 
l'historien d'établir des périodes correspondant nettement à des change- 
ments dans l'évolution générale, et de disposer le récit des évolutions 
partielles, sans nuire à l'ensemble, et sans accumuler des répétitions fasti- 
dieuses. Je recommande surtout à cet égard la lecture de la deuxième 
partie : « La république démocratique », où M. A. a su faire, d'une 
période très complexe, un récit très clair. 

Cet ordre d'exposition rend aisée et intéressante la lecture d'un 
ouvrage qui, grâce aux recherches inédites qui en ont précédé l'éta- 
blissement, grâce à la méthode scientifique de sa composition apporte à 
l'histoire des résultats nouveaux et précieux. Il rectifie et renouvelle les 
idées répandues dans le public par les histoires de la Révolution en vogue 
jusqu'à présent. Le public qui, en général, ignore les résultats des tra- 
vaux d'érudition de M. A. et de son enseignement à la Sorbonne, vit 
encore sur le fonds traditionnel de Thiers, Michelet ou Louis Blanc, ou 
sur l'œuvre de Taine, qui n'a d'historique que le nom et de scientifique 
que l'apparence. Je voudrais brièvement exposer quelques résultats plus 
importants que M. A. a mis en lumière. 

La Révolution a été préparée par le grand mouvement d'idées du 
xviii' siècle. Les philosophes, qui ont combattu l'ancien régime, n'ont 
songé nia abolir la royauté, ni, dans leur mépris pour la masse ignorante, 
à étendre à tous les Français les droits politiques ' : ils ont souhaité l'avè- 
nement d'un régime organisé suivant des lois stables, conformes à la rai- 
son ; aucun n'a proposé l'établissement de la république ni de la démo- 
cratie. Cependant Us ont formulé des idées politiques nouvelles : égalité 
des droits, souveraineté nationale, qui logiquement devaient aboutir à l'éta- 
blissement de la démocratie et de la république. C'est de ces principes 
qu'est inspirée, si on la considère d'un point de vue théorique, la Décla- 
ration des droits de V homme. 

La Révolution débute par la lutte entre le roi et les États généraux 
devenus Assemblée nationale. L'Assemblée proclame le droit nouveau, le 

I. Cette assertion a été controversée. V. l'art, de M. J. Renard dans la Lanterne (2 avril 
1901). M. Renard soutient que J. J. Rousseau, notamment, était favorable au gouvernement 
démocratique. Je ne puis discuter son opinion ; il faudrait une étude approfondie de Rous- 
seau. « 



l88 COMPTES RENDUS 

principe rationnel de la souveraineté nationale, le roi maintient l'autorité 
traditionnelle, de droit divin. Ce n'est encore qu'une lutte oratoire, un 
conflit de théories : le pouvoir effectif appartiendra à qui aura la force. 
L'intervention du peuple de Paris, la prise de la Bastille dénouent le con- 
flit ; les troupes royales sont défaites ; des pouvoirs révolutionnaires, 
commune, garde nationale s'organisent spontanément à Paris : c'est le 
triomphe de l'Assemblée nationale, de la souveraineté du peuple. A la 
suite du 14 juillet, se répand dans la France entière une sorte de « com- 
motion électrique », la Grande Peur, qui détermine une révolution à 
forme municipale : dans toutes les communes, comme à Paris, les anciens 
pouvoirs s'effondrent et sont remplacés par des organisations spontanées, 
des municipalités ; partout comme à Paris, s'organisent spontanément des 
gardes nationales. Toutes ces communes, formées d'elles-mêmes, 
s'agrègent les unes aux autres, députent entre elles, s'inféodent à l'As- 
semblée, créent, par ce mouvement, une France nouvelle, unifiée. La 
défaite de l'ancien régime est complète ; commencée au 14 juillet par la 
prise de la Bastille, elle est consommée dans la France entière par la 
révolution municipale. 

La Constituante organise le régime nouveau : loin de faire, comme 
on l'a répété, table rase du passé, et de créer de toutes pièces une organi- 
sation déduite de principes a priori, elle tient compte du passé, des cir- 
constances et s'inspire de l'étranger, autant qu'elle suit la raison pure. Le 
régime qu'elle institue n'est pas l'application stricte des principes posés 
dans la Déclaration des droits qui, logiquement, mènent à la république et 
à la démocratie ; elle maintient la royauté, crée des capacités politiques 
fondées sur la fortune : elle organise une monarchie constitutionnelle 
bourgeoise. 

Mais, en 1790, un parti démocratique, fait nouveau dans la Révolution, est 
fondé par quelques bourgeois; des journalistes, Loustallot, Marat, Bris, 
sot; un théoricien, Condorcet; puis un petit groupe de députés de la Cons- 
tituante dont le plus marquant est Robespierre. Ce parti reste royaliste, car 
la royauté est très populaire : les Français d'alors ne conçoivent même 
pas la possibilité de se passer du roi, du chef héréditaire. Cependant un 
très petit groupe, sorte d'aile d'extrême gauche, dirigé par une femme, 
M"^ Robert de Kéralio est déjà républicain. Le parti démocratique ne se 
compose au début que de bourgeois ; assez tard, seulement, il parvint à 
endoctriner les ouvriers des faubourgs parisiens (Saint-Antoine, Saint- 
Marceau). Il resta peu nombreux et ne dut son triomphe qu'à un concours 
de circonstances fortuites. Déjà, après la fuite à Varennes, il a essayé 
d'agiter l'opinion, d'établir la démocratie, la république. Écrasé après la 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 189 

journée du Champ-de-Mars, il s'efface, paraît détruit. La guerre, les 
défaites, la trahison du roi, déterminent dans la France entière une agi- 
tation patriotique contre Louis XVI. Cette agitation, dirigée par les 
démocrates, se traduit par des manifestations hostiles au roi, plus rare- 
ment à la royauté même; le parti, en général, reste royaliste. Le mouve- 
ment a sa conclusion au 10 août : le roi est renversé, le régime censi- 
taire aboli ; c'est, pour la première fois en France, l'avènement du suf- 
frage universel, de la démocratie. Mais la république n'est pas proclamée : 
elle sera instituée deux mois plus tard, après la réunion de la Convention, 
dans une délibération obscure, presque par surprise. 

La Convention ne put organiser suivant les principes de la Déclaration 
des droits la république démocratique. La France était transformée en un 
vaste camp militaire : une lutte de vie ou de mort était engagée à la 
fois contre l'étranger et contre les insurrections de l'intérieur. Les ins- 
titutions de la république démocratique, établies sans plan d'ensemble, 
sous la pression du moment, furent surtout des expédients de guerre. 
Conseil exécutif, comité de salut public, tribunal révolutionnaire, repré- 
sentants en mission, comités révolutionnaires, agents nationaux, furent 
créés successivement, par des mesures de détail codifiées ensuite dans le 
décret du 14 frimaire an IL Ainsi s'organisa le gouvernement révolution- 
naire qui fît peser sur la France la dictature de la Terreur et parut, aux 
yeux des contemporains, habitués au désordre et à la lenteur de l'ancien 
régime, une machine formidable, extrêmement centralisée et rigoureuse- 
ment obéie. Ce gouvernement disparut comme il s'était formé : par lam- 
beaux. La victoire de Fleurus le rendait inutile et odieux; le 9 thermidor 
abattit Robespierre, ruina la Montagne, provoqua la réaction thermido- 
rienne ; les institutions du gouvernement révolutionnaire disparurent les 
unes après les autres. 

La réaction thermidorienne se produisit contre les jacobins, c'est-à- 
dire contre les démocrates et les institutions démocratiques, que l'on 
rendit responsables des excès de la Terreur. La Convention, renon- 
çant au régime démocratique, organisa par la constitution de l'an III une 
république censitaire : c'est le régime du Directoire. M. A. étudie l'ap- 
plication de cette constitution, les luttes des partis, la politique du gou- 
vernement. Deux points, moins connus, me paraissent mériter une men. 
tion spéciale : d'une part, la pratique d'un régime religieux nouveau, la 
séparation de l'Église et de l'État qui, établie par la Convention après le 
9 thermidor, fonctionna régulièrement en France sous le Directoire et 
jusqu'au Concordat ; d'autre part, l'établissement partiel et seulement de 
fait d'une sorte de centralisation administrative qui devait préparer les 
esprits à la centralisation générale et régulière instituée par Bonaparte. 



190 COMPTES RENDUS 

La république censitaire fut détruite, au Dix-huit Brumaire, par le géné- 
ral Bonaparte, avec la complicité d'une partie du Directoire et de l'un 
des Conseils, et l'appui de l'opinion bourgeoise effrayée par la résurrec- 
tion des Jacobins. On crut trouver dans le général républicain Bonaparte 
un Washington qui assurerait, avec l'ordre social issu de la Révolution, à 
la fois l'ordre et la liberté. On sait comment Bonaparte déçut la confiance 
des Français assez imprudents pour avoir aidé un homme à violer les lois : 
il institua un régime plébiscitaire dont les institutions ne servaient qu'à 
masquer le pouvoir d'un seul. Une centralisation administrative despo- 
tique est établie, le régime religieux de la séparation qui fonctionnait 
régulièrement, avec tout profit pour l'État, est détruit par l'acte réaction- 
naire du Concordat, destiné à servir les visées ambitieuses du premier 
Consul; les assemblées sont réduites au silence. Le pouvoir d'abord 
conciliant, modéré, par degrés devint despotique : consul pour dix ans, 
puis à vie, puis empereur, Napoléon ne mit pas de bornes à sa tyrannie. 
J'avoue que cette tyrannie me paraît plus « folle » que cf grandiose ». Je 
suis difficilement touché d'une grandeur qui valut à la France, outre la 
perte de ses conquêtes, dix ans d'un effroyable despotisme, la ruine de 
l'œuvre politique et administrative de la Révolution, une réaction poli- 
tique dont, aujourd'hui encore, nous subissons les effets. 

L'œuvre de M. A, s'arrête à l'établissement de l'empire : de la répu- 
blique, il reste alors à peine le nom qui ne disparut des monnaies qu'en 
1808. 

Je n'ai plus qu'à renvoyer les lecteurs à l'ouvrage. Il se recommande 
à tous. Le public lettré y trouvera des idées originales et justes, des 
pages souvent animées, une langue toujours précise. La lecture en sera 
surtout fructueuse pour les membres de l'enseignement : je souhaite que 
l'esprit de cet ouvrage, ses méthodes, ses idées pénètrent l'enseigne- 
ment, y fassent prévaloir une étude scientifique de la Révolution, et 
propagent la connaissance du mouvement libéral et démocratique qui 
domine l'histoire politique de la France contemporaine. — H. Zivy. 



TouzERY. Histoire de la Révolution française. Rodez, Imprimerie catho- 
lique, 1901. In-8°, 33e p. 

M. le chanoine T. réédite cet ouvrage, qu'il avait composé et fait 
imprimer il y a une quinzaine d'années déjà. Je ne signale cette « histoire » 
aux lecteurs que pour leur édification : le genre Loriquet n'est pas mort. 
M. le chanoine T. estime que la Révolution est l'événement le plus con- 
sidérable survenu depuis la fondation du christianisme; il l'a donc étudiée. 



REVOLUTION ET EMPIRE I9I 

Son livre est « le fruit d'un long travail », et depuis qu'il l'a écrit, il n'a 
cessé de poursuivre ses recherches, mais sans rien trouver, d'ailleurs, à 
y changer : on sait que depuis quinze ans la connaissance de la Révolu- 
tion n'a fait aucun progrès. Vous pensez bien que l'auteur s'est efforcé 
« d'apporter avant tout un amour scrupuleux de la vérité et de la jus- 
tice, avec une sévère impartialité ». Il ne s'agit que de s'entendre. 
« L'Église catholique est la colonne de la justice et de la vérité sur la 
terre ». La Révolution est l'œuvre immédiate de la franc-maçonnerie; 
elle est la conséquence « de l'esprit de révolte contre Dieu dans la société 
française ». C'est donc une œuvre « d'abomination », et il suffit de mon- 
trer combien elle a été abominable : pour ce, on accumule les violences et 
les attentats commis, tous ceux, bien entendu, qui sont à la charge des 
révolutionnaires; on substitue au récit des faits des appréciations 
enthousiastes ou indignées selon les cas, on en reprend les racontars tra- 
ditionnels sans plus d'enquête, on risque des assertions sans contrôle, 
sans compter les erreurs de fait, et l'on a l'histoire de la Révolution... 
à la façon de M. le chanoine T. La prise de la Bastille devient ainsi une 
« étrange expédition », un « honteux fait d'armes par lequel la franc- 
maçonnerie parvint à renverser le pouvoir royal pour assujettir la France à 
la merci de ses caprices ». Et « comme cette barbare insurrection est tra- 
vestie de nos jours d'une façon grotesque », on assure la vérité du récit 
en l'empruntant à un historien dont les « idées révolutionnaires » sont 
un bon garant : j'ai nommé M. Taine, source habituelle de M. le cha- 
noine T. Ce seul fait en dit long. Mais pourquoi s'attarder davantage à 
une littérature qui n'a rien de commun avec les études historiques? — 
H. Z. 

M. DE Chabreul. Gouverneur de Princes (1737-1830). Paris, Calmann 

Lévy, 1901. In-8, 380 p. 

Il ne faut pas s'en fier aux dates, 1737-1830, qui n'ont aucun rapport 
avec le sujet du livre : ce n'est que l'éducation des princes d'Orléans et 
notamment du futur roi Louis-Philippe par leur « Gouverneur », M">^ de 
Genlis, et cette histoire est encadrée dans des hors-d'œuvre, comme le 
chap. I, consacré au duc de Penthiévre, père de la duchesse d'Orléans, 
a l'homme le plus parfait qu'il y ait sur la terre ; » ou comme le chapitre 
V, les aventures de l'émigration et les erreurs politiques de M^^^ de Gen- 
lis. A travers tout cela, il ne faut pas demander à l'auteur une connais- 
sance même élémentaire de la Révolution qui pour lui n'est que « fausse 
philosophie, odieux principes, passions féroces, foules hideuses, popu- 
lace avinée. » (passim.) La trahison de Dumouriez en particulier est très 



192 COMPTES RENDUS 

curieusement racontée (p. 310). M. de C. dédaigne même de connaître 
les personnages de cette épouvantable histoire et écrit Buzot à sa façon, 
Buseau (p. 203). Il a assez bien reconstitué en sa personne les sentiments 
d'un émigré de la fin du xviii= siècle. Le tout sans table de matières, sans 
titres de chapitres, sans références, avec quelques vagues renvois au 
Mémorial de Gouverneur-Morris, aux Mémoires de Barére, aux Mémoires 
et autres ouvrages de M"^^ de Genlis, qui ont paru suffisants comme 
source de renseignements, — Le chapitre IV sur l'éducation des princes 
d'Orléans au couvent de Belle-Chasse offre seul quelque intérêt; car le 
système pédagogique de M""^ de Genlis n'était pas banal : langues étran- 
gères enseignées par des étrangers, comme la jolie petite Paméla envoyée 
d'Angleterre avec une jument par un marchand de chevaux pour tenir 
compagnie et conversation anglaise avec M"= d'Orléans (p. 158); bota- 
nique enseignée dans les champs par un pharmacien, rudes exercices, 
marche, natation, travail manuel. M^e de Genlis avait lu Rousseau et eu 
quelques entretiens avec lui. A cet -égard, la substance de ce chapitre 
était déjà dans un article des Causeries du Lundi de Sainte-Beuve, 
tome III, inspiré aussi des Mémoires de M™« de Genlis. M. de C. y a 
joint quelques jolis traits des mœurs de la société de ce temps : la brouille 
de Rousseau avec M""^ de Genlis (p. 72-78) ; la société du Palais-Royal : 
heureusement il ne s'agit ici que de la société de la duchesse d'Orléans qui 
fut un moment comme un petit hôtel de Rambouillet (p. 103) ; les 
malices du petit nègre Scipion (p. 135-136); le moine et le jupon 
déchiré (p. 222-224) ; le monument de la Reconnaissance (p. 226-228); 
la destruction de la cage des prisonniers au Mont-Saint-Michel par les 
jeunes princes (p. 232). 

Ce n'est en tout le livre qu'un continuel et monotone panégyrique des 
vertus de la famille d'Orléans, qui pourtant n'eut pas que des vertus, 
qui ne fut pas dépourvue d'ambition politique, qui sut parfois, en ce 
temps-là même, calculer habilement ses intérêts : M. de C. n'en est pas 
embarrassé ; il se tait là-dessus le plus soigneusement du monde. Mais un 
historien enlève à son ouvrage une grande part de son crédit quand il ne 
sait pas sacrifier ses sentiments personnels à la vérité. - — E. Driault. 

Une femme de diplomate. Lettres de Madame Reinhard à sa mère, 1789- 
1815, traduites de l'allemand et publiées pour la Société d'histoire con- 
temporaine par la Baronne de Wimpffen, née Reinhard, sa petite-fille. 
Paris, A. Picard et fils, 1901. In-8, xxvii-629 p. (2 portr. en héliogr.) 

Né dans le Wurtemberg en 1761, Charles-Frédéric Reinhard venait 
d'être naturalisé Français lorsque la Révolution commença. En 1792, 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 



193 



Dumouriez le nomma secrétaire à l'ambassade de Londres ; ce fut son 
début dans la carrière diplomatique, qu'il ne quitta plus. Il fut successive- 
ment ministre plénipotentiaire à Hambourg, en Toscane, et ministre des 
relations extérieures du Directoire (du 23 fructidor au 18 brumaire 
an VIII). Le Consulat l'envoya à Berne, puis de nouveau à Hambourg. 
Napoléon le chargea du consulat général en Moldavie, puis en fit son 
représentant auprès de Jérôme, roi de Westphalie : cette mission, qui 
dura de 1809 à 18 14, fut la plus importante de celles qu'eut à remplir 
Reinhard. Louis XVIII le nomma conseiller d'État, Louis-Philippe pair 
de France. Baron en 1809, il avait été fait comte en 1815. Il mourut en 

1837. 

En 1796, il avait épousé une jeune Hambourgeoise, Christine Heimarus, 
personne cultivée, qui suivit son mari dans ses diverses résidences et ne 
cessa de tenir sa mère, par des lettres ponctuellement écrites, au courant 
des multiples incidents d'une existence quelque peu agitée. Ce sont les 
plus marquantes de ces lettres, traduites en français, que publie M™^ de W. 
Elles vont de 1798 à 1815, avec deux lacunes: l'une de 1802 à 1806, 
date extrême du deuxième séjour de Reinhard à Hambourg, pendant 
lequel sa femme vécut auprès de ses parents; l'autre de 1809 à 181 3, 
M™^ de W. ayant cru devoir réserver la volumineuse correspondance 
relative à la mission en Westphalie. Le recueil est divisé en plusieurs par- 
ties : 1° La mission de Toscane, avril 1798-aoùt 1799, avec des détails 
nombreux et souvent intéressants sur les affaires d'Italie pendant cette 
période. 2° Le ministère des Relations extérieures; c'est peut-être pour 
cette courte période de quatre mois (septembre i799.-janvier 1800) que 
les renseignements fournis par M""^ Reinhard ont le plus de valeur; ils 
ont traita l'état de l'esprit public à Paris avant et après le 18 brumaire; 
ils nous montrent une fois de plus combien la France désirait alors la paix 
et avec quelle satisfaction elle accueillit la chute du Directoire. M"»^ Rein- 
hard oppose à la popularité de Bonaparte la mauvaise réputation de 
Joséphine. 3° La mission d'Helvétie (février iSoo-août 1801), avec 
quelques lettres contenant une peinture de la cour consulaire en 1802. 
Les 4^, 5»^ et 6^ parties concernent la mission de Reinhard en Moldavie, 
en i8oé, son enlèvement par les Russes la même année, son internement 
en Russie, sa délivrance et son retour à travers l'Allemagne pendant les 
premiers mois de 1807 : roman d'aventures un peu long (plus de 150 pages), 
d'une importance médiocre. 7" La correspondance de 181 3 et 1814, où 
l'on trouve des détails sur l'évacuation précipitée de Cassel par les fonc- 
tionnaires français à l'approche de l'ennemi, sur l'état des esprits à Paris 
pendant la campagne de France, et sur l'entrée des alliés. Enfin et 8°, des 



194 COMPTES RENDUS 

lettres écrites pendant la Première Restauration jusqu'à la mort de 
M™^ Reinhard, survenue en février 1815. — La traduction de M™" de W. 
est précédée d'un avant-propos, où figure une notice biographique très 
complète sur Reinhard, et d'un « éloge du comte Reinhard » prononcé en 
1838 par Talleyrand, son ex-collègue à l'Académie des Sciences morales 
et politiques ; elle est suivie d'une table alphabétique des noms propres. 
Les notes, assez quoique peu nombreuses, sont satisfaisantes '. On doit 
espérer que M™« de W. publiera, comme suite à ce premier volume, les 
lettres relatives à la mission de son grand-père en Westphalie. — P. Ca- 

KON. 

Correspondance intime du Général Jean Hardy, de 1797 à 1802, recueillie 
par son petit-fils le Général Hakdy de Périni. Paris, Pion, 1901, 
In-i2,xv-309p. (i portr.). 

Né à Mouzon (Ardennes) en 1762, fourrier à Royal-Monsieur lors de 
la Révolution, chef de bataillon de volontaires après Valmy, général de 
brigade en 1794, Jean Hardy combat sans interruption, jusqu'à la fin de 

1797, aux armées des Ardennes, de Sambre et Meuse et d'Allemagne. En 

1798, il est chargé de conduire en Irlande une expédition qui échoue 
comme celle de Hoche. De 1799 à 1800, il est attaché, comme général 
de division à partir de juillet 1799, aux armées du Danube, d'Helvétie et 
du Rhin ; mais il n'y fait guère de service effectif, son mauvais état de 
santé le forçant à aller prendre à trois reprises les eaux de Plombières. 
En septembre 1800, il rejoint Moreau et prend une part active au combat 
d'Ampfingen et à la bataille d'Hohenlinden. Il est alors nommé inspecteur 
général aux revues, puis, en i8oi, il part avec Leclerc pour Saint- 
Domingue, s'y distingue, et meurt de la fièvre jaune en janvier 1802. 
M. le général H. de P. son petit-fils, publie les lettres qu'il écrivit de 
1797 à 1802; à part quelques-unes écrites à l'amiral Bruix, à lord 
Cornwallis, dont il fut le prisonnier en 1798, à Bernadotte, etc., elles 
sont en majorité adressées à sa femme, et, semble-t-il, d'une grande 
sincérité. L'éditeur y a joint un éloge de Marceau, une proclamation 
aux Irlandais. Le tout forme un recueil de documents, dont il ne faut pas 
exagérer l'importance, mais qu'on consultera avec profit pour l'histoire 
du commandement des armées révolutionnaires et pour celle des expé- 

I. Cependant, il est difficile d'admettre (p. 141, note) qu'une lettre du 14 octobre 1800 
parle au passé de la machine infernale qui est du 24 décembre, et il semble bien (p. 143) 
que la victoire à laquelle fait allusion la lettre du 9 janvier 1801 est celle d'Hohenlinden 
et non le passage du Mincio. 



RÉVOLUTION ET EMPIRE I95 

ditions d'Irlande et de Saint-Domingue. Plusieurs notes contiennent des 
fautes d'impression', — P. Caron. 

Capitaine de La Jonquière. L'expédition d'Egypte, 1798-1801. Tome II, 
Paris, H. Charles-Lavauzelle (Publicat. de la section historique de 
l'état-major de l'armée), [1901]. In-8°, 632 p. (15 cartes et croquis). 
Dans ce second volume, fait sur le modèle du premier 2, M. de La J. 
étudie successivement : la traversée de la flotte, de Malte à Alexandrie, la 
prise de cette ville, la marche sur le Caire, le combat de Chobrakhit (et 
non Chebreïss), la bataille des Pyramides, les commandements de Kléber 
et Menou à Alexandrie et Rosette, les mesures prises en France et en Ita- 
lie après le départ de la flotte et les opérations de Nelson, l'installation 
de la domination française au Caire, la bataille d'Aboukir et ses consé- 
quences, les mesures auxquelles donne lieu l'inondation du Nil, la 
mission du chef d'escadron Beauvoisins auprès de Djezzar- Pacha, gouver- 
neur de Sidon et de Saint-Jean d'Acre, l'organisation de l'Institut d'Egypte. 
Des annexes sont consacrées à l'état des forces militaires existant en 
Egypte en 1798, à la Correspondance de l'armée française interceptée 
par l'escadre anglaise et publiée à Londres, à certaine? questions relatives 
au débyt de la bataille des Pyramides, aux négociations de la France et 
de la Porte en 1797 et en 1798, et à la reproduction de divers tableaux et 
situations d'effectifs. 

Les nombreux documents cités par M. de La J. fixent la vérité sur 
les moindres épisodes de cette partie de l'expédition î. Ils nous montrent, 
par exemple, que ce qu'on a appelé le combat de Chobrakhit fut une 
mince escarmouche, et surtout, ils permettent d'attribuer à qui elle revient 
la responsabilité du désastre d'Aboukir. Il s'en faut de beaucoup qu'elle 
appartienne tout entière à Brueys. Bonaparte voulait garder la flotte à sa 
disposition, et c'£st avec son autorisation que l'amiral la conduisit, après 
le débarquement, dans la rade d'Aboukir. Sans doute Bonaparte a pré- 
tendu dès 1798 dans un rapport au Directoire, et plus tard dans ses 
Campagnes d'Egypte et de Syrie, qu'il avait invité Brueys à conduire l'es- 
cadre, qui ne pouvait pénétrer dans le port d'Alexandrie, à Corfou ou à 
Toulon : cet ordre n'a pas été donné ; les documents et les faits eux- 

1. A signaler aux historiens de l'art un rapport adressé par Hardy au Directoire le 13 jan- 
vier 1798, établissant que la galerie de tableaux formée à Diisseldorf par les électeurs 
palatins doit être restituée à la France, et fournissant sur elle un certain nombre de rensei- 
gnements. 

2. Voir la Revue, t. II, p. 405. 

3. A la p. 156 sqq., M. de La J. prend en flagrant délit d'inexactitudes, le général Des- 
vernois, dont M. A. Dufourcq a récemment publié les Mémoires, 



196 COMPTES RENDUS 

mêmes prouvent que Bonaparte n'a cessé de considérer comme désirable 
le maintien de l'escadre dans les eaux de l'Egypte ; il avait fait débarquer 
la majeure partie des approvisionnements, et elle était hors d'état de par- 
tir. La résolution de combattre à l'ancre a été vivement reprochée à Brueys : 
il semble qu'elle lui fut imposée par la faiblesse numérique de ses équi- 
pages, qui ne lui permettait pas de combattre et de manœuvrer à la lois, 
et par la nécessité, les vivres manquant, de ne pas s'éloigner de la côte, 
La défaite s'explique tout autant, sinon plus, par la médiocrité et l'indis- 
cipline d'une partie du personnel, et l'état de vétusté de plusieurs vais- 
seaux, graves causes de faiblesse devant l'escadre anglaise, homogène, 
manœuvrière, avec des équipages nombreux et bien exercés. — Quelles 
qu'en aient été les causes exactes, la défaite d'Aboukir ne paraît pas avoir 
diminué l'énergie et l'activité de Bonaparte ; M. de La J. en donne de 
nombreuses preuves dans les derniers chapitres du volume. On en trou- 
vera davantage encore dans le tome troisième, qui traitera de l'œuvre de 
« colonisation et de conservation » accomplie par Bonaparte avec les 
40.000 soldats et marins que lui avaient laissés les combats de la pre- 
mière période, et des opérations militaires destinées à défendre la con- 
quête, du côté de 1^ Syrie et de la Haute Egypte. — P. Caron. 

Kléber et Menou en Egypte (août 1799-septembre 1801). Documents 
publiés pour la Société d'Histoire contemporaine par François 
Rousseau. Paris, A. Picard et fils, 1900. In-8, ux-45) p. (carte). 
Sous le titre de Kléber et Menou en Egypte après le départ de Bona- 
parte, M. F. R. publie, dans la collection de la Société d'histoire 
contemporaine, un recueil de documents qui rendra des services. Ces 
documents sont de deux sortes : documents réimprimés, extraits de 
recueils et d'ouvrages divers, comme les Mémoires de Berthier, le Kléber 
du comte Pajol, les Pièces relatives à Vannée d'Orient, etc. ; documents 
édités pour la première fois, tirés des Archives historiques de la Guerre. 
Ils concernent les événements compris entre août 1799 et septembre 1801 : 
désarroi dans l'armée après le départ de Bonaparte, négociations avec 
Sidney Smith et les Turcs et convention d'El-Arisch, bataille d'Héliopolis, 
révolte et soumission du Caire, mort de Kléber, fautes et faiblesses de 
son successeur Menou, et enfin l'évacuation. Lorsque le gros ouvrage de 
M. de La Jonquière, dont nous signalons ci-dessus le second volume, 
aura entièrement paru, il semble que le moment sera favorable pour 
écrire, sur l'histoire de l'expédition d'Egypte, un livre autant que possible 
définitif. Pour ce travail, le recueil de M. R. sera certainement utile : 
non qu'il dispense de revoir de très près les ouvrages ou fonds 



REVOLUTION ET EMPIRE I97 

(l'archives d'où sortent les documents qu'il contient; mais il sera un 
guide et un instrument de travail commode, fournissant tout imprimées, 
munies d'éclaircissements, de notes et d'une table des noms de personnes 
et de lieux, les pièces les plus importantes. Dés à présent, on lira avec 
intérêt la préface où l'auteur expose, avec assez de détail, les faits de cette 
deuxième et dernière période de l'expédition. — P. Caron. 

Mémoires du baron de Bonnefous, capitaine de vaisseau (1782-1855), 

publiés avec une préface et des notes par Emile Jobbé-duval. Paris, 

Pion, 1900. In-8, xxxv-483 p. 

Ces mémoires se composent de deux parties : 1° une série de lettres 
racontant la vie de l'auteur, de 1782 à 1836, et écrites par lui, 
pour son fils, de 1833 à 183e; 2° une Vie du baron Casimir de Bon- 
nefous, préfet maritime et cousin de l'auteur, rédigée en 1836. La 
préface de M. J.-D. contient une longue biographie de Pierre-Marie 
Joseph de Bonnefous, à laquelle nous n'emprunterons que quelques traits 
essentiels. J. de Bonnefous, entré dans la marine en juin 1798, prit part à 
différentes croisières dans l'Océan et la Méditerranée, et fut nommé 
enseigne de vaisseau en 1802. En mars 1803, il fut affecté à l'escadre du 
contre-amiral Linois, qui allait conformément à la paix d'Amiens 
reprendre possession des établissements français de l'Inde, et emportait 
leur nouveau gouverneur, le général Decaen. Peu de temps après, la 
guerre reprenait avec les Anglais. Alors commença dans l'Océan Indien 
une longue campagne de trois années, mêlée de succès et de revers, qui 
se termina, en mars i8oé, par la prise, à la hauteur des Açores, des der- 
niers vaisseaux de Linois. J. de Bonnefous fut interné en Angleterre : il 
y resta jusqu'en 1811, date de son évasion. La période héroïque de sa 
vie était terminée. Réintégré dans les cadres de la marine, il fut dés lors, 
à part deux campagnes à la Guyane et aux Antilles, employé dans les 
ports de guerre ;-il parvint lentement au grade de capitaine de vaisseau, 
commanda le vaisseau école VOrion et occupa les derniers temps de sa vie 
à écrire des ouvrages techniques qui ont été estimés. 11 mourut en 1855. 
Ses Mémoires offrent, dans les livres II et III, l'attrait d'un récit d'aven- 
tures et possèdent en outre une appréciable valeur historique. Bien que 
rédigés assez tard, ils paraissent exacts. Les chapitres les plus intéressants 
sont ceux qui traitent de la campagne dans l'Océan Indien, de 1803 à 
i8oé, et de la captivité de l'auteur en Angleterre. En effet, d'abord mis 
en surveillance dans le « cantonnement » d'Odiham, il fut, pour infrac- 
tion au règlement, conduit sur le ponton le Bahama, en rade de Chatham ; 
il y vécut vingt mois, et il eut tout le temps d'étudier et d'expérimenter 



198 COMPTES RENDUS 

le régime effrayant auquel étaient soumis les prisonniers : pour cette 
question des pontons anglais, encore mal connue, son témoignage 
paraît essentiel. A noter, d'autre part, quelques renseignements sur l'état 
des esprits en France en 181 2 : les plaintes sont générales contre la lour- 
deur des impôts, l'abus de la conscription et le despotisme de la police. 
Un fait montre bien quel régime d'inquisition elle faisait peser sur la 
France : M. de Bonnefous ayant déclaré fort innocemment, dans une 
réunion privée, qu'il avait vu en Angleterre le comte de Lille (futur 
Louis XVIIl) et le comte d'Artois, fut dénoncé et reçut du sous-prétet 
un sévère avertissement. Enfin les livres IV et V seront utilement con- 
sultés pour l'histoire de l'organisation maritime en France, sous la Res- 
tauration et pendant les débuts de la Monarchie de Juillet. — La seconde 
partie du volume contient, nous l'avons dit, la biographie du baron C. de 
Bonnefous, aspirant de marine en 1779, et, sous le Premier Empire, préfet 
maritime de Boulogne, où il contribua à l'organisation de la flottille, puis 
de Rochefort où il était en 181 5, lorsque Napoléon y arriva après 
Waterloo. J. de Bonnefous, témoin oculaire, fait du séjour de l'empe- 
reur à Rochefort un récit détaillé, qui peut servir à contrôler sur certains 
points ceux qu'ont laissés d'autres témoins, notamment Gourgaud. 

L'édition de M. J.-D. est soignée. Les notes n'y sont pas inutilement 
prodiguées. Chaque chapitre est précédé d'un sommaire détaillé qui per- 
met de prendre rapidement connaissance de. son contenu. — P. Caron. 



XIX« SIÈCLE 



Henri Cordier. Histoire des relations de la Chine avec les puissances 
occidentales (1860-1900). Tome l". L'Empereur Toung-Tché (1864- 

1875). Paris, Alcan, 1901. In-8, 570 p. 

Ce sujet est très intéressant ; la lecture du livre l'est beaucoup moins; 
on est continuellement arrêté par des documents insérés sans cesse en 
plein texte. Sur 570 pages en effet, il y a plus de 200 pages de pièces, qui 
ne sont pas toujours curieuses; il y a même des pièces en latin, comme 
le traité de Nertchinsk, ou en anglais. Sans doute il convient d'indiquer 
les sources des renseignements que l'on rapporte; l'historien s'en sert 
pour composer son ouvrage et rejette aux notes ou à l'appendice les 
preuves de ce qu'il avance. 

La composition ne laisse pas moins à désirer; ces documents ne sont 
même pas toujours assemblés dans l'ordre chronologique; parfois il 



XIX*= SIECLE 199 

semble que le hasard seul ait présidé à leur rapprochement. Le chapitre I*"" 
est consacré à la convention de Péking du 25 octobre i8éo additionnelle 
au traité de Tien-Tsin du 27 juin 1858. Le chapitre II, qui traite des 
anciennes relations de l'Angleterre et de la France avec la Chine, repro- 
duit m extenso ce traité de Tien-Tsin, sans nous faire grâce d'aucune for- 
mule protocolaire, d'aucun des titres des plénipotentiaires, et l'on sait si 
les Chinois sont riches en titres d'honneur. Le chapitre IV retourne 
en arrière jusqu'au xvii^ siècle à propos de l'établissement des premières 
missions catholiques, auxquelles est aussi consacré le chapitre V. Le cha- 
pitre VI reprend par l'origine les relations des Russes avec la Chine. 
Puis, au chapitre VII, on est mis au courant des traits caractéristiques du 
gouvernement chinois; en sorte que, pendant 150 pages, ce livre est un 
perpétuel recommencement. Alors viennent les chapitres consacrés à la 
rébellion des Taï-Ping, au massacre de Tien-Tsin en 1870. Ensuite, sous 
prétexte de troubles arrivés à Chang-Haï le 3 mai 1874, l'auteur refait 
toute l'histoire de cette ville depuis 1360 et des concessions qui y furent 
peu à peu occupées par les Européens (chap. XXXIII). Dans un même 
chapitre (XXXV), on trouve, page 529, la mission de M. de Roquette 
dans le Sé-Tchouen à l'occasion de certaines difficultés causées par les 
agissements des missionnaires, en 1874; puis, à la page 530, les sauvages 
de Formose et le pillage qu'ils firent de vaisseaux américains et japonais 
en 1867 et 1871. Enfin au dernier chapitre, XXXVI, il y a les relations 
anglaises avec la Birmanie, la première guerre birmane (1824), la seconde 
guerre birmane (1852), la fin de la rébellion des musulmans du Yu-Nam 
(1873), l'assassinat de Margary et la mort de l'Empereur Toung-Tché 
(1875). En somme ce livre n'est qu'un recueil de matériaux; il faudrait 
l'intituler : Recueil de documents pour servir à l'histoire des relations de 
la Chine avec les puissances occidentales. 

A nous de retrouver les grands traits de cette histoire. L'ouvrage com- 
mence par les affaires de i8éo. Il est regrettable pourtant que M. C. ait 
supposé connu2 la guerre que firent alors à la Chine la France et l'Angle- 
terre ; on aimerait à en relire les détails qui éclaireraient les événements 
militaires de l'année 1900, puisqu'aussi bien il est manifeste que ce sont 
ces événements qui ont inspiré ce livre. Le chapitre IX raconte la mort 
de l'empereur Hien-Foung et l'avènement de Toung-Tché. La cour impé- 
riale avait quitté Péking devant les Européens et s'était retirée à Dje-Hol 
en Mongolie, à environ 150 kilomètres au nord de la capitale. Le nouvel 
empereur y fut d'abord entouré des plus farouches xénophobes ; mais, 
dès son retour à Péking, un coup d'État assura le pouvoir aux deux 
impératrices et au prince Houng, qui présidèrent à la reprise des rela- 



200 COMPTES RENDUS 

tions avec l'Europe. La rébellion des Taï-Ping est ensuite l'objet de 
quelques chapitres qui sont peut-être les plus intéressants du livre, sur- 
tout le chapitre XII (p. 168-193) sur les sociétés secrètes; l'éditeur l'a 
orné de gravures fort curieuses sur les emblèmes et les diplômes de ces 
sociétés. Il résulte des textes cités par l'auteur que la rébellion est bien 
antérieure à la guerre de i8éo, qu'elle ne fut donc pas produite par 
l'intervention étrangère, que le chef des rebelles, Houng, eût même été 
fort heureux d'obtenir l'appui des Européens, qu'il avait été baptisé, et 
que par conséquent l'insurrection eut surtout pour but la chute de la 
dynastie mandchoue qui règne à Péking depuis le xvii^ siècle de l'ère 
chrétienne. Les années qui suivent le traité de 1860 et la défaite des Taï- 
Ping furent remplies par les efforts de la Chine pour adopter quelques 
institutions et surtout les armes de l'Europe. Ses arsenaux furent recon- 
struits; Prosper Giquel et d'Aiguebelle qui, avec Gordon, avaient lutté 
contre les rebelles, furent chargés de l'établissement de l'arsenal de Fou- 
Tcheou. Des missions d'instruction furent envoyées en Europe et M. C. 
raconte tout au long l'extraordinaire mission d'Anson Burlingame, ancien 
ministre des États-Unis à Péking, devenu tout d'un coup le représentant 
de la Chine moderne. Enfin ce beau zèle est brutalement compromis en 
1870 par une nouvelle explosion de fanatisme et par les horribles mas- 
sacres de Tien-Tsin; le prince Houng promet à la France les réparations 
nécessaires et envoie à Napoléon III l'ambassadeur extraordinaire Toung- 
Tchéou qui fut reçu par M. Thiers. C'est de là que date le consentement 
des empereurs chinois à recevoir en leur présence les ministres européens, 
non d'ailleurs sans une infinité de chinoiseries. Tous ces événements 
sont dominés par la physionomie du prince Houng, dont l'esquisse reste 
d'ailleurs vague, plutôt que par celle de l'impératrice mère, Tseu-Hi, si 
célèbre depuis, plutôt surtout que par celle de Toung-Tché, empereur 
à 5 ans, majeur en 1874, mort en 1875 au lendemain de son mariage. 

Sans doute, de cet amas de documents, M. C. veut nous laisser tirer 
nous-mêmes, une impression générale. Nous n'avons pas là le détail du 
pillage de Péking en i8éo. Malgré cette lacune, malgré les cruautés 
chinoises contre lesquelles parfois l'auteur proteste, il se rencontre dans ce 
livre bien des excuses à ces cruautés. Nous en relèverons quelques-unes. 
P- 333"334> ^^^^ Is Sé-Tchouen, en janvier 1869, 40 chrétiens sont tués 
avec l'abbé Rigaud. Mais, en janvier aussi, 24 non-chrétiens sont tués et 
44 blessés par les chrétiens sous la conduite d'un prêtre indigène nommé 
Tann; en avril, 113 hommes et lé femmes sont tués par les chrétiens; 
ailleurs, dans le même mois, lé hommes sont tués par les chrétiens, 
3 femmes sont violées, une est brûlée dans l'huile bouillante; 105 maisons 



XIX= SIECLE 201 

sont brûlées par les chrétiens. Tout cela résulte d'un procès-verbal cité 
dans la Revue de V Extrême-Orient, II, p. 127, parle D"" Martin, médecin 
de la légation de France. — Mgr Faurie, vicaire apostolique dans le 
Houeï-Tcheou, causa souvent de grands soucis à la légation de France 
par ses exigences, ses imprudences, son ardeur inconsidérée. Le ministre 
français à Péking, M. Berthemy, est obligé, en 1864, de réprimer les pré- 
tentions de Mgr Pinchon, vicaire apostolique du Sé-Tchouen septenrtrio- . 
nal (cf. sa lettre p. 429). Il apparaît d'ailleurs qu'après 1860 beaucoup de 
vicaires pensèrent régner en maîtres dans leurs circonscriptions et agir 
puissamment sur les autorités locales; ce ne furent pas toujours eux qui 
furent persécutés. — Les massacres de Tien-Tsin, en juin 1870, où 
périrent le consul de France, M. Fontanier, son secrétaire M. Simon, 
quelques autres européens et 10 religieuses qui furent affreusement trai- 
tées, furent causés par la croyance, en partie fondée, affirme M. C. 
p. 348, que les religieuses avaient fait enlever des enfants pour les enfer- 
mer dans leur Asile de la Sainte-Enfance. — Il faut voir aussi les scan- 
dales de l'émigration chinoise, véritable traite des Jaunes qui eut long- 
temps son marché à Macao; rien de plus poignant que le rapport de la 
mission chinoise envoyée pour cela à Cuba en 1873 : les 8/10 des émi- 
grants enlevés de vive force ou par ruse; la mortalité pendant la traversée 
dépassant 10/100; la plupart des survivants vendus à la Havane comme 
des esclaves aux planteurs de canne à sucre; alors leurs travaux pénibles, 
leur nourriture insuffisante; beaucoup sont tués sous les coups, ou meurent 
de leurs blessures, ou se coupent la gorge, ou se pendent, ou s'empoi- 
sonnent avec de l'opium, ou se jettent dans des chaudières de sucre 
bouillant (p. 518-519). Un missionnaire protestant, après avoir interrogé 
des coolies, put composer en 1S75 un recueil terriblement instructif dont 
M. C. traduit le titre ainsi : Aperçu de l'Enfer illustré. De pareils docu- 
ments sont d'une telle éloquence que nous ne sommes pas disposé à les 
trouver trop longs. — Mais nous recommandons tout particulièrement la 
lecture d'un important Mémorandum chinois qui fait l'objet du cha- 
pitre XXIX, et que le gouvernement de Péking adressa en 1871 aux 
ministres européens pour les amener à une revision des traités de i8éo; 
il faut tenir compte sans doute des exagérations, et les gouvernements 
européens en profitèrent pour repousser le mémorandum purement et sim- 
plement. Il y est affirmé que « le commerce n'a donné lieu à aucun diffiî- 
rend entre l'État central et les États extérieurs ; il n'en est pas ainsi des 
missions qui sont une source d'abus incessants... Partout où paraissent 
les missionnaires, ils s'attirent l'animadversion du peuple... Les querelles 
sont incessantes entre les chrétiens et les non-chrétiens ; les missionnaires 
Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III, 14 



202 COMPTES RENDUS 

se liguent et s'insubordonnent avec les chrétiens contre les autorités légi- 
times. Les rebelles cherchent un refuge dans l'église et abritent leurs 
désordres sous sa protection... Si les missionnaires évitaient en se récu- 
sant toute intervention locale, ils pourraient vivre en bonne harmonie 
avec nos indigènes et nos fonctionnaires, mais ils constituent un nombre 
indéterminé d'États dans l'État. » 

En résumé, il semble bien résulter de tout cela que les victoires euro- 
péennes de 1860 donnèrent aux missionnaires uue nouvelle audace et 
qu'en beaucoup d'endroits ils tinrent les mandarins sous la terreur de 
l'intervention européenne, et profitèrent des moindres prétextes pour se 
faire payer de grosses indemnités. Ils contribuèrent à entretenir en 
Chine une exaspération croissante contre eux et contre tous les étrangers, 
et sans doute le second volume de M. Cordier montrera à cet égard une 
nouvelle ressemblance du régne de Kouang-Siu avec celui de son prédé- 
cesseur Toung-Tché. — J. E. Driault. 



HISTOIRE MILITAIRE 

Les Frézeau de la Frézelière, par M. Sautai, lieutenant au 43<; Rég' 
d'Inf"^ Lille, Imp. Lefebvre-Ducrocq, 1901. In-8, ix-287 p. (plans 
et gravures). 

Un sujet intéressant et peu connu, des recherches difficiles et complètes, 
une excellente méthode, tout concourt à recommander le livre de M. S., 
à qui nous reprocherons seulement d'avoir masqué la partie personnelle 
et essentielle de son œuvre derrière une relation du siège de Lille qui eût 
été mieux placée à la fin. 

Conduit par un précédent travail ' à s'occuper incidemment des mar- 
quis de La Frézelière, M. Sautai a reconnu en eux des qualités éminentes 
et diverses, qui justifiaient amplement une étude biographique et 
technique considérable. Ayant trouvé maint document intéressant, relatif 
aux La Frézelière, dans les dépôts de la Guerre et des Fortifications, aux 
archives de Lille et de Valenciennes, il a complété sa monographie sur 
cette vieille famille de l'Anjou au moyen des divers travaux de d'Hozier, etc. 
C'est en vain, malheureusement, qu'il a étendu ses recherches dans les 
villages de Monts et de La Frézelière, où il n'a pu apprendre que là 
destruction totale des collections de portraits et des archives qui auraient 
fourni un appoint considérable à son œuvre. Les chevaliers et marquis de 

I . Le siège de la ville et de la citadelle de Lille en 1708, par M. Sautai, Lille, 1899. 



HISTOIRE MILITAIRE 20$ 

La Frézeliére se distinguent sur tous les champs de bataille depuis le 
xiii^ siècle, et presque tous sont tués à l'ennemi; mais François de La 
Frézelière acquiert une réputation nouvelle et particulière en acceptant de 
se consacrer à l'artillerie, sur la demande de Louvois, et en régénérant 
cette arme à l'époque même où Vauban fortifie nos frontières. M. S. s'est 
attaché avec un soin particulier à expliquer la réforme opérée par Fran- 
çois de La Fréxelière dans le matériel d'artillerie, cet allégement des 
canons qui devait leur permettre d'accompagner les troupes dans tous 
leurs mouvements, et faire de l'artillerie une « arme » au même titre que 
l'infanterie et que la cavalerie. Il nous expose ses premières recherches sur 
la combustion de la poudre, ébauche la curieuse biographie de l'artilleur 
espagnol qui apporte en France le premier modèle de canon léger. Enfin, 
il fait sentir à la fois l'action directrice de Louvois, le rôle de La Frézelière 
et la place que doit prendre son œuvre dans l'histoire de l'artillerie el 
l'histoire des guerres. Par une remarquable coïncidence, c'est le fils 
même de La Frézelière, le marquis Jean-François Angélique, qui montre 
sur les champs de bataille tout ce qu'on peut tirer de cette « nouvelle 
invention » dont son père est l'auteur. 

Les relations du siège de Lille et de la bataille de Malpliquet, par le 
dernier marquis de La Frézelière, ont une très grande valeur docu- 
mentaire. M. S. a heureusement annoté et commenté la première. — 
L. Franchard. 

LiEUT* LoTTiN. Un chef d'état-major sous la Révolution. Le général de 
Billy. d'après sa correspondance et ses papiers. Avec un portrait et une 
carte. Paris et Nancy, Berger-Levrault, 1901. In-8, x-209 p, 
Jean-Louis de Billy, né en 1763, enrôlé dés 1789 dans la garde natio- 
nale parisienne, entra dans l'armée régulière en 1793. Il combattit suc- 
cessivement en Vendée, à l'armée de Rhin et Moselle et à celle de 
Sambre et Meuse, x)ù il fut chef d'état-major de Kléber et de Marceau. 
Il remplit ensuite les mêmes fonctions auprès de Gouvion-Saint-Cyr 
à l'armée du Danube, combattit en Suisse et à Hohenlinden. Sous le 
Consulat, il commanda le département des Deux-Sèvres. En 1805, ij 
reçut le commandement d'une des brigades du corps de Davout, il était 
à Austerlitz et il fut tué l'année suivante à Auerstàdt. Il laissait la répu- 
tation d'un officier intelligent, de volonté réfléchie et ferme. 

Ses descendants actuels possèdent de nombreux papiers venant de lui : 
études de philosophie militaire, traductions de mémoires étrangers, et, 
ce qui vaut mieux, les registres d'ordres de ses commandements et de son 
service de chef d'état-major, des lettres à lui adressées, et un certain 



\ 



204 COMPTES RENDUS 

nombre de notes historiques prises évidemment en vue d'une rédaction 
ultérieure. M. L., qui a eu communication de ces documents, avait donc 
entre les mains de quoi faire un livre de tous points intéressant et utile. 
Malheureusement le plan et la méthode lui ont fait défaut. M. L. a eu 
l'idée malencontreuse de diviser en deux parties l'ouvrage qu'il projetait ; 
dans la seconde, « qui paraîtra plus tard », il étudiera le fonctionnement 
du service d'état-major aux armées révolutionnaires, d'après les papiers 
de de Billy ; dans la première qui nous occupe aujourd'hui, il a empiété, 
dit-il, sur les documents qui se rapportent à la seconde, « mais seulement 
afin de bien mettre en lumière la personnalité de de Billy ». Or voici 
quels sont les résultats de ce procédé : après un premier chapitre, qu'on 
s'étonne de voir si maigre, sur les débuts de de Billy, on arrive aux opé- 
rations de l'armée de Sambre et Meuse en 1795, et M. L., se laissant 
aller à « empiéter », publie sur la campagne dans le Hundsrûck (nov.- 
déc. 1795) tout un stock de documents, qui constituent, matériellement, 
la partie principale de l'ouvrage (plus de 100 pages sur 209). Mais, sans 
doute, il s'est alors aperçu qu'à continuer ainsi, il n'aurait plus rien pour 
son second volume, et, s'arrêtant net, il garde le silence sur la campagne 
de 1796, que de Billy fit à côté de Marceau jusqu'au jour de sa mort. 
Reprenant ensuite son exposé, il indique, trop sommairement, la biogra- 
phie de son héros de 1796 à i8oé, et introduit dans le chapitre VI, sur 
ses études de philosophie militaire, dix-huit pages de style obscur, où 
l'on a la surprise de voir citée la Cité Moderne de M. Izoulet. En somme 
l'ouvrage est bâti avec un manque absolu de proportions. A la lecture, il 
apparaît en outre mal ordonné, confus : pourquoi le blocus d'Ehren- 
breitstein figure-t-il dans le titre du chapitre I*"", alors qu'il y est simple- 
ment mentionné et qu'il appartient en fait au chapitre III ? L'auteur 
déclare (p. 12) qu'il se réserve de traiter à part ce « fonctionnement du 
service d'état-major... qui exige des développements particuliers » : com- 
ment se fait-il alors que les pages 13 à 25 soient occupées par une dis- 
sertation sur ce service, et que nous trouvions dans les titres des cha- 
pitres II et III : De Billy chef d'état-major de Kléber. — De Billy, chef 
d'état-major de Marceau, etc. — Le registre d'ordres. — L'exécution du 
service d'état-major ? Ceci prouve bien que M. L. a conçu une distinction 
en réalité impossible. Nous aurions d'autres reproches à adresser à 
l'auteur : il se laisse aller trop souvent à une phraséologie nuageuse 
(pp. 129, 157); il se lance (p. 134) dans un panégyrique exagéré de la 
« vieille famille de l'armée du Rhin », sans s'apercevoir que des documents 
cités plus loin (pp. 152, 153, notes) nous montrent ses généraux divisés 
par la jalousie ; ses renvois bibliographiques sont parfois beaucoup trop 



HISTOIRE RELIGIEUSE 205 

vagues : à la p. 150 : Michelet, Introduction à V Histoire universelle; à la 
p. 162 : Ambert, Les généraux de la Révolution. On trouve à la p. 145 
l'expression durant ces entrefaites (?), et à la p. 146, le Necker pour le 
Neckar. 

Malgré ces graves défauts, l'ouvrage de M. L. n'est pas dépourvu de tout 
mérite. Les chapitres consacrés aux opérations dans le Hundsrûck nous 
font connaître bon nombre de pièces intéressantes, et parmi celles, trop 
rares, que contient le reste de l'ouvrage, quelques-unes ont beaucoup de 
valeur : signalons en particulier une note sur la conscription en 1804 
(pp. 164-166), et une lettre de Durutte relative à Bonaparte (p. 207). 
Nous espérons que le second volume ne tardera pas à paraître et que, 
produit d'un zèle mieux éclairé, il nous donnera sur les points négligés 
dans le premier, les nombreux documents que M. L. n'a pu manquer de 
recueillir. — P. Caron. 



HISTOIRE RELIGIEUSE 

Henry Jaudon. Port-Royal à Toulouse ou le Jansénisme au Parlement. 

Discours prononcé à la Cour d'appel de Toulouse. Audience solen- 
nelle de rentrée du 16 octobre 1900. Toulouse, Lagarde et Sébille, 
1900. In-8, 126 p. 

II arrive assez rarement que les discours prononcés dans les cours 
d'appel à l'occasion des audiences solennelles de rentrée, fournissent 
prétexte à des travaux historiques de réelle valeur. C'est cependant sous 
cette forme — dont la rhétorique obligée a été, il est vrai, réduite ici à 
son strict minimum, — que M. l'avocat général Jaudon a présenté en 
octobre dernier une sérieuse étude sur un point intéressant de l'histoire 
du jansénisme en province. Sous ce titre : « Port-Royal à Toulouse », 
l'auteur a raconté surtout l'histoire de cette « Maison de l'Enfance » 
incomplètement connue par quelques pages de Sainte-Beuve (appendice 
au t. V de son Port-Royal). Dans la Congrégation des Filles de l'Enfance, 
fondée par la fille du conseiller Gilles de Juliard et Gabriel de Ciron, fils 
d'un président à mortier, entrèrent en majeure partie des filles de parle- 
mentaires toulousains gagnés au jansénisme au temps du premier prési- 
dent Gaspard de Fieubet. « L'Institut de l'Enfance, dit M. J,, fut l'œuvre 
« des magistrats qui lui donnèrent leurs filles, en enregistrèrent et 
« approuvèrent les statuts, en défendirent constamment la cause, et, 
a cinquante ans après sa dissolution, en condamnèrent solennellement 



20é COMPTES RENDUS 

« les diffamateurs. » L'Institut de l'Enfance eut, en eff'et, à subir d'abord 
des tracasseries policières, puis une persécution ouverte de la part de 
l'ennemi des parlementaires jansénistes, le président de la Terrasse, et de 
l'intendant Lamoignon de Baville. Le 12 mai 1686, le « Conseil de con- 
science » décide la suppression de cette maison, et l'exécution matérielle 
de cet arrêt occupe les derniers mois de la même année. Mais la tradition 
janséniste se maintenait dans le Parlement de Toulouse :• c'est ainsi qu'en 
février 1738, la Cour condamna au feu un ouvrage écrit par les Jésuites 
et qui contenait, sur la Congrégation de l'Enfance, des assertions qui 
furent considérées comme diffamatoires. La lutte ne cessa qu'après 
l'expulsion de la Compagnie de Jésus du ressort du Parlement. 

En terminant, M. J. montre la portée de l'œuvre pédagogique accom- 
plie par la Congrégation des Filles de l'Enfance et les autres maisons 
d'éducation jansénistes, enfin l'influence de Port-Royal sur les mœurs 
judiciaires du xvii^ siècle. 

Cette étude, écrite de façon attachante et sobre, abondamment docu- 
mentée, est une utile contribution à l'histoire morale de la province sous 
Louis XIV. — P. Alphandéry. 

Henry Lehr. Les protestants d'autrefois. Vie et institutions militaires. 

Paris, Fischbacher, 1901. In-12, iv-332 p. 

S'il est déjà très difficile d'écrire un ouvrage clair, complet et exact sur 
un sujet aussi complexe et aussi flottant que les institutions militaires de la 
France, il doit l'être encore bien plus de faire tenir dans un cadre, je ne dis 
pas rationnel, mais simplement historique et naturel, les institutions mili- 
taires huguenotes. Il n'est donc pas étonnant que M. L., malgré les mérites 
et l'agrément de son livre, n'y ait pas parfaitement réussi. Son plan 
manque de rigueur : pourquoi n'avoir pas mis les chapitres VI et VU, Les 
guerres du XVIII'' siècle et Les Camisards, dans la seconde partie consacrée 
aux Institutions militaires sous l'Ëdit de Nantes} Puisqu'aussi bien l'auteur 
nous dit que ces armées n'avaient plus le même esprit qu'au xvF siècle, 
qu'elles renfermaient un nombre assez grand de catholiques, et que les 
chefs, un Rohan, un Soubise, même un Lesdiguières, ne ressemblaient 
que d'assez loin à un Coligny, à un La Noue et même à un Condé? De 
même on ne voit pas clairement en quoi les bandes huguenotes, excep- 
tion faite pour celles de 1562, diiîeraient des bandes catholiques, ou plu- 
tôt il aurait fallu, ce me semble, insister davantage sur ce qui constitue 
la distinction essentielle, tout intime, le développement de la conscience 
par le sentiment religieux et les conséquences sur l'esprit militaire, sur la 
discipline, sur l'organisation même. Enfin les rapports entre l'organisa- 



HISTOIRE RELIGIEUSE 207 

tion militaire des huguenots français et celle que donnent à la Prusse ses 
rois du xviii« siècle, sont ingénieusement déduits ; mais il y faudrait des 
preuves plus solides, et je crois que le système prussien vient plutôt du 
système suédois : Frédéric II doit plus à Gustave-Adolphe qu'à La Noue 
ou à Coligny. Avec ces réserves, il faut reconnaître que M. L. a mêlé 
agréablement à son exposé des récits et des anecdotes qui ne sont pas 
toujours très caractéristiques : on en pourrait citer de semblables con- 
cernant les catholiques. Et il a fait suivre son livre de quelques pièces 
justificatives tirées des archives du Ministère de la guerre et relatives à 
l'application de la Révocation de l'Édit de Nantes dans l'armée, qui sont 
très curieuses et du plus haut intérêt. — V.-L. Bourrilly. 

F. Naef. La Réforme en Bourgogne. Notice sur les églises réformées de la 
Bourgogne avant la révocation de l'Édit de Nantes, éditée et augmentée 
d'une préface, de notes, de deux appendices, d'une carte et de photo- 
graphies parR. Çlaparède. Paris, Fischbacher, 1901, In-12, 258 p. 
Publié après la mort de son auteur par M. R. C, ce livre est à peine 
une ébauche. « Ce n'est au fond, comme il est dit excellemment dans 
l'introduction, qu'une série de jalons plantés dans un territoire désert, et 
dont chacun signale l'existence de quelque ruine ». Pour chacune des 
églises des trois colloques (Dijon, Chalon, Lyon) que comprenait la 
province de Bourgogne, une notice expose et donne les noms des princi- 
pales familles, qui lui ont appartenu et des pasteurs qui l'ont desservie. 
Cette façon fragmentaire de procéder conduit à des répétitions inévitables 
et empêche d'embrasser d'un regard d'ensemble toute l'histoire de la 
Réforme en Bourgogne aux xvi^ et xviF siècles. Mais elle permet en 
revanche de ne laisser de côté aucun détail et de donner libre carrière à 
l'érudition. Malheureusement le pasteur Naef ayant vécu à l'écart, au 
Grand Sacconnex, près de Genève, a surtout travaillé d'après la France pro- 
testante de Haag (revue par Bordier), sans recourir aux documents inédits. 
L'éditeur, M. C, a rectifié un certain nombre d'erreurs et comblé beau- 
coup de lacunes; il a surtout amélioré la partie bibliographique'. Tel 
qu'il est et dans les limites que nous avons dites, cet ouvrage forme un 
recueil précieux de noms et de faits relatifs à l'histoire de la Réforme en 
Bourgogne, recueil où un index détaillé permet et facilite les recherches. 
— V,-L. Bourrilly. 



I. Cette bibliographie pourr.-iit être p.irfois plus complète; ajouter par exemple à l'article 
sur Hubert Languet (p, 97 sqq) la thèse latine de A. Waddington, De Huherti Langueli 
vita. Paris, 1888. 



208 COMPTES RENDUS 

Charles Borgeaud. Histoire de l'Université de Genève. I. L'Académie de 
Calvin, 1559-1798. Genève, Georg, 1900. In-4, xvi-éé2 p. (30 por- 
traits hors texte). 

« Entreprise, à l'occasion de l'Exposition nationale suisse de 1896, 
avec l'appui du déparlement de l'Instruction publique et du Sénat univer- 
sitaire, cette publication a pris, au cours de son exécution, des propor- 
tions imprévues, subi des retards inattendus ». Ainsi parle l'auteur en 
s'excusant, au début de l'avertissement. Ces retards sont imputables à la 
difficulté et à la multiplicité des recherches qu'il a fallu faire, non seule- 
ment dans les archives déjà bien disséminées de Genève, mais encore 
dans les dépôts de Turin, Bâie, Paris, Londres, Hanovre, etc. M. B. n'a 
donc point à se défendre de nous avoir fait attendre longtemps un ouvrage 
dont quelques morceaux parus dans diverses revues faisaient désirer la 
publication. Serait-il responsable de ces retards, qu'il trouverait sa justifi- 
cation dans l'excellence de l'œuvre qu'il a produite. 

M. B. a conçu son livre sur un plan très large. L'histoire de l'Univer- 
sité de Genève, nous dit-il, « n'est pas seulement l'histoire d'une haute 
école, unique en son genre, c'est celle de Genève intellectuelle ». Bien 
plus, si l'on considère la place occupée par Genève dans le mouvement 
des idées depuis la Réforme, on voit quelles perspectives immenses 
s'ouvrent à l'historien. D'autre part, pour faire œuvre neuve, solide, 
pour éclaircir l'obscurité des origines, pour mettre à sa place chacun des 
professeurs qui ont contribué à donner à l'Université la vie, la prospé- 
rité et la gloire, il fallait de minutieuses recherches de détail, de méti- 
culeuses discussions de textes. Il est impossible dans un compte rendu 
nécessairement succinct d'indiquer tous les points sur lesquels la critique 
de M. B. est arrivée à des résultats précis, à des démonstrations défini- 
tives. Nous devons nous borner à indiquer brièvement les lignes géné- 
rales de l'histoire qu'il nous a retracée de l'Académie de Genève. 

La Réforme est sortie de l'humanisme et partout elle a été marquée 
par une rénovation des études. Les pédagogues, les humanistes, les pre- 
miers adeptes des idées nouvelles ont compris qu'il fallait reprendre le 
système d'éducation par la base, procéder avec méthode, par degrés, en 
groupant les élèves par classes depuis les premiers éléments jusqu'à 
l'enseignement le plus élevé. Ce que Mathurin Cordier fit pour les 
classes élémentaires, Jean Sturm l'entreprit pour l'enseignement secon- 
daire, pour les humanités et l'enseignement supérieur. Ce sont les 
mêmes idées qui guidèrent Calvin, élève de Mathurin Cordier et ami de 
Jean Sturm, lorsqu'en 1559, il fonda, d'une manière définitive, le Col- 



HISTOIRE RELIGIEUSE 209 

lége et Académie de Genève. Collège et Académie, ces deux mots 
s'appliquent simultanément à la fondation de Calvin ; car ce qui la caracté- 
rise, c'est précisément le lien qu'il y avait entre h schola privata où 
l'enseignement était distribué par classes, et la schoîa publica, où l'on 
passait ensuite pour entendre les « lecteurs », et assister à de véritables- 
cours de faculté. Un autre caractère de cette fondation est le rôle pré- 
pondérant de l'Église : non seulement les cours de théologie dont Calvin 
et de Bèze.sont concurremment chargés sont les plus importants, mais 
les lecteurs font partie de la Compagnie des ministres. L'École est sous 
le contrôle absolu de l'Église. Et cela est tout naturel : il fallait mainte- 
nir l'orthodoxie contre les interprétations erronées ; ce que l'on deman- 
dait surtout à l'Académie de Genève, c'était des ministres pour les églises 
qui se fondaient alors de toutes parts. Genève devint ainsi comme le 
foyer central de la nouvelle doctrine, une sorte de Rome du Calvinisme. 
Son Université prit en conséquence un caractère international, et, en 
même temps que la gloire de la cité, elle en devait être la meilleure 
sauvegarde. 

Cette prépondérance de la théologie pouvait cependant constituer un 
danger si elle se montrait exclusive des autres facultés. Et Calvin avait 
plus que de la méfiance contre les médecins et les jurisconsultes. Fort 
heureusement, Théodore de Bèze, l'autre fondateur de l'Académie et son 
premier recteur, n'avait pas les mêmes préventions. Pendant quarante 
ans environ, son action s'exerça, féconde, inlassable. II voulut élargir le 
cadre trop étroit de la fondation calvinienne. A l'enseignement de la théo- 
logie et des lettres, il voulut ajouter celui du droit et de la médecine. 
Les premiers choix ne furent pas heureux. Les événements furent con- 
traires ; une épidémie de peste (1567-1572), les armements du duc de 
Savoie (1586) vinrent tout compromettre et faillirent même ruiner 
l'œuvre : les seuls cours de théologie subsistèrent. Mais l'énergie de 
Théodore de Bèzè, le concours des calvinistes du dehors, leur appui 
moral et pécuniaire permirent de relever les ruines. Si l'enseignement de 
la médecine disparut pour ne reparaître qu'à la fin du xviii^ siècle, l'ensei- 
gnement du droit brilla d'un vif éclat avec Hotman, Denis Godefroy, et 
les chaires de lettres possédèrent un moment Joseph-Juste Scaliger et 
Isaac Casaubon. Théodore de Bèze ne se contenta pas de compléter ainsi 
l'œuvre de Calvin, il l'ouvrit pour ainsi dire aux souffles du dehors ; il y 
fit pénétrer l'esprit laïque, surtout par l'institution, imitée de Strasbourg, 
des Scolarques (1581), délégués du pouvoir civil auprès de l'autorité 
scolaire, et trait d'union entre le Conseil et la Compagnie des pasteurs. 
Sous la direction de Théodore de Bèze, le caractère de séminaire théolo- 



210 COMPTES RENDUS 

gique, dominant à l'époque de Calvin, s'atténue, et l'Académie de 
Genève prend un « cachet plus universitaire ». 

Le caractère théologique s'atténue, mais il persiste, et le cours de théo- 
logie est le seul qui n'ait pas été supprimé lors de la terrible crise de 
1586-1587. Théodore de Béze s'est réservé ce cours et il y continue, en 
disciple fidèle, les traditions de Calvin. Bèze mort (1605), la théologie 
redevient prépondérante et M. B. intitule la troisième partie de son livre, 
l'histoire de l'Académie au xviF siècle : Le siècle de la théologie. L'amal- 
game des chaires d'hébreu à celles de théologie entraîne la décadence 
presque immédiate des premières. La transformation des chaires de grec 
et de philosophie en écoles préparatoires a pour contre-coup l'abaissement 
du niveau des études supérieures. Seul l'enseignement du droit brille 
encore d'un certain éclat avec Jacques Godefroy et les professeurs 
« honoraires » Jean Steinberg, Weguelin, Mussard. Cette décadence des 
diverses facultés tient à plusieurs causes : l'insuffisance des ressources de 
la ville pour fixer les grands représentants de l'humanisme ; le régime de 
l'édit de Nantes, qui a donné une patrie aux réformés de France et per- 
mis dans ce pays la fondation d'écoles. Toujours est-il que le principal 
noyau de l'Académie de Genève est, comme au temps de Calvin, la 
théologie, une théologie très arrêtée, étroite, dont le principal caractère 
est « l'immobilisme. » Les professeurs répugnent aux idées libérales, se 
retranchent dans leur dogme comme en une forteresse dont ils défendent 
farouchement les approches. « L'intransigeance dogmatique devint une 
des formes de leur patriotisme. Et peut-être que l'étroitesse même de 
cette intransigeance leur apparut comme la condition nécessaire du salut 
public. » (337.) Mais, malgré toutes les précautions, la lutte qui agitait 
le monde protestant, entre le parti du mouvement et celui de la résistance, 
s'introduit à Genève. En 1669, Louis Tronchin ne craint pas de procla- 
mer les idées libérales de l'école de Saumur et malgré les bâillons par 
lesquels on essaya de comprimer l'expression de la pensée libre, le 
Consensus helveticus de 1674 après le serment de 16^9, le règne de la 
théologie allait bientôt finir. En 1669 précisément, était appelé à la chaire 
de philosophie celui qui devait instaurer les doctrines cartésiennes à Genève 
et régénérer l'Académie, Jean Robert Chouet. 

C'est un des mérites de M. B. d'avoir mis à sa vraie place — une des 
premières — cet homme qui doit être rangé tout de suite après Calvin 
et Théodore de Bèze parmi les gloires de l'Académie de Genève. Profes- 
seur de philosophie pendant quinze ans (1669-1686), son influence fut 
considérable, car il fut un maître et rien qu'un maître ; il eut le temps 
d'expulser de cet enseignement l'ancienne discipline. Entré ensuite au 



HISTOIRE RELIGIEUSE 211 

petit conseil, successivement conseiller, secrétaire d'État, syndic, il ne 
cessa de s'occuper de l'École. Il devint scolarque en 1701 et le resta 
jusqu'en 1727. C'est en cette qualité qu'il proposa et fit adopter avec le 
concours d'Alphonse Turretini, recteur de 1701 à 171 1, tout un ensemble 
de réformes destinées à rendre à l'Académie sa splendeur d'autrefois. 
Tout d'abord fut définitivement établi le Sénat académique, assemblée 
des scolarques et des professeurs, « commission mixte permanente char- 
gée de préaviser auprès de l'un et de l'autre des deux corps, politique et 
ecclésiastique, sur toutes les questions relatives à l'instruction publique ». 
C'est à cette institution et à l'action de Chouet que l'on doit la réorgani- 
sation de la Bibliothèque, le développement de l'enseignement des 
sciences, des sciences mathématiques particulièrement, la restauration de 
la chaire de philosophie et belles-lettres à la place de celle de grec tom- 
bée en décadence, et la renaissance des études juridiques fondées sur 
l'étude de droit naturel, avec Cramer et surtout Burlamaqui. La chaire 
de théologie fut doublée d'une chaire d'histoire ecclésiastique, la tolérance 
fut imposée, et, à partir de 1725, on supprima l'obligation de souscrire à 
un formulaire. L'Académie de Genève, complétée, réorganisée, put se 
croire revenue aux plus beaux jours du xvi^ siècle. L'enseignement des 
sciences se développa à la suite des mathématiques ; le plus connu des 
professeurs genevois dans cet ordre d'études fut H. B. de Saussure. Au 
milieu du siècle, on vit même, avec le professeur honoraire Théodore 
Tronchin, reparaître l'enseignement de la médecine. L'histoire fut étudiée 
par Mallet, Jean de Mûller. L'Académie de Genève participe au mouve- 
ment général des idées de l'époque et, sous le rectorat de Jacob Vernet, 
se trouve mêlée aux disputes des philosophes et des encyclopédistes fran- 
çais, Voltaire, d'Alembert et Rousseau. Elle contribua de la sorte à l'éla- 
boration d'une Révolution au sortir de laquelle elle devait entrer dans 
une période nouvelle. Ici s'arrête l'ouvrage de M. B. Un second volume 
retracera l'histoire ~de l'Université au xix« siècle. 

L'analyse forcément sommaire que nous venons de faire peut donner 
une idée de l'importance du livre de M. B. pour l'histoire générale. Cet 
ouvrage « permet d'observer dans son ensemble, sur un théâtre locale- 
ment restreint, c'est-à-dire dans des circonstances exceptionnellement 
favorables, l'une des phases les plus importantes de la pensée humaine, 
celle qui va de la Renaissance et de la Réforme du xvi* siècle, à la Révo- 
lution du xviiF » (p. 615). Il nous faudrait indiquer encore comment 
M. B. a su animer son sujet, un peu austère, par la description de la vie 
intérieure de l'Académie, de ses professeurs et de ses étudiants, aux 
différentes époques. Mais nous ne pouvons tout dire. Cet ouvrage fait le 



212 



COMPTES RENDUS 



plus grand honneur à son auteur, au Sénat universitaire et à la Société 
académique sous les auspices de qui il a paru. Ajoutons que l'exécution 
matérielle est admirable ■ : trente magnifiques portraits hors texte consti- 
tuent une riche galerie des professeurs de l'Académie et une soixantaine 
de gravures, autographes, dessins, vues, etc., complètent l'illustration 
de cet ouvrage et en font une œuvre d'art en même temps qu'un chef- 
d'œuvre de science et d'érudition. — V.-L. Bourrilly, 



t. Un lapsus : p. 506, lire, au lieu de 1611, i6yï. 



REVUE DES PÉRIODIQUES 



FRANCE 



Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme français. 1901. 

15 Mai. = V.-L. BoURRiLLY. Jean Slcidan elle cardinal du Bellay. Premier séjour 
de Jean Sleidan en France {1^33-1^40). [Détermine le genre de services diploma- 
tiques que Sleidan rendit à Jean du Bellay pendant cette période et publie deux 
lettres datées de 1558 qui nous éclairent sur leurs relations et sur l'action, à ce 
moment, de la politique française en Allemagne.] — N. W. Les huguenots de Lapa- 
rade (Lot-et-Garonne), en ij-]2-i^j3. Cent cinquante àcentsoixante brûlés. [Fragment 
d'une déposition reçue, en 158 1, au cours d'une information relative à une dette]. 
--P. Blaizot. Église de Groucy en Basse-Normandie. Démembrement deThère (1638- 
1642). [Textes de contrats notariaux montrant la constitution, grâce à des dons, de 
l'Eglise de Thère, de celle de Groucy (Manche). ] — St. Leroy. Les conséqtieiwes 
de la Révocation pour V industrie de la draperie, du fer, etc. à Sedan. [Note de police 
tirée des archives municipales montrant qu'en 1696, sur 7.000 protestants, 
5,600, ont émigré et que l'industrie est à peu près ruinée.] — Th. Maillard. Le 
service militaire imposé aux huguenots comme un châtiment {ij6-j-iy68) . [Requêtes 
adressées au procureur général à Paris par des protestants poitevins déclarés de 
force miliciens pour avoir fait bénirleurs mariages au désert par des pasteurs]. — 
A. LoDS. Les débuts de Rabaul-S^ Etienne aux Etats Généraux et à la Convention, 
d'après deux lettres inédites {iy8ç^-ijç)2). — A. Atger. Uabhé Valette et les Cami- 
sards. Portrait de Cavallier. [Portrait littéraire tiré d'une histoire de la guerre des 
Camisards composée au xviiie siècle par l'abbé Valette, prieur de Bernis]. 

15 Juin. = N. Weiss. Souvenirs huguenots d'Ablon-sur-Seine, la région, la route, 
le temple, la paroisse. Ce qui nous reste de ce temps-là. [Conférence faite à l'assemblée 
annuelle de la Société de l'histoire du Prot. français, le 28 mai 1901]. — AuG. 
Bernus. Antonio delCorro. Lettre ouverte à M. Edouard Bochmer. [Additions à l'ar- 
ticle publié le 15 avril, cf. ci-dessus p. 96]. 

Études publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus. 1901. 

20 Mai. = P. H. Chérot. Bonald d'après sa correspondance inédite. [Suite; fin le 
5 juin. Après la Révolution de 1830, qu'il avait prévue, Bonald renonce à la vie 
publique ; hostile au parlementarisme et à la démocratie, il ne cesse de signaler 
les dangers que court l'Église. Ses relations avec ■^Lamartine et Chateaubriand. 
Bonnes au début, elles se modifièrent assez vite : dès 1626, Bonald se brouille 
avec Chateaubriand, et Lamartine lui devient indifférent après 1830]. 



214 REVUE DES PERIODIQ.UES 

20 Juin. =P. H. Chérot. Quelques publications récentes sur Bossuet, Bourdaloue, 
et Fenelon [de F. Strowski, F. Castets, P. E. Griselle, abbé G. Bazin et la Réponse 
inédite de Fénelon à Bossuet]. 

5 Juillet. = P. H. Chérot. Le nuirquis de Vogué historien, d l'occasion de son 
élection à l' Académie française. [Etude de ses travaux sur Villars. A suivre]. 

Gazette des Beaux-Ars. 1901. 

ler Juin. =: Emile Molinier. Le Musée du mobilier français au Louvre. 
[Réflexions sur l'organisation des différentes collections du Musée du Louvre. 
Le garde-meuble et la conservation du mobilier national au xix^ siècle. Descrip- 
tion des principales œuvres d'art des xviie et xviii« siècles qui, transportées au 
Louvre, constituent le nouveau musée du mobilier français (gr.) ]. — Mau- 
rice TouRNEUX. Lepremier salon du XX* siècle [2e article : Considérations géné- 
rales. Peinture officielle, peinture religieuse, peinture d'histoire. 3e article le 
ler juillet : peinture allégorique et symbolique, peinture de gravure, paysages, 
marines, animaux, natures mortes, portraits (gr.) ]. — G. Kahn. Daumier. 
[Etude sur le talent de l'artiste, les caractères de son œuvre de caricaturiste, de 
dessinateur et de peintre (gr.)]. — E. Michel. La galerie de M. Rodolphe Kann. 
[Cette étude se termine par la description des tableaux de l'Ecole française des 
xviie et surtout xviiie siècles : Pater, Lancret, Fragonard, Greuze (gr.)]. — R. A. 
A. F. Cals ou le bonheur de peindre. [Compte rendu du livre publié récemment 
sous ce titre par Arsène Alexandre, Paris, Georges Petit, (pi.)]. — A. Marguil- 
LIER. Bibliographie des ouvrages publiés en France et à l'étranger sur les beaux-arts et 
la. curiosité pendant le premier semestre de Tannée i^oi. 

1er Juillet. _ Bon Roger Portalis. L'exposition de l'enfance. [Étude sur les pein- 
tures, principalement de l'école française des xyiii^ et xix^ siècles, récemment 
prêtées par des collectionneurs à l'exposition de l'enfance organisée au Petit- 
Palais (gr. et pi.) ]. — H. Marcel. Quelques lettres inédites de J.-F. Millet. 
[Lettres écrites par le grand peintre à son ami Alfred Sensier ; l'essentiel de cette 
correspondance a été utilisé par Sensier dans son livre édité par Paul Mouty ; 
il reste cependant quelques beaux fragments dignes d'être connus, particulière- 
ment une note de 1866 où, en réponse à une assertion de Castagny, Millet reven- 
dique fièrement l'originalité de son œuvre : « il ne peut être assimilé à personne, 
ni marcher à la suite de personne »(gr.)]- 

La Grande Revue. 1901. 

1" Mai. =: Henry Bordeaux. M. Emile Faguct. [Étude littéraire.] 
i" Juin. = Francis de Pressensé. La jeunesse du marquis de Salisbury. [Forma- 
tion du torysme impérialiste. Rôle de Salisbury dans l'opposition conservatrice et 
antidémocratique aux ministères Palmerston et Gladstone. A suivre au no du 
ler juillet.] — Lucien Cornet. Le parti républicain eu iSj^ {Lettre inédite de 
Madier de Montjau) [A Louis Blanc, pour lui expliquer la nécessité de la propa- 
gande radicale entreprise dans le Midi par Alfred Naquet et lui-même, et l'inviter 
à rompre avec les gauches et à lutter contre la « jeune politique » inaugurée par 
Gambetta.] 



J 



FRANCE 215 

ler Juillet. = Raoul Allier. La cabale des dévots (162J-1Ô6S). [D'après 
les mémoires de René de Voyer d'Argenson et le registre de la C'^ de Grenoble, 
édité par Dom Beauchet-Filhau. Fondée par Henri de Lévis, duc de Ventadour. 
But non défini; anonyme jusqu'en 1630, où elle prend le titre de 0«= du Saint- 
Sacrement ; protection de Louis XIII ; opposition du cardinal de Paris et de la 
papauté. A suivre.] — Emile Bourgeois. Une reine et une œuvre : Marie-Louise 
de Savoie, reine d'Espagne (ijoS-ijiô). [D'après la correspondance d'Albéroni, les 
mémoires et les lettres de Louville, et le livre de l'abbé de Veyrac, sur VÉtat pré- 
sent de l'Espagne. Vie de cour, caractère viril de la reine secondée par M^e des 
Ursins. Organisation administrative de l'Espagne, état économique et financier. 
Essai de réforme par Orry, envoyé par Louis XIV. Influence trop tôt disparue de 
la reine.] 

La Nouvelle Revue. 1901. 

15 Mai. =: Deux lettres inédites de Courbet [le peintre ; à M^e L***, 1873]. 

ler Juin. = Félicien Pascal. Une réhabilitation historique [analyse élogieuse du 
livre récent de Fr. Funck-Brentano, L'affaire du collier]. 

15 Juin. = Ed. Gachot. Les débuts de Bonaparte (^iyc)4). Documents inédits. 
[Tirés des Archives de la Guerre, de celles du prince d'Essling et du comte 
Rossi, relatifs à la part capitale prise par Bonaparte à la direction des opérations de 
l'armée d'Italie en 1793 et 1794]. 

La Quinzaine. 1901. 

ler Juin 1901 . = Jules Legrand. L'Église et l'État en France depuis le Concordat. 
[Traduction d'un article publié dans la Conteniporary Revie-w. Exposé général ter- 
miné par quelques pages sur la loi relative aux associations, récemment votée : 
M. L. explique l'opposition que lui a faite le « parti républicain libéral ». La 
Rédaction de la Qitijiiaine fait des réserves sur plusieurs points de l'article]. — 
M. Baille. Sonvenirs sur Mgr de Ségur. [Avec des détails sur son entourage et sur 
certaines personnalités du monde catholique, Veuillot, Mgr de Mérode, etc., . 
deuxième République et second Empire; M. B. a connu Mgr de Ségur. A la fin, 
critique de l'ouvrage récent du M's de Ségur : Mgr de Ségur, souvenirs et récits 
d'un frère]. 

16 Juin. = R. P. A. Laveille. Les deux Lamennais et les études ecclésiastiques. 
[Extr. d'un ouvrage prochain : Vie de Jean-Marie de Lamennais (\ihr. Poussielgue). 
Étude sur le « Cénacle de Malestroit » en 1829, d'après les souvenirs de M. de 
Hercé, futur évêque de Nantes.] 

15 Juillet. = Abbé S. Clément. Georges Sand. [Souvenirs d'un curé de cam- 
pagne.] 

La Révolution française. 1901. 

14 Juin. = A. Mathiez. Catherine Théot et le mysticisme chrétien révolutionnaire. 
[Reproduction, accompagnée de notes documentaires et de pièces justificatives, de 
l'article de la Revue de Paris du 15 avril, analysé ci-dessus p. 99. Les pièces justi- 
ficatives sont : le procès-verbal de l'arrestation de Catherine Théot, du 28 floréal^ 



21 6 REVUE DES PÉRIODIQ.UES 

an II, et les interrogatoires de Cath. Théol et de dom Gerle (Arch. nat., 
Fv 4775*').] — J. Guillaume. La liberté de l'enseignement, à propos cT un discours 
de M. de Muu (suite et fin). [Le projet de Bouquier, applaudi par les Jacobins, 
adopté par la Convention, devenu le décret du 29 frimaire an II, consacre la 
liberté absolue de l'enseignement. Bonaparte supprime cette liberté et établit le 
monopole de l'Université. Après la chute de l'Empire, l'Église se déclare le cham- 
pion de la liberté et s'empare de la formule des Jacobins de l'an II pour s'en faire 
une arme destinée à lui permettre de conquérir un monopole.] — P. Robiquet. 
Le général d'Hédonvillf, Bonaparte et Tahhé Bernier. [D'Hédouville est un type des 
guerriers diplomates qui, sous la Révolution, se plurent à pacifier plutôt qu'à 
combattre et ménagèrent la transition de l'ancien régime. Collaborateur de Hoche 
dans la pacification de juin 1796, il négocie successivement avec les chefs ven- 
déens et chouans ; d'Autichamp, Bourmont, Châtillon, — d'Andigné, — Louis de 
Frotté ; enfin il réconcilie Bourmont avec Bonaparte. Il emploie pour ces négocia- 
tions l'abbé Bernier, soit auprès des chefs chouans pour obtenir leur soumission, 
soit auprès de Bonaparte pour l'amener à substituer les pacifications aux mesures 
de violence.] — G. K. Une thèse russe sur les intendants. [Thèse soutenue à l'Uni- 
versité de Moscou par M. Ardascheff", professeur d'histoire à Odessa, sur V Admi- 
nistration provinciale en France dans les dernières années de V ancien régime (i y y 4- 
lySp), les Intendants des Proinnces. M. A. étudie, d'après la correspondance admi- 
nistrative des intendants : l'origine de cette institution, la question des divisions 
territoriales de l'ancienne France, l'organisation de l'administration centrale, con- 
sidérée principalement dans ses rapports avec les intendants, les subalternes de 
l'intendant, les subdélégués, les rapports des intendants avec les autres institu- 
tions, avec l'administration communale, enfin les attributions de l'intendant 
comme administrateur et comme juge. Ce premier livre doit être suivi de deux 
autres où seront étudiés les hommes qui incarnaient cette institution et lui don- 
naient la vie réelle par leur activité, et le rôle, tant actif que passif, que l'adminis- 
tration des intendants joua sous le règne de Louis XVI. J — A. Aulard. Notes de 
lecture. I. Le coup d'État du 18 brumaire apprécié par Guillemardet [député de 
Saône-et-Loire à la Convention et aux Cinq-Cents, et ambassadeur en Espagne]. 
II. Sieyès amoureux de Joséphine [anecdocte suspecte racontée par la Galette fran- 
çaise du II germinal an IV]. III. Une lettre de Chaptal à Napoléon [du 9 thermidor 
an XII ; Chaptal, renvoyé par Napoléon du ministère de l'intérieur, ne s'en fâche 
pas]. IV. Une définition de V histoire par Lamartine. 

10 Juillet. = E. Champion. Des mots équivoques, et en particulier du mot « Ency. 
clopédistes ». [Le mot « encyclopédiste » n'a jamais eu de signification nette et cer- 
taine. Dans la langue courante, il est devenu synonyme de philosophe; il a été 
pris aussi dans un sens plus étroit, appliqué à une secte insolente, fanatiquement 
impie. M. Ducros, dans son livre les Encyclopédistes (Paris, Champion, 1901, in-8), 
adopte d'abord le sens le plus large, puis, peu à peu, le restreint, l'applique à ceux 
qui prêchent le scepticisme, l'irréligion ; d'où, dans son ouvrage, des contradic- 
tions que M. Champion souligne.] — A. Brette. Les délibérations des paroisses et 
communautés religieuses de Paris en ijS^ et ij^o, d'après les registres conservés aux 



I 



FRANCE 217 

Archives nationales. [Extraits de ces registres, qui se trouvent dans la série LL, les 
uns concernant les assemblées faites, dans les paroisses et communautés, en exécu- 
tion des règlements royaux pour les élections aux États généraux; les autres, 
montrant comment furent accueillis par les intéressés les décrets de là Consti- 
tuante relatifs aux biens ecclésiastiques ; les Grands Carmes de la place Maubert, 
par exemple, expriment, le 17 mai 1790, leur « adhésion la plus libre et la plus 
sincère à tous les décrets de l'auguste assemblée et spécialement à ceux qui con- 
cernent les biens ecclésiastiques et les ordres religieux ».] — L. Lévy-Schneider. 
L'ancien corps de la marine, d'après M. le D^ A. Corre. [Le D"" Corre montre com- 
ment le corps de la marine, qui date de Colbert, est devenu, par les lois et règle- 
ments, un corps fermé, une caste ; comment s'est formé ce que les contemporains 
appelaient « l'infernal esprit du corps » ; quels résultats a donnés cet esprit de 
caste : morgue, exclusivisme, procédés odieux employés par les officiers rouges 
contre les officiers bleus.] — A. Aulard. Notes de lecture. I. Origines du mot et du 
parti radical-socialiste [en 1880, lors du retour des amnistiés de la Commune]. 
II. Une lettre de Lacèpède au premier Consul [du 24 floréal an XII, pour se démettre 
des fonctions de grand chancelier de la Légion d'honneur]. III. Encore Fabre 
d'Eglantine posthume [une comédie de lui, le Sot orgueilleux, est signalée par le 
Moniteur an 18 brumaire an VIII.] 

La Revue de Paris. 1901. 

ler Juillet. =: Ernest Renan. Turgot. [Conférence faite à Meaux, à une soirée 
de bienfaisance, pendant la période électorale de 1869. Exposé élogieux de la vie 
et des idées de Turgot.] 

La Revue hebdomadaire. 1901. 

25 Mai. = E. d'Hauterive. Le merveilleux au XVIII^ siècle. [Suite; fin le 
lerjuin. Étude sur Mesmer, Saint-Germain et Cagliostro.] 

i^"" Juin. = Cas. Stryienski. Les premières années de Marie-Josèphe de Saxe à la 
cour de Louis XV, i'j4j-ij^i. [Fin le 15 juin. Portrait du Dauphin, fils de 
Lcuis XV; il fait mauvais ménage avec sa femme. Part prise par celle-ci aux pro- 
jets de mariage d'une fille de Louis XV avec son frère, le prince Xavier de Saxe, 
en 1748. Le voyage de la Dauphine à Forges en 1749, et la naissance du duc de 
Bourgogne, en 1751.] 

22 Juin. = Ch. Esqjjïer. Les Comédiens à la ville. [Au xixe siècle. Anecdotes, 
bons mots, etc. Suite les 29 juin et 5 juillet, fin le 13 juill.] — H. Bordeaux. 
M. Fr. Funck-Brentano : l'Affaire du Collier. [Analyse de cet ouvrage.] , 

6 Juillet, = H. Gauthier-Villars. Toussaint- Louverture au fort de Joux, d'après 
des documents inédits. [Il y fut traité avec rigueur et tué par la captivité. Lettres du 
commandant Baille, chargé de sa garde.] 

Le Carnet historique et littéraire. 1901. 

Mai. r=: Duc DE laTrémoïlle. Conversation entre Bonaparte et Bourmont (1800). 
[Rédigée l'année même où elle eut lieu (après Marengo), elle a trait à la pacifica- 
cation de l'Ouest, à l'impossibilité du rétablissement des Bourbons, et aux témoi- 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 12 



210 REVUE DES PERIODIQ.UES 

gnages de soumission absolue que Bonaparte exige de Bourmont.] — A. Guillois. 
La captivité de Napoléon à Sainte-Hélène, d'après le livre de lord Rosebery [récemment 
paru]. — E. Couard. Hoche et l'abbé Merlière. Genèse d'une légende. [Pendant son 
séjour à Saint-Germain, de 1773 à 1782, Hoche fut distingué par le curé qui en 
fit un enfant de choeur. Ce curé ne s'appelait pas Merlière et n'était pas l'oncle de 
Hoche, comme l'a écrit, en 1867, dans une biographie du général, M. E. de 
Bonnechose, en l'identifiant à tort avec l'abbé Merlière, oncle maternel de Hoche, 
entré dans les ordres après 1797]. — Bo" G. de Contenson. L'amiral Bénard- 
Fleury. [Né en 1775, fils d'un sociétaire de la Comédie-française ; prit part aux 
campagnes d'Egypte (Aboukir) et de Saint-Domingue, et à de nombreuses croi- 
sières; retraité en 1829, mort en 1838. Plusieurs documents insérés dans le texte; 
deux gravures]. — O^ de Riocour. La fin d'une société. Lettres du chevalier de 
VIsle. [Suite ; cf. p. 100. Année 1763. A suivre]. — Rouges, blancs et bleus. 
Lettres, portraits et fac-similés. [Lettres de Pache (1792), de Barère(i8io), de Dan- 
ton, de Garnier de Saintes (1794)]. — Une lettre du régicide Fieschi [à M. Demou- 
tier, procureur du Roi. Il se déclare prêt à subir le châtiment]. 

Juin. = P. de Nolhac. Quelques ouvrages de Le Nôtre et de Mansart. [La pièce 
d'eau des Suisses, le Potager du Roi, le Bassin de Neptune. Extr. d'un prochain 
ouvrage intitulé : La création de Versailles. Une gravure]. — A Foulok de 
Vaulx. Un pastelliste du XVH^ siècle, Joseph Bo^e {i-] 4') -1826). — 3°" G. de 
CotiT-EUSO-a. Le commandant Gardel. [1787-1857. Combattit en Prusse, 1807, en 
Espagne, 1808, et en Russie, 1812]. —O^ Edw. C^STEi^to. Aventures d'un soldat, 
trad. de l'angl. par le C« de Diesbach. [Suite. Campagne de Portugal, 1809. 
A suivre]. — Gerspach. Un Bonaparte inconnu à San Gemignano (Toscane'). [Capi- 
taine du peuple de 1516a 13 17, cité par Davidsohn, Geschichte von Floreni, 
Berlin. 1900]. — A propos d'un anniversaire. Lettre du général Desaix \ilu géné- 
ral JuUien, de Minieh, août 1799. Détails sur les opérations]. — Napoléon dictant 
ses mémoires à Gourgaud. [Gravure extr. des souvenirs de la comtesse de Montho. 
Ion, pub. par le O^ Fleury à la libr. Em. Paul]. 

Le Correspondant. 1901. 

25 Mai. = G»^ Bourelly. A propos de l'anniversaire sanglant de i8yi. Le mini- 
stère de la guerre sous la Commune. Cluseret, Rossel, Delescluie. I. Cluseret. [Le 
rôle des délégués à la guerre, qui fut, dans la Commune, « le plus important », a 
été négligé. Biographie de Cluseret, 1823-1900. Il s'est montré énergique, pra- 
tique, plus « homme de tête et homme d'action » que les autres chefs de la Com- 
mune.] — A. Baudrillart. Mgr d'Hulst pendant la Guerre et pendant la Commune. 
[Il fut aumônier du 12" corps, rentra à Paris après Sedan, reprit ses fonctions de 
vicaire à Saint-Ambroise, et courut des dangers pendant la Commune. M. B. a 
entrepris d'écrire sa vie.] — G. de Grandmaison. L'indépendance espagnole. Sara- 
gosse et l'Empereur, 1S08-180Ç}. [Récit détaillé du siège.] — L. de Lanzac de 
Laborie. Le collier de la reine à propos d'une récente publication [celle de Fr. Funck- 
Brentano]. 

10 Juin. = G^»' Bourelly. Le ministère de la guerre sous la Commune. H. Rossel. 



FRANCE 219 

[Pourquoi il donna sa démission de délégué à la guerre le 9 mai 1871. Il est mort 
plein de mépris pour la Commune. Il y avait en lui l'étofife d'un théoricien dis- 
tingué ; il avait des talents d'ingénieur et d'administrateur.] — E. de Broglie, 
Catinat. L'homme et la vie (^lôjy-iyii). [Fin. Dernières armes et retraite, 1702- 
1712.] 

25 Juin. = G^l BouRELLY. Le ministère de la Guerre sous la Commune. IIL 
Delescluie. [Il a été l'âme du Comité de salut public. C'est lui qui a prolongé la 
résistance armée sans espoir de vaincre, et lui a donné ainsi un caractère d'achar- 
nement inouï. Il ne connaissait rien aux choses militaires. Il a été le « mauvais 
génie » de la Commune.] — J. Latappy. U Eglise et Y Université sous Napoléon /er^ 
d'après les statuts de l'Université et les rapports de Portails. [M. L. s'attache à prou- 
ver, à l'aide de nombreuses citations, que Napoléon a voulu que l'Éghse et l'Uni- 
versité fussent étroitement associées et que la religion catholique fît partie de l'en- 
seignement de l'État. Il n'a nullement inquiété les congrégations enseignantes.] — 
L. DE Lanzac DE Laborie. Les leçons de l'histoire. Ix déclin du second empire, d'après 
une récente publication. [Le tome V de l'Histoire du second Empire de P. de la 
Gorce.] — Ch. de La Roncière. La première mission française au Maroc. [Celle du 
capitaine Pierre de Pitou et du génois Baptiste Auxylion en 1333; traversée par 
leurs querelles incessantes, elle fut féconde en péripéties, mais n'eut aucun 
résuhat.] 

10 Juillet. = L. DE Lanzac de Laborie. Une œuvre française. Le Canal de Sue^. 
Son histoire. Son état actuel. [D'ap. l'ouvr. de J. Charles-Roux, pub. en 1901.] 

Nouvelle Revue rétrospective. 1901. 

10 Juin. = Arrestation de Babeuf {1798). — Enlèvement de Rumbold (1804). 
[Pièces et rapports divers extraits des papiers de l'inspecteur général de la police 
Dossonville. Rumbold, agent anglais à Hambourg, soupçonné d'intrigues contre 
la France, fut enlevé par ordre de Bonaparte.] — Crespin à Guffroy {1793)- 
[Guffroy, conventionnel. Billet de cinq lignes, daté de Saverne, 29 frimaire 
an IL] — Lettres des Lec^inski à la comtesse d'Andlau et au maréchal du Bourg 
(1J2S-1738). [Suile des lettres de Catherine Opalinska. Continué le 10 juill. ; 
févr. 1727 à oct. 1738. A suivre.] — Dou:(e ans de campagne (1794-1806). Lettres 
du vicomte Louis de Milliers à M. Aubron. [Suite ; continué le 10 juill. Campagnes 
de l'armée de Sambre-et-Meuse de juin 1795 à avril 1797, et cantonnements sur 
le Rhin jusqu'à déc. 1797. A suivre.] 

10 Juillet. = Cléry, son fournal et son fils {1798-1820). [Lettres du C<e de Pro- 
vence à Cléry, le faisant chevalier de Saint-Louis (11 juill. 1798), du citoyen 
Goût, membre de la commune du Dix Août, chargé de la surveillance au Temple, 
au ministre de la police, avec des renseignements sur la captivité de la famille 
royale et la nature exacte des fonctions de Cléry (7 avr. 1798), de Charles Cléry, 
fils, lieutenant dans l'armée autrichienne au ministre de la guerre, deman- 
dant à prendre du service en France (3 févr. 1820), et du duc de Feltre au duc 
d'Otrante, demandant des renseignements sur le postulant (22 mars 1820)]. — Le 
Caporal Rose. Saliceti à Lodi {1796). [Extr. des papiers de l'adjt-gai Landrieux. 



220 REVUE DES PERIODIQUES 

Récit de la prise de 1.800 autrichiens par le capi Rose, aidé de 600 Reggiens, de 
la violation de la capitulation des Autrichiens par le général français Sandoz, et 
punition que Bonaparte infligea à ce dernier. Récit d'un incident qui marqua la 
levée d'une contribution de 20.000 francs par Saliceti, à Lodi, le soir de la 
bataille.] — Une lettre de Sophie Croi^ette. [Détails domestiques.] 

Revue bleue. 1901. 

18 Mai. = Paul Flat. Les salons de ipoi. [A suivre au n" du 25 mai. I, Société 
nationale. II, Société des Artistes français.] — Léon Séché. Les « premières 
années » de Jules Simon. [D'après le livre récemment publié chez Flammarion. 
P. 617, en note, extrait d'un registre des baptêmes qui met fin définitivement à la 
légende qui assignait une origine Israélite à J. Suisse, dit Simon. Quelques souve- 
nirs personnels de l'auteur. Rien pour l'histoire politique de l'homme.] — Henry 
Frichet. Un débat féministe il y a un siècle. [Étude de l'écrit de Sylvain Mareschal 
— auteur de V Almanach des Honnêtes Gens (1788), du Code d'une Société d' Hommes 
sans Dieu (1797-98), du Dictionnaire des Athées (1800), — intitulé Projet de loi 
portant défense d'apprendre à lire aux femmes (1801), badinage sans beaucoup de 
portée, contre lequel protesta vivement M"'e Gacon-Dufour.] 

25 Mai. = Henry Frichet. Les Mémoires d'un humoriste. [M.. Mouton. Quelques 
extraits de ses deux volumes : Le XIX^ siècle vécu par deux Français, Un demi- 
siècle de vie.] 

ler Juin. — Paul Desjardins. Thomas Paine [Suite et à suivre.] — Paul 
Flat. Honoré Daumier. [Considéré comme peintre de mœurs.] 

8 Juin. = A. Lallié. Carrier à Nantes. [Extrait de l'ouvrage récent du même.] 

15 Juin. = Général d'Hautpoul. De Fontainebleau à Lille. [A suivre au n» du 
29 juin. Fragment de Mémoires publié par le O^ Fleury. Réflexions un peu 
banales, mais point trop marquées d'esprit royaliste, sur l'entrée des alliés à Paris 
en 1814 et les débuts de la Restauration. Vif récit du départ de Louis XVIII ; 
après le licenciement de la Maison du Roi, M. d'H. revient à Paris et refuse à 
Napoléon de rentrer dans l'armée.] — Paul Flat. Le Musée du Mobilier. [Installé 
au Louvre par M. Emile Molinier. Critique de la conception.] 

22 Juin. = Paul Flat. A. F. Cals, peintre d'intimité. 

6 Juillet. — L» Colonel Patry. Encore Waterloo. [Waterloo n'est pas une vic- 
toire anglaise. Une carte.] — Henry Frichet. Les cartes à jouer. [Datent du xve 
siècle, se développent aux xvii» et xviiie siècles; sous la Révolution, on invente 
des cartes républicaines; en 1888, cartes en l'honneur de V. Hugo; en 1889, de 
la République.] 

Revue de l'art ancien et moderne. 1901. 

10 Juin. = C'esse DE CossÉ Brissac. Devant une collection de pots à crème anciens 
(1700- 18 30). [Porcelaines de S^-Cloud, Vincennes, Sèvres, Mennecy (gr.)]. — 
M. Demaison. Les salons de i^oi. La peinture [gr. et pi.]. — G. Babin. La 
sculpture [gr. et pi.]. — Bouchot. La gravure [gr. et pi.]. — F. Benoit. L'Ins- 
titut d'histoire de l'art de l'université de Lille. [Décrit l'organisation du musée 



FRANCE 221 

de moulages de sculpture antique et moderne et le classement des collections 
de gravures et de photographies]. 

10 Juillet. = L. Bénédite. /. C. Ca:(in [Eaux fortes et gr.]. — E. Babelon. 
Les salons de 1901. La gravure en médailles et en pierres fines [gr.]. — F. MoLl- 
NIER. Les arts décoratifs. 

Revue des Deux-Mondes. 1901. 

ler Juin. =: Qe d'Haussonville. La duchesse de Bourgogne et l'alliance savoyarde 
sous Louis XIV [Suite. Début paru en 1900]. Le duc de Bourgogne en voyage. 
Entrevue avec Fénelon. [A la fin de 1700, le duc conduit son frère Philippe V, le 
nouveau roi d'Espagne, à Saint- Jean-de-Luz, et revient par le Languedoc, Mar- 
seille et la vallée du Rhône. Il en profite pour étudier la France. Réceptions et 
fêtes où M. H. voit un signe de la prospérité persistante de la France et du loya- 
lisme encore intact des populations. Lorsque le duc revient de Paris, la guerre 
est imminente. La reconnaissance du prince de Galles à la mort de Jacques II 
(sept. 1 701) a été une faute moins grave qu'on ne l'a dit : la Triple alliance de 
La Haye était faite 14 jours avant. Toute la jeune Cour est heureuse de la guerre. 
Ardeur belliqueuse du duc. Au début de 1702, il est mis à la tète de l'armée de 
Flandre avec Boufiîers. En passant à Cambrai, il a avec Fénelon, exilé depuis 
cinq ans, une entrevue que le Roi avait autorisée, à condition qu'elle fût assez 
courte pour n'avoir aucun résultat.] — A Vandal. La conquête de Paris par Bona- 
parte (ijpç-1800). IV. L'effet de Marengo. [Dans les premiers mois de 1800, 
restauration progressive du culte catholique ; retour de la masse bourgeoise et 
moyenne aux habitudes et modes de l'ancien régime ; réouverture des bals de 
l'Opéra, supprimés en 1 790. Bonaparte s'efforce de grouper autour du pouvoir les 
« patriotes » survivants des partis. Il soigne sa popularité : présidence de l'Institut 
en séance publique, promenades dans Paris, revues aux Tuileries. Il s'efforce de 
faire accepter la continuation de la guerre : il faut la pousser à fond pour avoir la 
paix. Avant de partir pour l'armée, il assure l'ordre à Paris, renonce, sur les 
instances de Fouch^, à expulser les « exclusifs » (ex- jacobins), et prescrit des pré- 
cautions contre les royalistes, bien plus redoutables. D'Italie, il continue à tout 
diriger. Enthousiasme à la nouvelle de Marengo et au retour de Bonaparte ; fête 
du 14 juillet 1800. Marengo a consacré Brumaire et donné à Bonaparte conscience 
définitive de ses forces et de ses ambitions.] 

15 Juin. =: Em. Ollivier. Tlners et les élections de 186}. [L'opposition n'avait 
chance de remporter la victoire que dans les centres urbains, surtout Paris, bien 
que, sous l'Empire, dit M. O., la candidature officielle fût « jeu de novice » ï 
côté de ce qu'elle est actuellement. Certains démocrates, notamment Garnier- 
Pagès, veulent sacrifier Darimon, un des « Cinq », ami du Prince Napoléon, 
mauvais orateur. Il est sauvé par M. O., qui forme un comité où entrent Havin, 
Guéroult et Girardin. Après des négociations assez longues, le nom de Thiers est 
mis sur la liste dressée par ce comité. Persigny ayant déclaré dans une lettre 
rendue publique que le gouvernement tenait Thiers pour ennemi, celui-ci est 
élu, malgré son passé orléaniste. Succès des autres candidats du comité à Paris : 



222 REVUE DES PÉRIODIQUES 

c'est le triomphe de la politique d'opposition constitutionnelle des « Cinq ». Ils 
avaient été soutenus par Morny, et surtout par Girardin; portrait de ce publiciste. 
Long portrait de Thiers, « le plus important » des nouveaux élus, M. O. déclare 
que son Histoire de la Révolution reste « la meilleure, la plus judicieuse, la moins 
inexacte. » Thiers orateur ; ses théories politiques : le succès justifie, et la Révo- 
lution est un accident nécessaire puisqu'il a été, mais en même temps suffisant; 
son ambition, faite surtout de vanité. Importance des amitiés de femmes dans sa 
vie. La Cour (Mérimée) essaie de l'amener une fois élu à l'opposition dynas- 
tique : il repousse ces avances avec mauvaise humeur]. — L» de Vaisseau Darcy. 
La défense de la légation de France à Pékin. [29 mai-14 août 1900. Extrait d'un pro- 
chain ouvrage. M. D, a dirigé la défense]. — G. Goyau. Patriotisme et humani- 
tarisme. Essai d'histoire contemporaine. IV. La politique de Jules Ferry. [La politique 
coloniale de Ferry a été attaquée à la Chambre, par la droite, qui regardait la 
« trouée des Vosges », et par l'extrême gauche, héritière du « vieil humanitarisme 
républicain » : Ferry n'était séparé de la droite que par des « questions d'opportu- 
nité et des querelles de partis », tandis que des a questions de doctrine » le sépa- 
raient de l'extrême gauche. Sa chute, après Lang-Son, est la revanche de l'hu- 
manitarisme. La revue Les États-Unis d'Europe blâme la conquête de la Tunisie, 
condamne l'expansion coloniale et l'appui donné aux missions. Ferry méprise 
cette « métaphysique politique », déclare que la France « doit porter partout où 
elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie », répudie 
l'antimilitarisme, flétrit la théorie du « renoncement diplomatique ». L'opposition 
de droite, « qui semblait défier la troisième République de pouvoir rendre à la 
France quelque prestige », lui permet de grouper une majorité de gauche pour 
soutenir cette politique], 

ler Juillet. = Em. Ollivier, La loi des coalitions, 1864. [M. O. raconte com- 
ment, sollicité par Morny, il accepta de remanier le projet de loi sur les coali- 
tions, déposé à la Chambre en février 1864, et d'en être le rapporteur, et com- 
ment il le fit voter, malgré les violentes attaques de l'opposition de gauche, 
notamment de J. Simon et de J. Favre. Entre temps, M. O. se livre à de longues 
considérations sur l'esprit et la portée de la loi de 1864, sur le caractère de 
J. Simon, sur les causes des grèves toujours plus nombreuses, et sur la nécessité de 
protéger énergiquement la liberté du travail.] — O^ d'Haussonville. La duchesse 
de Bourgogne et l'alliance savoyarde sous Louis XIV (suite). Le duc de Bourgogne à 
Yarmée. Le siège de Turin et les accusations portées contre la duchesse de Bourgogne. 
[A l'armée de Flandre, le duc se montre consciencieux et dévot ; la campagne se 
termine piteusement (1702). Au printemps de 1703, il est envoyé sur le Rhin, 
avec Tallard, et prend Brisach. Revenu à la cour, il reste quatre ans éloigné de 
l'armée, on ne sait pourquoi. Pendant cette période, il se montre autoritaire et 
maladroit avec sa femme. Épreuves domestiques et chagrins de la duchesse. Elle 
souffre des malheurs de la France et de ceux de la Savoie, ennemie de la France. 
Elle essaye de ramener la paix entre Louis XIV et son père, mais elle n'a pas, 
comme on l'en a accusée, causé par des indiscrétions voulues l'échec des Français 
devant Turin en 1706 : il s'explique par l'incapacité de La Feuillade et Marcin], 



FRANCE 223 

1 5 Juillet. = E. Ollivier. Napoléon III et Bismarck en Pologne. [Insurrection 
polonaise de 1861, après l'échec — amené par les Polonais eux-mêmes — delà 
tentative réformatrice du prince Wielopolski. Sympathies générales en France 
pour les Polonais; l'empereur, qui les partage, se décide cependant à garder une 
neutralité bienveillante pour la Russie. Il proteste pourtant contre l'entente conclue 
entre la Russie et la Prusse pour la répression. Lord Russell propose la présenta- 
tion au tsar d'une note collective : l'empereur commet la faute d'accepter. Vio- 
lente sortie du prince Napoléon au Sénat, contre le tsar et pour les Polonais : 
réplique de Billault, indiquant cependant un changement de politique, et disgrâce 
du prince. La Russie accueille par un refus la note collective. En France, la Cour, 
l'opinion publique poussent à la guerre. Napoléon III la juge impossible. Résultats 
de ces événements : échec de l'insurrection polonaise ; rupture (du fait de l'Angle- 
terre) de l'entente franco-russe ; rapprochement inévitable entre la France et la 
Prusse, l'alliance autrichienne étant impossible à cause de la question de Vénétie.] 

Revue des Études historiques. 1901. 

Mai-Juin. = Cas. Stryienski. Le secret de la Dauphine {ly^^-i'jôi'). [Extr. 
d'un prochain volume : Marie-Josèphe de Saxe, dauphine, et la cour de Louis XV 
(1746-1767). Récit des intrigues compliquées et infructueuses du prince Xavier de 
Saxe, frère de la Dauphine, aidé de son factotum le Vic'e de Martange, pour ame- 
ner son père, Auguste de Saxe, roi de Pologne, à lui abandonner le trône, on 
pour obtenir quelque autre souveraineté. Sa sœur s'y mêla activement, et Louis XV 
qui les connut, ne les entrava pas : « Le secret de la Dauphine vint se greffer sur 
le Saret du Roi. »] — D^ Luc. Nass. Catherine de Mèdicis Jut-elle empoisonneuse ? 
[C'est possible, mais bien improbable. Elle passa pour telle parce qu'elle était 
superstitieuse et adonnée aux sciences occultes. A la fin du xvi^ siècle, les astro- 
logues et sorciers sont légion, mais on trouve peu d'affaires d'empoisonnement]. 
— H. CouRTEAULT. Souvenirs d'enfance et de jeunesse de la marquise de Villeneuve- 
Arifat. [Suite et fin. La Révolution à Paris, jusqu'en juillet 1792. P. 235, un 
passage indique que ces souvenirs ont été rédigés après 1830]. 

Revue des Questions historiques. 1901. 

i« Juillet. = R. P. P. Bliard, S.J. Dubois et Saint-Simon. Une ambassade extra- 
ordinaire à Madrid, ij2i-i'j22. [Extrait d'un prochain ouvrage sur : Dubois, car- 
dinal et premier ministre. En 1721, Saint-Simon obtient du régent d'aller en 
Espagne comme ambassadeur extraordinaire pour conclure les mariages de 
Louis XV avec l'infante Anne-Victoire, et du prince des Asturies avec une fille de 
Philippe d'Orléans. Au cours de cette ambassade, il multiplie les témoignages de 
respectueuse estime et de gratitude à Dubois, dont il écrira tant de mal en 1740. 
C'est avec son appui qu'il règle l'affaire des mariages et qu'il obtient la grandesse 
pour lui-même, la Toison d'or pour son fils aîné ; dans le même temps, en 
France, Dubois vient en aide à la duchesse, gênée par des emprunts contractés 
pour assurer à son mari le train convenable. Saint-Simon revient en France plein 
de « reconnaissance, d'attachement et de respect pour le cardinal »]. — A. des 



224 REVUE DES PÉRIODIQUES 

Ganniers. La dernière campagne du Maréchal de Rochamheau, ï']^2. [La guerre a 
été entreprise par la France, en 1792, dans un but politique : sans les Girondins, 
elle n'aurait pas eu lieu. Rochambeau et l'armée du Nord au début de 1792; sa 
carrière militaire ; ses lieutenants : Biron, Dillon, etc. Rochambeau préconise la 
défensive ; Dumouriez fait décider l'offensive en Flandre. Intrigues de Biron contre 
son chef. La déclaration de guerre (20 avr.) ; les instructions du 22 avril prescrivent 
trois opérations : marche sur Mons par 20.000 hommes sôus Biron ; démonstra- 
tions sur Tournai; marche sur Fumes. Échec de la démonstration sur Tournai; 
panique de duiévrain et meurtre de Dillon. A suivre.] — Abbé Daux. Les der- 
nières années de Mgr Le Tonnelier de Breteuil, confesseur de la foi. [Étude sur l'épis- 
copat de cet évéque de Montauban ; M. D. le défend d'avoir été un « bretteur », 
un prélat mondain, galant, commensal de Voltaire. Il quitta son siège en 1791, 
erra en France, fut arrêté dans la Seine-Inférieure en juillet 1796 et mourut peu 
après à Rouen. Récit de ses tribulations et de sa captivité ; détails sur la liquida- 
tion de sa succession]. — Abbé Féret. Le Concordat de 1S16. Ambassade à Rome 
de Cortois de Pressigny et du De de Blacas. [Exposé des négociations compliquées 
poursuivies de 1814 a 181 6 entre les cours de France et de Rome pour la conclu- 
sion d'un nouveau Concordat, rédigé sur les bases de celui de 1516. Elles n'abou- 
tirent pas, Louis XVIII n'ayant pu accepter plusieurs demandes du Saint-Siège, 
contraires à la charte constitutionnelle.] — Ch. de la Roncière. Lm. défense de 
nos côtes au XVLh siècle. [D'ap. l'ouvr. de Georges Toudouze, paru en 1900.] 

Revue d'histoire rédigée à l'État-major de l'armée. 1901. 

Mai. = D. La bataille de femappes. [L'invasion de la Belgique a été décidée au 
lendemain de Valmy. Plan de Dumouriez ; offensive par Mons. Mouvement des 
troupes françaises et premières rencontres jusqu'à la fin d'octobre. Une carte. A 
suivre.] — G. Campagne de ij^j en Alsace et dans le Palatinat. [Suite. XII Com- 
bat de Jockgrim et Bergzabern. Wurmser attaque ces positions avancées des 
lignes de Wissembourg, mais ne réussit qu'à repousser la droite française sous 
Lauterbourg. XIII. La levée en masse en Alsace. Décrétée en août 1793, elle fait 
affluer aux armées du Rhin et de la Moselle une foule d'agricoles sans armes et 
hors d'état de servir. XIV. La désertion des agricoles. Multiples témoignages qui 
en attestent les vastes proportions. XV. Cantons réfractaires. Pas d'enthousiasme à 
Saverne et Marmoutier ; rébellion ouverte à Barr. XVI. Réorganisation des agri- 
coles. Ceux qui restent sont groupés en bataillons, et envoyés en seconde ligne 
pour être instruits. Ils sont amalgamés à la fin de 1793. En somme, la levée en 
masse fournit, après trois mois, sur la frontière de l'Est, de 1 5 à 20.000 hommes 
non immédiatement utilisables. XVII. La cavalerie agricole. Peu nombreuse et 
médiocre. XVIII. La levée en masse à l'armée de la Moselle. Moins de désertions 
et de déceptions qu'à l'armée du Rhin. Elle fournit, comme à celle-ci, de 8 à 
10.000 hommes, provenant du seul département de la Moselle. XIV. L'année de 
la Moselle au commencement de septembre. États de situation. Dénonciations 
contre ses chefs : les émigrés peuvent ne pas y être étrangers. Une carte. A 
suivre.] — M. Études sur la campagne de i y 9^. [Suite. III. État intérieur de l'armée 
au premier jour de l'an VII (22 sept. 1798), avec pièces justificatives. A suivre.] 



FRANCE 225 

Juin. = G. Les campapies du maréchal de Saxe. (Suite). Deuxième partie : La 
campagne de IJ44. [Ch. !«•■ : Le plan de campagne. L'objet de la guerre entreprise 
en 1741 semblait imposer, au début de 1744, de prendre en Allemagne l'offensive 
à laquelle M^e de Châteauroux et le M»' de Noailles avaient décidé le Roi. Cepen- 
dant la Flandre fut choisie : le ravitaillement y était plus facile; la guerre parais- 
sant inévitable avec l'Angleterre, la Hollande et l'Autriche, il valait mieux la sou- 
tenir, avec les ressources des places, sur une frontière particulièrement exposée; 
roffensive en Flandre permettait de faire des conquêtes durables. États et situations 
des troupes et garnisons stationnées et à employer en Flandre, datées de janvier à 
mars 1744, montrant l'importance que le gouvernement attribue à cette région, et 
son intention d'y ouvrir la campagne.] — B. La campagne de i']^4 à Vannée du 
Nord (ij plm'iose-8 messidor an II). [Dans ce premier article, l'auteur étudie, au 
point de vue spécial de l'armée du Nord, l'action militaire du gouvernement, sur- 
tout du Comité de Salut public, le Commandement (détails sur les dénonciations 
incessantes contre les généraux et les offres de trahison qu'ils reçoivent), l'action 
disciplinaire du Commandement contre les insoumissions et désertions, et contre 
les paniques, le pillage et le désordre.] — E. F. La guerre de iSyo-ji. (Suite). 
Journée du _j Août. [Envoi de la division Douai à Wissembourg, en flèche, mal 
gardée, ignorant la proximité de l'ennemi. En Lorraine, la situation des corps reste 
sensiblement la même. A Metz comme au ler corps, on croit que les Allemands 
sont encore hors d'état de « commencer les opérations importantes ». En réalité, 
ceux-ci s'approchent de la frontière, que leur Ille armée franchira le lendemain. A 
suivre.] 

Revue historique. 1901. 

Juillet-Août. = G. Weill. Buonarotti, i-j6i-i8jj. [Biographie faite d'après les 
ouvrages imprimés et les documents inédits des Arch. nationales. Buonarotti, né 
à Pise, de famille noble et riche, embrasse de bonne heure les idées « philoso- 
phiques », passe en Corse en 1789, y prend une part active au mouvement révo- 
lutionnaire, et devient citoyen français le 27 mai 1793. Affilié à la Montagne, il 
est nommé commissaire du Conseil exécutif en Corse, puis commissaire national à 
Oneille, conquis par l'armée d'Italie. En mars 1795, il est emprisonné comme 
terroriste, puis relâché. Il se mêle à la conspiration de Gr. Babeuf (dont il écrira 
plus tard l'histoire), est déporté à l'île Pelée, près Cherbourg, et reste, pendant le 
Consulat et l'Empire, sous la surveillance de la police. Après 181 5, il vit à 
Genève, puis à Bruxelles. En 1830, il revient à Paris, et y continue son œuvre 
révolutionnaire; il est en relations avec Mazzini, Trélat, L. Blanc, Bastide, 
Thomas, etc. Il meurt en 1837, et les démocrates font une manifestation à ses 
funérailles. « Démocrate ardent, conspirateur infatigable, ancêtre du socia- 
lisme », il n'a jamais séparé « dans son apostolat révolutionnaire ses deux 
patries, la France et l'Italie. »] — V.-L. Bourrilly. Lamhassade de La Forest 
et de Marillac à Constantinople , i;^j-i;^8. [Après avoir résumé les relations 
de la France et de la Porte de 1515 à 1535, M. B. étudie successivement l'ori- 
gine et les débuts de La Forest (Auvergnat, né à la fin du xv» siècle, secré- 



22é REVUE DES PÉRIODIQUES 

taire de Duprat), le caractère et la portée de la mission qui lui fut confiée en 
IS55 : introduire le Turc dans les affaires européennes, et le résultat de cette mis- 
sion : conclusion du premier traité de commerce et d'alliance passé avec le sultan, 
ébranlement vers l'Occident des forces turques que La Forest, tombé malade, ne 
put empêcher de se détourner sur Venise. Il mourut en 1537. Son successeur, Ch, 
de Marillac, devenu suspect à la suite du rapprochement de Charles-Quint et de 
François I", fut remplacé par Rincon en avril 1538. M. B. publie, dans son texte, 
une longue lettre de La Forest (juillet 1537) contenant le tableau du camp de 
Soliman, et des détails sur la façon dont s'accomplit sa mission, et une lettre de 
Marillac (mars 1538), exposant ses inquiétudes et les difficultés qu'il rencontre.] 

Revue maritime. 1901. 

Avril. = LiEUT» DE VAISSEAU Mouchez. Le blocus de Brest, 180^-180;. [Suite; 
fin en mai. Reproduction des correspondances officielles, surtout anglaises, rela- 
tives au blocus, II messidor an xi-17 juillet 1804.] 

Revue politique et parlementaire. 1901. 

10 Juin. = G. Cantecor. Un premier rêve de républiqtie athénienne eu 1800. 
Fragment d'une étude sur M"^^de Staël. [Analyse du Livre La Littérature, où M™e de 
Staël expose sa conception du salut social par l'éloquence et la philosophie, et du 
rôle modérateur que peut jouer l'esprit dans le régime populaire. Ce livre fut con- 
sidéré comme une protestation contre le 18 brumaire.] — Ch. de Larivière. 
L'empereur Joseph II à Paris en ijjy et en lySi. [Récit de ses deux séjours d'après 
les sources imprimées.] 

10 Juillet. = Ch. Roux. L'isthme et le canal de Sue^. Historique, État actuel. 

Souvenirs et Mémoires. 1901. 

15 Mai. = Paul d'Estrée. Nouvelles à la jnain de Bosquet de Colomiers (ayril 
novembre 1752). [Fondateur à Paris d'un bureau de nouvelles à la main, empr 
sonné en 1752. Les documents reproduits proviennent des archives de la Bastille.| 
— L. G. F. Le général Duhesme à l'armée de Naples (1799). [Suite et fin. Prise 
Naples, opérations en Fouille et dans les Abruzzes, prise de Trani.] — Lettres ini 
dites du maréchal de Saint-Arnaud. [Début paru en 1900, fin le 15 juin. Lett 
écrites de Metz, 1840 et 1841.] — Mémoires d'un soldat de l'ancien régime. [Suite 1 
fin le 15 juin, et à suivre. L'auteur, ayant quitté le service, voyage en Hollande et'^ 
Belgique et revient à Paris faire du commerce, en 1720; détails sur les opérations] 
financières du temps; voyages en Normandie et en Bretagne; départ et traversée ' 
pour Saint-Domingue, 1724.] 

1 5 Juin. = Les vicissitudes de l'ordre de Malte au commencement du XIX^ siècle, 
[Lettre du commandeur de Saint-Laurent au chevalier Arnaud de Monter, écrite 
vers 1806, retraçant les vicissitudes de l'ordre depuis 1797.] 



NOTES ET NOUVELLES 



— Les Académies viennent de décerner leurs prix annuels. Elles ont couronné 
les travaux d'histoire moderne et contemporaine qui suivent : 

Académie française. — Premier prix Gobert C9.000 fr.) au R. P. A. Baudril- 
lart, pour son livre sur Philippe V et la cour d'Espagne; second prix (i.ooo fr.) 
à feu M. Legrelle, pour son ouvrage sur La diplomatie française et la succession 
d'Espagne. — Sur le prix Marcelin Guérin, M. Ch. Benoist, pour son livre Le 
Prince de Bismarck, a reçu 2.000 fr. — Prix Narcisse Michaut : L. Ducros, Les 
Encyclopédistes, i.ooo fr. ; Abbé Pauthe, Bourdaloue, 500 fr. — Prix Thiers 
(3.000 fr.) : L. Madelin, Fouché (i'j^<)-i82o), 1.500 fr. ; A. de Saint-Léger, La 
Flandre maritime et Dunkerque sous la domination française {16 ^ç-ij 8^), i.ooofr. ; 
Ed. Leclaire. Histoire de la pharmacie à Lille de i^oi à Van XI (1^03), 500 fr. — 
Sur le prix Thérouanne ont reçu : G. Isambert pour Uindépendance grecque et 
r Europe, i.ooo fr. ; Stéfane-Pol, auteur de : Le Conventionnel Lebon, 500 fr. — Sur 
le prix Saintour, 500 fr. à M. H. Chamard pour : Joachim du Bellay, 1^22-1^60. 
— Sur le prix Montyon : Gab. Gravier, Vie de Samuel Champlain, fondateur de la 
Nouvelle France (i;6y-i6^j), i.ooo fr. ; Capne J. Colin, L'éducation militaire de 
Napoléon /er, i.ooo fr. ; H. Amphoux, Michel de l'Hospital et la liberté de conscience 
au XF/e siècle, 500 fr. ; Em. Gossot, Essai critique sur renseignement primaire en 
France de 1800 à 1^00, 500 fr. ; J. Marchand, L'Université d' Avignon aux XVII^ 
et XVIII^ siècles, 500 fr. ; CapneMondelli, La vérité sur le siège de Bitche {iSjo-yi), 
500 fr. ; V. Tautet, Survivance de l'esprit français aux colonies perdues : la Louisiane, 
l'Ile de France, Saint-Domingue, 500 fr. — Sur le prix Sobrier-Arnould, i.ooo fr. à 
M. l'abbé J. Paquier pour : férôme Aléandre, de sa naissance à la fin de son séjour à 
Brindes {1480-1 S2^y: — Sur le prix Juteau-Duvigneux, 500 fr. à M. E.-J. Guibert 
pour son Histoire de saint fean-Baptiste de La Salle. — Sur le prix Furtado, 500 fr. 
à M. J. de La Paye pour : Le général de Lamirault {1808-1898). — Sur le prix 
Fabien, 600 fr. à M. Fern. Dreyfus pour : Misères sociales et études Instoriques. 

Académie des sciences morales et politiques. — Le prix J.-J. Berger 
(12.000 fr.) a été partagé comme suit : 6.000 fr. à M. A. Tuetey pour ses deux 
ouvrages : Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la 
Révolution française, et U Assistance publique à Paris pendant la Révolution ; 5.ooofr. 
à M. A. des Cilleuls pour son Histoire de V administration parisienne au XIX« siècle ; 
2.000 fr. à M. A. Corlieu pour son Centenaire de la Faculté de médecine de Taris; 
1 .000 fr. à M. G. Cadoux pour son livre sur Les Finances de la ville de Paris de 
ï']^8 à 1^00. — Sur le prix Fr.-Jos. AudifFred (5.000 fr.) : L. Bonneville de 



228 NOTES ET NOUVELLES 

Marsangy, La Légion d'honneur (i8o2-içoo), 1.500 fr. ; Germ. Martin, La grande 
industrie en France sous le règne de Louis XIV, Ixs associations ouvrières au 
XVIII^ siècle, La grande industrie en France sous le régne de Louis XV, L'industrie et 
le commerce du Vélay aux XVII« et XVIII^ siècles, i.ooo fr. ; Em. Garnault, Le 
commerce Rochelais au XVI 11^ siècle (marine et colonies de ijôj à 1790), 1000 fr. ; 
Ed. Driault, La question d'Orient depuis son origine jusqu'à nos jours, 500 fr. ; 
Georges Toudouze, La défense des côtes de Dtinkerque à Bayonne au XVIII^ siècle, 
Soo fr. 

Académie des Inscriptions et Belles-lettres. — Le second prix Gobert a 
été décerné à M. P. Boissonnade pour son Essai sur l'organisation du travail en 
Poitou depuis le XI^ siècle jusqu'à la Révolution. 

— La réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements a eu lieu à l'École 
des Beaux- Arts du 28 mai au i^r juin. Voici la liste des communications qui ont 
été faites à ces séances, sur des sujets d'histoire de l'art moderne : 

M. Albert Babeau. L'énigme de François Gentil, étude de la vie et des œuvres 
du sculpteur troyen du xvie siècle. — M. Alfred Gabeau. Les décorations inté- 
rieures des habitations au xviii= siècle dans la ville du Croisic. —M. Eugène Thoi- 
son. Étude sur les Vernansal, particulièrement le peintre, disciple de Lebrun. — 
M. Albert Jacquot. Essai de répertoire des artistes lorrains (suite). — M. F. Lorin. 
Le Louis XIII de François Rude. (Documents relatifs à la commande faite par le 
duc de Luynes). — M. Henri fadard. Le livre d'heures de Marie Stuart à la biblio- 
thèque de Reims. — M. Cyprien Pérathon. La vision de Constantin, tapisserie > 
d'Aubusson du xvp siècle. — M. Léon de Vesly. Pierre des Aubeaux, imagier 
rouennais du xvi" siècle. — M. Alphonse Roserot. Laurent Guiard, premier sculp- 
teur du duc de Parme (1723-1788). — M. LéonceLex. Le théâtre àMâcon de 1772 
à 1792. — M. l'abbé Brune. Les tableaux de l'église de Clairvaux (Jura). — 
M. Camille Leymarie. La porcelaine artistique de Limoges pendant le premier tiers 
du xixe siècle. — M. foseph Pierre. La décoration du chœur de la cathédrale de 
Bourges sous la conduite de Louis Vassé (17.65-1769). — M. François Rossi. Cata- 
logue de la collection Ricard formée d'œuvres sculptées, peintes ou dessinées dues 
à Pugetet à son école. — M. Paul Leroy. L'art chez les Feuillants. — M. Ch. Bra- 
quehaye. Les peintres de l'Hôtel de ville de Bordeaux (suite). — M. L. Allée. Le 
portrait de Louis XVIII par Gérard au musée de Marseille. — M. Maurice Hénault. 
Les Danezan, sculpteurs valenciennois du xviiie siècle. — M. Louis Duval. Le 
retable de l'Église abbatiale de Silly-en-Goufîern (Orne) de la fin du xviie siècle. 

— M. Alphonse Roserot. Bouchardon intime, d'après des documents inédits. — 
M. l'abbé Requin. Le sculpteur Francesco Laurana dans le Comtat. — M. Charles 
de Grandniaison. La chapelle funéraire de Seigne, près Bléré, du xvie siècle; sculp- 
tures attribuées aux Juste. — M. Emile Delignières. Une peinture sur verre de 
1525 à Saint-Vulfran d'Abbeville. — M. /i Momméja. Le rôle du colonel Lomet 
dans l'introduction de la lithographie en France. — M. Pierre Parrocel.Le peintre 
Michel Serre et ses scènes de la peste de Marseille. — M. Louis de Grandmaison. 
Les peintures de la. chapelle du château de Véretz exécutées en 1666. — M. Ch. Pon- 



NOTES ET NOUVELLES 22^ 

sonailhe. La maison de Robert de Cotte, rue du Bac (à Paris), et : L'hôtel du Dré- 
neuf sous la Terreur. — M, Bouillon-Landais. Augustin Aubert, peintre marseil- 
lais. — M. Paul Lafond. La flèche de la cathédrale Sainte-Marie d'Oloron 
(xvii= siècle). — M. Numa Caste. Le peintre Jean Daret. 

— Les sujets de composition de l'agrégation d'histoire ont été cette année : 
Histoire ancienne : Tibère ; Histoire du moyen âge : le commerce, l'industrie 

et les beaux-arts dans l'empire byzantin au vi^ siècle sous Justinien ; Histoire 
moderne : le gouvernement de Louis XIV après 1661 : le roi, le chancelier, les 
ministres, les secrétaires d'État et l'administration provinciale. 

— Le 22 Juillet a eu lieu, à la Sorbonne, sous la présidence de M. G. Monod, 
la première réunion provisoire d'une Société d'histoire moderne dont plusieurs pro- 
fesseurs et érudits ont récemment entrepris la fondation. Elle a pour objet : 
1° De grouper les travailleurs qui, soucieux du progrès des études d'histoire 
moderne, n'ont « d'autres règles que la raison contrôlée et soutenue par une 
méthode rigoureuse » ; 2° de contribuer à l'organisation du travail, dans le 
domaine de l'histoire moderne, par la tenue de séances mensuelles où seront 
faites des communications orales, par la publication d'un bulletin périodique où 
sera consigné le procès-verbal des séances, et par l'établissement d'une correspon- 
dance suivie entre la Société et ses adhérents de province ou de l'étranger. En 
outre la Société se propose, lorsque ses ressources le lui permettront, d'entreprendre 
ou subventionner des publications de textes, et de créer des instruments de travail 
dont l'histoire moderne est à peu près dépourvue. 

Au cours de cette première réunion, la présidence d'honneur a été décernée à 
MM. A. Aulard, E. Lavisse et G. Monod, et un bureau provisoire a été élu. Il se 
compose de MM. É. Bourgeois, maître de conférences à l'École normale supé- 
rieure, ^mn/cH^ ; A. Lemonnier, professeur à l'Université de Paris, vice-président; 
A. Mathiez, agrégé d'histoire, secrétaire général ; P. Muret, agrégé d'histoire, secré- 
taire; G. BLOch, archiviste du Loiret, archiviste-trésorier . 

Après l'exposé, par M. A. Mathiez, de l'esprit et du but de la Société, MM. Lan- 
son, maître de conférences à l'École normale supérieure, et Hauser, professeur à 
l'Université de Clermont, ont indiqué quel profit certain les travailleurs qui s'occupent 
d'histoire littéraire, et d'histoire économique et sociale, trouveraient à s'associer à ses 
travaux. Ensuite, M. P. Muret a donné lecture des principaux articles des statuts ; 
calqués, à peu de chose près, sur ceux de la Société de physique, ils seront soumis 
à la ratification d'une assemblée générale qui aura lieu le samedi 2 novembre pro- 
chain. Dès à présent, la liste des adhésions est assez longue : nous y relevons les 
noms de MM. Ch. Andler, A. Ghuquet, Debidour, E. Denis, H. Berr, etc. La 
Direction de la Revue d'histoire moderne et contemporaine s'est associée dès la pre- 
mière heure à cette oeuvre scientifique, qui était nécessaire, et qui rendra de grands 
services. — Adresser toutes communications à M. A. Mathiez, 5, Rond-Point 
Bugeaud, ou à M. P. Muret, 12, Place de Laborde, à Paris. 

— La Société des Études historiques vient de décerner le prix Raymond (1901) 
à M. Marcel Marion, professeur à l'Université de Bordeaux, auteur d'un mémoire 



230 NOTES ET NOUVELLES 

sur }a Condition des classes rurales en Bordelais à la fin du XVIII" siècle. Ce mémoire 
sera publié l'année prochaine en articles dans la Revue des Études historiques. 

— A l'assemblée générale de la Société d'histoire diplomatique, le 7 juin, deux 
communications ont été faites, l'une par le De Greppi, ancien ambassadeur d'Ita- 
lie, sur la mission du De Carletti, envoyé du grand-duc Ferdinand de Toscane 
(i 704-1 705), l'autre par M. Abel Rigault, attaché aux archives du Ministère des 
Affaires étrangères, sur le voyage d'un ambassadeur de France en Turquie au 
xvje siècle, MM. d'Haussonville et A. Porel ont été nommés membres du conseil 
d'administration en remplacement du Duc de Broglie et du C'« de Bourmont, 
décédés. 

— La Société d'histoire contemporaine a tenu le 5 juin son Assemblée générale 
annuelle. MM. leO« de Sémallé et G. Firmin-Didot ont été élus membres du Con- 
seil en remplacement du Victe de Broc, démissionnaire, et de M. Ludovic Sciout, 
décédé. La Société a ensuite entendu deux communications, l'une de M. Paul 
Lacombesur : Un concert à la Cour en 1809, d'après des documents des Archives 
nationales et des Archives de l'Opéra ; l'autre de M. Léonce Grasilier sur : La mis- 
sion à Tunis du capitaine de vaisseau Pléville-Lepelley en octobre 1793, d'après 
ses Mémoires autographes. On trouvera le texte de ces deux communications dans 
le compte rendu de l'Assemblée, publié par la Société. (Paris, S, rue Saint-Simon. 
In-8, 44 p.) 

— Travaux en préparation et sous presse : 

Casimir Stryienski, Marie- Josèphe de Saxe, dauphine, et la cour de Louis XV 
(1746- 1767), d'après des documents inédits des Archives royales de Saxe (Sous 
presse). — H. Cordier. Histoire des relations de la Chine avec les puissances occi- 
dentales. Tome II, 1876-1900 (Chez Alcan. Sous presse). — Dubois et Sarthon. 
Petite histoire des rapports de l'Église et de l'État en France de 1789 à 1870, 
d'après M. Debidour. (Chez Alcan, dans la «Bibliothèque utile ». Sous presse). 
— R. P. P. Bliard, S. J. Dubois cardinal et premier ministre (Chez Lethielleux. 
Sous presse). 

M. /. Colin, capitaine d'artillerie à la section historique de l'État-major de l'ar- 
mée, va mettre sous presse les deux premiers volumes d'un grand ouvrage sur la 
Campagne de 1805. Ces deux volumes paraîtront à la fin de l'année. Ils mène- 
ront le récit des événements jusqu'à l'arrivée des corps de la Grande armée sur le 
Danube. Le premier sera précédé, en guise d'introduction, d'une étude étendue sur 
la politique européenne de 1803 à 1805. 

M. A. Chuquet publiera à la fin de l'année à la librairie Pion, un ouvrage sur 
Stendhal, fait d'après des documents inédits et dans lequel il retracera particuliè- 
rement sa carrière militaire. 

MM. Paul Gaffarel et le Comm^ Louvot préparent un ouvrage sur la guerre 
d'Espagne sous le Premier Empire. 

Les deux ouvrages suivants seront publiés par les soins de la Société pour la 
propagation des livres d'art : Ernest Bahelon. Les graveurs en pierres fines du xvie 
au xviiie siècle. — Les graveurs en médailles du xvi* au xviie siècle. 



NOTES ET NOUVELLES 23 1 

La librairie Manzi, Joyans et Oe publiera, en souscription, au mois de novembre, 
un ouvrage de luxe de M. F. Masson sur l'impératrice Marie-Louise. 

— M. Paul Vitry, ancien élève de la Faculté des lettres de Paris et de 
l'École du Louvre, a soutenu le 5 juillet, devant la Faculté des lettres de l'Uni- 
versité de Paris, les deux thèses suivantes pour le doctorat-ès-lettres. Thèse 
latine : -D(; C.A. Dufresnoy pictoris poeniate quod n De arte graphica » inscribitur; 
jury : MM. A. Croiset, Larroumet, Collignon, Lafaye. Thèse française : Michel 
Colombe et la sculpture française de son temps ; jury : MM. A. Croiset, Lemonnier, 
Luchaire, Langlois. Mention très honorable. 

— Le musée Carnavalet vient de recevoir : le buste en plâtre, par Carpeaux, du 
modèle qui servit à l'exécution d'une des bacchantes du fameux groupe de la 
danse à l'Opéra : don de Mme Vve Carpeaux; — deux documents provenant de la 
collection Charavay : le premier, daté du 16 décembre 1792, est un bulletin de 
santé du roi et de la reine au Temple, avec le récit d'une visite faite aux prison- 
niers par le citoyen Drouet, membre de la Convention et du Comité de Sûreté 
générale ; le second (2 août 1793) est un rapport de police sur la communica- 
tion à Marie-Antoinette de l'arrêté la renvoyant au tribunal révolutionnaire et 
sur son transfert à la Conciergerie ; — deux croquis rehaussés de gouache et 
d'aquarelle de Gabriel Saint-Aubin représentant l'un une vue de la grande 
salle du Parlement, l'autre une vue du Collège de pharmacie, et deux dessins de 
la collection Destaillcurs : une vue de la Seine et du Louvre prise de l'hôtel de 
Salm, qui est devenu le palais de la Légion d'honneur, et une vue du Collège des 
Quatre Nations surmonté d'un énorme bonnet phrygien en zinc tel qu'il en existe 
un à Carnavalet même, dans la grande salle des souvenirs de la Révolution. 



— • Le journal La Vérité Française a publié dans son numéro du 2 juin dernier 
une relation des massacres de septembre que l'on peut dire inédite, si l'on néglige 
quelques extraits qu'en a donnés l'abbé Aimé Guillon dans un livre intitulé Les 
martyrs de la Foi pendant la Révolution, publié à Paris en 1821. Cette relation, 
assez intéressante, -est l'œuvre de l'abbé Berthelot de Barbot, vicaire général du 
diocèse de Mende, qui, emprisonné aux Carmes le 11 août 1792, put échappera 
la mort; et elle fut rédigée à la demande de J.-L. Soulavie, l'imposteur connu, 
pour une Histoire de la Révolution, qu'il écrivit ultérieurement et qui est restée 
manuscrite. M. A. Mazon, qui communique cette pièce à La Vérité Française, l'a 
trouvée dans une vaste collection de gravures et images d'actualité, formée par 
Soulavie de 1783 à 1809, comprenant 22.000 pièces en 52 volumes in-folio (dont 
22 consacrés aux séries révolutionnaires et contre-révolutionnaires et 13 à la série 
napoléonienne), passée successivement en Autriche et en Amérique, et revenue 
depuis quelques années à Paris où elle attend acheteur, chez le libraire Ferroud, 
127, Boulevard Saint-Germain, pour la somme de 60.000 francs. 

— L'administration des Archives vient de faire paraître l'Inventaire analytique 



232 NOTES ET NOUVELLES 

des procès-verbatix du Conseil de commerce et Bureau du commerce de lyoo à ly^i 
(Paris, Imprimerie nationale, in-4, LXXii-700 p.). Commencé par M. P. Bonnas- 
siEUX, que la mort arrêta dans son travail, ce volume a été continué et achevé par 
M. E. Lelong; ce dernier a fait précéder l'Inventaire d'une Introduction où il étu- 
die l'histoire du Conseil de commerce, et l'a fait suivre d'une table générale des 
matières. 

— M. A. DucAMÈs-DuvAL vient de tirer d'un exemplaire des Mémoires mili- 
taires du général Lloyd (trad. pub. à Londres et Bruxelles en 1784), relié et prove- 
nant de Sainte-Hélène, plusieurs passages annotés par l'Empereur (Bordeaux, Gou- 
nouilhou, et Paris, Picard, in-4, 20 p. et 2 fac-similés). Dans ces annotations, 
Napoléon malmène durement le général autrichien. — La publication est faite 
sous les auspices de la Société des archives historiques de la Gironde. 

— Au Cinquième congrès scientifique international des catholiques, tenu à Munich 
en septembre 1900 et dont le compte rendu vient de paraître en six langues 
(Munich, Herder, 1901), M. P. Féret a fait, dans la section d'histoire, une com- 
munication sur : les premières négociations de M. Courtois de Pressigny pour 
obtenir un nouveau Concordat, 1814-1815. 

— Le sixième volume complémentaire (Ergânzungsband) des Mittheilungen des 
Instituts fûrôsterreichische Geschichtsforschung (Jnnshrûck, Wagner, 1 901) contient 
un article du CApn" O. Criste sur : La retraite du colonel comte Kinsk)' du Vo- 
ralberg en Bohême, novembre 1805. 

— M. A.-J. Grant vient de faire paraître dans la Cambridge historical séries 
un résumé judicieux et impartial de l'histoire moderne de la France, sous le titre 
de : The French monarchy, 1483-1789, (2 vol., dont le premier s'arrête à 1600, de 
VI-585 et 314 p.) L'ouvrage contient des cartes, des tableaux généalogiques, un 
index et une bibliographie sommaire. 

— A signaler, dans la 22e livraison du Handwôrterbtich der Staatswissenschaften, 
les articles : Schutisystem, par Lexis (historique de la législation protectionniste et 
prohibitionniste en France depuis Colbert); Seide-und Seidenindustrie, par v. 
Juraschek ; Sismondi, par Lippert ; So:(ialdemokratie, So^ialismus und Komnàinis- 
mus, par G. Adler; Die Katholisch-so:{ialen Bestrebungen, par A Briill; Sparkassen, 
par M. Seidel. 

— M. Maurice Tourneux avait donné en 1895, dans le Bulletin du bibliophile 
et du bibliothécaire, sous le titre de : Marie-Antoinette devant l'histoire, un « essai 
bibliographique » qui fut tiré à part et s'épuisa rapidement. Il vient d'en publier, 
à la librairie Henri Leclerc, une seconde édition, revue et considérablement aug- 
mentée (Paris, 1901, in-4, xvi-164 p., 20 fr.). Les 459 numéros qu'elle contient 
sont répartis en quatre chapitres : I. Écrits authentiques ou apocryphes ; II. Par- 
ticularités relatives à la personne et à la vie privée de Marie- Antoinette ; III. Vie 
publique, règne et mort de Marie-Antoinette ; IV. Historiens de Marie-Antoinette. 
L'ouvrage est complété par une table des noms d'auteurs et des ouvrages ano- 
nymes, et orné de trois reproductions, notamment de ce tragique croquis de David 



LIVRES NOUVEAUX 233 

représentant la reine conduite à l'échafaud. Il est soigné et précis à souhait, comme 
tout ce qui sort de la plume de M. T. On appréciera comme ils le méritent son 
intérêt et sa portée après lecture de l'avertissement qui occupe les treize premières 
pages. 

— M. Baguenault de Puchesse. Lettres inédites de Henri IV au duc et à la 
duchesse de Nevers, isS^-ijpS (Extrait de l'Annuaire- Bulle tin de la Société de 
rHistoire de France.) Paris, 1900. In-8, 22 p. — Cette plaquette contient 22 lettres 
d'Henri IV qui avaient échappé comme beaucoup d'autres d'ailleurs aux éditeurs 
des Lettres missives d'Henri IV et qui sont tirées de la Bibliothèque impériale de 
Saint-Pétersbourg ; elles se trouvent aujourd'hui en copie à la Bibliothèque natio- 
nale. Nouvelles acquisitions françaises, n" 6282 . Les plus importantes sont datées 
de juin 1595 et relatives à la bataille de Fontaine-Française, dont elles exposent la 
préparation, le succès et les résultats. M. B. a fait précéder sa publication d'une 
courte introduction qui nous renseigne sur les destinataires de ces lettres, et a 
muni chaque document, avec son habituelle érudition, de notes qui l'éclairent et 
le complètent. — V.-L. B. 

— Paul Lorciuet. La peinture française contemporaine. Les maîtres d'aujourd'hui. 
Paris, Firmin-Didot, [1901]. In-8, 387 p. — En réunissant dans ce volume les 
notes écrites après des visites aux Salons, M. P. L. s'est proposé de retracer l'état 
de la peinture française au début du xxe siècle. Il cherche à démêler, dans les pro- 
ductions si mélangées qui sont exposées annuellement, les caractères communs, il 
essaye de grouper les artistes d'après leur éducation, leurs tendances, il met 
ainsi de l'ordre et de la clarté dans cette apparente confusion et fait sentir l'évolu- 
tion des doctrines et des genres. L'auteur a vu avec soin les peintures dont il 
parle, il a du goût, et son émotion devant l'œuvre d'art est sincère, mais il cherche 
trop à décrire les tableaux par des mots et cette accumulation d'épithètes colorées 
et imagées rend le style fatigant. Dans son désir d'être impartial et bienveillant il 
cite trop de noms d'artistes : combien parmi ceux dont il parle ne seront jamais 
des maîtres ! Enfin, l'absence de chronologie et l'oubli des dates des Salons où les 
tableaux décrits furent exposés, rendront ce volume peu utilisable dans l'avenir et 
lui enlèveront sa valeur documentaire. 

— La librairie Cornély vient de mettre en vente, sous le titre de : Pour l'armée 
républicaine (petit in-8, 94 pages), une brochure d'actualité qui contient une 
partie historique. L'auteur anonyme, recherchant quels ont été sous la première 
République les rapports de l'État et de l'Armée, étudie successivement, en s'ap- 
puyant sur des faits : les nouveaux principes de recrutement apportés par la 
Révolution, les sentiments et la conduite des soldats républicains, les actes et les 
paroles du général Hoche, le changement, sous l'influence de Bonaparte, de 
l'esprit de l'armée, et sa participation aux coups d'état militaires qui mirent fin 
à la République. 



234 LIVRES NOUVEAUX 



LIVRES NOUVEAUX' 

Généralités et Instruments bibliographiques. — D. Jordeîl. RépertoL 
bibliographique des principales revues françaises pour l'année 1899 (3=. année) 
Paris, Per Lamm, 20.00. — Inventaire sommaire des archives départementale 
antérieures à 1790. Gironde. Archives ecclésiastiques. Série G. Tome II (clergé' 
séculier) rédigé par J.-A. Brutails. Bordeaux, Imp. Gounouilhou. 

XVI^ siècle. — E. CharUville. Les États généraux de 1576. Le fonctionnement 
d'une tenue d'état. Paris, Pedone. — A. Hamon. Un grand rhétoriqueur poitevin. 
Jean Bouchet (1476-15 57 ?). Paris, Oudin. — L.-G. Pélissier. Sur les dates de 
trois lettres inédites de Jean Lascaris, ambassadeur de France à Venise (1504- 
1509). Paris, Klinksieck. — Mémoires du V^<^ de Turenne, depuis duc de Bouillon 
(1565-1586), suivis de 33 lettres du roi de Navarre (Henri IV) et d'autres docu- 
ments inédits, publiés par le O^ Baguenault de Puches'se. Paris, Laurens (Société de 
l'hist. de France). 

XVIII« siècle. — L. Chahaud. Les précurseurs du féminisme : MM""" de 
Maintenon, de Genlis et Campan. Paris, Pion, 3.50. — Cap"'^J. Colin. Les cam- 
pagnes du Maréchal de Saxe, fe partie. L'armée au printemps de 1744. Paris, 
Chapelot, 7.50 — Cap'^e y. Colin. Louis XV et les Jacobites. Le projet de débar- 
quement en Angleterre de 1745-1744. Paris, Chapelot, 3.50. — L.-H. Labande. 
Un diplomate français à la cour de Catherine II (1775-1780). Journal intime duj 
Chevalier de Çorberon, chargé d'affaires de France en Russie. 2 vol. in-8. Paris^ 
Pion, 15.00. — A. Mahl. Studien zur Vorgeschichte der Franzôsischen Revolui' 
tion. Leipzig, Mohr. 

Révolution et Empire. — C. d'Arjuion. Madame Louis Bonaparte. Paris, 
mann-Lévy, 7.50. — Recueil des actes du Comité de Salut public, publié 
F.-A. Aulard. Tome XIII (23 avril-28 mai 1794). Paris, Imp. nationale (Coilî 
des Documents inédits). Leroux, éditeur, 12.00. — /. Basdevant. La Révolutic 
•française et le droit de la guerre continentale. Paris, Larose. — G. Briiley. U^ 
homme de cœur. Prudent-Jean Bruley, avocat du roi, maire de Tours, député 
l'Assemblée législative (1759-1847). Angers, Germain et Grassin. — Graf Pleut 
Die berûhmten Damen wâhrend der Révolution und unter dem Kaiserreicl 
[Trad. du français]. Berlin, K. Siegismund. — Souvenirs de Sainte-Hélène par 
Comtesse de Montholon (1815-1816), publiés par le C« Fleury. Paris, Émil 
Paul, 3.50. — Relation officielle de la bataille d'Austerlitz présentée à l'Empereur^ 
Alexandre, le 14 (26) janvier 1806, par le général Kutusow. Paris, G. Kleiner, 
0.60. — A. Lalliè. J.-B. Carrier (17 5 6- 1794). Paris, Perrin, 7.50. — V. de Ma- 
rolles. Les lettres d'une mère. Episode de la Terreur (1791-1793). Paris, Perrin, 
7.50. — L. Olivier. Le général La Fayette en Seine-et-Marne. Paris, Leclerc. — 
G. Trappe. Le pouvoir exécutif dans la Constitution de l'an III. Paris, Pedone. — 
H. Weil. Le Prince Eugène et Murât, opérations militaires et diplomatiques (181 3- 
1814). Tome 1er. Paris, Fontemoing, 8.00. 

XIX^ siècle. -- E. Biré. Alfred Nettement, sa vie, ses œuvres. La presse roya- 
liste de 1830 à 1852. Paris, V. Lecoffre, 7.50. — V. Canet. Un demi-siècle de 

I. On trouvera des indications bibliographiques complètes dans la Revue (Comptes 
rendus, Notes et nouvelles) et dans le Répertoire de l'année courante. 



LIVRES NOUVEAUX 235 

notre histoire (1848-1900). Lille, Desclée, de Brouwer. — /. Charles-Roux. 
L'isthme et le Canal de Suez; historique; état actuel. 2 vol. in-8. Paris, Hachette, 
gr. (20.00). — Souvenirs d'Adrien d'Épinay (1794-1839). Extraits relatifs à sa 
seconde mission à Londres en 1835 (abolition de l'esclavage), pub. par son fils 
P. d'Épinay. Fontainebleau, Liip. Bourges. — A. Delonne. Sous la chéchia. Car- 
net d'un zouave. De la Kabylie à Palestro (1856-1859). Paris, Berger-Levrault, 
3.50. — Cap"^ Mordacq. Pacification du Haut Tonkin. Histoire des dernières opé- 
rations militaires. Colonnes du Nord (1895-1896). Paris, Chapelot, 2.00. — Oberst 
von Scbimpff. Das XII Korps im Kriege 1870-71. I. Saint-Privat-la-Montagne. 
Dresden, E. Hôckner. — AIJ. Stem. Geschichte Europas seit den Vertràgen von 
181 5 bis zum Frankfurter Frieden von 1871. 3 vol. Berlin, Besser. — E. Veuillot. 
Louis Veuillot. Tome II (1845-1855). Paris, V. Retaux, 7.50. 

Histoire militaire. — M. Delpeuch. Nos bâtiments de guerre et leurs ancêtres. 
Historique du « Duguay-Trouin ». Paris, Chapelot, 2.50. — Th. Diiret. Essais 
de critique sur l'histoire militaire des Gaulois et des Français. Paris, Ed. de la 
Revue Blanche, 3.50. — G. Husson. Un soldat briard : le capitaine Husson (1772- 
1840). Coulommiers, Bertier. — D. Lacroix. Le général Barbou (i 761-1827). 
Limoges, Imp. Barbon. — Maurice Loir. Études d'histoire maritime. Révolution. 
Restauration. Empire. Paris, Berger-Levrault, 3.50. — Cap'^^ Saitiey. Iconographie 
du costume militaire de la Révolution et de l'Empire. Préface par Henri Bouchot. 
Paris, Ed. Dubois, 12.00. — L^ L. Sai:(erac de Forge. Tableaux synoptiques d'his- 
toire militaire contemporaine de Louis XIV à nos jours (plans). Paris, Chapelot, 
2.50. 

Histoire religieuse. — J--^- Bainvel, S.J. Saint Jean-Baptiste de la Salle. 
Paris, Imp. Féron-Urau. — A. Bernard. Le sermon au XYiii^ siècle, htude histo- 
rique et critique sur la prédication en France de 1715 à 1789. Paris, Fontemoing, 
7.50. — A. Dupin de Saint- André. Un coup d'œil sur l'histoire du protestantisme 
en Touraine. Paris, Fischbacher. — Abbé L. Follioley. Montalembert et Mgr Pari- 
sis, d'après des documents inédits (1843-1848). Paris, V. Lecoffre, 3.50. — 
/. Pra, S.J. Les Jésuites à Grenoble (i 587-1763). Paris, Amat, 7.50. — Théo- 
dore Reinach. Histoire des Israélites depuis la ruine de leur indépendance nationale 
jusqu'à nos jours. 2<^ édition revue. Paris, Hachette, 4.00. 

Histoire économique et sociale. — /. Baudrier, Recherches sur les impri- 
meurs, libraires, relieurs et fondeurs de lettres de Lyon au xvi^ siècle. Paris, 
Picard. — L. Brasier^ Histoire des maisons d'éducation de la Légion d'honneur. 
Paris, Laurens, 8.00. — G. Conipayré. ].-]. Rousseau et l'éducation de la nature. 
Paris, Delaplane. — G. Dclamotte. L'école à Desvres, au moyen âge, avant et pen- 
dant la Révolution. Desvres, Swynghedauw. — if. de JoiivenceL Le contrôleur 
général des finances sous l'Ancien régime. Paris, Larose. — /.-/. Jusserand. Les 
sports et jeux d'exercice dans l'ancienne France. Paris, Pion, 6.00. — E. Levas- 
seur. Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789. Tome IL 
Paris, A. Rousseau, 12.50. — Paul Louis. Histoire du socialisme français. Paris, 
Ed. de la Revue Blanche, 3.50. — H. Ripert. Le Marquis de Mirabeau (1' « ami 
des hommes »), ses théories politiques et économiques. Paris, A. Rousseau, 8.00. 
— /. Saignac. Le lycée de Bayonne. Historique de sa fondation ; l'instruction à 
Bayonne sous l'ancien régime et sous la Révolution. Biarritz, Imp. Baylion. — 
Léon Say. Les finances de la France sous la troisième République. Tome IV. La 
liberté économique. Protectionnisme. Socialisme (1870-1896). Paris, Calmann- 



236 LIVRES NOUVEAUX 

Lévy, 7.50. — Ch. Seignohos. La mét'hode historique appliquée aux sciences 
sociales. Paris, Alcan, 6.00. — L'œuvre sociale de la Révolution française. Intro- 
duction par Emile Faguet. Le socialisme et la Révolution par A. Lichtenherger . Les 
doctrines de l'éducation révolutionnaire par M. Wolff. La propriété foncière et les 
paysans par P/;. Saguac. La Révolution et le clergé par L. Cahen. L'armée et la 
Révolution par L. Uvy-Schneider. Paris, Fontemoing, 5.00. 

Histoire de l'art. — Les sculpteurs français contemporains. Recueil de 
104 oeuvres choisies, précédé d'une introduction par L. Bénédite (32 pi.). Paris, 
Laurens, 30.00. — A. Bntneau. La musique française. Rapport sur la musique en 
France du xiiie au xx^ siècle. Paris, Fasquelle, 3.50. — L. Coiirajod. Leçons pro- 
fessées à l'École du Louvre. Tome IL Les origines de la Renaissance. Paris, 
Picard. — H. Lapauie. Les dessins de J.-A.-D. Ingres au Musée de Montauban. 
Préface par H. Roujon (planches). Paris, Bulloz. — O. Merson. La peinture fran- 
çaise au XVII'; et au xviiP siècles. Paris, H. May. — Constant Pierre. Le Conserva- 
toire national de musique et de déclamation. Documents historiques et adminis- 
tratifs. Paris, Imp. nationale. — S. Rochebhve. Le mausolée du Maréchal de Saxe 
par Pigalle. Paris, Alcan. — P. Rouaix. Histoire des beaux-arts en trente cha- 
pitres. Tome II. Renaissance; art moderne; art contemporain. Paris, Laurens. — 
G. Séailles. Eugène Carrière, l'homme et l'artiste (gr.). Paris, Ed. Pelletan. — 
P. Vitry. De C. A. Dufresnoy pictoris poemate quod « De Arte graphica » inscri- 
bitur. Paris, Rapilly. — P. Vitry. Michel Colombe et la sculpture de son 
temps. Paris. 

Histoire locale- — P- Raynier. Biographie des représentants du département 
de l'Aude de 1789 à 1900. Toulouse, Imp. Passeman et Alquier. — Ahbcs 
L. Jarrot et R. Pontvianne. La seigneurie et les seigneurs d'Agrain-en-Velay (1096- 
1790). Le Puy, Imp. Prades-Freydier. — L. Stoiiff. Les origines de l'annexion de 
la Haute-Alsace. Paris, Larose. — Chanoine Lanioureux. Histoire locale. Bezouche, 
sa monographie. Nîmes, Imp. Ducros. — Abbé Poirsou. Chaude-Fontaine et son 
prieuré, ou le village avant et après la Révolution. Châlons-sur-Marne, Martin. — 
E. Courot. Annales de Clamecy jusqu'en 1852. Auxerre, Imp. de V Indépendant 
auxerrois. — Abbé Chantou. Histoire de l'église Saint-Bénigne de Dijon. Dijon, 
Imp. Jobard. — Abbé R. Pontvianne. Notes historiques sur quelques paroisses du 
diocèse du Puy. Le Puy, Imp. Prades-Freydier. — Lagarde. Précis historique sur 
la ville de Mayenne. Mayenne, Bouly. — E.-A. Pigeon. Le Mont Saint-Michel et 
sa baronnie (Genêts-Tombelaine) avec les plaintes d'Avranches et les rôles inédits 
de ses trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, en 1789 (gr.). Avranches, Imp. 
Perrin. — Elicio Colin. Petite histoire du Nivernais (gr.). Nevers, Th. Ropiteau, 
3.50. — V. Chanipier. Le Palais-Royal. Histoire et description d'après des docu- 
ments inédits (i 629-1 900). Tome I'^''. Du Cardinal de Richelieu à Philippe-Egalité. 
Paris, Lahure (Société de propagation des livres d'art). — Abbé A. Goudré. Notice 
sur l'église Saint-Séverin à Paris. Paris, Chéronnet. — E. Dubois. 'î^oûœ historique 
sur la ville de Pont-de-Veyle. Bourg-en-Bresse, Imp. Allombert. — Henry Har- 
risse. Découverte et évolution cartographique de Terre-Neuve et des pays circon- 
voisins (1497-1 504-1 769). Essai de géographie historique et documentaire (pi.). 
Paris, Welter. 



MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS L' Admimstrateuv-gérmit : Félix Malterre. 



La dernière négociation de Talleyrand 
L Indépendance de la Belgique 

{Suite et fin ') 



IV 

Le 20 janvier 183 1, Talleyrand s'était engagé au nom de Louis- 
Philippe, à « respecter perpétuellement » la neutralité de la Bel- 
gique. Il revendiquait même l'honneur d'avoir proposé cette mesure 
qu'il qualifiait de salutaire et d'inespérée. Et pourtant il ne semble 
pas qu'à cette heure même un pareil engagement, pour solennel 
qu'il fût, lui parût une entrave à toute entreprise ultérieure. 
Quatre jours à peine avant la signature du protocole, il proposait à 
Paris la formation en Belgique d'un état fédératif analogue à la 
Suisse, et qui « peut-être, ne satisfaisant personne, réussirait mieux 
que les autres ». On ferait d'Anvers et d'Ostende deux villes hanséa- 
tiques, et le nouvel État serait reconnu neutre par les puissances. 
Au regard de la France, il offrirait l'avantage de pouvoir être plus 
tard facilement annexé ou démembré. 

Il serait aisé dans cette organisation de ménager les intérêts de la France 
et, en regardant dans l'avenir, si on est amené à quelque guerre, la Bel-- 
gique serait plus prés de se réunir à nous que dans tout autre système ^ 

Les Mémoires de Talleyrand, notons-le en passant, ne portent pas 
trace de cette dépêche, qui cependant intéressa beaucoup Louis-Phi- 
lippe et le général Sébastiani. Ils demandèrent à réfléchir, et le 
résultat de leur réflexion fut la deuxième mission de M. de 

Flahaut. 



1. Voir la Revue, t. II, pp. 573-594. 

2. Talleyrand à Sébastiani (D,), 16 janvier 183 1 (dans Pallain, l'Ambassade de 
Talleyrand à Londres, p. 173). 

Reviie d'histoire moderne et contemporaine. — III. i6 



238 • RAYMOND GUYOT 

Ce diplomate était en effet venu une première fois à Londres, 
au mois de novembre 1830, et, si nous devions en croire Talley- 
rand, il aurait dès ce moment présenté à l'ambassadeur, avec l'assen- 
timent tacite du général Sébastian!, un projet de partage de la Bel- 
gique. La réalité de cette proposition, connue seulement par la 
publication des Mémoires de Talleyrand, ne semble avoir été, depuis 
lors, mise en doute par personne, et le duc de Broglie, dans l'étude 
déjà citée sur « le dernier bienfait de la monarchie », ne manque pas de 
faire une place à cette audacieuse et singulière proposition, que Tal- 
leyrand aurait repoussée avec autant d'indignation que d'énergie. 

En 1830, dit-il, M. de Flahaut était encore dans cette saison de la vie 
où on ne doute de rien, surtout pas de soi-même. Aussi à peine la révolu- 
tion de 1830 l'avait-elle rapproché des régions du pouvoir, il s'était mis 
en devoir de forger des plans de politique, et dès le lendemain de son 
entrée en fonctions à Londres, M. de Talleyrand l'avait vu arriver, por- 
teur d'un projet de solution pour la question que la chute du royaume 
des Pays-Bas posait à l'Europe. 

Ce n'était pas moins qu'un plan de partage de la Belgique entière, 
donnant une fraction, naturellement la meilleure, à la France, une autre à 
la Prusse, une troisième à l'Angleterre, à qui serait dévolu, avec la ville 
d'Anvers, tout le littoral attenant à la Manche (5îV). Naturellement M. de 
Talleyrand ne s'était pas soucié de faire part de ces visées à la Conférence 
qui ne lui aurait certainement pas laissé faire un pas dans ce champ 
d'aventure ' 

Ce passage n'est guère que la paraphrase assez inexacte d'une 
page des Mémoires de Talleyrand, dont voici le texte. Il n'est pas 
sans intérêt, ni sans utilité, d'en peser tous les termes : 

M. de Flahaut m'apportait une dépêche et des lettres dans lesquelles le 
général Sébastiani me demandait mes avis et mes conseils sur la politique 
extérieure de la France, et il était, de plus, chargé de me faire des insi- 
nuations sur la solution à donner à la question hollando-belge, a'près le 
vote d'exclusion prononcé contre la maison de Nassau par le Congrès belge. 
Voici en quoi consistait le plan que M. de Flahaut me développa, plan 
qui avait été inspiré par M. de Celles et quelques autres intrigants de son 
espèce, et accepté, j'ai tout lieu de le croire, par le général Sébastiani. 

I. Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1900, p. 263. 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGIQUE 239 

On disait : Puisque la Belgique rejette la maison de Nassau et que le roi 
Louis-Philippe ne consent point à l'élection du duc de Nemours comme 
souverain du nouvel État, il n'y a qu'un moyen de tout concilier, c'est le 
partage de la Belgique. En procédant à ce partage de manière à y intéres- 
ser les puissances voisines, on parviendra certainement à obtenir leur con- 
sentement. Ainsi on donnera une part au roi des Pays-Bas, qui préférera 
cela à la perte totale de la Belgique ; la Prusse aura la sienne; et celle 
qu'aura la France sera la plus considérable ; mais comme il serait impos- 
sible d'obtenir ce résultat sans le consentement de l'Angleterre, il faut 
aussi lui faire sa part, et elle recevra la ville et le port d'Anvers avec le 
cours de l'Escaut jusqu'à la mer. C'est cette belle conception que M. de 
Flahaut devait s'efforcer de me faire adoptera 

D'après cette version, c'est donc auprès de Talkyrand que Flahaut 
est envoyé, pour lui demander des conseils et lui proposer le par- 
tage, comme le seul arrangement possible après l'exclusion des Nas- 
sau. 

Quelle est donc la date précise où se place la mission de Flahaut ? 
« Au lendemain de l'entrée en fonctions de l'ambassadeur » dit le 
duc de Broglie. La correspondance officielle permet de préciser 
davantage. Le 27 novembre 1830, Talleyrand écrit à Sébas- 
tian! : « Je vous remercie d'avoir envoyé M. de Flahaut à Londres. 
// y est en relations habituelles avec le nouveau ministère, et sa présence 
ici m'a été fort utile à cet égard. Son très bon esprit lui a fait tenir 
le langage qui pouvait le mieux nous servir^. » Il ressort évidem- 
ment de cette dépêche que, le 27 novembre, Flahaut était à Londres 
depuis au moins quelques jours. Or, l'exclusion des Nassau, point 
de départ de sa mission selon Talleyrand, fut prononcée par le 
Congrès de Bruxelles dans la séance du 24, et la nouvelle n'en put 
parvenir à Paris avant le 25 au plus tôt. Sur quoi donc se serait 
appuyé le projet de partage « apporté » le 20, par exemple, ou 
même le 23, par M. de Flahaut? Du projet lui-même, au reste, 
nous ne trouvons aucune trace, ni dans la correspondance officielle 
publiée par M. Pallain, ni dans les lettres confidentielles que les 
Mémoires contiennent, dans le texte ou en appendice. Même, lors 
de la seconde mission de Flahaut, en janvier 183 1, il n'est fait 

I. Mémoires de Talleyrand, l\l, 411. 
. 2. Talleyrand à Sébastian! (D.), 27 novembre 1830 (Pallain, 98). 



240 RAYMOND GUYOT 



aucune allusion à une démarche aatérieure dans le sens du partage 
Enfin ce M. de Celles que les Mémoires représentent comme l'inspi- 
rateur du projet, avait — coïncidence singulière — proposé le 
ij novembre au Congrès de Bruxelles de proclamer solennellement, 
pour la seconde fois, l'indépendance de la Belgique, en disant : « La 
Belgique ne doit plus être un accroissement de territoire pour la 
Hollande, ni pour tout autre pays, la France notamment '. » 

Quelle conclusion tirer de là, sinon que l'existence du projet de 
partage attribué à Flahaut dès le mois de novembre 1830 n'est 
garantie par rien, sinon par l'affirmation intéressée de Talleyrand ? 
Nous serons alors moins surpris de lire à cette date, dans les 
Mémoires, une réfutation si vive, et si juste d'ailleurs, d'une com- 
binaison que Talleyrand lui-même appellera, sept mois plus tard, 
son « idée favorite ». La mission de Flahaut nous apparaît ainsi 
sous son jour véritable : c'est une demande de conseils à Talleyrand, 
et une démarche auprès du cabinet britannique et principalement de 
lord Grey pour engager sur la question belge des pourparlers directs 
entre Paris et Londres, d'accord avec Talleyrand, mais sans être 
obligé de passer par la Conférence. C'est bien ainsi du reste que 
l'entendaient l'ambassadeur prussien à Paris, M, de Werther, et 
le ministre de Frédéric-Guillaume, M. Ancillon : Flahaut, disaient- 
ils, était venu proposer à Palmerston l'élection du prince de Naples 
et une alliance effective. Le chef du Foreign Office préférait une 
simple entente sans traité formel ; pour le prince de Naples, il 
l'acceptait, mais à la condition qu'il ne devînt pas le gendre de 
Louis-Philippe^. 

C'est au moment même où Talleyrand venait de signer le pro- 
tocole de neutralité que Flahaut, pour la seconde fois, se rendait à 
Londres. Il était bien réellement, à ce coup, porteur d'une solution 
de la question belge, très différente de celle que les puissances 
avaient admise par les protocoles de décembre et de janvier. A 
entendre Talleyrand, c'était toujours son projet de partage du 
mois de novembre. « Croirait-on, ajoute le duc de Broglie', que 

1. Lesur, Annuaire historique, 1830, p. 590. 

2. Hillebrand, op. cit., dépêches de Werther, i^r et 7 décembre 1830, et d' An- 
cillon, 5 février 183 1. 

3. Revue des Deux Mondes , 15 novembre 1899, P- ^^4- 



I 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQJJE 24 1 

M. de Flahaut revenait à la charge, son projet toujours en poche, 
et se disant autorisé à le communiquer par le général Sébastiani? 
S'il disait vrai, et il fallait bien le croire, rien n'atteste mieux l'éga- 
rement d'esprit où l'angoisse d'une situation inextricable avait jeté 
ce malheureux ministre, et de quelles chimères aimaient à" se 
repaître les conseillers politiques de presse ou d'estaminet dont il se 
laissair entourer. » 

Qu'était donc ce projet de partage? Était-ce bien même un par- 
tage qui était proposé? Cette fois nous pouvons le savoir précisé- 
ment, car il en est question dans la correspondance, officielle et 
particulière, dans les dépêches échangées entre Talleyrand et Sébas- 
tiani, comme dans les billets confidentiels à la princesse Adélaïde. 
En réalité, il s'agissait beaucoup moins d'un partage que d'une 
annexion. Le gouvernement de Louis-Philippe s'était à maintes 
reprises engagé envers les puissances à ne pas rechercher un agran- 
dissement de territoire en Belgique. « Nous refuserons sans balan- 
cer et sa réunion à la France, et la couronne pour le duc de 
Nemours », écrivait, le 5 janvier 1831, le général Sébastiani'. 
Mais, depuis lors, les circonstances avaient changé, et il semblait 
bien que le roi des Français et ses ministres seraient bientôt dans 
l'impossibiHté de tenir un pareil engagement. Le général Sébastiani 
savait l'hostilité déclarée du gouvernement et du peuple anglais 
contre toutes les conquêtes que la France pourrait faire vers le nord. 
Il l'avait dit, avec une franchise il est vrai un peu naïve, aux 
envoyés du Congrès belge. Ceux-ci, MM. Gendebien et Firmin 
Rogier, lui ayant demandé ce que ferait le roi, si le parti de la 
réunion à la France triomphait en Belgique : « La réunion est 
impossible, répondit le ministre, elle entraînait une guerre géné- 
rale; l'Angleterre n'y consentirait jamais.» Les interlocuteurs du 
général transmirent cette réponse à Bruxelles. Le 8 janvier, leur 
lettre fut lue au Congrès % et les journaux français la reproduisirent. 
On ne parlait pas d'autre chose dans les couloirs de la Chambre des 
députés. Précisément à la même heure, une discussion très vive s'y 
ouvrait sur la question belge. Un habitant de Mons ayant adressé une 



1. A Talleyrand, 5 janvier 183 1 (Mémoires deTalleyrand, IV, 6). 

2. Lesur, Annuaire historique, i83i,p. 381. 



242 RAYMOND GUYOT 

pétition au Parlement français pour demander la réunion de la 
Belgique à la France, le rapporteur de la commission proposa, dans 
la séance du 1 5 janvier, que la Chambre passât à l'ordre du jour 
sans débat. Le général Lamarque combattit cette proposition, et en 
profita pour développer un réquisitoire contre les traités de 181 5, 
qu'il appelait « une halte dans la boue, » et contre la politique 
extérieure du ministère. Puis, prenant à partie le général Sébas- 
tiani, il le somma de démentir les paroles que les Belges lui attri- 
buaient. Le ministre, fort embarrassé, refusa de s'expliquer sur 
une question qui faisait, au moment même, l'objet de négociations 
diplomatiques'. M. Guizotdéfendit ensuite la politique de non-inter- 
vention. Mais le second leader de l'opposition, M. Mauguin, se fit 
un succès facile en soutenant la possibilité de la réunion : 

Les frontières, disait-il, sont aux empires ce qu'est un mur de clôture 
pour un particulier ; quand on n'y est pas chez soi, on y est inquiété. Il en 
est de même pour les États. Ainsi le besoin de frontières a toujours 
nécessité des guerres, et tant que la France n'aura pas ses frontières, 
l'Europe sera agitée On dit qu'Anvers peut devenir un sujet de col- 
lision : qu'Anvers soit libre ! Si vous saviez profiter de votre position, 
vous n'auriez de guerre ni avec la Russie, ni avec l'Angleterre, trop inquié- 
tée par sa population même. 

C'était, refaite par un libéral de 1830, la « théorie des 
limites » de l'ancien régime, la doctrine politique venue de Riche- 
lieu et de Louis XIV, en passant par Barère et Carnot. Le général 
Sébastiani y répondit par un argument de politique révolution- 
naire : on devait laisser les Belges se prononcer en pleine indépen- 
dance; lui-même n'avait imposé personne à leur choix, et entendait ; 
n'exercer aucune pression sur les décisions du Congrès. La réponse 1 
n'était guère péremptoire, car si les Belges se prononçaient pour la 
réunion, quelle raison invoquerait-on pour les repousser ? Le géné- 
ral Sébastiani en était venu, comme autrefois le Comité de Salut 
Public, à croire qu'il n'y avait point de contradiction irréductible 
entre le système classique des frontières naturelles et la politique 

I. Chambre des députés, séance du 15 janvier 183 1 {Archives Parlementaires, 
t. LXVI, 26 série, p. 174, col. i). 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQ.UE 243 

des nationalités. Il désirait vivement la réunion de la Belgique, et 
s'ctfrayait d'autant plus de ce qui en pourrait résulter, que les avis 
reçus de toutes parts la lui représentaient comme imminente \ 

A la distance où nous sommes des événements, et renseignés 
par les témoignages postérieurs des Belges eux-mêmes, nous savons 
aujourd'hui que le « parti de la réunion » n'était qu'une faible 
minorité dans le nouvel état et dans le Congrès ; mais Louis-Phi- 
lippe et ses ministres pouvaient s'y tromper : les événements 
mêmes les y poussaient. L'assemblée de Bruxelles, elle aussi, avait reçu 
des pétitions: on en fit la dénombrement le 27 janvier. 2.720 péti- 
tionnaires seulement réclamaient la réunion; mais une seconde 
pétition protestant contre la première n'avait réuni que 66 signa- 
tures. Ne pouvait-on penser que ces chiffres donnaient, pour ainsi 
parler, une indication proportionnelle des sentiments du peuple 
belge tout entier ? On le crut aux Tuileries. La réunion parut 
inévitable : la refuser, c'était peut-être sacrifier le trône de Louis-Phi- 
lippe. Révolution pour révolution et guerre pour guerre, autant 
valait la faire avec les Belges que contre eux. 

Mais peut-être une combinaison pacifique avait quelques chances 
de réussir. Ce qui toujours avait conduit l'Angleterre à nous dis- 
puter avec tant d'acharnement la Belgique, ce qui avait été pour 
Wellington et Castlereagh en 18 15 la raison d'être du royaume des 
Pays-Bas, c'était le désir* de soustraire à la France les bouches de 
l'Escaut et le port d'Anvers. Pourquoi dès lors ne pas adopter l'expé- 
dient proposé par Talleyrand lui-même le lé janvier (dans la 
dépêche citée plus haut et qui nest pas reproduite dans les Mémoires), 
indiqué depuis à la Chambre par Mauguin, accepté de tout le 
monde en France : faire d'Anvers une ville libre et un port franc? A 
la rigueur et si le cabinet de Londres l'exigeait, ne pourrait-on 
consentir à ce que l'Angleterre s'y établît ? Ce n'était pas un 
partage à proprement parler, comme dans le projet que Talleyrand 
attribue dès novembre 1830 a Flahaut, une « division de la Bel- 
gique » à trois ou à quatre, préparée de longueur dans le secret des 
chancelleries selon la formule et les procédés de 1772; c'était un 



I. Voy. notamment la lettre du G»' Lawœstine, citée pa.r BroglÏQ (Revue des 
Deux Mondes, 15 nov. 1900, p. 265). 



244 RAYMOND GUYOT 

expédient pour sortir de l'impasse, un gage donné à l'Angleterre 
seule pour lui faire accepter sans guerre la réunion, conséquence 
désormais fatale de la révolution belge. La pensée en était venue, 
non pas des « conseillers politiques d'estaminet » du général Sébas- 
tiani, mais du conseil royal lui-môme : Louis-Philippe la connaissait, 
et Flahaut devait parler à Londres au nom du roi comme au nom 
du ministre. 

M. Bresson, écrivait celui-ci % doit renouveler le refus de consentir à 
l'élection de M. le duc de Nemours, et à la réunion de la Belgique à la 
France. Ce que demandent les Belges, ce que désirent les Français, est 
cependant cette réunion, et bientôt peut-être nous serons hors d'état de 
l'empêcher. Nous continuerons nos efforts pour la prévenir, mais nous 
n'osons plus croire à leur efficacité. Notre force est usée dans cette lutte 
ingrate. Le vœu de la France s'exprime aujourd'hui par la bouche des 
hommes dont vous apprécie^ le plus la prudence et dont vous honore^ le plus le 
caractère. Notre situation est telle que le Roi et le Conseil n'ont pas cru 
qu'elle pût vous être fidèlement représentée par des dépêches, et le gou- 
vernement du roi s'est décidé à vous envoyer M. le comte de Flahaut 
qui pourra vous faire connaître toute la vérité et la mettre sous les yei 
de S. M. B. 

Le projet du général Sébastian! n'avait d'ailleurs, à ce qu'il semble* 
aucune chance de réussir pacifiquement. La formation, en 1814, di 
royaume des Pays-Bas avait eu lieu au nom du « juste équilibre 
de l'Europe et du maintien de la paix. Au nom des mêmes prin- 
cipes, les protocoles de Londres avaient prononcé la séparation eî 
l'indépendance de la Belgique. L'« équilibre » pouvait encore justi- 
fier, ou du moins colorer un partage à quatre ou à trois : on por- 
tait atteinte aux traités de 181 5, mais on prenait le même point de 
départ, pour atteindre le même objet. La combinaison Sébastian!, = 
au contraire, était une annexion, c'est-à-dire précisément la rupture 
de l'équilibre ; elle ne pouvait être réalisée qu'au nom de la race et 
de la langue communes, surtout de la volonté nationale des Belges 
et des Français, par une guerre nationale et révolutionnaire. L'union 

I. Dépêches de Sébastiani à Talleyrand, 21 janvier 183 1 (Mémoires de Talîey- 
rand, IV, 28). M. de Flahaut resta à Londres du 23 janvier au 7 février (Dépêches 
de Talleyrand du 25 et du 8. Pallain, pp. 185 et 209). 



I 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQUE 245 

des puissances fondée sur l'équilibre des territoires et l'entente des 
souverains, que la France proclamait légitime et indispensable, et 
dont elle continuait à se dire respectueuse, étnit incompatible avec 
la réalisation d'un semblable projet. 

Talleyrand se prononça, selon ses propres expressions, « de la 
manière la plus forte contre une idée à ses yeux aussi impolitique 
qu'impraticable». Il insistait principalement, à l'aide d'arguments 
historiques, 'sur le danger de laisser l'Angleterre prendre pied sur 
le continent. 

L'histoire est là, disait-il, pour témoigner des difficultés que traîna à 
sa suite l'occupation de Calais par les Anglais; elle est là aussi pour rap- 
peler la faveur qui entoura les Guise lorsqu'ils eurent délivré la France 
de cette honte. Ses leçons ne doivent point être perdues pour nous : les 
mêmes fautes pourraient produire les mêmes résultats ' 

et dans une lettre particulière à Madame Adélaïde, il ajoutait ^ : 

Abandonner à l'Angleterre une situation matérielle en Belgique ce serait 
lui donner au nord un nouveau Gibraltar, et nous nous trouverions un 
jour quelconque vis-à-vis d'elle dans une position analogue à celle de la 
péninsule. Un semblable expédient sacrifierait d'une manière trop dange- 
reuse l'avenir au présent, et nous coûterait un prix qu'on pourrait tout au 
plus accorder à dix batailles perdues. La réunion du reste de la Belgique 
serait un faible équivalent pour ce premier pas sur le continent. Si la 
France avait besoin de s'étendre, c'est vers la ligne du Rhin qu'elle 
devrait porter ses regards ; c'est là qu'il y a de la vrai puissance et d'utiles 
frontières à acquérir; mais aujourd'hui la paix vaut beaucoup mieux que 
tout cela; la Belgique nous apporterait plus d'embarras que d'avantages, 
et les avantages, la neutralité nous les assure presque tous. 

Du véritable partage (que du reste nous verrons reparaître, non 
plus proposé seulement, mais négocié, et par Talleyrand lui-même), 
pas un mot, pas même un rappel par allusion. Une pareille réserve 
ne s'expliquerait guère, si déjà au mois de novembre il eût été ques- 
tion de partage entre Sébastiani, Flahaut et l'ambassade de Londres. 
A tout le moins M. de Flahaut n'était pas revenu « son projet 

1. A Sébastiani (D.) 25 janvier 1831 (Pallain, p. 187). 

2. 24 janvier 183 1 {Mémoires de Talleyrand, IV, 488). 



246 RAYMOND GUYOT 

toujours en poche ». Talleyrand était-il tout à fait sincère en prô- 
nant les avantages de la neutralité, considérait-il cette solution 
comme préférable à toutes, et définitive? Cela paraît douteux. Sa 
sagacité naturelle et son expérience lui défendaient d'ailleurs de con- 
sidérer la Belgique comme « faite » tant qu'on ne lui aurait pas 
trouvé un souverain. La Conférence s'en occupait sans hâte, soi- 
gneuse de poser d^abord les « bases de l'avenir ». On y pourvut en 
rédigeant un nouveau protocole, qui porta le n° 12 et la date du 
27 janvier. 

C'était une sorte de manifeste justificatif de la Conférence, en 
même temps qu'une ébauche des préliminaires de la paix future, 
contenus dans l'annexe A du protocole, en 18 articles. La Confé- 
rence définissait son programme et son rôle dans la solution de la 
question quo modo et de la question qui : 

Occupées à maintenir la paix générale, persuadées que leur accord en 
est la seule garantie, et agissant avec un parfait désintéressement dans les 
affaires de la Belgique, les cinq puissances n'ont eu en vue que de lui assi- 
gner dans le système européen une place inoffensive, que de lui offrir 
une existence qui garantît à la fois son propre bonheur et la sécurité due 
aux autres États. 

Elles n'hésitent pas à se reconnaître le droit de poser ces principes, et, 
sans préjuger d'autres questions graves, sans rien décider sur celle de la 
souveraineté de la Belgique, il leur appartient de déclarer qu'à leurs yeux 
le souverain de ce pays doit nécessairement répondre aux principes d'exis- 
tence du pays lui-même, satisfaire par sa position personnelle à la sûreté 
des États voisins, accepter à cet effet les arrangements consignés au pro- 
tocole, et se trouver à même d'en assurer aux Belges la paisible jouis- 
sance '. 

L'annexe A reproduisait dans ses huit premiers articles les dispo- 
sitions des protocoles précédents : Séparation (avec la réserve 
expresse du Luxembourg) ; indépendance ; neutralité ; échange des 
enclaves ; interdiction de fortifier Anvers. L'article 9 annonçait 
l'ouverture de négociations ultérieures pour étendre la neutralité 
de la Belgique « aux pays voisins ». Les articles 10 à 18 propo- 
saient un arrangement pour le partage de la dette publique des 

I. De Clercq, IV, 9. 






TALLEYRAND ET l'iNDEPENDANCE DE LA BELGIQUE 247 

Pays-Bas (16/31 aux Belges, 15/31 aux Hollandais). L'annexe 
portait le titre de Bases destinées à établir f indépendance et l'existence 
future de la Belgique. 

Ce protocole et son annexe excluaient la possibilité de tout arran- 
gement autre que la Constitution d'un royaume belge indépendant; 
il était à lui seul une réponse anticipée et catégorique aux proposi- 
tions du général Sébastiani. Or, en ce moment précis, le ministre 
paraissait plus tenté que jamais de céder aux réclamations de l'oppo- 
sition française et des Belges, qui demandaient avec insistance, 
disait-on, la réunion à la France ou l'élection du duc de Nemours. 
Les objections de Talleyrand au projet transmis par Flahaut avaient 
ébranlé Louis-Philippe et son ministre, mais sans les convaincre et 
surtout sans diminuer leurs angoisses, au contraire. M'"= Adélaïde 
s'en faisait l'interprète : 

Il ne faut pas se dissimuler, écrivait-elle, que le vœu d'une grande 
masse en France, pour ne pas dire de la généralité, est la réunion de la 
Belgique, et que la tracasserie, la lenteur que l'Angleterre a mise à faire 
décider le Congrès belge au choix d'un souverain nous met, et vis-à-vis de 
de la France, et vis-à-vis delà Belgique, dans un très grand embarras '. 

Le général Sébastiani, interpellé à la Chambre par M. Mauguin 
dans la séance du 27 janvier, ne cachait pas qu'en refusant la réu- 
nion de la Belgique à la France, il cédait uniquement au désir d'évi- 
ter la guerre générale, et non sans regret : 

Cette réunion, disait-il, est appelée par les vœux de la grande majorité 
des Belges; j'ajouterai même que, utile à la Belgique, elle est encore, selon 
moi, plus nécessaire au repos de l'Europe qu'à la grandeur de la Frarce. 
Mais l'Europe à cet égard, et je suis loin de m'en étonner, ne partage pas 
ma conviction. Le temps et l'expérience qui marche à sa suite, le lui 
apprendront peut-être quelque jour. En attendant, les anciens préjugés 
subsistent ; les souvenirs du grand empire préoccupent les rois et les 
peuples. Peuples et rois s'alarmeraient de cetteréunion, et si, dans soneffroi, 
un seul courait aux armes, c'en serait fait alors de la paix de l'Europe ^. 



1. A Talleyrand, 28 janvier 183 1. (Mémoires de Talleyrand, IV, 490). 

2. Chambre des députés; séance du 27 janvier 183 1 (Archives parlementaires, 
2e série, t. LXVI, p. 363). 



248 RAYMOND GUYOT 

Ce langage alarma le cabinet britannique et les plénipotentiaires 
des puissances, qui jugèrent utile de s'assurer, par un engage- 
ment formel, que la France ne reviendrait pas sur un refus qui 
paraissait tant lui coûter. Les pétitions qui affluaient au Congrès de 
Bruxelles n'avaient fait qu'accroître les inquiétudes de lord Palmers- 
ton à ce sujet. Le i" février, le chef du Foreign Office proposa à la 
Conférence de faire pour la Belgique une déclaration analogue à 
celle que les puissances avaient insérée dans le protocole du 
22 mars 1829 sur les affaires de Grèce. Les plénipotentiaires auraient 
déclaré « qu'en aucun cas le souverain du nouvel État ne pourrait 
être choisi parmi .les princes des familles qui régnent dans les cinq 
cours signataires ». Le gouvernement de Louis-Philippe ayant à 
plusieurs reprises annoncé son intention irrévocable de ne pas accep- 
ter la couronne pour le duc de Nemours, si elle lui était offerte, 
il ne semblait pas que Talleyrand pût refuser de souscrire à une 
telle déclaration. Il le fit cependant, en prétextant que cette 
démarche, dirigée»uniquement contre la France, mettait en doute la 
bonne foi de ses déclarations et témoignait une défiance qu'il ne 
pouvait accepter. Il ne contresigna le protocole qu ad référendum et 
sous réserve expresse. De cette façon, si le général Sébastiani 
acceptait l'engagement, aucune difficulté, aucun retard ne viendrait 
plus entraver la marche des négociations; dans le cas contraire, les 
déclarations antérieures subsistaient, que Talleyrand suffirait à 
faire exécuter, mais la France gardait en Belgique une influence et 
une Hberté d'action dont elle allait peut-être avoir besoin. 

Une candidature nouvelle avait pris tout à coup dans le Congrès 
une importance considérable. C'était celle du duc de Leuchtenberg, 
fils d'Eugène de Beauharnais. Le premier initiateur de cette candi- 
dature était M. Lebeau, chef du parti libéral modéré. Il était en 
relations suivies avec les bonapartistes de Paris et les réfugiés 
italiens de Bruxelles. En France, le duc de Bassano était le 
défenseur avoué du nouveau prétendant. Pour faire échec à l'in- 
fluence française, qui grandissait de jour en jour dans le Congrès, 
lord Ponsonby se rapprocha de M. Lebeau et des partisans de 
Leuchtenberg. Le gouvernement de juillet ne voulait à aucun prix 
voir régner un aussi proche parent de Napoléon dans un pays limi- 
trophe delà France qui serait aussitôt devenu un foyer d'agitation 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQUE 249 

bonapartiste. Dès le 21 janvier le général Sébastiani avait, dans une 
lettre à M. Bresson, communiquée au Congrès, annoncé très nette-' 
ment que la France ne reconnaîtrait jamais l'élection du duc de 
Leuchtenberg. Mais il avait aussi compté sur l'appui de l'Angle- 
terre. Palmerston ne croyait plus guère à la possibilité de faire élire 
le prince d'Orange. Quant au prince de Naples, il ne convenait 
pas à merveille, étant beaucoup trop jeune. Restaient Nemours et 
Leuchtenberg. Si le premier passait à une grosse majorité, Sébastiani 
et Louis-Philippe auraient peut-être la main forcée par l'opinion 
publique française, ou, du moins, ils le prétendraient; l'Angleterre 
devrait céder ou faire la guerre. Lord Palmerston ne voulait ni l'un 
ni l'autre. Il pensa que le meilleur parti était d'amener les Belges 
à se diviser à peu près également entre Leuchtenberg et Nemours ; 
ainsi, il serait aisé de les écarter tous les deux. Lord Ponsonby 
était allé fort loin dans cette voie, où le poussait son gouverne- 
ment. Son secrétaire, White, dans un livre qu'il a publié en 
1836 sur la révolution de Belgique ', s'est efforcé de le défendre 
contre toutes les accusations de cette nature, qui remontent fort 
loin. Déjà M. Bresson avait eu une explication assez vive avec son 
collègue britannique, lui reprochant d'avoir dit « qu'il quitterait 
Bruxelles dans les vingt-quatre heures, si le ducde Nemours était élu,» 
et parlé comme d'une chose certaine de la reconnaissance de 
Leuchtenberg par l'Angleterre. Ponsonby nia le propos, et White 
affirme qu'il se contenta « de combattre l'élection des deux candidats, 
dont aucun ne pouvait être accepté ^. » Il est certain néanmoins que le 
commissaire anglais ne négligea rien pour faire échouer le duc de 
Nemours. Les témoignages belges sont décisifs à cet égard. 
Ponsonby avait repondu aux députés belges qui le questionnaient 
sur la conduite à tenir : « Nommez plutôt le diable que le duc de 



1 . Histoire de la Révolution belge, par White (traduit sous les yeux de l'auteur par 
Mary Corr. Bruxelles, 1836, 3 vol. in-12). 

2. T. II, p. 337 sqq. Le chapitre consacré par White à l'élection du 4 février est 
un long plaidoyer embarrasséen faveur de lord Ponsonby. Celui-ci n'aurait, d'après 
l'auteur, soutenu sincèrement que le prince d'Orange, Nemours et Leuchtenberg 
« ayant été exclus par la Conférence ». Whithe reconnaît d'ailleurs, non sans embar- 
ras, que l'exclusion des deux candidats par un protocole est postérieure au 4 
février. 



250 RAYMOND GUYOT 

Nemours ' ! » Aussi M. Bresson se plaignait-il àTalleyraiid que le 
concours de l'Angleterre auprès du Congrès lui eût manqué, 
« mêmecontre le duc de Leuchtenberg . On lui a laissé gagner du terrain, on 
n'a pas arrêté cette pensée quil serait agréable aux puissances préci- 
sément parce qu'il était hostile à la France; et aujourd'hui on fait des 
vœux et des démarches en sa faveur. Il en est résulté ce qui devait 
être, que les amis de la France, de leur propre mouvement, mal- 
gré nos déclarations antérieures, lui opposent le seul candidat qui 
puisse le vaincre, M. le duc de Nemours \ » 

Le chargé d'affaires français s'était rendu compte que, sans une 
initiative hardie, l'élection du duc de Leuchtenberg aurait lieu. Le 
28 janvier, il partait pour Paris. Le 29, à la pointe du jour, il était 
reçu par le roi et le général Sébastiani. Il ne put obtenir l'autorisa- 
tion de parler officiellement à Bruxelles en faveur du duc de 
Nemours, mais il comprit qu'il devait « payer de sa personne » et 
prendre sur lui de faire élire le fils de Louis-Philippe K Cela, d'ail- 
leurs, n'empêcha pas Sébastiani d'envoyer à Bruxelles un dernier 
refus officiel qui arriva le 5 février. Le duc de Nemours avait été 
élu le 3, au second tour de scrutin, par 97 voix, contre 74 au duc 
de Leuchtenberg et 21 à l'archiduc Charles d'Autriche. 



Aux yeux de Talleyrand, l'élection du duc de Nemours ne 
devait modifier sur aucun point la ligne de conduite adoptée par le 
gouvernement français et par lui-même dans le règlement de l'af- 
faire belge. On avait promis de ne pas favoriser le choix du fils de 
Louis-Philippe ; on devait refuser d'y souscrire. Il le dit à lord Pal- 
merston et écrivit dans le même sens au général Sébastiani ^ : 



1. Th. Juste, îe Congrès national de Belgique, 1, 208. 

2. Bresson à Talleyrand (part.), 30 janvier 183 1 (Mémoires de Talleyrand, IV, 

39)- 

3. L'entrevue est racontée dans une lettre de Bresson à M. Guizot du 4 sept. 
1844 (Guizot, Mémoires, VIII, 206). 

4. Talleyrand à Sébastiani (D.), 6 février 183 1 (Pallain, 205). 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGIQ.UE 25 I 

Le refus net, spontané, pourra seul retenir l'Angletetre dont l'alliance 
est sur le point de nous échapper. L'Angleterre repoussera M. le duc de 
Leuchtenberg et adoptera, sans aucun doute, le choix du prince de Naples ; 
mais, je le répète, c'est au prix d'un refus prompt et décisif de votre part 
d'accorder Mgr le duc de Nemours aux Belges. Vous le voyez, Monsieur 
le comte, c'est une question de paix ou de guerre immédiate. Je vous 
avoue que je trouve que la Belgique n'est pas assez importante pour lui 
faire maintenant le sacrifice de la paix. 

Sans retard, sinon sans regret, le ministre français renouvela 
son refus et ses assurances de désintéressement, moyennant l'exclu- 
sion simultanée du duc de Leuchtenberg, que la Conférence ne pou- 
vait refuser et qui fut prononcée en effet, le 9 février, par le proto- 
cole n° 15. 

Mais à qui s'adresser maintenant pour régner sur le nouvel état 
belge ? Le général Sébastiani ne voyait aucun prince dont le choix 
pût convenir à la France ; il commençait à regretter d'avoir si tôt 
refusé le duc de Nemours. Une députation du Congrès belge était 
en route pour Paris, venant offrir la couronne au nouvel élu : le 
ministre annonça qu'on retarderait pendant quelque temps l'au- 
dience royale et le refus officiel. Talleyrand garda pour lui la 
dépêche, sans en rien dire au cabinet britannique, et pendant plu- 
sieurs jours accabla le général Sébastiani de nouvelles alarmantes 
pour la paix de l'Europe et la sécurité de Louis-Philippe : un com- 
plot carliste organisé en Angleterre voulait pousser la France à la 
guerre pour renverser le roi et donner la régence à la duchesse de 
Berry ; l'amirauté anglaise achetait 1800 tonneaux de chanvre de 
plus que l'année" précédente; le prix des salpêtres augmentait, etc. 
L'effet attendu se produisit : le général Sébastiani protesta de sa 
loyauté et de ses intentions pacifiques ; pourtant il avait peur 
d'être joué par l'Angleterre, et il annonçait l'intention, si l'événe- 
ment justifiait ses craintes, d'en tirer une vengeance éclatante, en 
provoquant par toute l'Europe, et notamment en Italie, des mouve- 
ments révolutionnaires '. Au vrai, ce n'étaient là que des paroles, car, 
le 17 février, des envoyés belges reçus aux Tuileries s'enten- 



I. Sébastiani à Talleyrand (D.), 12-13 février 183 1 (Pallain, 226). 



252 RAYMOND GUYOT 

dirent signifier par Louis-Philippe qu'il n'accepterait pas l'élection 
du duc de Nemours « pour ne pas compromettre la paix, qu'il 
espérait conserver pour le bonheur de la France et celui de la Bel- 
gique. » 

Le surlendemain 19, Talleyrand rédigeait un nouveau protocole 
qu'il fit adopter aux autres plénipotentiaires le 21, et qui était une 
sorte de manifeste justificatif ou de déclaration des droits delà Con- 
férence, parfait modèle du style diplomatique où le prince était 
passé maître. Dès le 12, Sébastiani lui avait prescrit de ne rien 
signer quad référendum. Talleyrand n'en tint compte, et prétendit 
n'avoir pas reçu à temps une dépêche du 19 qui renouvelait expres- 
sément cette prescription. En adressant ce protocole à Sébastiani, il 
écrivait, non sans quelque ironie, puisque le ministre n'avait pas 
adhéré aux dispositions arrêtées le 20 janvier ' : « Ce protocole ne 
renferme, du reste, exactement rien qui ne soit dans les protocoles 
précédents. » 

Talleyrand s'était complu à rédiger dans cette pièce la profession 
de foi diplomatique de cette Conférence de Londres dont il était 
l'initiateur et à laquelle lui seul était capable de construire, après 
coup, un plan d'action systématique d'après des principes perma- 
nents. Sébastiani, ne s'attachant qu'aux procédés employés, y 
voyait seulement un Congrès de laSainte-AUiance; et Metternich, 
n'ayant égard qu'aux résultats, une association de malfaiteurs dont 
il était devenu insensiblement le complice, se transformant ainsi en 
un révolutionnaire malgré lui. D'après Talleyrand le «principe supé- 
rieur » dont les actes de la Conférence n'avaient fait qu'« offrir 
une appHcation salutaire et constante » était celui-ci : « Les traités 
ne perdent pas leur puissance, quels que soient les changements 
qui interviennent dans l'organisation intérieure des peuples. » En 
18 14, les cinq puissances avaient uni la Hollande et la Belgique 
dans l'intérêt de l'équilibre européen. Cette union brisée, 

il n'appartenait pas aux puissances de juger les causes qui venaient de 
rompre les liens qu'elles avaient formés. Mais quand elles voyaient ces 



I. Sébastiani à Talleyrand (D.), 12-13 février ^^31 (P^illairi, 238). Cf. ce proto- 
cole dans de Clercq, IV, 13, sqq. 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQ.UE 253 

liens rompus, il leur appartenait d'atteindre encore l'objet qu'elles s'étaient 
proposé en les formant ; il leur appartenait d'assurer, à la faveur de com- 
binaisons nouvelles, cette tranquillité de l'Europe dont l'union de la 
Hollande avec la Belgique avait constitué l'une des bases. Les puissances 
y étaient impérieusement appelées. Elles avaient le droit, et les événe- 
ments leur imposaient le devoir d'empêcher que les provinces belges, 
devenues indépendantes, ne portassent atteinte à la sécurité générale et à 
l'équilibre européen. Chaque nation a ses droits particuliers; mais l'Eu- 
rope a aussi son droit. C'est l'ordre social qui le lui a donné. 

C'était donc bien, dans la théorie du moins, une véritable poli- 
tique d'intervention, avec des principes identiques, dans les termes, 
à ceux de 1815, mais désignés d'un autre nom. La différence des 
résultats devait montrer que ce n'était rien moins, au fond, qu'une 
politique de Sainte-Alliance ; mais, pour, le moment, les puissances 
absolutistes ne trouvaient rien qu'elles ne pussent accepter dans 
un protocole où était proclamée la supériorité du droit public euro- 
péen sur les droits particuliers des nations. Il est certain que Talley- 
rand, de son côté, ne considérait nullement ces « principes politiques » 
comme ayant une valeur absolue, malgré les épithètes solennelles 
dont il les avait illustrés dans son protocole. A Londres, comme à 
Vienne quinze ans auparavant, il avait seulement cherché une for- 
mule générale, acceptée par les puissances, où l'on pût faire rentrer 
la satisfaction des intérêts particuliers et momentanés de la France. 
Ramener les actes de la Conférence au même principe théorique que 
les traités de 18 15 n'était pas les fonder en droit, et Talleyrand 
le savait bien. Mais, relativement aux circonstances, cette explica- 
tion avait trois avantages : i")de ne pas donner à l'intervention le 
caractère d'une répression, d'un acte de police européenne, carac- 
tère essentiel des Congrès de la Sainte- Alliance : on ne se prononçait 
pas sur les « causes » qui avaient détruit l'union de la Belgique et 
de la Hollande; on ne posait pas comme base préalable le rétablisse- 
ment du statu quoantebellum; — 2°) de ne point admettre le principe 
du droit des peuples à se constituer eux-mêmes en nation indépen- 
dante, principe révolutionnaire au premier chef, aux yeux des souve- 
rains absolutistes; — 3°) enfin, de ne pouvoir être rejetée sans 
que s'en suivît nécessairement la condamnation de toute l'œuvre de 
1814-1815, que le gouvernement français avait toujours promis de 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 17 



254 RAYMOND GUYOT 

respecter '. L'opposition libérale française, d'ailleurs, s'en rendait 
compte % car elle n'hésitait pas à s'en prendre aux traités eux- 
mêmes. Mais le général Sébastiani ne pouvait ni ne voulait aller 
jusque là, d'autant que Talleyrand avait amené le roi à partager 
complètement sa manière de voir. 

Je me flatte, écrivait-il à Madame Adélaïde 5 que le roi sera satisfait de 
l'esprit qui nous a dirigés. J'ose assurer que ce n'est qu'en restant étroite- 
ment unis aux puissances qui ont dirigé la Conférence que nous pourrons 
non seulement terminer l'affaire belge, mais encore empêcher la vieille 
Europe de crouler de toutes parts et d'engloutir les trônes, les rois, les 
institutions et les libertés... 

Et il ajoutait, se doutant bien que des protestations s'élèveraient 
contre une théorie politique qui sacrifiait, de propos délibéré, les 
droits des nations : « S'il y a de l'odieux, il faut le renvoyer à la 
Conférence. » Talleyrand était après cela fort à l'aise pour répondre 
au général Sébastiani -* : 

Je ne pense pas qu'il y ait lieu pour la conférence de se réunir d'ici à 
quelque temps ; mais, quel que soit à l'avenir le but de ses réunions ou 
le résultat de ses résolutions, je n'apposerai plus ma signature sur aucun 
acte essentiel avant d'en avoir reçu l'autorisation du roi, comme vous 
me le recommandez par votre dépêche du 19. 

A l'heure où la Conférence de Londres s'efforçait ainsi de 
définir son objet et de poser, après coup, les principes de son action, 



1 . Talleyrand indiquait lui-môme l'effort qu'il avait fait pour trouver à la Con- 
férence un objet assez louable et assez vague pour être admis de tout le monde 

« L'intention de la Conférence, écrivait-il (D. du 23 février 183 1, p. s. Pallain,j 
241) a été qu'il ne restât, de la lecture du protocole, que l'impression qu'il aétd 
rédigé pour arrêter l'anarchie. » 

2. Le 28 février, on lisait dans le Courrier français : « On concevrait à peine' 
qu'une réunion diplomatique dont les actes sont destinés à être connus de l'Eu- 
rope entière osât proclamer que les traités de 181 5 ont été faits de nation à nation, 
au moment même où les nations parquées, morcelées, partagées et traitées comme 
un vil bétail, se soulèvent dans la moitié de l'Europe pour sortir d'une situation 
antipathique à leurs intérêts et à leur nature. Mais M. de Talleyrand est là, et sa 
présence rend probable tout ce qui sera tenté pour le maintien des traités auxquels • 
il a pris part. » 

3. 23 février 183 1 (Mémoires de Talleyrand, IV, 86). 

4. Talleyrand à Sébastiani (D.), 23 février 183 1 (Pallain, 239). 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQUE 255 

il parut bien que les événements allaient renverser son ouvrage, et 
que les expressions savamment pondérées, les subtils distinguo de 
son dernier protocole n'empêcheraient pas la paix d'être rompue. 
Le 25 février, le Congrès de Bruxelles déclarait la constitution 
exécutoire et confiait la régence à son président, M. Surlet de 
Chokier. Presque aussitôt, le régent adressa aux Luxembourgeois 
une proclamation où il leur donnait l'assurance qu'ils ne seraient 
jamais abandonnés de leurs frères de Belgique. En même temps, 
des ordres étaient expédiés pour reprendre le blocus de Maëstricht. 
A Francfort, la Diète se préparait à intervenir par la force. A La 
Haye, à Bruxelles et à Paris même, il n'était bruit que de guerre, 
et le journal le Courrier Français écrivait, le 28 février : 

Il est certain que la politique de l'Europe, que la politique de la France 
se fait à Londres d'une manière contraire à nos intérêts, puisque c'est M. 
de Talleyrand qui y préside... S'il a été signé à Londres quelque chose 
de semblable à ce qu'annonce Le Temps, le ministère n'a plus rien à faire 
qu'à rappeler son ambassadeur et à user de la liberté qu'on veut bien 
nous laisser au prix d'une guerre générale. Nous aurons d'abord l'avan- 
tage de ne plus être représentés par M. de Talleyrand, et ensuite celui de 
recouvrer notre indépendance. Si l'on veut des bouleversements, soit ! Il 
suffit de donner le signal, et avant un an on verra qui sera debout '. 

La situation était des plus inquiétantes pour tout le monde, 
lorsque le ministère Laffitte quitta le pouvoir. Le 13 mars, Casimir 
Périer prenait la direction du nouveau cabinet. Son arrivée aux 
affaires fut considérée par les gouvernements étrangers comme une 
garantie du maintien de- la paix ^. Le général Sébastian! conserva 
son portefeuille, miiis fut désormais contraint d'obéir aux direc- 
tions du président du Conseil. Talleyrand s'empressa d'ailleurs de 
gagner à ses vues le nouveau chef du cabinet français. Il lui écrivit 
le 28 mars une lettre qui est un véritable exposé de ^a doctrine 
politique ' : 

La non-intervention, appliquée à l'intérieur des États qui changent ou 



1. « Plus que jamais, la guerre me paraît inévitable «écrivait, M. MoIé à M. de 
Barantc au début du mois de mars (Thureau-Dangin, op. cit., l, 226, n.).] 

2. Expression de lord Palmerston (Lettre à Granvillc, 15 mars 183 1). 

3. Mémoires de Talleyrand, IV, 124. 



256 RAYMOND GUYOT 

modifient leur gouvernement, détruit la base sur laquelle s'appuyait la 
Sainte-Alliance, et c'est là la non-intervention dépouillée de ce qu'elle a 
de chimérique... Mais le principe de la non-intervention, fort commode 
en lui-même et fort approprié à telle circonstance, n'est plus qu'une 
absurdité quand on le regarde comme absolu, quand on veut l'étendre 
sur les points les plus éloignés les uns des autres. Ce principe est un 
moyen pour l'esprit ; c'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer. Voilà com- 
ment le comprenait M. Canning, et, puisque c'est une affaire d'esprit, 
vous saurez mieux que personne manier ce nouvel instrument, qui est 
plus souvent un expédient pour ne pas faire qu'il n'est une raison pour 
agir. 

Casimir Périer était tout disposé à entrer dans ces vues, et le 
général Sébastiani lui-même y venait peu à peu depuis la forma- 
tion du nouveau cabinet : il semblait avoir abandonné toute autre 
entreprise que celle de rétablir la tranquillité en Belgique et de 
maintenir la paix en Europe. Le seul moyen d'y . parvenir était, 
selon lui, le choix d'un prince qui obtînt l'appui des grandes puis- 
sances. Mais son candidat n'était plus le prince de Naples, proche 
parent de la duchesse de Berry et devenu suspect comme tel 
depuis les tentatives carlistes de février. C'était le prince Léopold 
de Saxe-Cobourg, dont le nom avait déjà été prononcé à la fin de 
l'année 1830. Le général Sébastiani mettait seulement à son accep- 
tation deux conditions : la démolition des forteresses bâties en 
18 15 sur la frontière française du Nord, et la réunion du duché de 
Bouillon à la Belgique '. Mais Talleyrand et la Conférence tenaient 
avant tout à fixer de quelle Belgique le prince de Saxe-Cobourg, 
— si le choix tombait sur lui, — deviendrait roi. Les Belges enten 
daient que ce fût du « territoire intégral », y compris le Luxem- 
bourg et Maëstricht; des pays insurgés en septembre 1830, ils ne 
voulaient gas céder un pouce, ni à la Hollande, ni à la France,, 
et le général Sébastiani finit par s'irriter de leur intransigeance 
il ne voulait pas les servir sans profit ^. Le général Belliard, qui 



1. Sébastiani à Talleyrand (D.), 24 mars 183 1 (Pallain, 287). 

2. Le ministre était, sur ce point, d'accord avec Louis-Philippe, qui, le i^r avril 
avait témoigné à lord Granville le désir d'obtenir une rectification de frontière poi 
prix de sa complaisance. Granville supplia le roi « de ne pas faire cette propositioi 
officiellement. » (Dépêches de Werther, 2avril 1831. Hillebrand, op. cit. I, 252 n) 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQ.UE 257 

avait remplacé à Bruxelles M. Bresson, se faisait en vain auprès 
du ministre l'écho des plaintes et des réclamations des patriotes du 
Congrès. « Les Belges n'ont que des idées folles, répondait Sébas- 
tiani, qu'ils prennent garde, on les partagera'. » Ce projet de 
partage semblait être devenu pour lui un épouvantail à l'adresse 
des Belges. 

La crise est extrême pour vous, disait-il vers le même temps à M. 
Lehon, envoyé du régent à Paris, votre gouvernement traite une ques- 
tion de vie ou de mort... Qja'il réfléchisse bien; s'il fait la guerre, il n'y 
entraînera pas la France, déterminée qu'elle est à ne pas livrer son sort 
et la paix de l'Europe à votre merci. Si les conséquences de cette guerre 
contre la Hollande et la Confédération étaient de faire arriver les troupes 
de l'Allemagne au cœur de la Belgique, le malheur d'un partage pourrait 
alors se réaliser. Ce cas est même le seul où la France serait réduite à le 
souffrir ^. 

Pour faire sentir aux Belges l'importance et le sérieux de cette 
menace, Sébastiani se décida à souscrire au protocole du 20 janvier 
qui fixait les limites de la Belgique et de la Hollande, et que Louis- 
Philippe n'avait pas encore revêtu de son adhésion. Le texte en 
fut aussitôt communiqué à Bruxelles. Dans le cas de non-accepta- 
tion, les relations diplomatiques seraient rompues, l'intervention 
de la Confédération germanique autorisée dans le Luxembourg, et 
des mesures matérielles seraient prises pour empêcher toute intrac- 
tion à l'armistice du 4 novembre. L'acceptation préalable du pro- 
tocole serait désormais considérée comme obligatoire pour le futur 
souverain de la Belgique. 

Le prince Léopold, à qui les Belges avaient envoyé une députa- 
tion, se plaça sur ce terrain, et laissa entendre qu'il n'accepterait 
la couronne qu'à cette condition. Les députés belges ne voulaient 
point s'y engager, et témoignaient malgré tout une inaltérable con- 
fiance dans le succès de leurs réclamations. « Je ne peux pas m'em- 
pêcher de remarquer, disait Talleyrand, qu'ils m'ont paru bien 
nouveaux dans les affaires K » La personne du souverain, au fond, 

1. icr avril 1831 (Th. Juste, op. cit. Il, p. 71). 

2. Id., ihid. 99-100. 

; 3. Talleyrand à Sébastiani (D.), 29 avril 183 1 (Pallain, 327). 



258 RAYMOND GUYOT 



4 



leur importait peu, pourvu que celui-ci leur assurât l'appui d'une 
grande puissance et voulût revendiquer le « territoire belge » , 
tout entier. Dès février 183 1, l'agent belge à Paris, Firmin Rogier, 
écrivait à son frère Charles ' : 

Qu'avons-nous voulu, après tout, par notre révolution ? N'est-ce pas 
l'indépendance du pays, avec des institutions libérales et Vintégrité du 
territoire ? Eh bien ? Si ce but est atteint avec le Napolitain, et que sa 
nomination n'entraîne pas de guerre, que nous importe ? Lorsque surtout 
son alliance avec la princesse Marie nous garantit l'alliance et la protec- 
tion de la France ? 

Léopold refusant de s'engager à rien sur l'article de la « plus 
grande » Belgique, les Belges ne parlèrent plus que d'en appeler 
aux armes et de provoquer la guerre générale. Ils firent mieux : ils 
la préparèrent. Les lettres de Firmin Rogier à son frère ne laissent 
aucun doute à cet égard \ « Spontanément », des volontaires et 
des officiers venaient trouver le représentant de la Belgique à 
Paris ; les généraux de Damas, Bachelu, Fabvier, Lamarque propo- 
saient d'organiser une armée formée « tout entière » de combat- 
tants de juillet et d'anciens soldats de la ci-devant garde impériale, 
pour conquérir Maëstricht, le Limbourg et la Flandre hollandaise. 
Firmin Rogier ne demandait pas mieux. Mais au moment de 
prendre une si lourde responsabilité, les hommes d'État belges, 
hésitèrent, les négociations traînèrent en longueur. Lamarque, de 
son côté, déclara, après réflexion, qu'il ne marcherait qu'avec l'au- 
torisation, au moins tacite, du maréchal Soult. La revendication 
du Luxembourg resta donc violente en paroles seulement. Le 
prince Léopold lui-même se serait trouvé heureux de pouvoir 
apporter à la Belgique cette acquisition nouvelle, qui aurait été 
pour son règne commençant un gage de succès. Mais la Confé- 
rence persistait à exiger l'adhésion préalable du Congrès au proto- 
cole du 20 janvier. Les Belges, de leur côté, mettaient comme 
condition à leur adhésion le règlement en leur faveur de la ques- 
tion du Luxembourg. Cette situation, qui pouvait s'éterniser, ne 

1. E. Discailles. Vie de Charles Rogier. Bruxelles, 1893, 2 vol. in-S" (II, 107). 

2. Id., ih'd. 129. 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQ.UE 259 

laissait pas d'offrir des dangers. Talleyrand résolut d'y mettre fin. 
Pour sauvegarder l'autorité et le principe des décisions de la Con- 
férence, on exigerait des Belges la soumission, dans le délai d'un 
mois, au protocole du 20 janvier; mais en retour les puissances 
promettaient d'user de leur influence auprès du roi de Hollande 
pour ménager à la Belgique l'acquisition du Luxembourg '. La 
forteresse seule serait laissée à la Confédération germanique. Cette 
solution aurait eu l'avantage de satisfaire les réclamations 
belges sans faire entrer le nouveau souverain dans le corps germa- 
nique et sans donner, d'autre part, une consécration formelle au 
droit insurrectionnel. On sauverait, comme disait Metternich, 
« les apparences de la volonté souveraine. » Mais il ne fallait pas 
songer à faire accepter aux Belges une pareille combinaison. Lord 
Ponsonby, venu à Londres, le démontra aux plénipotentiaires; 
l'apparence au moins d'une concession était nécessaire. La Con- 
férence s'y résigna : par le protocole n° 24 du 21 mai, les puis- 
sances, « ayant égard au vœu énoncé par le gouvernement belge 
de faire, à titre onéreux, l'acquisition du Luxembourg, » promet- 
taient « d'entamer avec le roi des Pays-Bas une négociation dont 
le but serait d'assurer, s'il est possible, à la Belgique, moyennant 
de justes compensations, la possession de ce pays qui conserverait ses 
rapports actuels avec la Confédération germanique. » 

Talleyrand se félicitait d'avoir trouvé cette issue à une situation 
jusque là inextricable. Il manquait cependant encore plusieurs 
éléments nécessaires à la réussite de cette combinaison, dont le 
plus essentiel était le consentement des parties intéressées. Talley- 
rand usait de toute son influence auprès des envoyés hollandais 



I. Talleyrand à Sébastian! (D.), 3 mai 183 1 (Pallain, 330). Les Belges ne pou- 
vaient invoquer à l'appui de leur réclamation qu'un argument de politique révolu- 
tionnaire : le Luxembourg voulait être belge, il s'était soulevé avec la Belgique, et 
il avait envoyé des députés au Congrès. — Pas le plus petit fait ancien, qui permît 
de justifier, selon les principes de la Conférence, l'union du Luxembourg à la Bel- 
gique. Le grand-duché était propriété personnelle des Nassau, qui l'avaient reçu 
en 18 14 en écliange de leurs possessions allemandes dans la Hesse. Les Belges 
n'avaient aucun titre (la Conférence disait : aucun droit) à posséder le Luxembourg. 
Quant à la volonté des Luxembourgeois, c'est un motif qui n'entrait pas dans le 
système politique des cinq cours. De là l'expédient d'une acquisition à titre oné- 
reux et « de gré à gré ». 



260 RAYMOND GUYOT 

pour les déterminer. à souscrire aux propositions de la Conférence. 
Mais le terme fixé par elle approchait sans que les Belges, de leur 
côté, parussent décidés à une entente. L'intervention pacifique des 
puissances était au point d'échouer complètement, par le refus des 
deux parties de consentir la moindre concession; menaces ni pro- 
messes n'y faisaient rien. La méfiance commençait à se faire jour entre 
les gouvernements de Paris et de Londres. A' l'heure même où Pal- 
merston prônait, en des termes restés fameux, « l'entente cordiale » 
franco-anglaise ', il croyait découvrir, dans les intentions belli- 
queuses avouées par le roi de Hollande, la trace d'un complot avec 
la France. Metternich aussi manifestait son mécontentement et sa 
méfiance : « L'affaire belge, écrivait-il, est une affaire gâtée, par suite 
de la manière dont d'abord elle a été saisie et placée. Ce qui y met 
le comble, c'est que les puissances reculent sur la question du 
Luxembourg... Ce que nous désirons, c'est que l'affaire finisse; 
chaque jour de plus qu'elle dure est un jour funeste ^. » Les choses 
en étaient au point que toutes les combinaisons susceptibles d'éviter 
la guerre devaient maintenant paraître acceptables. Le partage, 
déjà envisagé comme possible à plusieurs reprises, put sembler un 
instant la meilleure solution ; il fut, comme on dit, « dans l'air » 
pendant tous le mois de juin. Ce partage n'était réalisable que par 
une entente secrète entre les puissances, à l'insu des Belges, bien 
entendu. Fut-il alors discuté entre les plénipotentiaires ? Cela paraît 
probable. Mais une imprudence de lord Ponsonby jeta le trouble 
dans les combinaisons. Ce diplomate, très retors à l'occasion, mais 
obstiné et souvent brutal, voulant amener les Belges à céder, m 
trouva rien de mieux que de leur mettre le marché à la main : dans 
une lettre particulière au ministre des affaires étrangères, M. Lebeau, 
il annonça que si le Congrès élisait le prince Léopold aux 
conditions fixées par la Conférence, le grand-duché de Luxembourg 

1. A lord Granville, 31 mai 183 1 (Craven. I, 49.) « Nous sentons vivement 
combien une bonne et cordiale entente {a good and cordial iinderstanding) ainsi 
qu'une intime amitié entre l'Angleterre et la France doit continuer à assurer la paix 
du monde, à confirmer les libertés acquises et à avancer le bonheur des nations. ^ 
Et plus loin : « Le roi, irrité contre la conférence, et trouvant que nous n'inclinions 
pas assez de son côté, aurait proposé à la France de se joindre à lui pour partager la 
-Belgique. Faites-moi savoir si vous pouvez découvrir quelque chose à cet égard. » 

2. Metternich à Apponyi (part.) 3 juin 183 1 {Mémoires de Metternich, V, 138). 



TALLEYRAND ET l'iNDHPENDANCE DE LA BELGiaUE 2él 

serait joint au nouveau royaume, mais que, dans le cas contraire, 
les puissances étaient décidées à partager la Belgique. De son côté, 
le général Belliard avait pris sur lui d'accorder une prolongation, 
jusqu'au lojuin, du délai fixé par la Conférence. L'indignation et 
la colère furent grandes à Londres. Palmerston soupçonnait le cabi- 
net français de perfidie ; Talleyrand accusait le général Sébastiani 
d'intriguer avec les bonapartistes et les révolutionnaires à l'insu de 
Casimir Périer, et d'être « leur dupe au moins autant que leur 
meneur ». Lord Ponsonby fut immédiatement rappelé, et la Con- 
férence invita le Cabinet de Paris à rompre toutes relations avec 
Bruxelles en congédiant M. Lehon et en rappelant le général 
Belliard. Contre les Belges, Talleyrand proposait des mesures 
coërcitives immédiates : un corps d'armée français entrerait en 
Belgique pendant qu'une escadre anglo-française bloquerait les 
ports. La crise, un moment conjurée, renaissait, aiguë et mena- 
çante, quand on apprit de Bruxelles que le Congrès, sans égard aux 
conditions que la Conférence imposait au choix du prince Léopold 
et que le prince lui-même avait acceptées, venait de l'élire roi des 
Belges, le 4 juin, par 152 voix contre 24 et 19 abstentions. 



VI 



Le Congrès de Bruxelles avait fini par céder, sous la menace de 
voir disparaître la Belgique. De Paris, Firmin Rogier écrivait : 
« Sébastiani et Soult reparlent du partage; le Parlement français 
refuse de marcher avec nous ' ». On avait donc, en désespoir de 
cause, élu le prince Léopold, mais sans le prévenir, et en conser- 
vant le secret espoir qu'après le vote il se montrerait moins docile 
aux volontés de la Conférence et consentirait à reprendre pour son 
compte les revendications du patriotisme belge. Il n'en fut rien. 
Léopold avait besoin d'un appui sans réserve de la part des puis- 
sances, surtout de la France et de l'Angleterre; il ne sacrifierait 
pas cet appui. Il montra donc la plus grande réserve à l'égard des 

I. D'iscaiWcs (op. cit., II, 132). 



2é2 RAYMOND GUYOT 

députés venus à Londres pour lui offrir k couronne. Ceux-ci 
avaient reçu mission de ne rien céder sur les prétentions de la 
Belgique : tous les membres de la Conférence, les ministres anglais, 
le prince Léopold cherchèrent à les gagner : ils les recevaient indi- 
viduellement, les invitaient à dîner, leur répétaient sans cesse qu'il 
fallait faire des concessions. Un refus nécessiterait l'intervention 
armée des puissances, et tout le monde manifestait la crainte qu'une 
pareille entreprise ne déchaînât la guerre générale. Le ministre 
français Sébastiani s'en inquiétait beaucoup; il en parlait à Tallcy- 
rand d'un ton pathétique et déclamatoire où se reconnaissait le 
style des orateurs de l'opposition ' : 

Si l'on se prépare à sévir contre les Belges, que vont-ils faire ? La 
réunion à la France sera proclamée et le drapeau tricolore arboré sur tous 
les clochers de la Belgique!... Et c'est lorsque tant de passions se 
meuvent et s'agitent autour de nous... que nous serons exposés à toutes 
les conséquences de l'appel qu'un peuple exaspéré ne manquera pas de 
faire aux souvenirs, aux opinions, aux sympathies d'un autre peuple ! 
C'est contre des hommes parés de nos couleurs que nous enverrons nos 
armées ! C'est contre notre drapeau que nous essaierons nos soldats ! Et 
dans quel moment encore!... etc. 

Ces difficultés toujours renaissantes lassaient la patience des 
diplomates. Talleyrand en vint à penser que la meilleure solution 
serait peut-être dans un traité particulier franco-anglais garantissant 
l'existence de la Belgique dans les limites certaines et reconnues, 
« J'ai plusieurs fois examiné cette question, écrivait-il, et il me 
semble qu'on pourrait trouver dans les motifs de ce traité des 
moyens d'étendre ses stipulations à de plus hauts intérêts, et de 
contribuer ainsi à la grandeur de la France, en assurant la tranquillité 
de l'Europe ^. » La guerre paraissait, sinon encore inévitable, au 
moins très possible, et Talleyrand invitait son gouvernement à s'y 
préparer sérieusement pour n'être point surpris. A la Conférence, il 
répétait couramment : « Nous ne voulons pas la guerre, mais 
nous sommes prêts à la faire et nous ne la craignons pas \ » Des 

1. Sébastian! à Talleyrand (D.), 9 juin 183 1 (Pallain 401, n.). 

2. Talleyrand à Sébastiani (D.), 12 juin 183 1 (Pallain 403). 

3. Talleyrand à Sébastiani (D.), 13 juin 183 1 (Pallain, 406). 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGIQUE 263 

bruits alarmants parvenaient à Londres : les Belges avaient, à 
Anvers, attaqué la garnison hollandaise de la citadelle, et refusé 
d'obéir aux ordres de leur ministre de la guerre venu pour faire 
cesser les hostilités. Il devenait certain qu'un conflit général allait 
éclater si quelque combinaison n'intervenait pour permettre 
au prince Léopold d'accepter le trône qui lui était offert. La Confé- 
rence recula devant la perspective d'une guerre immédiate, à 
laquelle aucune puissance n'était préparée, et qui aurait sûrement 
bouleversé l'Europe. Elle revint donc sur ses décisions tant de fois 
proclamées irrévocables, en établissant, sans que les Belges eussent 
accepté les « bases » du 20 janvier et du 21 mai, des Préliminaires 
de traité. Cette forme « avait paru la plus expéditive et la plus 
correcte », parce que, dit Talleyrand, « elle donnerait le temps 
nécessaire pour obtenir l'acquiescement du roi des Pays-Bas aux 
changements qui devaient avoir lieu dans ces bases de séparation 
auxquelles il avait déjà adhéré, changements auxquels il oppo- 
sera certainement des difficultés ' ». Jusqu'au dernier moment, 
les Belges soulevèrent « des chicanes » sur les plus petits détails, 
malgré les très graves concessions qu'on leur avait faites, ou plutôt 
à cause de ces concessions mêmes. 

Une semblable procrastination, comme disait Louis-Philippe, avait 
de quoi lasser l'ancien ministre de Napoléon, autrefois coutumier 
de procédés plus expéditifs à l'égard de puissances comme la Bel- 
gique. N'y avait-il pas un moyen d'en finir tout de suite, auquel 
il avait déjà songé dès longtemps : sacrifier les Belges et partager 
leur pays ? Au point où en venaient les choses, c'était encore la 
meilleure chance d'éviter la guerre, et si on devait la subir, ce ne 
serait pas du moins sans profit. Talleyrand s'y arrêta donc, et il fit 
part en termes très nets de ses intentions au général Sébastiani : 

Si les Belges persévèrent dans cette marche, écrivait-il, après avoir 
épuisé tous les moyens de persuasion et de condescendance, après avoir 
recueilli si peu de fruit de tant de soins, je crois. Monsieur le Comte, qu'il 
faudra peut-être en venir à l'idée, qui est mon idée favorite, d'opérer une 
division de la Belgique, dans laquelle la France trouverait sans aucun 
doute la part qui lui conviendrait le mieux. Vous pouvez être assuré que 

I. Talleyrand à Sébastiani (D.), 19 juin 1831 (Pallain, 417). 



264 RAYMOND GUYOT 

ce moyen ne conduirait pas plus à la guerre que tout autre, si nous ne 
parvenons pas à finir '... 

Metternich, maugréant mais résigné, laisserait faire : 

Notre action dans l'affaire de Belgique, écrivait-il, est tellement secon- 
daire et restreinte sur un terrain purement consultatit, que nous y jouons 
le rôle le plus mauvais, celui de spectateurs responsables. Mais la force des 
choses, plus puissante que notre volonté, nous le commande ainsi, nous 
devons donc nous y soumettre ^. 

La Prusse même qui avait accepté le principe d'une rectification 
de frontière pour la France ' ne refuserait pas l'occasion de prendre 
avantage de son côté. Mais personne ne voulait prendre les devants. 
C'est l'ordinaire pour les gouvernements qui méditent un partage ; 
on l'avait bien vu en 1772. Chacun, gardant par devers soi le pro- 
jet de démembrement comme une solution dernière, continua 



1. Talleyrand à Sébastiani (D.), 22 juin 1831 (Pallain, 420). Cette dépêche est 
également citée dans les Mémoires de Talleyrand (IV, 228). Mais il est très remar- 
quable que le membre de phrase « qui est mon idée favorite » a été retranché du 
texte manuscrit, et rétabli d'après Pallain par l'éditeur des Mémoires. Nous avons 
déjà vu que la proposition de partage signalée par Talleyrand comme ayant été 
apportée par M. de Flahaut à Londres, de la part du g»! Sébastiani, le 27 décembre 
1830, était impossible à cette date. La différence de texte signalée ici confirme ces 
soupçons et permet d'entrevoir la raison de 1' « erreur » commise par le prince. 
Talleyrand n'était pas le moins du monde, comme il voudrait le faire croire et 
comme l'ont soutenu — chose singulière — plusieurs historiens tous d'opinion 
conservatrice, hostile au principe du partage ; mais il hésitait à engager peut-être 
la guerre pour ce motif, du moins en décembre ou en janvier, alors que la France 
était hors d'état d'entreprendre une lutte que les puissances du Nord ne redou- 
taient pas, et semblaient même désirer. En juin, au contraire, l'armée française 
était réorganisée. La Russie et la Prusse occupées en Pologne, l'Autriche occupée 
en Italie avaient besoin de la paix : un partage sans guerre devenait possible et 
supprimait même des chances de guerre ultérieures. Aux mois de juillet et de sep- 
tembre, Talleyrand poursuivra avec insistance l'exécution de ces projets. Il y 
renoncera en présence des répugnances générales, celle du cabinet français entre 
autres. Plus tard, l'événement passé, et le partage n'ayant pas eu lieu, on com- 
prend, sans l'approuver, que le prince ait cherché à en rejeter tout l'odieux sur 
le général Sébastiani, voulant garder pour lui l'honneur d'une ligne de conduite 
invariable et d'une constante modération. 

2. Metternich à Apponyi (part.), 15 juin 1831 (Mémoires de Metternich, Y, 

139)- 

3. V. le rapport de Werther du 23 juin, et les réponses d'Ancillon des 4 et 16 
juillet (Hillebrand, op. cit. I, 234, n.). 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGiaUE 265 

donc à travailler ostensiblement pour l'indépendance belge. Talley- 
rand n'était pas le moins ardent à cette besogne, recevant, bien 
qu'il fût malade, les députés belges et les plénipotentiaires des puis- 
sances dans sa chambre à coucher; la Conférence se réunissait 
autour de son lit, se prolongeant parfois pendant trois jours presque 
sans interruption '. Ces efforts aboutirent enfin ; le 26 juin fut 
signé le protocole n" 26, connu sous le nom de Préliminaires des 
18 articles ^ Il donnait satistaction aux Belges sur les deux points 
essentiels de leurs revendications : Maëstricht et le grand-duché de 
Luxembourg. L'article 3 portait : 

Les cinq puissances emploieront leurs bons offices pour que le statuquo 
dans le grand-duché de Luxembourg soit maintenu pendant le cours de 
la négociation séparée que le souverain de la Belgique ouvrira avec le roi 
des Pays-Bas el avec la confédération germanique au sujet dudit grand- 
duché, négociation distincte de la question des limites entre !a Hollande 
et la Belgique. 

Et l'article 4 admettait la cession de Maëstricht au nombre des 
questions à examiner : 

Art. 4. — S'il est constaté que la République des Provinces-Unies des 
Pays-Bas n'exerçait pas exclusivement la souveraineté dans la ville de 
Maëstricht en 1790, il sera avisé par les deux parties aux moyens de 
s'entendre à cet égard sur un arrangement convenable. 

Comme le faisait remarquer Taileyrand, ce projet de traité était 
très avantageux pour la Belgique, et il y avait lieu d'espérer que le 
Congrès ne ferait cette fois aucune difficulté de l'adopter. Le prince 
Léopold avait, ~le 26 juin, accepté la souveraineté à cette seule con- 
dition. Les articles furent en effet votés le 9 juillet par 126 voix 
contre 70. Il fallait maintenant obtenir l'adhésion du roi de Hol- 
lande. 

Pour l'amener à céder, la Conférence lui dépêcha un diplomate 
autrichien, le baron de Wessenberg, qui avait été ministre à La Haye. 
« C'est une terrible tâche que nous lui donnons là, » écrivait Tal- 



1. Taileyrand à Scbastiani (P.), 24 juin 1831. (Pallain. 422). 

2. V. le texte dans de Clercq, IV, 108. 



266 RAYMOND GUYOT 

leyraiid. Elle n'aurait peut-être pas été tout à foit irréalisable sans 
les maladresses de langage de Léopold. Il commença par indispo- 
ser Talleyrand en « oubliant » d'inséret dans son discours aux 
envoyés belges une certaine phrase sur ses sentiments à l'égard de. 
la France, qu'il avait formellement promis à l'ambassadeur d'y 
introduire. Le prince releva vivement cette incorrection dans une 
lettre fort sèche et presque menaçante adressée intentionnellement 
à « S. A. R. le prince Léopold de Saxe-Cobourg », qui s'excusa 
gauchement. Intronisé solennellement à Bruxelles quelques jours 
après, le 21 juillet, le nouveau souverain termina le discours qu'il 
dut prononcer à cette occasion par une phrase provocante à 
l'adresse du roi de Hollande ' : « Si, malgré tant de sacrifices pour 
conserver la paix, nous étions menacés de la guerre, je n'hésiterais 
pas à en appeler au courage du peuple belge, et j'espère qu'il se 
rallierait tout entier à son chef pour la défense du pays et l'indé- 
dance nationale. » 

La réponse ne devait pas se faire attendre : le 24 juillet, le baron 
de Wessenberg revenait à Londres, apportant un refus catégorique 
du roi Guillaume d'accéder aux préliminaires des 18 articles. La 
Conférence n'avait plus de raison d'être. Elle voulut du moins 
avoir l'air de faire quelque chose et « chercher un biais pour sortir 
de l'impasse ». Un protocole rédigé à la hcîte le 25 juillet proposa 
d'établir un traité définitif, quoique les préliminaires ne fussent pas 
acceptés. L'expédient, de l'aveu de Talleyrand même, était fort peu 
correct, et, en outre, n'avait guère de chances de réussir. Il fallait 
qu'une circonstance nouvelle rendît à la Conférence des motifs de 
durer encore, et d'agir. L'imprudente équipée du roi des Pays-Bas 
vint à point pour cela. 

Le protocole du 25 juillet qui, malgré son refus, faisait encore 
mention de la cession éventuelle du Luxembourg, confirma le roi 
Guillaume dans la pensée que les puissances demeuraient d'accord 
contre lui : il ne vit plus de ressource que dans une guerre. La 
Belgique n'était pas prête ; en quarante-huit heures Bruxelles pou- 
vait être occupé, Léopold détrôné, et, quoi qu'il dût arriver par la 
suite, cette situation de fait ne pouvait que permettre d'obtenir des 

I. V. le texte du discours dans Lesur, Annuaire historique, 183 1, p. 430. 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGIQ.UE 267 

conditions moins défavorables que celles des i8 articles. Le 4 août, 
la cour de La Haye signifia à la Conférence la rupture de l'armistice ; 
le 5, les troupes hollandaises entraient sur le territoire de la Bel- 
gique. 

Cet événement venait si à point pour tirer d'embarras la Confé- 
rence et son principal initiateur Talleyrand, que Palmerston y vit 
tout de suite un coup de théâtre machiné par la France. 

Voilà une jolie escapade du roi des Pays-Bas! écrivait-il '. Je ne puis 
deviner ce qui l'a mordu. Nous soupçonnons un peu la France : Bagot 
(chargé d'affaires britannique à La Haye) a toujours soupçonné qu'il y 
avait quelque secrète entente entre la France et le gouvernement hollan- 
dais. Talleyrand... m'a proposé il y a quelque temps d'exciter les Hollan- 
dais à rompre l'armistice, afin de soulever un cri de réprobation contre 
eux, de couvrir la Belgique de troupes, et ensuite de nous arranger selon 
notre bon plaisir. Serait-ce la réalisation du premier acte de ce complot ? 

La première démarche de Léopold parut donner raison aux soup- 
çons du ministre anglais. Dès l'alerte donnée, sans consulter les 
Chambres, il adressa au roi Louis-Philippe un pressant appel. Le 
gouvernement français avait si peu prévu l'invasion des Hollandais, 
que Casimir Périer, mis en minorité à la Chambre sur une ques- 
tion sans importance, venait de donner sa démission. Devant l'im- 
minence du danger, il consentit à reprendre le pouvoir et fit aus- 
sitôt entrer un corps d'armée en Belgique. Il annonçait en même 
temps à Londres cette décision, s'excusant sur l'extrême urgence 
de ne pas s'être entendu préalablement avec les puissances. Une 
fois de plus, la Conférence se trouvait en présence du fait accompH. 
Talleyrand, dont~la maxime fiivorite était de ne jamais revenir sur 
le passé, mais de l'accepter pour en tirer le meilleur parti possible, 
fit rédiger immédiatement le protocole n° 3 1 (du 6 août) qui réglait 
Ijntrée des troupes françaises en Belgique. Il déclara que cette inter- 
vention avait eu lieu « non dans une intention particulière à la 
France, mais pour un objet vers lequel les déUbérations de la Con- 
férence s'étaient dirigées » ; ajoutant que, ce but une fois atteint, 
les troupes françaises rentreraient dans le département du Nord. 

I. Palmerston à Granvillc (part.), 5 août 183 1 (Craven, I, 59). 



268 RAYMOND GUYOT 

Talleyrand avait eu beaucoup de peine à faire accepter cette déci- 
sion si brusque et si violente de la part d'un gouvernement qui 
avait hautement proclamé le principe de non-intervention. Les plé- 
nipotentiaires russes avaient montré une répugnance particulière à 
sanctionner l'entreprise de Casimir Périer. Talleyrand les y décida 
par ses protestations de désintéressement et la promesse formelle 
que les troupes françaises se retireraient immédiatement après que 
l'armistice aurait été rétabli. Il était décidé à ne pas tenir parole. La 
présence des troupes pouvait, mieux que toute autre circonstance, 
amener le roi de Hollande à des dispositions conciliantes. Talley- 
rand voulait obtenir de lui un engagement avant de faire retirer 
l'armée française. Il proposait également de faire détruire par elle 
les forteresses élevées par la Sainte- Alliance sur la frontière franco- 
belge et dont la démolition tenait tant à cœur au cabinet de Paris. 
Mais tout cela n'était encore qu'un minimum. 

Le 30 août, le roi des Pays-Bas, sans vouloir engager avec les 
50.000 hommes du maréchal Gérard une lutte forcément inégale, 
avait donné l'ordre à son armée de rentrer en Hollande. Lord Grey, 
en transmettant cette nouvelle à Talleyrand, le « conjura » d'en- 
gager Louis-Philippe à retirer ses troupes. L'ambassadeur français 
ne donna pas de réponse décisive. Il écrivit à Paris pour demander 
des instructions. Le contraste est frappant du ton de ces lettres avec 
celles où il exigeait au mois de février la renonciation du duc de 
Nemours. « Il me semblerait bien grave, écrivait-il, de refuser à 
l'Angleterre ce qu'elle demande aujourd'hui, car les dernières vingt- 
quatre heures ont changé la question. » Enfin, il indiquait nette- 
ment ses préférences pour un partage et semblait solliciter un encou- 
ragement dans ce sens '" : 



I. A Madame Adélaïde. 11 août iS-^i (Mémoires de Talleyrand, IV, 262). Cette 
lettre me semble décisive. Elle exclut d'une façon absolue l'hypothèse souvent 
reproduite (par M. Thureau-Dangin, entre autres, et plus récemment par M. Jean 
Darcy, dans le Correspondant du 10 décembre 1891, p. 906), d'après laquelle les 
demandes de Talleyrand pour obtenir une rectification de frontière et ses proposi- 
tions de partage n'auraient été « qu'un premier prix qu'il mettait en avant, sachant 
bien qu'il ne l'obtiendrait pas et ne tenant pas à l'obtenir ». Il se serait alors abs- 
tenu, cela est évident, d'en parler à M^'^ Adélaïde. De même aussi, s'il n'avait 
voulu que « rabattre les illusions de Paris, et montrer au général Sébastiani l'ac- 
cueil que recevaient à Londres ses idées de conquêtes ». Selon toute apparence, au 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGiaUE 269 

L'Angleterre devrait bien trouver, dans tout ce qui vient de se passer en 
Belgique, des motifs pour croire qu'il n'y a pas de Belgique possible, et 
que c'est par des idées de partage que l'Europe trouverait la garantie posi- 
tive d'une paix générale. Mais l'Angleterre est bien éloignée de cette 
idée. On avait partout aussi d'autres idées ; les ambitieux avaient pris 
d'autres routes. Où en est-on à cet égard en France ? 

Talleyrand n'avait pas attendu l'avis du ministère pour engager 
les pourparlers. Le 12 août, dans le salon même où la Conférence 
se réunissait habituellement, il se trouvait seul avec le baron de 
Bûlow, et en profitait pour lui développer son projet « ancien et 
préféré » de partager la Belgique. 

Il a dit à Bûlow, écrit Palmerston, que ce pays ne pouvait aller comme 
il était; que Léopold était une pauvre créature, impropre à faire un roi; 
que les Belges étaient un assemblage de vagabonds couards, indignes 
d'être indépendants; que nous étions engagés dans une difficulté qui 
menaçait de faire sauter soit le ministère français, soit le ministère 
anglais ; qu'il n'y avait qu'une solution, le partage, que si la France, la 
Prusse et la Hollande s'unissaient, la chose serait simple et que l'Angle- 
terre pourrait être satisfaite avec Anvers déclaré port franc. Il insista sur 
cette idée '... 

La conversation fut interrompue par l'arrivée des autres pléni- 
potentiaires, Talleyrand la reprit plus tard à plusieurs occasions, 
et toujours avec plus d'insistance. Bûlow avait averti Palmerston 
dès le premier moment. Il avertit aussi le confident du roi Léo- 
pold, le baron de Stockmar, qui, le 2 septembre, consignait cette 
conversation dans un rapport adressé à son souverain ^ : 

contraire, le ministre ne devait pas être tenu au courant de ces démarches. « Avec 
le roi, écrivait Talleyrand à Mme Adélaïde quelques jours après (17 août 1831, 
Mémoires de Talleyrand, IV, 272), il est de mon devoir de tout hasarder ; avec un 
cabinet, il faut rester dans les bornes de la prudence. Le roi verra si ce que j'ai 
aujourd'hui dans l'esprit vaut quelque chose ; je passe ma vie à chercher des expé- 
dients. » 

1. Palmerston à Granville(i2 août 183 1. Craven, 1,62). La coïncidence de cette 
lettre avec celle où Talleyrand parle à M^e Adélaïde du même projet de partage 
(v. ci-dessus) prête une grande force aux témoignages de Palmerston et de Stock- 
mar, qui autrement, pourraient être suspects au moins d'exagération. 

2. Souvenirs du baron de Stockmar (en allemand), p. 184 sqq. 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. i8 



270 RAYMOND GUYOT 

Je viens de chez Bûlow, l'ambassadeur de Prusse. Voici, en résumé, 
ce qu'il y a d'essentiel dans ses déclarations : 

Premièrement, Talleyrand lui parle jour et nuit d'un partage de la 
Belgique, et s'efforce de lui persuader que si la France, la Prusse et la 
Hollande s'entendent sur ce sujet, il sera facile d'obtenir l'assentiment de 
l'Angleterre en déclarant ports libres les villes d'Ostende et d'Anvers. 
Bûlow lui a toujours répondu jusqu'ici que la Prusse ne pouvait entrer 
dans cet ordre d'idées, parce que l'arrangement d'une Belgique indépen- 
dante et neutre lui paraissait la meilleure politique. (En effet, lord Grey 
m'a dit que Bûlow lui avait montré la dépêche adressée à Berlin, et que 
cette lettre se prononçait contre le partage en termes tels que lui-même, 
lord Grey, n'aurait rien pu dire de plus fort)... 

Le gouvernement prussien, toutefois, ne refusa pas expressé- 
ment : il mit seulement comme condition à son acceptation que la 
négociation serait poursuivie de concert avec les autres puis- 
sances '. 

Le malheur est que les autres puissances ne consentaient pas à 
poser la question du partage. Le cabinet britannique s'opposait en 
principe à toute combinaison d'où la France aurait pu tirer un 
avantage matériel. Bien mieux, le gouvernement français lui-même 
n'acceptait pas le partage. Nous n'avons pas la réponse de Sébas- 
tiani à la dépêche du 22 juin par laquelle Talleyrand lui proposait 
« d'opérer une division de la Belgique ». Le recueil de M. Pallain 
s'arrête présisément au 27 juin, et ne contient aucune pièce éma- 
née du ministère entre ces deux dates. Les Mémoires de Talleyrand 
gardent le même silence. Il nous est difficile de suppléer aux pièces 
absentes autrement que par des conjectures. Il paraît certain cepen- 
dant que le gouvernement français refusa le partage. Si l'on main- 
tenait les traités de 181 5, personne ne devait rien acquérir : Si on 
en admettait l'annulation, la France devait rentrer dans toutes ses 

I. Dépêche de Werther, 25 août 183 1. Mémorandum d'Ancillon du 26 (Hille- 
brand, op. cit., I, 245). Leduc de Broglie paraît ne pas connaître les textes cités par 
Hillebrand. En tout cas, comment peut-il dire, ayant publié lui-même, dans les 
Mémoires de Talleyrand, la lettré à M^e Adélaïde reproduite ci-dessus, qu'il « n'a pu 
trouver ailleurs que dans la Correspondance de Palmerston la trace des revendications 
de Talleyrand », et que « le Talleyrand des pièces officielles et privées... ne pro- 
pose jamais aucun gain particulier pour la France » ? (art. cité. Revue des Deux 
Mondes, 15 novembre 1900, pp. 245-247). 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQUE 27 1 

anciennes possessions de la rive gauche du Rhin, ou la Belgique 
devait recevoir le souverain qu'elle s'était donné tout d'abord, le 
duc de Nemours. A tout le moins, si le principe d'un 
« dédommagement » pour les frais de l'expédition française était 
admis, ce ne pouvait être qu'au bénéfice de la France seule, sans 
qu'il y eut lieu à « compensation » pour les autres puissances, 
envers qui la Belgique n'était pas redevable de son salut. Accepter 
le partage, c'était rendre la France complice de l'œuvre de 1815, 
c'était renoncer à toute revendication fondée sur le droit des 
peuples ; c'était enfin donner un dangereux exemple à l'Europe 
pour le cas où la France aurait subi, dans l'avenir, quelque nou- 
velle révolution. Telles durent être, semble-t-il, les raisons du 
général Sébastiani et de Louis-Philippe. Du moins le fait de leur 
refus semble bien résulter de ce que dit Talleyrand dans ses 
Mémoires ' : 

On pouvait bien certes être tenté de croire qu'il n'y avait point de Bel- 
gique possible, et point de roi des Belges. Mais cela était fort peu com- 
mode quand on n'avait voulu le partage d'aucun côté. En Angleterre, on 
craignait d'augmenter la puissance française : en France on voulait M. le 
duc de Nemours. Les Russes et les Prussiens voulaient le prince d'Orange; 
l'Autriche aurait assez aimé que le désordre se prolongeât, afin de laisser 
la France gênée de ce côté. Tout cela avait conduit où l'on était. Mon 
affaire était que cela y conduisît sans guerre, et il n'y en avait point 
encore. Cela nous avait, en tout cas, donné le temps de faire une armée. 

Personne ne voulait du partage : force était bien à Talleyrand 
d'y renoncer. Il s'y résigna, non sans quelques regrets, que l'ave- 
nir se chargera peut-être de justifier. 

La France abandonna donc tout espoir de tirer de l'affaire belge 
un avantage territorial. Du moins put-elle obtenir la démolition des 
forteresses élevées en 181 5 aux frais de la coalition pour surveil- 
ler sa frontière du Nord. Ce fut l'objet d'une longue négociation 
que je n'entreprendrai pas d'exposer ici, et dans laquelle Talley- 
rand fut à plusieurs reprises traversé par le ministère, qui voulait 
négocier, ensemble et séparément, à Bruxelles par un envoyé 

I. Mémoires de Talleyrand, IV, 263. 



272 RAYMOND GUYOT 

spécial, M. de Latour-Maubourg, et à Londres par l'ambassade. Le 
prince se vengea des « cachotteries » du général Sébastian i en lais- 
sant substituer, dans la liste des forteresses à démolir, les deux 
bicoques de Philippeville et Marienbourg aux places de Tournay et 
Charleroi. Les troupes françaises quittèrent la Belgique le 25 sep- 
tembre 1831. 

Restait à « finir » l'affaire belge. Mécontent du ministère, 
Talleyrand se passait maintenant tout à fait de l'intermédiaire du 
général Sébastiani, lui reprochant d'avoir, par « l'intrigue Latour- 
Maubourg », affaibli son autorité dans la Conférence. « Cette fin 
de question m'est parfaitement désagréable.... tout cela m'ennuie à 
la mort... » écrivait-il '. Au même moment, ses relations avec 
Palmerston perdaient de leur cordialité. Une caricature courait le 
public anglais, dans laquelle le chef du Foreign Office était repré- 
senté en aveugle, portant sur son dos le paralytique, qui était 
l'ambassadeur de France, avec cette légende : the lame leading the 
blind. Palmerston en fut très froissé, et garda rancune à Talley- 
rand de cette plaisanterie où il n'avait pas le beau rôle. Tout cela 
disposait le prince à mal recevoir les réclamations des Belges, 
transmises maintenant et appuyées par le roi des Français, surtout 
depuis les fiançailles officielles de Léopold avec la princesse Louise 
d'Orléans. Après deux mois de négociations, les termes de l'arran- 
gement furent enfin fixés le 14 octobre 183 1, dans un projet de 
traité en 24 articles, annexé au protocole n° 49. 

La Belgique n'avait pas eu une attitude brillante en face de l'in- 
vasion hollandaise. Elle dut, malgré tout, supporter les consé- 
quences de cette faiblesse, et les stipulations des 24 articles lui 
furent moins favorables que les préliminaires du 26 juin. Cette 
fois la Conférence avait tranché dans le vif, et résolu toutes les 
questions, bien décidée à imposer par la force, s'il le fallait, aux 
intéressés, la solution choisie par elle. Le Luxembourg avait été la 
pierre d'achoppement de la première négociation : la Conférence 
se décida pour un partage qui laissait au roi de Hollande environ 
2/5 de l'ancien grand-duché, du côté de l'Allemagne, avec la place 



I. A la princesse de Vaudémont, 27 sept. 1831 (MewwîVes de Talleyrand, IV , 
310). 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGiaUE 273 

de Luxembourg, et donnait le reste à la Belgique, avec les enclaves 
hollandaises à gauche de la Meuse. Une partie du Limbourg belge, 
cédée à la Hollande, servait à joindre ses possessions de Venlo, 
Roërmonde et Maëstricht. Le reste des stipulations (indépendance 
et neutralité de la Belgique, partage des dettes, navigation des 
fleuves et des rivières) était à peu près conforme aux dispositions 
arrêtées dans les précédents protocoles. 

Quoi qu'en voulût dire Talleyrand, ce partage des pays en 
litige imposé aux parties contendantes et aux peuples partagés sans 
consulter aucun d'eux, c'était la pire politique du Congrès de 
Vienne, sinon parles intentions finales, au moins par les procédés. 
De deux choses l'une, en effet : ou l'on reconnaissait aux popula- 
tions du Luxembourg le droit d'exprimer leur volonté et d'en 
obtenir l'exécution, ou bien on le leur refusait. Dans le premier 
cas, le choix était tout fait, le désir d'être unis à la Belgique haute- 
ment exprimé par les Luxembourgeois : il ne restait plus qu'à le 
suivre. La France révolutionnaire avait agi de la sorte en 1792 
avec la Savoie. Dans l'autre hypothèse, une fois bien constaté que 
les Belges n'avaient aucun titre historique, bon ou mauvais, à la 
possession du Luxembourg, on devait opposer à leurs réclamations 
une fin de non-recevoir absolue. Prendre un moyen terme, c'était 
violer à la fois le « droit naturel » et les « droits établis », trans- 
gresser, du même coup, le principe féodal et monarchique et les 
principes révolutionnaires, le tout au nom de l'intérêt européen 
et du maintien de la paix. Le Congrès de Vienne n'avait pas fait 
autre chose. Qu'en 1830 le danger de guerre fût réel, l'intérêt 
européen considérable, que ce fussent là des raisons graves, pouvant 
excuser un partage, le faire apparaître comme un moindre mal, 
infiniment préférable à la guerre générale; qu'en 1815 au contraire 
ce ne fussent que d'honorables prétextes couvrant des rancunes et 
des ambitions inassouvies, — cela est bien évident. Mais h forme 
de cette politique, les moyens employés, les raisons invoquées 
même pour ruiner l'œuvre du Congrès de Vienne, tout cela était 
si pareil à ce que l'on avait vu en 181 5, que tout le monde s'y 
trompa : les Belges et les Français, qui crièrent à la Sainte-Alliance ; 
les diplomates du continent, qui ne virent pas où les menait, par 
cette voie familière, l'ancien ministre de Louis XVIII, inventeur 
du principe de la légitimité. 



274 RAYMOND GUYOT 

Talleyrand se félicitait de l'œuvre accomplie, disant que cela 
devait ôter à l'opposition tout prétexte d'attaquer Tœuvre exté- 
rieure du gouvernement, et qu'il fallait maintenant « tourner les 
esprits actifs » vers les améliorations intérieures et la décentralisa- 
tion de l'administration. « On est bieft fort, ajoutait-il ', pour 
montrer à quel point l'œuvre de la Conférence est loin de tout ce 
qui est sorti de la Sainte-Alliance. J'écrirais des volumes sur tout 
cela. » Ce n'était pas là de l'ouvrage de la Sainte-Alliance en effet, 
mais cela tendait de plus en plus à s'en rapprocher par la forme, en ce 
sens que la nécessité d'employer l'intimidation et même la force pour 
imposer aux deux États l'arrangement du 14 octobre apparaissait de 
jour en jour comme plus immédiate. La sagesse du gouvernement 
belge épargna à la Conférence l'odieux d'une telle attitude. Le 
ministère demanda, pour la forme, un certain nombre de modifi- 
cations de détail, et, sur le refus de la Conférence, les abandonna 
moyennant la reconnaissance immédiate de Léopold I". Un traité 
fut signé sur ces bases le 15 novembre entre les plénipotentiaires 
des cinq puissances et le représentant de la Belgique. Talleyrand 
avait fait durer les conférences pendant des nuits entières. Dor- 
mant peu et tard, malgré son grand âge, il emportait souvent ainsi 
par la lassitude et le sommeil ce qu'il n'aurait pas obtenu d'une 
autre manière. Il décida de la sorte les plénipotentiaires des trois 
cours du Nord à contresigner trois articles additionnels dont le 
principal assurait au roi des Belges la garantie par les puissances de 
l'exécution entière du traité. Talleyrand, en adressant à Paris l'ins- 
trument delà convention, ne manqua pas d'en vanter les mérites ^ : 
« Les Belges vont crier, mais ils ont tort... Je crois avoir obtenu 
tout ce qu'il était possible d'obtenir. Il faut que la France appuie 
par tous les moyens à Bruxelles nos articles qui sont excel- 
lents. » 

Le point délicat était l'acceptation du roi de Hollande. Talley- 
rand glissait là-dessus avec légèreté, affirmant que la résistance du 
cabinet de La Haye ne pouvait durer et ne durerait pas. L'affaire 



1. A Madame Adélaïde, 22 octobre 183 1 (Mémoires de Talleyrand, IV, 333). 

2. A la princesse de Vaudémont, 15 novembre 1831 (Mémoires de Talleyrand, 
IV, 341). 



i 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGIQ.UE 275 

belge parut terminée, et dans la joie d'être débarrassés d'un 
pareil souci, le Roi, Madame Adélaïde, Casimir Périer, Dalberg se 
répandirent pendant quelques jours en félicitations et témoignages 
de reconnaissance. Talleyrand n'y était pas insensible ; il reproduit 
toutes ces lettres avec complaisance dans les Mémoires, les longues 
phrases embrouillées de Louis-Philippe comme les éloges hyper- 
boliques et déclamatoires de Dalberg. 

Quelque étonnant que cela puisse paraître, les puissances du 
Nord trouvèrent la solution rapide et en montrèrent de la surprise. 
Pourtant la Prusse, satisfaite de voir subsister une barrière entre 
la Belgique et les provinces rhénanes, en même temps que 
Luxembourg demeurait forteresse fédérale, accepta sans trop de 
difficulté les décisions de la Conférence. L'empereur Nicolas se 
tenait sur la réserve, sans toutefois désavouer ses plénipotentiaires. 
Quant à Metternich, il s'était, après un moment de colère, résigné 
« à avaler encore ce goujon ' ». Mais ce ne fut pas sans faire 
entendre des « jérémiades ». La forme d'un traité avec la Belgique, 
royaume 'non reconnu u par le roi de Hollande, et qui n'avait 
qu'une existence de fait, lui paraissait singulièrement incorrecte. Il 
invoquait très haut « le bon droit et la saine logique », la préro- 
gative souveraine des puissances et de la fédération allemande, 
disant qu'il ne voulait pas « se laisser assassiner moralement ». 
Mais tout cela, bien entendu, devait rester entre lui et son confi- 
dent Apponyi : « Je vous prie, mon cher comte, de ne faire men- 
tion, vis-à-vis de personne, de ce que je viens de vous dire, pas 
même envers nos représentants à Londres. » Et pour finir, 
comme toujours, Pappel à la Providence : « Rien n'est plus dési- 
rable que la fin de la Conférence, et que Dieu préserve l'Europe 
d'une autre conférence des cinq puissances sur la base du soutien 
d'une révolution M » Il ne s'en tint pas là : les représentants des 
trois cours du Nord à la Conférence avaient adressé à leurs gouver- 
nements un mémoire justificatif de leur conduite dans les dernières 
négociations. Metternich y répondit par un long Mémorandum ' où 

1 . Propos rapporté par le comte de Pralormo, ministre de Sardaigne à Vienne 
(Hiliebrand, op. cit., I, 251). 

2. Metternich à Apponvi (part.), i^r décembre 183 1 (Mémoires de Metternich, 
V, 146). 

3. Mémoires de Metternich, V, 219 sqq. 



276 RAYMOND GUYOT 

il reprenait l'interminable série de ses griefs contre la Conférence. 
Il se résignait à ratifier, tout en indiquant déjà que, la ratification 
devant être collective et simultanée, il faudrait attendre la décision 
de la Russie. Mais au moins il se consolait par des plaintes fort 
étendues sur le rôle pris par la Conférence, et il en venait, lui, 
Metternich, l'homme du traité de Vienne et des congrès de la 
Sainte-Alliance, à reprocher aux « administrations anglaise et 
française », d'avoir méprisé les droits des peuples en réglant direc- 
tement la question belge. Talleyrand aurait eu sans doute quelque 
plaisir à entendre cette palinodie. 

L'affaire des forteresses enfin réglée selon le désir de Louis- 
Phihppe et de son ministère, le gouvernement français ratifia, le 
29 janvier 1832, le traité conclu le 15 novembre avec la Belgique. 
L'Angleterre en fit autant le 31. Le 18 avril seulement, Metternich 
se décidait, après de longs atermoiements et de nouvelles « jéré- 
miades » ; le plénipotentiaire prussien donna sa signature le même 
jour. La Russie céda la dernière, le 4 mai, après une suprême et 
inutile démarche auprès du roi de Hollande (qui devait attendre 
jusqu'en 1834 P°^^ ^^ résigner), et moyennant quelques réserves 
assez vagues que le protocole 59 n'enregistra même pas. Au roi 
Guillaume, Talleyrand avait accordé un dernier délai, jusqu'au 30 
juin, sans consulter le cabinet français : « Quinze jours ne sont 
pas grand'chose, écrivait-il...., et puis, c'est fait, et je suis sûr que 
c'est bien fait '. » Dans la pensée du prince, le délai du 30 juin 
était encore susceptible de prolongation. Le 20, il partait de 
Londres, en congé de quatre mois, et il écrivait, en parlant de son 
chargé d'affaires. Durant de Mareuil : « Il ne lui restera qu'à 
suivre ma ligne... Il me semble que c'est avoir mis et laissé les 
affaires de France, de ce côté, en bonne position \ » 



1. A la princesse de Vaudémont, 15 juin 1832 (Mémoires de Talleyrand, lY, 

479)- 

2. A la princesse de Vaudémont, 15 juin 1832 (Mémoires de Talleyrand, IV, 

479)- 



TALLEYRAND ET l'iNDÉPENDANCE DE LA BELGIQUE 277 



VII 



« J'ai tenu, disait Talleyrand, à mener à bien l'affaire dont je 
me suis chargé. » Il avait l'orgueil de son œuvre, l'ayant conçue 
et exécutée lui-même, dirigeant à tout moment ceux qui précisé- 
ment étaient censés le diriger. Nous avons vu le rôle de ministre 
inpàrtibus auquel il avait réduit M. Mole. Au général Sébastiani, 
il obéissait tant que les instructions du ministre s'accordaient avec 
ses vues personnelles, reprenant son indépendance toutes les fois 
qu'il le jugeait à propos. Il fut, durant son ambassade à Londres, 
le chef véritable de la diplomatie française, dirigeant de son hôtel 
de Portland Place, par l'intermédiaire de deux femmes, qui étaient 
deux princesses, toute la politique étrangère de Louis-Philippe. Il 
s'était si bien accoutumé à ce rôle de ministre occulte, avec le pou- 
voir sans le titre, qu'une entreprise engagée sans lui, comme 
l'affaire d'Ancône ou celle des forteresses, lui paraissait un empié- 
tement sur sa prérogative, excitait ses craintes et sa colère. Cette 
situation si particulière, et qu'il avait créée pour lui, facilitait, il 
faut le dire, singulièrement sa tâche. Ayant le pouvoir sans la res- 
ponsabilité, il put, ambassadeur d'un gouvernement parlementaire 
de fabrique récente, conduire les affaires à Londres comme le 
ministre d'une vieille monarchie absolue. 

Parti de Paris quelques semaines après la Pvévolution de Juillet, 
le prince de Talleyrand se présentait à Londres comme un adver- 
saire déclaré delà poUtique révolutionnaire. Le « Roi des barri- 
cades » n'avait, à l'entendre, accepté le pouvoir que pour arrêter 
l'anarchie. Son ambassadeur, qui depuis quarante ans avait servi 
tous les régimes, sauf la Convention, servait celui-ci encore « parce 
qu'il voyait du bien à faire et du mal à empêcher » . Le mal, c'était 
le retour à la « propagande », à l'exportation révolutionnaire, qui 
avait pour principes le droit des peuples à l'indépendance, et le 
devoir pour la France de les soutenir ; — pour procédés, la guerre 
et l'insurrection. Les diplomates étrangers s'attendaient à voir l'am- 
bassadeur de la royauté de juillet proclamer ces doctrines et défendre 
ces procédés. Talleyrand rejeta les unes et les autres. S'il invoquait 



278 RAYMOND GUYOT 

le fameux principe de non-intervention, il lui donnait pour base, non 
le droit souverain et universel des peuples, mais la nécessité de sau- 
vegarder la paix et la sécurité des États voisins. Investi d'une valeur 
absolue et d'une portée universelle, le principe de non-intervention 
était un principe révolutionnaire. Limité aux contrées voisines de 
la France, il demeurait la garantie des intérêts politiques d'une 
puissance, mais ne menaçait nullement les autres. Placé en face de 
la révolution belge triomphante, Talleyrand ne songea pas un 
moment à la soutenir au nom du droit national. A ses yeux, la 
séparation des provinces belges était un fait, sur lequel le souci de 
la paix générale et l'intérêt de la France commandaient de ne pas 
revenir. Cela seul écartait toute pensée d'annexer la Belgique ou 
de lui donner un roi de famille française : ces mesures ne pouvaient 
s'appuyer que sur des principes essentiellement révolutionnaires et 
« propagandistes » : la communauté de race ou la volonté des 
intéressés. Une telle politique ne pouvait être soutenue que par la 
guerre; Talleyrand ne la voulait pas. Il revendiqua pourtant, à 
plusieurs reprises, soit les frontières de 1814, soit même le Luxem- 
bourg au profit de la France : mais jamais ces réclamations ne 
furent faites au nom des doctrines de la Convention et du Direc- 
toire. Talleyrand demandait au contraire des « compensations » 
pour soutenir, devant l'opinion, le parti de la résistance, et per- 
mettre au gouvernement de lutter efficacement contre ces mêmes 
doctrines : l'Europe devait être reconnaissante à la France de ne 
point reprendre la politique de propagande et lui en donner un 
témoignage. Voilà pourquoi Talleyrand repoussait les demandes 
venues de Paris, alors que lui-même en présentait de semblables 
dans la Conférence : c'est que le ministère du moment et même 
le général Sébastiani soutenaient leurs réclamations, non par des 
idées de compensation et_ d'équilibre, familières aux vieux poli- 
tiques et qui n'effrayaient personne, mais par les mêmes raisons a 
prioriy tranchantes et péremptoires, qui justifiaient la conquête du 
Rhin aux yeux du Comité de Salut Public. Les projets de partage 
étaient encore plus contraires aux principes d'une politique de pro- 
pagande et d'émancipation. Là encore, la « convenance » et 
r « équilibre » intervenaient seuls. Proposer le partage de la Bel- 
gique, c'était nier l'existence d'une nation belge, et supprimer, par 



TALLEYRAND ET L INDEPENDANCE DE LA BELGIQ.UE 279 

là, toute justification de droit à l'insurrection de septembre 1830. 
Les théories politiques de 1815, loin d'être exclusives de toute idée 
de partage, y menaient au contraire tout naturellement. Aussi 
les plénipotentiaires de Londres ne se firent-ils aucun scrupule de 
partager le Luxembourg entre la Hollande et la Belgique. Mais le 
partage de ce dernier pays, qui n'avait rien en son principe d'opposé 
aux doctrines politiques des cours absolutistes, fut écarté par elles, 
et abandonné par Talleyrand, pour des raisons d'impossibilité 
matérielle, par crainte des suites possibles, si l'on laissait « toucher 
au gâteau », comme disait Palmerston. 

La politique de la France à Londres, ou plutôt la poUtique de 
Talleyrand se présentait donc sous la garantie de principes qui 
n'avaient rien de commun avec ceux de la Révolution et se rappro- 
chaient bien plus des axiomes politiques du xviii' siècle, conservés 
tels quels au Congrès de Vienne et dans la Sainte-Alliance. Mais 
pour apaiser les méfiances de l'Europe, il fallait encore que les 
procédés répondissent aux principes : Talleyrand y donna tous ses 
efforts. Imitant l'exemple de Metternich, il réunit une conférence, 
dont le rôle était non d'off'rir une médiation, mais d'imposer un 
arbitrage. Aux yeux des politiques de 181 5, les « rebelles » de 
Belgique n'avaient nul titre à entrer en négociation, même 
indirecte, avec le souverain « riche en droits acquis » des Pays- 
Bas. Quoique Metternich en ait dit plus tard, lorsque le 
résultat de l'arbitrage lui apparut contraire à ce qu'il en espérait 
d'après les principes invoqués et les procédés mis en usage, — la 
Conférence de Londres s'était, du consentement général, donné 
pour mission d'imposer à l'affaire belge une solution de nature à 
satisfaire les intérêts de l'Europe d'abord, ceux des parties conten- 
dantes ensuite. L'armistice, la séparation, faite d'après « l'état 
ancien » de 1790, et non d'après l'extension de la Révolution 
belge, les menaces, les interventions armées, tout cela était con- 
forme au système politique du Congrès de Vienne, aux principes 
favoris, aux procédés ordinaires de MM. de Nesselrode et de 
Metternich. 

Principes et procédés, la forme de cette politique rappelait donc 
bien les entreprises de la Sainte-Alliance. En cela, mais en cela 
seulement, l'opposition française avait raison de représenter Talley- 



28o RAYMOND GUYOT 

rand comme « l'homme de 1815 ». Cette forme même était ce qui 
trompa l'Autriche, la Russie et la Prusse, et les conduisit à « lais- 
ser faire », jusqu'au jour où survint un résultat, diamétralement 
opposé à leurs espérances, et qui leur fit ouvrir les yeux. Metter- 
nich s'aperçut alors que l'affaire belge « s'était gâtée ab ovo » et 
qu'il s'était laissé prendre à l'apparence connue des principes mis 
en avant et des procédés employés : 

Il suffit, écrivait-il, que le soi-disant libéralisme se mêle d'une chose, pour 
qu'elle ne puisse plus avoir pour résultat que de conduire au désordre... 
ou bien la politique prétendue libérale fait abstraction des principes du 
droit des gens, ou bien elle fausse ces principes quand elle prétend s'ap- 
puyer sur eux...; il devra me suffire de citer les interprétations données 
par les cabinets anglais et français aux principes de non-intervention et de 
neutralité, %i peu sujets de leur nature à des interprétations erronées... 

Ce qui est vrai à l'égard des principes ne l'est pas moins relativement 
au choix et à l'emploi des moyens et des formes. La marche que l'affaire 
belge a suivie dans le sein de la Conférence en offre des preuves multi- • 
pliées ■. 

Cette vue de Metternich était fort juste, mais venait trop tard : 
« le mal » était fait. Maintenant à la place du Royaume des Pays- 
Bas, avant-garde de la coalition sur la frontière française, un État 
nouveau était constitué, issu d'une révolution, désarmé et neutre, 
sympathique à la France et protégé par elle. L'œuvre du Congrès 
de Vienne était brisée sur un point essentiel, et les cabinets de la 
Sainte-Alliance étaient complices de cette rupture. Metternich, leur 
porte-parole, dut confesser alors qu'il s'était laissé tromper, et jura 
bien haut qu'on ne l'y prendrait plus. « Que la leçon ne soit pas ? 
perdue, écrivait -il; plus jamais de conférence comme celle de . 
Londres ! » Mais il avait besoin de s'en prendre à quelqu'un de sa 
défaite : non sans raison, il en accusa ' Talleyrand, qui, disait-il, ; 
avait entraîné les ministres anglais « dans le gros jeu des révolu- ! 
tions ». 

La présomption et la naïveté, l'audace et la gêne, écrivait-il, forment 1 

i' 

I. Metternich à Trauttmansdorf (D.), 13 novembre 18^2 (Mémoires de Metter- l' 
nîch, V, 407). h 



TALLEYRAND ET l'iNDÈPENDANCE DE LA BELGiaUE 28 1 

le caractère distinct de lord Palmerston. Lord Grey n'est d'aucun poids et 
faible. Le reste du cabinet est formé de caractères libéraux plus ou moins 
incapables de saisir ou de suivre une idée de saine pratique. C'est avec de 
tels hommes que le vieux Talleyrand est allé faire ses dernières armes. Il 
a jeté dans la marche des affaires une confusion dont il est seul capable de 
concevoir l'idée et de manier les résultats \ 

Avoir conduit les puissances à accepter ces résultats, mieux 
encore, à les produire elles-mêmes, c'est le grand « tour de 
passe-passe » diplomatique de Talleyrand à la Conférence de 
Londres. Les cabinets absolutistes y furent menés sans savoir com- 
ment : « Je connais, disait Metternich, soixante-dix protocoles de 
Londres (sans les annexes), et moi, l'une des parties complices, 
je suis forcé d'avouer que je ne sais pas ce que f ai été ^. » Il le savait 
bien en réalité, mais l'aveu en eût trop coûté à son amour-propre. 
Il avait été dupe, et ses alliés avec lui. Ce n'était pas au chef du 
Foreipg Office, mais aux diplomates des trois cours continentales, 
au chancelier autrichien surtout, qu'il aurait fallu appliquer la 
légende de cette caricature dont s'irritait tant lord Palmerston : Le 
boiteux dirigeant l'aveugle ; the lame leading the blind. 

Raymond Guyot. 



I. Metternich à Apponyi (confid.), 26 janvier 1833 (Mémoires de Metternich, 
V, 458). 
. 2. Metternich à Clam-Martinitz (part.), 5 mars 1833 (Mémoires de Metternich, 

y, 488). 



Les impressions d'un Suisse à Paris en lyçi 



LETTRES DE PIERRE OCHS AUX MAGISTRAT ET BOURGMESTRE DE BALE 
MAI-AOUT I79I ' 

Pierre Ochs, né à Nantes en 1752, revint, en 1779, à Bâle, ville de sa famille. 
Intelligent, actif, rompu aux affaires, il fut bientôt nommé chancelier d'État, et 
comme tel chargé des intérêts financiers de la ville. Il avait déjà fait de fréquents 
voyages à Paris où il connaissait le vicomte de Noailles, La Fayette, de Broglie, 
quand en 1791 une grave question se posa pour les Bâiois : le gouvernement 
français reconnaîtrait -il les dettes de la France à l'égard de la ville suisse ? Dès le 
22 avril, Pierre Ochs avait envoyé au Ministre des Finances un mémoire sur les 
sommes dues ; il y invoquait les décrets par lesquels les créanciers de l'État avaient 
été mis « sous la garde de l'honneur et de la loyauté de la Nation française » ^, et 
concluait ainsi : « Ces décrets sanctionnent nos droits ». Les magistrat et bourg- 
mestre de Bâle estimèrent qu'il ne suffisait pas d'écrire, mais qu'il était néces- 
saire d'envoyer sur place un représentant qui pût, grâce à sa connaissance des 
affaires, grâce aussi à ses relations, hâter la conclusion d'une aussi importante 
négociation : Pierre Ochs était tout désigné, et c'est lui, en effet, qu'on envoya à 
Paris où il arriva le 3 mai. 

De Paris, il écrivit fréquemment aux administrateurs de la ville dont il défendait 

1 . Les lettres de Pierre Ochs sont au Staatsarchiv de Bâle (Fonds France, Schulden, A. S.) ; la 
plupart existent en copie à la Vaterlândische Landesbibliothek (o. 654) dans le carton inti- 
tulé trop spécialement : Verbàltnisse mit Elsass. M. le D' H. Barth « assistent » à la bibliothèque 
de l'Université de Bâle, et M. le D"^ Huber, archiviste-adjoint, m'ont confirmé qu'elles 
sont inédites. M. Barth prépare d'ailleurs une édition complète de la correspondance de 
Pierre Ochs ; il a vu à Paris, aux Archives Nationales, les lettres conservées dans la série 
AF" qui se rapportent aux années 1798-1799, et sont pour l'histoire de la Suisse d'un inté- 
rêt considérable. Ochs était en effet membre du Directoire helvétique (obersitzungsmeister), 
et avait été imposé par le Directoire (cf. Sciout, Le Directoire, t. III, p. 516-528). Je prie 
MM. Barth et Huber de trouver ici mes remerciements pour l'amabilité avec laquelle ils 
m'ont renseigné. 

2. Décrets du 17 juin et du 23 septembre 1789. — Sur les dettes de la France on lira avec 
profit un travail de M. Huber intitulé Die Anleihen der Franiôsischen Kônige bei Basel, paru 
dans le Baslerjahrhuch (année 1896) (cf. mon rapport sur un voyage d'Archives, paru dans le 
Bibliographe moderne, janvier-février 1900). Je me permets de renvoyer à ce rapport pour 
signaler, une fois de plus, l'intérêt de beaucoup d'archives étrangères pour l'histoire de la 
Révolution. Sur l'émigration en particulier, on trouvera, dans plusieurs dépôts de Suisse et 
d'Allemagne, des documents abondants et encore inutilisés. 



IMPRESSIONS d'un SUISSE A PARIS EN I79I 283 

les intérêts ; mais il ne se contenta pas de leur narrer, par le menu, ses démarches 
et ses visites ; à chacune de ses lettres il ajouta des réflexions sur ce qu'il voyait, 
sur ce qu'il entendait dire, sur ce qu'il pensait des événements et de leurs consé- 
quences possibles : ce sont ces « notes » sur Vesprit public à Paris, pendant une 
partie de l'année 1791, qu'il a semblé intéressant de publier ici ». 

Observateur intelligent, Pierre Ochs, auquel sa qualité d'étranger permettait de 
« dîner dans les maisons des aristocrates » et de fréquenter en même temps les 
membres les plus avancés de l'Assemblée, ne se contente pas de noter les détails 
extérieurs, tels que l'abondance des récoltes, ou le luxe et la gaieté des Parisiens en 
pleine crise de baisse de l'argent ; il sait aussi, derrière l'apparence et le décor des 
choses, voir ce qui est capital et analyser ce qui échappe trop souvent aux voya- 
geurs ordinaires. Dans son trajet de Bâle à Paris, il remarque que l'enthousiasme 
est grand pour l'Assemblée dont on loue les travaux ; arrivé à Paris, et forcé par 
ses démarches d'entrer en rapports avec les membres de cette Assemblée, il a bien 
vite fait de noter que le travail est exécuté par une vingtaine de députés, et que les 
commis de l'ancien régime ont gardé un grand pouvoir. Aussi, en diplomate 
habile, donne-t-il aux magistrat et bourgmestre de Bâle, pour leur correspondance, 
les instructions que voici : « Amitié envers les membres de l'Assemblée, fermeté 
envers le ministre qui craint de perdre sa place, et dignité envers les commis qui 
voudraient rabaisser tout le monde ». 

Dans l'intervalle des négociations, Pierre Ochs se mêle à la foule : il essaie de 
décrire les sentiments qui l'agitent et les idées qui, comme il le prévoit, la pousse- 
ront aux actes de violence ; dès le mois de mai, il voit que le peuple parisien soup- 
çonne la trahison du roi ; la fuite à Varennes, l'affaire du Champ de Mars, puis 
la « crise de l'acceptation de la Constitution » qui lui apparaît décisive, tout lui 
démontre que le peuple prend chaque jour davantage conscience de sa force ; la 
colère populaire devient inquiétante, il se prépare dès le mois d'août 1791 
« quelque événement extraordinaire « ^. Aussi Pierre Ochs, dont les négociations 
n'aboutissent d'ailleurs pas, s'empresse-t-il de quitter une ville « où il y a à 
craindre quelque explosion ». Le 29 août, il se met en route pour regagner sa 
chère ville de Bâle. sa femme, ses enfants, « ses dieux pénates et lares ». 

Ch. Schmidt. 

I. — 6 mai [1791]. 
Mes seigneurs 3, 
Je suis arrivé mardi sur le midi en parfaite santé sans avoir éprouvé 
aucun désagrément. Je n'ai été ni visité ni arrêté, et il n'a pas même été 

1. Je ne donne de chaque lettre que les lignes, souvent en post-scriptum, consacrées aux 
impressions sur Paris ; je supprime toute discussion sur les dettes et leur liquidation. 

2. Sur la lente préparation du 10 août, voy. Tuetey, Répertoire des sources manuscrites, 
t. IV, introduction. Le « 10 août 1792 » fut un mouvement national, explosion de colères 
longuement amassées. Pierre Ochs donne aussi des détails intéressants sur la Propagande et 
le Cluh helvétique. 

}. Aux magistrat et bourgmestre de Bàle. 



284 CH. SCHMIDT 

question de faire exhibition de mon passeport. Le récit de ma route 
n'offre du reste rien d'intéressant pour vos excellences, sinon que l'on a 
lieu d'espérer partout et en tout genre de productions une année extrême- 
ment abondante. Il s'en faut bien aussi que j'aie remarqué quelque 
mécontentement de la part des habitants ; en plus d'un endroit au con- 
traire j'ai entendu bénir les travaux de l'Assemblée Nationale avec une 
effusion de cœur difficile à exprimer... 

J'ai assisté avant-hier à une séance de l'Assemblée Nationale qui a duré 
jusqu'à 4 heures, et qui a eu des moments fort orageux ; mais ces orages 
passent vite. Toutefois je ne voudrais pas en voir une pareille à l'occasion 
de nos intérêts, car on n'y ménage personne. 

P. S. Le roi a l'air très content; la reine a vieilli au point de paraître 
avoir quarante-cinq ans ; quant à une contre-révolution opérée par les 
Français eux-mêmes, personne n'y croit, pas même les aristocrates les 
plus exaltés. Cependant ceux-ci espèrent, mais cette espérance repose sur 
une guerre étrangère qu'ils invoquent autant que possible. 



II. — 8 mai. 

Magnifiques et puissans seigneurs, 

Voici le cinquième jour que je me trouve ici en vertu de la mission 
dont vos Excellences ont bien voulu m'honorer, et je suis encore fort 
peu avancé. Soit qu'on veuille obliger les étrangers à séjourner long- 
temps en cette capitale, comme plusieurs me l'ont assuré, soit que la 
multitude d'affaires dont le gouvernement est accablé empêche d'en accé- 
lérer l'expédition, toujours est-il certain qu'on ne parvient que très len- 
tement à son but. Veuillez au reste, magnifiques et puissans seigneurs, 
être persuadés que la faute n'en est point à moi, et que je fais tout ce que 
je puis. 

Je me suis proposé dans mes démarches trois objets ; le premier con- 
siste à recueillir tous les renseignements nécessaires. Si tout me parut les 
premiers jours assez embrouillé et contradictoire, je commence peu à peu 
à mieux connaître le fort et le faible des moyens qu'on pourrait employer. 
Ce qu'il y a de décidé [sûr] c'est que le ministre a bien peu d'influence, 
que les buralistes ou premiers commis ont encore beaucoup de la morgue 
et autres défauts de l'ancien régime et qu'une vingtaine des membres de 
l'Assemblée Nationale, distingués par leurs talents et leurs travaux, ont 
entre leurs mains le pouvoir effectif que donne la confiance qu'ils ins- 
pirent. 



IMPRESSIONS d'un SUISSE A PARIS EN I79I 285 

Un second objet a été celui d'exécuter les ordres que les instructions 
préalables de V. E. m'imposent....' 

Le troisième objet qui m'occupe et le principal pour le succès, c'est 
de se concilier l'affection de ceux qui ont le plus d'influence dans l'Assem- 
blée Nationale. Et de ce côté j'espère beaucoup. Ils sont abordables tous 
les jours sans préambule ni étiquette. Ils sont communicatifs et honnêtes 
au possible, et aiment les Suisses plus qu'on ne s'imagine chez nous. Il y 
a des gens qui nous calomnient ; mais au moins a-t-on de fréquentes 
occasions de réfuter la calomnie. 

A Paris, ce 8 mai, à une heure et demie de la nuit, anniversaire de la 
première lettre au roi. 

P. S. Amitié avec les membres de l'Assemblée Nationale qui ne 
désirent rien tant que de s'attacher les Suisses ; fermeté envers le ministre 
qui craint de perdre sa place, et dignité envers les commis qui voudraient 
rabaisser tout le monde. Voilà le plan de conduite que tous les gens sen- 
sés me conseillent. 

III. — 15 mai. 

... Je ne puis m'empêcher de confier a V. E. combien les dispositions 
de la plupart des habitants de ce pays et des membres du côté gauche de 
l'Assemblée Nationale sont en général désavantageuses aux Suisses et 
particulièrement à Messieurs de Berne 2. Il n'y a pas jusqu'aux valets 
dans les antichambres qui apostrophent mon domestique et murmurent 
du passage des Autrichiens ; cela est au point que j'ai été obligé aujour- 
d'hui de lui ordonner d'être très circonspect dans ses discours, de peur 
qu'on n'attribue au maître les propos de son domestique. J'ai été bien 
surpris en allant ce matin chez M. de la Fayette de voir son portier 
s'approcher de ma_portiére et me dire qu'il était de Porrentruy, me 
demander des nouvelles de mon pays, et me reprocher aussi poliment 
qu'il lui était possible de ce que nous avions accordé le passage aux 
impériaux 3. On suspecte tellement les Suisses qu'il y a eu un de ces 
jours une convocation secrète du comité diplomatique auquel ont été 

1. Je supprime ici les longs détails sur une entrevue avec M. Hennin. 

2. Voir sur cette disposition des esprits à l'égard des Suisses, et sur le passage des Autri- 
chiens dont il sera question plus loin, les Procès- Verbaux de l'Assemblée constituante, 
19 avril 1791 : plainte des États de Porrentruy, de ce qu'au mépris des traités entre le prince- 
évèque de Bâlc et la France, il a introduit les troupes autrichiennes dans sa principauté, etc., 
23 juillet, 30 août 1791. 

3. Sur l'affaire de Porrentruy, voy. Stern, Le Club des Patriotes suisses dans Revue histo- 
rique, 1889, t. XXXIX. 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 19 



286 CH. SCHMIDT 

admises plusieurs personnes soit pour être entendues, soit pour donner 
des conseils. De plus, il y a des conférences chez M. de Montmorin, à 
l'insu de Hennin % pour délibérer sur un projet dont le but est d'exiger 
des Suisses une déclaration catégorique s'ils reconnaissent la Constitution 
ou non et jusqu'à quel degré la nation peut se fier à eux. Enfin le 
soupçon est porté au point que le rapport de M. Hill au Comité d'agricul- 
ture et de commerce concernant le tarif de nos blés et l'exportation des 
grains de Michelfelden a été renvoyé au comité des Recherches. Ces 
différents détails ne proviennent pas des mêmes sources, mais je supplie 
V. E. de ne les révéler à personne, pas même à vos amis dans les can- 
tons. Je sais aussi que des Suisses nous desservent, et qu'il a été même 
observé que cela n'est pas étonnant. 

Je passe à présent à des propos de conversation : on raconte qu'il 
défile par notre canton et celui de Soleure des soldats ou recrues qui se 
rendent dans l'évêché. On raconte que les Zuricois ont prêté de l'argent 
au prince de Condé. On se plaint des officiers suisses qui affichent haute- 
ment des sentiments tout contraires à la Révolution, et ainsi du reste. 
Cet état de choses est vraiment affligeant. Nous reprochons en Suisse aux 
Français de vouloir renverser nos constitutions, et les Français nous 
reprochent de vouloir renverser la leur. 

Je m'informe autant que je puis de l'existence de la Propagande, mais 
inutilement. Il n'y a que l'abbé de Rase, résident de l'évoque de Bâle, et 
M. Tronchin, résident de Genève, qui m'ont dit et répété qu'elle exis- 
tait, mais sans pouvoir m'en dire davantage. Le Club de 8p porte le nom 
de Propagande^, mais les Jacobins ne sont point de ce club, et cependant 
MM. de Rase et Tronchin n'accusent que les Jacobins. Les discours impri- 
més vendus à Bâle et attribués à MM. Duport et Mirabeau n'ont jamais été 
tenus ni au 8p ni aux Jacobins, du moins ceux à qui j'en ai parlé m'ont 
protesté n'en avoir jamais eu connaissance. Quant à moi je n'y comprends 
rien 3. 



1. « M. Hennin, secrétaire du Conseil d'État, chargé de la Porte Ottomane, la Crimée, la 
Russie, Dantzig, la Pologne, la Suède, le Danemark, Rome, Naples, Turin, Florence, 
Parme, Modène, les Républiques de Venise et de Gênes, et généralement toute l'Italie, 
Malte, le Corps helvétique et les alliés, le Valais, les Grisons, la République de Genève, 
ainsi que des affaires de limite » {Almanach de ly^i). 

2. Sur le club de la Propagande, voir la fin de l'article d'ALF. Stern, cité plus haut. Le 
côté droit de l'Assemblée Nationale aurait désigné sous ce sobriquet la Société patriotique 
de lyS^. 

3. Le club des Patriotes suisses envoyait en Suisse des pamphlets; il est fort vraisem- 
blable qu'il se chargea de distribuer le Discours prononcé au Comité de la Propagande par 
M. Duport, le 21 mai i']<)0 ; il y a tout lieu de croire que ce discours de Duport, comme 
le suppose Ochs, n'était pas une publication officielle de la Société de 8p. 



IMPRESSIONS d'un SUISSE A PARIS EN I79I 287 

Autre chose est de ce Club helvéiique dont V. E. ont été si souvent 
occupées ; on s'accorde à dire qu'il existe et qu'il s'assemble encore. J'ai 
appris avec plaisir que M. Schweizer de Zurich n'en est plus et n'a assisté 
que deux fois à leurs séances. J'ai entendu des Jacobins accuser des aris- 
tocrates de faire mouvoir ce club à leur volonté afin de rendre la Révolu- 
tion odieuse aux Suisses, et ils m'ont allégué pour preuve que le Suisse 
de M. de Cazalès en est un des principaux membres. J'en concluerais plu- 
tôt que ces bandits prennent de l'argent ou servent tour à tour qui veut les 
payer '. 

IV. — 17 mai. 

...Malgré la chute de l'argent, la baisse des changes et la crainte de 
perdre les colonies, les spectacles et les promCnades sont fréquentés plus 
même qu'autrefois, et les femmes y sont habillées avec une élégance 
recherchée. Il faut voir cela de ses yeux pour croire la chose possible. 

V. — 20 mai. 

... La méfiance qu'on a pour les Suisses est ici à son comble. Il est 
vrai que les Suisses établis dans ce pays, les étrangers et voyageurs qui 
viennent de la Suisse et les officiers de notre nation semblent à l'envi 
vouloir augmenter cette méfiance. L'on m'a parlé hier d'un projet pour 
obliger les Suisses à se déclarer catégoriquement; je n'ai rien lu encore 
de si dangereux pour le corps helvétique ; j'ai observé que ma mission ne 
s'étendait point à de pareilles affaires, mais en même temps j'ai relevé 
tout ce qu'il avait d'insidieux. Je viens de lire une missive pour M. Reng- 
guer de la Lime 2, datée de Paris le 11 mai 1791, où je trouve : « si ceux 
des cantons suisses que l'on accuse justement d'aristocratie s'aveuglaient 
jusqu'au point de permettre que 10.000 Autrichiens vinssent successive- 
ment s'établir dans les États de l'évêque de Bâle, pour attendre le 

1. Sur le Club littéraire des loyalistes, puis C/m& helvétique, voyez Tuetey, Répertoire des 
sources manuscrites de l'hist. de Paris pendant la Révolution, t. II, p. 306, et Tourneux, Réper- 
toire des sources imprimées de Paris pendant la "Révolution. T. II, p. 469. — II y a aux Archives 
d'État deLucerne un certain nombre de documents inédits qui seraient intéressants à consul- 
ter pour l'histoire de ce club qui « recruté en partie parmi les portiers et les domestiques de la 
capitale, et dirigé par les bannis fribourgeois et vaudois, travaillait à une rupture de la France 
avec les gouvernements suisses » (Lavisse et Rambaud, Hist. générale, t. VIII, p. 806, art. 
de Fr. de Crue. 

On consultera surtout l'article d'Ai-F. Stern, paru dans la Revue historique, et cité plus 
haut. — Il s'agit, dans cette lettre, de J.-C. Schweizer, banquier zurichois, ami de Mirabeau. 

2. Josepli-Antoine Rengger, auteur principal d'un soulèvement à Porrentruy, auquel il 
est fait allusion plus loin. 



288 CH. SCHMIDT 

moment favorable de pénétrer en France, quel reproche n'aurait-on pas à 
se faire d'avoir négligé les avis du sieur de la Lime ! » 

P. S. On dit que la reine va reformer sa maison. Il n'y aura plus de 
dames d'honneur, mais des chambrières ; ces places seront confiées à des 
démocrates ; on nomme déjà Mesdames de Condorcet et Pastoret. 

VI. — 22 mai 1791. 

J'ai assisté ce matin à l'inauguration de l'église des Réformés ; outre 
l'inscription en lettres d'or au-dessus de la grande porte, dont les -feuilles 
publiques ont parlé, il y avait écrit à la porte « Oratoire pour les Chrétiens 
qui suivent la réforme de Calvin ». Dans les chapelles de l'église et au fond 
du chœur, dont on a enlevé les images et tableaux, se trouvent les inscrip- 
tions suivantes : au fond, les commandements de Dieu; à droite, près du 
chœur, le symbole des Apôtres, et vis-à-vis, les trois mots : Nation, loi 
et roi; prés de la porte, les Droits de l'homme et du citoyen, et, vis-à-vis 
l'oraison dominicale. La chaire est au milieu du chœur où était le grand 
autel. L'orgue est à gauche ; il y a des tribunes et galeries. On a laissé le 
superbe tombeau du cardinal de Fleury qui ne s'attendait pas de son 
vivant à se voir un jour enterré dans une église hérétique. L'église était 
remplie. On était assis sans distinction de sexe. M. Marron, Hollandais de 
naissance, a fait un superbe sermon et de très belles prières ; il a rappelé 
dans le sermon le meurtre de Coligny, il a parlé de ses ancêtres qui 
avaient fui du temps de la révocation de l'Édit de Nantes ; il a fait l'éloge 
de l'Assemblée Nationale et de la bienfaisante influence des lumières. 
Dans la prière il a fait des vœux pour le roi citoyen, restaurateur de la 
liberté, pour la reine, le dauphin, Madame et tous les Bourbons; il a prié 
pour l'Assemblée Nationale, la garde nationale, le département, les tri- 
bunaux et la municipalité. Il y a eu deux baptêmes ; la liturgie a été chan- 
gée : dans les engagements des parents, on en appelle seulement au 
symbole des Apôtres et à la Bible. Il y avait beaucoup de catholiques â 
l'église et tout s'est passé avec décence et respect '. 

VIL — 25 mai 1791. 

Le juif Ephraïm est ici incognito, et a de nuit des conférences secrètes 
avec certains députés ^. 

1. Les protestants, après avoir célébré leur culte dans une salle louée, obtinrent, grâce i 
La Fayette et à Bailly, la permission de prendre à loyer l'église Saint-Louis du Louvre qui 
avait été supprimée; Marron en fit la consécration le 22 mai, par un sermon sur VÈpilrc aux 
Romains, XIII, 12-23. 

2. Ceci n'est qu'un post-scriptum, comme d'ailleurs plusieurs de ces lettres. — Sur le 
juif Éphraïm, voyez dans Tuetey, Répertoire, t. II, n°' 2495 et 3 181. D'après la ChroniqOt 



IMPRESSIONS DUN SUISSE A PARIS EN I79I 289 

VIII. — 27 mai 1791. 

Les mécontents, dont il se trouve un très grand nombre parmi mes 
anciennes connaissances, s'agitent en tout sens ; quand on les entend par- 
ler, on les croirait à la veille de l'emporter. J'en ai vu un avant-hier sûr 
de la victoire ; il portait déjà une énorme cocarde blanche et verte, ce 
qui doit désigner l'ancienne royauté et le comte d'Artois. L'autre parti se 
rit de ces espérances et se dit accoutumé à ce langage. Il est vrai que les 
aristocrates avaient compté sur quelques émeutes à Paris à l'occasion de 
la cherté de l'argent, de même que sur la révolte des ports de mer à l'oc- 
casion des colonies. Or rien de tout cela n'est arrivé ; en attendant ils 
emploient tous les moyens imaginables pour porter les gens riches ou 
peureux à émigrer et les étrangers à retirer leurs fonds. Ils espèrent for- 
cer le peuple par là à regretter l'ancien régime. Mais ils pourraient bien se 
tromper, car plus on avance plus le peuple est attaché à la nouvelle cons- 
titution. 

IX. — 30 mai 1791. 

Le parti contre-révolutionnaire s'agite avec plus de chaleur que jamais. 
On aura trois mois de forte crise, et c'est ce qui prolongera la durée de 
cette législature. On ne s'en amuse pas moins dans ce pays, et c'est ce 
dont les étrangers ne peuvent trop s'étonner. 

X. — le"" juin 1791. 

La mauvaise impression qu'a faite le langage des Autrichiens porte par- 
ticulièrement sur les Bernois, et les personnes de marque sont en général 
instruites de la fermeté qu'a montrée notre canton. J'ai cru de mon 
devoir de justifier les Bernois ; mais on finit ordinairement par observer 
qu'ils auraient dû ne pas aller au devant des Autrichiens, et feindre au 
moins de vouloir être priés. C'est leur singulier empressement à mettre à 
l'écart les anciens principes qui les a rendus suspects, et avec eux toute 
la Suisse qu'on croit gouvernée en dernière analyse par Berne. Au reste, 
M. de Montmorin désire vivement que tout s'arrange tranquillement dans 
l'évôché et le plus tôt possible tant bien que mal. L'évéque après tout a 
grand tort, suivant moi, de se faire un mérite auprès de l'Empire, ainsi 

de Paris, le juif prussien Ëphraïm, « conseiller du roi de Prusse », était accusé de distri- 
buer de l'argent au peuple et de l'exciter à la révolte, ou de pratiquer des enrôlements. Si 
cette accusation était mal fondée, il n'en reste pas moins prouvé par l'examen de ses 
papiers, que c'était un personnage d'allures louches. 



290 CH. SCHMIDT 

qu'on l'assure, d'être parvenu à faire avancer des troupes autrichiennes 
de ce côté de la France; outre que c'est mal connaître les procédés des 
cantons que de les faire passer pour ses dupes. L'invasion hostile dont les 
princes émigrants menacent l'Alsace ne fait pas ici grande impression. 
L'on ne demanderait pas mieux que de les voir tenter quelque coup de 
main, pour pouvoir alors déployer les ressources dont on n'a pas encore 
voulu faire usage; si ce n'était pas de bonne main que je tiens cela, je ne 
laisserais pas que d'être inquiet, attendu que mes connaissances aristocra- 
tiques prétendent que leurs affaires vont supérieurement bien ; il est vrai 
cependant que c'est au mois de septembre qu'ils renvoient l'exécution de 
leurs projets et qu'ils posent en fait que la ville de Paris sera la première 
à remettre ses clefs ; ce dont je doute, en vérité, plus que jamais. 

Les causes naturelles de la perte sur les assignats sont que les émi- 
grants I ont emporté beaucoup de numéraire, qu'une grande partie de l'ar- 
riéré a été payée, et que les étrangers ont reçu à la fois les rentes de plu- 
sieurs années qu'ils réalisent à tout prix. Mais il y a des causes factices 
qui en sens opposé contribuent plus que tout cela au discrédit des assi- 
gnats : d'abord, ceux qui ont acheté des biens nationaux intriguent pour 
avoir des assignats à bon compte ; d'un autre côté, ceux qui en ont ou en 
recevront bientôt voudraient forcer l'Assemblée Nationale à les convertir 
en quittances de finance et à leur allouer un intérêt. Pour obtenir cela, 
il fallait porter le peuple à demander que les assignats ne fussent plus for- 
cés. Mais les motionnaires n'ont pas réussi cette fois-ci : les billets de 
confiance, les petits assignats de cent sols, la monnaie de cuivre et les 
bureaux patriotiques ont tranquillisé le peuple. J'ai vis-à-vis de mon 
hôtel un de ces bureaux patriotiques dont la cour ne désemplit pas. 

(La fin prochainement'). 



P. Ochs emploie le mot allemand emigranten (émigrés). 



Patrons et ouvriers en Juillet i8)0 



La révolution de 1830 semble n'avoir été qu'un incident politique. Elle 
a changé peu de chose à l'état de la nation, Elle n'a pas modifié là répar- 
tition de la richesse. Elle n'a même pas apporté de grand changement à 
la forme du gouvernement : la Charte de 1830 n'est que la Charte de 18 14 
retouchée. Cependant, tout concourt à démontrer que cette révolution a 
marqué, de la manière la plus significative, une phase de l'histoire sociale. 
Elle a consacré le triomphe de la bourgeoisie commerçante et industrielle 
enrichie par le machinisme grandissant, nouvelle aristocratie s'opposant 
aux restes affaiblis de l'ancienne, et désireuse de régner en titre comme 
en fait. La Restauration avait fait des efforts assez vains pour reconstituer 
la puissance des grandes familles propriétaires de domaines : la Monarchie 
de Juillet est le gouvernement des propriétaires de banques, d'usines et 
d'entrepôts, le gouvernement du capital tout-puissant, presque inatta- 
qué dans ses privilèges : une sorte de légitimité bourgeoise^ Ce ne 
sont pas là d'ailleurs des vérités nouvelles. Mais ce n'est pas seulement 
dans les causes et les conséquences les plus profondes de cette révolution, 
toute politique en apparence, que nous retrouvons le facteur économique. 
L'enchaînement des faits les plus extérieurs, les développements à demi 
accidentels du soulèvement populaire pendant les journées de juillet, en 
révèlent l'influence décisive. La bourgeoisie lui a dû jusqu'à l'occasion et 
aux moyens de sa victoire. 



La publication des ordonnances, qui provoqua l'énergique protestation 
des journalistes libéraux, quelques démonstrations d'étudiants et quelques 
attroupements de badauds, laissa d'abord le peuple de Paris dans la plus 
complète indifférence*f" Comment se serait-il soucié de la Charte? Elle 
n'était pas faite pour lui. Le droit constitutionnel était violé? cela impor- 
tait peu à la masse de ceux qui n'étaient ni électeurs, ni éligibles. La 



292 PAUL MANTOUX 

liberté de la presse était supprimée ? mais la masse des ouvriers ne savaient 
pas lire. Les questions d'ordre politique et parlementaire ne les tou- 
chaient qu'assez indirectement. Ils se seraient écriés assez volontiers, 
avec ce charretier entendu par Louis Blanc : « Pourvu que le pain soit à 
\/ deux sous et le vin à quatre, je me moque du reste M). Un grand nombre 
ne savaient même pas de quoi il s'agissait : un insurgé, fait prisonnier par 
les troupes royales, à qui l'on demandait ce que c'était que la Charte 
répondit que c'était une propriété territoriale appartenant à la nation, et 
>^ dont le Roi, par les ordonnances, voulait confisquer les revenus ^. 

Les représentants les plus actifs de la bourgeoisie libérale, qui souhai 
talent une Révolution, qui la voulaient dans l'intérêt de leur classe autan 
que pour la défense de leurs idées politiques, constataient avec découra 
gement l'indifférence et l'inertie des faubourgs. Aux paroles exaltées de 
quelques carbonari, qui parlaient de se mettre en insurrection ouverte, 
M. Thiers répondit : « Je ne demanderais pas mieux, mais on ne s'insurge 
pas avec rien. Qu'avez-vous pour vous soutenir? Le peuple ne remue 
pas 5. » Les ordonnances avaient paru dans la matinée du lundi 26 juil- 
let. Toute la journée fut, en somme, assez calme : une réception donnée 
le soir par le baron de Montbel, au ministère de l'Instruction publique, 
fut très brillante, et l'on vit figurer nombre de libéraux, persuadés que 
le coup d'État avait réussi. 

Ainsi le peuple, malgré sa haine sentimentale des Bourbons « revenus 
dans les fourgons de l'étranger », restait immobile. L'on essaya alors de 
l'exciter à la lutte par des harangues révolutionnaires. « Des agitateurs 
d'un ordre plus élevé, écrit un témoin impartial et sûr, le magistrat Boul- 
lée, avaient employé la nuit (du 26 au 27) à ameuter le peuple des fau- 
bourgs et à distribuer des écrits incendiaires 4 ». Cette propagande 
n'avait rien de spontané : elle s'exerçait du dehors et artificiellement sur 
les classes populaires. « On vit des hommes d'une mise soignée, de 
mœurs et de manières élégantes, monter sur des bornes et se faire les 
professeurs de l'émeute s ». Mais cela ne suffisait pas encore, et les plus 
résolus d'entre les libéraux s'avisèrent bientôt d'un autre moyen pour 
forcer à se révolter et à combattre le peuple que le conflit constitutionnel 
n'intéressait pas. 



e 

i 



1. Louis Blanc, Histoire de Dix Ans, t. I, p. 184. 

2. Un ancien attaché à la présidence du Conseil des derniers ministres de la Restaura- 
tion [A. Nettement], Ham, Août 182^-Janvier 18^4, p. 249. 

3. Vaulabelle, Histoire des Deux Restaurations, t. VIII, p. 199. 

4. Un ancien magistrat, Histoire de France pendant la dernière année de la Restauration, 
t. I, p. 267. 

5. Louis Blanc, Histoire de Dix Ans, t. I, p. 186. 



I 



PATRONS ET OUVRIERS EN JUILLET 183O 293 



Parmi ces commerçants et ces industriels qui devaient recueillir tout 
le bénéfice de la nouvelle révolution, quelques-uns comprenaient assez 
bien la situation pour n'être pas effrayés d'une insurrection, pour la dési- 
rer au contraire, et la provoquer en vue de ses conséquences. Ce n'est 
pas à dire que leur intérêt seul les ait poussés : peut-être des hommes 
comme Schonen, Audry de Puyraveau, pensaient-ils faire un véritable 
sacrifice à leurs idées libérales. Quoi qu'il en soit, ils décidèrent d'entraî- 
ner leurs ouvriers par des motifs d'intérêt, en associant leur misère au 
coup d'État de Charles X. 

L'ordonnance sur la presse atteignait les imprimeurs. Elle ne les attei- 
gnait pas tous : elle ne rendait le chômage obligatoire que dans quelques 
ateliers de journaux. Cependant la plupart des imprimeurs fermèrent 
boutique. « Plusieurs imprimeurs avaient renvoyé leurs ouvriers en décla- 
rant l'impossibilité de leur procurer du travail '. » C'était une mesure 
concertée. Une note conservée dans les papiers du comte d'Argout nous 
en apporte la preuve. Cette note porte en première ligne le nom de 
Barthe — plus tard ministre de Louis-Philippe — et nous montre com- 
ment il imagina et réussit à organiser une entente des imprimeurs de 
Paris pour mettre sur le pavé tous leurs ouvriers en même temps. « Le 
26 juillet, date de l'apparition des ordonnances, il eut l'idée qu'il con- 
viendrait de jeter tous les ouvriers imprimeurs sur le pavé de Paris. Il 
fut trouver X... imprimeur influent, qui était fort de ses amis. Il l'enga- 
gea à réunir tous les autres imprimeurs de journaux, et à prendre une 
résolution commune. Celui-ci suivit ce conseil. Il donna rendez- vous à 
ses complices le soir, dans la Rotonde, sans prendre l'assentiment du pro- 
priétaire. C'est là que fut délibérée et résolue la combinaison de ren- 
voyer le lendemain matin tous leurs ouvriers. Ce qui eut une grande 
influence sur les événements, car ces ouvriers renvoyés s'attrou- 
pèrent au Palais-Royal et formèrent le premier noyau de l'insur- 
rection. Les ouvriers imprimeurs, étant plus intelligents et plus instruits 
que les ouvriers ordinaires, donnèrent une impulsion très active à 
l'émeute ^. » 



1. Un ancien magistrat, Histoire de France pendant la dernière année de la Reslauratii 
I, 250. 

2. D'Argout, Notes inédites aux mains de M. G. Monod. 



294 PAUL MANTOUX 



Une série de textes, d'une concordance remarquable, nous prouvent que 
l'exemple donné par les patrons imprimeurs fut suivi par d'autres indus- 
triels. Les officiers qui commandaient les troupes royales, toutes les 
fois qu'ils essayèrent de parlementer avec les insurgés, entendirent des 
doléances d'ouvriers sans travail. « Quelques ouvriers, répondant à mes 
injonctions faites sur le ton de simples, quoique pressantes exhortations, 
comme si je n'eusse eu de reproches à leur faire que sur la déser- 
tion de leurs ateliers, me dirent qu'ils manquaient de pain^.. Une 
femme, s'approchant de moi, me dit avec vivacité et en gesticulant 
qu'il était impossible de rester tranquille lorsqu'on était sans argent 
pour acheter du pain à ses enfants, . et que, quant au travail et aux 
occupations, ils n'en avaient plus, puisque depuis la veille tous les 
ateliers étaient fermés... Le gouvernement devait bien savoir, par sa 
police, qu'à l'apparition des ordonnances les chefs des grandes usines 
avaient fermé les ateliers afin de pousser les ouvriers à la révolte par 
l'oisiveté et le mécontement ^ ». 

Il ne paraît pas que les patrons libéraux aient pris de grandes précau- 
tions pour dissimuler leur manœuvre. Il leur semblait tout naturel, sans 
doute, d'employer leurs ouvriers comme de simples instruments. « Dans 
la voiture publique qui me conduisait à Saint-Denis, un manufacturier 
disait hautement que son parti était pris, qu'il allait congédier ses 
ouvriers. Il revenait de Paris, probablement il devait avoir des imita- 
teurs. Je ne vis plus des citoyens refusant à leurs risques et périls de 
payer les impôts, mais des chefs de troupe leur donnant le moyen de 
troubler l'ordre en cessant de les intéresser à son maintien par le tra- 
vail 3 ». La nouvelle n'a pas manqué d'en être transmise aux ministres 
de Charles X. Nous lisons dans le journal de Guernon-Ranville, à la date 
du 28 juillet : « Dix heures du matin. Le mouvement prend une exten- 
sion effroyable : déjà la fusillade s'est engagée sur plusieurs points : 
on dit que les fabricants libéraux ont fermé leurs ateliers et envoyé 
leurs ouvriers aux barricades... l'entrepôt de roulage de M. Audry de 
Puyraveau paraît être le quartier général d'une insurrection organisée 4». 

L'on pourrait être tenté de croire que le gouvernement et ses partisans 

1. Vicomte de Foucault, Mémoires sur la Révolution de iS^o, p. 43. 

2. G"' de S'-Chamans, Le combat pour le Roi. Revue de Paris, i" février 1896. 

3. Un officier de l'ex-garde, Dix jours de 18^0, p. 7. 

4. Guernon-Ranville, Journal d'un ministre, p. 162. 



PATRONS ET OUVRIERS EN JUILLET 1830 295 

ont exagéré la portée et les conséquences de ces renvois systématiques 
d'ouvriers. N'avaient-ils pas intérêt à montrer que la défense de la Charte 
menacée n'était pas le véritable motif du soulèvement, que la popula- 
tion aurait accepté les ordonnances, si les mécontents n'avaient pas su, 
par des moyens concertés, la faire sortir de son apathie ? Tout ce qui 
tend à démontrer que l'émeute a eu des causes autres que politiques, 
qu'elle n'a pas été la conséquence nécessaire du poup d'État, sert la 
thèse légitimiste. L'historien de la duchesse d'Angouléme, Nettement, 
va jusqu'à soutenir que tout le mouvement révolutionnaire n'a été qu'une 
sorte de coup de bourse industriel. « Une crise commerciale et indus- 
trielle, mettant trois ou quatre grandes maisons de la place de Paris au 
désespoir, les déterminèrent à précipiter leurs ouvriers dans l'insur- 
rection, avec la pensée que leur fortune politique sauverait peut-être 
leur fortune commerciale du naufrage ' ». Ici une certaine exagération 
apparaît, qui pourrait faire mettre en doute les témoignages précédents. 



Mais les textes d'origine orléaniste ou démocratique, loin de s'opposer 
aux textes légitimistes, viennent en confirmer les assertions. Nous con- 
naissons déjà le témoignage du comte d'Argout, significatif entre tous. 
D'Alton-Shée, dans ses Mémoires, constate que « les efforts de la bour- 
geoisie furent vains pour faire comprendre au peuple la portée des 
ordonnances et la violation de la Charte : la fermeture des ateliers, 
l'appel des ouvriers typographes, l'exemple de quelques gardes natio- 
naux et la jeunesse des écoles l'entraînèrent ^ ». Boullée est plus précis : 
ce Plusieurs imprimeurs avaient renvoyé leurs ouvriers, en déclarant 
l'impossibilité de leur procurer du travail. Quelques chefs d'industrie, 
qui étaient en même temps députés, les imitèrent : par exemple Audry de 
Puyraveau, très -hostile aux Bourbons, Ternaux quoique plus modéré. 
Plusieurs fabricants ne se contentèrent pas de renvoyer leurs ouvriers : 
ils les excitèrent par des paroles révolutionnaires contre le gouverne- 
ment. De là un accroissement rapide et formidable de l'insurrection 
naissante : les rues de la capitale se remplirent d'une multitude 
d'hommes robustes,' exaspérés par la misère et le désespoir, et dont la 
plupart avaient exercé le métier des armes 3 ». 



1. A. Nettement, Mémoires historiques de S. A. R. Madame, t. II, p. 278. 

2. D'Alton-Shée, Me'woîV«, Revue moderne, t. XLVII, p. 159. 

5. Un ancien magistrat. Histoire de France pendant la dernière année de la Restauration, t. I, 
p. 268. 



296 PAUL MAKTOUX 

-_^ Entre la fermeture des ateliers et le développement de l'insurrection il 
y a une relation évidente ; les textes cités s'accordent à l'établir. L'agita- 
tion bourgeoise, abandonnée à ses propres ressources, n'était pas bien 
dangereuse : la lecture à haute voix du National dans les jardins publics, 
., ^, ou même la résistance des journalistes aux commissaires venus pour 
briser leurs presses, n'aurait pas renversé la monarchie. La jeunesse 
libérale n'eût pas suffi à garnir les barricades, ni même à les élever. Où 
la lutte véritable commença, ce fut quand une foule d'ouvriers sans 
travail, prêts à rendre le gouvernement responsable de leur détresse, 
descendirent en masse dans les rues de Paris. On leur avait donné à 
entendre que c'était le coup d'État qui les privait de leurs moyens 
d'existence. A défaut d'un intérêt urgent qui les poussât à la révolte 
immédiate, les patrons surent provoquer et utiliser leur mécontentement, 

,_ et les firent ainsi travailler, une fois de plus, à leur profit. 

Est-ce à dire que l'unique mobile du soulèvement populaire en 1830 
ait été la crainte du chômage ? Nullement. Nous ne prétendons même 
pas qu'elle en ait été le mobile principal. Mais ce fut la cause occasion- 
nelle qui imprima à tout le reste un premier mouvement indispensable. 
Une fois sortis de chez eux, les anciens soldats de Napoléon se souvinrent 
« qu'ils avaient exercé le métier des armes ». L'explosion soudaine des 
colères et des haines à grand'peine comprimées depuis 181 5, la résur- 
rection du drapeau tricolore, symbole de tant de regrets et d'espérances, 
voilà ce qui a rendu la Révolution populaire et victorieuse. C'est de là 
que jaillit la force toute puissante à laquelle rien ne put résister. Encore 
fallait-il parvenir à la déchaîner. Nous avons vu quels moyens y furent 
employés. Ils font déjà prévoir ceux qu'on devait mettre en œuvre, 
quelques jours plus tard, pour la réduire et la supprimer. L'épopée sen- 
timentale de 1830, par cette préface toute d'intérêt et de calcul, laisse 
prévoir sa prosaïque conclusion, le triomphe politique et économique de 

^.la bourgeoisie. 

Paul Mantoux. 



COMPTES RENDUS 



GÉNÉRALITÉS 

Alfred Rambaud. Histoire de la civilisation contemporaine en France. 

é^ édition. Paris, A. Colin, 1901. In-12, x-8 3é p. 

Le livre de M. R. est un remaniement et, si l'on veut, une refonte 
d'un ouvrage publié sous le même titre en 1888. Les modifications 
apportées à cette sixième édition ont consisté d'abord à revoir et à corri- 
ger à l'occasion les deux premières parties (la civilisation de 1789 à 18 14, 
de 1814 à 1848); en particulier la liste des ouvrages à consulter a été 
mise à jour. Elle est cependant loin d'être complète et l'on s'étonnera 
de ne point trouver mentionnés : aux premiers chapitres : Aulard, 
Histoire politique de la Révolution française ; au chapitre V: Ph. Sagnac, 
La Législation civile de la Révolution, 1^8^-1804 ; dés le chapitre VII : 
Debidour, Histoire des rapports de FÊglise et de l'État en France de lyS^ 
à i8-]o ; au chapitre XV : Seignobos, Histoire politique de l'Europe con- 
temporaine. La troisième partie (de 1848 à nos jours) a été entièrement 
refondue et conduite jusqu'à 1900. C'est certainement celle qui soulève 
le plus de critiques. Dans sa préface, l'auteur montre les difficultés qu'il 
y a à écrire l'histoire toute contemporaine : l'écueil principal est que 
cette histoire se distingue mal de la politique et qu'il est malaisé d'être 
suffisamment objectif. M. R. a fait effort pour l'être : mais a-t-il toujours 
réussi ? Il ne le semble pas, à lire certains passages du chaphre XXIII. 
Le paragraphe VIII en particulier ÇLes idées et les groupements socialistes), 
en grande partie rédigé d'après les exposés hâtifs et superficiels de 
Laveleye, ne donne qu'une idée incomplète et peu exacte des doctrines 
et des théories socialistes, sur lesquelles l'auteur paraît du reste assez mal 
informé, comme en témoigne le catalogue des livres à consulter. Il y 
faudrait au moins ajouter : Ch. Andler, Les origines du Socialisme d'État 
en Allemagne ; A. Lichtenberger, Le Socialisme et la Révolution française ; 
Jaurès, Action socialiste, etc. '. Malgré ces lacunes et ces parties faibles, 

I. Signalons encore quelques lapsus dans la transcription des titres d'ouvrages ou des 
noms d'auteurs : p. 396, Les portraits littéraires, de J. Lemaitre, pour Les Contemporains ; 
p. 771, G. Guyau pourGoyau, Autour du Catholicisme social. 



290 COMPTES RENDUS 

l'ouvrage, surtout par la part considérable faite à la civilisation propre- 
ment dite (arts, lettres, sciences, applications des sciences, développe- 
ment économique, vie publique et privée), pourra, comme ses aînés, 
rendre de grands services au public d'écoliers et d'étudiants pour lequel 
il a été plus spécialement composé, et même à l'autre, à tous ceux qui 
veulent se renseigner à la hâte sur les faits multiples de la civilisation 
contemporaine. — V.-L. Bourrilly. 



XVP SIÈCLE 

E. Charleville. Les États Généraux de 1576. Le fonctionnement 
d'une tenue d'États. Paris, Pedone, 1901. In-8, 214 p. 

Cette étude est une thèse de doctorat en droit, et elle en a en partie les 
défauts. Les États de 1576 ne sont pas suffisamment replacés dans les 
circonstances où ils se produisirent et qui en expliquent la plupart des 
caractères. Pour examiner le fonctionnement normal d'une tenue d'États, 
il eût, semble-t-il, été préférable de choisir un exemple en dehors de la 
période troublée de la Ligue et l'on ne voit pas de raison sérieuse pour 
écarter les États de 1614 au profit de ceux de 1576. Il convient cepen- 
dant de reconnaître, avec éloge, que M. C. s'est tenu au sujet choisi, l'a 
étudié dans tous ses détails, à un point de vue plus strictement juridique : 
Formation des États, Fonctionnement des États, Autorité des États, telles 
sont les grandes divisions de son travail, qui comportent une multitude 
de petites subdivisions. La multiplicité de ces menus développements 
nuit à l'impression d'ensemble. De plus l'auteur abuse du procédé déduc- 
tif, sans arriver toujours à une conclusion nette et précise. Voyez, par 
exemple, le chapitre consacré au Caractère des États Généraux de ijy6 : 
M. C. se demande si ces États ont été une assemblée nationale ; pendant 
dix pages (10-19), la discussion se poursuit pour arriver à ce terme, qu'à 
certains égards les États de 1576 « ont l'aspect d'une assemblée natio- 
nale, tandis qu'à d'autres ils en ont différé. Nous ne pouvons pas affirmer 

qu'ils constituaient une assemblée nationale Ils en ont eu certains 

.éléments, d'autres leur ont fait défaut. Mais nous aboutissons pourtant à 
cette conclusion que cette réunion d'États est restée comme les précé- 
dentes une représentation de divers groupes et de divers intérêts, mais 
qu'elle ne peut pas être qualifiée d'assemblée nationale. » Était-il néces- 
saire de faire de si longs détours pour une pareille chute ? La bibliogra- 



XVI^ SIÈCLE 



299 



phie aurait pu être plus soignée : lire Languet au lieu de Longuet, et ajou- 
ter la thèse de G. Weill : Les théories sur le pouvoir royal en France pendant 
les guerres de religion. — V.-L. Bourrilly. 

Lettres de Catherine de Médicis, publiées par G. Baguenault de 
PucHEssE. Tome VII. Paris, Imp. nationale, 1899. In-4, xix-590 p. 
M. B. poursuit avec zèle la publication des Lettres de Catherine de 
Médicis qu'avait entreprise M. de La Perrière et que celui-ci n'avait pu 
pousser que jusqu'au tome V. Le volume qui nous occupe contient 
environ 500 lettres, réparties entre le mois de juin 1579 et le mois de 
décembre 1581. Dans une brève et substantielle introduction, l'éditeur 
indique quelles principales affaires font l'objet de cette correspondance. 
De Languedoc, en juin 1579, Catherine passe en Provence pour conti- 
nuer l'œuvre de pacification qu'elle avait entreprise après l'édit de Berge- 
rac, puis en Dauphiné. Là elle eut à faire face à la révolte du maréchal 
de Bellegarde en Piémont : l'apaisement de ce nouveau conflit fut la 
grande tâche des derniers mois de 1579. Grâce à l'intervention du duc 
de Savoie, Catherine put, à la suite de l'entrevue de Montluel, trouver 
un compromis avec le grand seigneur rebelle. Bientôt du reste, la mort 
la débarrassa du maréchal gênant, d'une façon si opportune qu'on a 
soupçonné la reine-mère d'y avoir contribué : M. B. montre l'inanité de 
ces soupçons. Cette affaire réglée, le prince de Condé en soulève une 
autre, en s'emparant par surprise de La Père : Catherine, par des entrevues 
avec le prince et avec ses conseillers, réussit à gagner du temps et à 
empêcher ce coup de main'^d'être le signal d'un soulèvement général et 
de rendre plus grave l'insurrection dont Henri de Navarre allait prendre 
la direction : naturellement Catherine s'employa à terminer cette nou- 
velle prise d'armes, par la paix de Fleix (26 nov. 1580). Mais ce qui la 
préoccupait le plus à ce moment, c'étaient les menées de son fils le duc 
d'Anjou avec les députés des États généraux ; les efforts de Catherine 
pour dissuader le duc d'Anjou d'une expédition dans les Pays-Bas ne 
réussirent qu'à retarder de quelques mois les actes décisifs qui amenèrent 
la rupture. Ce qui la préoccupait encore, c'était de faire valoir ses pré- 
tentions sur le trône de Portugal : il y a sur ce sujet plusieurs lettres 
très curieuses de Catherine à Strozzi et à Saint-Gouard, ambassadeur de 
France en Espagne. 

La suite de ces affaires et leur conclusion se trouveront dans le 
volume suivant des Lettres. M. B. a accompagné le texte de notes sobres 
qui l'éclaircissent ou le complètent, et n'a rien négligé pour faire de sa 
publication un précieux instrument de travail pour tous les historiens 



300 COMPTES RENDUS 

qui auront à étudier cette époque. Il a groupé dans un appendice d'envi- 
ron 80 pages un certain nombre de documents des plus intéressants, en 
particulier une série de lettres de M. de Belliévre, de Philippe Strozzi, 
du duc de Montmorency. Il a multiplié les tables : table chronologique 
des lettres, table des personnes à qui ces lettres sont adressées, table 
analytique des matières. Telle est l'économie du tome VII de cette 
importante publication : elle fait souhaiter que l'activité de M. B. nous 
donne le plus tôt possible les quelques volumes qui conduiront ce 
travail à son terme. Nous posséderons ainsi le recueil essentiel pour établir 
scientifiquement l'histoire des trois derniers Valois et des guerres de 
religion. — V.-L. Bourrilly. 



XVIP SIÈCLE 

Victor du Bled. La société française du XVI^ au XX^ siècle, 2* série : 

XVIIe siècle. Paris, Perrin, 1901. In-12, xii-331 p. 

M. B., poursuit la publication de ses conférences mondaines. Cette 
seconde série en contient huit : Les Prédicateurs avant Bossuet; Les 
Prédicateurs dans la chaire royale ; La Société d'après les sermons des 
prédicateurs ; Le cardinal de Retz ; La famille de Mazarin ; Le salon de 
M"^ de Scudéry; Les amis de M"'^ de Sévigné ; Modes et Costumes. Il 
ne faudrait pas croire sur la foi du sous-titre du livre et des titres des 
chapitres, que l'auteur n'y parle que du xvii^ siècle : il y est question 
des siècles qui précédent et de ceux qui suivent, de la France et des 
pays étrangers. Cela suffit à montrer de quelle façon superficielle M. B. 
traite ses sujets. Il se borne la plupart du temps à collectionner les bons 
mots, les historiettes, les traits d'esprit, plutôt que les particularités de 
mœurs ; il brouille les époques, cite à l'appui de ses assertions, sur la 
même ligne, les contemporains et les auteurs modernes et délaie le tout 
dans une langue molle et diffuse, tour à tour commune et affectée, qui 
paraît être sa caractéristique propre, sans être du reste meilleure pour 
cela. Quant à la partie solide de sa matière, aux « rapports de la société 
élégante avec la littérature, la politique, Téconomie politique », l'auteur 
en a renvoyé l'étude à la fin de son travail. Lorsqu'il aura « raconté 
rapidement (disons mieux superficiellement), l'histoire de cette société 
depuis son origine jusqu'à nos jours, alors seulement les causes et les 
effets s'illumineront, découleront en quelque sorte de ce tableau 
d'ensemble ». Armons-nous donc de patience et d'espoir, et attendons 
la fin. — V.-L. Bourrilly. 



XVIl'^ SIÈCLE 301 

G. d'Avenel. La noblesse française sous Richelieu. Paris, A. Colin, 1901. 
In-I2, 361 p. 

Bien qu'il se présente avec les allures d'un ouvrage nouveau, ce livre 
n'est que la réimpression, à peu prés littérale, sauf quelques petites 
modifications sans grande importance, de la partie que M. d'A. avait 
consacrée à la noblesse dans son grand travail sur Richelieu et la Monar- 
chie absolue. Le seul changement notable, c'est la suppression de tout 
appareil d'érudition, l'absence de preuves et de références : l'auteur n'a fait 
exception que pour renvoyer quelquefois, par une note discrète, à quel- 
qu'un de ses autres ouvrages. On dirait un livre de vulgarisation et 
cependant il repose sur une science solide. — Il est pourtant certaines 
affirmations contestables qui auraient besoin d'être fortement étayées, par 
exemple (p. 30) la diminution des droits féodaux jusqu'à la Révolution n'est 
rien moins que prouvée (Cf. la thèse latine de M. Sagnac, Quomodo jura 
dominii aucta fiierint Ludovico sexto decimo régnante^. Les considérations sur 
les droits féodaux, leur origine, leurs caractères et leurs divisions auraient 
pu être plus approfondies. M. d'A. a néanmoins réussi à faire un tableau 
"bien vivant de la noblesse au début du xvii^ siècle, de son esprit, de ses 
dépenses et de ses charges. Un bon chapitre traite du changement qui se 
produit dans les mœurs à cette époque : le discrédit de la force brutale, 
l'importance nouvelle de l'instruction et de la littérature, enfin la pré- 
pondérance de la richesse entraînent la chute de la noblesse et son 
remplacement, comme utilité nationale, par une autre classe. Si bien 
que l'action du gouvernement, de Richelieu pour mieux dire, a eu en 
somme moins d'effet qu'on n'est porté à le croire d'ordinaire, et l'on 
s'explique mal la sévérité de M. d'A. pour le cardinal qu'il persiste 
à considérer comme le grand destructeur de la noblesse. Ce qu'il dit lui- 
même de la transformation des mœurs et les derniers travaux consacrés à 
Richelieu paraissent conduire à une tout autre conclusion. — V.-L. 

BOURRILLY. 



XVIIP SIÈCLE 

P. CuLTRU. Dupleix. Ses plans politiques. Sa disgrâce. Paris, Hachette, 

1901. In-8, XVI-37é p. 

Il ne faudrait pas chercher dans ce livre une histoire de Dupleix et de 
ses conquêtes : dès sa préface, M. C. expose que, dans sa croyance en la 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. ao 



302 COMPTES RENDUS 

tradition historique d'un Dupleix concevant de toutes pièces le plan de 
soumettre l'Inde par intervention dans les affaires des princes indigènes, 
il n'avait l'intention que d'étudier la première période de sa vie, jusqu'en 
1746; mais il n'a pas tardé à s'apercevoir que l'opinion traditionnelle sur 
ce grand homme est une légende, que, si Dupleix n'a pas réussi, c'est 
que la Compagnie des Indes n'avait pas de ressources, que lui-même n'a 
pas eu de politique avant 1749 et n'en a eu ensuite que par hasard : 
détruire la légende en étudiant la vie de Dupleix, l'origine et le progrés 
de ses idées, tel est le but de cet ouvrage qui mérite bien, on le voit, le 
titre de thèse. 

Ces conclusions sont originales, hardies même ; nous tâcherons de 
montrer ce qu'elles ont, à notre avis, de trop systématique, d'exclusif, 
défaut ordinaire des thèses vraiment neuves, où le désir de faire triompher 
l'idée mène presque fatalement à quelque exagération. Louons d'abord 
M. C. de la sobriété de sa manière, de sa forme franche et pleine, pré- 
cise et claire. Cette clarté pourtant eût été plus complète, si, dans un 
sujet qui touche à cette chose si confuse et si compliquée qu'était l'Inde 
du Grand Mogol, les définitions, nécessairement indispensables et nom- 
breuses, au lieu d'être éparses, soit dans le texte, soit en note, eussent 
été disposées en index. Plusieurs sont d'ailleurs insuffisantes et M. C. 
suppose connues trop de choses. Ainsi les monnaies ; on a peine à se 
reconnaître dans les comptes en livres, roupies et pagodes de M. C, 
d'autant plus qu'il réunit ces quantités non comparables, ce qui force le 
lecteur à des opérations arithmétiques continuelles s'il veut arriver à une 
précision absolue '. De même pour les mesures de capacité ^^ les termes 
désignant les dignités ou certaines coutumes indoues, etc.. Une carte 
aurait été très utile pour comprendre l'extension de la politique de 
Dupleix et aurait remédié à la confusion véritable qui apparaît dans l'his- 
toire de ses démêlés avec les princes indigènes et avec les Anglais. 

Les cinq premiers chapitres sont consacrés à la peinture du milieu où 
nous verrons ensuite agir Dupleix, c'est-à-dire aux origines de la Com- 
pagnie des Indes, à son administration en France, à son commerce, à son 
histoire financière, à sa politique. Tout cela est très neuf, très intéressant 
et éclaire singulièrement les faits postérieurs : il est évident qu'une 
compagnie sans capital effectif ni fonds de roulement, ne vivant que de || 

. I. P. 40 : Le comptoir de Chandernagor rapportait 9 à 10.000 roupies et coûtait 
58.600 livres par an : il faut calculer que, la roupie valant ordinairement 2 liv. 10 s. le 
comptoir avait un revenu de 25.000 1. et conclure que son entretien était une charge pour 
la Compagnie, ce que M. C. ne dit pas. 

2. P. 92 : La Compagnie devait payer à un rajah « 13 fanons de droit par candil de poivre 
et 26 francs par candil de cardamone ». 



XVIII' SIÈCLE 



303 



crédit, administrée en France par des directeurs et des commissaires du 
roi incapables et routiniers, servie, dans les voyages, par des officiers et 
des matelots mal recrutés et voleurs, dans les Indes, par des employés 
médiocres, souvent pires, ne pouvait faire qu'un commerce fort peu 
rémunérateur, le bénéfice des ventes étant mangé d'avance par les 
dépenses énormes et le remboursement des emprunts ; la pénurie finan- 
cière fut donc la règle, de manière que les moindres accidents, naufrages, 
perte de vaisseaux capturés en temps de guerre, devenaient de véritables 
catastrophes. Cette détresse croissante de la Compagnie la mettait, en 
1755, à la veille de la faillite : « C'est la crainte de la banqueroute immi- 
nente et non l'avidité d'actionnaires désireux d'augmenter leur dividende 
qui empêchait la direction d'accepter des plans qui engageaient des 
dépenses nouvelles ou retardaient la reprise d'un commerce naval » 
(p. 87). Aussi la Compagnie n'avait-elle jamais eu de politique conqué- 
rante ; elle s'était contentée, depuis François Martin, de fonder des éta- 
blissements de commerce, des comptoirs. — Peut-être ce tableau de la 
Compagnie des Indes présente-t-il quelques traits poussés au noir î 
comme on l'a fait remarquer à M. C, les documents sont le plus souvent 
pessimistes, émanant, soit de gens qui se plaignent, soit d'inspecteurs 
qui appuient sur les fautes. Un exemple : M. C. cite les critiques faites 
sur le matériel et le personnel de la Compagnie, par Hébert, envoyé aux 
Indes comme Directeur en 1708; mais on peut remarquer qu'elles sont 
très sujettes à caution : Hébert, directeur de Paris, connaissait mal les 
Indes, c'était un homme chagrin et brouillon qui s'est plaint de tout le 
monde et a critiqué tout ce qui ne venait pas de lui-même ; ses réquisi- 
toires sont donc souvent suspects; on ne peut juger de la valeur du 
personnel de la Compagnie d'après ses attaques contre le capitaine Dela- 
marre, son ennemi personnel, dont d'autres employés de Pondichéry 
prirent la défense, comme l'ingénieur de Nyon, le constructeur du Fort- 
Louis. — Une seconde remarque, c'est l'étroite affinité qu'il y eut entre la 
Compagnie des Indes de 17 17 et la Compagnie des Indes Orientales de 
Louis XIV, qui était, comme on sait, morte d'épuisement : la deuxième 
Compagnie ne fit que copier l'organisation et aussi les abus de la première 
et c'est ce que M. C. aurait pu montrer plus nettement en n'indiquant pas 
comme nouveaux des faits absolument traditionnels, tels que le manque 
de fonds de roulement, la nécessité de l'emprunt, l'incompétence des 
directeurs, le commerce particulier de contrebande des ofiîciers, le mau- 
vais recrutement du personnel, les conflits entre les officiers et les « mar- 
chands », etc., de même les habitudes et les réclamations commer- 
ciales : ainsi le directeur Lenoir demande en 1727 que les fonds soient 



304 COMPTES RENDUS 

envoyés un an d'avance, pour qu'on puisse assortir à loisir la cargaison et 
ne retenir les vaisseaux aux Indes que le temps strictement nécessaire à 
leur chargement. Or, cette vue si simple et si avantageuse, on la retrouve 
trente ans plus tôt dans la correspondance de François Martin, directeur de 
Pondichéry et de Dulivier, directeur du comptoir d'Ougly. En somme, il 
y avait des abus, nombreux et graves, mais ils étaient si anciens, si tra- 
ditionnels, qu'ils semblaient tout naturels, et, si cela n'excuse rien, cela 
explique bien des choses. — Enfin une troisième remarque et plus impor- 
tante sur la politique de la Compagnie. Elle n'en a jamais eu, affirme 
M. C, et n'a pu en avoir, vu sa pénurie financière : nous touchons ici à 
un point essentiel de la thèse et qu'il faut bien élucider. Les Européens 
n'ont eu d'abord dans les Indes que des comptoirs commerciaux, des 
loges, où ils restaient sous la dépendance des souverains indigènes; puis 
ils ont acquis, quelquefois de force, le plus souvent par achat, des établis- 
sements leur appartenant en toute propriété, où ils pouvaient battre 
monnaie, lever des impôts, rendre la justice, construire des forts, etc.. 
en un mot où ils étaient les maîtres sous la suzeraineté absolument illu- 
soire d'un nabab ou d'un rajah. M. C. affirme que, du moment que la 
fondation de ces établissements a eu un but commercial, comme celui de 
Mahé sous Lenoir, de Karikal sous Dumas, elle ne constituait pas un acte 
politique (v. p. 98). Cette distinction nous paraît subtile et inexacti|^|j 
dans les Indes, et longtemps avant Louis XIV, le commerce et la pol^H 
tique ont été étroitement unis : on ne peut prétendre que l'entreprise de 
De La Haye sur Saint-Thomé, l'établissement de Pondichéry sous Fran- 
çois Martin, sa rétrocession par la Compagnie hollandaise à la France à la 
paix de Ryswick, n'aient pas été des faits d'ordre absolument politique, 
et pourtant tous ces actes étaient inspirés par des idées purement com- 
merciales ; c'est qu'on s'aperçut aux Indes, et tout de suite, devant les 
« avanies » des princes indigènes, que le commerce ne pouvait s'accroître 
que par des établissements territoriaux, idée que les Portugais, les Hollan- 
dais, les Danois et les Anglais avaient du reste conçue et réalisée avant 
nous, idée qui, après Dupleix, a suscité la conquête anglaise de l'Inde. 
L'acquisition de Pondichéry, de Mahè, de Karikal a donc bien été, sinon 
en intention nettement formulée, au moins en fait, un événement poli- 
tique, un commencement de conquête et l'on peut persister à voir en 
Dumas un précurseur de Dupleix : qu'il n'ait pas dégagé la portée poli- 
tique générale de son entreprise, cela n'a qu'une importance secondaire ; 
ce qui est essentiel, c'est qu'il l'ait accomplie '. Et comment Dumas 

1. Q.u'on n'objecte pas, pour montrer le manque d'idées politiques de Dumas, les textes 
où il se repent d'avoir formé l'établissement de Karikal (v. p. 104); ils prouvent seulement 



XVIir SIECLE 305 

acquiert-il Karikal ? En accédant aux vœux d'un nabab, Charida Sahib, 
qui, pour faire la guerre au rajah de Tanjaour, demandait aux Français 
des soldats et des canons, leur promettant Karikal en échange. « C'est un 
marché, dit M. C, oîi ils (les Français) ne voient que l'intérêt du mo- 
ment; il n'y a là rien de politique. » Cette conclusion nous paraît singu- 
lièrement exagérée. Là encore, en intervenant dans les affaires des princes 
indous, Dumas suivait une politique traditionnelle, remontant à l'appa- 
1 ition des Européens dans les Indes, mais qui n'avait été tentée que timi- 
dement et sur des théâtres très restreints : c'est cette même politique que 
nous verrons adoptée plus tard par Dupleix et par l'Angleterre, Et, de 
même, ce qu'on peut reprocher à Dumas, c'est de ne pas en avoir for- 
mulé la théorie générale, de n'avoir pas vu les conséquences immenses 
qu'on pouvait tirer d'une pareille politique : il ne l'a pas moins pratiquée 
et on ne peut lui faire un crime d'avoir manqué de divination. 

Il n'y a guère qu'à louer la pénétrante et intéressante étude de la pre- 
mière partie de la vie de Dupleix et de son gouvernement de Chander- 
nagor (1697-1739). Elle permet à M. C, sans tracer un portrait de pied 
en cap de son personnage, de faire ressortir sa vivacité, la passion qu'il 
met à défendre ses intérêts, son orgueil presque maladif, mais aussi son 
activité et son audace, qui ne s'exercent encore que sur des matières 
commerciales. Cette activité, Dupleix la consacre, non seulement au ser- 
vice de la Compagnie, mais surtout à un commerce d'Inde en Inde, fait 
avec ses propres moyens pour amasser une fortune personnelle. M. C. 
-établit que Dupleix n'est pas du tout l'inventeur de ce commerce d'Inde 
en Inde, mais que, grâce aii crédit dont il disposait, refaisant à Chander- 
nagor ce que la Compagnie faisait .en France, Dupleix crée une flotte 
commerciale et des relations suivies entre ce comptoir, les Philippines, 
Bassora et Djedda. Il ne pensait alors qu'à retourner en France, après 
fortune faite ; mais son commerce, d'abord heureux, lui causa de lourdes 
pertes en 1738 et en "1739; Dupleix se trouva presque entièrement ruiné, 
dut renoncer à toute idée de retour et s'appliquer à édifier, une nouvelle 
fortune. C'est alors que le départ de Dumas lui procura le poste de 
directeur de Pondichéry, dont il prit possession en janvier 1742. — Donc, 
à Chandcrnagor, Dupleix n'a été qu'un marchand et un marchand mal- 
heureux. M. C. prouve qu'il n'a eu jusqu'alors aucun plan de conquête, 
ce qui d'ailleurs est d'autant moins étonnant qu'il n'avait aucun moyen 
d'en tenter. Mais peut-être M. C. tire-t-il des conclusions un peu outrées 

qu'il regrettait une entreprise qui avait mal réussi et causé de graves ennuis à la Compagnie; 
si au contraire elle avait prospéré, il s'en serait félicité, et n'aurait eu pour cela ni plus ni 
moins de sens politique. " ■'-..■- 



306 COMPTES RENDUS 

d'un incident « tout à fait caractéristique » qui lui arriva pendant ce 
séjour en Bengale : un Français, médecin du Mogol, lui offrit des conces- 
sions de terres et des titres ; Dupleix accepta ceux-ci et refusa les terres, 
mais les textes cités n'éclairent pas la cause de ce refus. Peut-être 
trouvait-il simplement les conditions trop onéreuses ou le bénéfice trop 
incertain. 

•C'est le gouvernement de Dupleix à Pondichéry (1742-1754) qui 
constitue la période capitale de son histoire. Nous y retrouvons le même 
défaut de raisonnement signalé plus haut : dénier à Dupleix toute ambi- 
tion politique, tout projet de conquête, par ce seul fait qu'il n'en a pas 
formulé d'exposé systématique dans ses lettres ou mémoires avant 1753. 
Nous répétons, pour Dupleix comme pour Dumas, que l'essentiel ici c'est 
le fait, que l'idée, le plan général ne pouvait en être dégagée qu'après 
coup. — Ainsi pour la guerre avec l'Angleterre : c'est le moment de la 
fameuse querelle de Dupleix et de La Bourdonnaye, encore un événement 
dont M. C. réduit les conséquences à leurs justes proportions. Il affirme 
que, jusqu'en 1746, Dupleix n'avait en vue aucun projet de conquête 
(v. p. 220). Et cependant il montre que c'est lui qui prépara et ordonna 
à La Bourdonnaye l'expédition contre Madras, qu'il voulut la garder, une 
fois prise. N'est-ce pas là une vue politique de premier ordre, et Dupleix, 
s'il ne songeait pas encore à soumettre l'Inde, n'avait-il pas conçu très 1 
nettement, et dès 1746, le projet d'en expulser les Anglais ' ? N'avait-il l 
pas même commencé l'exécution de ce plan ? Il n'est plus question ici de 
commerce, ni des intérêts matériels de la Compagnie, mais de la supré- 
matie dans l'Inde : la poursuite de ce plan, si elle avait été tentée, aurait 
suffi à assurer cet empire à la France. 

La paix faite avec l'Angleterre, commencent les rapports de Dupleix 
avec les princes indigènes dans les questions de succession : il y eut, 
comme on sait, deux affaires successives, celle du Carnate avec Chanda 
Sahib, celle du Dekan avec Mousafer Sing. Pour la première, la démon- 
stration de M. C. nous paraît convaincante, c'est bien une affaire, une 
expédition de mercenaires que fait Dupleix : il est clair qu'il y voyait son 
intérêt personnel et celui de ses amis. Mais n'y voyait-il que cela? j 
D'abord il acquiert, pour la Compagnie, des aidées (terres et villages) 

r. V. p. 224. Dupleix conseille à la Compagnie « de démanteler la ville indigène (Ma- 
dras) pour faire perdre l'envie aux marchands d'y retourner et de prendre les plus grandes 
précautions pour que les Maures ne pussent remettre la ville aux Anglais ». Il s'agissait 
donc bien de les expulser de l'Inde, ou au moins de Carnate, et il est inexact de dire 
(v. p. 227) que, dans la lujtte de Dupleix contre les Anglais, l'Inde n'était que le théâtre et 
non l'enjeu de la guerre. 



XVIII' SIECLE 307 

voisines de Pondichéry, comme autrefois Martin, Lenoir et Dumas. Mais, 
objecte M. C, Dupleix « ne veut pas aller au delà d'un arrondissement 
du domaine et d'une augmentation de revenus ». 11 nous semble qu'on ne 
peut mieux définir ce que se proposent justement les conquérants et que, 
si cette acquisition d'aidées n'est pas la conquête de l'Inde, c'est cependant 
un commencement de conquête. — En second lieu, dans cette affaire 
commerciale de prêt de troupes, Dupleix n'envisageait-il pas le grand 
avantage de faire, du nabab de la province, le client, le protégé de la 
France? c'est presque certain ; la Compagnie elle-même le lui avait pres- 
crit I, et, en agissant dans cette intention, Dupleix n'aurait fait que suivre 
ses instructions : or, établir le protectorat français sur le Carnate, n'était- 
ce pas le début d'une fondation d'empire ? Peu importe donc que Dupleix 
n'ait pas encore nettement formulé, à ce moment, la théorie de cette 
gigantesque entreprise : il l'avait déjà commencée. 

De même pour la seconde affaire : Dupleix recommence en grand ce 
qui lui a réussi dans le Carnate ; il s'agit maintenant de soutenir le pré- 
tendant au titre de souhah du Dekan, Mousafer Sing. Les événements 
furent très compliqués ; Dupleix changea plusieurs fois de politique et ces 
tergiversations, dit M. C, ne témoignent-elles pas de l'absence de plan 
arrêté ? Mais Dupleix pouvait-il s'obstiner dans un plan que les événe- 
ments bousculaient ? Ne faut-il pas plutôt admirer sa souplesse politique 
et conclure que cette désinvolture, avec laquelle il passe d'un prétendant 
indien à un autre, montre qu'il ne tenait pas spécialement à tel ou tel per- 
sonnage, mais simplement aux intérêts de la Compagnie et de la France ? 
Peu lui importait que les donations territoriales fussent consenties par le 
nabab ou le soubah, pourvu qu'on les obtînt. — Toujours dans cette 
affaire du Dekan, M. C. semble reprocher à Dupleix de n'avoir pas 
deviné les événements, de s'être laissé entraîner par le hasard (v. p. 244, 
250). Mais le fait qu'il n'ait pas prévu l'avenir n'entraîne pas qu'il n'ait 
pas eu de plan, un~plan n'est pas une prophétie; au contraire, au milieu 
de cette incohérence de faits précipités et inattendus, il nous paraît que 
Dupleix a toujours eu la même pensée : profiter des conjonctures, à 
mesure qu'elles se présentaient, pour agrandir le domaine et l'autorité de 
la Compagnie ; les documents nous montrent qu'il n'a pas encore exprimé 
formellement cette pensée politique, mais il a agi tout comme. Ainsi il 
envoie Bussy dans le Dekan pour y établir le soubah client de la France : 
c'est une affaire entreprise par des marchands, mais c'est aussi, par la 
force même des choses, une entreprise politique, une entreprise de pro- 

I. V. p. 233, Lettre de la Compagnie au Conseil Supérieur, 20 nov. 1747. 



308 COMPTES RENDUS 

tectorat, idée dont Dupleix donne la définition complète en 175 1 
(v. p. 269) ; qu'on n'objecte pas, pour prouver qu'il ne s'agit ici que 
d'une affaire, que l'expédition devait revenir à Pondichéry : elle ne devait 
quitter le Dekan qu'après y avoir^établi le soubah, c'est-à-dire qu'après y 
avoir fondé une sorte de protectorat français. Et, après le meurtre de 
Mousafer, le revirement brusque de Dupleix et de Bussy, la facilité avec 
laquelle ils le remplacent par le frère de son ancien compétiteur, ne 
prouvent-ils pas qu'il n'y avait chez eux que le désir d'obtenir, de l'un ou 
de l'autre, la confirmation de leurs firmans et de leur puissance déjà acquise? 
Rien ici ne marque, chez Dupleix ni Bussy, l'incertitude ni l'abandon au 
hasard, mais, au contraire, l'aisance, avec laquelle ils se retournent dans 
une situation si embrouillée et acceptent une solution qu'ils avaient 
d'abord combattue, parce qu'ils y trouvent leur compte et celui de la 
Compagnie. 

Nous croyons donc que, si Dupleix n'a pas formulé avant 1753 un 
plan systématique de conquête de l'Inde, il a suivi, et beaucoup plus tôt, 
une politique qui tendait, en fait, vers cette fin : il n'a pas exprimé ses 
projets, cela ne prouve pas qu'il n'en ait pas eu ; qu'il n'en dise rien, par 
exemple, à Machault, il n'y a là rien d'étonnant : il pouvait craindre de 
n'être pas compris et la suite des événements a montré qu'une telle crainte 
eût été pleinement justifiée. Mais, dans la même lettre citée par M. C. 
(10 juin 175 1, p. 268), Dupleix demande des troupes « pour soutenir les 
acquisitions de la Compagnie ». Cela est plus significatif que toutes les 
déclarations possibles : Dupleix était en train de fonder un empire. — 
D'ailleurs M. C. concède qu'en 175 1 il y a idées nouvelles chez Dupleix, 
celles de protectorat nettement formulées. On peut remarquer que rien ne 
prouve que ce soit là une idée nouvelle, c'est la première fois que Dupleix 
l'exprime dans ses lettres, et voilà tout : il y a plutôt, nous semble-t-il, 
évolution des idées de Dupleix qu'idées nouvelles; comme il est naturel, 
sa pensée se précise au contact d'événements qu'il ne pouvait prévoir : 
son génie a consisté à en savoir profiter; c'est ainsi qu'au secours tempo- 
raire de soldats prêtés aux princes indigènes, succède une tutelle militaire 
permanente, ce qui est un progrès politique d'une portée immense. — 
Nous ne pensons donc pas que le hasard ait eu, dans les entreprises de 
Dupleix avant 1753, toute la part que M. C. lui attribue; à cette date 
enfin, et. pour la première fois, Dupleix expose ses projets de conquête 
territoriale et de protectorat politique sur les princes indous : cela ne 
prouve pas qu'il ne les concevait qu'à ce moment, mais plutôt qu'il trou- 
vait le moment venu de révéler des plans, qu'il poursuivait, au moins en 
fait, depuis, longtemps, et qu'il croyait alors réalisables. Nous relevons 



XVIII^ SIÈCLE 309 

^ans ce long mémoire, cité et analysé par M. C. (v. p. 280), ce toite, qui 
nous paraît significatif : « Un enchaînement de circonstances, qu'on aurait 
eu de la peine à prévoir, a cependant conduit au but que l'on cherche 
depuis longtemps. L'on a saisi les occasions qui se sont présentées. » 

En conclusion, ce que nous pouvons reprocher à M. C, c'est d'avoir 
refusé à Dupleix tout plan, tout projet politique avant cette. date de 1753 : 
les faits parlent plus haut, semble-t-il, que les documents; et, ce défaut, 
M. C. ne le doit-il pas à sa méthode qui a consisté à écarter systéma- 
tiquement l'étude des événements historiques proprement dits, pour se 
renfermer dans l'analyse de documents, lettres ou mémoires émanés de 
Dupleix ? C'est ce qui permet de dire que, tout en révélant quantité de 
faits inédits, d'idées nouvelles, ce livre ne constitue pas l'histoire défini- 
tive de ce grand homme. — Il ne nous reste qu'à louer les derniers cha- 
pitres où l'auteur analyse les causes de l'échec de Dupleix, aux Indes la 
supériorité des troupes anglaises, en France l'ineptie des directeurs et des 
ministres, où il fait justice de la légende du rôle politique de M"'^ Dupleix 
et de la soi-disant pauvreté où l'on faisait mourir l'ancien conquérant de' 
l'Inde. Peut-être aurait-On pu mettre plus nettement en lumière l'écra- 
sante responsabilité qu'encourut alors le gouvernement dç Louis XV. : — 
P. Kaeppelin. 

La guerre de la Succession d'Autriche (1740-1748). Campagne de Silésie 

(1741-1742), parle Major Z.Paris, Chapelot, 1901. In-8, 275 p. 

La section des Archives de la Guerre de Vienne publie depuis quelques 
années une volumineuse et remarquable histoire de la guerre de la Suc- 
cession d'Autriche. Les articles écrits, à ce sujet dans le Journal des Sciences 
Militaires par le major Z., et qui viennent d'être réunis en volume, ne 
sont pas un simple compte rendu. Ils forment même plus qu'une analyse 
détaillée; c'est une œuvre originale que l'auteur a composée avec des 
sources très divefses et restées inédites, même après les travaux de l'état- 
major autrichien. Il semble que toutes les portes lui aient été ouvertes, 
et qu'il n'ait rien négligé pour élever ce monument complet à la duplicité 
de Frédéric II : archives de Vienne, archives particulières de la famille 
,de Neipperg, etc., il a puisé partout dès documents de la plus haute 
.importance, et il signale de temps à autre des omissions, très faciles à 
expliquer, dans la Correspondance politique de Frédéric publiée à Berlin. 

Dans une première brochure, parue en 189e, le major Z. avait écrit 
l'histoire de cette stupéfiante convention de Sçhnellendprf, d'après laquelle 
Prussiens et Autrichiens devaient continuer des opérations simulées, une 
sorte de manœuvre à double action dont le thème et les résultats étaient 



3IÔ COMPTES RENDUS 

fixés d'avance, de manière à détourner les soupçons des alliés de Frédéric. 
Le présent volume, après une étude approfondie des levées faites en 
Hongrie, contient l'histoire des innombrables violations du traité de 
Schnellendorf et de tous les autres engagements de Frédéric. Nous savions 
bien un peu que le roi de Prusse n'avait pas eu de gros scrupules en 
matière politique, mais on ne pouvait rêver qu'il eût poussé le mensonge 
et le mépris de la foi jurée à un pareil degré. Il passe toute imagination, 
et l'on se perd dans cette inextricable suite d'intrigues où Frédéric ne 
devait se retrouver que grâce à l'indifférence dans laquelle il confondait 
tous ses engagements passés et présents, et le droit des gens, et toutes 
autres balivernes bonnes pour les Welches. Peut-être le major Z., dont 
l'esprit aiguisé et ondoyant se meut sans peine dans ce dédale, aurait-il 
dû nous y guider en éclairant mieux les grandes lignes, mais peut-être 
aussi n'y en a-t-il point. Regrettons enfin que (par une économie d'édi- 
teur, sans doute) la lecture n'en soit pas facilitée par quelques cartes. 

Ces réserves faites, nous ne saurions trop répéter que le livre du 
major Z. présente un grand intérêt, et qu'il est indispensable à qui- 
conque étudie Frédéric II et la guerre de la Succession d'Autriche. — 
L. Franchard. 

Louis XV et les Jacobites. Le projet de débarquement en Angleterre de 
1743-1744, par le Cap"^ J. Colin. Paris, R. Chapelot, 1901. In-8, 
V111-187 p. 

M. C. a été amené à s'occuper de cette question en rassemblant des 
documents pour ses Campagnes du Maréchal de Saxe, dont nous analyserons 
prochainement le premier volume. L'étude de pièces nombreuses des 
Archives de la Marine lui a permis de compléter et de rectifier sur certains 
points le récit que le duc de Broglie a consacré à cet épisode dans son livre 
sur Frédéric II et Louis XV et de montrer : 1° que l'expédition de 1744 ne 
fut pas improvisée, et que, considérée comme possible dés le mois de 
juin 1743, elle fut décidée en novembre et sérieusement préparée pendant 
trois mois ; 2° que, contrairement à une opinion admise, le cardinal de 
Tencin ne fut qu'indirectement mêlé à ces préparatifs ; 3° que l'échec de 
mars 1744 eut pour cause immédiate les tempêtes qui assaillirent la flotte, 
•pour cause profonde l'impéritie et la mollesse des partisans anglais du 
prétendant Charles-Edouard. M. C. a reproduit in extenso les documents 
essentiels relatifs à ces événements, et les a reliés par un commentaire 
suivi et très précis. — P.C. 



REVOLUTION ET EMPIRE 3tt 

RÉVOLUTION ET EMPIRE 

Duchesse de Brissac, ncc de Crussold'Uzés. Pendant la tourmente (1789- 
1792). Paris, E. Flammarion, [1901.]. In-8, xii-250 p. 
Je me méfie instinctivement des ouvrages historiques commandés par 
l'actualité, des livres où le récit de faits passés n'est qu'un motif à rappe- 
ler aux lecteurs des faits contemporains. Je crains toujours que le souci 
de la comparaison entre événements d'époques différentes n'amène l'au- 
teur à voir ceux qu'il raconte sous un jour défiguré. La récente consti- 
tution du Sénat en Haute-Cour de justice, pour juger un complot qui 
appartient à l'histoire de ces dernières années, a inspiré à M™e de Brissac 
deux volumes : l'un est intitulé Une victime de la Haute-Cour en 1792; 
l'autre, Pendant la Tourmente, s'ouvre par une préface dont l'auteur, 
parlant des recherches de M™^ de B. aux Archives nationales, lui rappelle 
a certains cartons où la poussière des siècles n'était point une métaphore, 
mais une réalité pleine de microbes. Et peut-il y avoir de plus dange- 
reux microbes que ceux engendrés par l'atmosphère d'une Hàute-Cour? 
Sans doute on pourrait y trouver le microbe de la haine. » Datées du 
I" mars 1901, ces lignes, on le voit, visent la Haute-Cour de 1900 
autant que celle de 1792. 

Le héros de ce livre est Louis-Hercule-Timoléon' de Cossé-Brissac, 
capitaine-colonel des Cent-Suisses, nommé en 1791 commandant de la 
garde constitutionnelle, décrété d'accusation le 29 mai 1791 par l'Assem- 
blée législative et traduit devant la Haute-Cour nationale, siégeant à 
Orléans, comme prévenu « d'avoir introduit ou laissé introduire dans 
cette garde un esprit inconstitutionnel et contrerévolutionnaire et d'avoir 
ainsi attenté à la Constitution et à la sûreté de l'État. » La Haute-Cour 
forme, le 21 juin, le tableau des hauts jurés qui doivent prononcer 
sur l'accusation^portée contre Cossé-Brissac, et le notifie à celui-ci le 
23; l'accusé fait réformer neuf fois ce tableau, en récusant chaque fois 
des jurés ou des adjoints; cela dure jusqu'au 17 juillet, jour où 
« M. Cossé-Brissac... consent que le tableau desdits hauts jurés soit 
arrêté et demeure définitif ». « On voit, dit M™e.de B., avec quelle lenteur 
marchait la procédure en cette affaire. » Il est certain que ces récusations 
successives et systématiques ne pouvaient contribuer à la hâter, La Haute- 
Cour va commencer ses séances, quand l'Assemblée législative décide le 
transfert des prisonniers à Saumur; mais la garde nationale parisienne 
chargée de cette mission, et commandée par Fournier l'Américain, dirige 
les prisonniers sur Paris; l'Assemblée ordonne leur internement à Ver* 



312 COMPTES RENDUS 

saillcs; à leur arrivée dans cette ville, ils sont assaillis par la foule et 
massacrés. 

La matière de ce récit étant un peu mince, M"'^ de B, l'a amplifiée en y 
intercalant de nombreux documents, dont beaucoup, d'ailleurs, n'ont 
ancun lien entre eux, ni aucun rapport avec le personnage qui nous 
occupe. La physionomie de ce personnage ne ressort nullement du récit; 
elle reste effacée et sans relief; l'auteur ne semble pas avoir eu le souci 
de dégager le caractère de son héros. 

La préface félicite M'"^ de B. d'avoir eu « la modestie si rare de pré- 
senter seulement des documents et de laisser parler les témoins. Bien des 
écrivains préfèrent présenter leurs idées personnelles; il faut, quand on 
les lit, dégager les événements de leur procédé spécial d'appréciation. » 
Au contraire, M^e de B n'a « voulu être que l'architecte qui accumule 
et met en ordre les matériaux ». Plus de la moitié du livre, il est vrai, 
est remplie par la reproduction de documents, reproduction trop inté- 
grale souvent: les formules initiales et finales des décrets, par exemple, 
n'ont aucune utilité. Pièces d'archives, rapports, extraits de prccés-verbaux 
des séance? des Assemblées constituante et législative, abondent. L'auteur 
s'est-il abstenu pour cela de nous présenter ses idées personnelles ? 
Je lis, par exemple au début du chapitre II : « Le flot révolutionnaire 
devint plus houleux et la tempête éclata; les gouvernants, poursuivant 
leur oeuvre de critique tt de calomnie hypocrite, entreprirent réformes 
sur réformes dont ils n'entrevoyaient même plus l'application probable. 
Désorganisateurs et étourdis, ils brisèrent toutes les entraves qu'ils ren- 
contrèrent sur leur passage, s'y heurtant eux-mêmes comme des insensés 
qui fuient des fantômes imaginaires. » Bien d'autres passages sont dans ce 
style. Je me demande s'il n'y a pas là un « procédé spécial d'apprécia- 
tion » dont nous avons besoin de « dégager les événements» ? — P. Mau- 

TOUCHET. 

Victor de Marolles. Les lettres d'une mère. Épisode de la Terreur. 

1791-1793. Paris, Perrin et O'-', 1901. In-8 de xx-33^ p. 

Madame de Marolles, guillotinée le 10 frimaire an II, en même temps 
que son fils aîné Charles-Nicolas, avait été arrêtée sur la dénonciation du 
tyranneau local, le maire de Coulommiers, Le Roy de Montflobert, dit 
Dix-Août. On avait, au moment de l'arrestation, saisi au château de 
Marolles les lettres écrites par la mère à son fils, et ce sont cei lettres, 
publiées aujourd'hui par M. de M., qui firent prononcer la condamna- 
tion. En faisant imprimer cette correspondance, M. de M. a obéi à deux 
sentiments : l'un , désintéressé, la piété filiale volontiers indulgente ; 



RÉVOLUTION ET EMPIRE 



313 



l'autre, plus pratique, le désir de montrer à ses contemporains ce que 
pourrait être une nouvelle Terreur, car M. de M., qui est pessimiste, 
redoute des choses terribles '. 

Une figure intéressante est celle de M. Quatre-Sols de Marolles, député 
à la Législative et membre du Comité d'instruction publique : partisan 
décidé de la Révolution, jusqu'en 1792, il avait interdit l'émigration à son 
fils qui servait comme officier; Charles de Marolles fit partie du corps de 
troupes envoyé à Saint-Domingue et c'est là qu'il reçut de sa mère de 
longues lettres où elle le tenait au courant, non seulement des détails les 
plus minutieux du « ménage », mais encore des discussions de l'Assem- 
blée et des mouvements de l'opinion ; imprudemment Madame de 
Marolles critiquait parfois l'optimisme de son mari, la fermeté de ses 
idées, sa « foi en la Constitution » : ses lettres la perdirent et son fils 
avec elle. — M. de M. public le brouillon du discours que l'ancien député 
à la Législative prononça devant le Tribunal révolutionnaire pour défendre 
sa femme et son fils ; il n'excusa pas les sentiments royalistes exprimés par 
son fils dans quelques lettres, mais il les expliqua par V esprit de corps dont 
il décrivit, en termes excellents, les résultats ^ : le plaidoyer, éloquent et 
touchant d'ailleurs, resta sans effet. 

Au cours de son étude, M. de M. raconte, très brièvement, un épisode 
peu connu et cependant intéressant de la Révolution : c'est l'histoire des 
otages du Roi. Après que le roi eut été ramené de Varennes, sur l'invita- 
tion de de Rosoi, le rédacteur de la Galette de Paris, plus de mille per- 
sonnes, nobles, ecclésiastiques, bourgeois, s'inscrivirent comme otages du 
roi et écrivirent au journaliste royaliste, pour lui envoyer leur adhésion, 
des lettres débordantes de sentiments touchants exprimés en une langue 
qui fait sourire. L'Assemblée nationale, à qui la pétition devait être 
remise, ne la vit jamais et la manifestation resta inutile. Un noble de Cou- 
lommiers avait envoyé son adhésion ; voilà qui explique le chapitre que 
M. de M. consacre à cet épisode raconté dans un livre devenu assez rare: 
il vaudrait la peine d'écrire, à l'aide des sources manuscrites, l'histoire 
complète de cette tentative où le ridicule se mêle souvent au pathétique, 
mais qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire de l'esprit public en 179 1 3. 
— Ch. Schmidt. 

1. Dans une préface éloquente, écrite « en la semaine de Pâques 1901 », M. de M. 
exprime ses craintes : « il s'en faut d'un rien que la digue qui retient encore la poussée 
socialiste ne se rompe et ne livre passage au torrent. » Etc. 

2. « ...Cet esprit de corps en produisant quelques actions d'éclat n'a jamais servi que le 
despotisme, son eflct constant étant d'exalter la tète et ensuite de jeter l'âme dans la torpeur 
et le sommeil de la servitude... » (p. 256). 

5. J'ai eu l'occasion, dans la préface du tome III des Procès-verbaux de l'administration 
déparlcmciitale de l' Yonne, d'étudier la manifestation qui se produisit à Auxcrre et où quelques 



314 COMPTES RENDUS 

C. d'Arjuzon. Madame Louis Bonaparte. Paris, Calmann-Lcvy, [1901]. 

In-8, 436 p. 

Ce livre est une suite de l'ouvrage précédeqiment paru du même 
auteur : Hortense de Beauharnais. Il conduit son héroïne de son mariage à 
son avènement au trône de Hollande et se divise en deux parties : 
1° Hortense Bonaparte (1802-1804), 2° La princesse Louis (1804- 
1806). Il est le résultat de la continuation du dépouillement des papiers 
de famille que l'auteur tient de M. G. d'Arjuzon, qui fut premier cham- 
bellan du prince Louis. Il doit d'ailleurs peu d'intérêt à cette origine. Le 
titre lui-même semble n'être qu'un prétexte à l'emploi de ces papiers. Il 
y est très peu question d'Hortense, et ce qui en est dit n'est pas très 
nouveau ; elle a pour son mari une antipathie que l'auteur n'explique pas; 
elle est au contraire toujours ravie d'être auprès de l'Empereur, et elle a 
toujours peur que son mari ne s'en aperçoive (cf. notammentp. 358-359). 
Louis n'en est pas moins soupçonneux (p. 195-197); il refuse de per- 
mettre l'adoption de son fils aîné par l'Empereur ; il défend à sa femme 
de coucher à Saint-Cloud (p. 412); il songe à faire annuler son mariage 
par le pape. 

En dehors de ce cas de conscience, M. d'A. a tiré de ses papiers de 
famille des détails plus longs qu'intéressants sur la cour du premier 
consul et les premiers temps de l'Empire. 11 raconte tout au long les 
mariages Ney et Savary, avec les actes officiels à l'appui ; les prétentions 
vaniteuses de M™^ Moreau et le coup de pied qu'elle reçut de Talleyrand 
pour avoir voulu passer devant Joséphine (p. 114); la cérémonie du 
sacre, les toilettes, sans qu'il nous soit fait grâce de la taille du pape 
Pie VII, ou Barnabe Chiaramonti, 5 pieds 2 pouces. — Au total, ce 
livre n'est qu'une petite contribution à l'histoire de la cour consulaire et 
impériale. — E. Driault. 

Souvenirs du Lieutenant général Vicomte de Reiset, 1810-1814, publiés 
par son petit-fils le Vic*'^ de Reiset. Tome IL Paris, Calmann Lévy, 
1901. In-8, 591 p. (i portr. en héliogr.) 

C'est par suite d'un lapsus que la date de 1810 figure dans le titre de 
ce second volume. Il s'étend de mai 1809 à juin 1814. Pendant cette 
période, voici quels sont les services de Reiset. En 1809, il commande 
un régiment de dragons dans le corps d'observation de l'Elbe, aux ordres 

jeunes gens furent arrêtés puis relâchés. J'ai cité quelques passages de lettres d'adhésion et 
la liste des otages de Sens : il faudrait relever les noms de tous les otages et leur résidence 
pour tirer peut-être des conclusions de leur groupement. 



REVOLUTION ET EMPIRE 315 

du M»i Kellermann, puis du duc d'Abrantès : ce corps avait pour mission 
de maintenir l'ordre dans l'Allemagne de l'Ouest pendant que la 
Grande Armée marchait sur Vienne ; au cours de ses opérations, 
Reiset attaque et disperse plusieurs corps de partisans autrichiens. 
De juillet à octobre, il cantonne en Bavière avec son régiment. La paix 
signée, il rentre en France, et, deux mois après, est envoyé en Espagne, 
où il reste trois années. Il revient à Paris, pour s'y remettre de ses fatigues 
et de ses blessures, au moment où y arrive la nouvelle du désastre de 
Russie. Promu général de brigade en février 181 3, il fait la campagne 
d'Allemagne, prend une part notable à la victoire de Dresde, et combat à 
Leipzig : malheureusement ses Souvenirs présentent une lacune pour 
toute la fin de la campagne. Réfugié à Mayence avec les débris de sa 
brigade, il défend la ville de concert avec le général Morand, adhère en 
avril 1814a la Restauration et est nommé, en juin, lieutenant de la com- 
pagnie des Gardes du Corps commandée par le duc de Grammont. 

Je répéterais volontiers, de ce tome second, ce que j'ai dit du premier : 
la lecture en est presque toujours intéressante et souvent instructive. Pour 
l'histoire des guerres d'Espagne spécialement — au cours desquelles 
Reiset se distingua à plusieurs reprises, — on ne saurait le négliger; 
Reiset fait bien ressortir, par le récit des événements auxquels il a été 
mêlé, le caractère particulier de ces guerres; il montre, dès 1809, l'armée 
française démoralisée par les pillages et les querelles de ses généraux, 
vivant dans le dénûment et la saleté (en mars 1810, douze mille galeux 
au 8* corps), encombrée d'éclopés que l'administration de la Guerre 
refuse de libérer et de rapatrier. Le chapitre XXII contient un tableau 
navrant, et qui semble exact, de l'évacuation de Madrid en 1 812. Je signa- 
lerai d'autre part le récit des grandes fêtes données à Paris en novembre 
et décembre 1809 (ch. X), les passages relatifs à Joséphine, où l'on 
saisit sur le vif la formation de la légende de la « Bonne Impératrice » 
(p. 172 sqq. et ch. XXXI), et les chapitres qui concernent la Restaura- 
tion : à côté de bien des banalités, ils fournissent quelques détails 
piquants et neufs. — L'éditeur est resté fidèle, dans ce deuxième volume, 
au système de reproduction des notes originales, avec transitions et 
éclaircissements, qu'il avait employé dans le premier'. Cette fois-ci encore, 
il s'est acquitté de sa tâche d'une manière satisfaisante '. — P. Caron. 

1. Paru en 1899. Voir le compte rendu dans la Revue, 1. 1, p. 65-66. 

2. Abstraction faite de plusieurs négligences : p. 51, Ebelsberg pour Ebersberg ; p. 59, 
dernière ligne, iw/)H«e/«e«; est certainement mis là. pour inutilement; p. 481, il est illégitime, 
dans une énumération de batailles, démettre Eylau avant Auerstiidt; p. 441, Kirchner pour 
Kirgener,p. 465, le corps de Metzkau est dit avoir un effectif de 120.000 hommes : c'est 
certainement une erreur. 



3l6 COMPTES RENDUS 

C*« A. DE La Garde-Chambonas. Souvenirs du Congrès de Vienne (1814- 

1815), publiés avec une introduction et des notes par le 0« Fleury. 

Paris, Henri Vivien. 1901. In-8, xv-4éi p. (3 gravures). 

Les Souvenirs du Congrès de Vienne que publie M. le 0« F. ne sont pas 
inédits. Ils ont paru, nous dit l'éditeur (p. XIV), en 1820, et « depuis 
lors ils étaient parfaitement oubliés ». L'ouvrage eut cependant au moins 
une seconde édition, en deux vcflumes, très augmentée, et parue en 1843 
(Cf. Sainte-Beuve, Lundis, t. VIII, p. 268). M. le O^ F. nous avertit 
que les Souvenirs ont été cette fois « allégés de quelques dissertations un 
peu surannées et sans intérêt aujourd'hui ». Sans doute aurait-il dû faire 
connaître quels chapitres ou passages remontent à 1820, et quels sont 
postérieurs. 

Ces Souvenirs n'apportent donc rien d'inconnu. L'histoire diplomatique 
n'a du reste pas grand'chose à y prendre. Neveu et fils adoptif du 
marquis de Chambonas, qui fut ministre de la guerre de Louis XVI entre 
la chute du cabinet girondin -et le 10 août, caché à Sens pendant la 
Terreur, émigré après le 18 fructidor, le comte de L. G. courut tous les 
salons de l'Europe, mais n'entra pas dans les chancelleries. II vécut à 
Vienne pendant le Congrès dans la familiarité du prince de Ligne son 
parent, qu'il aimait et admirait beaucoup, et fut introduit par lui dans 
toutes les fêtes et réunions qui se succédaient au palais impérial, à 
Schônbrunn, à Laxenbourg ou dans les hôtels d'ambassades. C'est cela 
surtout qu'il a vu et décrit minutieusement. Mais on chercherait vaine- 
ment « l'imprévu des dessous politiques » qu'annonce la notice placée en 
tête du volume. C'est le Courrier mondain du Congrès. Dans ces conver- 
sations de salon, la politique se glisse parfois, mais tout à la surface, et 
pas pour longtemps. « Deux événements, — lisons-nous par exemple à la 
p. 41 — occupaient alors les esprits ; le sort futur du royaume de Saxe et 
l'annonce d'un carrousel .... On dit quelques mots de la Saxe, du projet 
de la donner en indemnité à la Prusse ; mais on détailla longuement les 
préparatifs du carrousel. » Des faits diplomatiques proprement dits, 
l'auteur n'a rien connu de particulier. Ce qu'il dit, par exemple, sur 
l'alliance du 3 janvier est insignifiant, et du reste sûrement postérieur à 
1830 (p. 300); il se trompe même sur la date du traité (traité du 
10 janvier), sans que M. le C^^ F. relève l'erreur. — Le lecteur curieux 
seulement d'anecdotes trouvera, par contre, amplement de quoi se satis- 
faire dans ce volume. Beaucoup sont tout à fait oubliées ; quelques-unes 
au moins mériteraient de ne l'être pas, mais presque toutes sont contées 
d'un style incolore et quelquefois embarrassé. On sera surpris par 
moments que le C"= de L. G. (qui écrivit pour la reine Hortense les 



XIX« SIÈCLE 



317 



paroles de la marche fameuse Partant pour la Syrie) ait joui de son vivant 
— surtout en Pologne, il est vrai, — d'une véritable réputation littéraire. 
Il faut regretter que M. le O^ F. n'ait pas cru devoir rendre aux noms 
propres une orthographe invariable et correcte (Gon:(alvi, p. 140 et 
Con:(alvi, p, 152 pour Consalvi ; Humbol/i, p. 4, pour Humboldt; 
Apponj', p. 36, pour Apponyi, etc., et même, p. 68 : la barque de 
Caron). — R, Guyot. 



XIX« SIÈCLE 



Correspondance de Théodore Jouffroy, publiée avec une étude sur Jouf- 
froy par Adolphe Lair. Paris, Perrin, 1901. In-12, 42e p. 

Des soixante-dix-sept lettres éditéespar M. L., cinquante ont été écrites de 
i8ié à 1820 et sont presque toutes adressées à Damiron (Jouffroy, sorti 
de l'Ecole Normale en juillet iSié, y était rentré comme répétiteur; il 
avait alors de 20 à 24 ans); quelques lettres adressées à Dubois, plus tard 
directeur de l'Ecole Normale, appartiennent aux années 1821-1829; les 
dernières (1835-1836, à Dubois et à Damiron) ont été écrites d'Italie où 
Jouffroy s'était rendu pour se soigner. Ce n'est pas une correspondance 
philosophique. Les lettres d'Italie, croquis de paysages et études de 
mœurs, ont beaucoup de charme ; les autres sont un document intéres- 
sant pour l'histoire de l'école éclectique; à propos de sujets souvent insi- 
gnifiants, elles éclairent le caractère et l'esprit de Cousin et de ses pre- 
miers élèves. La longue introduction de M. L. (p, 1-78), — admirateur 
passionné du caractère et aussi du génie philosophique de Jouffroy, — 
contient quelques fragments des Souvenirs inédits de Dubois sur Jouffroy : 
c'est une étude sur la jeunesse de Jouffroy qui fait un peu double emploi 
avec la correspondance qu'elle analyse. Quelques pages apportent des 
documents sur la mort de Jouffroy, qui fut l'occasion de polémiques si 
ardentes : selon M. L. il est également faux que Jouffroy se scit converti 
in extremis et qu'il soit mort désespéré de ses doutes; « à défaut de la 
profession formelle du symbole, nul n'a eu plus que Jouffroy le christia- 
nisme naturel de l'âme ». — P. F. 

H. Léonardon. Prim. Paris, Alcan, 1901. In-12, 215 p. 

C'est une existence singulièrement mouvementée et au plus haut point 
intéressante que celle de Prim, dont M. L. vient de retracer l'histoire 
Revue d'histoire moderne et contemporaine, — III. ai 



3l8 COMPTES RENDUS 

dans un élégant petit volume. Né à Reus, en Catalogne, à la fin de 1814, 
tour à tour chef de bande dans la guerre carliste, député aux Cortés, 
adversaire puis partisan d'Isabelle, soldat et politicien, idole des Catalans 
puis rejeté par eux, « autorisé » à voyager en France, en Orient, à tra- 
vers toutes ces fluctuations, il semble cependant ne jamais abandonner les 
idées libérales. Mais la besogne du législateur n'est pas son fait : il lui 
faut l'action. Prim se distingue dans la guerre contre le Maroc (1859- 
iSéo). En novembre iSéi, il est nommé commandant des forces espa- 
gnoles envoyées au Mexique. M. L. a traité avec ampleur cet épisode : 
il a montré qu'en signant la fameuse convention de la Soledad, Prim ne 
faisait que se conformer à l'esprit de la convention de Londres et il l'a 
lavé des critiques et des accusations portées contre lui par les Français de 
l'époque. En la circonstance, Prim fit preuve d'une singulière clair- 
voyance et il est malheureux pour la France que Napoléon n'ait pas tenu 
compte de ses avis. 

Au retour de l'expédition du Mexique, Prim, mécontent du rôle effacé 
auquel on veut l'astreindre, se jette tout entier dans l'action politique. 
Il lutte contre Narvaez, contre O'Donnell, tente sans succès plusieurs 
coups de force, et doit quitter à nouveau l'Espagne. Il y retourne en, 
septembre 1868, au moment du pronunciamiento de l'amiral Topete^ 
Il prend une part décisive à la révolution qui chasse Isabelle II et c'esf 
lui qui exerce ensuite le pouvoir. Voyant que la République n'est pa 
possible, il s'efforce d'installer un roi sur le trône d'Espagne. C'est ainsi 
que M. L, est amené à traiter la question de la candidature Hohenzollern.î 
A l'aide des documents espagnols et allemands, par une discussion très 
serrée des textes et des dates, il fixe l'attitude de Prim dans cette affaire 
et il conclut que Prim s'y montra surtout imprévoyant et inconscient du' 
rôle d'agent provocateur que Bismarck voulut lui faire jouer. Prim se 
ressaisit au moment où la guerre franco-allemande était déjà inévitable, 
juste à temps pour permettre à l'Espagne de n'y être pas engagée. Après 
s'être adressé à divers candidats, il finit par faire agréer Victor-Amédée 
de Savoie et il fut assassiné à l'instant même où le nouveau roi mettait 
le pied dans son nouveau royaume. — M. L. a exposé toute cette 
histoire assez compliquée avec clarté et précision : d'un style simple, qui 
s'anime et se colore dans la conclusion, il a retracé les dift'érentes phases 
de la vie de son héros, et il a surtout insisté sur les deux épisodes qui 
nous touchent de plus prés : l'affaire du Mexique et la candidature 
HohenzoUern. Aussi bien ce sont ces deux épisodes qui nous permettent 
le mieux de nous faire une idée exacte de Prim. — 'V.-L. Bourrilly. 



XIX^ SIECLE 



319 



Mémoires du Baron de Barante, publics par son petit-fils Claude de 

Barante. Tome VIII et dernier. Paris, Calmann-Lévy, 1901. In-8, 

538 p. 

Ce volume contient la correspondance du baron et de ses amis, de 
décembre 185 1 à novembre i8éé, une table générale des lettres qui com- 
posent les huit volumes, un index alphabétique des noms de personnes. 

Ces dernières correspondances des doctrinaires vieillis, devenus d'ac- 
teurs qu'ils étaient autrefois simples « spectateurs », n'apportent pour 
ainsi dire aucun renseignement utile pour l'histoire générale. A part 
quelques lettres de M. Moulin sur la reconnaissance du nouveau gouver- 
nement par les puissances du Nord (10 janvier 53), sur un projet de 
Napoléon III de partir en Crimée (lé février 55), et quelques anecdotes 
amusantes sur le prince Napoléon, ces lettres ne sont le plus souvent 
qu'un écho des nouvelles, sues de tous, par les journaux. Mais l'écho 
vaut d'être écouté. 

Rien de plus vivant, en effet, que la lecture de ces souvenirs. Nous y 
retrouvons, après la défaite, toute cette aristocratie intelligente qui eut 
son heure d'activité et d'espoir sous la monarchie de juillet : le diplo- 
mate Sainte-Aulaire, malade et la main tremblante ; la duchesse de Sagan, 
nièce de Talleyrand, vieille fantasque et charmante, toujours en voyage, 
à Nice, à Paris, à Sagan, et qui ne semble constante que dans son amitié 
pour M. de Barante; le duc Pasquier, rêveur entre ces esprits sages, galli- 
can en religion, anglophobe en politique, et qui se laisse entraîner aux 
grands projets orientaux par le propagandisme catholique d'après 1860 
(p. 283); le duc de Broglie, très attentif à l'éducation de ses petits-fils; 
Guizot qui voyage parfois encore en Grande-Bretagne, qui, à 76 ans, 
termine ses Mémoires, et, après avoir repassé son activité en cette vie, 
rêve d'une autre {Méditations). Tous luttent vaillamment contre leurs 
rhumatismes et leurs maux d'estomac ; ils s'efïorcent de vivre jusqu'à la 
dernière heure, de garder leurs vieilles amitiés (p. 317), et, malgré les 
disparitions successives, malgré le « vide qui s'agrandit autour d'eux 
d'une manière accablante » (p. 91), malgré la tristesse qu'ils sentent par- 
fois à survivre plutôt que vivre (p. 299), ils continuent de penser et 
d'écrire; par leurs lettres et par leurs travaux (Histoire du Directoire, Vie 
de Royer-Collard, de Barante ; Histoire de la République d'Angleterre, 
Mémoires, de Guizot, etc..) ils fixent, pour des temps meilleurs, leur idéal 
d'une monarchie constitutionnelle où serait faite la juste part du pouvoir 
et de la liberté (pp. 39, 224 et passim). 

C'est précisément de cet idéal que procèdent leurs jugements lucides 
et étroits sur la France et la politique française pendant le Second 
Empire. 



320 COMPTES RENDUS 

Ils avaient voulu une vie parlementaire active, une opinion publique 
vivante : ils ont noté mieux que personne l'obéissance à l'Empire par 
peur des rouges, l'avachissement de l'opinion, « une certaine satisfac- 
tion sans bienveillance ni confiance » et la prospérité matérielle, gage 
incertain de durée pour le nouveau régime. Ils notent, après 1859,1e réveil 
de l'opinion, « mais elle se réveille, remarque Guizot, sans savoir pour- 
quoi » (p. 381). Ils craignent, et ils ignorent (sauf en Angleterre) la 
puissance de l'idée démocratique, et ils sont très injustes pour la renais- 
sance républicaine de 1863 (p. 362). On sait qu'ils ont toujours échoué 
à bien comprendre cet effort. 

Ils avaient voulu encore une France forte et modérée, à l'extérieur : ils 
avaient évité toujours les aventures. Ils jugent donc très justement la 
diplomatie brouillonne du Second Empire. « Le pouvoir, dit Guizot, 
après le traité de Paris, n'a pas bien gouverné la paix qu'il avait bien faite. 
Il n'a su ni remplir le vide, ni s'y tenir tranquille. Il a accueilli et rendu 
des coquetteries » (p. 153). Barante appelle très joliment les nouvelles du 
jour « le bulletin du chaos », et le mot fait fortune dans le petit groupe 
(p. 269). « Le chaos suit son cours, dit encore Guizot (p. 271). Ceux 
qui le font en sont fatigués, et voudraient souvent que leurs propres 
œuvres les laissassent en paix. Ils les poursuivent pourtant et ils les pour- 
suivront sous l'empire de leurs rêves d'autrefois et de leurs périls d'au- 
jourd'hui. Quand on a pris des maîtres aussi impérieux que les trois 
principes des nationalités, des frontières naturelles, et du suffrage univer- 
sel, on ne leur échappe pas. L'esprit révolutionnaire domine en Italie, 
fermente en Allemagne, se félicite en France. Mauguin a eu bien tort de 
mourir : il serait content aujourd'hui ». Inspiration mise à part, tous ces 
jugements sont bien justes ! 

Ils se sentent ainsi repris dans l'engrenage révolutionnaire : ils vont 
être de nouveau ballottés de l'anarchie démocratique au despotisme césa- 
rien. Voilà leur idée constante, et la désagrégation de la « démocratie 
parfaite » des États-Unis, ravagés par la guerre de Sécession, n'est pas 
faite pour calmer leur crainte. Dès 1851, le régime impérial ne leur est 
apparu que comme un nouvel épisode de la « triste histoire qu'ils 
déroulent depuis 62 ans » (p. 24) et c'est encore le même sentiment qui 
les anime en 1863, lorsqu'ils peuvent pressentir l'ébranlement de l'Em- 
pire par le mouvement démocratique. « Les républicains se promettent 
quelque succès dans les élections des villes, écrit le prince de Broglie, le 
8 février 1863, mais à la condition de faire porter leur choix sur les noms 
les plus compromis dans le socialisme. Il n'y a jamais eu moins de 
chances pour les amis d'une liberté honnête; quand on y tient encore, on 



XIX^ SIÈCLE 



321 



se sent comme un Peau-Rouge au milieu des populations blanches de 
l'Amérique » (p. 362). — Voilà pourquoi les doctrinaires ont parfois 
désespéré, en ces tristes années de leur vieillesse; mais il leur faut rendre 
cette justice qu'ils n'ont point cessé d'agir. Par les élections à l'Académie, 
et les séances, par les brochures et les articles de journaux, surtout après 
1859, ils ont réveillé une certaine opinion libérale (p. 273). Surtout ils 
s'appliquaient à former des continuateurs : leurs fils et petits-fils, de 
Witt, Guizot, de Barante, le prince de Broglie, candidats inofficiels, 
réunissaient, aux élections des conseils généraux ou de la Chambre, de 
fort belles minorités, dès 1863. 

Et cela surtout nous importe : c'est dans ces Souvenirs du Baron de 
Barante et dans ceux de ces amis, dans toute cette vie intime du petit 
groupe doctrinaire vieilli qu'il faut chercher les origines du parti conser- 
vateur libéral, sous la troisième république. Et dés maintenant, on peut 
affirmer que les idées de ce parti sont nées du mélange de deux traditions : 
de la tradition catholique de Montalembert, et de la tradition constitution- 
nelle et libérale des doctrinaires. Le volume publié par M. de Barante 
démontre au jour le jour, comment la vie politique du Second Empire a 
déterminé cette fusion — Albert Thomas. 

Théodore Duret. Histoire de France de 1870 à 1873. Paris, Éditions de 

la Revue blanche, 1901. 2 vol. in-i8, 42e et 352 p. 

M. D. a entrepris de dire de quels faits et de quels mouvements d'opi- 
nion la troisième république est née ; il a compris cette étude entre la 
nomination du ministère du 2 janvier et l'établissement du septennat ; et 
cette délimitation est légitime. Le premier volume concerne la chute de 
l'Empire et le Gouvernement de la Défense nationale ; le second, la 
Commune, la présidence de Thiers et celle de Mac-Mahon. 

L'épigraphe de Flaubert que M. D. a mise à son livre en indique 
très exactement l'esprit et la méthode : « Je me borne à expliquer les 
choses telles qu'elles m'apparaissent, à exprimer ce qui me semble le 
vrai. » M. D. semble un homme qui a vu la guerre, et qui a voulu fixer, 
à l'aide des premiers documents publiés et des premiers travaux, ses 
souvenirs de cette époque. Il a fait une œuvre sincère, intelligente et 
sensée, mais non une œuvre d'historien. A vouloir dire toujours ce qui 
semble le vrai, on risque de passer à côté des questions. Les récits que 
fait M. D. de la déclaration de guerre ou du mouvement communaliste 
ont cette clarté superficielle. Les témoignages invoqués ne sont pas 
toujours crhiqués ; la bibliographie, quoique précise, est sans méthode. 
M. D. cite les ouvrages dans l'ordre où il les a consultés ; les œuvres de 
pur journalisme y sont nombreuses. 



322 COMPTES RENDUS 

Le livre vaut, comme œuvre de vulgarisation. Les récits des opé 
rations militaires sont clairs, bien conduits ; ceux des débats parlement 
taires, soit en 1869, soit en 1871, sont instructifs ; les citations ass( 
longues des discours sont généralement heureuses. Nous ne feroi 
exception que pour l'histoire diplomatique. Le livre de M. D. est doi 
un premier répertoire de faits ; et ainsi sera-t-il utile. Ajoutons que U 
descriptions des mouvements d'opinion, de l'état des esprits, à tel ou te 
moment de la lutte, à Metz ou à Paris, ont un caractère parfois très 
vivant : don d'artiste peut-être, peut-être aussi souvenirs personnels ou 
récits entendus des acteurs. 

Mais, même à considérer ainsi l'œuvre de M, D., des réserves sont 
nécessaires. Les jugements de M. D. perdent trop souvent de leur 
sagesse, — surtout quand il parle de la Commune. C'est vite juger 
Rigault et Ferré, que les déclarer d'un coup « de francs scélérats » (II, 
90) : encore voudrions-nous des preuves. C'est prononcer bien légè- 
rement l'arrêt des doctrines socialistes que de fonder cette condamnation 
sur l'échec de la Commune (II, 104-105), et M. D. n'est peut-être pas 
exempt de tout système, quand il ravale avec insistance « le caractère 
social » de certains décrets communalistes. Une déclaration comme 
celle du 19 avril (II, 82) méritait une analyse approfondie : on ne peut 
se contenter de la déclarer vague. Surtout, M. D. ne sait point suivre, 
en historien, le développement d'une tradition : le rôle des anciens doc- 
trinaires, considérable dans ces quatre années, n'est nulle part marqué; 
et M. D. cite, sans s'en apercevoir, des mots bien curieux, de Thiers à 
de Broglie par exemple (II, 290). Et d'autre part, la tradition révolu- 
tionnaire qui se retrouve à l'origine de notre républicanisme n'est que 
superficiellement indiquée. M. D. conte très bien, mais il ne fait que 
conter, et les grandes considérations qu'il mêle parfois à son récit ne lui 
donnent qu'un faux air d'histoire (Cf. par exemple I, 414; I, 418, et 
surtout cette introduction : « Les nations européennes se sont formées 
sous des rois. Certaines, dans l'antiquité et les temps modernes, se sont 
ensuite mises en République »). 

Ce livre vaut comme l'effort d'une mémoire individuelle. On le lit 
avec sympathie. Tous ceux qui ne se contentent plus de souvenirs 
vagues sur les années terribles, et ceux qui désirent les connaître en 
honnêtes gens seront satisfaits de ce travail ; le style en est agréable, 
précis et simple, émaillé cependant de locutions parfois étranges, parfois 
vulgaires. Mais l'historien, encore une fois, ne trouve point son compte 
dans ces deux volumes compacts. — Albert Thomas. 



XIX'= SIÈCLE 323 

Colonel Robin. L'insurrection de la Grande Kabylie en 1871. Paris, 
H. Charles Lavauzelle, [1901]. In-8, 579 p. (2 cartes hors texte). 
M. R., ancien directeur des affaires arabes de la division d'Alger, n'a 
pas songé à refaire l'ouvrage général de M. Louis Rinn sur l'Histoire de 
l'insurrection de i8yi en Algérie. Il a voulu simplement, en limitant son 
étude à la révolte de la Grande Kabylie, et spécialement de la subdivision 
de Dellys, donner certains détails que M. Rinn avait dû négliger. Après 
un tableau du régime spécial en vigueur en Kabylie à la fin du Second 
Empire, il expose les causes de la prise d'armes de 1871. A partir de 
1867 environ, on avait pu remarquer chez les tribus Kabyles une recru- 
descence du fanatisme religieux, provoquée en partie par des tentatives 
inconsidérées de prosélytisme catholique. La guerre franco-allemande 
survint. L'envoi en France de la plus grande partie des troupes d'Afrique, 
la nouvelle des défaites des armées françaises, des mesures hâtives et 
imprudentes (comme le décret Crémieux) qui mirent le trouble dans les 
services de la colonie et amenèrent des conflits entre les autorités civiles 
et militaires, et enfin les récits des « turcos » renvoyés en Algérie, con- 
vainquirent les Arabes que la puissance des Français était affaiblie et que 
le moment était venu de les jeter à la mer. En mars 1871, après quelques 
soulèvements partiels, la Grande Kabylie s'insurgea tout entière. M. R. 
fait un récit minutieux, entrecoupé de textes nombreux, de la répression, 
qui, commencée avec de faibles moyens (la lutte contre la Commune 
retenant à Paris les troupes destinées à l'Algérie), se poursuivit, sous la 
conduite des généraux Lallemand et Cérez, jusqu'à la fin de l'année. Les 
sièges et déblocus de Tizi-Ouzou, de Dellys et de Fort-National en 
sont les principaux épisodes ; le reste n'est qu'escarmouches, razzias, 
marches et contremarches de colonnes sillonnant le pays et soumettant 
successivement les tribus, c'est-à-dire la classique « guerre d'Afrique ». 
La soumission ne fut définitive qu'au début de l'année 1871. Obtenue 
par des moyens violents et parfois impitoyables (voir notamment, 
p. 214, le massacre injustifiable de la famille Ben-Taïeb au village de 
l'Aima, et pp. 265 et 269, les exécutions ordonnées par le colonel Four- 
chault), elle fut suivie de nombreuses condamnations, de la destruction 
des dernières libertés des Kabyles, et d'une confiscation générale, quali- 
fiée de « mise sous séquestre », des terres leur appartenant. M. R. estime 
que cette confiscation a été contraire au droit des gens et aux principes 
delà civilisation : « La répression de l'insurrection algérienne de 1871, 
dit-il, a été sans mesure; elle a plutôt ressemblé à un acte de vengeance 
implacable qu'à l'application d'un châtiment proportionné aux méfaits 
commis... Sans doute certaines tribus qui avaient massacré nos colons et 



324 COMPTES RENDUS 

ravagé, leurs propriétés méritaient un châtiment exemplaire; les plus 
sévèrement atteintes n'ont pas toujours été celles qui avaient commis les 
plus grands crimes, mais bien celles qui avaient les meilleures terres à 
prendre dans une situation convenable pour la colonisation. » 

Le livre de M. R. est le fruit d'un travail sérieux ; il est écrit avec fer- 
meté et sobriété. Peut-être le récit des événements paraîtra-t-il quelque- 
fois confus : il faut s'en prendre aux événements eux-mêmes et non 
à la manière dont ils sont exposés. On regrette seulement que l'auteur 
n'ait donné aucune référence ; il aurait dû indiquer où sont et quels sont 
les documents, évidemment nombreux, qu'il a utilisés. — P. Caron. 



HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE 

Camille Bloch. Études sur l'histoire économique de la France (1760- 

1789). Paris, Picard et fils, 1900. In-8, ix-26^ p. 

Sous ce titre M. B. a réuni des articles de revue relatifs à l'histoire] 
économique de la France et particulièrement de l'Orléanais à la veille de| 
la Révolution. Et c'est là une très heureuse idée. Car, malgré le caractère j 
en apparence fragmentaire de ces études, il y a un lien qui les unit, ui 
certain nombre d'idées, de théories et de faits économiques qui les rat^ 
tache intimement les unes aux autres. A part le dernier article, relatif ai 
traité de commerce de 178e entre la France et l'Angleterre, qui a déjà et 
analysé ici même, tous les essais de M. B. se rapportent à l'économie 
sociale de l'Orléanais dans les quarante ou cinquante dernières années de 
l'ancien régime. Agriculture, industrie, commerce sont étudiés sous les! 
formes les plus diverses, de sorte que rien ne serait plus facile, en dispo-j 
sant autrement les faits, que de tirer de ce recueil d'articles une étude sut 
l'Orléanais à la fin de l'ancien régime. 

L'agriculture, avec les commerces qui dépendent d'elle, tient dans ce 
livre la place prépondérante. Comment la propriété foncière était-ell^ 
répartie dans la généralité d'Orléans ' ? Question capitale que M. B. 
étudiée, non pas d'une manière complète — il ne possédait de rôles de 
vingtièmes que pour un certain nombre de paroisses — du moins d'une 
manière aussi satisfaisante que les documents le permettent. Et il aboutitJ 
entre autres conclusions, à celle-ci, que le sol appartenait surtout auxl 
ecclésiastiques, aux nobles et aux bourgeois. Les paysans, dont la propriété 

I. Cette étude a paru dans la ^evue. 



HISTOIRE ÉCONOMiaUE ET SOCIALE 325 

était très morcelée, n'avaient que la plus petite partie de la terre; Par là 
l'Orléanais difFére des autres pays où le sol appartient pour moitié ou 
davantage aux paysans , comme le Limousin et le La^nnais, 
si bien étudiés par M. Loutchisky. La situation économique des 
classes rivales de l'Orléanais est étudiée dans une partie de l'article 
intitulé les Cahiers du bailliage d'Orléans au- point de vue économique. 
Et c'est la même misère, la même mendicité, le même vagabondage, 
avec pillage des grains, la même tendance à réunir plusieurs fermes en 
une seule, que l'on a pu signaler dans d'autres provinces. Et, puisque nous 
sommes amené ici à faire une comparaison, trop vague d'ailleurs, nous 
exprimerons le regret que M. B. se confine toujours exclusivement dans 
l'Orléanais et ne fasse aucun rapprochement entre ce qui se passait dans 
cette généralité et ce qui se faisait dans d'autres. Quand il nous dit que dans 
l'Orléanais on réunissait les fermes, pourquoi n'ajouterait-il pas qu'il en 
était de même dans la Flandre maritime, le Boulonnais, l'Artois, le Maine, 
la généralité d'Alençon, etc.? Nous verrions ainsi l'extension de ce mou- 
vement qui — à ce que nous croyons, mais ce n'est là qu'une impression 
— se serait produit surtout dans le Nord et l'Ouest jusqu'au Maine et se 
serait propagé jusqu'à l'Orléanais et jusqu'au Limousin. Mais ce n'est là 
qu'une critique de détail qui n'enlève rien à la valeur du travail de M. B. 

Les cultivateurs sont malheureux. Et quand, par hasard, ils obtiennent 
une bonne récolte de vin ou de blé, le manque de capitaux, de greniers, 
de caves et de fûts les oblige de vendre à vil prix leurs denrées trop abon- 
dantes. De là, la pensée de leur venir en aide au moyen de prêts sur gage ; 
c'est l'idée du crédit agricole, née à une époque où l'on s'occupait pas- 
sionnément d'agronomie et où les physiocrates venaient de remettre 
l'agriculture en faveur. M. B. étudie un projet qui établissait une caisse 
pour prêter aux cultivateurs d'Orléans sur le dépôt de leurs vins dans un 
magasin public. Et ici nous saisissons l'application des doctrines nou- 
velles. 

Nous surprenons le conflit entre les nouvelles théories de liberté et les 
anciennes traditions dans le commerce des denrées agricoles et particu- 
lièrement des grains. Dans son étude sur le commerce des grains dans la 
généralité d'Orléans {1768) M. B. nous montre comment, par la force des 
préjugés populaires et des habitudes invétérées de l'administration, le 
régime de liberté établi en 1764 ne put se maintenir et fut peu à peu miné 
par ceux-là mêmes, comme l'intendant Cypierre, qui l'avaient les premiers 
préconisé. C'est une étude très intéressante et très curieuse qui jette un 
jour très vif sur l'état d'esprit des administrateurs et du peuple à cette 
époque. 



326 



COMPTES RENDUS 



Après l'agriculture et les commerces qui dérivent d'elle, le commerce 
en général et l'industrie dans l'Orléanais sont étudiés d'après les cahiers du 
bailliage d'Orléans '. M. B. nous montre le conflit entre les marchands en 
gros et les marchands au détail, les effets de la réforme des corporations 
en 177e et 1777, après la chute de Turgot. C'est une contribution fort 
utile à l'étude des dernières communautés d'artisans et de marchands de 
l'ancien régime. 

Enfin, et pour compléter ce tableau, nous voyons dans l'article sur les 
assemblées municipales de lySy comment l'Orléanais était administré à la 
veille de la Révolution. Et ici M. B. rattache très heureusement cette 
étude d'histoire administrative à l'économie sociale du pays. En même 
temps il nous fait saisir la transition des municipalités de 1787 à celles de 
1789 et nous montre d'une manière très claire l'origine des théories censi- 
taires qui seront si chères aux Constituants. C'est une des études les plus 
fouillées et les plus utiles de cet excellent livre qui mérite de ne pas passer 
inaperçu et qui sera pour tous les historiens du xviii^ siècle une source 
abondante de faits exposés d'une manière très intelligente et très claire et 
toujours puisés aux bonnes sources. — Ph. Sagnac. 



HISTOIRE RELIGIEUSE 

L. Crouslé. Bossuet et le Protestantisme, étude historique. Paris, Cham- 
pion, 1901. In-8, xiv-289. 

On ne doit pas chercher dans cet ouvrage des études dans le genre de 
celles que M. Rébelliau a consacrées kV Histoire des variations. M. C. a seu- 
lement lu avec beaucoup d'attention tout ce qu'a écrit Bossuet sur le Pro- 
testantisme, traités, instructions, avertissements, réfutations, en y joi- 
gnant la correspondance avec Leibnitz et la polémique avec Richard 
Simon, et de tous ces ouvrages il nous donne une suite d'analyses dont 
le mérite est d'être fidèles et claires, bien que, parfois, un peu diffuses. 
Ici, comme dans son livre sur Bossuet et Fénelon, M, C. juge Bossuet 
supérieur à ses adversaires par sa charité, sa logique vigoureuse, son élo- 
quence forte et naturelle. Personne n'aura de peine à accepter ces conclu- 
sions et l'on s'étonne que pour les fortifier, M. C. ait cru devoir écrire 
certaines pages où l'on perçoit l'écho direct des passions politiques con- 



I. Pourquoi M. Bloch, ordinairement si bien documenté, ne dit-il pas où se trouvent les 
cahiers de l'Orléanais? Les Archives parlementaires les donnent-elles tous? 



HISTOIRE RELIGIEUSE 327 

temporaines (p. 81) et des systèmes de la philosophie moderne (p. 277 
sqq.), avec une allusion à des faits divers récents (p. 28e). Ces pages, 
si elles étaient plus nombreuses, dépareraient un ouvrage, excellent du 
reste, quand il se contente d'être une analyse exacte, calme et impartiale 
des écrits de Bossuet. 

Quelques lapsus à signaler : p. 28 la conversion de Turenne (1668) 
est représentée comme un effet du livre de Bossuet l'Exposition de la doc- 
trine catholique (1671), alors qu'elle en fut l'occasion, comme l'auteur 
l'avait bien -dit quelques pages plus haut. P. 72, M. C. affirme à tort 
que « le gouvernement qui a succédé à Louis XIV a beaucoup aggravé 
les lois de persécution contre les protestants » ; enfin, p. 177, il attribue 
aux protestants sous Louis XIV des villes de sûreté; ils n'en avaient 
plus depuis 1629. — A. Cans. 

Fénelon. Réponse inédite à la Relation de Bossuet sur le quiétisme. 

Paris, Librairie internationale, 1901. In-12, x pp. -166 f°^ 
Le dossier déjà si nourri de la controverse Bossuet-Fénelon à propos 
du quiétisme vient de s'enrichir d'une nouvelle pièce ; disons-le tout de 
suite, elle est, au point de vue historique, d'un bien mince inrérêt. On 
a découvert au British Muséum un exemplaire de la Relation avec notes 
marginales de la main de Fénelon ; ce sont ces notes que l'on publie en 
les plaçant en face des passages de Bossuet auxquels elles répondent. 
L'éditeur anonyme, uniquement occupé de mettre au jour de l'inédit, 
s'est abstenu, sauf une brève et insignifiante préface, de toute note ou 
de toute référence aux autres pièces du débat. Il semble ignorer que nous 
avons déjà une Réponse de Fénelon imprimée en 1698, et qui a donné 
matière à de nouvelles discussions. Qu'est-ce donc que celle qu'on nous 
donne aujourd'hui ? On sait que Fénelon avait l'habitude de répandre 
de ses ouvrages plusieurs versions différentes ; c'est ainsi que Bossuet, 
écrivant ses Remarques sur la Réponse, travailla sur une édition autre que 
celle répandue en France en 1698. Les passages qu'il en cite ne se 
retrouvent pas non plus dans la Réponse qu'on vient de publier et le signa- 
lement qu'il en donne ne correspond pas davantage à cette Réponse iné- 
dite, qui n'est qu'une suite de notes plus ou moins longues répondant à 
divers passages de la Relation, qu'elle suit de près, et non une édition 
tout entière très suivie et très complète » ; c'est ainsi que Bossuet carac- 
térise celle qu'il a connue {Œuvres, éd. Lâchât, XX, 466). Nous avons 
donc affaire à un troisième texte de la Réponse également différent de 
celui que Fénelon publia en 1698 et de celui sur lequel Bossuet écrivit 
ses Remarques. Ce texte semble n'être qu'une ébauche de la Réponse 



I 



328 COMPTES RENDUS 

plus continue et mieux ordonnée qui parut en 1698, et ce n'est guère 
qu'au point de vue de la forme qu'une comparaison de détail entre 
cette ébauche et la rédaction définitive pourrait offrir quelque intérêt. 
Quant au fond, les mêmes arguments s'y retrouvent rnoins développés, 
et ce nouveau texte ne peut aucunement modifier les conclusions du 
procès — je ne parle pas du procès théologique jugé à Rome il y a 
deux siècles, mais de celui institué sur les procédés de polémique des 
deux prélats-; — et l'on sait qu'après les études attentives de MM. 
Brunetière, Lanson et Crouslé, ce procès-là, aussi, Bossuet semble 
l'avoir définitivement gagné. — A. Cans. 

Mémorial de l'abbé Antoine Glaize (1793-1827), ouvrage précédé d'une 
étude historique sur le clergé constitutionnel de la Haute-Loire et du 
Cantal..., par l'abbé Edouard Peyron. Le Puy, Imprimerie catholique, 
. 1901. In-i8, XXXI-114 p. 

Pierre-Antoine Glaize, né en 1755 à Auriac (Cantal), était vicaire à 
Château-Chinon quand éclata la Révolution. Il prêta le serment constitu- 
tionnel et devint curé et procureur de la commune de Glux. Sa qualité d'as- 
sermenté dut l'exposer aux vexations des réfractaires et de la partie de la 
population sur laquelle ceux-ci avaient conservé de l'influence; mais sous 
la Terreur il fut également en butte aux persécutions que Fouché exerça 
dans la Nièvre contre le clergé, constitutionnel aussi bien que réfrac- 
taire. Arrêté le 9 brumaire an II, il fut incarcéré du 12 brumaire au 
6 frimaire, puis obtint son élargissement sur sa promesse de se démettre 
de sa cure, de renoncer aux fonctions ecclésiastiques et de brûler ses 
lettres de prêtrise. Il retourna dans son pays natal, reprit en l'an III 
l'exercice public du culte dans plusieurs localités, fut réintégré en 1807 
dans le clergé concordataire et mourut en 1827. 

Il a rédigé un Mémorial où il fait le récit de son existence agitée depuis 
son arrestation jusqu'en ventôse an V; après une interruption de dix ans, 
il reprit son journal en 1807 pour le continuer jusqu'à sa mort; mais 
cette seconde partie ne contient presque plus de notes historiques, ce 
n'est guère qu'un compte de receltes et de dépenses. 
■ En général les écrits des prêtres constitutionnels trouvent peu d'éditeurs 
dans le clergé d'aujourd'hui, qui se porte de préférence vers les Mémoires 
des insermentés. Mais l'abbé Glaize, à la suite des épreuves qu'il avait eu 
à subir, ne pouvait, on le conçoit, être animé d'un enthousiasme bien 
chaleureux pour la Révolution, à laquelle il devait ces épreuves. Il s'est 
élevé avec une certaine véhémence contre « les vices, les actes arbi- 
traires, les dénonciations » des révolutionnaires « tyrans et impies ». 



HISTOIRE RELIGIEUSE 329 

D'autre part, après le Concordat, il « fit sa soumission » à l'évêque de 
Saint-Flour. Ces raisons expliquent que son Mémorial ait été publié par 
M. l'abbé Peyron. Celui-ci l'a fait précéder d'une introduction, intéres- 
sante, à notre avis, en raison de l'état d'esprit dont elle procède. M. P. 
s'écarte également de la théorie qui consiste à « admirer sans réserve et 
en bloc tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à la Révolution fran- 
çaise », et de la théorie opposée, qu'il ne trouve pas moins intransigeante 
et excessive, d'après laquelle « tous les prêtres qui prêtèrent le serment 
schismatique à la Constitution civile du clergé et qui acceptèrent la juri- 
diction des évêques intrus, furent des lâches, des criminels et des apos- 
tats ». Il y a là, de la part de M. P., un louable effort vers l'impartia- 
lité. Il est intéressant de voir comment il prend la défense des asser- 
mentés, — de ceux du moins qui ne se marièrent pas. Il ne les justifie 
pas d'avoir juré obéissance et fidélité à la Constitution civile. « C'était une 
grande faute certainement. Mais pour ceux qui s'en rendirent coupables, 
que d'excuses et de circonstances atténuantes à faire valoir à leur 
décharge! » (p. xiv.) — « Parmi les prêtres qui prêtèrent le serment 
schismatique à la Constitution civile du clergé, tous ne méritent pas l'im- 
placable sévérité de l'histoire » (p. xviii). — « Il ne faut donc pas jeter 
trop vite l'anathéme aux prêtres qui eurent la faiblesse et commirent la 
faute de faire partie du clergé constitutionnel sous la Révolution » 
(p. xxv). — « Quoi qu'en disent certains historiens aux opinions exces- 
sives, tous les prêtres assermentés ne furent pas des mauvais prêtres;... 
il y eut parmi eux beaucoup plus de faiblesse et de crainte que de perver- 
sion et de méchanceté » (p. xxviii). — On ne peut que constater la 
puissance de certains préjugés quand on voit que M. l'abbé P., tout en 
s'efforçant à l'indulgence, tout en refusant de lancer l'anathéme contre le 
clergé assermenté tout entier, n'en considère pas moins comme coupables 
des hommes qui, en toute sincérité, avec la conviction d'accomplir leur 
devoir, prêtèrent le serment qui leur était demandé. — P. Mautouchet. 



REVUE DES PÉRIODIQUES 



FRANCE 



Annales de l'Est. 1901. 

N° 3. = R. DE SouHESMES. Etiidc SUT la criminalité en Lorraine d'après les lettres 
de rémission [tirées des 180 registres de Lettres-patentes, 1473-1737, conservés aux 
archives de Meurthe-et-Moselle. M. S. étudie : Les lettres de rémission; La pro- 
cédure criminelle ; Attentats contre les biens. A suivre.] — L. Davillé. Le 
Mariage de Catherine de Bourbon (1^^^-1604) [sœur de Henri IV, avec Henri de 
Bar, fils de Charles IIL Étude, d'après les sources mss. et imprimées, de cet épisode 
capital des relations de Henri IV avec les ducs de Lorraine.] — A. Denis. La 
dévastation de la cathédrale de Toul pendant la Révolution. [Fin janvier 1794; toute 
l'ornementation intérieure et extérieure fut détruite. Communie, faite au Congr. 
des Soc. sav., 1901.] 

Bibliothèque de l'École des Chartes. 1901. 

Mai-Juin. = Ch. de La Roncière. François /" et la défense de Rhodes. [Expé- 
ditions françaises contre les Barbaresques et les Turcs, de 15 16 à 1519. En 1520, 
expédition de Chanoy et de Saint-Blancard, qui, trahis par les Vénitiens, sont 
défaits à Beyrouth. En 1522, François 1er, tout entier à sa lutte contre Charles- 
Quint, n'envoie à Rhodes assiégée que des secours insignifiants.] 

Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme français. 1901 

15 Juillet. = D. Benoit. Le Synode de 16^4. Etude historique et critique. — 
P. Fonbrune-Berbinau. Réponse à M.-D. Benoit. [D. Benoit croit à l'authenticité 
d'un document de 1665 (?) où est décrite la vie des protestants du Désert.] — 
V.-L. BouRRiLLY. Lazare de Bayf et le landgrave de Hesse, mai-juillet 1S40. [L. Bayt, 
envoyé par François 1" auprès de Charles-Quint, devait également conférer avec 
le landgrave de Hesse « d'aucunes clauses relatives à l'intérêt du royaume 
de France et à la paix de la religion chrétienne». Le landgrave essaya de négocier 
un accord des protestants allemands avec François 1er; il échoua.] — A. Galland. 
L'ancienne église réformée de Crocy (Calvados) au XYII'^ siècle. [Analyse détaillée de 
deux registres d'état civil protestant (1668- 1678 et 1 674-1 679) conservés aux 
Archives communales de Crocy]. — A. LoDS. Deux brochures de Rabaut Saint- 
Etienne (L' Anti-Guèbre et Lettre à un magistrat. [Deux brochures relatives au 
mariage des protestants et dont jusqu'ici on ignorait l'auteur sont de R. S'-E.] 

15 Août. — 15 Septembre. = C. Pascal. Sous la persécution en Saintonge au 
XVII^ siècle. [Documents, tirés en majeure partie des Archives Nationales, sur les 
préliminaires de la révocation de l'édit de Nantes et sur la révocation elle-même à 



FRANCE 331 

Saintes, à Soubise, dans le Brouageais ; liste d'abjurations ; supplique des protes- 
tants de Saintonge en 1684; rôle de du Vigier, protestant apostat, conseiller au 
Parlement.] — N. Weiss. Un témoin de la Saint-Barthélémy à Rouen, iy-20 sep- 
tembre 1S72. [Notes manuscrites sur une plaquette racontant la mort de Jeanne 
d'Albret : trois à quatre cents huguenots tués à Rouen le 17 septembre 1572; on 
tua surtout des pauvres ; les autres se sauvèrent « par fuittes, par argent et par 
amys ».] — P. Blaizot. Sur une assemblée de Protestants à Crocy-en-Normandie en 
16^6. [Documents tirés des Archives de l'Orne : condamnation prononcée par l'in- 
tendant de Pommereu contre plusieurs nouveaux convertis qui s'étaient assemblés 
à Crocy ; liste des nouveaux convertis qui n'ont pas professé le R. C. R., avec leur 
âge; saisie des biens des fugitifs de l'église de Crocy.] — Th. Maillard. Protes- 
tants poitevins devenus miliciens malgré eux; comment on les recrutait {l'j $o-i']66). 
[Lettre des pasteurs Gamain et Pougnard à Court de Gébelin ; voir le n" de mai du 
même recueil.] — J. Jalla. Synodes vaudois de la Réformation à l'exil (is86- 
1686). I. 1S36-1S96. [Extraits des synodes vaudois transcrits par Muster dans les 
archives de l'évêché de Pignerol, complétés au moyen des actes des Synodes pro- 
vinciaux du Dauphiné et des Synodes nationaux de France concernant le Vaudois 
et les réformés piémontais. En 1558, les Vaudois élaborent leur nouvelle organi- 
sation ecclésiastique; plus tard, ils adoptent la discipline des Églises de France pro- 
mulguée en 1559.] 

Études publiées par des Pères delà Compagnie de Jésus. 1901. 

20 Juillet = P. P. DuDON. Le Centenaire du Concordat. [Étude sur les avan- 
tages et les inconvénients que présentait le Concordat en 1801, et sur « l'esprit 
dans lequel il doit être gardé ».] — P. Y. de La Brière. Une ambassade à Rome 
sous Henri IV (septembre 1601-juin iSoj). [D'après l'ouvr. de l'abbé Couzard, paru 
en 1900, sur l'ambassade à Rome de Philippe de Béthune, frère de Sully, de 160 1 
à 1605.] 

20 Août. = P. J. BuRNiCHON. Grandeur et décadence d'une institution. [Résumé 
de l'histoire du collège Ste-Barbe.] — P. J. Boucher. Épisode d'une confiscation de 
btens congréganistes {i'/62). Les manuscrits des Jésuites de Paris. [Histoire delà con- 
fiscation des Codices Clarimontani, manuscrits du collège de Clermont, vendus 
pour 15.000 livres, en 1764, par les commissaires du Parlement au hollandais 
Gérard Meerwan, et aujourd'hui à la Bib. Royale de Berlin.] — P. H. Chérot. 
Marie Pharou. Un petit poète romantique inconnu d'après des lettres inédites de Hugo, 
Lamartine, Chateaubriand, Sainte-Beuve, etc. (Pharou, né à Paris en 1839, mort à 
Vannes en 1899.] 

5 Septembre. = P. P. Dudon. Le Divorce de Napoléon. Lettre inédite du cardinal 
Fesch. [A M. Courbon, son grand-vicaire à Lyon, concluant à la nullité du 
mariage de 1801. Le P. D. voit dans le divorce l'acte d'un « égoïste », d'un par- 
venu jaloux d'entrer dans la famille des plus grands souverains, acte rendu pos- 
sible par la complaisance fâcheuse du clergé français.] — P. J. Brucker. Un 
« document assassin » faussement attribué au P. Le Tellier. [Il s'agit d'une Lettre 
d'un Jésuite pour la destruction d'un ordre religieux, pub. par J. de Bonnefon dans le 



< 



332 REVUE DES PERIODiaUES 

Journal du 28 juillet, attribuée par lui au P. Le Tellier, et dont l'auteur préconise 
la suppression pure et simple de l'Oratoire. Le P. B. pense que cette lettre est de 
l'abbé de Margon, auteur de libelles contre les Jésuites, au début du xviiie siècle.] 
— P. H. Chérot. Une thèse sur Bourdaloue. [Celle du P. Eug. Griselle, soutenue 
en 1901.] 

Gazette des Beaux- Arts. 1901 

ler Août. •= C. Benoit. La peinture française à la fin du Xr* siècle (1480-isoi) 
[Gr.]. — M. TouRNEUx. Le premier salon duXX^ siècle. [4e et dernier article. Gr. 
et pi.]. 

ler Septembre, = P. Desjardins, En mémoire de Jean-Charles Caiin. [PI.]. — 
P, BoNNEFON. Claude Perrault, architecte et voyageur, [i" article]. — Clément- 
Janin. Gutenberg et l'imprimerie en France au XV^ siècle. 

La Grande Revue, 1901, 

ler Août. = R. Allier. La Cabale des dévots. [Suite. A suivre au no du' 
15 août, fin au no du ler septembre. Son rôle de bienfaisance, troublé d'accusations/ 
intestines, et limité aux pauvres qui pensent bien et pratiquent bien; sa luttC'^ 
contre le compagnonnage, contre les blasphémateurs, les illuminés (dont Simon 
Morin).] 

La Nouvelle Revue. 1901. 

ii^"" Août. = Ed. Gachot. Bonaparte et Kellermann (Documents inédits). [Mont 
comment, jusqu'après la bataille de Lodi, Carnot et Clarke, de connivence ave 
Berthier, soutinrent, auprès du Directoire, contre Bonaparte, Kellermann, généra 
en chef de l'armée des Alpes. Lettres de Kellermann, Clarke, Saliceti, Carnot, e£l 
du diplomate Faipoult.] 

15 Août. = A. Tardieu. La diplomatie française en Chine. [Etudie, d'après le 
télégrammes de presse, les débats parlementaires et les documents diplomatique 
le rôle « utile et brillant » qu'elle y a joué en 1900.] — J. Mélia. Un amour 
Stendhal. [En 1805 et 1806 pour l'actrice Mélanie Guilbert, dite « Louason », qu': 
avait rencontrée à Paris chez la Dugazon.] — A. Rabel. La deuxième campagne de* 
Bessières en Espagne. [A la tête de l'armée du Nord, quartier-général à Burgos, 
mars à mai 181 1. Bataille de Fuentes d'Onoro (5 mai) et démêlés de Bessières et 
Masséna. M. R. défend Bessières et soutient les assertions de Baudus, son aide de 
camp, contre celles de Marbot. Extr. d'un prochain ouvr. sur Le Maréchal Bes- 
sières.'] 

ler Septembre. = Ed. Pilon, Évolution du Journalisme français. [D'ap. l'ouvr. 
de M, H, Avenel sur La Presse française de ij 8^ jusqu'à nos jours.] 

La Quinzaine. 1901. 

16 Juillet. = V. DU Bled, Les médecins et la société française avant i']8<). [Nom- 
breuses anecdotes.] 

ler Août. = H. Welschinger. Lord Rosebery et Napoléon. [Étude élogieuse, avec 
des critiques, de l'ouvrage récent de lord Rosebery, La dernière phase.] — V, du 
Bled. Les médecins et la Société française après 178p. 



FRANCE 333 

i6 Août. = Ch. Baille. Manifestations politiques à V Académie française, d'après 
des documents inédits. [M. B. établit que l'Académie, après 1803, sut s'affranchir de 
« l'asservissement qu'avait parfois comporté le protectorat spécial du souverain », 
en étudiant « trois grands épisodes » de son histoire au xixe siècle : 1° l'affaire du 
discours de réception de Chateaubriand ; 2° la manifestation de l'Académie contre 
le projet de loi sur la presse de 1826; 3° la réception de Montalembert, avec 
son discours et la réponse de Guizot.] 

La Révolution française. 1901. 

14 Août. =H. MoNiN. Charles-Louis Chassin. [Né à Nantes le 11 février 1831, 
mort le 18 juillet 1901 ; persécuté par l'Empire pour ses opinions démocratiques, 
journaliste, rédacteur en chef, depuis 1878, dxifournal officiel (édition des communes), 
auteur de nombreux ouvrages politiques et historiques dont les plus connus sont 
Les Élections et les Cahiers de Paris (4 vol. in-8) et ses onze volumes sur La Vendée 
et la Chouannerie.'] — Gustave Isambert. Girey-Dupré chansonnier. [Né à Paris en 
1769, collaborateur de Brissot au Patriote français, fonde, en février 1791, la 
Légende dorée ou les actes des Martyrs, feuille de chansons patriotiques, pour oppo- 
ser aux Actes des Apôtres, aux Sahhats facobites de Marchand, et qui dura trois mois. 
A la fin de 1792, il entreprend la publication d'un almanach chantant, le Chan- 
sonnier patriote. Il suit la fortune de Brissot, lutte contre la Montagne, gagne en 
juin 1793 l'Eure et le Calvados, puis passe à Bordeaux où il est arrêté; ramené à 
Paris, il est traduit devant le tribunal révolutionnaire, condamné à mort et exécuté. 
Parmi ses collaborateurs étaient les futurs barons Bignon et Méchin.] — Henri 
Baulig. Anacharsis Cloots avant la Révolution. [Disciple spirituel de son oncle 
Cornélis de Pauw, il reçoit une éducation toute française. Après des études faites 
à Bruxelles, Mons et Paris, il entre à l'Académie militaire de Berlin où il s'ennuie, 
et qu'il s'empresse de quitter à vingt ans, à la mort de son père. Admirateur 
enthousiaste de Paris et de la France, il vient souvent à Paris, mais voyage aussi à 
travers l'Europe. Au moment de la Révolution, à 34 ans, il a déjà beaucoup écrit. 
Il croit à la raison et à la science; il est hostile à toute religion révélée, particuliè- 
rement au christianisme, mais il est déiste ; sur les ruines du « révélationnisme », 
il prétend édifier le « naturalisme » (religion et morale naturelles) ; en politique, 
il est partisan de l'autorité, réformiste, mais conservateur ; son idéal est le despo- 
tisme éclairé. Avec la Révolution, de gallophile, il deviendra cosmopolite; 
de monarchiste, régicide; de déiste, athée.] — J. Guillaume. Grégoire et le Van- 
dalisme. [Après avoir montré les mesures conservatrices des monuments de la lit- 
térature et des arts prises par la Constituante et la Convention avant les rapports 
de Grégoire, M. G. reproduit le texte du premier de ces rapports, du 14 fructidor 
an II, « sur les destructions opérées par le vandalisme et sur les moyens de les 
réprimer », avec des notes destinées à en rectifier les inexactitudes.] 

14 Septembre. = Antoine Bernard. Le 18 fructidor à Marseille et dans les 
Bouches-du-Rhâne. [Fréron,en l'an IV, a reconstitué toutes les administrations, tri- 
bunaux, municipalités des Bouches-du-Rhône, avec des patriotes éprouvés; les 
thermidoriens, fédéralistes et royalistes prennent leur revanche aux élections de 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 32 



334 REVUE DES PÉRIODiaUES 

germinal an V, qui livrent le département tout entier aux mains des ennemis du 
Directoire et de la Constitution de l'an III. Le coup d'État du i8 fructidor casse 
ces élections ; les thermidoriens quittent Marseille en masse. La Commission 
militaire du général Pille recherche les émigrés et les prêtres réfractaires qui sont 
rentrés et les fait fusiller ou déporter. Toutes les tentatives du pouvoir pour trans- 
former l'esprit du département et le gagner à la Constitution républicaine 
échouent; les Bouches-du-Rhône sont, en 1798 comme en 179S, un « noyau de 
Vendée ».] — J. Adher. La conspiration royaliste de la Haute-Garonne en Van IV 
et en Van V. [La mission du Girondin Laurence dans la Haute-Garonne, en l'an 
III, assure le triomphe du parti thermidorien. En l'an IV, les questions reli- 
gieuses surtout contribuent à troubler l'ordre ; le mouvement de réaction se tra- 
duit par des attentats à la propriété privée ou publique, des insuhes aux autorités 
constituées, des mutilations d'arbres de la liberté, etc. ; les agents du département 
interviennent énergiquement sur tous les points où l'ordre est menacé et encou- 
ragent les autorités locales qui font leur devoir. D'une part, la contre-révolution 
cherche à envelopper les autorités et les populations des campagnes ; d'autre part, 
le Département travaille à l'organisation et à la défense républicaines.] — Félix 
Bouvier. La Correspondance de Paolo Greppi. [Correspondance d'un grand sei- 
gneur milanais avec son père, de 1791 à 1800. Le tome I, de 179 1 à 1794, vient 
d'être publié par le comte Giuseppe Greppi, petit-neveu de l'écrivain. Paolo Greppi 
était un esprit libéral, témoin attentif et intelligent de la Révolution, dont les 
impressions offrent un grand intérêt.] — J. Guillaume. Grégoire et le vandalisme 
(suite et fin). [Suite du rapport du 14 fructidor an II, avec nombreuses notes indi- 
quant les exagérations et les inexactitudes qu'il contient. Dans une première par- 
tie, Grégoire trace un tableau lamentable de dévastations et de ruines; dans une 
seconde partie, changeant brusquement de ton, il énumère les richesses scienti- 
fiques, industrielles, artistiques de la République et célèbre la grandeur de la 
France nouvelle.] — Notes de lecture. I. Provision de Voffice d'avocat aux Conseils en 
faveur de Danton [12 juin 1787]. IL Napoléon et Corneille. [Napoléon aurait voulu 
faire barons les descendants de Corneille.] III. Une lettre de Crispi [à Jules Phi- 
lippe, préfet de la Haute-Savoie, du 18 septembre 1870. Crispi déplore les mal- 
heurs de la France, mais déclare que l'Italie ne peut nous être utile en rien.] — 
Programme du congrès des Sociétés savantes pour ipo2 . 

La Revue de Paris. 1901. 

I" Août. = G. Lanson. La « défection » de Chateaubriand {1824-182^'). [Renvoi 
de Chateaubriand du ministère des Affaires étrangères, le 6 juin 1824; Monsieur, 
Villèle et le parti dévot en ont été les auteurs. Ressentiment de Chateaubriand : 
il entame contre le ministère Villèle une violente et éloquente campagne d'articles 
et de brochures, qu'il poursuit jusqu'en 1827, et qui soulève contre lui légitimistes 
et catholiques. M. L. examine si, de sa part, il y a eu vraiment « défection ». Il 
conclut qu'il n'y a, entre son attitude en 18 16 et son opposition à Villèle, qu'une 
contradiction apparente, expliquée par la contradiction foncière de son tempé- 
rament, où s'alliaient le culte traditionnel de la légitimité et de la religion, le sens 



FRANCE 335 

de l'évolution historique et l'amour intéressé de libertés qui, comme celle de la 
presse, lui avaient permis de se faire un grand nom.] — P. Lehautcourt. La 
réorganisation de Varmée avant i8jo. [Les tentatives pour la réorganisation de 
l'armée, reconnue nécessaire après les événements de 1865 ev 1866, aboutissent 
au projet du M»! Niel, « compromis entre le remplacement et le service personnel, 
avec tous les inconvénients inhérents aux solutions mixtes ». L'hostilité de la 
population et de l'armée elle-même empêchèrent, d'ailleurs, qu'il fût sérieusement 
réalisé.] 

15 Août. = M's DE Clermont-Gallerande. Marie-Antoinette, le 10 août iy(j2. 
[Notes rédigées par le M's de C.-G., témoin oculaire, et adressées par lui à 
François Hue, ex-valet de chambre du Dauphin, auteur de mémoires intitulés : 
Les dernières années du règne et de la vie du roi Louis XVI (1806). Ces notes 
tendent à prouver que, jusqu'au moment de l'attaque, les habitants des Tuileries 
persistèrent à se croire en sûreté.] 

ler Septembre. == V'^ de Reiset. Le retour aux Tuileries. [Notes précises sur la 
rentrée de Louis XVIII de Gand à Paris.] — D"^ H. Folet. Ambroise Paré. [Il est 
le créateur réel de la chirurgie, bien qu'encore très crédule, et a inventé la ligature 
des vaisseaux : il nous donne sur les mœurs militaires du xvi^ siècle des détails 
nombreux et caractéristiques, et, en outre, il est un des types les plus intéressants 
de la bourgeoisie moyenne de la France à cette époque.] — S. Charléty. Une 
opération financière sous Louis XIV. [Emprunt lancé par le Consulat de la ville de 
Lyon en 1653; ^" i^77> Lyon a 1591 pensionnaires auxquels il est payé 
1. 129. 5 13 livres; mais les capitaux reçus n'ont jamais été portés en recette, et les 
pensions ont été assurées par les recettes ordinaires ; il est permis de conclure aux 
concussions du Consulat. Liquidation désastreuse : le Conseil arrête les réclama»^ 
lions des pensionnaires (1678).] — M. Herbette. Une ambassade turque à Paris 
sous le Directoire. [Episode du séjour à Paris d'Esséid-Ali, sur lequel M. H. pré- 
pare une étude d'ensemble : récit vif et coloré de sa réception par les Directeurs et 
la population parisienne en 1797]. 

15 Septembre. = J. Lemoine et A. Lichtenberger. Le marquis de la Vallicrc. 
[Il a largement profité de la situation de sa sœur auprès de Louis XIV, joué un 
rôle brillant dans la campagne du Munster en 1665, fini honorablement dans 
la charge de gouverneur du Bourbonnais, à l'âge de 35 ans (1676). Intérêt anecdo- 
tique de sa correspondance avec Louvois.] — Bon"e D. de Fontmagne. Un conflit 
jranco-turc en i8sj. [Fragment d'un journal écrit entre 1856-1858 auprès de son 
cousin, M. Thouvenel, ambassadeur de France à Constantinople, et intéressant la 
question des principautés danubiennes.] 

La Revue hebdomadaire. 190 1. 

20 Juillet. = Flotard. Le 24 février 1848 à l'Hotel-de- Ville de Paris. (Fin le 
27 juil. M. F. (f 1872) était en février 1848 directeur de l'instruction primaire à 
. l'Hôtel-de- Ville de Paris.] 

3 Août. = Cn. Baille. Six mois d'invasion prussienne (Janvier-Août iSji). 
[Suite et fin les 10 et 17 août. Lettres écrites par M. B., alors juge de paix à Ppli- 
gny (Jura), à l'un de ses beaux-frères.] 



336 REVUE DES PÉRIODIQUES 

24 Août. = Qe Fleury. Le Général marquis Arnaud d' Hautpotd . [Étude biogra- 
phique sur le général, né en 1780, officier d'artillerie à la Grande Armée, maré- 
chal de camp en 1819, et chargé pendant huit mois, en 1833 et 1834, de diriger 
l'éducation du duc de Bordeaux, mort en 1853.] — Amand d'Hautpoul. 
L'Éducation d'un prince. Quelques mois auprès du duc de Bordeaux (18)^-18^4). 
[Extrait des Mémoires inédits, à part quelques fragments publiés dans la Revî4e bleue 
et la Revue de Paris en 190 1, du G»' d'Hautpoul. L'article ci-dessus du C*= Fleury 
sert d'introduction. Suite les 31 août, 7 et 14 sept., et à suivre.] — A. de Malarce. 
Journal de ma vie. Mémoires de 184^-1^00. Serviteurs du temps jadis. [Suite; le 
début a paru en mars et mai. Anecdotes et souvenirs sur les domestiques des 
ascendants de l'auteur.] - Fr. Funck-Brentano. A travers l'histoire. Tournehut. 
[A propos de l'ouvr. de M. Lenôtre, pub. en 1901.] 

Le Carnet historique et littéraire. 1901. 

Juillet. = Mémoires inédits du général Chlapowski, officier d'ordonnance de Napo- 
léon /er, trad. par C. de Latour. [Suite. Siège de Dantzig, 1807. A suivre.] — 
A. Foulon de Vaulx. Un pastelliste du XVIII^ siècle. Joseph Bo^e {1^4^-1826). 
[Suite ; fin en août. Portr. et reproduct., notamment d'un portr. inédit de Marie- 
Antoinette, dû à Boze. — La Jin d'une société. Lettres du chevalier de l'Isle [au 
O^de Riocour, à Nancy. Suite (1763-1765) et à suivre]. — Cinq gravures extraites 
des Souvenirs de la comtesse de Montholon [pub. chez E. Paul par le comte Fleury, 
1901.] — Acte de baptême du duc d'Enghien [17 mai 1785]. — Une lettre de 
Madame Mère à la comtesse de Montholon. [Rome, 16 août i?2i, au sujet de la 
mort de Napoléon]. 

Août. = Bon Pierre de Bourgoing. Le général de division comte de Lorence:^; 
état raisonné de mes services. [Le général de Lorencez, né à Pau en 1772, comte 
de l'Empire, général de division, chef d'état-major et gendre du maréchal Oudi- 
not : ses états de service, très détaillés, aux armées des Pyrénées, 1791-1794.] — 
Ed. Beaurepaire. La Salle Molière. [Histoire delà maison sise passage Molière, rue 
Saint-Martin : d'abord siège de la Compagnie des Indes Occidentales, puis du Bureau 
des Nourrices; Boursault-Malherbe y crée, en 1791, le Théâtre Molière, devenu 
Théâtre des Variétés étrangères; le Colysée d'hiver s'y installe; le Théâtre 
Molière ressuscite en 1831 et ne dure qu'un an ; Rachel y débuta; un club s'y 
installe en 1848 ; à la fin de l'Empire, on y tient des réunions politiques ; aujour- 
d'hui, la salle est occupée par un cordier]. — C^^ Edw. Castello. Aventures d'un 
soldat, trad. de l'anglais par le C^e de Diesbach. [Suite. Campagne de Portugal, . 
1809.] 
Le Correspondant. 1901. 

25 Juillet. — G. Bapst. Balaclava et Inkcrmann. [Récit très vivant de ces deuSt 
batailles d'après des conversations avec le M^l Canrobert.] 

10 Août. = M. de Vernouillet. En Chine. Notes inédites d'un diplomate sur 
l'expédition de 1860. [Prise des forts de Takou, occupation de Tien-Tsin ^ 
Pékin.] 

25 Août. = Saint-Quirin. Une correspondance inédite de Chateaubriand (1826-^ 



FRANCE 337 

iS;6). Lettres à Mme de Cottens, née Laure de Ca^enove d'Ariens. [Fille d'une amie 
lie M"ie de Staël, M^e de Cottens habitait Lausanne. Elle connut Chateaubriand 
en 1825, lorsqu'il conduisit en Suisse sa femme malade. Quelques détails intéres- 
sants sur cette période de sa vie.] 

10 septembre. = Victe de Boislecomte. Un diplomate sons la Monarchie de 
Juillet. [Biographie d'après des papiers de famille, de M. de Boislecomte, entré 
dans la carrière diplomatique en 1814, directeur aux Affaires étrangères en 1829- 
i(S50, envoyé en mission auprès de Méhémet-Ali en 1833, en Espagne (1837)» 
ministre à La Haye (1838), ambassadeur en Suisse (1846), rentré dans la vie pri- 
vée en 1848 et mort en 1863.] 

Nouvelle Revue rétrospective. 1901. 

10 Août. = Souvenirs et pensées de Théophile Thoré (i8oy-iSoç). [Suite le 10 sept. 
République de 1848 et second Empire; anecdotes, notes relatives à la littérature et 
aux Beaux-Arts. A suivre.] — Lettres des Lec^inski à la comtesse d'Andlau et au 
maréchal du Bourg. [Fin; 1725-1738.] — Note de police sur Rivarol. 1801. [Il y 
est donné pour « un des personnages de l'Europe qui ont le plus d'esprit et le moins 
de qualités », et représenté comme politiquement très dangereux; il était alors à 
Berlin.] — Le triumvirat Maupeou, d'Aiguillon, Terray. [Six vers satiriques]. — 
Douie ans de campagnes (iy^4-i8o6). Lettres du vicomte Louis de Villiers à 
M. Aubron. [Suite; continué le 10 sept. Campagnes sur le Rhin (1798), armée 
d'Helvétie (1799), aile droite de l'armée d'Italie, siège de Gênes et cantonnements 
dans le Milanais (1880). A suivre.] 

10 Septembre. =: Lettres du prince de Talleyrand et de la duchesse de Dino [sa 
nièce] à Madame Adélaïde (6 août 18^0-20 avril 18 ji). [Écrites pendant l'ambas- 
sade de Talleyrand à Londres, à un moment où Louis-Philippe le consultait sur 
toute question importante. Ces lettres fournissent des détails intéressants sur la con- 
férence de Londres et l'affaire de Belgique, et sur le caractère de Talleyrand]. 

Revue bleue. 1901. 

13 Juillet. = L. SÉCHÉ. Le Centenaire de la signature du Concordat. [Résumé de 
l'historique du Concordat, éclairé par quelques documents épistolaires nouveaux 
qu'a publiés la Civiltà cattolica de sept. 1900.] 

20 Juillet. = P. Desjardins. Thomas Paine Républicain (suite). [A suivre au no du 
3 août. Fin aunodu 31 août.] — P. Lalande. La défense de lapesteau XFLL^ siècle. 
[Mesures prophylactiques et thérapeutiques.] — A. Lepage. Histoire d'un village. 
[Mauvages (Meuse). Tiré d'un livre à paraître intitulé : Au pays de Jeanne d'Arc]. 

27 Juillet. =: P. Stryienski. La Dauphine et' la guerre de Sept ans. [Fille 
d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne, elle souffre particulièrement des 
événements de la guerre de Sept ans, inaugurée par l'invasion de l'électorat de son 
père par Frédéric IL] 

10 Août. = G. Stenger. La Société sous le Consulat. [Librairie, théâtres et 
salons.] — G. Kahn. A. Rimbaud. [Vie et poésie.] 

17 Août. = L. Séché. Le dernier secrétaire de Chateaubriand, Julien Danielo. 
[A suivre au n° du 24 août. Renseignements inédits sur Danielo, auteur sans 



338 REVUE DES PÉRIODIQUES 

grande valeur, qui devint secrétaire de Chateaubriand sans doute grâce à sa qualité 
de Breton.] 

Revue de l'art ancien et moderne. 1901. 

10 Août. = L. Bénédite. J.-C. Ca:^in. [Fin de l'étude commencée en Juillet. 
Eaux-fortes]. — L. de Fourcaud. A. Watteau. [Suite, 3e article. Gr.]. — 
G. Maçon. Les arts dans la maison de Condé. [4e article. Gr.], — H. Doniol. 
I.e « Marché au chevaux » de Rosa Bonheur. [Gr.]. 

Revue des Deux-Mondes. 1901. 

ler Août. = E. Faguet. Une histoire de la Révolution française. [Dissertation 
sur les idées-maîtresses de la Révolution, à propos de l'ouvrage de A. Aulard.] 

15 Août. = Arvède Barine. La Gi-ande Mademoiselle. — V. La Fronde. [C'est la 
Fronde « racontée à travers la Grande Mademoiselle » ; « la Fronde a été son âge 
héroïque ; elle y entra par des raisons de roman, pour conquérir un mari à coups 
de canon, pour voir du neuf et de l'extraordinaire ; elle joua son rôle avec éclat 
et s'étonna, le reste de sa vie, d'avoir pu commettre tant de sottises. » L'article 
est fait à l'aide des mémoires connus.] 

!£•■ Septembre. = V'^ E. Melchior de Vogué. Une charretée révolutionnaire . 
[Longue analyse, avec citations copieuses, du livre de M. V. de MaroUes « Les lettres 
d'une mère, 1791-1793 » signalé dans le présent numéro de la Revue.] 

15 Septembre. = E. Daudet. La princesse de Liéven. [Esquisse de la biographie 
de la princesse (1784-1857) et étude sur ses relations avec Guizot, depuis 1837^ 
Extraits assez nombreux de lettres inédites de la princesse.] — Rouire. Les colons 
de l'Algérie. L La phase héroïque de la colonisation. [Elle va de 1830, année de la 
conquête, à 1842, année de la pacification définitive du Sahel et de la Mitidja. 
I. Le sol algérien avant l'occupation française. Il était inculte et stérile. II. L'œuvre 
des colons. Les premiers s'installèrent dans la banlieue d'Alger, en 1832. En 1835, 
ils pénétrèrent, en dépit de tous les dangers, dans la Mitidja; en 1837, près de 
10.000 hectares en culture. Détails sur la manière dont s'opéra la mise en 
valeur du sol, sur les produits obtenus, et sur la création des centres de coloni- 
sation. III. La politique de l'administration à l'égard des premiers colons. Elle fut 
hostile et vexaioire : administration civile et autorité militaire firent tout pour 
entraver leurs eff'orts. IV. Sac et destruction des établissements européens dans la 
Mitidja et le Sahel. Ruine générale des colons. Elle eut pour cause l'insurrection 
d'Abd-el-Khader, à la fin de 1839, et la guerre de répression qui la suivit. L'œuvre 
des premiers colons fut anéaptie. Accomplie librement, à force d'énergie et de 
labeur individuel, elle avorta parce qu'il manqua aux colons deux choses « que la 
métropole eût pu facilement leur donner : la sécurité, et je ne dis pas l'appui, ni 
la bienveillance, mais seulement la neutralité de l'administration ».] 

Revue des Études historiques. 1901. 

Juillet- Août. = R. Tabournel. Le roi de Vavant-règne : le Duc de Bourgogne. A 
propos de puhlications récentes. [Celles de MM. d'Haussonville et de Vogué.] — 
Fr. Funck-Brentano. Les Prisons de Paris en 1^44. [Reproduit un mémoire 
inédit conservé à la Bibliothèque Nationale.] 



FRANCE 339 

Revue d'histoire diplomatique. 1901. 

No 3. = Comte Greppi. La mission du comte Carhtti à Paris {i794-i'J9S)- 
[Le comte Carletti fut chargé par le grand-duc de Toscane, Ferdinand III, 
de renouer des relations pacifiques avec la Convention ; il signa le traité de paix 
du 13 février 1795 ; plus tard il fut expulsé par le Directoire pour avoir indiscrè- 
tement demandé à être reçu par Madame Royale, fille de Louis XVI, détenue au 
Temple et sur le point d'être mise en liberté]. — Flament. Philippe de Harlay, 
comte de Césy, ambassadeur de France en Turquie (161(^-1641). [Suite et fin. Indica- 
tion, en conclusion, des sources utilisées]. — Les anciens uniformes du ministère 
des affaires étrangères. [Grav.]. — H. Doniol. Sieyès et Bonaparte. [Réfîexions à 
propos des trois volumes de A. Chuquet sur la Jeunesse de Napoléon et du volume 
d'Albéric Neton : Sieyès d'après des documents inédits.] — P. Coq.uelle. Les 
projets de descente en Angleterre d'après les Archives des affaires étrangères. [ler article, 
où il s'agit des interventions de Louis XIV en faveur des Stuarts, en 1690, 1692, 
1708.] — LuiGi Krauss. L'évolution du pangermanisme au XIX^ siècle et la diplo- 
matie, [ler article. Étude destinée à expliquer les sympathies des Allemands de 
Bohême et d'Autriche pour la Grande Allemagne.] 

Revue d'histoire rédigée à l'État-major de l'armée. 1901. 

Juillet. = D. La bataille de Jemappes. [Suite; continué en sept. L'armée com- 
mence son mouvement le 18 oct. Il est ralenti par le manque de subsistances et 
d'objets d'équipement. Les troupes; autrichiennes, réparties sur 100 kilomètres, 
gênées par des diversions sur les deux ailes, n'ont pas le temps de se concentrer 
sur Mons, dont l'armée française atteint les abords le 5 nov. Dans les journées 
des 3 et 4 nov., Dumouriez avait cherché à étendre sa droite pour déborder 
l'ennemi; le 5, il fait prendre les positions de combat. Bataille du 6 nov. Carte 
des opérations entre Valenciennes et Mons et plan général de la bataille. A 
suivre.] — M. Etudes sur la campagne de 1J99. [Suite; continué en sept. État des 
forces en présence le 15 oct. 1798, avec carte de leur répartition. Hypothèse 
d'une rupture immédiate au début de l'an VII ; l'incident des Grisons (oct. 1798); 
l'entrée des Autrichiens dans les Grisons a failli mettre le feu aux poudres ; carte 
des Grisons; plan de la position de Zollbrùck, A suivre.] — E. La guerre de iSjo- 
i8ji (Suite). La journée du 4 août en Alsace. [Récit détaillé du combat de 
Wissembourg et considérations sur sa conduite de part et d'autre. Documents 
annexes et carte. A suivre.] 

Août. = G. Campagne de ly^^ en Alsace et dans le Haut-Palatinat. [Suite. XX. 
Haut-Rhin. En août et septembre, on redoute vivement que Bâle rompe sa neu- 
tralité et donne passage aux Autrichiens. XXI. Tentative de passage à Huningue. 
Elle a lieu le 17 sept, et échoue. XXII. Tentative de passage à Niffer (entre 
Huningue et Brisach). Elle échoue également, le 17 sept. XXIII. Bombar- 
dement de Vieux-Brisach et du fort Mortier. Vieux-Brisach est incendié. XXIV. 
Passage du Rhin à Strasbourg. Incendie de Kehl. Ces tentatives furent toutes mal 
conçues et mal exécutées ; « on voulut passer partout à la hâte, et l'on ne passa nulle 
part » (Legrand). Carte.] — L. La campagne maritime de i8oj. La phase décisive de 



340 REVUE DES PERIODIQ.UES 

la campagne de iSo^-iSo; contre l'Angleterre. [Extrait et résumé du 4e volume (en 
préparation) des « Projets et tentatives de débarquement aux Iles Britanniques de 
1803 à 1805 », par le Capne Desbrière. En février 1805, le plan de débarquement 
en Angleterre, momentanément abandonné par suite de craintes de guerre conti- 
nentale, est repris. Diversion de Villeneuve aux Antilles, conformément au 
« plan du 2 mars ». Étude des mouvements de Nelson jusqu'au moment-où il part 
à sa poursuite. A suivre,] 

Revue historique. 1901. 

Septembre-Octobre. = L. Davillé. Les relations de Henri IF avec la Lor- 
raine de 1608 à 1610. [Henri IV voulait détruire la puissance de la maison de 
Lorraine par d'habiles mariages : il voulait d'abord marier le duc de Vendôme à 
Mlle de Mercœur, puis assurer l'évêché de Metz au marquis de Verneuil, enfin 
préparer l'union du dauphin (Louis) avec la fille aînée du duc de Lorraine 
Henri II. M. D. étudie dans le détail ces différentes négociations et expose 
comment Henri IV réussit à devenir à peu près maître absolu dans les Trois- 
Évêchés. Au moment d'ouvrir la succession de Clèves, Henri IV envoya en 
mission auprès du duc Henri II le jeune Bassompierre, chargé de négocier le 
mariage de Louis, le Dauphin, avec la fille, encore très jeune, du duc de 
Lorraine. Devant les hésitations du duc, Henri IV s'était, semble-t-il, décidé à 
occuper le duché et à enlever l'héritière de Lorraine, quand il mourut assassiné.] 
— G. Lecarpentier. La propriété foncière du clergé et la vente des liens natio- 
naux d'origine ecclésiastique dans la Seine-Inférieure et spécialement dans le district de 
Caudehec. [Les conclusions de l'auteur de cette étude sont les suivantes : « la vente 
des biens nationaux n'eut d'autre résultat que de les faire tomber en majeure 
partie aux mains de la bourgeoisie déjà riche de terres; elle permit aussi à 
quelques gros cultivateurs de devenir propriétaires des fermes qu'auparavant ils 
louaient et à quelques artisans de villages et de bourgs d'acheter un petit champ 
ou une masure. La propriété ecclésiastique n'était plus, c'est vrai ; mais les terres 
possédées respectivement par les bourgeois, par les paysans et par les artisans 
étaient restées dans un rapport proportionnel sensiblement le même qu'avant la 
vente. »] 

Revue maritime. 1901. 

Juillet. = Delpeuch. Nos bâtiments de guerre et leurs ancêtres : le « Vengeur ». 
[Utilise quelques documents des Archives de la Marine]. — J. Fournier. Un 
document sur la marine au temps de Louis XIII. L'ordre d'escadre du duc de Guise, 
amiral de France (juin 162 j;). [Document tiré des Archives d'Aubagne, Bouches-du- 
Rhône]. 

Août. = G. Lacour-Gayet. La Campagne navale de la Manche en IJJ^. [Impor- 
tante étude faite avec des documents inédits tirés des Archives de la Marine ; la 
conclusion de l'auteur est celle-ci : « manque d'unité et de précision dans le plan 
d'ensemble, perte de temps, défaut d'approvisionnements : tout cela est imputable 
à la tête qui avait conçu le projet et qui le dirigea. Pour d'Orvilliers, il eut assez à 
faire de lutter contre les vents, contre la maladie, contre la lenteur de ses alliés, 



I 



FRANCE 341 

contre les hommes et les choses, contre tout en un mot, sauf contre les Anglais. 
C'est ainsi que l'absence d'une direction supérieure et un concours fatal de circon- 
stances désastreuses firent avorter une campagne laborieuse et méritoire entre 
toutes. »] — Lallemand. Chronique de Lorient de ij^2 à 1800 [25 sept. 1793- 
19 nov. 1794. Aucune indication d'origine. A suivre.] 

Revue Politique et Parlementaire. 1901. 

10 Septembre. = Maze-Sencier. La Boëtie. Un libéral au XVI^ siècle. [Suite et 
fin. Sa vie depuis 1554, année où il prête serment en qualité de conseiller à la 
cour de Bordeaux, jusqu'à sa mort, 1563.] 



NOTES ET NOUVELLES 



— Dans sa séance du 21 Septembre, l'Académie des sciences morales et poli- 
tiques a partagé également le prix du budget, de la valeur de 2.000 francs, entre 
M. BoissoNNADE, professeur à l'Université 4e Poitiers, et M. François Dumas, pro- 
fesseur à l'Université de Toulouse. Le sujet du concours était : « Étude des rela- 
tions commerciales de la France et de l'Angleterre depuis Henri IV jusqu'à la 
Révolution française. » Des mentions honorables ont été accordées aux auteurs de 
deux autres mémoires. 

— A la suite du concours de 1901, ont été nommés agrégés d'histoire et de 
géographie : MM. Gonnard, élève de l'École normale supérieure, Pierre Heinrich, 
étudiant à la Faculté des lettres de Paris, Kahn, boursier d'agrégation à la Faculté 
des lettres de Paris, Roussel, professeur de collège en congé, étudiant à la 
Faculté des lettres de Lyon, Roubaud, étudiant à la Faculté des lettres de Paris, 
Floquet, boursier à la Faculté des lettres de Nancy, Cave, chargé de cours au 
lycée de Sens, Zeiller, étudiant à la Faculté des lettres de Paris, Braesch, étudiant à 
la Faculté des lettres de Paris, de Felice, étudiant à la Faculté des lettres de Paris. 

— C'est définitivement au jeudi 3 1 octobre qu'a été fixée la première réunion 
générale de la Société d'histoire moderne, dont la Revue a annoncé la fondation dans 
son dernier numéro. Cette réunion aura lieu à 5 heures précises, à l'École des 
Hautes-Études (Sorbonne). 

— Nous croyons utile de signaler ici la création, au Ministère de l'Instruction 
publique, d'un Office d'informations et d'études, dirigé par MM. Charles-V. Lan- 
GLOis, professeur adjoint à la Faculté des Lettres de Paris, et V.-H. Friedel, et 
qui aura pour but : 1° de fournir des réponses aux questions qui lui seront adres- 
sées, touchant les choses de la science ou de l'instruction, par les professeurs ou les 
chefs de service des administrations françaises ou étrangères; 2° d'adresser aux 
chefs de services des départements intéressés des communications et des rapports 
sur les questions scolaires et scientifiques ; 3° de se tenir constamment en relation 
avec les universitaires étrangers, tels que ceux de Dresde, Upsal ou des États- 
Unis qui demandent fréquemment de leur désigner des jeunes gens pour des 
échanges internationaux de maîtres ou d'élèves. — On peut espérer que cette 
création aura, sur l'organisation du travail historique, les plus heureux effets. 

— Dans son Rapport au Préfet (Caen, 1901), M. Bénet, archiviste du 
Calvados, signale, au chapitre des dons, une importante collection de docu- 
ments entrée, cette année, dans le dépôt qui lui est confié : « Une mention 



NOTES ET NOUVELLES 343 

spéciale est due aux papiers provenant de M. de Surlaville, dont une partie 
nous a déjà été donnée par M. de Beaumont, et qui oflfrent un réel intérêt 
pour l'histoire militaire du xvni« siècle (M. de Surlaville, maréchal de camp 
ou lieutenant général des armées du Roi, était inspecteur général des gardes-côtes); 
canonniers et milices gardes-côtes des généralités et provinces de Bordeaux, Lan- 
guedoc, Poitou, Aunis et Saintonge, Provence, Roussillon, capitainerie de Nar- 
bonne, régiments de Poitou, Provence, Touraine, régiment de recrue de Rouen, 
notes d'inspection, notes sur les officiers, revues, comptabilité, fournitures, lettres 
du baron de WimpfFen (1763), de MM. de Bonneval, de La Houssaye, Bayet, 
Dejean, Pinard, etc, ; reconnaissance de la côte de la province de Roussillon, 
armement des redoutes, batteries et tours servant de signaux le long de la côte de 
Languedoc -, description des côtes de Languedoc pour savoir les lieux où des vais- 
seaux pourraient mouiller en cas de nécessité, avec un projet de défense de Cette, 
etc. » — es. 

— Encore un département où les recherches sur la période révolutionnaire vont 
devenir faciles : dans son Rapport au Préfet (Orléans, 1901), M. C. Bloch, archi- 
viste du Loiret, rend compte de son travail de classement de la série L (papiers de 
1790 à l'an VIII). Mais il ne se contente pas d'une énumération de liasses : il fait 
précéder son inventaire d'une description de la géographie administrative du Loiret 
depuis 1789 et, innovation intéressante, il joint à son rapport, destiné aux con- 
seillers généraux, une série de cartes coloriées donnant l'état du département aux 
différentes dates de son histoire. Il n'est pas mauvais de rappeler, par des images, 
à ceux qui lisent peu ou pas, l'histoire de leur région, et c'est en même temps 
une habile manière de leur donner le souci des archives. — C. S. 

— Le 15 juillet est mort, à l'âge de soixante-onze ans, M. Guillaume 
Depping, éditeur de la Correspondance administrative de Louis XIV, et auteur de 
nombreux articles sur les lettres de la Princesse Palatine. La Revue historique 
publiera prochainement un certain nombre d'extraits copiés par lui dans les 
archives de la préfecture de police, incendiée en 1871, et dont il avait déjà donné 
quelques spécimens. 

— Le 20 juillet est mort M. Charles-Louis Chassin ; né en 183 1, il était âgé 
de soixante-dix ans. Élève et ami de Michelet et Quinet, ardent républicain, il 
publia des articles et livres nombreux relatifs à la Révolution française. Après 
1871, il fut chargé de réunir et de publier les documents concernant les guerres 
de Vendée, contenus dans les archives françaises. Le résultat de ce travail a été un 
ouvrage de treize volumes, d'une importance capitale pour l'histoire des guerres 
de Vendée, rédigé avec conscience et impartialité, et qui valut à son auteur des 
éloges unanimes. 

— On signale l'apparition à Turin, à la date du i^r octobre, du premier numéro 
d'une Revue napoléonienne, publiée chez l'éditeur Casanova, sous la direction du 
baron A. Lumbroso. Cette revue acceptera des articles rédigés en français, en alle- 
mand, en anglais, en italien, en espagnol et en latin sur la période qui s'étend de 
1796 à 181 5. Sont indiqués comme devant collaborer : en France, MM. F. Bouvier, 



344 NOTES ET NOUVELLES 

L. de Bretonne, H. Houssaye, G. Larroumet, L. Madelin, Maret duc de Bassano, 
L.-G. Pélissier; en Allemagne, M. Hûffer, professeur à l'Université de Bonn; en 
Italie, MM. Franchetti, Sforza, Roberti ; en Angleterre, M. HollandRose, secrétaire 
de l'association des Extension lecturcrs ; en Autriche, M. Wertheimer, professeur à 
Vienne. Parmi les articles promis, figurent des études sur Pauline Borghèse 
(M. Sforza), sur les relations diplomatiques du Directoire et de la Cour de 
Naples (M. Franchetti), sur l'emprisonnement de Lucien Bonaparte à Turin et la 
police de Murât (M. Roberti), et des documents inédits sur la bataille de Marengo 
(M. Wertheimer). Le prix de l'abonnement est de 12 fr. pour l'Italie, 15 pour 
l'Union postale. Là Revue comprendra, trois parties : 1° articles originaux ; 2° docu- 
ments inédits ; 30 reproduction de pièces rares et analyses des livres et articles de 
revues. — Nous donnerons de la Revue napoléonienne un dépouillement régulier. 

— Travaux sous presse : 

R. Bittard des Portes. Charette et les guerres de Vendée. (Paris, Vivien). — 
Fte M. Boiitry. Une créature du cardinal Dubois. Intrigues et missions de M. de 
Tencin. (Paris, Vivien). 

— Dans la liste précédemment fournie (p. 228) des communications faites à la 
réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, nous avons omis celle de 
M. Armand Bénet, archiviste du Calvados, qui portait pour titre : A travers une 
collection d'autographes, Notes et documents sur Tahna et AfUe Georges. Ces docu- 
ments, tirés des papiers de Népomucène Lemercier, présentent un réel intérêt pour 
l'histoire du théâtre en France au xix^ siècle. 

— La librairie Fischbacher vient de mettre en vente des Études de théologie et 
d'histoire, publiées par les professeurs de la Faculté de théologie protestante de 
Paris, en hommage à la Faculté de théologie de Montauban, à l'occasion du tricen- 
tenaire de sa fondation (In-8, 359 p.). Nous y relevons les travaux suivants, qui 
intéressent nos études : G. Bonet-Maury, Jean Cameron, pasteur de l'église de 
Bordeaux, et professeur de théologie à Saumur et à Montauban, 1579-1625; 
R. Allier, Un incident philosophique de l'affaire Urbain Grandier ; /. Viénot, Les 
origines de la Réforme à Besançon, 1520-1534. 

— La librairie Garnier vient de terminer la réédition, précédemment signalée 
(Voir la Revue, II, 673), de ï Histoire de la guerre franco-allemande d'Amédée Le 
Faure. Elle comprend en tout 4 volumes (in-12), qu'on Ht avec intérêt. 

— Le dernier fascicule du Bulletin du Comité des travaux historiques et philolo- 
giques (nos 3 et 4, 1900), contient, pour la période moderne et contemporaine, les 
articles et documents suivants : M. Durand-Lapie, professeur au Lycée de Mon- 
tauban, étudie et commente les Lettres de François de Maynard, président au prési- 
dial d'Aurillac, membre de l'Académie française, relégué en Auvergne par la dis- 
grâce de Richelieu ; ces lettres contiennent beaucoup de renseignements sur l'his- 
toire poHtique et littéraire de 1640 à 1646; M. D.-L. exprime le vœu de voir 
écrire une biographie de Maynard et tirer de l'oubli un personnage à son avis trop 
peu connu. — M. Doublet communique au Comité, qui leur donne l'hospitalité dans 



NOTES ET NOUVELLES 345 

son recueil, sept Lettres inédites du premier académicien [Antoine Godeau] (1645- 
1671). — M. Rambault révèle un maréchal de Belle-Isle inconnu; en 1754, le 
maréchal créait à Marseille une savonnerie dont il confiait la direction à un entre- 
preneur. 

— Théodore Lefebvre. Les événements historiques et le Finistère de 1800 à 180;. 
Morlaix, 1900. In-8, 112 p. — Sous ce titre, M. Lefebvre a réuni une tren- 
taine de courts chapitres dans lesquels il expose la participation des Bretons du 
Finistère aux événements qui se sont accomplis en France depuis le lendemain 
du 18 brumaire jusqu'au milieu de 1805. Ces petites études se rapportent soit à 
l'histoire politique, soit à l'histoire militaire et maritime, soit à l'histoire religieuse. 
Il ressort de leur lecture que le Finistère, comme toute la France, accepta sans 
protestation, même avec satisfaction, le coup d'État du 18 brumaire. Ses habi- 
tants étaient surtout préoccupés par la menace d'une tentative de descente des 
Anglais en Bretagne et par les luttes contre la chouannerie, qui continuaient dans 
le sud-est du département. Puis, la politique de Bonaparte conservant, dans cette 
région, la forme d'un appui aux hleus contre les blancs, le Finistère put rester 
démocratique en se ralliant au nouveau régime. M. L. nous montre également les 
difficultés de la pacification religieuse dans la Basse-Bretagne, l'application du 
Concordat, les dispositions d'esprit du clergé breton à la fin de 1801, les efforts de 
la « Petite ÉgHse » contre le Concordat dans le Finistère. — Ce petit livre, où le 
récit des événements locaux est toujours rattaché à l'histoire générale de la France 
pendant la période consulaire, est ce qu'on appelle une œuvre de vulgarisation. 
Nous ne reprocherons point à l'auteur de ne pas indiquer les sources où il puise 
ses renseignements ; il n'a pas visé à faire un travail scientifique. Il s'adresse sur- 
tout, croyons-nous, à ceux de ses concitoyens qui ne connaissent pas, ou qui 
connaissent peu l'histoire de leur département. Son but a été, nous dit-il, d'éveil- 
ler les esprits et de signaler, d'après ses recherches et ses lectures, ce qui prête à 
des travaux spéciaux sur tel ou tel point historique où la Bretagne a joué un rôle. 
Ce n'est pas une tâche inutile; il faut savoir gré à M. L. de l'avoir entreprise. — 
P. M. 

— Paul S. Reinsch. French expérience luith représentative government in the West 
Indies. Reprinted from The American historical revieiu, vol. VI, no 3, april 1901, 22 p. 
(475 à 497). — M. R. a été séduit par ce sujet : la tentative faite par la France pour 
habituer une population de couleur au gouvernement démocratique; il prend pour 
exemple la Martinique qui, parle rapprochement des races et la comphcation des 
institutions, lui paraît comme un monde en miniature, « comme l'Athènes dePlaton 
ou d'Aristote » (p. 476). Car les institutions actuelles de ce pays sont le produit de 
deux politiques opposées qui se sont succédé à plusieurs reprises : d'une part, la 
poHtique de l'assimilation complète et de la centralisation sous les gouvernements 
républicains ; — d'autre part la politique des lois spéciales et d'une autonomie plus 
ou moins large sous l'Empire ou le régime de Juillet. En particulier le conseil 
général a gardé sous la République quelques-unes de ses importantes attributions 
antérieures qui, avec le système du suffrage universel, en font aujourd'hui une 
sorte de petit parlement national. — A ce propos, M. R. fait, en 3 pages (478- 



34^ LIVRES NOUVEAUX 

480), une courte et très claire revue des diverses législations par lesquelles l'île a 
passé : la constitution de 1795, la constitution de 1799, la Charte coloniale de 
1833, le régime de 1848, les sénatus-consultes de 1854 et de 1866. — De nouveau, 
depuis 1870, on est revenu au régime de la démocratie et de la centralisation 
absolue ; il en est résulté la domination des noirs, qui ne sont pas mûrs pour la 
liberté, les querelles de personnes, les violences parfois sanglantes des partis. Les 
députés, qui y sont des souverains au petit pied, exercent une influence considé- 
rable même sur le gouvernement de la métropole, surtout en matière coloniale ; 
car ils sont membres de droit du Conseil supérieur des Colonies. Cependant leur 
influence a été un peu diminuée par la création du ministère des colonies, qui est 
une première réaction contre le système de l'assimilation ; car dès lors les colonies 
ne sont plus de simples départements dont les services divers sont rattachés aux 
divers ministères. Et cette réaction paraît devoir se continuer : M. d'Estournelles 
de Constant demande la suppression de la représentation parlementaire pour le 
Sénégal, l'Inde et la Cochinchine. M. Doumer s'efforce de décourager toute ten- 
tative d'assimilation législative et sociale en ce qui concerne l'Indo-Chine ; 
M. P. Leroy-Beaulieu déclare que le suffrage universel est aux colonies une insti- 
tution absurde ; les colonies ont des besoins particuliers pour lesquels le suffrage 
universel n'est pas une panacée. — E. D. 



LIVRES NOUVEAUX 

Généralités et Instruments bibliographiques. — A. Bénet. Inventaire 
sommaire des Archives départementales antérieures à 1790. Calvados, Archives 
civiles, série F. Tome I : fonds de Petiville, de Beauraont-le-Duc et le-Hardy. 
Caen, Delesques. — Conseil de commerce et Bureau du commerce (1700-1791). 
Inventaire analytique des procès-verbaux par Bonnassieux. Introduction et table par 
Eug. Lelong. Paris, Imp. Nationale. — Inventaire sommaire des archives hospita- 
lières de la ville d'Orchies (Nord) antérieures à 1790, rédigé par /. Finot et 
/. Vermaere. Lille, Imp. Danel. — A. de Rouniejoux, P. de Bosredon et F. Ville- 
pelet. Bibliographie générale du Périgord. Tome IV. Périgueux, Imp. de la Dor- 
dogne. — Inventaire sommaire des archives historiques. Archives anciennes (Cor- 
respondance). Tome II, ler fascicule (nos 1616 à 1915). Paris, Imp. Nationale. 
[Ministère de la Guerre.] 

XVI^ siècle. — C'e Bégouën. Notes et documents pour servir à une bibliogra- 
phie de l'histoire de la Tunisie. Sièges de Tunis (1535) et de Mahédia (1550). 
Toulouse, Privât; Paris, Picard. — E. Guénin. Ango et ses pilotes, d'après des 
documents inédits tirés des archives de France, de Portugal et d'Espagne. Paris, 
Prudhomme. — Ahhè J. Neyrac. Les guerres de religion dans nos contrées : 
Guyenne et Périgord. Bergerac, Imp. Castanet. 

XVII« siècle. — Ch. Godard. Les pouvoirs des intendants sous Louis XIV, 
particulièrement dans les pays d'élection, de 1661 à 1715. Paris, Larose. 

XVIIJe siècle. — P. Audehert. L'affaire du Collier de la Reine, d'après la 
correspondance inédite du chevalier de Pujol. Rouen, Girieud. — P. P. Bliard, 



LIVRES NOUVEAUX 



347 



S.J. Dubois, cardinal et premier ministre (1656-1725). Tome I^r. Paris, Lethiel- 
leux. — Lettres inédites du Roi Stanislas, duc de Lorraine et de Bar, à Marie 
Leszczinsica (17 54-1 776) publiées avec une étude et des notes par P. Boyè. Nancy 
et Paris, Berger-Levrault, 4.00. — G. Lahat. Le bailli de Suffren. Documents iné- 
dits sur la campagne de l'Inde, 1781-1784. Bordeaux, Féret. [Actes de l'Acad. de 
Bordeaux.] 

Révolution et Empire, — E.-L. Bord. Histoire de la Révolution de Taren- 
taise et de la réunion de la Savoie à la France en 1792. Moutiers, Ducloz. — 
G. Bruley. Un homme de cœur : Prudent- Jean Bruley, avocat du roi, président- 
trésorier de France, maire de Tours, député à l'Assemblée législative de 1791, 
président du Conseil général de l'Indre-et-Loire, 1759-1847. Angers, Germain et 
Grassin. — C. Daux. La dictature de Robespierre et les mystiques révolution- 
naires. Paris, Sueur-Charruey. — Lt G. Fabry. Campagne de l'armée d'Italie (1796- 
1797). T. III. Paris, Chapelot, 15.00, [Section hist. de l'État-major de l'armée.] 
— Dix ans d'exil (1792-1802). Documents et mémoires inédits sur les pérégrina- 
tions et les souffrances de la noblesse et du clergé français sur la terre d'exil, 
recueillis, annotés et publiés par l'abbé A. P. Gaulier. La Chapelle-Montligeon, 
Imp. de Notre-Dame de Montligeon. — P. Grenier. Étude sur 1807. Manoeuvres 
d'Eylau et Friedland. Paris, Ch. Lavauzelle, 3.00. — L. delà Trèinoille. Souvenirs 
de la Princesse de Tarente (1789- 1792). Paris, Champion, 5.00. — Description 
des campagnes de guerre faites par moi, Marq (François) ex-sergent-major de vol- 
tigeurs (11 avril 1812-29 janvier 1816), pub. par le prince Jean d'Orléans. Paris, 
Dubois, 2.00. — Abbé P. Muguet. Recherches historiques sur la persécution reli- 
gieuse dans le département de Saône-et-Loire pendant la Révolution. T. III : L'ar- 
rondissement de Charolles. Chalon-sur-Saône, Bertrand. 

XIX^ siècle. — E. Grasset. Préface de Fr. Descotes. Joseph de Maistre : sa 
vie et son œuvre. Chambéry, Perrin. — E. Ollivier. L'Empire libéral. Tome VI. 
(La Pologne. Les élections de 1863. Loi des coalitions.) Paris, Garnier, 3.50. — 
C^^de Reiset. Mes souvenirs. Les débuts de l'indépendance italienne. Paris, Pion, 
7.50. — Cant Urdy. Campagne de 1870-71. Souvenirs d'un officier de lanciers. 
Paris, Ch. Lavauzelle, 4.00. — X. Guerre de 1870^71. Le combat de Peltre-sous- 
Metz (27 septembre 1870). Paris, Ch. Lavauzelle, 1.50. 

Histoire militaire. — C^e H. de Bouille. Historique du 13e régiment de hus- 
sards (pi.). Paris, Person. 

Histoire religieuse. — Abbé M. Cagnac. Fénelon, directeur de conscience. 
Paris, Poussielgue. — R. P. A. Chauvin. Le Père Gratry (1805-1872). Paris, 
Bloud. — Oe V. de Gaudemaris. Chartreuses de Dauphiné et de Savoie (1084- 
1900); Chartreuses de Provence '(1516-1899). Marseille, Imp. Marseillaise. — 
P. J. Guibert. Vie et vertus de Saint Jean-Baptiste de la Salle. Paris, Poussielgue. — 
E. Jarossay. Histoire d'une abbaye à travers les siècles. Ferrières-en-Gâtinais. Ordre 
de Saint-Benoît (508-1790). Orléans, Herluison. — P. Meynieux. Le clergé du 
diocèse de Limoges. L'œuvre de réforme morale des évêques, d'après les statuts 
synodaux (1295-15 19). Limoges, Ducourtieux. — Th. Valentin. La misère au 
xviie siècle et saint Vincent de Paul. Toulouse, Privât. — Th.' Valentin. Le ber- 
ceau de saint Vincent de Paul. Toulouse, Privât. 

Histoire économique et sociale. — L. Bourrllly. Les cahiers de l'instruc- 
tion publique en 1789. Paris, Delagrave, 3.50. — F. Husson. Artisans et compa- 



348 LIVRES NOUVEAUX 

gnons (études rétrospectives sur les métiers). Paris, Marchai et Billard, 2.50. — 
G. Lavalley. Études sur la presse de Normandie. Paris, A. Picard, 3.00. — 
A. Liesse. Un professeur d'économie politique sous la Restauration. J.-B. Say au 
Conservatoire des Arts et Métiers. Paris, Guillaume, 1.50. — E. Masmonteil. La 
législation criminelle dans l'œuvre de Voltaire. Paris, A. Rousseau. — E. Sermct. 
Le Droit de Grâce. (Histoire, fonctionnement.) Toulouse, Rivière. 

Histoire de l'art. — H. Clouiot. Catalogue descriptif et raisonné de l'œuvre 
d'O. de Rochebrune (1824- 1900). Niort, Clouzot ; Paris, Rapilly. — G. Coindre. 
Jules Machard (1839-1900). Besançon, Imp. Jacquin. — A. Fieffé. Les faïences 
patronymiques caractéristiques des saints dans la céramique nivernaise (pi.). 
Nevers, Ropiteau. — A. Franklin. Histoire de la bibliothèque Mazarine et du 
Palais de l'Institut. 2^ édition refondue. Paris, Welter, 18.00. — M. Hamel. Les 
Salons de 1901 (pi.). Paris, Manzi, Joyant. — Ph. Renouard. Documents sur les 
imprimeurs, libraires, cartiers, graveurs, fondeurs de lettres, relieurs, etc., ayant 
exercé à Paris de 1450 à 1600. Paris, Champion. 

Histoire locale et généalogique. — C^ /. de Moiixy de Loche. Les notabi- 
lités d'Aix-les-Bains depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. Aix-les-Bains, 
Gérente. — Th. Courtaux. Notice historique sur les seigneurs de la baronnie de la 
Bove, au pays laonnais, et sur le château de ce nom en la commune de Bouconville 
(Aisne) (1171-1901). Bergerac, Imp. Castanet. — A. Tollemer. Histoire générale 
de Bricquebec. Bricquebec, Cazenove, 2.50. — F. Fabre. Notes historiques sur la 
paroisse de Cubelle près Sangues (Haute-Loire). Le Puy, Imp. Prades-Freydier. — 
G. Z.e/'fli. Histoire delà ville de Dieppe de 1830a 1B75. Dieppe, Imp. Delevoye, 
3.50. — A. Durand. Chronologie des fastes de Fontainebleau (1137-1850). Fon- 
tainebleau, Imp. Bourges. — L* Trihouillet. Précis historique du Havre militaire. 
Le Havre, Lemale. — Mémorial généalogique des Malherbes, seigneurs de Bouil- 
lon. Juvigny, 1486-1771. Caen, Imp. Vallin. — /. Hay. Petite histoire du dépar- 
tement de la Mavenne, depuis les origines jusqu'à nos jours. Laval, Imp. Bar- 
néoud. — A. Lavallée. Le régime administratif du département de la Seine et de la 
ville de Paris. Paris, Berger-Levrault. — La vie parisienne au xix^ siècle. Paris de 
1800 à 1900 d'après les estampes et les mémoires du temps. 15= série. La troisième 
république (1870-74). Paris, Pion, 2.50. — P. Gleyrose. Petrucia Peyrusse. His- 
toire politique, administrative, économique et sociale d'une commune française. 
Paris, Giard et Brière. — laillepied. Les antiquités et singularités de la ville de 
Rouen. Réimp. annotée par l'abbé Tongard. Rouen, Gy. [Publ. des Bibliophiles 
normands.] — Ahhé Cosson. Histoire populaire de Saint-Hilaire-du-Harcouet. Saint- 
Hilaire, Imp. Levannier. — Le canal de Saint-Julien. Historique et documents 
(1171-1818). 2 vol. Cavaillon, Mistral. — Couard. Les bailliages royaux en 1789 ; 
villes, bourgs, paroisses et annexes dont les territoires ont formé, en 1790, le 
département de Seine-et-Oise, répartis suivant les bailliages royaux auxquels ces 
localités ressortissaient à la date de la convocation aux États généraux de 1789. 
Versailles, Imp. Cerf. — Abbé Froissey. Histoire de Soyers. Chaumont, Imp. 
Andriot-Meissonnier. — A. Denis. La dévastation de la cathédrale de Toul pen- 
dant la Révolution (gr.). Nancy et Paris, Berger-Levrault. 



MACOM, PROTAT FRERES, 



V Administrateur -gérant : Félix Malterre. 



La petite Vendée du Sancerrois 



On désigne sous le nom de « Petite Vendée du Sancerrois » un 
mouvement royaliste qui se produisit dans le département du Cher 
en l'an IV. L'expression de Vendée est peut-être bien ambitieuse 
pour caractériser cette prise d'armes fort brève et qui aboutit à un 
échec complet. Elle mérite néanmoins d'être conservée : on la 
trouve employée dans tous les documents officiels et, d'autre part, 
elle exprime assez exactement la connexion que les contemporains 
crurent reconnaître entre les événements de Sancerre et le grand 
soulèvement de l'Ouest, Très vite réprimée, puisque les rebelles 
entrés dans la ville le 13 germinal furent mis en déroute à Sens- 
Beaujeu le 21 du même mois, cette échauffourée ne semble pas 
avoir produit une impression profonde hors du département du 
Cher et des contrées limitrophes. Le Moniteur lui accorde tout au 
plus une page : le rapport du ministre de la guerre se borne à indi- 
quer d'une façon sommaire les mouvements de troupes auxquels 
elle donna lieu. Thiers lui consacre à peine quelques lignes, sans 
la distinguer bien nettement de l'insurrection de l'Indre, connue 
sous le nom de Vendée de Palluau. M. Chassin la mentionne 
brièvement dans ses « Pacifications de l'Ouest ». En revanche, 
les érudits locaux ont, à plusieurs reprises, raconté cet épisode de 
l'histoire révolutionnaire'. Mais aucun d'eux ne paraît avoir tiré 

I. Cf. A. Boulé. La Petite Vendée du Sancerrois. Mémoires de la Société histo- 
rique littéraire et scientifique du Cher. 11^ série, t. II, année 1873, p. 95-110; 
ihii., IVc Série, t. VIII, année 1892, p. 2-29; 3e étude d'après des documents 
nouveaux; ihid., IVc série, vol. X, année 1895, p. 248-236. — E. Godon. Uln- 
surrection de Sancerre. ibid., IVe série, t. IX, année 1893, p. 95-101. — 
Dumonteil. Recherches sur V affaire de Jarrioles. ibid., Ille série, t. II, année 1882, 
p. 245-292. — L. Jénw Une h-tire inédite du prieur de Jalogucs tue' au combat de 
Sens-Beaujeu et quelques nouveaux éclaircissements sur la Petite Vendée du Sancerrois. 
ihid., IV<^ série, t. XII, année 1897, p. 189-199. 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 23 



350 GEORGES YVER 

parti des documents très nombreux que renferment les archives 
départementales du Cher. Les registres des délibérations de l'admi- 
nistration départementale, la correspondance des autorités avec les 
ministres de l'intérieur et de la guerre, les rapports du commis- 
saire du pouvoir exécutif à Sancerre, et, d'autre part, le registre du 
tribunal criminel, conservé au greffe de la cour, permettent de 
reconstituer, pour ainsi dire au jour le jour, la genèse et les pro- 
grès de l'insurrection, en même temps qu'ils abondent en rensei- 
gnements sur l'état d'esprit des populations rurales au début du 
Directoire. A ces documents officiels s'ajoutent encore quelques 
pages des Mémoires d'Hyde de Neuville qui les complètent heu- 
reusement. Propriétaire dans la Nièvre, Hyde fut activement mêlé 
à la préparation dé la révolte ; il en connut les principaux chefs 
dont il seconda les intrigues et dont il assura la fuite après la vic- 
toire des républicains. 

La rébellion n'éclata pas à l'improviste et l'explosion n'en 
surprit personne. Durant les mois de nivôse, pluviôse, ventôse et 
floréal an IV, le canton de Sancerre fut le théâtre d'une agitation 
sans cesse grandissante dont les symptômes n'échappaient point à 
l'attention du commissaire du pouvoir exécutif, Dugenne. Les 
rapports adressés par ce fonctionnaire à Heurtault-Lamerville, 
commissaire du Directoire près l'administration départementale 
du Cher, témoignent à la fois de sa clairvoyance et des inquié- 
tudes que lui inspiraient les sentiments et les actes de la popu- 
lation. « C'est avec le sentiment profond de la douleur, écri- 
vait-il, le i8 nivôse, que je vous transmets le tableau d'une 
horrible Vendée que l'on veut organiser dans nos campagnes jadis 
si paisibles ' . » Les incidents auxquels cette lettre fait allusion ne 
manquaient point en effet de gravité. Des croix étaient plantées sur 
les places, l'arbre de la liberté renversé et scié durant la nuit, aux 
cris répétés de « vive la Religion, vive le Roi. » Des faits analogues 
se passent même en plein jour. Le i6 nivôse, tandis que l'adminis- 
tration municipale de Sancerre est en train de délibérer, un ras- 
semblement tumultueux se forme. Des individus veulent enlever 
de vive force une croix de bois renfermée sous le clocher et la 

I. Arch. du Cher, L. 984. Dugenne à Heurtault-Lamerville, 18 niv. an IV. 



LA PETITE VENDEE DU SANCERROIS 35 1 

planter sur la place de 1' « Orme-Saint-Père ». En vain l'agent 
municipal et l'adjoint accourus sur les lieux rappellent les séditieux 
à l'observation de la loi sur les cultes. Leurs « sollicitations frater- 
nelles » ne sont point écoutées, et, n'étant point en nombre, il 
leur faut rentrer à la maison commune, poursuivis par les huées 
et les cris de « Vive le Roi ' ». Le 20 du même mois autre incident. 
A l'issue des vêpres une bande de forcenés envahit la maison d'un 
sieur Lepiot, apothicaire, le somme de livrer le bâton de la con- 
frérie de Saint- Vincent, et, comme il prétend ne pas posséder cet 
insigne, lui enjoint de le retrouver dans un délai de huit jours, 
sous peine de voir renverser sa maison, brûler ses marchandises, 
mettre tout à feu et à sang ^ Ce n'étaient pas seulement des citadins 
et des paysans qui commettaient ces méfaits. Les plus enragés parmi 
les émeutiers étaient des déserteurs de la première réquisition, qui 
n'hésitaient pas à se montrer en ville et que tous reconnaissaient. 
Derrière ces énergumènes prêts à toutes les violences se cachaient 
des agitateurs plus dangereux encore. Le commissaire du pouvoir 
exécutif ne s'y trompait pas et signalait à l'attention du Département 
la nécessité de purger le pays des déserteurs et des prêtres réfrac- 
taires qui les poussaient à la révolte. « Par ma lettre du 18 courant 
écrivait-il, à Heurtault-Lamerville, je ne vous traçais qu'une faible 
esquisse des maux que la chouannerie prépare aux républicains.... 
Nos campagnes voisines sont fanatisées par des prêtres réfractaires, 
qui tous les jours redoublent d'audace et font des prosélytes. Voilà, 
citoyen, l'état de l'esprit public dans nos contrées; nous attendons 
tout de votre sollicitude K » 

Les craintes de Dugenne n'étaient que trop fondées. Les environs 
de Sancerre étaient infestés d'une foule de déserteurs qui couraient 
le pays armés de bâtons et de fusils. Leur nombre était assez con- 
sidérable ; 300 selon les évaluations les plus modérées ■*, 600 
selon d'autres, dont 50 pour la seule ville de Sancerre î. La plupart 

1. Arch. du Cher, L. 224. Extrait du registre des délibérations de la commune 
de Sancerre. Procès-verbal de rébellion, 16 niv. an IV. 

2. Ibid. Procès-verbal de rébellion, 20 niv. an IV. 

3. Arch. du Cher, L. 984. Dugenne à Heurtault-Lamerville, 23 niv. an IV. 

4. Arch. du Cher, L. 984. Rapport au lieutenant de gendarmerie de Sancerre 
(5 pluv.). 

). Ihid., Rapport du général Désenfants, 



352 GEORGES Y VER 

provenaient des armées de l'Ouest. La guerre de Vendée inspirait 
en effet une telle horreur aux paysans, qu'ils refusaient de rejoindre 
leurs corps ou les abandonnaient à la première occasion '. C'est en 
vain que l'administration, soucieuse de mettre fin à un pareil état 
de choses, avait essayé de les ramener au devoir par la persuasion et 
par l'emploi des moyens pacifiques. Dugenne avait même pris sur 
lui d'offrir aux jeunes gens qui feraient leur soumission le choix de 
l'armée où ils auraient à porter les armes. Ses efforts étaient demeu- 
rés stériles et ses patriotiques exhortations n'avaient convaincu que 
deux déserteurs ^ Le général Désenfanis, commandant militaire 
du Cher, venu en personne à Sancerre le 27 pluviôse, afin d'exa- 
miner la situation n'avait pas été plus heureux. « Je me suis fait 
un devoir, lit-on dans son rapport, d'aller chez tous les parents de 
ces lâches déserteurs pour tâcher d'obtenir quelques renseignements, 
mais toutes mes démarches ont été inutiles. J'ai trouvé leurs 
parents aussi lâches qu'eux et aussi ennemis de la patrie '. » Les 
insoumis se sentaient soutenus par leurs proches et par l'opinion 
publique. Les habitants se faisaient leurs complices et s'ingéniaient 
à les soustraire aux recherches de l'autorité. En maint endroit les 
cloches sonnaient pour les avertir de l'approche des gendarmes '^. 
Dugenne est contraint de constater le mauvais vouloir de ses 
administrés. « Il existe, dit-il, beaucoup de citoyens armés dans 
les communes des environs, et si je suis persuadé qu'ils n'entreront 
pas en insurrection, je ne le suis pas moins qu'ils chercheront à 
soustraire les déserteurs à nos recherches K » Il importait donc 
d'agir avec prudence ; des perquisitions trop sévères eussent irrité 
les paysans. Ils portaient des armes; il était toujours à craindre que, 
par des provocations maladroites, on ne les décidât à s'en servir. 
Aussi, encouragés par l'impunité dont ils jouissaient, les déserteurs 
s'enhardissaient-ils jusqu'à paraître en plein jour dans la ville où ils 
narguaient les autorités. Dans les campagnes leur présence rendait 
la circulation dangereuse. Écoutons plutôt le général Désenfants 

1. Compte rendu de l'administration départementale du Cher. 

2. Arch. du Cher, L. 984. Dugenne à Heurtault-Lamerville (23 niv.). 

3. Ibid., Rapport du général Désenfants. 

4. Ibid., Rapport du lieutenant de gendarmerie de Sancerre (18 pluv.). 

5. Ibid., Dugenne à Heurtault-Lamerville. 



LA PETITE VENDÉE DU SANCERROIS 353 

raconter la mésaventure, dont il faillit être victime au cours de sa 
tournée d'inspection. « En allant à Sancerre, le 27 courant... j'ai 
rencontré dans un bois taillis en coupe, situé entre Veaugues et 
Montigny, plusieurs personnes que leur fuite à l'aspect de la gen- 
darmerie nationale m'a fait suspecter être déserteurs. Je leur fis 
donner la chasse et parvins à me saisir de l'un d'entre eux. Je le 
sommai de mettre bas une serpe qu'il tenait ; mais à l'instant un 
homme qui se dit son père sauta à la bride de mon cheval et leva 
sur moi sa hache. Je fus forcé de lui faire lâcher prise d'un coup 
de plat de sabre. Cet homme cria au secours et je fus environné sur 
le champ d'un rassemblement d'hommes armés de haches, ce qui 
me détermina à lâcher un coup de pistolet au déserteur qui tomba 
sur le coup.... et à m'éloigner du danger. J'ai informé dé ce délit 

le juge de paix du canton, qui en a dressé procès-verbal * » 

Abandonnés à eux-mêmes, ces individus eussent troublé la tran- 
quillité publique sans cependant provoquer de désordres bien sérieux. 
Mais l'appui qu'ils rencontraient auprès de leurs compatriotes indi- 
quait un mécontentement général. Les habitants du Sancerrois ne 
cachaient plus leur hostilité vis-à-vis du gouvernement. Plusieurs 
cantons n'avaient point accepté la constitution de l'an III, et, soit 
par négligence, soit par mauvais vouloir, n'avaient point organisé leur 
administration municipale ^. En maint endroit les citoyens affec- 
taient de ne pas porter la cocarde nationale, insultant même ouver- 
tement ceux qui, par inclination ou par devoir, se montraient 
attachés à ce signe répubHcain '. Loin d'apaiser les esprits, les 
prédications des prêtres réfractaires les excitaient encore davantage. 
Les lois relatives à l'exercice du culte n'étaient plus observées. Des 
croix étaient plantées sur les routes et devant les églises. Presque 
partout les cloches sonnaient pour appeler les fidèles à la prière '^. 
A Bourges même des inconnus placardaient des inscriptions anti- 
républicaines sur les murs de la ci-devant cathédrale 5. Les prêtres 

1. Arch. du Cher, L. 984. Rapport du général Désenfants au C" Heurtault- 
Lamerville (30 pluv.). 

2. Moniteur. Récit des événements relatifs à la prise de Sancerre, 4 floréal an IV 
(Réimpr. du Moniteur, t. XXVIII, p. 249). 

3. Reg. de la police générale, f" 79. 

4. Reg. de la police générale, f" 79. 

5. Ibid., fo 32. 



354 GEORGES Y VER 

insermentés parcouraient librement les campagnes. Aussi les admi- 
nistrateurs du département se décident-ils à sévir. Dans la séance 
du 27 ventôse ils ordonnent aux agents municipaux et à leurs 
adjoints de fermer toutes les églises où l'on aurait convoqué les 
citoyens au son des cloches, et de dénoncer aux juges de paix les 
auteurs de toute manifestation extérieure du culte '. Chargée d'ar- 
rêter les réfractaires les plus compromis, Claude-Antoine Bûcher, 
ex-.prieur de Jallognes, Pierre Changeux ex-curé de Veaugues, 
Thomas Chemin ex-curé d'Azy, la gendarmerie ne remplit qu'à 
demi sa mission. Bûcher et Changeux échappent à ses recherches ^ 
La sévérité ne réussit pas mieux que la tolérance. L'opposition 
s'accroît et s'enhardit à mesure que l'impuissance des autorités 
devient 'plus manifeste. Le commissaire du pouvoir exécutif à 
Sancerre a beau multiplier les harangues, les exhortations et les rap- 
ports ; ses menaces n'effrayent personne et son zèle ne trouve pas 
d'imitateurs. Les autorités locales se montrent tièdes, à moins 
qu'elles ne se déclarent franchement ennemies du régime. 
L'agent municipal de Vignon démissionne plutôt que de prêter le 
serment de haine à la royauté. Celui de Sury-en-Vaux, les notaires 
de Souesmes et de Jars et leurs greffiers ne dissimulent pas davan- 
tage leurs mauvaises dispositions. Aussi Dugenne peut-il, avec 
quelque apparence de raison, protester contre l'accusation de 
mollesse, que le commissaire du département adresse aux officiers 
municipaux de Sancerre K Aux récriminations d'Heurtault-Lamer- 
ville il répond par une demande de renforts : « Si l'on veut répri- 
mer Tardeur des fanatiques et des déserteurs, il nous faut des forces; 
les nôtres sont insuffisantes. Nous sommes décidés à périr pour la 
défense de nos droits et le maintien de la constitution, mais il 
nous faut des secours, sans quoi nos efforts seraient infructueux 4. » 
« Il m'est impossible, écrit-il encore deux mois plus tard, de faire 
rejoindre les déserteurs, n'ayant pas de forces K » Sur cent hommes 
de garde nationale, on ne pouvait, en ^ effet, faute d'armes, en 

1. Reg. de la police générale, {° 86 «. 

2. Ibid., fo 77. 

3. Arch. du Cher, L. 984. Dugenne à Heurtault-Lamerville (29 niv.). 

4. Arch. du Cher, L. 984. Dugenne à Heurtault-Lamerville (23 niv.). 

5. /Hi., Dugenne à Heurtault-Lamerville (23 vent.). 



LA PETITE VENDÉE DU SANCERROIS 355 

équiper que trente. Encore cette troupe divisée par les dissenti- 
ments politiques et comptant dans ses rangs des parents ou des amis 
de ceux qu'elle avait mission de poursuivre ofFrait-elle peu de 
garanties '. La gendarmerie ne valait guère mieux. L'envoi de 
nombreux détachements aux armées du Rhin et de la Vendée en 
avait réduit l'effectif à trente hommes et l'avait à la fois désorgani- 
sée et démoralisée. Partis pour la Vendée bien montés et bien 
équipés, ceux des gendarmes qui en étaient revenus, sans chevaux, 
sans vêtements, épuisés de fatigue se trouvaient à peu près hors 
d'état de faire un service sérieux ^. Cette insuffisance de la force 
publique enhardissait les séditieux dont l'audace devenait insolente. 
Le « fanatisme finissait par gâter complètement l'esprit public ». Si 
les sonneries de cloche avaient momentanément cessé, les planta- 
tions de croix continuaient. Désenfants le constate avec regret, au 
cours de son inspection dans le canton de Sancerre : « Les signes 
du fanatisme sont placés sur les routes avec profusion... il semble 
qu'on s'attache à les multiplier plus que jamais pour servir d'éten- 
dard à la révolte. » Les passions sont surexcitées au plus haut 
point ; la guerre religieuse paraît près d'éclater. C'est aux cris de 
« Vive la Religion » que se font, en ventôse, les émeutes de 
Sancerre '. 

C'est aussi aux cris de « Vive le Roi ». En Berry comme en 
Vendée les royalistes cherchent en effet à exploiter le mécontente- 
ment public au profit de leur politique. Leurs agents, qui déjà 
viennent de rallumer la guerre dans l'Ouest, où Charrette et Stofflet 
rompant les pacifications ont repris les armes, songent à provoquer 
un soulèvement général du Centre. Des associations secrètes orga- 
nisées aux confins du Cher, de l'Indre, de la Loire, du Loir-et- 
Cher et de la Sarthe, sous la haute direction de la Féronnière, pré- 
parent l'insurrection de ces départements. Cette activité des agita- 
teurs royalistes est attestée par nombre de documents. Le 
« Mémoire sur les menées du parti royaliste », publié par M. Chassin, 
les Mémoires d'Hyde de Neuville, enfin l'acte d'accusation des 



1. Extrait du reg. des délibérations de la commune de Sancerre. 

2. Compte rendu de l'administration départementale du Cher, p. 29-30. 

3. Arch. du Cher, L. 984. Rapport du général Désenfants (30 pluv.). 



356 



GEORGES YVER 



rebelles de Sancerre fournissent des détails significatifs sur la pré^ 
paration du mouvement. L'exécution en fut confiée au comte 
Phélippeaux, l'ancien condisciple de Bonaparte à Brienne, pk 
tard son adversaire heureux à Saint-Jean d'Acre. Adjudant généra! 
dans l'armée du prince de Condé, il réussit à passer la frontière sous 
un déguisement et pénétra en France, muni de pleins pouvoirs et 
de proclamations au nom de Louis XVIIL Orléans, où il s'établit, 
devint le centre de ses opérations. Durant trois mois, caché sous le 
pseudonyme de Passaplan, il parcourut les environs de Sancerre, 
se concertant avec les royalistes, embauchant les déserteurs, exci- 
tant les paysans, choisissant enfin, parmi les notables du pays, le 
chefs destinés à commander sous ses ordres les bandes qu'il dési-< 
gnait sous le nom peut-être trop pompeux « d'armée catholique ei 
royale ». C'étaient MM. de Bonnetat, de Rigault, Bérard de^ 
Seguins, Bûcher-Martigny, appartenant tous à de vieilles familles d^ 
la région, quelques-uns mêmes comme Bûcher-Martigny ayani 
accepté des fonctions officielles. A ces personnages il convient 
d'ajouter Hyde de Neuville lui-même, qui, s'il ne prit pas part ai 
soulèvement, rendit de grands services aux organisateurs. A plus 
d'une reprise, il leur permit de passer dans le département de h 
Nièvre en leur faisant traverser la Loire sur une barque qui lu^ 
appartenait. Ce brillant état-major ne joua pourtant qu'un rôle 
secondaire dans l'élaboration et l'exécution du complot. Les plu^ 
utiles auxiliaires de Phélippeaux étaient gens de condition ph 
modeste. C'étaient, par exemple, « un quidam nommé Guillaumo| 
venu de Vendée où il ne trouvait plus à exercer ses brigandages * »j 
un prisonnier de guerre hongrois, Jean Kotschich de Karschau,^ 
évadé de la caserne de Cosne où il était détenu, un déserteur de. 
l'Empire, Michel Tailleur originaire de Kronstadt, compagnon habi- 
tuel de Phélippeaux dans ses tournées, enfin et surtout le prêtrej 
Bataille, vicaire insermenté de Souesmes. Décrété d'accusation 
avait toujours su se soustraire aux recherches de la gendarmeriel 
On le voit, sous des déguisements variés, et sous le pseu-; 
donyme de Maître Jean, parcourir les campagnes, prêchant à la fois 
l'Évangile et la rébellion, embrigadant les laboureurs et les bûche^ 



I. Reg. du tribunal criminel du Cher, fo 14. Acte d'accusation de Guillaumotl 



LA PETITE VENDÉE DU SANCERROIS 



357 



roiis, excitant le fanatisme des déserteurs, annonçant partout 
l'anéantissement prochain du gouvernement détesté. L'acte d'accu- 
sation esquisse, en quelques lignes, un saisissant portrait de ce rude 
compagnon. « A la tête des rassemblements formés par ses soins 
et son instigation, il excitait sa troupe fanatisée à se battre avec 
courage et à verser au nom de Dieu le sang des humains, leur dis- 
tribuant des chapelets, des papiers où étaient écrits les noms de 
Jésus, Marie ou autres noms de cette nature, comme étant des 
signes qui devaient distinguer de vrais catholiques et qui étaient le 
présage de la victoire.... Il a été remarqué toujours ci la tête des 
rebelles, revêtu d'une étole, faisant des discours, chantant des. orai- 
sons et répandant des bénédictions, menaçant de son indignation 
les prêtres Mêles à la loi ... les contraignant à la retraite ou à faire 
amende honorable, et, de concert avec ses dignes émules, interdi- 
sant toute fonction à ceux qui avaient été faits prêtres par un évêque 
constitutionnel, menaçant de les faire fusiller, ainsi que ceux qui 
auraient été mariés '. » 

Malgré la prudence de leurs auteurs, ces menées étaient soupçon- 
nées par les républicains. Le 14 ventôse, par exemple, Dugenne 
signalait à Heurtault-Lamerville la présence dans le ci-devant dis- 
trict de Sancerre de deux individus suspects circulant à cheval dans 
le pays. L'un paraissait être le maître, l'autre son domestique. Ils 
parlaient tantôt français, tantôt allemand, montraient une bourse 
bien garnie, engageaient les paysans en leur promettant douze sous 
par jour pour aller travailler dans les bois ^. Non content de recru- 
ter des soldats, le chef royaliste mettait à profit la faiblesse ou la 
complicité de certains fonctionnaires pour nouer des relations à 
Bourges et se tenir au courant des mesures prises par les autorités 
du département. Il s'était mis également en rapport avec un autre 
agent de l'émigration, Dupuis, dit Fauconneau, à l'instigation 
duquel un soulèvement analogue à celui qui se préparait dans le 
Sancerrois avait éclaté dans l'Indre 5, Ajoutons enfin que des armes 
et des munitions provenant d'Orléans pénétraient clandestinement 

1. Reg. du tribunal criminel du Cher, £015*. Acte d'accusation de Bataille. 

2. Arch. du Cher, L. 984. Dugenne à Heurtauh-Lamer\-ille (14 vent.). 

3. Reg. du tribunal criminel du Cher, fo 11 et 11 *. Acte d'accusation de 
Michel Tailleur. 



358 



GEORGES YVER 



dans le Cher. Des voitures les apportaient à Jars, où elles étaient 
déposées dans la maison d'une fille Ribert, et dans la boutique d'un 
forgeron nommé Alaberthe, qui se chargeait de les dis.tribuer aux 
paysans. Ces opérations nécessitaient de nombreux conciliabules '. 
Aussi Phélippeaux, Bataille, Bûcher-Martigny, Bûcher ex-prieur de 
Jallognes se réunissaient-ils fréquemment, soit à Jars, chez la fillel 
Ribert, soit au château de la « citoyenne Conflans » devenu, pour 1 
ainsi dire, le quartier général des conspirateurs. Ils y séjournaient' 
des journées entières, festoyant parfois jusqu'à deux heures du 
matin et discutant, verre en main, les intérêts de la bonne 
cause. 

L'inquiétude des républicains croissait cependant de jour en jour. 
L'embauchage des paysans, la venue de nombreux étrangers que 
la'garde nationale se montrait impuissante à arrêter ^, l'insolence des 
déserteurs, le voisinage de l'Indre où les insurgés s'agitaient depuis 
le commencement de nivôse, tout faisait redouter une rébellion 
prochaine. Les rapports du commissaire du pouvoir exécutif à San- 
cerre devenaient de plus en plus alarmants, les demandes de; 
secours, qu'il adressait au département, de plus en plus pressantes. 
Le Heutenant de gendarmerie, dont les trentes gendarmes ne réus- 
sissaient pas à débusquer les déserteurs des bois où ils se réfu- , 
giaient se vit obligé de réclamer la levée de cent hommes de garde 
nationale pour seconder ses soldats exténués. Cette démarche, en' 
révélant l'impuissance de l'autorité militaire et l'insuffisance de la- 
force publique ne pouvait avoir d'autre résultat que de donner cou-l 
rage aux séditieux. Il n'est donc pas étonnant que le général 
Désenfants ait rapporté de son voyage à Sancerre la plus fâcheuse ; 
impression. « L'esprit pubHc est absolument perdu dans ce canton 
le fanatisme y est à son comble ; le royahsme ose se montrer dans ; 
cette malheureuse contrée d'une manière assez audacieuse pourj 
m'inspirer les plus vives alarmes K » Et, sur-le-champ, il écrit auj 
ministre de la guerre pour l'informer de cette situation et le prier' 



1. Reg. du tribunal criminel du Cher, fo 36. Actes d'accusation de Berneau, 
laboureur à Ennordres, de la fille Ribert. 

2. Lettre du commissaire du pouvoir exécutif près l'administrateur du ' canton 
de Levet (18 vent.). 

3. Rapport du général Désenfants (30 pluv.). 



LA PETITE VENDEE DU SANCERROIS 359 

d'expédier des renforts. Les autorités civiles, de leur côté ne 
demeurent point inactives. Sur la réquisition d'Heurtault-Lamer- 
ville, l'administration décide d'appeler trois cents hommes de garde 
nationale pris dans toutes les communes du département. Ils 
devront se réunir en un lieu désigné par le général Désenfants et se 
tenir prêts à marcher au premier signal '. Un détachement de 
dragons stationne à Gien, à huit lieues de Sancerre. Le commis- 
saire du canton d'Aubigny donne avis de leur présence au ministre, 
et lui fait remarquer que cette force armée pourrait être utilisée 
contre les déserteurs \ Enfin résolus à ne point laisser le dépar- 
tement dépourvu de troupes, les administrateurs du Cher refusent 
d'envoyer dans l'Indre les deux cents gardes nationaux et la com- 
pagnie de canonniers dont les autorités de ce département avaient 
sollicité le concours contre les rebelles '. Ceux-ci n'en furent pas 
moins dispersés par le général Cannel à Palluau, d'abord, puis à 
Buzançais. La nouvelle de cet échec des royalistes, celle de l'insuc- 
cès des mouvements insurrectionnels tentés à Château-du-Loir, à 
Villedieu, à Montoire, l'exécution de Charrette à Nantes (27 ven- 
tôse) raffermirent le courage des républicains du Cher et leur ren- 
dirent même l'espoir d'éviter un conflit sanglant. Un compte rendu 
des événements de l'Indre rédigé par les soins de l'administration 
fut répandu dans tout le département. Ce document se terminait 
par un chaleureux appel aux déserteurs. « N'hésitez plus, citoyens, 
à rentrer dans le devoir. Rendez-vous avec confiance auprès du 
commissaire du pouvoir exécutif qui vous rouvrira le chemin de 
l'honneur, en vous dirigeant vers les armées du Nord où vos frères 
vous attendent...... Hâtez-vous d'épargner à vos parents, à vous- 
mêmes, à tous ceux qui voudraient favoriser votre désobéissance le 
sort qui a frappé les rebelles du département de l'Indre. La répu- 
blique triomphera des fanatiques, des royalistes, des intrigants et 
des lâches -*. » 

Ces exhortations ne furent point entendues. « Goûtée et bien 

1. Arch.'du Cher, L. 224. Arrêté du icr vent. 

2. Ibid., L.'945. Lettre du commissaire du pouvoir exécutif près la municipalité 
d'Aubigny (10 vent.). 

3. Rcg. de la police générale (25-28 vent.). 

4. Arch. du Cher, L. 224. 



360 GEORGES YVER 

sentie de tous les vrais patriotes ', cette proclamatiofi n'eut pas plus 
de succès que les précédentes. Elle paraît même n'avoir eu d'autre effet 
que de déchaîner la rébellion. Partout dans les campagnes les 
cloches recommencent à sonner. A Sancerre même, le jour de la 
réquisition des chevaux destinés aux armées, les habitants refusent 
formellement de se dessaisir de leurs bêtes. Le bruit court avec 
insistance que sous peu la ville sera attaquée par les brigands ^ 
Quelques-uns, il est vrai, soutiennent au contraire, mais sans con- 
vaincre personne que, découragés par la défaite des royalistes de 
T'Indre, ceux du Sancerrois remettent à une époque ultérieure l'exé- 
cution de leurs projets. Aussi Dugenne n'est-il rien moins que 
rassuré, et, tout en jurant de mourir à son poste, en bon républi- 
cain, exhorte-t-il le Département à expédier, sans plus tarder, des. 
renforts et des munitions. Ne sait-on donc pas à Bourges que la 
plupart des habitants de Sancerre, loin de s'opposer à la révolte 
sont disposés à se tourner contre les défenseurs de la loi? Les ren- 
seignements recueillis par l'administration municipale, dans sa 
séance extraordinaire du 10 germinal, ne laissent plus aucun doute 
sur l'imminence du danger. Deux voitures d'armes sont arrivées à 
Jars : des citoyens dignes de foi l'affirment. D'autres ont vu des 
bandes de déserteurs de la première réquisition se diriger vers ce 
bourg, en armes et la cocarde blanche au chapeau. Aux portes 
mêmes de la ville, dans le village de Saint-Satur, un canonnier de 
la garde nationale a été arrêté et maltraité par les brigands. L'opi- 
nion générale est que l'attaque aura lieu dans un délai de deux ou 
trois jours, peut-être même plus tôt. Aussi la municipalité enjoint- 
elle aux gardes nationaux de rechercher et de dissoudre au besoin 
les rassemblements suspects ; la garde de la ville est triplée, un 
courrier expédié à Bourges porteur de l'arrêté municipal et d'une 
lettre conçue en termes pressants. « L'orage qui gronde dans nos 
cantons est près d'éclater Nous désirerions bien que son explo- 
sion n'eût pas lieu ou bien qu'elle fût tellement différée que les 
secours que nous attendons de vous soient arrivés... Soyez assurés 
qu'en attendant nous ferons bonne contenance, et, supposé que 



1. Arch. du Cher, L. 984, Dugenne à Heurtault -Lamerville (8 germ.). 

2. Ibid., Dugenne à Heurtault-Lamerville (10 germ.). 



LA PETITE VENDÉE DU SANCERROIS 361 

l'ennemi vienne nous attaquer, nous sommes tout disposés à 
mourir à notre poste \ » Ces pressentiments n'étaient que trop jus- 
tifiés. Le lendemain, à deux heures du matin, Dugenne expédiait 
une nouvelle lettre annonçant le début de la révolte : « Citoyen, 
les brigands n'ont pas encore paru; on nous avait même assuré que 
les lâches déserteurs les avaient quittés, mais dans l'instant on 
vient de m'avertir de Saint-Satur, que les chefs de cette horde de 
scélérats viennent de rassembler ceux de cette commune et les ont 

emmenés, pour revenir bientôt, disent-ils, tomber sur Sancerre 

Ils ont réussi soit par eux, soit par leurs émissaires à égarer le 
peuple, au point qu'il désire voir arriver cette exécrable bande, 
disant qu'ils ne viennent pas pour faire du mal, mais bien pour 

rétablir la rehgion, proclamer le Roi et châtier les républicains 

Les fanatico-royalistes sont d'une joie révoltante..,.. Si vous ne 
nous envoyez très promptement des forces imposantes, c'en est 
fait; nous succombons et tous les républicains seront sacrifiés...., 
Ne perdez pas de temps; le mal est à son comble ^. » 

Les rebelles s'étaient en effet décidés à engager la lutte. A la 
vérité, depuis que la défaite des royalistes à Palluau et à Bùzançais 
avait fait perdre l'espoir d'un soulèvement général des départements 
du Centre, Phélippeaux se montrait hésitant. Les homrries les plus 
clairvoyants de son parti, ceux à qui la connaissance du pays et des 
habitants permettait une saine appréciation des choses, doutaient 
maintenant du succès et ne se trompaient pas sur la portée pos- 
sible du mouvement. « Ils n'avaient point, écrit, Hyde de Neu- 
ville, l'ambition illusoire d'obtenir de grands résultats d'une action 
isolée; aussi leur but était-il d'opérer une diversion utile à la 
Vendée, et, qui sait, si le mouvement réussissait de parvenir à faire 
jonction avec Charrette vers lequel toutes les espérances se tour- 
naient alors K » Les royalistes ignoraient encore à ce moment la 
mort du chef vendéen, et, lorsque quelques jours plus tard, les 
chefs furent informés de cette fâcheuse nouvelle, ils eurent grand 
soin de la tenir secrète. En outre les paysans n'inspiraient à Phé- 

1. Arch. du Cher, L. 224. L'administration municipale de Sancerre aux c"s 
administrateurs du département. 

2. lbid.,L. 984, Dugenne à Heurtault-Lamerville (13 germ., 2 li. matin). 

3. Hyde de Neuville, Mémoires, X.. I, p. 141. 



362 GEORGES Y VER 

lippeaux qu'une médiocre confiance; il les savait braves, mais sus- 
ceptibles de se débander et de s'enfuir à la moindre cause de 
panique. Dupuy, l'un des chefs de l'insurrection de l'Indre, l'avait 
mis en garde contre les gens des campagnes, « Les vieux paysans, 
lui écrivait-il, surtout les pères de famille sont très J,. f... de leur 
métier, quoique d'une excellente opinion.... Dix cavaliers appuyés 
de quelques gendarmes suffisent à disperser trois cents hommes 
armés de faux ' ». Instruit par ces avertissements le commandant 
de l'armée ro3'ale et catholique tergiversait ; il cherchait à gagner 
du temps, car il attendait l'arrivée de quelques jeunes gens capables 
de le seconder et d'encadrer solidement ses troupes. Aussi, dans un 
conseil de guerre tenu à Jars, proposa-t-il de retarder l'ouverture 
des hostilités, d'abord fixée au 3 avril (13 germinal), et de la repor- 
ter quinze jours plus tard. Cette proposition ne put être adoptée. Un 
certain nombre de chefs, que Phélippeaux avait négligé de prévenir, 
ignoraient la modification apportée au plan primitif, d'autres s'y 
opposèrent. Bataille survint, accompagné de quelques acolytes et 
somma PhéHppeaux d'exécuter le complot la nuit suivante ^. Peut- 
être craignait-il de voir se refroidir l'ardeur des déserteurs et des 
paysans ; peut-être avait-il connaissance des mesures de répression 
projetées par l'administration du département. Il n'en est pas moins 
certain que ses objurgations passionnées et véhémentes triom- 
phèrent des hésitations du représentant de Louis XVIII. Un inci- 
dent imprévu contribua à hâter le dénouement. Un émissaire 
royaliste du nom de Bonin, envoyé à Sancerre pour distribuer des 
proclamations aux habitants fut reconnu par quelques-uns d'entre 
eux et conduit au district. Il réussit à sortir indemne de l'inter- 
rogatoire auquel il fut soumis, mais les papiers, dont il avait 
confié la garde à la femme d'un de ses amis, furent livrés par elle 
aux autorités '. Les projets des rebelles se trouvaient connus; il 
importait de les exécuter, avant que les républicains n'eussent eu 
le temps de se mettre en défense. Aussi l'ordre d'insurrection fut-il 
donné. Dans la nuit du 12 au 13 germinal le tocsin sonna dans 



1. Reg. du tribunal criminel du Cher, fo 10. Acte d'accusation de Passaplan. 

2. Hyde de Neuville, Mémoires, t. I, p. 143. 

3. Ibid., t. I, p. 141. 



LA PETITE VENDÉE DU SANCERROIS 363 

toutes les communes du canton. A ce signal, paysans, prêtres 
réfractaires accoururent. Bientôt une colonne de 2000 hommes 
environ, dont 400 bien armés, escortée d'un grand nombre d'en- 
fants et de femmes, se mit en marche. A six heures du matin, elle 
entrait croix et bannière en tête, dans le bourg de Sury-en-Vaux, 
abattait l'arbre de la liberté, arborait le drapeau blanc, et, grossie 
d'un contingent conduit par Bûcher-Martigny, juge de paix du 
canton, prenait la route de Sancerre ' . 

11 était environ dix heures du matin lorsque les bandes royalistes 
apparurent devant les murs de la ville. Aussitôt, Guillaumot envoyé 
en parlementaire se présenta, porteur d'une proclamation signée : 
Phélippeaux, lieutenant général des armées du roi et Bûcher, 
prieur de Jallognes, secrétaire. Invités à se rendre, les habitants 
ne tentèrent aucune résistance. Les patriotes n'étaient pas en 
nombre. La garde nationale répartie entre quatre postes ne comptait 
que 154 hommes au témoignage du commandant Gravot, 100 
même, selon le rapport de la municipalité. On possédait bien deux 
canons, mais seulement sept ou huit livres de poudre. Les armes por- 
tatives manquaient; quarante hommes n'avaient à leur disposition que 
des piques; les autres étaient munis de fusils de caUbre ou de chasse 
avec quatre-vingts cartouches. Les renforts demandés à Bourges ris- 
quaient fort de ne point arriver à temps, non plus que les secours 
réclamés aux localités voisines du département de la Nièvre, 
Pouilly-sur-Loire et la Charité. Aussi le commissaire du pouvoir 
exécutif, la garde nationale et avec eux un certain nombre d'habi- 
tants prirent-ils le parti d'abandonner la place et de se replier sur 
Bourges, où ils arrivèrent le lendemain. Leur départ fut si précipité, 
qu'ils négligèrent d'enclouer les deux canons qu'ils ne pouvaient 
emmener et même oublièrent d'emporter leur drapeau. La situa- 
tion, inquiétante, à coup sûr, n'était cependant pas assez désespérée 
pour excuser une fuite aussi prompte. La position de Sancerre au 
sommet d'une colline escarpée eût permis à une poignée 
d'hommes résolus, d'arrêter les assaillants pendant quelques heures. 
Il n'en eût point fallu davantage. Dans la journée même du 13 ger- 
minal, un détachement de gendarmerie venu de Cosne s'avança 

I . Reg. du tribunal criminel du Cher, £09,11. Acte d'accusation de Passaplan. 



364 GEORGES YVER 

jusqu'au bourg de Saint-Thibaut et ne rebroussa chemin qu'en 
apprenant la retraite des républicains. Le lendemain apparaissait 
sous les murs de la ville un détachement de cavalerie arrivant 
d'Orléans. Gravot, qui était resté à Sancerre, put entrer en relation 
avec le chef d'escadron qui les commandait; mais cet officier ne 
voulut point tenter une attaque. Il se borna à remettre un ordre 
signé de sa main pour le commandant militaire de Cosne à Gravot. 
Celui-ci se rendit alors dans cette ville, mais à peine y était-il 
arrivé qu'on l'arrêtait comme suspect et qu'on le gardait en prison 
durant trois jours. Les rebelles demeurèrent donc maîtres de la 
place. Quelques patriotes pourtant blâmaient l'attitude des républi- 
cains. « Si l'on eût suivi mon conseil, écrivait le lendemain un 
témoin oculaire, c'est-à-dire si on ne fût parti qu'après avoir vu 
les forces de l'ennemi, les rebels {sic) ne seraient pas entrés pour le 
moins hier '. » On ne saurait toutefois oublier qu'une bonne partie 
de la population était d'avance gagnée à la cause royaliste. La plu- 
part de^ habitants manifestaient ouvertement leur sympathie poux 
les insurgés; beaucoup comptaient parmi eux des amis ou des 
parents. Les patriotes avaient à craindre les ennnemis du 
dedans, autant et plus peut-être que les ennemis du dehors. Quoi 
qu'il en soit, l'occupation de Sancerre permettait aux insurgés de 
commander à la fois le cours de la Loire et tout le pays jusqu'aux 
environs de Bourges. 

Maître de la ville, Phélippeaux y avait reçu un accueil chaleu- 
reux. « Tout le monde, raconte le témoin occulaire déjà cité, porte 
ici la cocarde blanche. » Des manifestations royalistes et catholiques 
se produisirent. Louis XVIII fut acclamé, le drapeau blanc arboré, 
l'arbre de la liberté renversé, quelques citoyens forcés de crier « vive 
lé Roi ». Mais il ne fut point commis, ce semble, d'actes de brigan- 
dage et de violence. Sans doute Bataille et ses acolytes se répan- 
dirent en menaces contre les patriotes et les prêtres assermentés, 
mais ils durent se borner à de vaines paroles. Le commandant en 
■chef et les plus sages de ses lieutenants comprenaient, en effet, 
qu'il importait de ne pas compromettre leur cause par des crimes 
inutiles. Les premiers avis parvenus au département annonçaient le 

■ ■ I. Arch. du Cher, L. 984. Lettre adressée de Sancerre au citoyen Lepiot. 



LA PETITE VENDÉE DU SANCERROIS 365 

pillage des archives et la destruction des papiers publics ; on recon- 
nut plus tard que tous les documents officiels étaient restés 
intacts '. Aussi bien les administrateurs des cantons restés fidèles 
à la république, exagéraient-ils les méfaits des brigands afin de 
maintenir plus sûrement les citoyens dans le devoir, « Ces scélé- 
rats, s'écriaient dans une proclamation, les officiers municipaux du 
canton d'Argent '', qui ne peuvent plus échapper à la punition de 
leurs crimes, veulent, avant de les expier, vous égorger, égorger 

vos femmes et vos enfants, vous piller Déjà ils se sont emparés, 

dans le pays où ils sont des bestiaux des laboureurs C'est un 

vol général, un pillage, un incendie dont vous êtes menacés. » Ce 
tableau ne correspond nullement à la réalité. La vérité est que, 
pour se procurer des fonds les royalistes se sont emparés de la caisse 
de l'enregistrement 5, mais qu'ils n'ont pas touché aux propriétés 
particulières. Ils ont ainsi frappé Sancerre d'une contribution de 
i.oooécus, assez légère, en vérité, si elle n'avait été levée presque 
exclusivement sur les protestants. Prêtres et paysans avaient même 
voulu taxer à part les calvinistes de la ville et leur imposer le paie- 
ment de 12.000 livres. L'un des aventuriers venus de Vendée, 
Guillaumot, approuvait fort cette mesure ; Bûcher-Martigny et 
quelques autres y étaient opposés et firent entendre des protesta- 
tions énergiques. Les adversaires en seraient peut-être venus aux 
mains si Phélippeaux, « d'un caractère doux et humain, » n'avait 
réussi, non sans peine, à mettre à la raison ses peu dociles auxi- 
liaires -t. 

Mais il ne suffisait pas au représentant de Louis XVIII de se pro- 
curer de l'argent, ilr lui fallait aussi renforcer son armée, avant de 
poursuivre ses opérations militaires. Aussi le voyons-nous, à peine 
entré dans la ville, rédiger une nouvelle proclamation, adressée à ceux 
des habitants qui avaient abandonné Sancerre. A ceux qui rega- 
gneraient leur domicile dans un délai de quatre jours, à partir du 
15 germinal, il promettait amnistie complète. Ce délai passé il 

1. Reg. delà police générale, p. loi. 

2. Reg. de la municipalité du canton d'Argent, fo 23 '. 

3. Reg. delà police générale, f° ici. 

4. Chassin, Les Pacifications de VOuest, t. II. p. 437. Reg. du tribunal criminel 
du Cher, fo 141, Acte d'accusation de Bûcher-Martigny. 

Revue d'histoire moderne et contemporaine. — III. 24 



366 GEORGHS YVER 

autoriserait le pillage chez tous ceux qui ne seraient point rentrés 
dans leurs foyers '. Un émissaire, porteur de la proclamation, fut 
envoyé à la poursuite des fuyards, pour les inviter à revenir à San- 
cerre. Mais cet individu, nommé Evezard, commit la maladresse de 
se laisser capturer par la gendarmerie près du bourg des Aix. Con- 
duit au chef-lieu et interrogé par le général Désenfants, il n'hésita 
pas, afin de se tirer d'embarras, à se donner comme transfuge de la 
cause royaliste et s'empressa de fournir aux autorités républicaines 
des renseignements précis sur le nombre et les projets des rebelles. 
Ignorant cet incident, Phélippeaux continuait ses manœuvres et 
travaillait par tous les moyens à grossir l'effectif de ses bandes. 
Par ses ordres, on répandait le bruit que, le jour même de l'entrée 
des royalistes à Sancerre, des soulèvements analogues avaient 
éclaté sur divers points du territoire. Les deux villes les plus 
importantes de la région, Bourges et Orléans, s'étaient pronon- 
cées, assurait-on, contre la constitution et avaient proclamé 
Louis XVIII ^. En même temps, des détachements armés parcou- 
raient les diverses communes du canton, enrôlant de gré ou de 
force de nouveaux volontaires. L'armée catholique et royale se 
trouva ainsi portée en quelques jours à près de huit mille 
hommes '. Une sorte de levée en masse fut organisée dans tout le 
Sancerrois. Au son du tocsin, les paysans devaient prendre les 
armes, et, munis de vivres pour trois jours venir se mettre à la 
disposition du général '^. Enfin, désireux de maintenir le bon ordre 
et d'éviter l'anarchie, Phélippeaux se propose d'organiser un gou- 
vernement régulier. Il donne l'ordre à toutes les paroisses occupées 
par les insurgés de procéder le dimanche 10 avril (21 germinal) à 
la nomination d'un syndic et d'un capitaine. Ceux-ci, à leur tour, 
auront à désigner un syndic général chargé de la correspondance 
avec le général. Syndics et capitaines se préoccuperont avant 
tout de rechercher dans leur circonscription les déserteurs de la 
première réquisition qu'ils enverront à Sancerre servir sous les 
drapeaux de l'armée catholique 5. Phélippeaux n'eut d'ailleurs pas 

1. Lettre adressée au citoyen Lepiot. — Reg. de la police générale, {° 92. 

2. Reg. du tribunal criminel du Cher, fo 11. Acte d'accusation de Passaplan. 

3. Chassin, loc. cit., t. II, p. 437. 

4. Reg. du tribunal criminel du Cher, f" 17 t. 

5. lUd., fo 22. 



LA PETITE VENDEE DU SANCERROIS 367 

le loisir de mettre ses plans à exécution. Il lui fallut bientôt se pré- 
occuper des moyens d'échapper aux troupes que les autorités répu- 
blicaines dirigeaient contre lui. 

Au moment même où la rébellion si longtemps menaçante 
allait enfin éclater au grand jour, le Département s'était décidé à 
prendre les mesures répressives tant de fois réclamées par la muni- 
cipalité de Sancerre et par le commissaire du pouvoir exécutif 
auprès de ce canton. Le 1 1 germinal, en effet, un arrêté des admi- 
nistrateurs du département enjoignait aux cantons déjà précédem- 
ment requis de fournir un contingent destiné à la recherche des 
déserteurs, d'expédier sur-le-champ les citoyens désignés pour en 
faire partie, ou ceux qui seraient nécessaires pour compléter l'effec- 
tif déjà rendu à Bourges. Choisis parmi les hommes sans infirmité 
et en état de porter les armes, les réquisitionnaires étaient tenus de 
se trouver au chef-lieu le 15 germinal. Les absents ou les malingres 
seraient remplacés aux frais de la municipalité dont le contingent 
serait incomplet '. Un autre arrêté, pris au reçu des nouvelles 
alarmantes parvenues de Sancerre, invitait le général Désenfants à 
faire venir à Bourges cinquante chasseurs et deux compagnies de gre- 
nadiefs. Soixante-dix gendarmes à cheval, bien équipés et bien mon- 
tés, ainsi que quinze ou vingt citoyens désignés par la municipalité 
se joindraient à la cavalerie de cette petite colonne expéditionnaire. 
Des approvisionnements de poudre et de plomb étaient consti- 
tués, des souliers fournis par les magasins militaires à ceux des 
gardes nationaux qui en étaient dépourvus. Deux jours plus tard, 
le département ajoutait aux dispositions précédentes quelques 
mesures complémentaires. Sur la demande de Désenfants, il con- 
fiait à l'un de ses mem"bres, le C" Auclerc, les fonctions de commis- 
saire civil près la force armée organisée contre les déserteurs et 
l'autorisait à emmener comme secrétaire le C" Duchet, ancien com- 
missaire des guerres ^. Invitation était adressée à la municipaUté de 
Bourges de presser l'organisation des compagnies de grenadiers et 
de chasseurs de la garde nationale, destinées à maintenir l'ordre 
dans la ville, et d'enrôler les citoyens qui consentiraient à servir 



1 . Reg. de la police générale, (o 89. 

2. Arrêté du 13 germinal. Reg. de la police générale, fo 89. 



368 GEORGES YVER 

comme volontaires sous les ordres du général. Enfin des lettres 
furent expédiées au général Hoche, commandant en chef de l'ar- 
mée des côtes de l'Océan, dont le quartier général se trouvait à 
Tours, pour solliciter l'envoi d'une demi-brigade d'infanterie, et 
au ministre de la guerre, pour l'informer de la situation et des 
mesures adoptées '. 

C'est à ce moment qu'arriva la nouvelle de l'occupation de Sancerre 
(3 germinal). Il eût été possible à l'administration de prendre aussitôt 
l'offensive. Ne disposait-elle pas, en effet, du détachement de réqui- 
sitionnaires en train de se constituer, de la gendarmerie et de la 
compagnie de canonniers de Bourges? Elle préféra pourtant attendre 
l'arrivée de renforts dem.andés au général en chef. Outre qu'il impor- 
tait de ne pas dégarnir le chef-lieu de toute force publique, on craignait 
aussi, et non sans raison, qu'un échec des patriotes n'aggravât l'in- 
surrection et qu'une défaite des républicains en procurant des armes 
aux rebelles, ne leur fournît les moyens de prolonger la résistance. 
Mais cette temporisation, dictée par la prudence n'empêche pas les 
autorités d'agir avec énergie. Dès le 14 germinal, le Directoire 
départemental se proclame en permanence et la municipalité suit 
son exemple ^ La garde nationale prend les armes, établit des 
postes aux diverses issues de la ville, aux portes des édifices publics, 
près des magasins de vivres et de munitions. Des patrouilles cir- 
culent dans les rues nuit et jour. Les municipalités des cantons les 
plus importants, Vierzon, Melun, Lignières, Châteauneuf, la Celle- 
sur-Cher, Dun-sur-Auron, Argent, Aubigny, Henrichemont mobi- 
lisent également la garde nationale et arrêtent les individus sus- 
pects 5. Le plus parfait accord ne cesse de régner entre les autori- 
tés militaires et les autorités civiles. Celles-ci ne négligent rien 
de ce qui peut faciliter la tâche du général et rendre plus certaine 
la répression de la révolte. Quatre-vingt-dix canons destinés à 
l'armée de la Loire sont rassemblés à la « cannonière » de Saint- 
Germain-sur-Auron. Le commissaire exécutif en fait expédier sur- 



1. Reg. de la police générale, fo 90. 

2. Cette permanence cesse le 22 germinal. 

3. Reg. de la police générale, fo 89t. Reg. de la municipalité du canton d'Ar 
gent, fo 23. 



LA PETITE VENDEE DU SANCERROIS 369 

le-champ quelques-uns à Bourges '. Sur la proposition de la muni- 
cipalité, Heurtault-Lamerville réquisitionne les chevaux de selle 
existant en ville, afin de monter les différents agents civils 
qui accompagneront les colonnes et les courriers porteurs de 
dépêches ^. Enfin une enquête est ouverte sur les événements de 
Sancerre. A mesure qu'ils arrivent, les réfugiés sont conduits au 
Département et interrogés sur les faits dont ils ont été témoins. Un 
rapport détaillé est rédigé d'après les indications ainsi recueillies 
et transmis au gouvernement '. Ayant eu connaissance de la pro- 
clamation adressée par Phélippeaux aux habitants pour leur 
ordonner de regagner leurs foyers, le commissaire du pouvoir exé- 
cutif enjoint aux réfugiés de restera Bourges jusqu'au complet réta- 
blissement de l'ordre. Toute communication doit être rompue avec 
Sancerre, tant que la place sera au pouvoir des rebelles. Aussi refuse- 
t-on de délivrer des passeports pour cette destination +. Les lettres 
déposées à la poste pour cette localité sont transmises au commissaire 
du pouvoir exécutif et décachetées. Des citoyens porteurs de la som- 
mation royaliste, des individus d'allure suspecte, des vagabonds et des 
étrangers arrêtés par la gendarmerie sont incarcérés dans les prisons 
du chef-lieu 5. Ces diverses mesures produisent un excellent effet. La 
tranquillité la plus complète règne à Bourges et dans toutes les 
parties du département que les rebelles n'ont point occupées. Les 
municipalités se montrent toutes fidèles à la constitution et dispo- 
sées à défendre le gouvernement légal. Enfin l'arrivée des troupes 
envoyées par Hoche au département du Cher va permettre aux 
républicains de prendre l'offensive. Dès le lygerminal le général de 
division Canuel chargé de la direction des opérations militaires est 
à Bourges où il se concerte avec les autorités civiles ^. Douze cents 
hommes de la 183^ demi-brigade et cent chasseurs du 21* régiment 
sont en marche. C'est donc, avec les forces locales, et sans tenir 
compte des détachements que pourront fournir le département de 



1. Reg. de la police générale, fo 91 «. 

2. Ibid., fo 94. 

3. Ibid., fos 90,94. 

4. Ibid., f°94. 

5. Ibid., fos 93, 96. 

6. Ibid., f° 95. 



370 GEORGES Y VER 

la Nièvre et les dragons de Cosne, une petite armée de près de 
2.000 hommes que Canuel et Désenfants vont avoir sous leurs 
ordres. Le 19 germinal les deux généraux se mettent en marche, 
accompagnés d'environ 1.200 hommes '. 

Pendant ce temps la situation de Phélippeaux à Sancerre devenait 
critique. L'enthousiasme public s'était refroidi. Chaque jour le chet 
royaliste voyait ses troupes l'abandonner. Les paysans le quittaient 
prétextant la nécessité de ne pas négliger complètement leurs travaux ; 
quant aux déserteurs, ils ne se souciaient pas plus d'être enrégimentés 
sous les drapeaux du Roi que sous ceux de la République ^. Les nou- 
velles reçues par le lieutenant général augmentaient encore son inquié- 
tude. Malgré le secret dont le département avait entouré ses prépa- 
ratifs, Phélippeaux avait appris la formation et le départ d'une 
colonne chargée d'opérer contre lui. Il n'ignorait pas non plus que 
1.500 hommes expédiés de Paris sur l'ordre du ministre de la guerre 
étaient arrivés à Orléans, que les autorités de la Nièvre faisaient border 
de canons la rive droite de la Loire, qu'à Tours enfin, 3.000 hommes 
de l'armée de Hoche n'attendaient que l'ordre du général en chef 
pour se porter contre lui '. Pour ne pas se trouver enfermé dans 
Sancerre, Phélippeaux prit la résolution d'en sortir et de pousser 
une pointe hardie dans la direction de Bourges. Peut-être espérait- 
il s'emparer de la ville par surprise, y lever une contribution et 
revenir ensuite continuer la guerre de partisans dans le Sancerrois 
où la nature du pays, couvert de bois et de vignes rendait les opé- 
rations régulières à peu près impossibles. Les insurgés quittèrent 
donc la ville le 20 germinal au matin, formés en trois colonnes, 
l'une, sous les ordres de Guillaumot longeant la Loire, dans la 
direction de Herri et de la Charité, la seconde commandée par 
PhéUppeaux en personne marchant sur le bourg de Sens-Beau- 
jeu -^j la troisième, enfin s'avançant du côté d'Henrichemont. .Les 
royalistes atteignirent cette localité le jour même; ils y abattirent 
l'arbre de la Hberté, arborèrent le drapeau blanc, puis ayant pour- 
suivi leur route jusqu'aux environs de Ivoy-le-Pré se virent arrê- i 

1. Moniteur, Précis des événements relatifs à la prise de Sancerre, loc. cit. 

2. Chassin, Mémoire sur les menées du parti royaliste (loc. cit., t. II, p. 435). 

3. Moniteur, loc. cit. 

4. Reg. du tribunal criminel du Cher, fo 19». 



LA PETITE VENDÉE DU SANCERROIS 37 1 

tés par la garde nationale, qui fit bonne contenance et réussit à les 
séparer. La nouvelle de ces événements produisit à Bourges une 
assez vive émotion. L'administration s'empressa de pourvoir à la 
sécurité de la ville. Cent hommes, qui venaient d'arriver de l'armée 
de la Loire, bivouaquèrent sur les routes de Sancerre, d'Aubigny et 
d'Henrichemont; les différents postes furent doublés; la gendarme- 
rie envoyée à la découverte '. Ces précautions furent heureuse- 
ment inutiles. Le 22 germinal, en effet, à deux heures et demie du 
matin, une estafette accourue de Sancerre annonçait la victoire de 
l'armée républicaine. 

Celle-ci, au sortir de Bourges, s'était séparée en deux colonnes ; 
l'une, sous les ordres de Canuel devant tourner Sancerre par la 
droite, l'autre, sous les ordres de Désenfants et du chef de brigade 
Chalon, devant opérer sur la gauche et rejoindre la première le 
21 au matin, sous les murs de la ville. Canuel ne rencontra aucun 
obstacle. Le 21, au lever du jour, il pénétrait dans la place où les 
gardes nationaux de la Nièvre étaient entrés aussitôt après le départ 
des rebelles ^. Désenfants au contraire s'était heurté aux insurgés. 
Son avant-garde formée de vingt-cinq hommes de troupe de ligne, 
de sept chasseurs à cheval et de trente gardes nationaux prit contact 
avec l'ennemi à l'entrée du bourg de Sens-Beaujeu, vers trois heures 
du matin. Les royalistes y étaient arrivés le 20 germinal au soii 
et s'y étaient établis pour passer la nuit. Selon Hyde de Neuville 
les républicains usèrent d'un stratagème pour surprendre leurs 
adversaires. Interpellés par les sentinelles, ils répondirent à leur : 
« Qui vive, » — « royalistes » ; et purent ainsi pénétrer jusqu'au 
cœur même du bourg'. Cette assertion paraît inexacte; on n'en 
trouve mention ni dans le rapport officiel du général Désenfants aux 
administrateurs du département, ni dans l'acte d'accusation, ni dans le 
« Mémoire sur les menées du parti royaliste », qui raconte cet engage- 
ment avec quelques détails. Le général républicain prétend au con- 
traire que les insurgés tirèrent les premiers. Q,uoi qu'il en soit, les 
royalistes au nombre d'environ 300 résistèrent énergiquement pen- 



1. Reg. de la police générale, f" 98. Séance du 21 germ., 5 h. du soir. 

2. Hyde de Neuville. Mémoires, t, II, p. 145. 

3. Ibid., t. II, p. 145. 



372 GEORGES Y VER 

dant près de six heures. Cependant, chargés à la baïonnette par les 
« bleus », ils finirent par se débander et prirent la fuite, laissant sur 
le terrain une centaine de morts '. Trois des principaux chefs 
avaient été tués, parmi eux Bûcher ex-prieur de Jallognes, aumô- 
nier de l'armée catholique, mortellement frappé tandis qu'il rem- 
phssait sur le champ de bataille les fonctions de son ministère. Les 
républicains, au contraire n'avaient perdu que deux hommes. 
Quelques heures après les vainqueurs faisaient une entrée solen- 
nelle à Sancerre. En tête de la colonne s'avançait un hussard revêtu 
des ornements sacerdotaux de Bûcher, puis, derrière les soldats, 
deux voitures chargées de munitions et de vivres, enfin les chevaux 
des rebelles ainsi qu'une vingtaine de prisonniers *. 

Cette escarmouche qui désorganisa les bandes royalistes mit fin 
à l'insurrection. La répression avait donc été fort rapide. « En dix 
jours, écrit Heurtault-Lamerville, la rébelUon a éclaté, les troupes 
se sont rendues de tous côtés et à grandes journées sur le noyau 
(sic) de la contre-révolution. Les généraux ont dispersé les rebelles 
et les troupes de la république sont cantonnées dans les lieux où 
s'étaient formés les rassemblements royalistes. On arrête les fuyards, 
on va juger les coupables; quelques-uns donnent des renseignements 
précieux. La tranquillité se rétablit. La République triomphe '. » 
A la suite de la défaite de Sens-Beaujeu les chefs du mouvement 
s'étaient dispersés. Quelques-uns, notamment Phélippeaux et Guil- 
lemot, avaient réussi à traverser la Loire et s'étaient réfugiés dans la 
Nièvre. Les autres, traqués par les gardes nationales, auxquelles des 
ordres rigoureux avaient été donnés, tombèrent presque tous aux 
mains des républicains. En informant les municipalités de l'échec 
des royahstes, le Département leur avait recommandé de surveiller 
attentivement le territoire et d'arrêter tous les « brigands » qui 
pourraient s'y montrer '^. Dans certaines localités, sans même 
attendre les injonctions du commissaire du pouvoir exécutif, des 

1 . Malfuson (Histoire de Sancerre) évalue le nombre des morts à 40. Le chiffre 
de 100 est au contraire donné par les documents officiels et par le Mémoire sur les 
menées du parti royaliste. Hyde de Neuville se borne à indiquer les noms de quel- 
ques-unes des victimes. 

2. Reg. de la police générale, fos 98 % 102 t. 

3. Moniteur, loc, cit. 

4. Reg. de correspondance générale, no 1297. 



LA PETITE VENDÉE DU SANCERROIS 373 

patrouilles avaient été organisées qui battaient la campagne et sai- 
sissaient les étrangers et les gens suspects ^ Des soldats de ligne 
et des gendarmes avaient été envoyés à Henrichemont et avaient 
conduit à Bourges un grand nombre de prisonniers ^ 

Malgré les craintes provoquées par cette insurrection, malgré les 
ordres sévères du Directoire, les représailles exercées par les répu- 
blicains ne furent pas très rigoureuses. Au lendemain de la vic- 
toire, les généraux Canuel, Désenfants et Chérin envoyé extraor- 
dinaire du ministre de la guerre, s'étaient concertés avec Auclerc, 
commissaire civil, muni de pleins pouvoirs par le département, sur 
les mesures à prendre. On décida tout d'abord de destituer tous 
les administrateurs suspects de complicité avec les rebelles î : en 
outre toutes les communes du canton de Sancerre furent désarmées 
et celles qui avaient pris une part active à la révolte frappées d'une 
contribution de guerre de 22.000 livres ■*. Les troupes restèrent 
cantonnées à Sancerre, mais sur les trois bataillons d'infanterie en- 
voyés d'Orléans à Bourges, deux seulement restèrent en garnison 
dans le Cher. Enfin Chérin demeura quelque temps sur les lieux, 
afin de s'enquérir des causes de la révolte et d'en rechercher les 
véritables auteurs. En somme le gouvernement n'abusa pas de la 
victoire. Les administrateurs du département, aussi bien que Chérin 
lui-même, affectaient, dans leurs proclamations, de traiter les habi- 
tants des communes insurgées comme des égarés plutôt que comme 
des coupables. « Faites oublier, écrivaient les premiers, par une 
conduite sage et républicaine les égarements dans lesquels vous êtes 

tombés Mettez-vous en garde contre les insinuations qui vous 

prépareraient de nouveaux malheurs cultivez vos champs pai- 
siblement, hâtez-vous de payer vos contributions renvoyez 

au poste de l'honneur vos enfants sujets à la réquisition, s'il en 
est encore parmi vous. » « C'est surtout les chefs de la révolte, 
proclamait de son côté Chérin, que le gouvernement veut 
atteindre; contre eux il s'arme d'une sévérité inflexible 



1 . Correspondance de la municipalité de Levet, fo 1 76 (22 germ. ). 

2. Rcg. de la police générale, fo 100 *. 

3. Ibid., fo 129. 

4. Moniteur, loc. cit. Compte rendu de l'administration départementale du Cher, 
p. 28. 



374 GEORGES Y VER 

mais il aime à pardonner à la faiblesse, à l'erreur, au repentir 

Je viens, en son nom, vous apporter l'assurance de sa sollicitude 
paternelle et me concerter avec vos administrateurs sur les moyens 
de ramener au milieu de vous la paix et le bonheur '. » Seuls les 
prêtres réfractaires furent durement frappés. L'arrêté pris contre eux 
le 25 ventôse fut remis en vigueur, la gendarmerie chargée de les 
rechercher et les diverses municipalités convoquées le 10 floréal, 
à l'effet d'assurer la stricte exécution des mesures relatives à l'exer- 
cice des cultes ^. 

La modération dont faisaient montre les représentants de l'auto- 
rité publique contribua à ramener le calme dans la contrée. Cepen- 
dant si le désordre avait cessé, la tranquillité n'en était pas moins 
plus apparente que réelle. Les ennemis de la République se tenaient 
en repos, mais ne demandaient qu'un prétexte pour reprendre les 
armes. Dugenne s'en plaint en termes pittoresques : « Nos fana- 
tico-royalistes baissent tous les oreilles, mais avec cet instinct hai-, 
neux du mulet toujours prêt à donner une ruade lorsque l'occasionf 
s'en présentera '. » A tout instant les troubles semblent sur le point' 
de recommencer. Phélippeaux s'évade des prisons de Bourges à la 
fin de l'an IV, aussitôt le pays s'agite ■^. Quelques semaines plus 
tard c'est Bataille qui reparaît dans le Sancerrois, non sans causer 
de vives inquiétudes aux autorités publiques >. Les déserteurs, de] 
leur côté, n'ont pas tous rejoint les armées, et de nouveaux rassem-j 
blements sont signalés près de Sury-en-Vaux. En nivôse, le bruit| 
court même que les brigands vont revenir et piller Sancerre ^. La| 
tranquillité ne fut complètement rétablie qu'avec la restauratior 
officielle du catholicisme, au début du Consulat. 

Les véritables coupables avaient d'ailleurs réussi à se soustraire à 
la justice. Si Guillaumot et Bataille étaient restés introuvables, 
Phélippeaux avait été arrêté à Orléans le 12 août et conduit 
Bourges. Mais ses amis ayant gagné ses gardiens à prix d'argent, U 



1 . Proclamation du général Chérin à ceux ayant pris part à l'insurrection. 

2. Reg. de la police générale, f"» 100 », loi, loi «. 

3 . Dugenne à Heurtault-Lamerville (7 flor. an IV). 

4. Ibid. (4e Jour complémentaire an IV). 

5. Ibid. (19 vendém. an V). 

6. Ibid. (4 niv. an V). 



LA PETITE VENDEE DU SANCERROIS 37^ 

avait pu prendre la fuite '. Au lendemain de l'affaire de Sens-Beau- 
jeu, les arrestations avaient été nombreuses, mais beaucoup 
n'avaient pas été maintenues. L'un des individus les plus compro- 
mis, Bédane, ex-agent municipal de Sancerre, acquitté par le tribu- 
nal criminel s'était vu réintégré dans ses fonctions \ L'autorité 
militaire et la justice civile s'étaient disputé le procès. La compé- 
tence du tribunal criminel ayant été finalement reconnue, quatre- 
vingts inculpés, arrêtés par ordre des généraux, des municipalités, 
des juges de paix, furent traduits devant le jury d'accusation. 
Après un interrogatoire minutieux trente-cinq personnes furent 
remises en liberté K Les autres comparurent devant le tribunal cri- 
minel. Les accusés étaient au nombre de quarante-cinq dont trois 
contumaces, Phélippeaux, Guillaumot et Bataille. On comptait parmi 
eux huit propriétaires ou cultivateurs, deux juges de paix et un 
greffier, cinq agents municipaux ou secrétaires de municipalités, un 
prêtre insermenté et cinq prêtres constitutionnels, un notaire et 
deux clercs, un prisonnier de guerre, un déserteur de l'empire, un 
hussard en congé, un ancien soldat, des marchands, des commis, 
des journaliers et des domestiques 4, Ouverts le 25 brumaire an V, 
dans la grande salle de l'École centrale du Cher, mise à la disposi- 
tion du tribunal par arrêté du département, les débats ne prirent 
fin que le 30, à 9 heures du soir. L'absence des principaux instiga- 
teurs de la révolte diminua l'intérêt du procès. Les inculpés n'étaient 
pour la plupart que des comparses. Accusés d'avoir porté les armes 
contre la République ou de s'être faits complices des rebelles, ils 
adoptèrent un système de défense uniforme, prétendant n'avoir 
pas participé aux événements de germinal, ou, s'ils y avaient joué 
un rôle, y avoir été contraints de vive force. Le jury se laissa con- 
vaincre et prononça un verdict d'acquittement général. Les inculpés 
furent immédiatement élargis à l'exception de deux, Kotzich et 
Evezard réclamés par l'autorité militaire K 



1. Pour les détails de cette évasion, cf. Hyde de Neuville, Mémoires, t. II, 
431. 

2. Rcg. de la police générale, f" 121. 

3. Reg. du tribunal criminel du Cher, f" 7. 

4. Ibid., fo 8, liste des accusés. 

5. Ibid., fo 42 t. 



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GEORGES YVER 



Interprètes de l'opinion publique les jurés avaient sans doute 
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